‹ Œuvres complètes de Regnier: revues sur les éditions originales avecChapitre 25 sur 74 · L'ABBÉ DE BEAULIEU · texte numérisé non relu

L'ABBÉ DE BEAULIEU

KOMUi »A1 Sa MaJZIT^ a L*XYX8C«f DV MANt

SATYRE Vin

V^HARLESy de mes péchez j'ay bien fait pénitence. Or toy, qui te cognois aux cas de conscience. Juge si j'ay raison de penser estre absous.

J'oyois un de ces jours la messe à deux genoux. Faisant mainte oraison, Toeil au ciel,les mains jointes. Le cœur ouvert aux pleurs, et tout percé de pointes Qu'un dévot repentir esl^vçoit dedans moy.

Tremblant des peurs d*enièr et tout bruslant de foy, Quand un jeune frisé, relevé de moustache.

De galoche, de botte et d'un ample pennache, Me vint prendre et me dict, pensant dire un bon mot: c Pour un poète du temps vous estes trop dévot. ?> Moi, civil, je me lève et le bon jour luy donne. (Qu'heureux est le folastre à la teste grisonne. Qui brusquement eust dit, avecq' une sambieu : € Ouy bien pour vous. Monsieur, qui ne croyez en Sotte discrétion ! je voulus faire accroire [Dieu!» Qu'un poëte n'est bisarre et fascheux qu'après boire, Je baisse un peu la teste, et tout modestement Je luy fis à la mo3e un petit compliment.

Luy, comme bien apris, le mesme me sceut rendre. Et ceste courtoisie à si haut prix me vendre. Que j'aimerois bien mieux, chargé d'âge et d'ennuis.

SATYRB Vlli. 59

Me voir à Rome pauvre entre les mains des Juifs.

Il me prit par la main après mainte grimace.

Changeant sur l'un des pieds à toute heure de place. Et, dansant tout ainsi qu'un barbe encastelé. Me dist, en remâchant un propos avalé :

«c Que vous estes heureux, vous autres belles âmes. Favoris d'Appollon, qui gouvernez les dames, £t par mille beaux vers les charmez tellement, Qu'il n'est point de beautez que pour vousseulement! Mais vous les méritez : vos vertus non communes Vous font digne. Monsieur, de ces bonnes fortunes» >

Glorieux de me voir si hautement loué.

Je devins aussi fier qu'un chat amadoué ; Et sentant au palais mon discours se confondre, D'hn ris de sainct Medard il me fallut respondre. Je poursuis. Mais, amy, laissons le discourir. Dire cent et cent fois : c II en faudroit mourir ! i» Sa barbe pinçoter, cageoUer la science, Rfelever ses cheveux; dire : « En ma conscience! » Faire la belle main, mordre un bout de ses gants, Rire hors de propos, monstror ses belles dents. Se carrer sur un pied, faire arser son espée. Et s'adoucir les yeux ainsi qu'une poupée :

Cependant qu'en trois mots je te fcray sçavoir Où premier à mon dam ce fascheux me peut voir.

J'estois chez une dame en qui, si la satyre Permettait en ces vers que je*le peusse dire, Reluit, environné de la divinité.

Un esprit aussi grand que grande est sa beauté.

Ce fanfaron chez elle eut de moi cognoissance. Et ne fut* de parler jamais en ma puissance, Luy voyant ce jour-là son chappeau de velours. Rire d'un fascheux conte, et faire un sot discours. Bien qu'il m'eust à l'abord doucement fait entendre Qu'il escoit mon valet à vendre et à despendxe ;

£t destournant les yeux : € Belle, à ce que j'entens. Comment ! vous gouvernez les beaux esprits du temps ! j £t faisant le doucet de parole et de geste, Il se met sur un lict, lui disant : « Je proteste Que je me meurs d'amour quand je suis près de vous ; Je vous ayme si fort que j'en suis tout jaloux. » Puis rechangeant de note, il monstre sa rotonde : «Cest ouvrage est il beau? Que vous semble du monde? L'homme que vous sçavez m'a dit qu'il n'ayme rien. Madame, à vostre avis, ce jourd'huy suis-je bien ? Suis-je pas bien chaussé ? ma jambe est-elle belle ? Voyez ce taffetas : la mode en est nouvelle ; C'est œuvre de la Chine. A propos, on m'a» dît Que contre les clainquants le roy fait un edict. p Sur le coude il se met, trois boutons se délace : « Madame, baysez moi: n'ay-je pas bonne grâce ? Que vous estes fascheUse ! A la fin on verra, Rosette, le premier qui s'ea repentira. »

D'assez d'autres propos il me rompit la teste. Voilà quant et comment je cogneu ceste beste ; Te jurant, mon amy, que je quittay ce lieu Sans demander son nom et sans luy dire adieu.

Je n'eus depuis ce jour de luy nouvelle aucune. Si ce n'est ce matin que, de maie fortune.

Je fus en ceste église où, comme j'ay conté.

Pour me persécuter Satan l'avoit porté.

Après tous ces proposqu'on se dit d'arrivée.

D'un fardeau sr pesant ayant l'ame grevée.

Je chauvy de l'oreille, et demeurant pensif, L'eschine j'allongeois comme un asne rétif, • Minutant me sauver de ceste tirannie.

Il le juge à respect : c O ! sans cérémonie.

Je vous suply, dit-il, vivons en coriipagnons. » Ayant ainsi qu'un pot les mains sur les roignons. Il me pousse en avant, me présente la porte.

SATYRE VIII. 6l

£t, sans respect des saîncts, hors Teglise il me porte. Aussi froid qu'un jaloux qui voit son corrival. Sortis, il me demande : oc Estes vous à cheval ? Avez vous point icy quelqu'un de vostre troupe ? —Je suis tout seul, à pied.» Lui, de m'offrirla croupe. Moy, pour m'en depestrer, luy dire tout exprès : € Je vous baise les mains, je m'en vais icy près. Chez mon oncle disner.-î-O Dieu! le galand homme! J'en suis. » Et moi pour lors, comme un bœuf qu'on as- Je laisse cheoir la teste, et bien peu s'en falut, [somme, Remettant par despit en la mort mon salut, Que je n'allasse lors, la teste la première.

Me jetter du Pont-Neuf à bas en la rivière.

Insensible, il me traine en la court du Palais, Où trouvant par hazard quelqu'un de ses valets, D l'apelle et luy dit : « Hola hau ! Ladreville, Qu'on ne m'attende point; je vais disner en ville.»

Dieu sçait si ce propos me traversa l'esprit ! Encor n'est-ce pas tout : il tire un long escrit Que voyant je frémy. Lors, sans cageoUerie :

c Monsieur, je ne m'entends à la chicannerie. Ce luy dis-je, feignant l'avoir veu de travers. — Aussi n'en est-ce pas: ce sont des meschans vers (Je cogneu qu'il estoit véritable à son dire) Que pour tuer le temps je m'efforce d'escrire ; Et pour un courtisan, quand vient l'occasion. Je monstre que j'en sçay pour ma provision.»

Il lit, et se tournant brusquement par la place. Les banquiers estonnez admiroient sa grimace. Et monstroient en riant qu'ils ne luy eussent pas Preste sur son minois quatre doubles ducats (Que j'eusse bien donnez pour sortir de sa pâte). Je Tescoute, et durant que l'oreille il me flate. Le bon Dieu sçait éomment à chasque fin de vers Tout exprès je disois quelque mot de travers.

6s SATYRE rill.

U poonuit nonobstant d'une fureur plus gronde, Et ne cessa jamais qu'il n*eût fait sa légende.

Me voyant froidement ses œuvres advouer.

Il les serre, et se met luy mesme à se louer : «Doncq* pour un cavalier n'est-ce pas quelque chose? Mais,Monsicur,n*avez-vous jamais veu de ma prose? » Moy de dii« que si, tant je craignois qu'il enst Qulque procès-verbal qu'entendre il me fallust.

« Encore dittes moy en vostre conscience.

Pour un qui n'a du tout acquis nulle science, Cecy n'est-il pas rare? — Il est vray, sur ma fby,» Luy dis-je sousriant. Lors, se tournant vers moy, M'accolle à tour de bras, et tout pétillant d'aise. Doux comme une espousée à la joue il me baise : Puis me flattant l'espaule, il me fist librement L'honneur que d'approuver mon petit jugement. Après ceste caresse il rentre de plus belle : Tantost il parle à l'un, tantost Fautre l'appelle, Tousjours nouveaux discours ; et tant fut-il humain, Que tousjours de faveur il me tint par la main. J'ay peur que, sans cela, j'ay l'ame si fragile Que, le laissant du guet, j'eusse peu faire gile ; Mais il me fut bien force, estant bien attaché, Que ma discrétion expiast mon péché.

Quel heur ce m'eust esté, si, sortant de l*eglise, * Il m'eust conduit chez luy, et, m'ostant la chemise. Ce beau valet à qui ce beau maistre parla M'eust donné l'anguîlade et puis m'eust laissé là ! Honorable défaite, heureuse eschapatoire!

Encores de rechef me la fallut-il boire.

Il vint à reparler dessus le bruict qui court. De la Royne, du Roy, des Princes, de la Court ; Que Paris est bien grand, que le Pont-Neuf s'achève ; Si plus en paix qu'en guerre un empire s'eslève. Il vint à définir que c^^oît qu'amitié

Et tant cPautrcs vertus, que c*en estoît pitié.

Mais il ne définit, tant il estoit novice,

Que l'indiscrétion est un si fascheux vice

Qu'il vaut bien mieux mouiir de rage ou de regret

Que de vivre à la gesne avec un indiscret.

Tandis que ces discours me donnoîent la torture, Je sonde tous moyens pour voir si d'avanture Quelque bon accident eust peu m'en retirer, £t m'empescher enfin de me désespérer.

Voyant un président, je lui parle d'affaire : S'il avoit des procès, qu'il estoit nécessaire D'estre toujours après ces messieurs bonneter; Qu'il ne laissast, pour moi, de les soliciter; Quant à luy, qu'il estoit homme d'intelligence. Qui sçavoît comme on perd son bien par négligence ; Où marche l'intercst, qu'il faut ouvrir les yeux. cHa! non,Monsieur,dit-il J*aymerois beaucoupmieux • Perdre tout ce que j'ay que vostre compagnie,» Et se mit aussi-tost sur la cérémonie.

Moy qui n'ayme à debatre en ces fadèses-là.

Un temps sans luy parler ma langue vacila.

Enfin je me remets sur les cageoUenes, Luy dis comme le roy estoit aux Tuileries, Ce au'au Louvre on dîsoit qu'il feroit ce jourdTmi, Qu'îf devroit se tenir tousjours auprès de luy. Dieu sçait combien alors il me dist de sottises. Parlant de ses hauts faicts et de ses vaillantises ; Qu'il avoit tant servy, tant fait la faction. Et n*avoit cependant aucune pension ; Mais qu'il se consoloit en ce qu'au moins l'histoire. Comme on fait son travail, ne desroboit sa gloire ; Et s'y met si avant que je creu que mes jours Dévoient plus tost finir que non pas son discours. Mais comme Dieu voulut, après tant de demeures, L'orlogc du Palais vint à fraper onze heures;

Et luy, qui pour la souppe avoit l'esprit subtil : I A quelle heure Monsieur vostre oncle disne-t-il?»- Lors bien peu s'en falut,sans plus long- temps attendre, Que de rage au gibet je ne m'allasse pendre.

Encor l'eussé-je fait, estant désespéré ; Mais je croy que le Ciel, contre moy conjuré, (

Voulut que s'accomplist ceste avanture mienne Que me dist, jeune enfant, une Bohémienne :

c[ Ny la peste, la faim, la verolle, la tous, «La fièvre, les venins, les larrons ny les lous « Ne tueront cetuy-cy, mai^ l'importun langage «D'un fâcheux : qu'il s'en garde estant grand, s'il esc

Comme il continuoit ceste vieille chanson [sago Voicy venir quelqu'un d'assez pauvre façon :

Il se porte au devant, luy parle, le cageollc ; .Mais cest autre, à la fin, se monta de^arole : [drez.^. «Monsieur,c'es t trop long-temps., tout ce que vous vai»- Voicy l'arrest signé... Non,Monsieur, vous viendrez... Quand vous serez dedans, vous ferez à partie... » Et moy, qui cependant n'estois de la partie.

J'esquive doucement, et m'en vais à grand pas, La queue en loup qui fuit et les yeux contre bas. Le cœur sautant de joye, et triste d'aparence. Depuis aux bons sergens j'ay porté révérence. Comme à des gens d'honneur par qui le ciel voumt Que je receusse un jour le bien de mon salut.

Mais, craignant d'encourir vers toy le mesme vîcc Que je blasme en autruy, je suis à ton service. Et prie Dieu qu'il nous garde, en ce bas monde îcy. De faim, d'un importun, de froid et de soucy.

FIN

Page 1