‹ Œuvres complètes de Regnier: revues sur les éditions originales avecChapitre 18 sur 74 · ODE A REGNIER · texte numérisé non relu

ODE A REGNIER

Ta libre et véritable voix Monstre si bien Terreur des hommes.

Le vice du temps où nous~ sommes Et le mespris qu'on fait des loix, Qae ceux qu'il te plaist de toucher Des poignans traicts de ta satyre, S'ils n'avoient honte de pécher, En auroient de te l'ouyr dire.

Pleust à Dieu que tes vers si doux.

Contraires à ceux de Tyrtée, ^ Fleschissent l'audace indomptée Qui met nos guerriers en courroux, Alors que la jeune chaleur Ardents au duel les fait estre, Exposant leur forte valeur Dont ils devroient servir leur maistre$

Flatte leurs cœurs trop valeureux.

Et d'autres desseins leurs imprimes } Laisses là les ^seurs de rimes.

Qui ne sont jamais mal heureux Smon quand leur témérité Se feint un mérite si rare, Qae leur, espoir précipité A la fin devient un Icare.

Si Vv^n d'eux te vouloit blasmer.

Par coustume ou par ignorance.

Ce ne seroit qu'en «pcraace De s'en faire plus estimer} Mais alors, d'un vers menassant.

Tu lui ferois voix que ta plume Est celle d'un aigle puissant, Qui celles des autres consume.

Romprois-tu pour eux l'union De la muse et de ton génie, Asservy sous la tyrannie De leur commune opinion ?

Croy plustost que jamais les Cieux Ne regardèrent, favorables.

L'envie, et que les envieux Sont tousjours les plus misérables.

ODB^A REGNIER.

N'escry point pour un foible honneur} Tasche seulement de te plaire.

On est moins prisé du vulgaire Par mérite que par bon-heur.

Mais garde que le jugement D'iin insolent te face blesme.

Ou tu deviendras, autrement, Le propre tyran de toy-mesme.

Régnier, la louange n*est r!bn :

Des faveurs elle a sa naissance; N'estant point en nostre puissance.

Je ne la puis nommer un bien, f uy donc la gloire qui déçoit La vaine et crédule personne, £t n*est pas à qui la reçoit : Elle est a celuy qui la donne.

Mqtin.

Décile at Sgtyram ma scribere.

DISCOURS AU ROY

Jr uissANT Roy des François^ astre vivant de Mars, Dont le juste labeur, surmontant les hasards. Fait voir par sa vertu que la grandeur de France Ne pouvoit succomber souz une autre vaillance ; Vray fils de la valeur de tes pères, qui sont Ombragez des lauriers qui couronnent leur front, Et qui, depuis mille ans, indomtables en guerre, Furent transmis du ciel pour gouverner la terre, Attendant qu'à ton rang ton courage t'eus t mis, En leur trosne eslevé dessus tes ennemis ; Jamais autre que toy n'eust avecque prudence Vaincu de ton suject l'ingrate outrecuidance. Et ne Peust, comme toy, du danger prcser\'é : Car estant ce miracle à toy seul réservé, Comme au Dieu du pays, en ses desseins parjures Tu faits que tes bontez excédent ses injures.

Or, après tant d'exploits finis heureusement. Laissant aux cœurs des tiens, comme unvif mor:- Avecque ta valeur ta clémence vivante [mer.:, Dedans l'éternité de la race suivante, Puisse-tu, comme Auguste, admirable en tes faits, Roullcr tes jours heureux en une heureuse paix ; Ores que la justice icy bas descendue, [rendue ; Aux petits comme aux grands par tes mains est Que sans peur du larron trafique le marchand ; Que l'innocent ne tombe aux aguets du meschant.

Et que de ta couronne, en palmes si fertile.

Le miel abondamment et la manne distile.

Comme des chesnes vieux aux jours du siècle d'of. Qui, renaissant soubz toy, reverdissent encor.

Aujourd'hui que ton fils, imitant ton courage. Nous rend de sa valeur un si grand tesmoignage, Que, jeune, de ses mains la rage il déconfit, EstoufFant les .serpens ainsi qu'Hercule fit. Et, domtant la discorde à la gueule sanglante, D'impiété, d'horreur encore frémissante,

11 luy trousse les bras, de meurtres entachez. De cent chaisnes d'acier sur le dos attachez,.

Sous des monceaux de fer dans ses armes l'enterre, Et ferme pour jamais le temple de la guerre.

Faisant voir clairement par ses faits triomphants Que les Roys et les dieux ne sont jamais enfants ; Si bien que, s'eslevant sous ta grandeur prospère. Généreux héritier d'un si généreux père.

Comblant les bons d'aftiour et les meschans d'efFroy, H se rend au berceau desjà digne de toy.

Mais c'est mal contenter mon humeur frénétique. Passer de la Satyre en un Panégyrique, Oh, molement disert souz un sujet si grand.

Dès le premier essay mon courage se rend.

Aussi, plus grand qu'iEnée et plus vaillant qu'Achille, Tu surpasses l'esprit d'Homère et de Virgille, Qui leurs vers à ton los ne peuvent esgaler.

Bien que maistres passez en Part de bien parler. Et quand j'esgallerois ma Muse à ton mérite.

Toute extrême louange est pour toy trop petite. Ne pouvant le finy joindre l'infinité ; Et c'est aux mieux disants une témérité De parler où le Ciel discourt par tes oracles, Et ne se taire pas où parlent tes miracles ; Où tout le monde entier ne bruit que tes projects.

Où ta bonté discourt au bien de tes sujects.

Où nostre aise et la paix ta vaillance publie j Où le discord esteint et la loy restablie Annoncent ta justice ; où le vice abattu Semble en ses pleurs, chanter tin bymne à ta vertu.

Dans le temple de Delphe, où Phœbus on révère, Phœbus, xoy des chansons et des muses le père, Au plus haut de Tautel se voit un laurier sainct, Qui sa perruque blonde en guirlandes estraint, Que nul prestre du temple en jeunesse ne touche, Ny mesme prédisant ne le m^sche en la bouche. Chose permise aux vieux de sainct zèle enflamcz. Qui se sont par service en ce lieu confirmez. Dévots à son mistere, et de qui la poictrine Est pleine de l'ardeur de sa verve divine.

Par ainsi, tout esprit n'est propre à tout suject : L'œil foible s'éblouit en un luisant object.

De tout bois, comme on dit. Mercure on ne façonne. Et toute médecine à tout mal n'est pas bonne. De mesme le laurier et la palme des Roys N'est un arbre où chacun puisse mettre les doigts ; Joint que ta vertu passe, en louange féconde. Tous les Roys qui seront et qui furent au monde*

Il se faut reconnoistre, il se faut essayer.

Se sonder, s'exercer, avant que s'employer.

Comme fait un luiteur entrant dedans l'arène. Qui, se tordant les bras, tout en soy se démène, S'alonge, s'accourcit, ses muscles estendant, • Et, ferme sur ses pieds, s'exerce en attendant Que son ennemy vienne, estimant que la gloire Jàriante en son cœur luy donra la victoire.

n faut faire de mesme, un œuvre entreprenant ; Juger comme au suject l'esprit est convenant. Et, quand on se sent ferme et d'une aisle assez forte. Laisser aller la plume où la verve l'emporte.

Mais, Sire, c'est un vol bien eslevé pour ceux Qui, foibles d'exercice et d'esprit paresseux. Enorgueillis d'audace en leur barbe première. Chantèrent ta valeur d'une façon grossière.

Trahissant tes honneurs avecqu' la vanité D'attenter par ta gloire à l'immortalité.

Pour moy, plus retenu, la raison m'a faict craindre ; N'osant suivre un suject où l'on ne peut atteindre. J'imite les Romains encore jeunes d'ans, A qui l'on permettoit d'accuser, impudans.

Les plus vieux de l'estat, de reprendre, et de dire Ce qu'ils pensoient servir pour le bien de l'empire.

Et comme la jeunesse est vive et sans repos.

Sans peur, sans fiction et libre en ses propos. Il semble qu'on luy doit permettre davantage ; Aussi que les vertus fleurissent en cet âge.

Qu'on doit laisser meurir sans beaucoup de rigueur. Afin que tout à l'aise elles prennent vigueur.

C'est ce qui m'a contrainct de librement escrire. Et, sans picquer au vif, me mettre à la Satyre, Où, poussé du caprice ainsi que d'un grand vent. Je vais haut dedans l'air quelquefois m'eslevant; Et quelque fois aussi, quand la fougue me quite. Du plus haut au plus bas mon vers se précipite. Selon que, du subject touché diversement, Les vers à mon cCscours s'offrent facilement. Aussi que la satyre est comme une prairie, Qui n'est belle sinon en sa bisarrerie ; Et, comme un pot pourry des frères mandians.

Elle forme son goust de cent ingredians.

Or, grand Roy, dont la gloire en la terre cspandue Dans un dessein si haut rend ma muse esperdue. Ainsi que l'œil humain le soleil ne peut voir, L'csclat de tes vertus offusque tout sçavoir ; Si bien que je ne sçay oui me rend plus coulpablc.

Ou de dire si peu d'un suject si capable.

Ou la honte que j'ay d'estre si mal aprîs, Ou la témérité de Pavoir entrepris.

Mais quoy ! par ta bonté, qui tout autre sur{>assc, l'espère du pardon, avecque ceste grâce Que tu liras ces vers, où, jeune, je m'esbas Pour esgayer ma force, ainsi qu'en ces combas De fleurets on s'exerce, et dans une barrière Aux pages l'on reveille une adresse guerrière. Follement courageuse, afin qu'en passe-temps Un labeur vertueux anime leur printemps.

Que leur corps se desnoue et se desengourdisse. Pour estre plus adroits à te faire service/ Aussi je fais de mesme en ces caprices fous : Je son4e ma portée et me taste le pous.

Afin que s'il advient, comme un jour je l'espère. Que Parnasse m'adopte et se dise mon père, Emporté de ta gloire et de tes faits guerriers. Je plante mon Uerre au pied de tes lauriers.

FIN

14 SATYftE II.

A MONSIEUR

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