A MONSIEUR RAPIN
IXAPiN, le favorit d*Apollon et des muses.
Pendant g^u'en leur mestier jour et nuict tu t'amuses^ £t que d'un vers nombreux non encore chanté Tu te fais un chemin à l'immbrtalité, Moy, qui n'ay ny l'esprit ny l'haleine assez forte Pour te suivre de près et te servir d'escorte. Je me contenteray, sans me précipiter, D'admirer ton labeur, ne pouvant l'imiter, £t pour me satisfaire au désir qui me reste.
De rendre cest hommage à chascun manifeste.
Par ces vers j'en prens acte, afin que l'advenir De moy par ta vertu se puisse souvenir , Et que ceste mémoire à jamais s'entretienne.
Que ma Muse imparfaite eut en honneur la tienne. Et que si j'eus l'esprit d'ignorance abbattu. Je l'eus au moins si bon, que j'aymay ta vertu. Contraire à ces resveurs dont la Muse insolente. Censurant les plus vieux, arroganunent se vante De reformer les vers, non les tiens seulement. Mais veulent déterrer les Grecs du monument.
Les Latins, les Hébreux et toute l'antiquaille. Et leur dire en leur nez qu'ils n'ont rien fait qui vaille. Ronsard en son mestier n'estoit qu'un apprentif ; Il avoit le cerveau fantastique et rétif; DeB-Portes n'est pas net, du Bellay trop facile ; Belleau ne parle pas comme on parle à la ville ;
Régnier. 5
'56 tATYRB IX.
Il a des mots hargneux, boufHs et relevez,
Qui du peuple aujourd'huy ne sont pas approuvez.
Comment ! il nous faut donq', pour faire une œuvre Qui de la calonoinîe et du temps se deffende, [grande, Qui trouve quelque place entre les bons autheurs, Parler comme à Sainct-Jean parlent les crocheteurs!
Encore je le veux, pourveu qu'ils puissent faire Que ce beau sçavoir entre en l'esprit du vulgaire : Et quand les crocheteurs seront poëtes fameux. Alors sans me faschor je parleray comme eux«
Peitôent-ils, de» plus vieux offencant la mémoire. Par le mcspri» d'autiuy s'acquérir de la gloire. Et pour quelque vieux mot estrange ou de travers Prouver qu'ils ont raison de censurer leurs vers ? (Alors qa'une œuvre brille et d'art et de science, La verve quelquefois s'esgaye en la licence.)
n semble en leurs discours hautains et généreux. Que le cheval volant n'ait pissé que pour eux ; Que Phœbus à leur ton accorde sa vielle ; Que la mouche du Grec leurs lèvres emmielle ; Qu'ils ont seuls icy bas trouvé la pie au nit. Et que des hauts esprits le leur est le zénit ; Que seuls des grands secrets ils ont la cognoissance ; Et disent librement que leur expérience A rafiné les vers fantastiques d'humeur.
Ainsi que les Gascons ont fait le point d'honneur ; Qu'eux tous seuls du bien dire ont trouvé la metode, Et que rien n'est parfaict s'il n'est fait à leur mode.
Cependant leur sçavoir ne s'estend seullement Qu'à regratter un mot douteux au jugement.
Prendre garde qu'un çuine heurte une diphtongue, Espier si des vers larime est brève ou longue. Ou bien si la voyelle, à l'autre. s'unissant. Ne rend point à l'oreille un vers trop languissant; Et laissent sur le verd le noble de l'ouvrage.
Nul esgoillon divin n'esleve leur courage ; Ils rampent bassement, foibles d'inventions.
Et n'osent, peu hardis, tenter les fictions^ Froids à l'imaginer : car s'ils font quelque chose, C'est proser de la rime et rimer de la prose. Que Part lime et relime, et polit de façon Qu'elle rend à l'oreille un agréable son ; Et voyant qu'un beau feu leur cervelle n'embrase. Ils attifent leurs mots, enjolivent leur phrase. Affectent leur discours tout si relevé d'art. Et peignent leurs defaux de couleur et de fard. Aussi je les compare à ces femmes jolies Qui par les affiquets se rendent embellies.
Qui, gentes en habits et sades en façons, Parmy leur point coupé tendent leurs hameçons ; Dont l'œil rit mollement avecque afféterie.
Et de qui le parler n'est rien que flaterie ; De rubans piolez s'agencent proprement.
Et toute leur beauté ne gist qu'en Tornemcnt ; Leur visage reluit de ceruse et de peautre ; Propres en leur coiffure, un poil ne passe l'autre ;
Où ces divins esprits, hautains et relevez.
Qui des eaux d'Helicon ont les sens abreuvez. De verve et de fureur leur ouvrage estincelle ; De leurs vefs tout divins la grâce est naturelle. Et sont, comme l'on voit, la parfaicte beauté. Qui, contente de soy, laisse la nouveauté Que l'art trouve au Palais ou dans le blanc d'Es- Rien que le naturel sa grâce n'accompagne ; [pagne» Son front, lavé d'eau claire, éclate d'un beau teint ; De roses et de lys la nature l'a peint.
Et, laissant là Mercure et toutes ses malices. Les nonchalances sont ses plus grands artifices.
Or, Rapin, quant à moy, je n'ay point tant d'es- Je vay le grand chemin que mon oncle m'aprit, [pri t.
Laissant là ces docteurs que les muses instruisent En des arts tout nouveaux ; et s'ils font, comme ils De ses fautes un livre aussi gros que le sien, [disent. Telles je les croiray quand ils auront du bien. Et que leur belle Muse, à mordre si cuisante. Leur don'ra, comme à luy, dix mil escus de rente. De rhonneur, de Testime, et quand par Puni^ers Sur le lut de David on chantera leurs vers ; Qu'ils auront joint l'utile avecq' le délectable. Et qu'ils sçauront rimer une aussi bonne table.
On faict en Italie un conte assez plaisant.
Qui vient à mon propos, qu'une fois un paisant. Homme fort entendu et suffisant de teste.
Comme on peut aisément juger par sa requeste. S'en vint trouver le pape, et le voulut prier Que les prestres du temps se peussent marier. Afin, ce disoit-il, que nous puissions, nous autres. Leurs femmes caresser ainsi qu'ils font les nostres.
Ainsi suis-je d'avis comme ce bon lourdaut :
S'ils ont l'esprit si bon et l'intellect si haut. Le jugement si clair, qu'ils facent un ouvrage Riche d'inventions, de sens et de langage, Que nous puissions draper comme ils font nos escris. Et voir comme l'on dit s'ils sont si bien apris : Qu'ils monstrent de leur eau, qu'ils entient en car- Leur âge deffaudra plustost que la matière [rièrc. Nous sommes en un siècle où le prince est si grand. Que tout le monde entier à peine le comprend. Qu'ils facent par leurs vers rougir chacun de honte. Et, comme de valeur nostre princQ, surmonte Hercule, ^née, Achil, qu'ils ostent les lauriers Aux vieux, comme le roy l'a fait aux vieux guerriers ; Qu'ils composent une œuvre : on verra si leur livre Après mille et mille ans sera digne de vivre. Surmontant par vertu l'envie et le destîn.
yGoogk
Comme ccluy d'Homère et du chantre latin.
Maîs^ Rapîn, mon amy, c'est la vieille querelle ! L'homme le plus parfaict a manque de cervelle ; Et de ce grand deffaut vient Timbécilité Qui rend l'homme hautain, insolent, effronté ; Et selon le suject qu'à l'œil il se propose, Suivant son appétit il juge toute chose.
Aussi, selon nos yeux le soleil pst luysant.
Moy-mesme en ce discours qui fais le suffisant. Je me cognois frappé, sans le pouvoir comprendre Et de mon ver coquin je ne me puis dciî'endre.
Sans juger nous jugeons, estant nostre raison Là haut dedans la teste, où, selon la saison Qui règne en nostre humeur, les brouillas noiib
embrouillent.
Et de lièvres cornus le cerveau nous barbouille.ir.
Philosophes resveurs, discourez hautement :
Sans bouger de la terre allez au firmament ; Faites que tout le ciel branle à vostre cadence, Et pesez vos discours mesme dans sa balance : Cognoissez les humeurs qu'il verse dessus nous, Ce qui se fait dessus,. ce qui se fait dessous; Portez une lanterne aux cachots de nature; Sçachez qui donne aux fleurs ceste aimable pci^it are, Quelle main sur la terre en broyé la couleur. Leurs secrettcs vertus, leurs degrez de chaleur ; Voyez germer à l'œil les semences du monde; Allez mettre couver les poissons dedans l'onde ; Deschiffrez les secrets de nature et des cieux : Vostre raison vous trompe, aussi bien que vos yeux.
Or ignorant de tout, de tout je me veux rire. Faire de mon humeur moy-mesme une satyre.
N'estimer rien de vray qu'au goust il ne soit tel. Vivre, et comme chrestien adorer l'Immortel, Où gist le seul repos^ qui chasse l'ignorance :
Ce qu'on void hors de luy n*«6t que sotte s^paroice,
Pipcrie, artifice ; encore, ô cruauté
Des homiiies et du temps ! nostre meschaaceté
S'en sert aux passions, et dessous une aumiuse
L'ambition, l'amour, l'avarice se musse.
L'on se couvre d'un froc pour tromper ks jaloux ;
Les temples aujourd'huy servent aux rendez- vous :
Derrière les pilliers on oyt mainte sornette,
Et ccnnme dans un bal tout le monde y caquette.
On doit rendre, suivant et le temps et le lieu.
Ce qu'on doit à César, et ce qu'on doit à Dieu.
Et quant aux appetis de la sotise humaine.
Comme un homme sans goust je les ayme sans peine;
Aussi bien rien n'est bon que par aâection :
Nous jugeons, nous voyons selon la passion.
Le soldat aujourd'huy ne resve que la guerre ; En paix le laboureur veut cultiver sa terre ; L'avare n'a plaisir qu'en ses doubles ducas ; L'amant juge sa dame un chef d'œuvre icy bas. Encore qu'elle n'ait sur soy rien qui soit d'elle ; Que le rouge et le blanc par art la fasse belle. Qu'elle ante en son palais ses dents tous les matins, Qu'elle doive sa taille au bois de ses patins; Que son poil, dès le soir frisé dans la boutique. Comme un casque au matin sur sa teste s'apliquc ; Qu'elle ait comme un piquier le corselet au dos. Qu'à grand peine sa peau puisse couvrir ses os. Et tout ce qui de jour la fait voir si doucette, La nuit comme en depost soit dessous la toillette ; Son esprit ulcéré juge en sa passion Que son teint fait la nique à la perfection.
Le soldat tout ainsi pour la guerre souspîre ; Jour et nuit il y pense et tousjours la désire ; Il ne resve la nuict que carnage et que sang : La pique dans le poing et l'estoc sur le âanc.
n pense mettre à chef quelque belle entreprise ; Que, forçant un chasteau, tout est de bonne prise ; Il se plaist aux trésors qu'il cuide ravager, Et que l'honneur luy rie au milieu du dangçr.
L'avare, d'autre part, n'aime que la richesse; C'est son Roy, sa faveur, sa Cour et sa msûsjtresse ; Nul object ne lui plaist sinon l'or et l'argent. Et tant plus il en a, {dus il est indigent.
Le paysant d'autre soin se sent l'ame embrasée. Ainsi l'humanité, sottement abusée.
Court à ses appetis, qui Taveuglent si bien, Qu'encor qu'elle ait des yeux si ne voit elle rien. Nul chois hors de son goust ne règle son envie. Mais s'aheurte où sans plus quelque apas k convie. Selon son appétit le monde se repaist, Qui fait qu'on trouve bon seulement ce qui plaist.
O débile raison! où est ores ta bride?
Où. ce flambeau qui sert aux personnes de guide ? Contre les passions trop foible est ton secours. Et souvent, courtisane, après elle tu cours.
Et, savourant l'appas qui ton ame ensorcelle, Tu ne vis qu'à son goust et ne vois que par elle.
De là vient qu'un chacun, mesmes en son deffaut Pense avoir de l'esprit autant qu'il luy en faut ; Aussi rien n'est party si bien par la nature Que le sens : car chacun en a sa fourniture.
Mais pour nous, moins hardis à\i'oire à nos raisons,
gui réglons nos esprits par les comparaisons 'une chose avecq' l'autre, espluchons de la vie L'action qui doit estre ou blasmée ou suivie ; Qui criblons le discours, au chois se variant, D^avecq* la fauceté la vérité triant, [vragcs
4 Tant que l'homme le peut ; qui formons nos ou- Aux moules si parfaits de ces grands personnages Qui depuis deux mille ans ont acquis le crédit
Qu*en vers rien n'est parfait que ce qu'ils en ont dî t, Devons nous aujourd'huy, pour une erreur nouvelle Que ces clercs dévoyez forment en leur cervelle. Laisser légèrement la vieille opinion.
Et, suivant leur ad vis, croire à leur passion ? [clés.
Pour moy, les Huguenots pourroient faire mira- Ressusciter les morts, rendre de vrais oracles. Que je ne pourrois pas croire à leur vérité.
En toute opinion je fuis la nouveauté.
Aussi doit-on plustost imiter nos vieux pères. Que suivre dés nouveaux les nouvelles chimères. De mesme en l'art divin de la muse doit-on Moins croire à leur esprit qu'à l'esprit de Platon.
Mais, Rapin, à leur goust, si les vieux sont pro-
Si Virgile, le Tasse et Ronsard sont des asnes, [fanes.
Sans perdre en ces discours le temps que nous perdons.
Allons comme eux aux champs, et mangeons des
chardons.
FIN
v^E mouvement de temps, peu cogneu des humains, Qm trompe nostre espoir, nostre esprit et nos mains, Chevehi sur le front et chauve par derrière, N*est pas de ces oyseaux qu'on prend à la pentière. Non plus que ce milieu, des vieux tant debatu, Où l'on mist par despit à Tabry la vertu.
N'est un siège vaquant au premier qui roccupe. Souvent le plus mattois ne passe que pour dupe. Ou par le jugement il faut perdre son temps, A choisir dans les mœurs ce milieu que j'entens.
Or j'excuse en cecy nostre foiblesse humaine. Qui ne veut xm ne peut se donner tant de peine Que s'exercer l'esprit en tout ce qu'il faudroit Pour rendre par estude un lourdaut plus adroit.
Mais je n'excuse pas les censeurs de Socrate, De qui l'esprit rongneux de soy-mesme se grate. S'idolâtre, s'admire, et d'un parler de miel Se va préconisant cousin de l'arcanciel.
Qui baillent pour raisons des chansons et des bourdes. Et, tous sages qu'ils sont, font les fautes plus lourdes : Et pour sçavoir gloser sur le Magnificat, Trenchent en leurs discours de l'esprit délicat,» Controllent un chacun, et par apostasie Veulent paraplv'aser dessus la fantasie.
Aussi leur bien ne sert qu'à monstrer le deiFaut, Et semblent se baigner quand on chante tout haut
7y êéLTYKE X,
Qu'ils ont si bon cerveau qu'il n'est point de sottise Dont par raison d'estat leur esprit ne s'advise.
Or il ne me chaudroit, insensez ou prudens, Qu'ils fissent à leurs frais messieurs les Intendans A chaque bout de champ, si, sous ombre de chère. Il ne m'en falloit point payer la folle enchère.
Un de ces jours derniers, par des lieux destour- Je m'en allois resvant, le manteau sur le nez, [nez L'âme bizarrement de vapeurs occupée.
Comme un po€te qui prend les vers à la pipée. £n ces songes profons où ôottoit mon esprit.
Un homme par la main hazardement me pAt, .
Ainsi qu'on pourroit prendre un dormeur par l'oreille Quand on veut qu'à minuict en sursaut il s'esveille. Je passe outre d'aguet; sans en faire semblant. Et m'en vois à grands pas, tout â*oid et tout trem- Craignan t de faire encor', avec ma patience, [blan t , Des sottises d'autruy nouvelle pénitence.
Tout courtois il me suit, et d'un parler remis : « Quo7,Monsieiir,cst-ce4iinâ qu'on traite ses amis ? » Je m'arreste, contraint ; d'une façon confuse. Grondant entre mes dents, je barbotte une excuse. De vous dire son nom, il ne guarit de rien.
Et vous jure au surplus qu'il est homme de bien. Que son cœur, convoitenx, d'ambition ne crève. Et pour ses factions qu'il n'ira point en Grève ; Car il aime la France, et ne souiFriroit point. Le bon seigneur qu'il est, qu'on la misten pourpoint. Au compas du devoir il règle son courage.
Et ne laisse en depost pourtant son advantage; Selon le temps il met ses partis en avant.
Alors que le Roy passe, il gaigne le devant.
Et dans la Gallerie, encor* que tu l^y parles. Il te laisse au roy Jean et s'en court au roy Charles ; Mesme aux pins avancez demandant le potirqaoy.
Il se met sur un pied et sur le quant à moj^ £t seroit l3ien fasché, le prince assis à table, Qu'un autre en fust plus près ou fist pins l'agréabk; Qui plus suffisamment entrant sur le devis Fist mieux le philosophe ou dist mieux son avis ; Qui de chiens ou d'oyseaux eust plus d'expérience. Ou qui dévidast mieux un cas de conscience.
Puis dittes, comme un sot, qu'il est sans passion !
Sans gloser plus avant sur sa perfection, [bottes; Avec maints hauts discours, de chiens, d'oyseaux, de Que les vallets de pied sont fort sujets aux crottes; Pour bien faire du pain il feut bien enfourner ; Si Dom Pedre est venu, qull s'en peut retourner, Le ciel; nous fist ce bien qu'encor* d'assez bonne heure Nous vinsmes au logis où ce Monsieur demeure. Où, sans historîer le tout par le menu.
Il me dict : « Vous soyez. Monsieur, le bien venu.» Après quelques propos sans propos et sans suitte, Avecq' un froid adieu je minutte ma fuîttc, Plus de peur d'accident que de discrétion; Il commence un sermon de son affection.
Me rit, me prend, m'embrasse avec cérémonie : « Quoy, vous ennuyez-vous en nostre compagnie ? Non, non, ma foy, dit-il, il n'ira pas ainsi. Et, puis que je vous tiens, vous soupercz icy.» Je m'excuse, il me force. O dieux ! quelle injustice ! Alors, mais las ! trop tard, je cognus mon supplice: Mais pour l'avoir cognu je ne peus l'eiviter. Tant le destin se plaist à me persécuter.
A peine à ces propos eut-il fermé la bouche.
Qu'il entre à l'estourdi un sot fait à la fourche. Qui, pour nous saluer laissant choir son chappeau, Fist comme un entre-chat avec un escabeau :
Trébuchant par le cul s'en va devant-^enière. Et grondant se fascha qu*on estok sans lumière
Pour nous faire sans rire avaller ce beau saut» Le Monsieur sur la veue excuse ce defTaut, Que les gens de- sçavoir ont la visière tendre. L'autre, se relevant, devers nous vient se rendre. Moins honteux d'estre cheust que de s'estre dressé Et luy demandast-il s'il n'estoit point blessé.
Après mille discours dignes d'un grand volume. On appelle un valet, la chandelle s'allume.
On apporte la nappe et met-on le couvert.
Et suis parmy ces gens comme un homme sans vert. Qui fait en rechignant aussi maigre visage Qu'un renard que Martin porte au Louvre en sa cage.
Un long-temps sans parler je regorgeois d'cnnuy. Mais n'estant point garand des sottises d'autruy. Je creu qu'il me falloit d'une mauvaise aflaire En prendre seulement ce qui m'en pouvoit plaire. Ainsi, considérant ces hommes et leurs soins. Si je n'en disois mot, je n'en pensois pas moins. Et jugé ce lourdaut, à son nez autentique.
Que c'estoit un pédant, animal domestique De qui la mine rogue et le parler confus, Les cheveux gras et longs et les sourcils touffus Faisoient par leur sçavoir, comme il faisoit entendre, La figue sur le nez au pédant d'Alexandre.
Lors je fus assêuré de ce que j'avois creu.
Qu'il n'est plus courtisan de la court si recrcu, Pour faire l'entendu, qu'il n'ait, pour quoy qu'il vaille Un po6te, un astrologue ou quelque pedantaille Qui durant ses amours, avec son bel esprit.
Couche de ses faveurs l'histoire par escrit.
Maintenant que l'on voit et que je vous veux dire Tout ce qui se fist là digne d'une satyre.
Je croirois faire tort à ce docteur nouveau Si je ne luy donnois quelques traicts de pinceau. Mais estant mauvais peintre ainsi que mauvais pocte.
Et que j'ay la cervelle et la main mal adroittc, O Muse, je t'invoque : emmielle-moi le bec.
Et bandes de tes mains les nerfs de ton rebec • Laisse moy là Phœbus chercher son aventure.
Laisse moy son b mol, prend la clef de nature Et vien, simple, sans fard, nue et sans ornement. Pour accorder ma flûte avec ton instrument.
Dy moy comme sa race, autrefois ancienne.
Dedans Rome accoucha d'une patricienne.
D'où nasquit dix Catons et quatre-vingts prêteurs. Sans les historiens et tous les orateurs.
Mais non, venons à luy, dont la maussade mine Resemble un de ces dieux des coutaux de la Chine, Et dont les beaux discours, plaisamment estourdis, Feroient crever de rire un sainct de paradis.
Son teint jaune, enfumé, de couleur de malade, Feroit donner au diable et ceruze et pommade ; Et n'est blanc en Espaigne à qui ce cormoran Ne fasse renier la loy de l'Alcoran.
Ses yeux bordez de rouge, esgarez, sembloient estre L'un à Montmarthe et l'autre au chasteau de Bicestre: Toutesfois, redressant leur entre-pas tortu.
Ils guidoient la jeunesse au chemin de vertu.
Son nez haut relevé sembloit faire la nique A rOvide Nason, au Scipion Nasique, Où maints rubis bakz, tous rougissans de vin, Monstroient un hac itur à la Pomme de pin Et,preschant la vendange, asseuroient en leur trongne Qu'un jeune médecin vit moins qu'un vieil yvrongnc.
Sa bouche est grosse et torte,et semble en son por- Cclle-là d'Alizon qui, retordant du fil, [fil
Fait ia moue aux passans, et, féconde en grimace. Bave comme au prin-temps une vieille Umace.
Un râteau mal rangé pour ses dents paroissoit. Où le chancre et la rouille en monceaux s'amassoit.
78 SATYRB X.'
Dont pour lors je congneus, grondant quelquca pa- Qu'expert il en sçavoit crever ses everdea^ [rôles Qui me fist bien juger qu'aux veilles des bons joors Il en souloit rogner ses ongles de velours*
Sa barbe sur sa joue esparse à l'advanture, OCi l'art est en colère avecque la nature, £n bosquets s'eslevoit^ où certains animaux, [maux. Qui des pieds, non des mains, lui faysoient mille
Quant au reste du corps, il est de telle sorte. Qu'il semble que ses reins' et son espaule torte Facent guerre à sa teste, et, par rébellion.
Qu'ils eussent entassé Osse sur Pellion, Tellement qu'il n'a rien en tout son attelage Qui ne suive au galop la trace du visage.
Pour sa robbe, elle fut autre qu'elle n'estoit Alors qu'Albert-le-Grand aux festes la portoit ; Mais, tousjours recousant pièce à pièce nouvelle. Depuis trente ans c'est elle, et si ce n'est pas elle. Ainsi que ce vaisseau des Grecs tant renommé, 'Qui survescut au temps qui l'avoit consommé. Une taigne aâàmée estoit sur ses espaules, Qui traçoit en arabe une carte des Gaules.
Les pièces et les trous semez de tous costez Representoient les bourgs, lés monts et les citez. Les filets séparez, qui se tenoient à peine, Imitoient les ruisseaux coulans dans une plaine. Les Alpes, en jurant, luy grimpoient au collet. Et Savoy' qui plus bas ne pend qu'à un filet.
Les puces et les poux et telle autre quenaille Aux plaines d'alentour se mettoient en bataille. Qui, les places d'autruy par armes usurpant.
Le titre disputoient au premier occupant.
Or, dessous ceste robbe illustre et vénérable H avoit un jupon, non celuy de Cons table.
Mais on qui pour un temps suivit l'arrière-ban.
SATYRE X. ^û
Quand en première, nopce il servit de caban Au croniqucur Turpin^ lors que par la campagne Il portoit Tarbalcstre au bon roy Charlemagne. Pour asseurer si c'est ou laine ou soye ou lin. Il ùmt en devinaille estre maistre Gonin.
Sa ceinture honorable, ainsi que ses jartières, Forent d'un drap du Seau, mais j'entends de libères, Qui sur maint cous turicr jouèrent maint roUet; Mais pour l'heure présente ils sangloient le mulet.
Un mouchoir et des gands, avccq' ignominie Ainsi que des larrons pendus en compagnie, Luy pendoient au costé,quisembloient, en lambeaux. Crier en se mocquant : vieux linges, vieux drapeaux ! De l'autre brimballoit une clef fort honneste. Qui tire à sa cordelle une noix d'arbaleste.
Ainsi ce personnage en magnifique arroy.
Marchant pedetentim s'en vint jusques à moy.
Qui sentis à son nez, à ses lèvres décloses.
Qu'il fleiirait bien plus fort, mais non pas mieux que
Il me parle latin, U allègue, il discourt, [roses.
Il reforme à son pied les humeurs de la Court : Qu'il a gour enseigner une belle manière.
Qu'en son globe il a veu la matière première ; Qu'Epicûre est yvrongne, Hypocrate un bourreau. Que PartoUe et Jason ignorent le barreau ; Que Virgile est passable, encor' qu'en quelques pages Il meritast au Louvre estre chiflé des pages ; Que Pline est inégal, Terence un peu joly ; Mais surtout il estime un langage poly.
Ainsi sur chasque au t heur il trouve de quoy mordre : L'un n'a point de raison et l'autre n'a point d'ordre; L'autre avorte avant temps des œuvres qu'il conçoit. Or il vous prend Macrobe et lui donne le foit. Ciceron, il s'en taist, d'autant que l'on le crie Le pain quotidien de la pédanterie.
Quant à son jugement, il est plus que parfait, Et rimmortalité n'ayme que ce qu'il fait.
Par hazard, disputant, si quelqu'un luy réplique Et qu'il soit à quia : « Vous estes hérétique. Ou pour le moins fauteur, ou vous ne sçavez point Ce qu'en mon manuscrit j'ay noté sur ce point. » Comme il n'est rien de simple,aussi rien n'est durable. De pauvre on devient riche, et d'heureux misérable. Tout se change, qui fit qu'on changea de discours. Après maint entretien, maints tours et maints re- Un valet, se levant le chapeau de la teste, [tours. Nous vint dire tout haut que la souppc estoit preste. Je cogneu qu'il est vray ce qu'Homère en escrit. Qu'il n'est rien qui si fort nous resveiUe l'esprit. Car j'eus au son des plats l'ame plus altérée ^ Que ne l'auroit un chien au son de la curée. Mais comme un jour d'esté où le soleil reluit. Ma joie en moins d'un rien comme un éclair s'enfuit ; Et le ciel, qui des dents me rid à la pareille. Me bailla gentiment le lièvre par l'oreille.
Et comme en une montre, où les passe-volans.
Pour se monstrer soldats, sont les plus insolens. Ainsi, parmy ces gens, un gros vallet d'estable, Glorieux de porter les plats dessus la table. D'un nez de majordome et qui morgue la faim Entra, serviette au bras et fricassée en main. Et, sans respect du lieu, du docteur ny des sauces. Heurtant table et tréteaux, versa tout sur mes chaus- On le tance, il s'excuse; et moy, tout résolu, {ses. Puis qu'à mon dam le ciel l'avoit ainsi voulu, ' Je tourne en raillerie un si fascheux mistèrc, î)c sorte que Monsieur m'obligea de s'en taire.
Sur ce point on se lave, et chacun en son rang Se met dans une chaire ou s'assied sur un banc. Suivant ou son mérite ou sa charge ou sa race.
SATYRE X. 8l
Des niais sans prier je me mets en la place^
Où j'estois résolu, faisant autant que trois.
De boire et de manger comme aux veilles des Rois ;
Mais à si beau dessein défaillant la m^ière, ■ "
Je fus enfin contraint de ronger ma litière,
Comme un asne affamé qui n'a chardons ny foin,
N'ayant pour lors dequoy me saouler au besoin.
Or entre tous ceux-là qui se mirent à table, n n'en estoit pas un qui ne fust remarquable, Etqui sans esplucher n'avallast Tcperlan.
L'uu en titre d'office exerçoit un bcrian ; L'antre estoit des suivants de madame Lipée, Et l'autre chevalier de la petite espée : [deau)
Et le plus sainct d'entr'eux (sauf le droict du cor- Vivoit au cabaret pour mourir au bordeau.
En forme d'eschiquier les plats rangez sur table, N'avoient ny le màiiitien ny la grâce accostable ; Et bien que nos disneurs mangeassent en sergens, La viande pourtant ne prioit poiht les gens. "^ Mon docteur de menestre, en sa mine altérée, . Avoit deux fois autaht de mains que Briarée ; '' Et n'êstoit quel qu'il fust morceau dedans le plat Qui des yeux et des mains n'eust un eschec et mat D'où j'aprîns en la cuit|e aussi bien qu'en la crue, Que l'ame se laissoit^piper comme une grue, ^' Et qu'aux plats comme au lict avec lubricité Le péché de la 'chair tentoit l'humanité.
Devant moy justement on plante un grand potage D'où les mouches à jeun se sauvoient à la nage : Le brouet estoit maigre, et n'est Nostradamus ' Qui, l'astrolabe en main, ne demeurast camus Si par galanterie ou par sottise expresse Il y pensoit trouver un estoille de gresse.
Pour moy, si j'eusse esté sur la mer de Levant^ Où le vieux Louchaly fendit si bien le vent
Régnier. ^ 6
Bt SATYRE X.
Quand Sainct Marc s'iiabilla des enseignes de Trace, Je l'acconiparerois au golphe de Patrasse, Pource qu'on y voyoit en mille et mille parts Les mouches qni flottoient en guise de soldarts. Qui, morts, sembloicnt encor*, dans les ondes salées. Embrasser les charbons des galères bruslées.
J'oy, ce semble, quelqu'un de ces nouveaux doc- Qui d'estoc et de taille estrillent les auth'eurs, [tenrs Dire que cieste exemple est fort mal assortie. Homère, et non pas moy, t'en doit la garantie. Qui dedans ses escrits, en des certains effects. Les compare peut-estre aussi -mal que je faicts.
Mais retournons à table, où l'esclanche en cervelle Des dents et du chalan separoit la querelle, ^ Et sur la nappe allant de quartier en quartier. Plus dru qu'une navette au travers d'un mcstier, Glissoit de main en main, où sans perdre adv.antage, Ebrechant le cousteau, tesmoignoit son couirage : Et durant que brebis elle fut parmy nous.
Elle sceut bravement se deffendre des loups.
Et de se conserver elle mist si bon ordre Que, morte de vieillesse, elle ne sçauroit mordre.
A quoy, glouton oyseau, du ventre renaissant Du fils du bon Japet te vas-tu repaissant?
Assez et trop long- temps son poulmon tu gourmandes. La faim se renouvelle au change des viandes.
Laissant là ce larron, vien icy desonfiais.
Où la tripaille est fritte en cent sortes de mets.
Or durant ce festin damoyselle Famine, Avec son nez étique et sa mourante mine.
Ainsi que la cherté par edict l'ordonna, Faisoit un beau discours dessus la Lezina ^ Et, nous torchant le bec, allegoit Symonide, Qui dict, pour estre sain, qu'il faut mascher à vuîde. Au reste, à manger peu. Monsieur beuvoit d'autant.
Da vin qu'à la taverne on ne payoit contant ; Et se faschoit qu'un Jean, blessé de la logique, Ltuy barbottilloit l'esprit d'un ergo sophistique.
Esmianty quant à mov, du pain entre mes doigts, A tout ce qu'on disoit doucet je m'accordois : Leur voyant de piot la cervelle eschauffée, De peur, comme l'on dict, de courroucer la £ëe.
Mais à tant d'accidents l'un sur l'autre amassez, Sçachant qu'il en falloit payer les pots cassez, De rage, sans parler, je m'en mordois la lèvre. Et n'est Job, de despit, qui n'en eust pris la chèvre. Car un limier boiteux, de galles damassé, Qu'on avoit d'huile chaude et de souf&e graissé. Ainsi comme un verrat enveloppé de fange, Quand sous le corcelet la crasse luy démange. Se boâchonne par tout, de mesme en pareil ces Ce rogneux Las-d'aller se frottoit à mes bas ; Et fiist pour estriller ses galles et ses crottés. De sa glace il graissa mes chausses pour mes bottes En si digne façon, que le frippier Martin Avec sa male-tache y perdroit son Jatin.
Ainsi qu'en ce de^it le sang m'éfchauiFoit l'ame. Le Monsieur son pédant à son aide reclame Pour soudre l'argument, quand d'un sçavant parler n est qui fait la moue aux chimères en l'air. Le pédant, tout fumeux de vin et de doctrine, Respond Dieu sait comment. Le bon Jean se mutine. Et sembloit que la gloire, en ce gentil assaut, Fust à qui parleroit non pas mieux, mais plus haut. Ne croyez, en parlant, que l'un ou l'autre dorme. <c Comment ! vostre argument, dist l'un, n'est pas
en forme. 2»
L'autre, tout hors du sens: e: Mais c'est vou8,malautm, Qui faites le sçavant et n'estes pas congru : » I/autre : c Monsieur le sot, je vous feray bien taire :
Quoy ! comment ! est-ce ainsi qu'on frape Despautere ? Quelle incongruité ! vous mentez par les dents. — Mais vous! y> Ainsi ces gens à se picquer ardents. S'en vindrent du parler à tic, tac, torche, lorgne ; Qui, casse le museau ; qui, son rival éborgnc ; Qui, jette un pain, un plat, une assiette, un couteau; Qui, pour une rondache empoigne un escabeau.
L'un fait plus qu'il ne peut, et l'autre plus qu'il n'ose. Et pense, en les voyant, voir la Métamorphose Ou les Centaures souz, au bourg Athracien, Voulurent, chauds de reins, faire nopces de chien. Et, cornus du bon père, encorner le Lapithe, Qui leur fit à la fin enfiler la guérite.
Quand avecque des plats, des tréteaux, des tisons. Par force les chassans my-morts de ses maisons. Il les fist gentiment, après la tragédie.
De chevaux devenir gros asnes d'Arcadie.
Nos gens en ce combat n'estoient moins inhumains. Car chacun s'escrimoit et des pieds et des mains : Et, comme eux, tous sanglants en ces doctes alarmes, La fureur aveuglée en main leur mit des armes. Le bon Jean crie au meurtre ! et ce docteur, haraut ! Le monsieur dict : «Tout-beau!» L'on appelle Giraut. A ce nom, voyant l'homme et sa gentille trongne. En mémoire aussi tost me tomba la Gascongne : Je cours à mon manteau, je descends l'escalier, Et laisse avec ces gens Monsieur le chevalier, Qui vouloit mettre barre entre ceste canaille. Ainsi sans coup ferir je sors de la bataille. Sans parler de flambeau ni sans faire autre bruit. Croyez qu'il n'estoit pas : O nuict, jalouse nuict ; Car il scmbloit qu'on eust aveuglé la nature. Et faisoit un noir brun d'aussi bonne teinture Que jamais on en vit sortir des Gobelins ; Argus pouvoit passer pour un des Quinze-Vingts. Qui pis est, il plouvoit d'une telle manière.
Que les reins, par despit, me servoient de gouttière ; Et du haut des maisons tomboit un tel degout> Que les chiens altérez pouvoient boire debout.
Alors, me remettant sur ma philosophie. Je trouve qu'en ce monde il est sot qui se ûe Et se laisse conduire ; et quant aux courtisans. Qui, doucets et gentils, font tant les suffîsans, Je trouve, les mettant en mcsine patenostre.
Que le plus sot d'entr'eux eat aussi sot qu'un autre. Mais pource qu'estant là je n'estois dans le grain, Aussi que mon manteau la nuict craint le serain, Voyant que mon logis es toit loin, et peut estre Qu'il pourroit en chemin changer d'air et de maistrc , Pour éviter la pluye, à l'abry de l'auvent J'allois doublant le pas comme un qui fend le vent, Quand, bronchant lourdement en un mauvais pas- Le ciel me iîst jouer un autre personnage : *[sagc Car heurtant une porte, en pensant m'accoter. Ainsi qu'elle obeyt, je vins à culbuter.
Et, s'ouvrant à mon heurt, je tombay sur le ventre. On demande que c'est : je me relève, j'entre. Et, voyant que le chien n'aboyoit point la nuict, Que les verroux graissez ne faisoient aucun bruit. Qu'on me rioit au nez, et qu'une chambrière Vouloit monstrer ensemble et cacher la lumière : Je suis, je le voy bien... Je parle. L'on respond, [fond , Où, sans Fleurs de bien dire ou d'autre art plus pro- Nous tombasmes d'accord. Le monde je contemple. Et me trouve en un lieu de fort mauvais exemple. Toutesfois il falloit, en ce plaisant malheur. Mettre pour me sauver en. danger mon honneur.
Puis donc que je suis là, et qu'il est près d'une heure, N'espérant pour ce jour de fortune meilleure, Je vous laisse en repos jusques à quelques jours.
86 SATTRB X.
Sue, BUiB palier Pkœbas, je fisray le disconn e mon giste, où pensant reposer à mon aise.
Je tombé par mal-heur de la ponle en la brabe.
V OTEZ que c'est du monde et des choses humaines ! Tousjoars à nouveaux maux naissent nouvelles peimes, £t ne m'ont les destins, à mon dam trop constans. Jamais après la pluye envoyé le beau temps.
Estant né pour souffrir, ce qui me réconforte, C'est que sans murmtirer k douleur je siiiporte ; £t tire ce bon-heur du malheur où je suis, Que je fais en liant bon visage aux ennuis ; Que, le Ciel afi-ontant, je nazarde la lune^ Et voy sanft me troubler l'une et l'autre fortune.
Pour lors bien m'envallut : car coaitre ces assauts, gui font, lorsque j'y pense, encor que je tressants, Pétrarque et son remède y perdant sa rondache. En eust de marisson ploré comme une vache*
Outre que de Fc^ject la puissance s'esmeut, Moy' qui n'ay pas le nez d'estre Jean qui ne peut, H n'est mal dont Id sens la nature resveille, Qui, ribaut, ne me prist ailleurs que par l'oireilk. Entré doncq' que je fus en ce logis d'honneur. Pour faire que d'abord on me mûtte en seigneur. Et me rendre en affl;onr d'autant phts agréable^ La bourse desliant, je mis pièce $faT table.
Et, guarissant kur mal du premier a|^>aieil.
Je fis dans un escu reluire k soleil.
De nuict dessus kur front la joye estînceknte Monstroit en son midy que Fâae estoit contente. Dèslorsponr meservir chacun setenoit prest, [c'est ! 3 Et mam»in»e&t t»vt bas : c L'honneste homme que
88 SATYRE Xi,
Toutes à qui mieux mieux s*efForçoîent de me piairc. L'on allume du feu, dont j'avois bien affaire. Je m'aproche, me sieds, et m'aidant au besoin, Ja tout apprivoisé je mangeois sur le poin, Quand au fiamber du feu, trois vieilles rechignées Vinrent à pas contez comme des airignées ; Chacune sur le cul au foyer s'accropit.
Et sembloient, se plaignant, marmoter par despit. L'une, comme un fantosme, affreusement hardie, Sembloit faire l'entrée en quelque tragédie, L'autre, une Egyptienne, en qui les rides font Contre-escarpes, rampards et fossez sur le front ; L'autre, qui de soy-mesme estoit diminutive, Ressembloit, transparente, une lanterne vive Dont quelque paticier amuse les enfans.
Où des oisons bridez, guenuches, elefans, [beste Chiens, chats, lièvres, renards, et mainte estrange Courent l'ui;e après l'autre : ainsi dedans sa teste Voyoit-on clairement au travers de ses os Ce dont sa fantasie animoit ses propos :
Le regret du passé, du présent la misère, La peur de l'advenir, et tout ce qu'elle espère Des biens que l'hypocondte en ses vapeurs promet, Quand l'humeur ou le vin luy barbouillent l'armet. L'une se plaint des reins, et l'autre d'un côtaire ; L'autre du mal de dents, et comme, en grand mys- Avec trois brins de sauge, une figue d'antan, [tère. Un va-fen si tu peux j un si tu peux va-fen, Escrit en peau d'oignon, entouroit sa maschoire : . Et toutes, pour garir, se reforçoient de boire.
Or j'ignore en quel champ d'honneur et de vertu Ou dessous quels drapeaux elles ont combatu ; Si c'estoit mal de sainct ou de fièvre-quartaine, Mais je sçay bien qu'il n'est soldat ny capitaine, Soit de gens de cheval ou soit de gens de pié,
Qui dans la Charité soit plus estropié.
Bien que maistre Denis, sçavant en la sculture,
Fist il avec son art quinaude la nature.
Ou comme Michel l'Ange eust il le diable au corps.
Si ne pourroit-il faire avec tous ses efforts
De ces trois corps tronquez une figure entière,
Manquant à cet effect, non l'art, mais la matière.
En tout elles n'avoiént seulement que deux yeux, Encores bien flétris, rouges et chassieux ; Que la moitié d'un nez, que quatre dents en bouche, Qui, durant qu'il fait vent, branlent sans qu'on les tou- Pourle reste, il estoit comme il plaisoit à Dieu, [che. En elles la santé n'avoit ny feu ny lieu , Et chacune à par-soy representoit l'idole.
Des fièvres, de la peste et de l'orde veroUe. ! A ce piteux spectacle, il faut dire le vray, J'eus une telle horreur que, tant que je vivray Je croiray qu'il n'est rien au monde qui garisse Un homme vicieux comme son propre vice.
Toute chose depuis me fut à contre-cœur ; Bien que d'un cabinet sortist un petit cœur.
Avec son chapperon, sa mine de poupée.
Disant : « J'ay si grand peur de ces hommes d'espée, Que si je n'eusse veu .qu'estiez un financier. Je me fusse plustost laissé crucifier Que de mettre le nez où je n'ay rien affaire. Jean, mon mary, Monsieur, il est apotiquaire. Sur tout, vive l'amour, et bran pour les sergens ! Ardez, voire, c'est-mon : je me congnois en gens. Vous estes, je voy bien, grand abbateur de quilles, Mais au reste honneste homme, et payez bien les filles. Cognoissez-vous?... mais non, je n'ose le nommer. Ma foy, c'est un brave homme, et bien digne d'aymcr. Usent tousjours si bon! Mais quoy ! vous l'iriezdire...)»
Cependant, de despit, il semble qu'on me tire
Par la queue un matou, qui m'escrit sur les reins. Des grifiês et des dents, mille alibis forains : Comme un singe fasché j*end7inapatenosiaœ; Derage jemai^grée etieJBknctlevostre, Et le noble vilain qui m'avait attrapé. [soupe ?
€ Mais, Monûeur, me dîst-«lle, cveas-voss poist Jevous prie,notexr]ieiire;et bien,que rousensessbble^ Estes-vous pas d'avis que nous couchions'ensembk ? > Moy, crotté jusqu'au cul et mouillé jiasqu'à Tos, Qui n'avois dans le lict besoin que de repos. Je faillis à me pendre, oyantqfKie ceste lice Elffrontément ainsi me presentcât la Hce.
On parle de dormir^ jy consens i regret.
La dame du logis me mène au lieu secret.
Allant, on m'entretient de Jeanne et de Macette ; Par le vray Dieu, que Jeanne estoit et ckire et neOse, Claire comme un bassin, nette comme un denier. Au reste, fors Mcmsieur, qae j'estais le premier. Pour elle, qu'elle estoit niepce de dane Avoye ; Qu'elle feroit pour moy de la fauœ momioye ; Qu'elle eust fermé sa porte à tout autre qu^ moy , Et qu'elle m'aymoit plus mille fois que le Roy. Estourdy de caquet, je feignais de la croire, [vair^ Nous montons, et, jnontans, d'un é^esf-mmct d'un Doucement en riant j'apointois nos procez.
La montée estoit tarte eit de Êiscbeux aocez; Tout branloit dessous nous jusquCau dernier estafe. D'eschelle en eschelon, ccmime un Hnot en cage. Il falloit sauteller, et des pieds s'approcher Ainsi comme une chèvre en grimpant un rocher. Après cent soubre-saixts nous vinsmes en la ch^srabre. Qui n'avoit pas le goust de miu&c, civette ou d'ambre^ La porte en estoit basse, et semblott un guichet. Qui n'avoit pour serrure autre engin qu'un cr©chct; Six douves de poinçon servoÂcnt d'aiz et de barre.
SATYRE XU ^I
Qui, bâillant, grimassoient d'une façon bizarre ; Et pour se reprouver.de mauvais entretien.
Chacune par grandeur se tenoit sur le sien , Et loin Tune de l'autre, en leur mine altérée, Monstroient leur^ncte vie estroite et retirée.
Or, comme il pleust au Ciel, en trois doubles pli^ Entrant je me heurté la caboche et le pié.
Dont je tombe en arrière, estourdi de ma cheute. Et du haut jusqu'au bas je fis la cullebutte. De la teste et du cul contant chaque degré.
Puis que Dieu levoulust, je prins le tant à gré. Aussi qu'au mesme temps, voyant cheoir ceste dame. Par je ne sçay qud trou je luy vis jusqu'à l'ame, Qui fist, en ce beau sault, m'esclatant comme un fou» Que je prins grand plaisir à me rçmpre le cou. Au bruit Macette vint : la chandelle on apporte. Car la nostre en tombant de frayeur estoit morte. Dieu sçait comme on la vit et derrière et devant. Le nez sur les carreaux et le fessier au vent; De quelle charité l'on soulagea sa peine.
Cependant de son long, sans poulz et sans haleine. Le museau vermoulu, le nez escarbouiUé, Le visage de poudre et de sang tout souillé.
Sa teste descouverte où l'on ne sçait que tondre. Et lors qu'on luy parloit qui ne pouvoit respondrc; Sans collet, sa^is béguin et sans autre a£&quet. Ses mules d'un costé, de l'autre son tocquet. En ce plaisant mal-heur je ne saurois vous dire S'il en falloit pleurer ou s'il en falloir rire. Après cest accident, trop long pour dire tout, A deux bras on la prend et la met-on debout.
Elle reprend courage, elle parle, elle crie, Et changeant en un rien sa douleur en finie, Dict à Jeanne, en mettant la main sur le roignon : « C'est, malheureuse, toy, qui n^e porte guignoia. »
gZ SATYRE XX.
A d'autres beaux discours la collère U porte. Tant que Macette peut elle la reconforte.
Cependant je la laisse et, la chandelle en main, Regrimpant Tescalier, je suis nion vieux dessein, l'entre dans ce beau lieu, plus digne de remarque Que le riche palais d'un superbe monarque.
Estant là, je fureté aux recoins plus cachez. Où le bon Dieu voulut que, pour mes vieux péchez. Je sceusse le despit dont l'âme est forcenée Lors que, trop curieuse ou trop endemenée, Raudant de tous costez et tournant haut et bas. Elle nous fait trouver ce qu'on ne cherche pas.
Or, en premier item, sous mes pieds je rencontre Un chaudron ebresché, la bourse d'une montre, Quatre boëtes d'unguents, une d'alun bruslé.
Deux gands despariez, un manchon tout pelé ; Trois £olles d'eau bleue, autrement d'eau seconde» La petite seringue, une esponge, une sonde, Du blanc, un peu de rouge, un chiffon de rabat, Un balet pour brusler en allant au sabat ; ,
Une vielle lanterne, un tabouret de paille Qui s'estoit sur trois pieds sauvé de la bataille ; Un barril défoncé, deux bouteilles sur eu , Qui disoient sans goulet : <r Nous avons trop vescu ; d Un petit, sac tout plein de poudre de mercure, Un vieux chapperon gras de mauvaise teinture, Et dedans un coffret qui s'ouvre àvecq' enhan , Je trouve des tizons du feu de la sainct Jean, Du sel, du pain bénit, de la feugère, un cierge, Trois dents de mort pliez en du parchemin vierge ; • Une chauve-souris, la carcasse d'un gay.
De la graisse de loup et du beurre de may.
Sur ce point, Jeanne arrive, et faisant la doucette : € gui vit céans, ma foy, n'a pas besongne faite ; Tousjours à nouveau mal nous vient nouveau soucy ;
SATYRB XI. (^3
Je ne sçay, quant à^oy, quel logis c'est icy : Il n*est, par le vray Dieu, jour ouvrier ny feste Que ces carongnes-là ne me rompent la teste.
Bien, bien, je m'en iray sitost qu'il sera jour. On trouve dans Paris d'autres maisons d'amour. >
Je suis là cependant, comme un que l'on nazarde. Je demande que c'est ? « Hé ! n'y prenez pas garde. Ce me respondit-elle ; on n'auroit jamais fait. Mais bran, bran, j'ay laissé là-bas mon attifet. Tousjours après soupper ceste vilaine crie.
Monsieur, n'est-il pas temps ? couchons-nous, je vous
Cependant elle met sur la table les dras [prie. » Qu'en bouchons tortillez elle avait sous les bras. Elle approche du lict, fait d'une estrange sorte : Sur deux tréteaux boiteux se couchoit une porte. Où le lict reposoit, aussi noir qu'un souillon. Un garderobe gras servoit de pavillon ; De couverte un rideau qui, fuyant (vert et jaune) Les deux extremitez, estoit trop court d'une aune.
Ayant considéré le tout de point en point.
Je fis vœu ceste nuict de ne. me coucher point. Et de dormir sur pieds comme un coq sur la perche. Mais Jeanne tout en rut s'aproche et me recherche D'amour, ou d'amitié, duquel qu'il vous plaira. Et moy : oc Maudit soit-il, m'amour, qui le fera. j> Polyenne pour lors me vint en la pensée,
gui sceut que vaut la femme en amour offensée, ors que, par impuissance ou par mespris, la nuict. On fausse, compagnie ou qu'on manque au desduict. C'est pourquoy j'eus grand peur qu'on me troussast
en malle, Qu'on me fouetast, pour voir si j'avois point la galle, Qu'on me crachas t au nez, qu'en perche on me le mist^ Et que l'on me berçast si fort qu'on m'endormist. Ou me baillant du Jran, Jeanne vous nmercù.
Qu'on me tabourinast le cul d'une vessie.
Cela fut bien à craindre, et si je Tévité, Ce fut plus par bon-heur que par dextérité.
Jeanne non moins que Circe entre ses dent s murmure. Sinon tant de Vengeance, au moins autant d'injure.
OrppuT flatter enfin son malheur et le mien.
Je dis : c Quand je fais mal, c'est quand je paye bien;> Et faisait révérence à ma bonne fortune.
En la remerciant je le contai pour une.
Jeanne, rongeant son frein, de mine s'apaisa, Et, prenant mon argent, en riant me baisa :
€ Non, pour ce que j'en dis, je n'en parle pas, voire. Mon maistre, pensez- vous? J'entends bien le grimoire ; Vous estes honneste homme et sçavez l'entre-gcht. Mais, Monsieur, croyez-vous que ce soit pour l'argent? J'en fais autant d'estat comme de chenevottes. Non, ma foy ; j'ai encor un demy-ceint, deux cottes. Une robe de serge, un chaperon, deux bas.
Trois chemises de lin, six mouchoirs, deux rabats. Et ma chambre garnie auprès de Sainct-Eustache. Pourtant, je ne veux pas que mon mary le sçache.»
Disant cecy, tousjours son lict elle brassoit. Et les linceuls trop cours par les pieds tirassoit. Et fist à la fin tant , par sa façon adroite, Qu'elle les fist venir à moitié de la coite. [fleurs. Dieu sçait quels lacs d'amour, quels chifires, quelles De quels compartimens et combien de couleurs, Relevoient leur maintien et leur blancheur naïfve. Blanchie en un sivé, non dans une lessive. [vous.
Comme son lict est faict, «Que ne vous couchez- Monsieur? N'est-il pas temps?» Etmoy de filer dous. Sur ce point, elle vient, me prend et me détache. Et le pourpoint du dos par force elle m'arrache. Comme si nostre jeu fust au Roi despouiîlé.
l'y résiste pourtant, et d'esprit embrouillé.
Comme par compliment je trenchois de Thonneste, N*7 pouvant rien gaigner, je me gratte la teste. A la fin je pris cœur, resalu d'endurer Ce qui pouvait venir sans me dese^erer.
Qui fait une foUie, il la doit faire entière ; Je détache un soulier, je m^oste une jartiere. Froidement toutesfois, et semble en ce coucher. Un enfant qu'un pédant contraint se détacher, Que la peur tout ensemble esperonne et retarde : A chacune esguiUette il se fasche, et regarde. Les yeux couvers de pleurs, le visage d'ennuy. Si la grâce du Ciel ne. descend point sur luy.
L'on heurte sur ce point, Catherine on appelle, Jeanne, pour ne respondre, esteignit la chandelle. Personne ne dit mot. L'on refrappe plus fort. Et faisoit-on du bruit pour réveiller un mort. A chaque coup de pied toute la maison tremble, Et semble que le feste à la cave s'assemble.
cBagasse, ouvriras- tu? C'est cestuy-ci, c'est-mon.» Jeanne,ce temps-pendant,mefaisoit un sermon, [face? «Que diable aussi, pourquoy ? que voulez-vous qu'<m Que ne vous couchwz-vous ?» Ces gens, de la menace Venant à la prière, essayoient tout moyen.
Ore ilz parlent soldat, et ores citoyen.
Us contre-font le guet, et de voix magistrale ! € Ouvrez, de par le roy.» Au diabk un qui dévale. Un chacun sans parler se tient clos et couvert, [vert. Or, comme à coups de pieds Fhuis s'estoît presque ou- Tout de bon le guet vint. La quenaille fait gillc. Et moy, qui jusques là demeurois imnlbbile.
Attentat estonné le succez de l'assaut.
Ce pensé-je: « Il est temps que je gaigne le haut. Et, troussant mon paquet, de sauver ma personne.» Je me veux r'habiller, je cherche, je tastonne. Plus estourdy de peur que n'est on hanneton.
Mais quoy ? plus on se haste et moins avance t^on. Tout comme par despit se- trouvoit sous ma pâte : Au lieu de mon chapeau je prends une savate ; Pour mon pourpoint ses bas, pour mes bas son collet ; Pour mes gands ses souliers, pour les miens un ballet. Il sembloit que le diable eust fait ce tripotage. Or Jeanne me disoit, pour me donner courage : «Si mon compère Pierre est de garde auj ourd'huy, Non,ne vous faschez point,vous n'aurez point d'ennuy.» Cependant sansdelay messieurs frapent en maistre. On crie patience ; on ouvre la fenestre.
Or, sans plus m'amuser après le contenu.
Je descens doucement, pied chaussé, Pautre nu ; Et me tapis d'aguet derrière une muraille.
On ouvre, et brusquement entra ceste quenaille. En humeur de nous faire un assez mauvais toiir. Et moy, qui ne leur dy ny^ bon soir ny bon jour. Les voyant tous passez, je me sentis alaigre ; Lors, dispos du talon, je vais comme un chat maigre. J'enfile la venelle, et tout léger d'effroy.
Je cours un fort long temps sans voir derrière moy. Jusqu'à tant que, trouvant du mortier, de la terre, Dubois,desestançons, maints plâtras, mainte pierre. Je me sentis plustost au mortier embourbé Que je ne m'aperceus que je fusse tombé.
On ne peut éviter ce que le ciel ordonne.
Mon ame cependant de colère frissonne.
Et prenant, s'elle eust peu, le destin à party. De despit à son nez elle l'eust dementy.
Et m'asseure ^'il eust réparé mon dommage.
Comme je fus sus pieds, enduit comme une image. J'entendis qu'on parloit, et, marchant à grands pas. Qu'on disoit : € Hastons-nous, je l'ai laissé fort bas.» Je m'approche, je voy, désireux de cognoistre : cÂu lieu- d'un médecin 11 lui faudroit un prestre,
Dist l'autre, puisqu'il est si proche de sa fin. —Comment, dict le valet, estes vous médecin ? Monsieur, pardonnez moy : le curé je demande. » Il s'encourt, et disant : «A Dieu me recommande,» Il laisse là Monsieur, fasché d'estre déceu.
Or comme, allant tousjours, de près je Taperceu, Je cogneu que c'estoit nostre amy ; je l'aprochc : Il me regarde au nez, et, riant, me reproche Sans flambeau, l'heure indue, et de près me voyant, Fangeux comme un'pourceau, le visage elFroyant, Le manteau sous le bras, la façon assoupie :
« Estes-vous travaillé de la licantropie ? »
Dist-il en me prenant pour me tas ter le pous. « Et vous, di-je, Monsieur, quelle fièvre avez vous : Vous qui tranchez du sage, ainsi parmi la rue ! Faites vous sus un pied toute la nuict la grue ? » Il voulut me conter comme on l'avoit pipé, Qu'un valet, du sonmieil ou de vin occupé.
Sous couleur d'aller voir une femme malade, L'avoit galentement payé d'une cassade.
Il nous faisoit bon voir tous deux bien estonnez» Avant jour» par la rue avecq' un pied de nez ; Luy, pour s'estre levé espérant deux pistoles. Et moy, tout las d'avoir receu tant de bricolles. Il se met en discours, je le laisse en riant, Aussi que je voyois aux rives d'Oriant Que l'aurore, s'omant de sa£Fran et de roses, Se faisant voir à tous, faisoit voir toutes choses,. Ne voulant, pour mourir, qu'une telle beauté Me vit en se levant si sale et si croté.
Elle qui ne m'a veu qu'en mes habits de feste. Je cours à mon logis, je heurte, je tempeste. Et croyez à fraper que je n'estois perclus.
On m'ouvre, et mon valet ne me recognoist plus. <r Monsieur n'est pas ici; que diable ! à si bonne heure ! Régnier* 7
98 SATYltB XI.
Vous frappez comme im sonrcL 2^ Quelqtie temps je Je le vois» il me voit» et demande» estonné» [demeure^ Si le moine bonmi m'avoit point promené.
cDieu ! comme estes vous fait? > Il va : moi de le suivre Et me parle en riant comme si je fusse yvre ; Il m'aUume du feu» dans mon lict je me mets»
Avec vcen» si je puis» de n'y tomber januds»
Ayant âmes despens appris ceste sentence :
Qui gay f^t une erreur» la b<nt à repentence ; Et que quand on se frotte avecq' les courtisans» Les branles de sortie en sont fort desplaisans. Plus on pénètre en eux» plus on sent le remugle» Et qui» troublé d'ardeur, entxe au bordel aveugle» Quand il en sort il a plus d'yeux» et plus aigus. Que Lyncé l'Argonaute ou le jaloux Argus.
8ATYRS XII, 99
A MONSIEUR FREMINET
V«/N dit que le grand peintre, ayant fait un ouvrage. Des jugements d'autruy tiroit cest avantage Que selon qu'il jugeoit qu'ils estoient vrais ou faux. Docile à son profit, refonnoit ses defaux.
Or c'estoit du bon temps que la hayne et l'envie Par crimes supposez n'attentoicnt à la vie ; Que le vray du propos estoit cousin germain, £t qu'un chacun parloit le cœur dedans la main.
Mais que serviroit-il maintenant de prétendre 'S'amander par ceux-là qui nous viennent reprendre. Si selon l'interest tout le monde discourt.
Et si la vérité n'est plus femme de Court ; S'il n'est boti courtisan, tant frisé peut-il estre. S'il a bon apetit, qu'il ne jure à son maistre Dès la pointe du jour qu'il est midy sonné.
Et qu'au logis du Roy tout le monde a disné ? Estrange ei&onterie en 8Î peu d'importance !
Mais de ce coscér-là je leur donrois quittance. S'ils voialoient s'obliger d'espargner leurs amis Où, par raison d'estat, il leur est bien permis.
Cecy pourroit suffire à refroidir ime ame Qm n'ose rien tenter pour la crainte du blaame^ A qui la peur de perdxe enterre le talent.
Non pas moy, qui me rj d'un esprit nonchalent Qui, pour ne faillir point, retarde de bien faire. C'est pourquoi maintenant je m'expose au vulgaire.
lOO SATYRE Xir.
Et me donne pour butte aux jugements divers.
Qu'un chacun taille, rongne et glose sur mes vers : Qu'un resveur insolent d'ignorance m'acuse, Que" je ne suis pas net, que trop simple est ma Muse, Que j'ai l'humeur bizarre, inesgal le cerveau, Et, s'il luy plaist encor', qu'il me relie en veau.
Avant qu'aller si viste, au moins je le suplie Sçavoir que le bon vin ne peut estre sans lie ; Qu'il n'est rien de parfait en ce monde aujourd'huy ; Qu'homme, je suis suject à faillir comme luy ; Et qu'au surplus, pour moy qu'il se face parois trc Aussi vray que pour luy je m'efforce de l'estre.
Mais sçais-tu, Freminet, ceux qui me blasmeront ? Ceux qui dedans mes vers leurs vices trouveront ; A qui l'ambition la nuict tire l'oreille ; De qui l'esprit avare en repos ne sommeille, Tousjours s'alambiquant après nouveaux partis; Qui pour Dieu ny pourloy n'ont que leurs appetis; Qui rodent toute nuict troublez de jalousie; A qui l'amour lascif règle la fantasie; Qui préfèrent, vilains, le profit à l'honneur; Qui par fraude ont ravy les terres d'un mineur.
Telles sortes de gens vont après les poètes Comme après les hiboux vont criant les chuettés. Leurs femmes vous diront : « Fuyez ce mesdisant : Fâcheuse est son humeur, son parler est cuisant. Quoy, Monsieur, n'est-ce pas cest homme à la satyre. Qui perdroit son amyplustost qu'un mot pour rire ? Il emporte la pièce ; d et c'est là, de par-Dieu, (Ayant peur que ce soit celle-là du milieu) Où le soulier les blesse ; autrement je n'estime Qu'aucune eust volonté de mVccuser de crime.
Car pour elles, depuis qu'elles viennent au point. Elles ne voudroient pas que l'on ne le sceust point. Un grand contentement mal-aisément se celle.
SATYRE XÏI. loi
Puis c'est des amoureux la règle universelle.
De déférer si fort à leur affection,
Qu'ils estiment honneur leur folle passion.
Et quant est de Thonneur de leuis maris, je pense Qu'aucune à bon escient n'en prendroit la deffence, Sçachant bien qu'on n'est pas tenu, par charité, De leur donner un bien qu'elles leur ont osté.
Voilà le grand mercy que j'auray de mes peines. C'est le cours du marché des affaires humaines, Qu'encores qu'un chacun vaille icy ba's son pris, Le plus cher toutesfois est souvent à mespris.
Or, amy, ce n'est point une humeur de médire Qui m'ait fait rechercher ceste façon d'escrire : Mais mon père m'apprit que des enseigncmcns Les humains aprentifs formoient leurs jugemens ; Que l'exemple d'autruy doibt rendre l'homme sage : Et, guettant à propos Jes fautes au passage.
Me disoit : « Considère où cest homme est rcduict Par son ambition. Cest autre toute nuict Boit avec des putains, engage son domaine.
L'autre sans travailler tout le jour se promeine. Pierre le bon enfant aux dez a tout perdu.
Ces jours le bien de Jean par décret fut vendu. Claude ayme sa voisine, et tout son bien luy donne, t) Ainsi me mettant l'oeil sur chacune personne Qui valloit quelque chose ou qui ne valloit rien , M'apprenoit doucement et le mal et le bien ; Afin que, fuyant l'un, l'autre je recherchasse, Et qu'aux despens d'autruy sage je m'enseignasrc,
Sçais-tu si ces propos me sçeurent esmouvoir. Et contenir mon ame en un juste devoir ?
S'ils me firent penser à ce que l'on doit suivre Pour bien et justement en ce bas monde vivre ?
Ainsi que d'un voisin le trespas survenu Fait résoudre un malade en son lict détenu
tôt SATYRE XII«
A prendre xnalgré luy tout ce qu'on luy ordonne. Qui, pour ne mourir point, de. crainte se pardonna De mcsme les esprits débonnaires et doux Se façonnent prudens par Texcmpl-c des toux.
Et le blasme d'autruy leur &it ces bons ofûces, Qu'il leur aprcnd qiie c'est de vertus et de vices.
Or, quoy que j'ayc fait, si m'en sont-ils restez. Qui me pourroient par l'âge à la fin estre ostez. Ou bien de mes amis avec la remonstrance.
Ou de mon Ixm démon suivant l'intelligence»
Car, quoj qu'on puisse faire, estant homme, on ne peut Ny vivre comme on doit ny vivre comme on veut. En la terre icy bas il n'habite point d'anges : Or les mioins vicieux méritent des louanges.
Qui, sans prendre l'autruy, vivent en bon chrestîen. Et sont ceux qu'on peut dire et sainctset gens de bien.
Quand je suis à par moy, souvent je m'estudie (Tant que faire se peut) après la maladie Dont chacun est blessé : je pense à mon devoir, J'ouvre les yeux de l'âme, et m'efforce de voir • Au travers d'un chacun ; de l'esprit je m'escrime. Puis dessus le papier mes caprices je rime Dedans une satyre, où, d'un œil doux-amer.
Tout le monde s'y voit et ne s'y sent nommer.
Voyla l'un des péchez où mon âme est encline. On dit que pardonner est une œuvre divine.
Celuy m'obligera qui voudra m'excuser; A son goust toutesfbis chacun en peut user» , Quant à ceux du mestier, ils ont dequoy s'ébatre : Sans aller ssor le pré nous noua pouvons combatre. Nous monatrant seulement de la plume ennemis. En ce cas là, du Roy les duels sont permis; Et faudra que bien forte ils facent la partie. Si les plus fins d'entr'eux s'en vont sans repartie.
Mais c'est un aatvriquc, il k faut laisser là.
Pour moi j'en suis d'avis^ et cognois à cela Qu'ils ont un bon esprit. Corsaires à corsaires. L'un l'autre s'attaquant, ne font pas leurs aFaircs.
FIN