Commencement ou refrain de chanson
SATYRE XI
Comme son lict est faict, « Que ne vous couchez-vous, Monsieur ? N’est-il pas temps »? Et moy de filer dous.
Sur ce point, elle vient, me prend et me détache,
Et le pourpoint du dos par force elle m’arrache,
Gomme si nostre jeu fust au Roy despouillé.
J’y résisté pourtant, et d’esprit embrouillé.
Gomme par compliment je trenchois de l’honneste.
N’y pouvant rien gaigner, je me gratte la teste.
A la fin je pris cœur, résolu d’endurer Ge qui pouvait venir sans me desesperer.
Qui fait une follie, il la doit faire entière ;
Je détache un soulier, je m’oste une jartiere.
Froidement toutesfois, et semble en ce coucher.
Un enfant qu’un pédant contraint se détacher.
Que la peur tout ensemble esperonne et retarde :
A chacune esguillette il se fasche, et regarde,
Les yeux couvers de pleurs, le visage d’ennuy.
Si la grâce du Ciel ne descend point sur luy.
L’on heurte sur ce point, Catherine on appelle.
Jeanne, pour ne respondre, esteignit la chandelle. Personne ne dit mot. L’on refrappe plus fort,
Et faisoit-on du bruit pour réveiller un mort.
A chaque coup de pied toute la maison tremble.
Et semble que le feste à la cave s’assemble.
« Bagasse, ouvriras-tu? C’est cestuy-ci, c’est-mon ». Jeanne, ce temps-pendant, me faisoit un sermon.
« Que diable aussi, pourquoy ? que voulez-vous qu’on face? Que ne vous couchiez-vous »? Ges gens, de la menace Venant à la priere, essayoient tout moyen.
Ore ilz parlent soldat, et ores citoyen.
Ils contre-font le guet, et de voix magistrale !
« Ouvrez, de par le roy ». Au diable un qui dévalé.
SATYRE XI
Un chacun sans parler se tient clos et couvert.
Or, comme à coups de pieds Thuis s’estoit presque ouvert, Tout de bon le guet vint. La quenaille faitgille,
Et moy, qui jusques là demeurois immobile,
Attendant estonné le succez de Tassant,
Ce pensé-je : « Il est temps que je gaigne le haut,
Et, troussant mon paquet, de sauver ma personne ».
Je me yeux r’habiller, je cherche, je tastonne.
Plus estourdy de peur que n’est un hanneton.
Mais quoy? plus on se haste et moins avance Ton.
Tout comme par despit se trouvoit sous ma pâte :
Au lieu de mon chapeau je prends une savate;
Pour mon pourpoint ses bas, pour mes basson collet; Pour mes gands ses souliers, pour les miens un ballet.
Il sembloit que le diable eust fait ce tripotage.
Or Jeanne me disoit, pour me donner courage :
« Si mon compère Pierre est de garde aujourd’huy.
Non, ne vous faschez point, vous n’aurez point d’ennuy ». Cependant sans delay rnessieurs frapent en maistre.
On crie patience; on ouvre la fenestre.
Or, sans plus m’amuser après le contenu.
Je descens doucement, pied chaussé, l’autre nu.
Et me tapis d’aguet derrière une muraille.
On ouvre, et brusquement entra ceste quenaille.
En humeur de nous faire un assez mauvais tour.
Et moy, qui ne leur dy ny bon soir ny bon jour.
Les voyant tous passez, je me sentis alaigre ;
Lors, dispos du talon, je vais comme un chat maigre. J’enfile la venelle, et tout leger d’effroy.
Je cours un fort long temps sans voir derrière moy. Jusqu’à tant que, trouvant du mortier, de la terre,
Du bois, des estançons, maints platras, mainte pierre,
SATYRE XI
Je me sentis plustost au mortier embourbé Que je ne m'aperceus que je fusse tombé.
On ne peut éviter ce que le ciel ordonne.
‘ Mon ame cependant de colere frissonne,
Et prenant, scelle eust peu, le destin à party.
De despit à son nez elle Teust dementy,
Et m’asseure qu’il eust réparé mon dommage.
Gomme je fus sus pieds, enduit comme une image. J’entendis qu’on parloit, et marchant à grands pas, Qu’on disoit : (c Hastons-nous, je l’ai laissé fort bas ». Je m’approche, je voy, désireux de cognoistre ;
« Au lieu d’un médecin il lui faudroit un prestre,
Dist l’autre, puisqu’il est si proche de sa fin.
— Gomment, dict le valet, estes vous médecin ? Monsieur, pardonnez moy : le curé je demande ».
Il s’encourt, et disant : « A Dieu me recommande »,
Il laisse là Monsieur, fasché d’estre déceu.
Or comme, allant tousjours, de prés je l’aperceu,
Je cogneu que c’estoit nostre amy ; je l’aproche :
Il me regarde, au nez, et, riant, me reproche Sans flambeau, l’heure indue, et de prés me voyant. Fangeux comme un pourceau, le visage eflroyant,
Le manteau sous le bras, la façon assoupie :
« Estes-vous travaillé de la licantropie » ?
Dist-il en me prenant pour me taster le pous.
« Et vous, di-je, Monsieur, quelle fîevre avez vous? Vous qui tranchez du sage, ainsi parmi la rue !
Faites vous sus un pied toute la nuict la grue » ?
Il voulut me conter comme on l’avoit pipé.
Qu'un valet, du sommeil ou de vin occupé.
Sous couleur d’aller voir une femme malade,
L’avoit galentement payé d’une cassade.
SATYRE XI
Il nous faisoit bon voir tous deux bien estonnez,
Avant jour par la rue avecq’ un pied de nez;
Luy, pour s’estre levé espérant deux pistolet,
Et moy, tout las d’avoir receu tant de bricolles.
Il se met en discours, je le laisse en riant,
Aussi que je voyois aux rives d’Oriant Que l’aurore, s’ornant de safîran et de roses.
Se faisant voir à tous, faisoit voir toutes choses.
Ne voulant, pour mourir, qu’une telle beauté Me vit en se levant si sale et si croté.
Elle qui ne m’a veu qu’en mes habits de feste.
Je cours à mon logis, je heurte, je tempeste.
Et croyez à fraper que je n’estois perclus.
On m’ouvre, et mon valet ne me recognoist plus.
« Monsieur n’est pas ici ; que diable ! à si bonne heure ! Vous frappez comme un sourd». Quelque temps je demeure; Je le vois, il me voit, et demande, estonné.
Si le moine bourru m’avoit point promené.
<ç Dieu ! comme estes vous fait » ? Il va : moi de le suivre Et me parle en riant comme si je fusse yvre ;
Il m’allume du feu, dans mon lict je me mets,
Avec vœu, si je puis, de n’y tomber jamais,
Ayant à mes despens appris ceste sentence :
Qui gay fait une erreur, la boit à repentence;
Et que quand on se frotte avecq’ les courtisans.
Les branles de sortie en sont fort desplaisans.
Plus on pénétré en eux, plus on sent le remugle.
Et qui, troublé d’ardeur, entre au bordel aveugle,
Quand il en sort il a plus d’yeux, et plus aigus,
Que Lyncé l’Argonaute ou le jaloux Argus.
FIN
A MONSIEUR FREMINET^
SATYRE XII
On dit que le grand peintre 2, ayant fait un ouvrage,
Des jugements d'autruy tiroit cest avantage Que selon quTl jugeoit qu’ils estoient vrais ou faux,
Docile à son profit, reformoit ses defaux.
Or c’estoit du bon temps que la hayne et l’envie Par crimes supposez n’attentoient à la vie ;
Que le vray du propos estoit cousin germain,
Et qu’un chacun parloit le cœur dedans la main.
Mais que serviroit-il maintenant de prétendre S’amander par ceux là qui nous viennent reprendre.
Si selon l’interest tout le monde discourt.
Et si la vérité n’est plus femme de Court;
S’il n’est bon courtisan, tant frisé peut-il estre.
S’il a bon apetit, qu’il ne jure à son maistre Dés lapointe du jour qu’il est midy sonné.
Et qu’au logis du Roy tout le monde a disné ?
1. Martin Freminet, peintre des rois Henri IV et Louis XIII, né â Paris en 1567, mort en 1619. Il travailla à Fontainebleau; son lils fut comme lui un peintre distingué.