‹ Œuvres complètes de RégnierChapitre 39 sur 134 · A MONSIEUR L’ABBÉ DE BEAULIEU · texte numérisé non relu

A MONSIEUR L’ABBÉ DE BEAULIEU

NOMMÉ PAR SA MAJESTÉ A l’eVESCHÉ DU MANS.

SATYRE VIII

Charles, de mes pechez j'ay bien fait penitence.

Or toy, qui te cognois aux cas de conscience,

Juge si j^ay raison de penser estre absous.

J’oyois un de ces jours la messe à deux genoux,

Faisant mainte oraison, Toeil au ciel, les mains jointes. Le cœur ouvert aux pleurs, et tout percé de pointes Qu^un dévot repentir eslançoit dedans moy.

Tremblant des peurs d’enfer et tout bruslant de foy. Quand un jeune frisé, relevé de moustache.

De galoche, de botte et d’un ample pennache.

Me vint prendre et me dict, pensant dire un bon mot :

« Pour un poète du temps vous estes trop dévot ».

i. Charles de Beaumanoir de Lavardin, de l’illustre famille bretonne des Beaumanoir, fils du maréchal de France de ce nom, fut pourvu dès l’àge de huit ans de l’abbaye de Beaulieu. Il n’avait que dix-sept ans lorsque le roi j’appela à remplacer Claude d’Angennes de Rambouillet, évêque du Mans (1601), mais il ne prit réellement possession qu’en 1611, et mourut le 17 novembre 1637, après trente-six ans d’épiscopat.

SATYRE VIII

Moi, civil, je me leve et le bon jour luy donne. (Qu'heureux est le folastre à la teste grisonne.

Qui brusquement eust dit, avecq’ une sambieu :

Ouy bien pour vous. Monsieur, qui ne croyez en Dieul) Sotte discrétion! je voulus faire accroire Qu’un poëte n’est bisarre et fasclieux qu’aprés boire,

Je baisse un peu la teste, et tout modestement Je luy fis à la mode un petit compliment.

Luy, comme bien apris, le mesme me sceut rendre,

Et ceste courtoisie à si haut prix me vendre.

Que j’aimerais bien mieux, chargé d’age et d’ennuis.

Me voir à Rome pauvre entre les mains des Juifs.

Il me prit par la main après mainte grimace. Changeant sur l’un des pieds à toute heure de place.

Et, dansant tout ainsi qu’un barbe encastelé Me dist, en remâchant un propos avalé :

« Que vous estes heureux, vous autres belles âmes. Favoris d’Appollon, qui gouvernez les dames.

Et par mille beaux vers les charmez tellement.

Qu’il n’est point de beautez que pour vous seulement! Mais vous les méritez : vos vertus non communes Vous font digne. Monsieur, de ces bonnes fortunes ».

Glorieux de me voir si hautement loué.

Je devins aussi fier qu’un chat amadoué ;

Et sentant au palais mon discours se confondre.

D’un ris de sainct Medard^ il me fallut respondre.

Je poursuis. Mais, amy, laissons le discourir.

Dire cent et cent fois : « Il en faudroit mourir » 1 Sa barbe pinçoter, cageoller la science.

Relever ses cheveux; dire : « En ma conscience »!

1. Un Jjarl^e encastelé, un cheval barbe gêné dans son allure.

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