Imité de Rabelais, liv. I, ch. i
SATYRE X
Il meritast au Louvre estre chiflé des pages ;
Que Pline est inégal, Terence un peu joly.
Mais surtout il estime un langage poly.
Ainsi, sur chasque autheur il trouve de quoy mordre : L’un n’a point de raison et l’autre n’a point d’ordre ; L’autre avorte avant temps des œuvres qu’il conçoit.
Or il vous prend Macrobe et lui donne le foit.
Cicéron, il s’en taist, d’autant que l’on le crie Le pain quotidien de la pédanterie.
Quant à son jugement, il est plus que parfait.
Et l’immortalité n’ayme que ce qu’il fait.
Par Lazard, disputant, si quelqu’un luy répliqué Et qu’il soit à quia : « Vous estes heretique.
Ou pour le moins fauteur, ou vous ne sçavez point Ce qu’en mon manuscrit j’ay noté sur ce point».
Gomme il n’est rien de simple, aussi rien n’est durable. De pauvre on devient riche, et d’heureux misérable.
Tout se change, qui fit qu’on changea de discours.
Après maint entretien, maints tours et maints retours.
Un valet, se levant le chapeau de la teste.
Nous vint dire tout haut que la souppe estoit preste.
Je cogneu qu’il est vray ce qu’Homere en escritL Qu’il n’est rien qui si fort nous resveille l’esprit.
Car j’eus au son des plats l’ame plus altérée Que ne l’auroit un chien au son de la curée.
Mais comme un jour d’esté ^ où le soleil reluit.
Ma joie en moins d’un rien comme un éclair s’enfuit ;
Et le ciel, qui des dents me rid à la pareille,
1. Ulysse, voyant Achille prêt à mener les Grecs au combat, lui représente qu’il n’est point à propos de les y mener à jeun.
2. Var. : Mais comme un jour ô.' hiver. Les éditions modernes ont cru devoir corriger ainsi les éditions contemporaines de Regnier.
SATYRE X
Me bailla gentiment le lievre par l’oreille.
Et comme en une montre, où les passe-volans,
Pour se monstrer soldats, sont les plus insolens.
Ainsi, parmy ces gens, un gros vallet d’estable.
Glorieux de porter les plats dessus la table.
D’un nez de majordome et qui morgue la faim,
Entra, serviette au bras et fricassée en main.
Et, sans respect du lieu, du docteur ny des sauces. Heurtant table et tréteaux, versa tout sur mes chausses. On le tance, il s’excuse ; et moy, tout résolu,
Puis qu’à mon dam le ciel l’avoit ainsi voulu.
Je tourne en raillerie un si fascheux mistere.
De sorte que Monsieur m’obligea de s’en caire.
Sur ce point on se lave, et chacun en son rang Se met dans une chaire ou s’assied sur un banc,
Suivant ou son mérite ou sa charge ou sa race.
Des niais sans prier je me mets en la place.
Où j’estois résolu, faisant autant que trois.
De boire et de manger comme aux veilles des Rois ;
Mais à si beau dessein defaillant la matière.
Je fus enfin contraint de ronger ma litiere.
Comme un asne affamé qui n’a chardons ny foin. N’ayant pour lors dequoy me saouler au besoin.
Or entre tous ceux-là qui se mirent à table.
Il n’en estoit pas un qui ne fust remarquable.
Et qui sans esplucher n’avallast l’eperlan.
L’un en titre d’office exerçoit un berlan ;
L’autre estoit des suivants de madame Lipée,
Et l’autre chevalier de la petite espée :
Et le plus sainct d’entr’eux (sauf le droict du cordeau) Vivoit au cabaret pour mourir au bordeau.
En forme d’escliiquier les plats rangez sur table.
SATYRE X
N'avoient ny le maintien ny la grâce accostable ;
Et bien que nos disneurs mangeassent en sergens,
La viande pourtant ne prioit point les gens.
Mon docteur de menestre, en sa mine altérée,
Avoit deux fois autant de mains que Briarée ;
Et n’estoit quel qu’il fust morceau dedans le plat Qui des yeux et des mains n’eustun eschec et mat:
D’où j’aprins en la cuitte aussi bien qu’en la crue,
Que l’ame se laissoit piper comme une grue,
Et qu’aux plats comme au lict avec lubricité Le péché de la chair tentoit l’humanité.
Devant moy justement on plante un grand potage D où les mouches à jeun se sauvoient à la nage :
Le brouet estoit maigre, et n’est Nostradamus Qui, l’astrolabe en main, ne demeurast camus Si par galanterie ou par sottise expresse Il y pensoit trouver un estoille de gresse.
Pour moy, si j’eusse esté sur la mer de Levant,
Où le vieux Louchaly^ fendit si bien le vent Quand Sainct Marc s’habilla des enseignes de Trace 2,
Je l’accomparerois au golphe de Patrasse,
Pource qu’on y voyoit en mille et mille parts Les mouches qui flottoient en guise de soldarts^,
Qui, morts, sembloient encor’, dans les ondes salées, Embrasser les charbons des galeres bruslées
1. Fameux corsaire qui, à la bataille de Lépante, prit la fuite lorsqu’il vit que les chrétiens avaient le dessus.
2. Saint Marc, patron de la ville de Venise. Les enseignes prises sur les Turcs, à la bataille de Lépante, furent portées à Venise, dans l’église de Saint-Marc.