‹ Œuvres complètes de Regnier: revues sur les éditions originales avecChapitre 22 sur 74 · A MONSIEUR BERTAUT · texte numérisé non relu

A MONSIEUR BERTAUT

XYI6CUI Dx sfxa.

ERTAUT, c'est un grand cas ! quoy que l'on puisse faire,

Il n'est moyen qu'un homme à chacun puisse plaire. Et fust-il plus parfait que la perfection.

L'homme voit par les yeux de son affection.

Chasqu'un fait à son sens, dont sa raison s'escrime, Et tel blasme en autruy ce de quoy je l'estime. Tout, suivant l'intellect, cnange d'ordre et de rang : Les Mores aujourd'huy peignent le diable blanc ; Le sel est doux aux uns, le sucre amer aux autres ; L'on reprend tes humeurs ainsi qu'on fait les nostres. Les critiques du temps m'appellent desbauché ; Que je suis jour et nuict aux plaisirs attaché ; Que j'y perds mon esprit, mon ame et ma jeunesse. Les autres, au rebours, accusent ta sagesse.

Et ce hautain désir qui te fait mespriser Plaisirs, trésors, grandeurs, pour t'immortaliser. Et disent, ô chetifs, que, mourant sur un livre. Pensez, seconds Phœnix, en vos cendres revivre ; Que vous estes trompez en vostre propre erreur. Car et vous et vos vers vivez par procureur.

Un livret tout moysi vit pour vous, et encore. Comme la mort vous fait, la taigne le dévore.

Ingrate vanité dont l'homme se repaist,

Qui baille après un bien qui sottement luy plaist !

Ainsi les actions aux langues sont sujettes.

Mais ces divers rapports sont de foibles sagettes. Qui blessent seulement ceux qui sont mal armez, Non pas les bons esprits à vaincre accoustumez. Qui sçavent, avisez, avecque différence Séparer le vray bien d*i fard de Tapparence.

C'est un mal bien estrange au cerveau des humains Qui, suivant ce qu'ils sont malades ou plus sains, Digèrent leur viande, et, selon leur nature, Us prennent ou mauvaise ou bonne nourriture.

Ce qui plaist à l'œil sain offense un chassieux ; L'eau se jaunit en bile au corps du bilieux; Le sang d'un hydropique en pituite se change , Et l'estomach gasté pourrit tout ce qu'il mange. , De la douce liqueur rosoyantc du ciel L'une en fait le venim et l'autre en fait le miel. Ainsi c'est la nature et l'humeur des personnes. Et non la qualité, qui rend les choses bonnes.

Charnellement se joindre avecq' sa parenté.

En France, c'est inceste ; en Perse, charité, [mes. Tellement qu'à tout prendre,en ce monde où nous som- Et le bien et le mal despend du goust des hommes.

Qr, sans me tourmenter des divers appetis.

Quels ils sont aux plus grands et quels aux plus petis Je te veux discourir comme je trouve estrange Le chemin d'où nous vient le blasme et la louange. Et comme j'ay l'esprit de chimères brouillé.

Voyant qu'un More noir m'appelle barbouillé ; Que les yeux de travers s'offencent que je lorgne. Et que les Quinze- Vingts disent que je suis borgne.

C'est *ce qui me desplaist, encor que j'aye appris En mon philosopher d'avoir tout à mespris.

Penses-tu qu'à présent un homme a bonne grâce

Qui dans le Four-l*Evesque Catherine sa grâce, Ou l'autre qui poursuit des abolitions.

De vouloir jetter l'oeil dessus mes actions f Un traistre, un usurier, qui, par miséricorde. Par argent ou faveur c^est sauvé de la cowkî Moy qui dehors, sans plus, ay veu le Chastclet, Et que jamais sergent ne saisit au colet ; Qui vis selon les loix, et me contiens de sorte Que je ne tremble point quand on heurte à map<M*te ; Voyant un pnesident le coeur ne me tressault. Et la peur d'un prevost ne m^eeveille en sursault ; Le bruit d'une recherche au logis ne m'arreste, Et nul remord fascheux ne me trouble la teste ; Je repose la nuict sus Tun et l'autre flanc, Et cependant, Bertaut, je suis dessus le ranc.

Scaurcs du temps présent, hipocrites sévères. Un Claude effrontément parle des adultères ; Milon sanglant encor reprend un assassin ; Grachc un séditieux, et Verres le larcin.

Or,pour moy,toutle mal que leur discours m'objctc. C'est que mon humeur libre à l'amour est sujetc ; Que j'ayme mes plaisirs, et que les passe-temps Des amours m'ont rendu grisou avant le temps ; Qu'il est bien mal-aisé que jamais je me change Et qu'à d'autres façons ma jeunesse se range. •

Mon oncle m'a conté que, monstrant à Ronsard Tes vers estincelants et et lumière et d'art, Il ne sceut que r^>îcndre en ton apprentissage. Sinon qu'il te jugeoit pour un poëte trop sage.

Et ores, au contraire, on m'objecte à péché Les humeurs qu'en ta Muse il cust bien recherché. Aus»i je m'esmervcille, au feu que tu rccell^. Qu'un esprit si rassis ait des faugues si belles ; Car je tien, conmie luy, que le chaud élément Qui donne ceste pointe au vif entendement.

SATYRB V, 39

Dont la verve 8*cschauf]fe et s'enflame de sorte Que ce feu. dans le ciel sur des aîsles l'emporte. Soit le mesme qui rend le poète ardent ^t chaud Suject à ses plaisirs, de courage si haut Qu'il mesprisc le peuple et le» choses communes. Et, bravant les j^veurs, se mooque des fortuiies : Qui le fait, desbauché, frénétique, resvant.

Port» la teste ba&se et l'esprit dans le vent , Ësga3ner ta fiireur parm7 des précipices.

Et plus qu*à k raison sujet à ses caprices.

Faut-il donoq' à présent s'estonner si je suis Enclin à des humeurs qu'éviter je ne puis ; Où mon tempérament malgré moy me transporte.

Et rend la raiscm ênble où la nature est forte ? Mais que ce mal me dure il est bien mal-aisé. L'homme ne se plaist pas d'estre tousjours fraisé. Chasque âge a ses façons, et change de nature De sept ans en »ept ans nostre température.

Selon qœ le sùLeÛ <e loge en ses maisons, Se tournent nos humeurs ainsi que nos saisons. Toute chose en vivant avecq' l'âge s'altère.

Le desbauché se rid des sermons de son père.

Et dans vingt et cinq ans venant à se changer. Retenu, vigilant, soigneux et mesnagjer, De ces mesmes discouts ses fils il admonneste. Qui ne font que s'en rire et qu'en hbcher la teste. Chasque âge a ses humeiffs, son goust et ses plaisirs, £t comme nostre poil blanchissent nos désirs.

Nature ne peut pas l'âge en l'âge confondre : L'enâmt qui sçait desjà demander et reepondre. Qui marque asseurément la terre de ses pas, Avecques ses pareils se plaist en ses esfoas : n fuit, il vient, il parle, il j^eure, il soute d*aise ; Sans raiscm d'heure en heure il s'esmeutet s'apaise.

CroisBaatPâgeeii «vaut, sans soin de gouvemeur.,

Rclcvc, courageux et cupide d'honneur.

Il se plaist aux chevaux, aux chiens, à la campagne ; Facile au vice, il hait les vieux et les desdaigne : Rude à qui le reprend, paresseux à son bien, Prodigue, despensier, il ne conserve rien ; Hautain, audacieux, conseiller de soy mesme.

Et d'un cœur obstiné se heurte à ce qu'il ayn\e.

L'âge au soin se tournant, homme fait, il acquiert Des biens et des amis, si le temps le requiert ; Il masque ses discours comme sur un théâtre ; ' Subtil, ambitieux, l'honneur il idolâtre :

Son esprit avisé prévient le repentir.

Et se garde d'un lieu difficile à sortir.

Maints fâcheux accidens surprennent sa vieillesse : Soit qu'avecq' du soucy gaignant dfe la richesse. Il s'en deffend l'usage et craint de s'en servir, Que tant plus il en a, moins s'en peut assouvir ; Ou soit qu'avecq' froideur il face toute chose. Imbécile, douteux, qui voudroit et qui n'ose, Dilayant, qui tousjours a l'œil sur l'avenir ; De léger il n'espère, et croit au souvenir ; Il parle de son temps ; difficile et sévère , Censurant la jeunesse, use des droicts de père ; Il corrige, il reprend, hargneux en ses façons. Et veut que tous ses mots soient autant de leçons.

Voyla doncq',de par Dieu, comme tourne la vie. Ainsi diversement aux humeurs asservie.

Que chaque âge départ à chaque homme en vivant. De son temperamment la qualité suivant.

Et moy qui, jeune encor, en mes plaisirs m'esgaye. Il faudra que je change, et malgré que j'en aye. Plus soigneux devenu, plus froid et plus rassis. Que mes jeunes penser s cèdent aux vieux soucis ; Que j'en paye l'escot, remply jusqu'à la gorge. Et que j'en rende un jour les armes à sainct George.

Mais de ces discoureurs il ne s'en trouve point. Ou pour le moins bien peu, qui connoissent ce point. ËfÏTontez, ignorans, n'ayans rien de solide.

Leur esprit prend l'essor où leur langue le guide ; Sans voir le fond du sac ils prononcent Parrest, Et rangent leurs discours au point de l'interest. Pour exemple parfaite ils n'ont que l'apparence : Et c'est ce qui nous porte à ccstc indifférence ^'ensemble l'on confond le vice et la vertu.

Et qu'on l'estime moins qu'on n'estime un festu.

Aussi qu'importe-t-il de mal ou de bien faire. Si de nos actions un juge volontaire Selon ses appétits les décide, et les rend Dignes de récompense ou d'un supplice grand ? Si tousjours nos amis en bon sens les expliquent. Et si, tout au rebours, nos haineux nous en piquent ? Chacun selon son goust s'obstine en son party. Qui fait qu'il n'est plus rien qui ne soit perverty. La vertu n'est vertu, l'envie la desguise.

Et de bouche, sans plus, le vulgaire la prise. Au lieu du jugement régnent les passions.

Et donne l'interest le prix aux actions.

Ainsi ce vieux resveur qui n'agueres à Rome Gouvernoit un enfant, et faisoit le preud'homme, Contre-carroit Caton, critique en ses discours. Qui tousjours rechignoit et reprenoit toujours : Après que cet enfant s'est fait plus grand par l'âge, Revenant à la cour d'un si lointain voyage.

Ce critique, changeant d'humeurs et de cerveau. De son pédant qu'il fut devient son maquereau.

O gentille vertu, qu'aisément tu te changes l Non, non, ces actions méritent des louanges ; Car, le vgyant tout seul, qu'on le prenne à serment. Il dira qu'icy bas l'homme de jugement Se doit accommoder au temps qui luy commande.

Et que c'est à h cour une va-tu bien grande.

Doncq* la mesme vertu le dressant au poulet, De vertueux qu'il fut le rmd Darîolet.

Doncq'àsi peu de frai« la vertu se profane.

Se desguise, se masque, et devient courtisane. Se transforme aux humeurs, suit le cours du marché Et dispense les gens de blasme et de péché.

Pères des siècles vieux, exemples de la vie.

Dignes d'estre admirez d'une honorable envie, (Si quelque beau dcar vivoit encor en nous) Nous voyant de là-hant, pères, qu'en dites vous ?

Jadis, de vostre temps, la vertu simple et pure^ Sans fard, sans fiction, imitoît sa nature.

Austère en ses façons, sévère en ses propos.

Qui dans un labeur juste esgayoit son repos.

D'hommes vous faisans dieux, vous paissoit d'ambro- Et donnoit place au ciel à vostre fantasie. [sie^ La lampe de son front partout vous esclairoit. Et de toutes frayeurs vos esprits asscuroit ; Et, sans penser aux biens où le vulgaire pense. Elle es toit vostre prix et vostre recompense : Où la nostre aujourd'huy, qu'on révère icy bas. Va la nuict dans le bal et danse les cinq pas. Se parfume, se fnse, et des façons nouvelles Veut avoir par le fard du nom entre les belles ; Fait crever les courtaux en chassant aux fbrests ; Court le faquin, la bague, escrime des fleurets. Monte un cheval de bois, fait dessus des pommades. Talonne le genêt et le dresse aux passades, Chante des airs nouveaux, invente des balets, Sçait escrire et porter les vers et les poulets ; A Tceil toujours au guet pour des tours de souplesse. Glose «UT les habits et sur la gentillesse.

Se plaist à l'entretien, commente les bons mots,* Et met à mesme prix les sages et les sots.

Et ce qui plus encor* m'empoisonne de rage.

Est quand un charlatan relève son langage, Et, de coquin, faisant le prince revestu, Bastist un paraniamphe à sa belle verta.

Et qu'il n'est crocheteur ny courtaut de boutique gui n'estime à vertu l'art où sa main s'applique. Et qui, paraphrasant sa gloire et son renom.

Entre les vertueux ne veuille avoir du nom.

Voilà comme à présent chacun l'adulterise.

Et forme une vertu comme il pkist à sa guise. Elle est comme au marché dans les impressions. Et s'adjugeant au taux de nos affections.

Fait que par le caprice, et ©on par le m?erite. Le blasane et la loaanf e au kazard se débite ; Et peut un jeune sot, smvant ce qu'il conçoit. Ou ce que par ses yeux son esprit en reçoit.

Donner scm jugement, en dire ce qull pense.

Et mettre sass respect noetre honneur en balance* Mais puÎB que c'est le temps, mesprisant les rumeurs Du peuple, laisscms là le monde en ces humeurs ; Et si seliKi son goust un chacun en peut dire, Mon goost eeza, Bertftuk^ de «'en faire que rire.

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