Var. : La manque dans
SATYRE XVI
Et scelle est moins louable, elle est plus asseurée; Car quand le jeu déplait, sans soupçon ou danger De coups ou de poison, il est permis changer.
Aymer en trop haut lieu une dame hautaine.
C’est aimer en soucy le travail et la peine.
C’est nourrir son amour de respect et de soin.
Je suis saoul de servir le chapeau dans le poing;
Et fuy plus que la mort l’amour d’une grand dame. Tousjours comme un forçat il faut estre à la rame, Naviger jour et nuit, et sans profit aucun Porter tout seul le fais de ce plaisir commun.
Ce n’est pas, Forquevaus, cela que je demande;
Car si je donne un coup, je veux qu’on me le rende. Et que les combatans, à l’egal collerez.
Se donnent l’un à l’autre autant de coups fourez. C’est pourquoy je recherche une jeune fillette Experte dés long-temps à courir l’eguillette.
Qui soit vive et ardente au combat amoureux.
Et pour un coup receu qui vous en rende deux.
La grandeur en amour est vice insupportable,
Et qui sert hautement est tousjours misérable :
Il n’est que d’estre libre, et en deniers contans Dans le marché d’amour acheter du bon temps.
Et pour le prix commun choisir sa marchandise ;
Ou si l’on n’en veut prendre, au moins on en devise, L’on taste, l’on manie, et sans dire combien On se peut retirer, l’object n’en couste rien.
Au savoureux traffic de ceste mercerie J’ai consummé les jours les plus beaux de ma vie. Marchant des plus rusez, et qui le plus souvent Payoit ses créanciers de promesse et de vent.
Et encore, n’estoit le hazard et la perte,
SATYRE XVI
J^en voudrois pour jamais tenir boutique ouverte : Mais la risque m’en fasche et si fort m’en deplaist, Qu’au malheur que je crains je postpose l’acquest; Si bien que, redoutant la verolle et la goutte,
Je bannis ces plaisirs et leur fais banqueroutte.
Et resigne aux mignons aveuglez en ce jeu Avecques les plaisirs tous les maux que j’ay eu. Les boutons du printemps et les autres fleurettes Que l’on cueille au jardin des douces amourettes. Le mercure et l’eau fort me sont à contre-cœur ;
Je hay l’eau de gaiac et l’estouffante ardeur Des fourneaux enfumez où l’on perd sa substance. Et où l’on va tirant un homme en quintescence ; C’est pourquoi tout à coup je me suis retiré. Voulant doresnavant demeurer asseuré;
Et comme un marinier eschappé de l’orage,
Du havre seurement contempler le naufrage.
Ou si parfois encor je me remets en mer.
Et qu’un œil enchanteur me contraigne d’aymer, Combattant mes esprits par une douce guerre.
Je veux en seureté naviger terre à terre.
Ayant premièrement visité le vaisseau,
S’il est bien calfeutré ou s’il ne prend point l’eau. Ce n’est pas peu de cas de faire un long voyage ;
Je tieps un homme fou qui quitte le rivage.
Qui s’abandonne aux vents, et pour trop présumer. Se commet aux hazards de l’amoureuse mer. Expert en ses travaux, pour moy, je la deteste,
Et la fuy tout ainsi comme je fuy la pesté.
Mais aussi, Foj-quevaus, comme il est malaisé Que nostre esprit ne soit quelquesfois abusé Des appas enchanteurs de cest enfant volage.
SATYRE XVI
Il faut un peu baisser le col sous le servage,
Et donner quelque place aux plaisirs savoureux;
Car c^est honte de vivre et de n’estre amoureux.
Mais il faut, en aymant, s’aider de la finesse,
Et sçavoir rechercher une simple maistresse Qui sans vous asservir vous laisse en liberté,
Et joigne le plaisir avecq la seureté ;
Qui ne sçache que c’est que d’estre courtisée ;
Qui n’ait de mainte amour la poitrine embrasée;
Qui soit douce et nicette, et qui ne sache pas, Apprentive au mestier, que vallent les appas ;
Que son œil et son cœur parlent de mesme sorte ; Qu’aucune affection hors de soy ne l’emporte ;
Bref, qui soit toute à nous tant que la passion Entretiendra nos sens en ceste affection.
Si parfois son esprit ou le nostre se lasse,
Pour moi, je suis d’avis que l’on change de place. Qu’on se range autre part, et sans regret aucun D’absence ou de mespris, que l’on ayme un chacun ; Car il ne faut jurer aux beautez d’une dame,
Ains changer, par le temps, et d’amour et de flame. C’est le change qui rend l’homme plus vigoureux.
Et qui jusqu’au tombeau le faict estre amoureux. Nature se maintient pour estre variable.
Et pour changer souvent son estât est durable.
Aussi l’affectioE^dure éternellement,
Pourveu, sans se lasser, qu’on change à tout moment. De la fin d’une amour l’autre naist plus parfaitte. Comme on voit un grand feu naistre d’une bluette.
FIN
SATYRE XVII
Non, non, j’ay trop de cœur pour laschement me rendre, L’Amour n’est qu’un enfant dont l’on se peut deffendre ; Et l’homme qui fléchit sous sa jeune valleur Rend par ses laschetez coulpable son malheur.
Il se défait soy-mesme et soy-mesme s’outrage,
Et doibt son infortune à son peu de courage.
Or moy, pour tout l’effort qu’il fasse à me domter, Rebelle à sa grandeur, je le veux effronter.
Et bien qu’avec les Dieux on ne doive débattre.
Gomme un nouveau Titan si le veux-je combattre.
Avecq’ le desespoir je me veux asseurer.
C’est salut aux vaincuz de ne rien esperer.
Mais, hélas! c’en est faict! quand les places sont prises Il n’est plus temps d’avoir recours aux entreprises.
Et les nouveaux desseins d’un salut prétendu Ne servent plus de rien lors que tout est perdu.
Ma raison est, captive, en triomphe menée;
Mon ame, déconfite, au pillage est donnée,
Tous mes sens m’ont laissé seul et mal adverty,
Et chacun s’èst rangé du contraire party ,
Et ne me reste plus de la fureur des armés Que des cris, des sanglots, des souspirs et des larmes, Dont je suis si troublé qu’encor ne sçay-je pas Où pour trouver secours je tourneray mes pas.