‹ Œuvres complètes de Regnier: revues sur les éditions originales avecChapitre 20 sur 74 · LE MARQUIS DE CŒUVRES · texte numérisé non relu

LE MARQUIS DE CŒUVRES

JYIarquis, que doy-je faire en ceste incertitude ? Dois-je, las de courir, me remettre à Pestude, Lire Homère, Aristote, et, disciple nouveau.

Glaner ce que les Grecs ont de riche et de beau, Reste de ces 'moissons que Ronsard et Desportes Ont remporté dû champ sur leurs espaules fortes. Qu'ils ont comme leur propre en leur grange entassé, Esgallant leurs honneurs aux honneurs du passé ? Ou si, continuant à courtiser mon maistre, Je me doy jusqu'au bout d'espérance repaistre. Courtisan morfondu, frénétique et resveur.

Portrait de la disgrâce et de la défaveur ; Puis, sans avoir du bien, troublé de resverie. Mourir dessus un coffre en une hostellerie.

En Thoscane, en Savoye, ou dans quelque autre lieu. Sans pouvoir faire paix ou trefve avecques Dieu ? Sans parler je t'entends : il faut suivre l'orage ; Aussi bien on ne peut où choisir avantage.

Nous vivons à tas tons, et dans ce monde icy Souvent avecq' travail on poursuit du soucy : Car les dieux, courroussez contre la race humaine. Ont mis avec les biens la sueur et la peine.

Le monde est un berlan où tout est confondu : Tel pense avoir gagné qui souvent a perdu.

Ainsi qu'en une blanque où par hazard on tire.

Et qui voudroît choisir souvent prendroit le pire. Tout despend du destin, qui, sans avoir esgard. Les faveurs et les biens en ce monde départ.

Mais puis qu'il est ainsi que le sort nous emporte, Qui voudroit se bander contre une loy si forte ? Suivons donq' sa conduite en cet aveuglement. Qui pèche avecq' le Ciel pèche honorablement. Car penser s'aâranchir, c'est une resveriei La liberté par songe en là terre est chérie.

Rienn'estlibreen ce moiide,et chaque homme dépend. Comtes, princes, sultans, de quelque autre plus grand. Tous les hommes vivants sont icy bas esclaves ). Mais suivant ce qu'ils sont ils dif]ferent d'entraves ; Les uns les portent d'or et les autres de fer f Mais, n'en desplaise aux vieux, ny leur philosopher Ni tant de beaux escrits qu'on lit en leurs escolcs. Pour s'af&anchir l'esprit ne sont que des paroles.

Au joug nous sommes nez, et n'a jamais esté Homme qu'on ait veu vivre en. plaine liberté.

£n vain, me retirant enclos en une estude, Penseroy-je laisser le joug de servitude ; Estant serf du désir d'apprendre et de sçavoir, Je ne ferois sinoi^ que changer de devoir. C'est l'axrest de nature, et personne en ce monde Ne sçauroit controller sa sagesse profonde.

Puis, que peut-il seifvir aux mortels icy bas. Marquis, d'estre sçavant ou de ne l'estre pas. Si la science, pauvre, affreuse et mesprisée. Sert au peuple de fable, aux plus grands de risée ; Si les gbns de latin des sots sont dénigrez, Et si l'on est docteur sans prendre ses degrez? Pourveu qu'on soit morgant, qu'on bride samoustache^ Qu'on frise set cheveux, qu'on porte ungrand panna- Qu'on parle barragou)^ et qu'on suive le vent, [che. En ce tempi dujourd'huyl'onn'estque trop sçavant.

Du siècle les mignons,' fils de la poulie blanche, Ils tiennent à leur gré la fortune en la manche ; En crédit cslevez, ils disposent de tout, Et n'entreprennent rien qu'ils n'en viennent à bout. Mais quoy ! me diras-tu, il t'en faut autant faire : Qui ose a peu souvent la fortune contraire.

Importune le Louvre et de jour et de nuict.

Perds pour t'assujettir et 1^ table et le lict ; Sois entrant, effronté, et sans cesse importune : En ce temps l'impudence eslève la fortune. »

Il est vray ; mais pourtant je ne suis point d'avis De desgager mes jours pour les rendre asservis. Et souz un nouvel astre aller, nouveau pilotte. Conduire en autre mer mon navire qui flotte.

Entre l'espoir du bien et la peur du danger De froisser mon attente en ce bord estranger.

Car, pour dire le vray, c'est un pays estrange Où, comme un vray Prothée, à toute heure on se Oùle8loix,par respect sages humainement, [change. Confondent le loyer avecq' le chastiment ; Et pour un mesme fait, de mesme intelligence. L'un est justicié, l'autre aura recompcnce.

Car selon l'interest, le crédit ou4'appuy Le crime se condamne et s'absout aujourd'huy. Je le dy sans confondre en ces aigres remarques La clémence du Roy, le miroir des Monarques, Qui, plus grand de vertu, de cœur et de renom, S'est acquis de Clément et la gloire et le nom.

Or, quant à ton conseil qu'à la cour je m'engage. Je n'en ay pas l'esprit non plus que le courage. Il faut trop de sçavoir et de civilité.

Et, si j'ose en parler, trop de subtilité.

Ce n'est pas mon humeur; je suis mélancolique ; Je ne suis point entrant ; ma façon est rustique , Et le surnom de bon me va-t-oxx reprochant.

D'autant que je n'ay pas l'esprit d'cstre meschant.

Et puis, je ne sçaurois me forcer ny nie feindre ; Trop libre en volonté, je ne me puis contraindre ; Je ne sçaurois fiatter, et ne sçay point comment n faut se taire, accort, ou parler faussement. Bénir les favoris de geste et de parolles, Parler de leurs ayeux au jour de Cerizolles, Des hauts faits de leur race, et comme ils ont acquis Ce titre avecq' honneur de ducs et de marquis.

Je n'ay point tant d'esprit pour tant de menteric ; Je ne puis m'adonner à la cageoUerie ; Selon les accidents, les humeurs ou les jours. Changer comme d'habits tous les mois de discours. Suivant mon naturel, je hay tout artifice :

Je ne puis desguiser la vertu ni le vice.

Offrir tout de la bouche, et d'un propos menteur, Dire : c Pardieu, Monsieur, je vous suis serviteur ; » Pour cent bonadiez s'arrester en la rue, Faire sus l'un des pieds en la sale la grue.

Entendre un marjollet qui dit avec mespris ; € Ainsi qu'asnes, ces gens sont tous vestus de gris ; Ces autres, verdelets, aux perroquets ressemblent j Et ceux cy, mal peignez, devant les dames tremblent. » Puis au partir de là, comme tourne le vent, Avecques un bonjour amis comme devant.

Je n'entends point le cours du ciel ny des plancttcs ; Je ne sçay deviner les Maires secrètes, Connoistre un bon visage, et juger si le cœur, Contraire à ce qu'on voit, ne seroit point mocqucur.

De porter un poullet je n'ai la suffisance.

Je ne suis point adroit, je n'ay point d'éloquence Pour colorer un fait ou destourner la foy.

Prouver qu'un grand amour n'est suject à la loy. Suborner par discours une femme coquette, *Luy conter des chansons de Jeanne et de Paqucttc,

20 SATy.RE III.

Desbaucher une fille, et par vives raisons Luy monstrer comme Amour fait les bonnes maisons. Les maintient, les eslève, et, propice aux plus belles. En honneur les avance et les fait damoyseîles ; Que c'est pour leurs beaux ne2 que se font les baîets : Qu'elles sont le subject des vers et dcB poulîets ; Que leur nom retentit dans les airs que l*on chante ; Qu'elles ont à leur suite une troupe béante De langoureux transis ; et, pour le faire court, Dire qu'il n'est rien tel qu'aymer les gens de Court, Alegant maint exemple en ce siècle où nous sommes Qu'il n'est rien si facile à prendre que les hommes. Et qu'on ne s'enquiert plus s'elle a fait le pourquoy, Pourveu qu'elle soit riche et qu'elle ait bien dequoy. Quand elle auroit suivy le camp à la Rochelle, S'elle a force ducats, elle est toute pucelle. L'honneur estropié, languissant et perclus. N'est plus rien qu'un idole en qui l'on ne croit plus.

Or pour dire cecy il faut force mistère.

Et de mal discourir il vaut bien mieux se taire. Il est vray que ceux-là qui n'ont pas tant d^esprrt Peuvent mettre en papier leur dire par escrit. Et rendre par leurs vers leur muse maquerelle ; Mais, pour dire le vray, je n'en ay la cervelle.

Il faut estre trop prompt, escrire à tous propos , Perdre pour un sonnet et sommeil et repos.

Puis ma Muse est trop chaste» et j'ay trop de courage. Et ne puis pour autruy façonner un ouvrage* Pour moy, j'ai de la Court autant comme il m'en faut; Le vol de mon dessein ne s'estend point si haut : De peu je suis content, encore que mon maistre, S'il luy plaisoit un jour mon travail reconnoi^tre. Peut autant qu'autre prince, et a trop de moyen . D'eslever ma fortune et mé faire du bien.

Ainsi que sa nature, à la vertu facile.

Promet que mon labeur ne doit e&tre iautilei, Et qu'il doit quelque jour, mal^gré le sort cuisant^ Mon service lioiiorer d'un honneste presaat, Honneste et convenable à ma basse fortune.

Qui n'abaye et n'aspire, ainsi que la cooniBune, Après l'or du Pérou, ny ne tend aux honneurs Que Rome départit aux vertus des seigneurs.

Que me sert de m'asseoir le premier à la table. Si la faim d'en avoir me rend insatiable.

Et si le faix léger d'une double evesché, Me rendant moins contant, me rend plus empesché? Si la gloire et la charge, à la peine adonnée. Rend soubs l'ambition mon âme infortunée?

Et quand la servitude a pris l'homme au colet. J'estime que le prince est moins que son valet. C'est pourquoy je ne tends à fortune si grande : Loin de l'ambition, la raison me commande.

Et ne prétends avoir autre chose sincm ^ Qu'un simple bénéfice et quelque peu de nom.

Afin de pouvoir vivre avec quelque asseurance. Et de jn'oster mon bien que l'on ait conscience. Alors, vrayment heureux, les livres feuilletant. Je rendrois mon désir et mon esprit contant ; Car sans le revenu l'estude nous abuse.

Et le corps ne se paist aux banquets de la Muse. Ses mets sont de sçavoir discourir par raison Comme l'âme se meut un temps en sa prison.

Et comme, delirvsée, elle monte, divine.

Au ciel, lieu de son estre et de son origine ; Comme le ciel mobile, étemel en son cours.

Fait les siècles, les ans, et les mois et les jours. Comme aux q^jtatre démens les matières encloses Donnent, comme la mort, la vie à toutes choses» Comme premièrement les hommes dispersez.

Furent par l'armonie en trouppes amassez.

28 * SATYRE m.

Et comme la malice en leur ame glissée Troubla de nos ayeuz l'innocente pensée, D*où nasquirent les loix, les bourgs et les citez, Pour servir de gourmette à leurs meschancetez ; Comme ils furent enfin reduicts sous un empire, Et beaucoup d'autres plats qui seraient longs à dire ; Et quand on en sçauroit ce que Platon en sçait. Marquis, tu n'en serois plus gras ny plus refait ; Car c'est une viande en esprit consommée.

Légère à l'estomach ainsi que la fumée. [voir ?

Sçais tu, pour sçavoir bien, ce qu'il nous faut sça- C'est s'affiner le goust de cognoistre et de voir, Apprendre dans le monde et lire dans la vie D'autres secrets plus fins que de philosophie, Et qu'avecq' la science il faut un bon esprit.

Or entends à ce point ce qu'un Grec en escrit : Jadis un loup, dit-il, que la faim espoinçonne. Sortant hbrs de son fort rencontre une lionne, Rugissante à l'abort, et qui monstroit aux dents L'insatiable faim qu'elle avoit au dedans.

Fuxieuse elle approche, et le loup, qui l'advise. D'un langage flateur luy parle et la courtise : Car ce fut de tout temps que, ployant sous l'effort. Le petit cède au grand, et le foible au plus fort.

Luy, di-je, qui craignoit que faute d'autre proye La beste l'attaquast, ses ruses il employé.

Mais enfin le hazard si bien le secourut.

Qu'un mulet gros et gras à leurs yeux apparut. Ils cheminent dispos, croyant la table preste. Et s'approchent tous deux assez près de la bcste. Le loup, qui la cognoist, malin et defHant, Luy regardant aux pieds, luy parloit.en riant : « D'où es-tu, qui es-tu ? quelle est ta nourriture. Ta race, ta maison, ton maistre, ta nature ? i> Le mulet, estonné de ce nouveau discours.

De peur ingénieux, aux ruses eut recours ; Et, comme les Normans sans lui respondre voire : « Compère, ce dit-il, je n'ay point de mémoire ; £t comme sans esprit ma grand mère me vit.

Sans m'en dire autre chose au pied me Pescrivit. >

Lors il levé la jambe au jarret ramassée.

Et d'un œil innocent il couvroit sa pensée.

Se tenant suspendu sur les pieds en avant.

Le loup qui l'aperçoit se levé de devant, S'cxcusant de ne lire avecq* ceste paroUe, Que les loups de son temps n'alloient point à l'écoUe. Quand la chaude lionne, à qui l'ardente faim Alloit précipitant la rage et le dessein.

S'approche, plus savante, en volonté de lire. Le mulet prend le temps, et du grand coup qu'il tire Luy enfonce la teste, et d'une autre façon, Qu'elle ne sçavoit point, lui aprit sa leçon.

Alors le loup s'enfuit, voyant la beste morte, £t de son ignorance ainsi se reconforte :

« N'en desplaise aux docteurs, Cordeliers, Jacobins^ Pardieu,lesplu8 grands clercs ne sont pas les plus fins.»

Fîîî,

yj SATYRE IV.

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