V ar. ; fay quitté
SATYRE VIII
« Je vous baise les mains, je m’en vaisicy près, I
Chez mon oncle disner. — O Dieu! le galand homme! j J’en suis ». Et moi pour lors, comme un bœuf qu’on assommq, Je laisse cheoir la teste, et bien peu s’en falut.
Remettant par despit en la mort mon salut,
Que je n’allasse lors, la teste la première, j
Me jetter du Pont-Neuf à bas en la riviere.
Insensible, il me traine en la court du Palais,
Où trouvant par hazard quelqu’un de ses valets.
Il l’apelle et luy dit : « Hola hau! Ladreville,
Qu’on ne m’attende point; je vais disner en ville ».
Dieu sçait si ce propos me traversa l’esprit!
Encor n’est-ce pas tout : il tire un long escrit Que voyant je fremy. Lors, sans cageollerie :
« Monsieur, je ne m’entends à la chicannerie.
Ce luy dis-je, feignant l’avoir veu de travers.
— Aussi n’en est-ce pas : ce sont des meschans vers (Je cogneu qu’il estoit véritable à son dire)
Que pour tuer le temps je m’efforce d’escrire;
Et pour un courtisan, quand vient l’occasion,
Je monstre que j’en sçay pour ma provision ».
Il lit, et se tournant brusquement par la place,
Les banquiers estonnez admiroient sa grimace.
Et monstroient en riant qu’ils ne luy eussent pas Presté sur son minois quatre doubles ducats (Que j’eusse bien donnez pour sortir de sa pâte).
Je î’escoute, et durant que l’oreille il me date,
Le bon Dieu sçait comment à chasque fin de vers Tout exprès je disois quelque mot de travers.
Il poursuit nonobstant d’une fureur plus grande,
Et ne cessa jamais qu’il n’eut fait sa legende.
Me voyant froidement ses œuvres advouer, )
SATYRE VIII
Il les serre, et se met luy mesme à se louer :
« Doncq’ pour un cavalier n’est-ce pas quelque chose? Mais, Monsieur, n’avez-vous jamais veu de ma prose »? Moy de dire que si, tant je craignois qu’il eust Quelque procès verbal qu’entendre il me fallust.
« Encore dittes moy en vostre conscience.
Pour un qui n’a du tout acquis nulle, science,
Gecy n’est-il pas rare? — Il est vray, sur ma foy »,
Luy dis-je sousriant. Lors, se tournant vers moy, M’accolle à tour de bras, et tout pétillant d’aise.
Doux comme une espousée à la joue il me baise :
Puis me flattant l’espaule, il me fist librement L’honneur que d’approuver mon petit jugement.
Après ceste caresse il rentre de plus belle :
Tantost il parle à l’un, tantost l’autre l’appelle,
Tousjours nouveaux discours; et tant fut-il humain,
Que tousjours de faveur il me tint par la main.
J’ay peur que, sans cela, j’ay l’ame si fragile Que, le laissant du guet, j’eusse peu faire gile;
Mais il me fut bien force, estant bien attaché.
Que ma discrétion expiast mon pechè.
Quel heur ce m’eust esté, si, sortant de l’eglise.
Il m’eust conduit chez luy, et, m’ostant la chemise.
Ce beau valet à qui ce beau maistre parla M’eust donné l’anguilade et puis m’eust laissé làl Honorable défaite, heureuse eschapatoire !
Encores de rechef me la fallut-il boire.
Il vint à reparler dessus le bruict qui court.
De la Royne, du Roy, des Princes, de la Court;
Que Paris est bien grand, que le Pont-Neuf s’acheve^;
1. Le Pont-Neuf fut près de trente ans en construction (1578- 1606).
SATYRE VIII
Si plus en paix qu’en guerre un empire s’esleve.
II vint à définir que c’estoit qu'amitié Et tant d’autres vertus, que c’en estoit pitié Mais il ne définit, tant il estoit novice,
Que l’indiscrétion est un si fascheux vice
Qu’il vaut bien mieux mourir de rage ou de regret
Que de vivre à la gesne avec un indiscret.
Tandis que ces discours me donnoient la torture,
Je sonde tous moyens pour voir si d’avanture Quelque bon accident eust peu m’en retirer.
Et m’empescher enfin de me desesperer.
Voyant un president, je luy parle d’affaire :
S’il avoit des procès, qu’il estoit nécessaire D’estre toujours après ces messieurs bonneter;
Qu’il ne laissast, pour moy, de les soliciter ;
Quant à luy, qu’il estoit homme d’intelligence.
Qui sçavoit comme on perd son bien par négligence ;
Où marche l’interest, qu’il faut ouvrir les yeux.
« Ha! non. Monsieur, dit-il, j’aymerois beaucoup mieux Perdre tout ce que j’ay que vostre compagnie »,
Et se mit aussi-tost sur la ceremonie.
Moy qui n’ayme à debatre en ces fadeses là.
Un temps sans luy parler ma langue vacila.
Enfin je me remets sur les cageolleries,
Luy dis comme le roy estoit aux Tuileries,
Ce qu’au Louvre on disoit qu’il feroit ce jourd’huy.
Qu’il devroit se tenir tousjours auprès de luy.
Dieu sçait combien alors il me dist de sottises.
Parlant de ses hauts faicts et de ses vaillantises ;
Qu’il avoit tant servy, tant fait la faction.