‹ Œuvres complètes de Regnier: revues sur les éditions originales avecChapitre 21 sur 74 · A MONSIEUR MOTIN · texte numérisé non relu

A MONSIEUR MOTIN

JYloTiNj la Muse est moitfe, ou la faveur pour elle. En vain dessus Parnasse Apollon on appelle.

En vain par le veiller on acquiert du sçavoir. Si fortune s'en mocque, et s'on ne peut avoir Ny honneur ny crédit, non plus que si nos peines Estoient fables du peuple inutiles et vaines.

Or va, romps- toi la teste, et de jour et de nuict Pallis dessus un livre à Tappetit d'un bruict Qui nous honore après que nous sommes souz terre. Et de te voir paré de trois brins de lierre.

Comme s'il importoît, estans ombres là bas, ^ue noâtie nom vescust ou qu'il ne vescust pas. Honneur hors de saison, inutile mérite, Qui, vivants, nous trahit, et qui, morts, ne profite. ^ Sans soin de l'avenir, je te laisse le bien

Qui vient à contre-poil alori qu'on ne sent rien, • Puis que vivant icy de nous on ne fait conte, \ Et que nostre vertu engendre nostre honte.

Doncq' par d'autres moyens à la court familiers. Par vice ou par vertu, acquérons des lauriers , Puis qu'en^ ce monde icy on n'en fait différence. Et que souvent par l'un l'autre a sa recompense. Aprenons à mentir, mais d'une autre façon Que ne fait Calliope ombrageant sa chanson Du voile d'une fable, afin que son mystère Ne soit ouvert à tous ny cogneu du vulgaire.

AATYRS IV* 3l

Apprenons à mentir, nos propos dcsguiser^ A ttahir nos aumis, nos ennemys baiser.

Faire laconr aux grands, et dans leiavs antichambres, Le chapeau dans la main, nous tenir sur nos membres. Sans oser ny cracher, vy toassir, ny s'afssooir, Et, nous couchant au jour, leur donner le bon-soîr. Car puis que la fbrtvne aveuglément dispose De tout, peut estre en fin aurons nous quelque chose Oui pourjsa destoumer Pingratte adversité Par un bien incertain à tastons débité :

Comme ces courtisants qui, s'en faisant accroire. N'ont point d'autre vertu sinon de dire voire.

Or kissoDS doncq' la Muse, Apollon et ses v^$^ Laissons le luth, la lyre, et ces outils divers, DoQt Apollon nous flatte : ingrate frénésie î Puis ^ne pauvre et quaymànde on voit la poè'sie. Où j'ai par tant de nuicts mon travail occupé. Mais quoy ! je te pardonne, et si tu m'as trompé, La honte en soit au «ièclc, où, vivant d'âge en âge, MoA exemple rendra quelqu'autre esprit plus sage.

Mais pour moy, mon amy, je suis fort mal payé D'avoir suivy cet art. Si j'eusse estudié.

Jeune, laborieux, sur un banc, à l'ecolle, Galien, Hipocrate, ou Jason ou BartoUe, Une cornette au col, debout dans un parquet, A tort et à travers je vendrois mon caquet :

Ou bien, tastant le poulx, le ventre et la poictrine , J'anrois xm beau teston pour juger d'une urine , Et, me prenant au nez, loucher dans un bassin. Des ragousts qu'un malade offre à son médecin , En dire mon advis, former une ordonnance D'un réchape' s'il peut, puis d'une révérence Contrefaire l'honneste, et quand viendroitau point, Dire,en serrant la main, «Dame! il n'enfalloit point.»

Il est vray que le ciel, qui me regarda naistre.

S'est de mon jugement tousjours rendu le maistre ; £t bien que, jeune enfant, mon père me tansast. Et de verges souvent mes chansons menassasi.

Me disant de despit, et boufïy de colère : * ^ a Badin, -quitte ces vers, et que penses-tu faire? La muse est inutile ; et si ton oncle a sceu S'avancer par cet art, tu t'y verras deceu.

Un mesme astre toujours n'esclaire en ces te terre : Mars tout ardent de feu nous menace de guerre ; Tout le monde frémit, et ces grands mouvements Couvent en leurs fureurs dé piteux changements.

Pense-tu que le luth et la lyre des poètes S'accorde d'harmonie avecques les trompettes. Les fiffres, les tambours, le canon et le fer. Concert extravaguant des musiques d'enfer ?

Toute chose a son règne, et dans quelques années D'un autre œil nous verrons les fières destinées.

Les plus grands de ton temps, dans le sang aguerris. Comme en Trace seront brutalement nourris.

Qui, rudes, n'aymeront la lyre de la Musc Non plus qu'une vièle ou qu'une cornemuse.

Laisse donc ce mestier, et, sage, prens le soin De t'acquerir un art qui te serve au besoin. »

Je ne sçay, mon amy, par quelle prescience.

Il eut de nos destins si claire connoissance ; Mais, pour moy, je sçay bien que, sans en faire cas. Je mesprisoîs son dire et ne le croyois pas.

Bien que mon bon démon souvent me distle mesme. Mais quand la passion en nous est si extrême. Les advertissemens n'ont ny force ny lieu.

Et l'homme croit à peine aux paroUes d'un Dieu.

Ainsi me tançoit-il d'une paroUe esmeue.

Mais comme en se tournant je le perdoy de vcuc, ]ç perdy la mémoire avecques ses discours.

Et resveur m'esgaray tout seul par les destoun

Des antres et des bois afïreux et solitaires.

Où la Muse, en dormant, m'enseignoit ses mistèrcs,

M'apprenoit des secrets, et, m'eschaufFant le sein.

De gloire et de renom relevoit mon dessein.

Inutile science, ingrate et mesprisée,

Qai sert de fable au peuple et aux grands de riscc '

Encor* seroit-ce peu si sans estre avancé L'on avoit en cet art son âge despensé ' Après un vain honneur que le temps nous refuse; Si moins qu'une putain Ton n'estimoit la Muse. \ £usse-tu plus de feu, plus de soin et plus d'art « Que Jodelle n'eut oncq', Despbrtes ny Ronsard, L'on te fera la moue, et, pour fruict de ta peine ; « Ce n'est, ce dira t'on, qu'un poëte à la douzaine. » Car on n'a plus le goust comme on l'eut autrefois : Apollon est gesné par de sauvages loix Qui retiennent souz l'art sa nature offusquée, Et de mainte ligure est sa beauté masquée.

Si pour sçavoir former quatre vers empoullez. Faire tonner des mots mal joincts et mal collez, Amy, l'on estoit poëte, on verroit (cas estranges !) Les pofites plus espais que mouches en vendanges.

Or que dès ta jeunesse Apollon t'ait appris, Que Calliope mesme ait tracé tes escris ; Que le neveu d'Atlas les ait mis sur la lyre ; Qu'en l'antre Thespéan on ait daigné les lire ; I Qu'ils tiennent du sçavoir de l'antique leçon. Et qu'ils soient imprimez des mains de Pâtisson, Si quelqu'un les regarde et ne leur sert d'obstacle, Estime, mon amy, que c'est un grand miracle.

L'on a beau faire bien, et semer ses escrits De civette,, bainjoin, de musc et d'ambre gris : Qu'ils soyent pleins, relevez et graves à l'oreille. Qu'ils fassent sourciller les doctes de merveille; Ne pense pour cela estre est'mé moins fol,

Recniiiu 3

34 SATYRE ir.

Et, sans argent contant, qu'on te preste an lic<^, Ny qu'on n'estime plus (humeur extravagante ! ) Un gros ashe pounreu de mille escus de rente.

Ce mal-heur est venu de quelques jeunes veaux Qui mettent à l'encan l'honneur dans les bordeaux. Et, ravalant Phœbus, les Muses et la grâce.

Font un bouchon à vin du laurier de Parnasse; A qui le mal de teste est commun et fatal.

Et vont bizarrement en poste en l'hospital.

Disant, s'on n'est hargneux et d'humeur difficile. Que l'on est mesprisé de la troupe civile ; Que pour estre bon pbëte il faut tenir des fous. Et désirent en eux ce qu'on mesprisé en tous. Et puis en leur chanson sottcmient importune Us accusent les grands, le Ciel et la fortune. Qui, fustez de leurs vers, en sont si rebattus. Qu'ils ont tiré cet art du nombre des vertus. Tiennent à mal d'esprit leurs chansons indiscrettes, Et les mettent au rang des plus vaines sornettes.

Encore quelques grands, sîfin de faire voir.

De Mœcene rivaux, qu'ils ayment le sçavoir, Nous voyent de bon œil, et, tenant une gaule, Ainsi qu'à leurs chevaux nous en flattent l'espaule Avecque bonne mine, et d'un langage doux Nous disent, souriant : « Et bien ! que faictes vous ? Avez vous point sur vous quelque chanson nouvelle ? J'en vy ces jours passez de vous une si belle Que c'est poux en mourir : ah f ma foi, je voy bien. Que vous ne m'aimez plus : vous ne me donnez rien.]»

Mais on fit à leurs yeux et dans leur contenance 'Que la bouche ne parle ainsi que l'âme pense. Et que c'est, mon amy, un grimoire et des mots Dont tous les courtisans endorment les plus sots.

Mais je ne m'apcrçoy qu«, trenchant du preud'homme,

SiWTVRE I.V. 3>5

Mon temps en cent caquets sottement je consomme : Que, mal instruit, je porte en Brouage du sel, Et mes coquilles vendre à ceux de Sainct Michel. Doncques,sans mettre enchère aux sottises du m onde Ny gltsef lis humenîtf dcdame Fredegondcj Je diray librement, pour finir en deux mots, Que la plus part des gens sont habillez en sots.

k'tH.

Page 1