Brossette suppose qu’elle est adressée à Sully
SATYRE XIV
Qu’aux Avans de Noël fait le Moyne Bourru,
Pour retrouver un homme envers qui la satyre Sans flater ne trouvas! que mordre et que redire,
Qui sçeust d’un chois prudent toute chose éplucher. Ma foy, si ce n’est vous, je n’en veux plus chercher. Or ce n’est point pour estre eslevé de fortune :
Aux sages comme aux fous c’est chose assez commune Elle avance un chacun sans raison et sans chois :
Les fous sont aux echets les plus proches des rois.
Aussi mon jugement sur cela ne se fonde :
Au compas des grandeurs je ne juge le monde; L’esclat de ces clinquans ne m’esblouit les yeux.
Pour être dans le Ciel je n’estime les Dieux,
Mais pour s’y maintenir et gouverner de sorte Que ce tout en devoir reglement se comporte.
Et que leur providence egalement conduit Tout ce que le soleil en la terre produit.
Des hommes tout ainsi je ne puis recognoistre Les grans, mais bien ceux-là qui méritent de l’estre. Et de qui le mérité, indomtable en vertu.
Force les accidens et n’est point abatu.
Non plus que de farceurs je n’en puis faire conte; Ainsi que l’un descend, on voit que l’autre monte, Selon ou plus ou moins que dure le roollet.
Et l’habit faict sans plus le maistre ou le vallet.
De mesme est de ces gens dont la grandeur se joue : Aujourd’huy gros, enflez, sur le haut de la roue Ils font un personnage, et demain, renversez.
Chacun les met au rang des pechez effacez.
La faveur est bizarre, à traitter indocile.
Sans arrest, inconstante et d’humeur difficile;
Avecq’ discrétion il la faut caresser;
SATYRE XIV
L’un la perd bien souvent pour la trop embrasser.
Ou pour s’y fier trop, l’autre par insolence,
Ou pour avoir trop peu ou trop de violence,
Ou pour se la promettre ou se la desnier :
Enfin c’est un caprice estrange à manier.
Son amour est fragile et se rompt comme verre.
Et faict aux plus matois donner du nez en terre.
Pour moy, je n’ay point veu, parmy tant d’avancez. Soit de ces tems icy, soit des siècles passez.
Homme que la fortune ayt tasché d’introduire.
Qui durant le bon vent ait sceu se bien conduire.
Or, d’estre cinquante ans aux honneurs esleve.
Des grands et des petits dignement approuvé.
Et de sa vertu propre aux malheurs faire obstacle.
Je n’ay point veu de sots avoir faict ce miracle.
Aussi, pour discerner et le bien et le mal.
Voir tout, congnoistre tout, d’un œil toujours égal ; Manier dextrement les desseins de nos Princes ; Respondre à tant de gens de diverses provinces ;
Estre des estrangers pour oracle tenu ;
Prévoir tout accident avant qu’estre advenu ; Destourner par prudence une mauvaise affaire.
Ce n’est pas chose aysée ou trop facille à faire.
Voyla comme on conserve avecq’ le jugement Ce qu’un autre dissipe et perd imprudemment.
Quand on se brusle au feu que soi-mesme on attise. Ce n’est point accident, mais c’est une sottise.
Nous sommes du bonheur de nous-mesme artisans.
Et fabriquons nos jours ou fascheux ou plaisans.
La fortune est à nous, et n’est mauvaise ou bonne Que selon qu’on la forme ou bien qu’on se la donne. A ce point le malheur, amy comme ennemy,
SATYRE XIV
Trouvant au bord d'un puis un enfant endormy,
En risque d'y tomber, à son ayde s'avance,
Et luy parlant ainsi le resveille et le tance : c Sus, badin, levez-vous ; si vous tombiez dedans.
De douleur vos parens, comme vous imprudens.
Croyant en leur esprit que de tout je dispose,
Diroient en me blasmant que j'en serois la cause ».
Ainsi nou^seduisant d'une fauce couleur.
Souvent nous imputons nos fautes au malheur.
Qui n'en peut mais. Mais quoi ! l'on le prend à partie.
Et chacun de son tort cherche la garantie.
Et nous pensons bien fins, soit véritable ou faux.
Quand nous pouvons couvrir d’excuses nos defaux :
Mais ainsi qu'aux petits, aux plus grands personnages Sondez tout jusqu’au fond : les fous ne sont pas sages.
Or c'est un grand chemin jadis assez frayé.
Qui des rimeurs françois ne fut onc essayé :
Suivant les pas d’Horace, entrant en la carrière.
Je trouve des humeurs de diverse maniéré.
Qui me pourroient donner subject de me mocquer :
Mais qu'est-il de besoin de les aller chocquer ?
Chacun ainsi que moy sa raison fortifie.
Et se forme à son goust une philosophie ;
Ils ont droit en leur cause, et de la contester.
Je ne suis chicanneur et n'aime à disputer.
Gallet ^ a sa raison, et, qui croira son dire.
Le hazard pour le moins luy promet ufr empire ; Toutesfois, au contraire, estant leger et net.
N'ayant que l'esperance et trois dez au cornet.
Comme sur un bon fond de rente ou de receptes
i. Fameux joueur de dés, contemporain de Regnier, et dont la ruine fit grand bruit,
SATYRE XIV
Dessus sept ou quatorze il assigne ses debtes,
Et trouve sur cela qui lui fournit dequoy;
Ils ont une raison qui n’est raison pour moy,
Que je ne puis comprendre, et, qui bien l’examine,
Est-ce vice ou vertu qui leur fureur domine ?
L’un, alléché d’espoir de gaigner vingt pour cent. Ferme l’œil à sa perte, et librement consent Que l’autre le despouille et ses meubles engage,
Mesmes, s’il est besoin, baille son héritage.
Or, le plus sot d’entr’eux, je in’en rapporte à luy : Pour l’un, il perd son bien ; l’autre, celuy d’autruy. Pourtant c’est un traficq qui suit tousjours sa route.
Où bien moins qu’à la place on a fait banqueroute.
Et qui dans le brelan se maintient bravement.
N’en desplaise aux arrests de nostre Parlementé Pensez-vous, sans avoir ses raisons toutes prestes.
Que le sieur de Provins 2 pèrsiste en ses requestes,
Et qu’il ait, sans espoir d’estre mieux à la Court,
A son long balandran changé son manteau court.
Bien que, depuis vingt ans, sa grimace importune Ayt à sa desfaveur obstiné la fortune ?
Il n’est pas le Cousin ^ qui n’ait quelque raison.
De peur de reparer il laisse sa maison ;
Que son lict ne défoncé, il dort dessus la dure.
Et n’a, crainte du chaud, que l’air pour couverture.
Ne se pouvant munir encontre tant de maux Dont l’air intemperé fait guerre aux animaux,
1. Maintes ordonnances royales avaient défendu de tenir brelans, et ces ordonnances, conformément aux usages, avaient été vérifiées au Parlement.