A MONSIEUR DE BETHUNE
ESTANT AMBASSADEUR ?OUR Sa MaJE6t£ A ROMS
Oethune, si la charge où ta vertu s*amuse Te permet escouter les chansons que la Muse Dessus les bords du Tibre et du mont Palatin Me fait dire en françois au rivage latin, Où, comme au grand Hercule à la poitrine large. Nostre Atlas de son faix sur ton dos se descharge. Te commet de l'estat Pentier gouvernement, Escoute ce discours tissu bijarrement.
Où je ne prétends point escrire ton histoire. Je ne veux que mes vers s'honorent en la gloire De tes nobles ayeux, dont les faits relevez Dans les cœurs des Flamens sont encore gravez, Qui tiennent à grandeur de ce que tes ancestres. En armes glorieux, furent jadis leurs maistres.
Ny moins, comme ton. frère, aydé de ta vertu, Par force et par conseil en France a combatu Ces avares oyseaux dont les griffes gourmandes Du bon roy des François ravissoient les viandes ; Suject trop haut pour moy, qui doy sans m'esgarcr Au champ de sa valeur la veoir et l'admirer.
Aussi selon le corps on doit tailler la robe : Je ne veux qu'à mes vers vostre honneur se dérobe, Ny qu'en tissant le fil de vos faits plus qu'humams.
Dedans ce labirinthe il m'eschape des mains.
On doit selon la force entreprendre la peine. Et se donner le ton suivant qu'on a d'haleine. Non, comme un fol, chanter de tort et de travers.
Laissant doncq' aux sçavans à vous peindre en Haut eslevez en Tair sur une aisle dorée, [leurs vers Dignes imitateurs des enfans de Borée, Tandis qu'à mon pouvoir mes forces mesurant.
Sans prendre ni Phœbus ni la Muse à garant.
Je suivray le caprice en ces païs estranges , Et sans paraphraser tes faits et tes louanges. Ou me fantasier le cerveau de soucy Sur ce qu'on dit de France ou ce qu'on voit icy, Je me dcschargeray d'un faix que je desdaigne , SufHsant de crever un genêt de Sardaigne, Qui pourroit, défaillant en sa morne vigueur. Succomber sous le fais que j'ay dessus le cœur.
Or ce n'est point de voir en règne la sottise, L'avarice et le luxe entre les gens d'église, La justice à l'ancan, l'innocent oppressé.
Le Conseil corrompu sjiivre l'intéressé, Les estats pervertis, toute chose se vendre.
Et n'avoir du crédit qu'au prix ^u'on peut despendre.
Ny moins, que la valeur n'ait icy plus de lieu, Que la noblesse courre en poste à l'Hostel Dieu, Que les jeunes oysifs aux plaisirs s'abandonnent, [ncnt. Que les femmes du temps soient à qui plus leur don- Que l'usure ait trouvé (bien que je n'av de quoy. Tant elle abonnes dents) que mordre dessus moy.
Tout ceci ne me peze et l'esprit ne me trouble. Que tout s'y pervertisse, il ne m'en chaut d'un double. Du temps ny de Testât il ne faut s'afliger :
Selon le vent qui fait l'homme doit naviger.
Mais ce dont je me deuls est bien une autre chose. Qui fait que l'œil humain jamais ne se repose.
4J6 SATrRE VI.
Qu'il s'abandonne en proyc aux soiid& plus cuisans. Ha ! que ne suis-je roy pot» cent ou sir vingts ans ! Par un cdict public qui ftïst irrévocable, Je bannirois l'honneiir, ce monstre abominable Qm nous trouble l'esprit et nous charme si bien , Que sans luy les humains icy ne voyent rkn ^ Qui trahit la nature, et qui rend imparfaite Tou^e chose qu'au gouet les deikes ont faîte.
Or je ne doute point que ces esprits bossas Qui veulent qu'on les croyeen droite ligne yssu* • Des sept sages de Grèce, à mes vers ne s'oposent. Et que leurs jugements dessus le mien ne glosent. Comme de faire entendre à chacun que je suis Aussi perclus d'esprit comme Pierre du Puis,. De vouloir sottement que mon discours se dore Aux despens d'un suject que tout le monde adore> Et que je suis de plus privé de jugement, De t'ofi&rir ce caprice ainsi si librement, A toy qui, dès jeunesse, appris en son escole. As adoré l'honneur d'effet et de parde ; Qui l'as pour un but sainct en toa penser profond. Et qui mourrois plus tost que luy faire un faux bond.
Je veox bien avoir to^t en ceste seule chose. Mais ton doux naturel hït que je me propose Librement te monstrer à nud mes passions, Comme à cil qui pardonne aux imperfections, [trouve
Qu'ils n'en parlent donq*plus,et qu'estrange on ne Si je hais plus l'honneur qu'un moiaton une louv« : L'honneur, qui souz fauxtiltrc habita avecque nous. Qui nous oete la vie et les plaisirs plus doux. Qui trahit nostre espoÎT, et fait que F(m se peine Après l'esclat Êirdé d'une apparence vainc ; Qui sèvre les désirs^ et passe meschamment La plume par le bec à nostre sentiment ; Qui m»» veut faire entendre, en ces vaines chimères.
Que pour ce qu'il nous touche, il se perd si ao» mères. Nos femmes et nos sœurs font leurs maris jaloux, Comme &i leurs désirs dépendissent de nous.
Je pense, quant à moi, que cet homme fut yvre, Qui diangea le^ premier Tusage de son vivre.
Et, rengeant souz des loix les hommes escartez, Bastit premièrement et villes et citez.
De tours et de fossez renforça ses morailles. Et r'enferma dedans cent sortes de quenailles.
De cest amas confus nasquirent à l'instant, L*envie, le mespris, le discord inconstant La peur, la trahison, le meurtre, la vengeance. L'horrible desespoir et toute ceste engeance De maux qu'on voit régner en l'enfer de la court, Dont un pédant de diable en ses leçons discourt, Quand par art il instruit ses escoliers, pour estre (S'il se peut fdre) en mal plus^ands clercs que leur
Ainsi la Liberté du monde a'envola, [maistre. Et chacun se campant, qui deçà, qui delà.
De hayes, de buissons remarqua son partage. Et la fraude iîst lors la £gue au premier âge.
Lors du Mien et du Tien nasquirent les procez, A qui l'argent départ bon ou mauvais succez.
Le fort battit le foible et luy livra la guerre. De là l'ambition fist envahir la terre.
Qui fut,, avant le temps que survindrent ces maux. Un hospital commun à tous les animaux , Quand le mary de Rhée, au siècle d'innocence, Gouvernoit doucement le monde en son enfance : Que la terre de soy le froment rapportoit ;.
Que le chesne de manne et de miel dégoutoit; Que tout vivoit en paix ; qu'il n'estoit point d'usures 5 Que rien ne se vendoit par poix ny par mesures ; Qu'on n'avoit point de peur qu'un procureur fiscal Formast sur une éguille un long procès-verbal^
Et, se jettant d'aguet dessus vostre personne, Qu'un barisel vous mist dedans la tour de Nonne.
Mais si tost que le fils le père dechassa.
Tout sans dessus dessous icy se renversa.
Les soucis, les ennuis, nous brouillèrent la teste. L'on ne pria les saincts qu'au fort de la tempeste. L'on trompa son prochain ; la mesdisance eut lieu^ Et l'hipocrite fist barbe de paille à Dieu.
L'homme trahit sa foy, d'où vindrent les notaires Pour attacher au joug les humeurs volontaires. La faim et la cherté se mirent sur le rang ; La Âévre, les charbons, le maigre flux de sang, Commencèrent d'esclorre, et tout ce que l'autonne Par le vent de midy nous apporte et nous donne. Les soldats, puis après, ennemis de la paix.
Qui de l'avoir d'autruy ne se saoulent jamais. Troublèrent la campagne, et, saccageant nos villes. Par force en nos maisons violèrent nos filles, D'où nasquit le bourdeau, qui, s'eslevant debout. A l'instant, comme un Dieu, s'estendit tout par tout. Et rendit. Dieu mercy ces fièvres amoureuses. Tant de galants pelez et de femmes galeuses.
Que les perruques sont, et les drogues encor, (Tant on en a besoin) aussi chères que l'or.
• Encore tous ces maux ne seroient que fleurettes. Sans ce maudit honneur, ce conteur de sornettes. Ce fier serpent, qui couve un venin sous des fleurs. Qui noyé jour et nuict nos esprits en nos pleurs. Car, pour ces autres maux, c'estoient légères peines Que Dieu donna selon les foiblesses humaines.
Mais ce traistre cruel, excédant tout pouvoir. Nous fait suer le sang sous un pesant devoir. De chimères nous pipe, et nous veut faire accroire Qu'au travail seulement doit consister la gloire ; Qu'il fkut perdre et sommeil et repos et repas
Pour tascher d'acquérir un suject qui n'est pas, Ou, s*il est, qui jamais aux yeux ne se descouvre, Et, perdu pour un coup, jamais ne se recouvre ; Qui nous gonfle le cœur de vapeur et de vent. Et d'excez par luy-mesme il se perd bien souvent.
Puis on adorera ceste menteuse idole !
Pour oracle on tiendra ceste croyance folle Qu'il n'est rien de si beau que tomber bataillant ; Qu'aux despens de son sang il faut estre vaillant. Mourir d'un coup de lance ou du choc d'une picque. Comme les paladins de la saison antique.
Et, respandant l'esprit, ^blessé par quelque endroit. Que nostre. ame s'envolle en paradis tout droit !
Ha ! que c'est chose belle et fort bien ordonnée. Dormir dedans un lict la grasse matinée.
En dame de Paris, s'habiller chaudement, A la table s'asseoir, manger humainement. Se reposer un peu, puis monter en carrosse.
Aller à Gentilly caresser une rosse Pour escroquer sa fille, et, venant à effect, Luy monstrer comme J«an à sa mère le faict !
Ha !Dieu,pourquoy faut-il que mon esprit ne vaille Autant que cil qui mist les souris en bataille. Qui sceut à la grenouille apprendre son caquet. Ou que l'autre qui iîst en vers un sopiquet ! Je ferois, esloigné de toute raillerie.
Un poème grand et beau de la poltronnerie, £n despit de l'honneur, et des femmes qui l'ont, I>'cfFect souz la chemise, ou d'apparence au front; £t m'asseure, pour moy, qu'en ayant leu l'histoire, Elles ne seroient plus si sottes que d'y croire.
Mais quand je considère où l'ingrat nous réduit. Comme il nous ensorcelle et conmie il nous séduit ; Qu'il assemble en festin au renard la cigoigne. Et que son plus beau jeu ne gist rien qu'en sa troigne/
Regnibiu 4-
50 SATYRB VI.
Celui le peut bien dire, à qui dès le berceau Ce malheureux honneur a tins le bec en Peau ; Qui le traine à tastons, quelque part qu'il puisse estre. Ainsi que fait un chien un aveugle son maistre^ Qui s'en va doucement après luy pas à pas.
Et librement se fie à ce qu'il ne voit pas.
S'il veut que plus long- temps à ces discours je croye. Qu'il m'offre atout le moins quelque chose qu'on voye Et qu'on savoure, afin qu'il se puisse sçavoir Si le goust desment point ce que l'œil en peut voir. Autrement, quant à moy, je lui fay banqueroute. Estant imperceptible, il est ^omme la goutte, Et le mai qui caché nous oste l'embonpoint. Qui nous tue à veu d'œil et que l'on ne voit point. On a beau se charger de telle marchandise :
A peine en auroit-on un catrin à Venise, Encor qu'on voye après courir certains cerveaux. Comme après les raisins courent les estoumeaux.
Que font tous ces vaillans de leur valeur guerrier^ Qui touchent du penser i'estoile poussîniere, Morguent la destinée et gounnandent la mort.
Contre qui rien ne dure et rien n'est assez fort Et qui, tout transparents de claire renommée. Dressent cent fois le jour en discours une armée. Donnent quelque bataille, et tuant un chacun. Font que mourir et vivre à leur dire n'est qu'un ? Relevez, cmplumez, braves comme sainct George, Et Dieu sçait cependant s'ils mentent par la gorge : Et bien^^ue de l'honneur ils facent des leçons. Enfin au fond de nac ce ne sont que chansons.
Mais, mon Dieu ! que ce traistreest d'une estrange Tandis qu'à le blasmer la raison me transporte, [sorte [ Que de luy je mesdis, il me flatte, et me dit Que je veux par ces vers acquérir son crédit ; Que c'est ce que ma Muse en travaillant pourchasse.
fATY4ie VI, j.
Et mon intention qu*estre en sa bonne grâce ; Qu'en mesdisant de luy je le veux requérir.
Et tout ce que je £r^, que c'est pour Tacquerir.
Si ce n'est qu'on diroit qu'il me l'auroit fait faire, Je l'irois appeler comme mon adversaire/ Aussi que le duel est icy deffendu, Et que, d'une autre part, j'ayme l'individu.
Mais tandis qu'en cc^ère à parler je m'arreste,. Je ne m'aperçoy pas que la viande est preste, Qu'icy, non plus qu'en France, on ne s'amuse pas A discourir d'honneur quand on prend son repas. Le sommelier en haste est sorty de la cave :
Desja monsieur le maistre et son monde se lave. Trcfves avecq* l'honneur. Je m'en vais toutcoorani Décider au Tînel un autre difTcrcnt.
FÎK
Ç? SATYRE Vil.
A MONSIEUR