‹ Œuvres complètes de Regnier: revues sur les éditions originales avecChapitre 19 sur 74 · LE COMTE DE CARAMAIN · texte numérisé non relu

LE COMTE DE CARAMAIN

SATYRE If

i^OMTE, de qui l'esprit pénètre l'univers.

Soigneux de ma fortune et facile à mes vers.

Cher soucy de la muse et sa gloire future.

Dont Paimable génie et la douce nature

Fait voir, inaccessible aux efforts medisans.

Que vertu n'est pas morte en tous les courtisans

Bien que foible et débile et que, mal reconnue,

Son habit décousu la montre à demy nue ;

Qu'elle ait sèche la chair, le corps amenuisé.

Et serve à contre-cœur le vice auctorisé.

Le vice qui, pompeux, tout mérite repousse.

Et va comme un banquier en carrosse et en housse.

Mais c'est trop sermonné de vice et de vertu. Il faut suivre un sentier qui soit moins rebatu. Et, conduit d'Apollon, recognoistre la trace Du libre Juvenal ; trop discret est Horace Pour un homme picqué, joint que la passion.

Comme sans jugement est sans discrétion.

Cependant il vaut mieux sucrer nostre moutarde : L'homme pour un caprice .est sot qui se hazarde.

Ignorez donc l'autheur de ces vers incertains. Et, comme enfans trouvez, qu'ils soient fils de putains Exposez en la rue, à qui mesme la mère.

Pour ne se descouvrir, fait plus mauvaise chère.

Ce n'est pas que je croye, en ces temps cffrontez, Que mes vers soient sans père et ne soient adoptez, Et que ces rimasseurs, pour feindre une abondance. N'approuvent, impuissans, une fausse semence. Comme nos citoyens de race désireux, Qui bercent les enfans qui ne sont pas à eux. Ainsi, tirant profit d'une fausse doctrine.

S'ils en sont accusez ils feront bonne mine.

Et voudront, le niant, qu'on lise sur leur front. S'il se fait un. bon vers, que c'est eux qui le font. Jaloux d'un sot honneur, d'une bastarde gloire. Comme gens entendus s'en veulent faire accroire : A faux titre insolens, et sans fruict hazardeux. Pissent au benestier afin qu'on parle d'eux.

Or, avecq' tout cecy, le point qui me console. C'est que la pauvreté comme moi les affole , Et que, la grâce à Dieu, Phœbus et son troupeau. Nous n'eusmes sur le dos jamais un bon manteau. Aussi, lors que l'on voit un homme par la rue Dont le rabat est sale et la chausse rompue.

Ses grègues aux genoux, au coude son pourpoint, Qui soit de pauvre mine et qui soit mal en point. Sans demander son nom on le peut reconnoistre ; Car si ce n'est un poète au moins il le veut estre. Pour moy, si mon habit, par. tout cicatrice.

Ne me rendoit du peuple et des grands mesprisé. Je prendrois patience, et parmy la misère Je trouverois du goust ; mais ce qui doit desplaire A l'homme de courage et d'esprit relevé.

C'est qu'un chacun le fuit ainsi qu'un reprouvé; Car en quelque façon les malheurs sont propices. Puis les gueux en gueusant trouvent maintes délices. Un repos qui s'esgaye en quelque oysiveté.

Mais je ne puis patir de me voir rejette. [France,

C'est donc pourquoy si jeune, abandonnant la

l6 SATYRE II.

J'allay^ vif de courage et tout chaud d'espérance,

En la cour d'un prélat qu'avec mille dangers

J'ay suivy, courtisan, aux païs estrangers.

J'ay changé mon humeur, altéré ma nature ;

J'ay beu chaud, mangé froid, j'ay couché sur la dure ;

Je l'ay, sans le quitter, à toute heure suivy j

Donnant ma liberté, je me suis asservy.

En public, à l'église, à la chambre, à la table.

Et pense avoir esté maintefois agréable.

Mais, instruit par le temps, à la lin j'ai connu Que la fidélité n'est pas grand revenu , Et qu'à mon temps perdu, sans nulle autre espérance. L'honneur d'estre sujet tient lieu de récompense. N'ayant autre ihterest de dix ans jà passez.

Sinon que sans regret je les ay despensez.

Puis je sçay, quant à luy, qu'il a Tamc royallc. Et qu'il est de nature et d'humeur liberalle. Mais, ma foy, tout son bien enrichir ne me peutt Ny domter mon malheur, si le ciel ne le veut. C'est pourquoy, sans me plaindre en ma desconvenue, Le malheur qui me suit ma foy ne diminue ; Et, rebuté du sort, je m'asservy pourtant.

Et sans estre advancé je demeure contant»

Sçachant bien que fortune est ainsi qu'une louve. Qui sans choix s'abandonne auplus laid qu!elle trouve; Qui relevé un pédant de nouveau baptisé Et qui par ses larcins se rend authorisé :

Qui le vice annoblit, et qui, tout au contraire. Ravalant la vertu, la confine en misère.

Et puis je m'iray plaindre après ces gens icy? Non, l'exemple du temps n'augmente mon soucy. Et bien qu'elle ne m'ait sa faveur départie, Je n'entend, quand à moy, de la prendre à partie. Puis que, sdon mon goust, son infidélité Ne donne et n'este rien à la félicité.

Mais que veux-tu qu'on face en ceste humeur austère ? Il nv'esty comme aux putains, mal-aisé de me taire ; Il m'en faut discourir de tort et de travers. Puis souvent la colère engendre de bons vers.

Mais, Comté, que sçait-on ? elle est peut-estre sage. Voire avecque raison inconstante et volage ; Et, déesse avisée aux biens qu'elle départ.

Les adjuge au mérite, et non point au hazard. Puis l'on voit de son œil, l'on juge de sa teste. Et chacun en son dire a droict en sa requeste : Car l'amour de soy-mesme et nostre affection Adjouste avec usure à la perfection. « Tousjours le fond du sac ne vient en évidence. Et bien souvent l'effet contredit l'apparence. De Socrate à ce point l'oracle est my-party.

Et ne scait-on au vray qui des deux a menty , Et si, pnilosophant, le jeune Alcibiade, Comme son chevalier en receut l'accolade.

n n'est à décider rien de si mal aisé Que sous un sainct habit le vice desguisé.

Par ainsi j'ai donc tort, et ne doy pas me plaindre. Ne pouvant par mérite autrement la contraindre A me faire du bien, ny de me départir Autre chose, à la lin, sinon qu'un repentir.

Mais quoy ! qu'y feroit on ?Puis qu'on ne s'ose pendre, .. Encor faut-il avoir quelque chose où se prendre, Qui flatte, en discourant, le mal que nous sentons.

Or laissant tout cecy, retourne à nos moutons. Muse, et sans varier dy nous quelques sornettes De tes enfans bastars, ces tiercelets de poètes. Qui par les carrefours vont leurs vers grimassan». Qui par leurs actions font rire les passans, Er quand la faim les poind, se prenant sur le vostre, Comme les estoumeaux ils s'aâament l'un l'autre.

Cependant sans souliers, ceinture ny cordon,

. Régnier. 2

l8 fiATYRK II.

L'œil farouche et troublé, reapiit à Vtbmkàon^ Vous Tiennent accoater conune personnes yvtf^ Et disentpourbon'-jouricMonaUuCy jefaifi des Uviee^ On les vend au Palais, ett ka doctes du temps, A les life amuses, n'ont autre paose-temps.»

De là, sans vous laisser, importuns, ils vous suivent. Vous alourdent de vers^ d'allégresse vous privent. Vous parlent de fortune, et qu'il faut acquerîir Du crédit, de l'honneur^avant que de mourir ; [mes Mais que,pour leurrespect J'ingrat siècleoùnous som- Au prix de la vertu n'estime point les hommes ; Que Ronsard, du Bellay, vivants onjt eu du bien. Et que c'est honte au Roy de ne leur donner rien. , Puis, sans qu'on les convie, ainsi que vénérables, S'assient en prélats les premiers à vos tables. Où le caquet leur manque, et des dents discourant, Semblent avoir des yeux regret au demeurant.

Or la table levée, ils curent la mâchoire ; Après grâces Dieu beut ils demandent à boire, Vous font un sot discours, puis au partir de là. Vous disent :«Mais, Monsieur, me donnez- vous cela ?» C'est tousjoors le reârein qu'ils font à leur balade. Pour, moy, je n'en voy point que je n'en sois malade ; J'en perds le sentiment, du corps tout mutilé. Et durant quelques jours j'en demeure opilé.

Un autre, renfrogné, resveur, mélancolique, Orimassant son discours, semble avoir la colique. Suant, crachant, toussant, pensant venir au point. Parle si finement que l'on ne l'entend point.

Un autre, ambitieux, pour les vers qu'il compose Quelque bon bénéfice en l'esprit se propose.

Et, dessus un cheval comme un singe attacha Méditant un sonnet, médite un evesché.

Si quelqu'un, comme moy, leurs ouvrages n'estime, Il est lourd, ignorant, il n'ayme point la rime ;

Difficile, hargneux, de leur vertu jaloux, Conpraire en jugement au commun bruit de tous : Que leur gloire il desrobe avec ses artifices. Les dames cependant se fondent en délices Lisant leurs beaux escrits, et de jour et de nuict Les ont au cabinet souz le chevet du lict ; Que, portez à Téglise, ils vallent des matines. Tant, selon leurs discours, leurs œuvres sont divines.

Encore, après cela, ils sont enfants des Cieux, Ds font journellement carrousse avecq' les Dieux : Compagnons de Minerve et confis en science.

Un chacun d'eux pense estre une lumière en France. Ronsard, fay-m'en raison, et vous autres, esprits Que, pour estre vivants, en mes vers je n'escrits ; Pouvez-vous endurer que ces rauques cygalles Esgallent leurs chansons à vos œuvres royalles. Ayant vostre beau nom laschement dementy ?

Ha ! c'est que vostre siècle est en tout perverty. Mais pourtant, quel esprit, entre tant d'insolence, Sçait trier le sçavoir d'avecques l'ignorance. Le naturel de l'art, et d'un œil avisé Voit qui de Calliope est plus favorisé ?

Juste postérité, à tesmoin je t'appelle, Toy qui sans passion maintiens l'œuvre immortelle. Et qui, selon l'esprit, la grâce et le sçavoir. De race en race au peuple un ouvrage fais voir : Venge ceste querelle, et justement sépare Du cigne d'Apollon la corneille barbare.

Qui, croassant partout d'un orgueil effronté. Ne couche de rien moins que l'immortalité.

Mais, Comte, que sert-il d'en entrer en colère !

Puisque le temps le veut, nous n'y pouvons rien faire»

Il faut rire de tout : aussi bien ne peut-on

Changer Chose en Virgile, ou bien l'autre en Platon.

Quel plaisir penses- tu que dans Pâme je sente

yuand Tun de ceste trouppe en audace insolente Vient à Vanves à pied pour grimper au coupeau Du Parnasse françois et boire de son eau 5 Que, froidement rcçeu, on Pescoute à grand peine ; Que la muse en groignant lui delFend sa fontaine. Et, se bouchant Toreille au récit de ses vers. Tourne les yeux à gauche et les lit de travers ; Et, pour fruit de sa peine aux grands vens dispersée. Tous ses papiers servir à la chaise percée ?

Mais comme eux je suis poète, et sans discrétion Jç deviens importun avec présomption.

Il faut que la raison retienne le caprice.

Et que mon vers ne soit qu'ainsi qu'un exercice Qui par le jugement doit estre limité Selon que le requiert ou l'âge ou la santé.

Je ne sçay quel démon m'a fait devenir poëte : Je n'ay, comme ce Grec, des dieux grand interprète, Dormy sur Helicon, où ces doctes mignons Naissent en une nuict comme les champignons.

Si ce n'est que ces jours, allant à l'adventure, Resvant comme un oyson allant à la pasture, A Vanves j'arrivay, où, suivant maint discours. On me fit au jardin faire cinq ou six tours ; Et comme un conclaviste entre dans le conclave. Le sommelier me prit et m'enferme en la cave. Où, beuvant et mangeant, je fis mon coup d'essay. Et où, si je sçay rien, j'appris ce que je sçay.

Voylà ce qui m'a fait et poëte et satyrique, Reglaiit la mesdisance à la façon antique.

Mais à ce que je voy, simpatisant d'humeur, J'ay peur que tout à fait je deviendray rimeur. J'entre sur ma louange, et, boufH d'arrogance. Si je n'en ay l'esprit, j'en auray l'insolence. Mais retournons à nous, et, sages devenus.

Soyons à leurs dépens un peu plus retenus.

Or, Comte, pour finir, \y doncqu* ces te satyre, ^ Et voy ceux de ce temps que je pince sans rire. Pendant qu'à ce printemps retournant à la cour, J'iray revoir mon maistre et lui dire bon-jour.

FIN

A MONSIEUR

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