Imité de Rabelais, liv. 1, ch. xxxix
SATYRE VI
Et que leurs jugements dessus le mien ne glosent, Gomme de faire entendre à chacun que je suis Aussi perclus d’esprit comme Pierre du Puis^
De vouloir sottement que mon discours se dore Aux despens d’un suject que tout le monde adore,
Et que je suis de plus privé de jugement.
De t’offrir ce caprice ainsi si librement,
Atoy qui, dés jeunesse, appris en son etcole,
A adorer l’honneur d’effect et de parole;
Qui l’as pour un but sainct en ton penser profond,
Et qui mourrois plus tost que luy faire un faux bond.
Je veux bien avoir tort en ceste seule chose.
Mais ton doux naturel fait que je me propose Librement te monstrer à nud mes passions.
Comme à cil qui pardonne aux imperfections.
Qu’ils n’en parlent donq’ plus, et qu’estrange on ne trouve Si je hais plus l’honneur qu’un mouton une louve : L’honneur, qui souz faux tiltre habite avecque nous,
Qui nous oste la vie et les plaisirs plus doux.
Qui trahit nostre espoir, et fait que l’on se peine Après l’esclat fardé d’une apparence vaine ;
Qui sevre les désirs, et passe meschamment La plume par le bec à nostre sentiment;
Qui nous veut faire entendre, en ces vaines chimères,
Que pour ce qu’il nous touche, il se perd si nos meres. Nos femmes et nos sœurs font leurs maris jaloux.
Comme si leurs désirs dépendissent de nous.
Je pense, quant à moi, que cet homme fut yvre.
Qui changea le premier l’usage de son vivre,
i. Fou populaire dans Paris à la fin du xvi« siècle. On raconte qu’il s’était chaussé un pied avec un chapeau, et cela en avait fait un homme célèbre.
SATYRE VI
. Et, rengeant souz des lois les hommes escartez,
Bastit premièrement et villes et citez,
De tours et de fossez renforça ses murailles,
Et r’enferrna dedans cent sortes de quenailles.
De cest amas confus nasquirent à Finstant,
L’envie, le mespris, le discord inconstant,
La peur, la trahison, le meurtre, la vengeance.
L’horrible desespoir et toute ceste engeance De maux qu’on voit regner en l’enfer de la court.
Dont un pédant de diable ^ en ses leçons discourt.
Quand par art il instruit ses escoliers, pour estre
(S il se peut faire) en mal plus grands clercs que leur maistre.
Ainsi la Liberté du monde s’envola 2,
Et chacun se campant, qui deçà, qui delà.
De hayes, de buissons remarqua son partage.
Et la fraude fîst lors la figue au premier âge.
Lors du Mien et du Tien nasquirent les procez,
A qui l’argent départ bon ou mauvais succez.
Le fort battit le foible et luy livra la guerre.
De là l’ambition fist envahir la terre.
Qui fut, avant le temps que survindrent ces maux.
Un hospital commun à tous les animaux,
Quand le mary de Rhée, au siecle d’innocence,
Gouvernoit doucement le monde en son enfance :
Que la terre de soy le froment rapportoit;
Que le chesne de manne et de miel degoutoit;
Que tout vivoit en paix; quTl n’estoit point d’usures;
Que rien ne se vendoit par poix ny par mesures;
Qu’on n’avoit point de peur qu’un procureur fiscal