‹ Œuvres complètes de RégnierChapitre 82 sur 134 · AUTRE · texte numérisé non relu

AUTRE

. Aymant comme j’aymois, que ne devois-je craindre ? Pouvois-je estre asseuré qu’elle se deust contraindre. Et que, changeant d’humeur au vent qui l’emportoit. Elle eust, pour moy, cessé d’estre ce qu’elle estoit? Que, laissant d’estre femme, inconstante et legere.

Son cœur, traistre à l’Amour, et sa foy mensongère.

Se rendant en un lieu l’esprit plus arresté,

Peust, au lieu du mensonge, aymer la vérité ?

Non, je croyois tout d’elle, il faut que je le die.

Et tout m’estoit suspect horsmis la perfidie.

Je craignois tous ses traits que j’ay sceu du depuis.

Ses jours de mal de teste et ses secrettes nuicts. Quand, se disant malade et de fievre enflammée.

Pour moy tant seullement sa porte estoit fermée.

Je craignois ses attraits, ses ris et ses couroux Et tout ce dont Amour allarme les jaloux.

ELEGIE II

Mais la voyant jurer avecq’ tant d'asseurance,

Je Tadvoue, il est vray, j’estois sans deffiance.

Aussi, qui pouvoit croire, après tant de serments.

De larmes, de souspirs, de propos vehements Dont elle me juroit que jamais de sa vie Elle ne permettroit d’un autre estre servie.

Qu’elle aymoit trop ma peine, et qu’en ayant pitié.

Je m’en devoir promettre une ferme amitié ;

Seulement pour tromper le jaloux populaire.

Que je devois, constant, en mes douleurs me taire,

Me feindre tousjours libre, ou bien me captiver,

Et quelqu’autre perdant, seule la conserver ?

Cependant, devant Dieu, dont elle a tant de crainte. Au moins comme elle dict, sa parole estoit feinte ;

Et le ciel luy servit, en ceste trahison,

D’infidele moyen pour tromper ma raison.

Et puis il est des Dieux tesmoins de nos parolles !

Non, non, il n’en est point; ce sont contes frivolles Dont se repaist le peuple, et dont l’antiquité Se servit pour tromper nostre imbecilité.

S’il y avoit des Dieux, ils se vengeroient d’elle Et ne la voiroit-on si fiere ny si belle.

Ses yeux s’obscurciroient, qu’elle a tant parjurez.

Son teint seroit moins clair, ses cheveux moins dorez. Et le Ciel, pour l’induire à quelque penitence, Marqueroit sur son front son crime et leur vengeance.

Ou s’il y a des dieux, ils ont le cœur de chair :

Ainsi que nous d’amour ils se laissent toucher ;

Et, de ce sexe ingrat excusant la malice,

Pour une belle femme ils n’ont point de justice.

FIN

IMPUISSANCE

IMITATION d'OVIDE

Quoy! ne Tavois-je assez en mes vœuz desirée? N'estoit-elle assez belle ou assez bien parée ?

Estoit-elle à mes yeux sans grâce et sans appas?

Son sang estoit-il point issu d’un lieu trop bas ?

Sa race, sa maison, n’estoit-elle estimée ?

Ne valoit-elle point la peine d’estre aymée ?

Inhabile au plaisir, n’avoit-elle dequoy ?

Estoit-elle trop laide ou trop belle pour moy ?

Haï cruel souvenir! cependant je Tay eue.

Impuissant que je suis, en mes bras toute nue.

Et n’ay peu, le voulans tous deux esgallement.

Contenter nos désirs en ce contentement.

Au surplus, à ma honte. Amour, que te diray-je?

Elle mit en mon col ses bras plus blancs que neige.

Et sa langue mon cœur par ma bouche embrasa.

Bref, tout ce qu’ose Amour, ma deesse Posa ;

Me suggérant 2 le manne en sa levre amassée.

Sa cuisse se tenoit en la mienne enlassée.

Les yeux luy petilloient d’un désir langoureux,

1. Imitation de la pièce d’Ovide : At non formosa est, etc., etc.

Page 1