Var. : En nostre
SATYRE XIII
S’enrichir de bonne heure est une grand’ sagesse.
Tout chemin d’acquérir se ferme à la vieillesse,
A qui ne reste rien, avec la pauvreté,
Qu’un regret espineux d’avoir jadis esté.
Où, lors qu’on a du bien, il n’est si decrepite Qui ne trouve (en donnant) couvercle à sa marmite.
Non, non, faites l’amour, et vendez aux amans Vos accueils, vos baisers et vos embrassemens.
C’est gloire, et non pas honte, en ceste douce peine,
Des acquests de son lict accroistre son domaine.
Vendez ces doux regards, ces attraicts, ces apas :
Vous mesme vendez vous, mais ne vous livrez pas. Conservez vous l’esprit, gardez vostre franchise;
Prenez tout, s’il se peut : ne soyez jamais prise.
Celle qui par amour s’engage en ces mal-heurs.
Pour un petit plaisir a cent mille douleurs.
Puis, un homme au desduit ne vous peut satisfaire ;
Et quand, plus vigoureux, il le pourroit bien faire.
Il faut tondre sur tout, et changer à l’instant.
L’envie en est bien moindre, et le gain plus contant.
Sur tout soyez de vous la maistresse et la dame.
Faites, s’il est possible, un miroir de vostre ame.
Qui reçoit tous objects, et tout contant les pert :
Fuyez ce qui vous nuist, aymez ce qui vous sert.
Faites profit de tout, et mesme de vos pertes ;
A prendre sagement ayez les mains ouvertes;
Ne faites, s’il se peut, jamais présent ny don.
Si ce n’est d’un chabot^ pour avoir un gardon.
1. Le chabot, ou cabot, est un petit poisson difforme, à grosse tete, fort peu estimé, et qu’ ordinairement on ne mange pas. « Faire présent d’un chabot pour avoir un gardon ® est donc faire un échange avantageux.
SATYRE Xin
Par fois on peut donner pour les galands attraire.
A ces petits presens je ne suis pas contraire,
Pouveu que ce ne soit que pour les amorcer.
Les fines, en donnant, se doivent efforcer A faire que l’esprit et que la gentillesse Face estimer les dons et non pas la richesse.
Pour vous, estimez plus qui plus vous donnera.
Vous gouvernant ainsi. Dieu vous assistera.
Au reste n’espargnez ny Gaultier ny GarguilleL Qui se trouvera pris, je vous prf qu’on l’estrille.
11 n’est que d’en avoir : le bien esttousjours bien.
Et ne vous doit chaloir ny de qui, ny combien.
Prenez à toutes mains, ma fille, et vous souvienne.
Que le gain a bon goust, de quelque endroit qu’il vienne. Estimez vos amans selon le revenu :
Qui donnera le plus qu’il soit le mieux venu.
Laissez la mine à part, prenez garde à la somme.
Riche vilain vaut mieux que pauvre gentil-homme.
Je ne juge, pour moy, les gens sur ce qu’ils sont,
Mais selon le profit et le bien qu’ils me font.
Quand l’argent est meslé, l’on ne peut reconnoistre Geluy du serviteur d’avec celuy du maistre.
L’argent d’un cordon-bleu n’est pas d’autre façon Que celui d’un fripier ou d’un aide à maçon.
Que le plus et le moins y mette différence.
Et tienne seullement la partie en souffrance.
Que vous restablirez du jour au lendemain;
Et tousjours retenez le bon bout à la main,
De crainte que le temps ne destruise l’affaire.
Il faut suivre de prés le bien que l’on différé,
1. Gaultier et Garguille étaient deux bouffons dont le nom était populaire depuis longtemps.
SATYRE XIII
Et ne le différer qu’entant que l’on le peut,
Ou se puisse aisément restablir quand on veut.
Tous ces beaux suffisans dont la cour est semée Ne sont que triacleurs et vendeurs de fumée.
Ils sont beaux, bien peignez, belle barbe au menton : Mais quand il faut payer, au diantre le teston !
Et faisant des mourans^ et de l’ame saisie.
Ils croyent qu’on leur doit pour rien la courtoisie.
Mais c’est pour leur beau nez! Le puits n’est pas commun. Si j’en avois un cent, ils n’en auroient pas un.
Et ce poëte croté, avec sa mine austere,
Vous diriez à le voir que c’est un secrétaire.
Il va mélancholique et les yeux abaissez.
Gomme un sire qui plaint ses parens trespassez.
Mais Dieu sçait, c’est un homme aussi bien que les autres. Jamais on ne luy voit aux mains des patenosires.
Il hante en mauvais lieux : gardez-vous de cela;
Non, si j’estoy de vous, je le planteroy là.
Et bien, il parle livre, il a le mot pour rire :
Mais au reste, après tout, c’est un homme à satyre.
Vous croiriez à le voir qu’il vous deust adorer :
Gardez, il ne faut rien pour vous des-honorer :
Ces hommes mesdisans ont le feu sous la levre ;
Ils sont matelineurs, prompts à prendre la chevre,
Et tournent leurs humeurs en bizarres façons ;
Puis ils ne donnent rien si ce n’est des chansons.
Mais, non, ma fille, non : qui veut vivre à son aise,
Il ne faut simplement un amy qui vous plaise,
Mais qui puisse au plaisir joindre l’utilité.
En amour, autrement, c’est imbecilité.