‹ Œuvres complètes de Regnier: revues sur les éditions originales avecChapitre 24 sur 74 · LE MARQUIS DE CCEUVRES · texte numérisé non relu

LE MARQUIS DE CCEUVRES

boTTE et fascheuse humeur de la pluspart des

hommes, Qui suivant ce qu'ils sont jugent ce que nous sommes. Et, succrant d'un souris un discours ruineux. Accusent un chacun des maux qui sont en eux î

Nostre mélancolique en sçavoit bien que dire. Qui nous pique en riant et nous flate sans rire. Qui porte un cœur de sang dessous un front blesmy. Et duquel il vaut moins estre amy qu'ennemy.

Vous qui, tout au contraire, avez dans le courage Les mesmes mouvements qu'on vous lit au visage ; Et qui, parfait amy, vos amis espargnez, Et de mauvais discours Icn: vertu n'esborgnez ; • Dont le cœur grand et ferme au changement ne ployé. Et qui fort librement en l'orage s'cmploye.

Ainsi qu'un bon patron qui, soigneux, sage et fort. Sauve ses compagnons et les conduit à bord.

Cognoissant doncq' en vous une vertu facile A porter les dçffauts d'un esprit imbecille.

Qui dit sans aucun fard ce qu'il sent librement Et dont jamais le cœur la bouche ne desment, Conmie à mon confesseur vous ouvrant ma pensée. De jeunesse et d'amour follement insdhsée.

Je vous conte le mal où trop enclin je siiis, Et que, prest à laisser, je ne veux et ne puis.

SATYRB VII. 53

Tant il est mal-aisé d'oster avecq' Pestade Ce qu'on a de nature ou par longue habitude.

Puis la force me manque, et n'ay le jugement De conduire ma barque en ce ravissement.

Au gouffre du plaisir la courante m'emporte Tout ainsi qu'un cheval qui a la bouche forte J'obéis au caprice, et, sans discrétion, La raison ne peut rien dessus ma passion.

Nulle loy ne retient mon âme abandonnée.

Ou soit par volonté, ou soit par destinée ; £n un mal évident je clos l'œil à mon bien ; Ny conseil ny raison ne me servent de rien.

Je choppe par dessein, ma faute est volontaire. Je me bande les yeux quand le soleil m'esclaîre, £t, content de mon mal, je me tiens trop heureux D'estre, comme je suis, en tous lieux amoureux. Et comme à bien aymer mille causes m'invitent. Aussi mille beautez mes amours ne limitent ; Et, courant ça et là, je trouve tous les jours En des sujects nouveaux de nouvelles amours.

Si de l'œil du désir une femme j'avise.

Ou soit belle ou soit laide, ou sage ou mal aprise, Elle aura quelque trait qji, de mes sens vainqueur. Me passant par les yeux, me blessera le cœur. Et c'est comme un miracle, en ce monde où nous som- Tant l'aveugle appétit ensorcelle les hommes, [mes. Qu'encore qu'une femme aux amours fasse peur, Que le ciel et Venus la voyent à contrecœur.

Toutes fois, estant femme, elle aura ses délices. Relèvera sa grâce avecq' des artifices Qui dans Testât d'Amour la sçauront maintenir. Et par quelques attraits les amants retenir.

Si quelqu'une est difforme, elle aura bonne grâce. Et par l'art de l'esprit embellira sa face :

, Captivant les amants de mœurs ou de discours.

Elle aura du crédit en l'empire d'Amours.

En cela l'on eogno^Bt que la nature est sage, Quiy voyant Les deffaux du fceminin ouvrage»

Qu'il seroit sass respect des hommes me^isé, L'anima d'un esprit et vif et desguisé ; D'une simple iimocence elle adoucit sa face Elle lui mist au sein la ruse et la Êilace ; Dans sa bottcHey la foy qu'on donne à ses (Ëscours, Dont ce sexe traidt les deux et les amours ; Et selon, plus ou moins, quelle estoit belle ou laide. Sage, elle sceut si bien user d'un bon remède. Divisant de l'esprit la gr»ee et la beauté, ' Qu'elle les sépara d'un et d'autre costé.

De peur qu'en les joignant, quelqu'une eust l'avantage Avecq' un bel esprit d'avoir un beau visage.

La belle du dq>uis ne le recherche point.

Et l'esp^t rarement à la beauté se joint.'

Or afin que k laide^ autrement înutHe, Dessous le joug d'amour rendit l'homme servîle. Elle ombragea l'esprit d'im morne aveuglement, Avecques le désir troublant le jugement.

De peur que nulle femme, ou fust laide ou fust belle. Ne vescut sans le Êûre et ne mourust pucelle. D'où vient que si souvent les hommes offusquez Sont de leurs appétits si lourdement mocquez,

Sâe d'une laide &mme ils ont Pâme eschauffée, ressent à la laideur d'eux mesmês un troplvée. Pensant avoir trouvé la febve du gasteau.

Et qu'au serrail du Turc il n'est rien de si beau.

Mais comme lesbeautez, soit des corps ou des âmes. Selon l'object des sens sont diverses aux dames. Aussi diversemoit les hommes sont domtez.

Et font divers ^Skxz les diverses beautez.

(Estrange jprovidcnce, et prudente méthode De nature, qui sert un chacun à sa nK>de ! )

Or xaoy, qui suis tout âame et de nuictet de joar. Qui n'haleine que feu, ne respire qu'amour^ Je me laisse emporter à mes âames communes^ £t cours souz divers vents de diverses fortunes. Ravy de tous objects, j'ayme si vivement.

Que je n'ay pour l'amour ny choix ny jugement. De toute eslection mon ame est despourveue, ^ Et nul object certain ne limite ma veue.

Toute femme m'agrée, et les perfections Du corps ou de l'esprit troublent mes ^passions. J'ayme le port de l'une, et de l'autre la taille ; L'autre d'un trait lascif me livre la bataille ; £t l'autre, desdaignant d'un oeil sévère et doux Ma peine et mon amour, me donne mille coups.

Soit qu'une autre, modeste, à l'impourveu m'avise. De vergongne et d'amour mon âme est toute éprise : Je sens d'un sage feu mon esprit enflammer.

Et son honnesteté me tontrainct de l'aymer.

Si quelque autre, afjetée en sa douce jnalice, Gouverne son oeillade avecq' de l'artifice, J'ayme sa gentillesse, et mon nouveau désir Se la promet sçavante en l'amoureux plaisir.

Que l'autre parle livre et face des merveilles : Amour, qui prend par tout, me prend par les oreilles, -Et juge par l'esprit, parfaicten ses accords. Des points plus accomplis que peut avoir le corps. Si l'autre est, au rebcnirs, des lettres nonchalante. Je croy qu'au fait d'amour elle sera sçavante. Et que nature, hâb^ à couvrir son oefFaut, Luy aura mis au lîct tout l'esprit qu'il luy faut.

Ainsi de toute femme à mes yeux opposée.

Soit parÊdte en beauté ou smt mal composée De mœurs ou de £iiçans, quelque chose m'en plaast, £t ne sçay point comment, ny pourquoi, ny que c'est.

Quelque objet que l'esprit par mes yeux te figure.

Mon cœur, tendre à l'amour, en reçoit la pointure . Comme un miroir en soy toute image reçoit, Il reçoit en amour quelque object que ce soit. Autant qu'une plus blanche il ayme une brunettc. Si Tune a plus d'esclat, l'autre est plus sadinette, Et, plus vive de feu, d'amour et de désir.

Comme elle en reçoit plus, donne plus de plaisir.

Mais sans parler de moy, que toute amour em- Voyant une beauté follastrement accorte, [porte. Dont l'abord soit facile et l'œil plein de douceur ; Que, semblable à Venus, on l'estime sa sœur ; Que le Ciel sur son •front ait posé sa richesse ; Qu'elle ait le cœur humain, le port d'une déesse ; Qu'elle soit le tourment et le plaisir des cœurs ; Que Flore souz ses pas face naistrc des fleurs ; Au seul trait de ses yeux, si puissants sur les âmes. Les cœurs les plus glacez sont tous bruslans de Hames, Et fu9t-il de métail, ou de bfonzc ou de roc. Il n'est moine si sainct qui n'en quittast le froc

Ainsi, moy seulement souz l'amour je Me plie. Mais de tous les mortels la nature accomplie Fleschit sous cest empire, et n'est homme ici bas Qui soit exempt d'amour non plus que du trespas.

Ce n'est donc chose estrange (estant si naturelle) Que ceste passion me trouble la cervelle.

M'empoisonne l'esprit, et me charme si fort.

Que j'aymeray, je croy, encore après ma mort.

Marquis, voylà le vent dont ma nef est portée A la triste mercy de la vague indomtée.

Sans cordes, sans timon, sans es toile ny jour, Reste ingrat et piteux de l'orage d'Amour, Qui, content de mon mal et joyeux de ma perte. Se rit de voir des flots ma poitrine couverte, Et comme sans espoir flote ma passion, Digne, non de risée, ains de compassion.

Cependant, incertain du cours de la tempeste, Je nage sur les flots, et, relevant la teste. Je semble despiter, naufrage audacieux.

L'infortune, les vents, la marine et les cieux, M'esgayant en mon mal comme un mélancolique Qui repute à vertu son humeur frénétique.

Discourt de son caprice, en caqueté tout haut. ' Aussi comme à vertu j'estime ce deffaut, £t quand tout par mal-heur jurcroit mpn dommage. Je mourray fort content, mourant en ce voyage.

58 SATYItB VIII.

A MONSIEUR

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