‹ Œuvres complètes de RégnierChapitre 60 sur 134 · Var. : aurez-vous · texte numérisé non relu

Var. : aurez-vous

SATYRE XI

Je faillis à me pendre, oyant que ceste lice Effrontément ainsi me presentoit la lice.

On parle de dormir, j’y consens à regret.

La dame du logis me mene au lieu secret.

Allant, on m’entretient de Jeanne et de Macette;

Par le vray Dieu, que Jeanne estoit et claire et nette, Glaire comme un bassin, nette comme un denier,

Au reste, fors Monsieur, que j’estois le premier.

Pour elle, qu’elle estoit niepce de dame Avoye ;

Qu’elle feroit pour moy de la fauce monnoye ;

Qu’elle eust fermé sa porte à tout autre qu’à moy.

Et qu’elle m’aymoit plus mille fois que le Roy.

Estourdy de caquet, je feignois de la croire.

Nous montons, et, montans, d’un c'est-mon et d’un voire Doucement en riant j’apointois nos procez.

La montée estoit torte et de fascheux accez ;

Tout branloit dessous nous jusqu’au dernier estage. D’eschelle en eschelon, comme un linot en cage.

Il falloit sauteller, et des pieds s’approcher Ainsi comme une chevre en grimpant un rocher.

Après cent souhre-sauts nousvinsmes en la chambre,

Qui n’avoit pas le goust de musc, civette ou d’ambre;

La porte en estoit basse, et sembloit un guichet.

Qui n’avoit pour serrure autre engin qu’un crochet;

Six douves de poinçon servoient d’aiz et de barre.

Qui, baillant, grimassoient d’une façon bizarre ;

Et pour se reprouver de mauvais entretien.

Chacune par grandeur se tenoit sur le sien.

Et loin l’une de l’autre, en leur mine altérée,

Monstroient leur saincte vie estroite et retirée.

Or, comme il pleust au Ciel, en trois doubles plié. Entrant je me heurté la caboche et le pié.

SATYRE XI

Dont je tombe en arrière, estourdi de ma cheute,

Et du haut jusqu’au bas je fis la cullebutte,

De la teste et du cul contant chaque degré.

Puis que Dieu le voulust, je prins le tout à gré.

Aussi qu’au mesme temps, voyant cheoir ceste dame. Par je ne sçay quel trou je luy vis jusqu’à l’ame.

Qui fîst, en ce beau sault, m’esclatant comme un fou, Que je prins grand plaisir à me rompre le cou.

Au bruit Macette vint : la chandelle on apporte.

Car la nostre en tombant de frayeur estoit morte. Dieu sçait comme on la vit et derrière et devant.

Le nez sur les carreaux et le fessier au vent;

De quelle charité l’on soulagea sa peine.

Cependant de son long, sans poulx et sans haleine,

Le museau vermoulu, le nez escarbouillé.

Le visage de poudre et de sang tout souillé.

Sa teste descouverte où l’on ne sçait. que tondre.

Et lors qu’on luy parloit qui ne pouvoit respondre ; Sans collet, sans béguin et sans autre affiquet.

Ses mules d’un costé, de l’autre son tocquet.

En ce plaisant mal-heur je ne saurois vous dire S’il en falloit pleurer ou s’il en falloit rire.

Après cest accident, trop long pour dire tout,

A deux bras on la prend et la met-on debout.

Elle reprend courage, elle parle, elle crie.

Et changeant en un rien sa douleur en furie,

Dict à Jeanne, en mettant la main sur le roignon :

<( C’est, malheureuse, toy, qui me porte guignon ».

A d’autres beaux discours lacollere la porte.

Tant que Macette peut elle la reconforte.

Cependant je la laisse et, la chandelle en main. Regrimpant l’escalier, je suis mon vieux dessein.

SATYRE XI

J’entre dans ce beau lieu, plus digne de remarque Que le riche palais d’un superbe monarque.

Estant là, je furete aux recoins plus cachez,

Où le bon Dieu voulut que, pour mes vieux pechez, Je sceusse le despit dont Rame est forcenée Lors que, trop curieuse ou trop endemenée, Raudant de tous costez et tournant haut et bas.

Elle nous fait trouver ce qu’on ne cherche pas.

Or, en premier item, sous mes pieds je rencontre Un chaudron ebresché, la bourse d’une montre. Quatre boëtes d’unguents, une d’alun bruslé.

Deux gands despariez, un manchon tout pelé;

Trois fîolles d’eau bleue, autrement d’eau seconde, La petite seringue, une esponge, une sonde.

Du blanc, un peu de rouge, un chifon de rabat.

Un balet pour brusler en allant au sabat;

Une vielle lanterne, un tabouret de paille Qui s’estoit sur trois pieds sauvé de la bataille ;

Un baril défoncé, deux bouteilles sur eu.

Qui disoient sans goulet : « Nous avons trop vescu » Un petit sac tout plein de poudre de mercure.

Un vieux chapperon gras de mauvaise teinture.

Et dedans un coffret qui s’ouvre avecq’ enhan.

Je trouve des tizons du feu de la sainct Jean,

Du sel, du pain bénit, de la feugere, un cierge. Trois dents de mort pliez en du parchemin vierge ; Une chauve-souris, la carcasse d’un gay.

De la graisse de loup et du beurre de may.

Sur ce point, Jeanne arrive, et faisant la doucette « Qui vit céans, ma foy, n’a pas besongne faite ; Tousjours à nouveau mal nous vient nouveau soucy; Je ne sçay, quant à moy, quel logis c’est icy :

SATYRE XI

Il n'est, par le vray Dieu, jour ouvrier ny feste f

Que ces carongnes-là ne me rompent la teste. |

Bien, bien, je m'en iray sitost qu’il sera jour. *

On trouve dans Paris d’autres maisons d’amour ». |

Je suis là cependant, comme un que l’on nazarde.

Je demande que c’est? « Hé ! n’y prenez pas garde, (

Ce me respondit-elle ; on n’auroit jamais fait.

Mais bran, bran, j’ai laissé là-bas mon attifet.

Tousjours après soupper ceste vilaine crie.

Monsieur, n’est-il pas temps? couchons-nous, je vous prie ». Ce pendant elle met sur la table des dras Qu’en bouchons tortillez elle avait sous les bras.

Elle approche du lict, fait d’une estrange sorte :

Sur deux tréteaux boiteux se couchoit une porte,

Ou le lict reposoit, aussi noir qu’un souillon.

Un garderobe gras servoit de pavillon ;

De couverte un rideau qui, fuyant (vert et jaune)

Les deux extremitez, estoit trop court d’une aune.

Ayant considéré le tout de point en point,

Je fis vœu ceste nuict de ne me coucher point.

Et de dormir sur pieds comme un coq sur la perche.

Mais Jeanne tout en rut s’aproche et me recherche D’amour, ou d’amitié, duquel qu’il vous plaira.

Et moy ; « Maudit soit-il, m’amour, qui le fera ».

Polyenne pour lors me vint en la pensée.

Qui sceut que vaut la femme en amour offensée.

Lors que, par impuissance ou par mespris, la nuict.

On fausse compagnie ou qu’on manque au desduict.

C’est pourquoy j’eus grand peur qu’on me troussasten malle. Qu’on me fouetast pour voir si j’avois point la galle.

Qu’on me crachast au nez, qu’en perche on me le mist.

Et que l’on me berçast si fort qu’on m’endormist.

SATYRE XI

Ou me baillant du Jean, Jeanne vous remercie^.

Qu’on me tabourinast le cul d'une vessie.

Gela fut bien à craindre, et si je l’évité,

Ce fut plus par bon-heur que par dextérité.

Jeanne non moins que Circe entre ses dents murmure. Sinon tant de vengeance, au moins autant d’injure.

Or pour flatter enfin son malheur et le mien.

Je dis : « Quand je fais mal, c’est quand je paye bien » \

Et faisait reverence à ma bonne fortune.

En la remerciant je le conté pour une.

Jeanne, rongeant son frein, de mine s’apaisa Et, prenant mon argent, en riant me baisa :

« Non, pour ce que j’en dis, je n’en parle pa^, voire.

Mon maistre, pensez-vous? J’entends bien le grimoire;

Vous estes honneste homme et sçavez l’entre-gent.

Mais, Monsieur, croyez-vous que ce soit pour l’argent?

J’en fais autant d’estat çomme de cheiievottes.

Non, ma foy, j’ai encor un demy-ceint, dt^ux cottes.

Une robe de serge, un chaperon, deux bas.

Trois chemises de lin, six mouchoirs, deux rabats.

Et ma chambre garnie auprès de Sainct-Eustache.

Pourtant, je ne veux pas que mon mary le sçache ».

Disant cecy, tousjours son lict elle brassoit.

Et les linceuls trop cours par les pieds tirassoit,

Et fîst à la fin tant, par sa façon adroite.

Qu’elle les fist venir à moitié de la coite.

Dieu sçait quels lacs d’amour, quels chiffres, quelles fleurs De quels compartiments et combien de couleurs,

Relevoient leur maintien et leur blancheur naïfve,

Blanchie en un sivé, non dans une lessive.

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