‹ Œuvres complètes de RégnierChapitre 57 sur 134 · Piritoüs, roi des Lapithes · texte numérisé non relu

Piritoüs, roi des Lapithes

SATYRE X

Le monsieur dict : « Tout beau » ! L^on appelle Giraut.

A ce nom voyant ITiomme et sa gentille trongne,

En mémoire aussi tost me tomba la Gascongnè :

Je cours à mon manteau, je descends Rescalier,

Et laisse avec ces gens Monsieur le chevalier,

Qui vouloit mettre barre entre ceste canaille.

Ainsi sans coup ferir je sors de la bataille,

Sans parler de flambeau ni sans faire autre bruit.

Croyez qu’il n’estoit pas : O nuict, jalouse nuict^ ;

Car il sembloit qu’on eust aveuglé la nature,

Et faisoit un noir brun d’aussi bonne teinture Que jamais on en vit sortir des Gobelins ;

Argus pouvoit passer pour un des Quinze-Vingts.

Qui pis est, il plouvoit d’une telle maniéré,

Que les reins, par despit, me servoient de goutiere ;

Et du haut des maisons tomboit un tel dégoût.

Que lés chiens altérez pouvoient boire debout.

Alors, me remettant sur ma philosophie,

Je trouve qu’en ce monde il est sot qui se fie Et se laisse conduire ; et quant aux courtisans,

Qui, doucets et gentils, font tant les suffîsans.

Je trouve, les mettant en mesme patenostre,

Que le plus sot d’entr’eux est aussi sot qu’un autre.

Mais pource qu’estant là je n’estois dans le grain.

Aussi que mon manteau la nuict craint le serain.

Voyant que mon logis estoit loin, et peut estre

1. Allusion à ce couplet, si connu alors, d’une chanson de Desportes.

O nuict, jalouse nuict, contre moy conjurée.

Qui renflâmes le ciel de nouvelle clarté,

T’ay-je donc aujourd'huy tant de fois désir ée Pour estre si contraire à ma félicité ?

Regnier veut dire qu’on n’y voyait goutte.

SATYRE X

QuTl pourroit en chemin changer d^air et de maistre. Pour éviter la pluye, à Tabry de l’auvent J’allois doublant le pas comme un qui fend le vent, Quand, bronchant lourdement en un mauvais passage Le ciel me fist jouer un autre personnage :

Car heurtant une porte, en pensant m’accoter.

Ainsi qu’elle obeyt, jevins à culbuter,

Et, s’ouvrant à mon heurt, je tombay sur le ventre.

On demande que c’est : je me releve, j’entre.

Et, voyant que le chien n’aboyoit point la nuict,

Que les verroux graissez ne faisoient aucun bruit.

Qu’on me doit au nez, et qu’une chambrière Vouloit monstrer ensemble et cacher la lumière :

Je suis, je le voybien... Je parle. L’on respond.

Où, sans Fleurs de bien dire ^ ou d’autre art plus profond, Nous tombasmes d’accord. Le monde je contemple,

Et me trouve en un lieu de fort mauvais exemple. Toutesfoisil falloit, en ce plaisant malheur.

Mettre pour me sauver en danger mon honneur.

Puis donc que je suis là, et qu’il est près d’une heure, N’esperant pour ce jour de fortune meilleure.

Je vous laisse en repos jusques à quelques jours.

Que, sans parlér Phœbus, je feray le discours De mon giste, où pensant reposer à mon aise,

Je tombé par mal-heur de la poisle en la braise.

1. Allusion au petit traité Les Fleurs de Men dire, publié à Paris en 1600, chez Mathieu Guillemot.

FIN

SATYRE XI

Suitte.

Voyez que c’est du monde et des choses humaines ! Tousjours à nouveaux maux naissent nouvelles peines,

Et ne m’ont les destins, à mon dam trop constans.

Jamais après la pluye envoyé le beau temps.

Estant né pour souffrir, ce qui me reconforte.

C’est que sans murmurer la douleur je suporte ;

Et tire ce bon-heur du malheur où je suis,

Que je fais en riant bon visage aux ennuis;

Que, le Ciel affrontant, je nazarde la lune.

Et voy sans me troubler l’une et l’autre fortune.

Pour lors bien m’en vallut : car contre ces assauts.

Qui font, lorsque j’y pense, encor que je tressauts, Pétrarque et son remede ^ y perdant sa rondacbe.

En eust de marisson ploré comme une vache.

Outre que de l’object la puissance s’esmeut,

Moy qui n’ay pas le nez d’estrç Jean qui ne peut.

Il n’est mal dont le sens la nature resveille.

Qui, ribaut, ne me prist ailleurs que par l’oreille.

Entré doncq’ que je fus en ce logis d’honneur.

Pour faire que d’abord on me traitte en seigneur,

1- Pétrarque a fait un livre intitulé De Remediis utriusque fortunæ.

SATYRE XI

Et me rendre en amour d’autant plus agréable,

La bourse desliant, je mis piece sur table,

Et, guarissant leur mal du premier appareil.

Je fis dans un escu reluire le soleil L De nuict dessus leur front la joye estincelante Monstroit en son midy que famé estoit contente.

Des lors, pour me servir chacun se tenoit prest.

Et murmuroient tout bas : « L’honneste homme que c’est » ! Toutes à qui mieux mieux s’efîorçoient de me plaire. L’on allume du feu, dont j’avois bien affaire.

Je m’aproche, me sieds, el m’aidant au besoin,

Ja tout apprivoisé je mangeois sur le poin.

Quand au flamber du feu, trois vieilles rechignées Vinrent à pas contez comme des airignées ;

Chacune sur le cul au foyer s’accropit, .

Et sembloient, se plaignant, marmoter par^ despit.

L’une, comme un fantosme, affreusement hardie, Sembloit faire l’entrée en quelque tragédie.

L’autre, une Égyptienne, en qui les rides font Contre-escarpes, rampards et fossez 2 sur le front; L’autre, qui de soy-mesme estoit dimihutive,

Ressembloit, transparente, une lanterne vive Dont quelque paticier amuse les enfans.

Où des oisons bridez, guenuches, elefans,

Chiens, chats, lievres, renards, et mainte estrange beste Courent l’une après l’autre : ainsi dedans sa teste Voyait-on clairement au travers de ses os Ce dont sa fantasie animoit ses propos :

Le regret du passé, du présent la misere,

1. Ce vers signifie ; Je montrai un écu par le côté sur lequel le soleil était figuré. '

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