MA CETTE
SATYRE Xlli
L>A fameuse Macette, à la cour si connue^ Qui s'est aux lieux d'honneur en crédit maintenue. Et qui depuis dix ans jusqu'en ses derniers jours A soustenu le prix en l'escrime d'amours.
Lasse en fin de servir au peuple de quintaine. N'estant passe-volant, soldat ny capitaine.
Depuis les plus chetifs jusques aux plus fendans. Qu'elle n'ait desconfit et mis dessus les dents ; Lasse, di-je, et non soûle, en fin s'est retirée Et n'a plus autre objet que la voûte etherée. Elle qui n'eust, avant que plorer son delict. Autre ciel pour objet que le ciel de son lict A changé de courage, et, confitte en détresse, ' Imite avec ses pleurs la saincte pécheresse ; Doûnant des sainctes loix à son affection.
Elle a mis son amour à la dévotion.
Sans art elle s'habille, et, simple en contenance. Son teint mortifié presche la continence.
Clergesse, elle fait jà la leçon aux prescheurs : Elle lit sainct Bernard, la Guide des Pécheurs, Les Méditations de la mère Thérèse, Sçait que c'est qu'hypostase avecque synderese j Jour et nuict elle va de convent en convent, Visite les saincts lieux; se confesse souvent, A des cas reservez grandes intelligences, Sçait du nom de Jésus toutes les Indulgences,
Que valent chapelets, grains bénits enfilez, • Et Poidrc du cordon des pères Recollez.
Loin du monde elle fait sa demeure et son gistc; Son œil tout pénitent ne pleure qu'eau benistc ; En fin c'est un exemple, en ce siècle tortu, D'amour, de charité, d'honneur et de vertu.
Fout béate par tout le peuple la renomme, Et la Gazette mesme a des-jà dit à Rome, La voyant aymer Dieu et la chair maistriser, Qu'on n'attend que sa mort pour la canoniser. Moy mesme, qui ne croy de léger aux merveilles. Qui reproche souvent mes yeux et mes oreilles, La voyant si changée en un temps si subit.
Je creu qu'elle l'estoit d'ame comme d'habit; Que Dieu la retiroit d'une faute si grande.
Et disois à par moy : mal vit qui ne s'amende. Ja dès-jà tout dévot, contrit et pénitent, J'estois, à son exemple, esmeu d'en faire autant : Quand, par arrest du Ciel, qui hait l'hypocrisie. Au logis d'une fille où j'ay ma fantasie Ceste vieille chouette, à pas lents et posez, La parole modeste et les yeux composez.
Entra par révérence, et resserrant la bouche. Timide en son respect, sembloit saincte Nitouchc ; D'un ^ve Maria luy donnant le bon-jour.
Et de propos communs, bien esloignez d'amour, Entretenoit la belle en qui j'ay la pensée D'un doux imaginer si doucement blessée, Qu'aymans et bien aymez, en nos doux passe- temps. Nous rendons en amour jaloux les pluscontans. Enfin, comme en caquet ce vieux sexe fourmille. De propos en propos et de fil en esguille Se laissant emporter au flus de ses discoufs. Je penséqu'il falloit que le mal eust son cours. Feignant de m'en aller, d'aguetje me recule
W6 SATYRE XI lU
Pour voir à quelle fia tendoit son préambule , Moy qui, voyant son port si plein de saincteté. Pour mourir d'aucun mal ne me feusse double.
Enfin, me tapissant au recoin d'une porte, J'entendy son propos, qui fut de ceste sorte :
« Ma fille. Dieu voua garde et vous vueille benîr j Si je vous veux du mal, qu'il me puisse advenir ; Qu'eussiez vous tout le bien dont le ciel vous est chî- L'ayant, jen'en scroyplus pauvre ny plus riche : [che ! Car, n'estant plus du monde, au bien je ne pretens, Ou bien, si j'en désire, en l'autre je l'attens ; D'autre chose icy bas le bon Dieu je ne prie. A propos, sçavez vous? On dit qu'on vous marie. Je sçay bien vostre cas : un homme grand, adroit, Riche, et Dieu sçàit s'il a tout ce qu'il vous faudroit. Il vous ayme si fort ! aussi pourquoy, ma fille. Ne vous aimeroit-il ? vous estes si gentille, Si mignonne et si belle, et d'un regard si doux, Que la beauté plus grande est laide auprès de vouSi Mais tout ne respond pas au traict de ce visage Plus vermeil qu'une rose et plus beau qu'un rivage. Vous devriez, estant belle, avoir de beaux habits, Ësclater de satin, de perles, de rubis.
Le grand regret que j'ay ! non pas, à Dieu ne plaise, Que j'en ay' devons voir belle et bien à vostre aise : . Mais,pourmoy,je voudroy que vous eussiez au moins Ce qui peut en amour satisfaire à vos soins ; Que cecy fiist de soye et non pas d'estamine. Ma foy, les beaux habits servent bien à la mine. On a beau s'ageancer et faire les doux yeux.
Quand on est bien paré on en est tousjburs mieux : Mais, sans avoir du bien, que sert la renommée ? C'est une vanité confusément semée Dans l'esprit des humains, un mal d'opinion.
Un fau:i germe avorté dans nostre affection.
SATYRE XHI. 107
Ces vieux contes d'honneur dont on repaiit les dames Ne sont que des appas pour les débiles âmes.
Qui, sans choix de raison, ont le cerveau perclus. L'honneur est un vieux sainct que l'on ne chomme Il ne sert plus de rien, sinon d'un peu d'excuse, [plus. Et de sot entretien pçur ceux là qu'on amuse, Ou d'honnesté refus quand on ne veut aymer.
Il est bon en discours pour se faire estimer : Mais, au fonds, c'est abus, sans excepter personne. La sage le sçait vendre où la sotte le don^e.
€ Ma fille, c'est par là qu'il vous en faut avoir. Nos biens, comme nos maux, sont en nostre pouvoir. Fille qui sçait son monde a saison oportune.
Chacun est artisan de sa bonne fortune.
Le mal-heur, par conduite, au bon-heur cédera, Aydez-vous seulement, et Dieu vous aydera.
Combien, pour avoir mis leur honneur en séquestre. Ont elles en velouxs. eschangé kur lîmcstse, Etdans les plus hauts'rangs eslevé kiurs maria ? Ma fille, c'est ainsi que l'on vit à Paris ; Et, la vefve aussi bien comme la mariée.
Celle est chaste, sans plus, qui n'en est point priée; Toutes au fait d'amour se chaussent en un poincr. Et Jeanne, que tu vois, dont on ne parle point. Qui fait si doucement la simple et la discrète. Elle n'est pas plus sage, ains elle est plus secrète. Elle a plus de respect, non moins de pasâlon. Et cache ses amours sous sa discrétion.
M07 mesme, croîjriez-voas, poua? estre plus âgée, Que ma part, comme on dit, ea fuât desja mangée ? Non, ma foy: je me sentset dedaiu et dehors, Et mon bas peut encor user deux om trois corps. Mais chasque âge a son temps, Selon le drap la robe. Ce qu'un temps cm a trop, en l'antre (m le desrobe. Estant jeune, j'ay sceu bien user des plaisirs : ,
Ores j'ay d*autres soins en semblal?les désirs.
Je veux passer mon temps et couvrir le mystère.
On trouve bien la cour dedans un monastère.
Et après maint essay en fin j'ay reconnu
Qu'un homme comme un autre est un moine tout nu.
Puis, outre le sainct vœu qui sert de couverture.
Ils sont trop obligez au secret, de nature.
Et sçavent, plus discrets, apporter en aymant
Avecque moins d'esclat plus de contentement.
C'est pourquoy, desguisant les bouillons de mon ame,
D'un long habit de cendre envelopant ma flame.
Je cache mon dessein, aux plaisirs adonné.
Le péché que l'on cache est demi pardonné.
La faute seuUement ne gist en la defFence :
Le scandale et l'opprobre est cause de l'ofFence;
Pourveu qu'on ne le sçache, il n'importe comment:
Qui peut dire que non ne pèche nullement.
Puis, la bonté du ciel nos offences surpasse :
Pourveu qu'on se confesse, on a tousjours sa grâce.
Il donne quelque chose à nostrc passion.
Et qui, jeune, n'a pas grande dévotion,
Il /aut que, pour le monde, à la feindre il s'exerce.
C'est entre les dévots un estrange "commerce.
Un trafic par lequel, au joly temps qui court.
Toute affaire fascheuse est facile à la Cour.
Je sçay bien que vostre âge encore jeune et tendre
Ne peut ainsi que moy ces mystères comprendre :
Mais vous devriez, ma fille, en l'âge où je vous voy,
Estre riche, contente, avoir fort bien dequoy ;
Et, pompeuse en habits, fine, accorte et rusée.
Reluire de joyaux ainsi qu'une espousée.
Il faut faire vertu de la nécessité.
Qui sçait vivre icy bas n'a jamais pauvreté.
Puis qu'elle vous deffend des dorures l'usage.
Il faut que les brillants soient en vostre visage ;
Que vostre bonite grâce en acquière pour vous. Se voir du bien, ma fille, il n*est rien de si doux. S'enrichir de bonne heure est une. grand' sagesse. Tout chemin d'acquérir se ferme à la vieillesse, A qui ne reste rien, avec la pauvreté.
Qu'un regret espineux d'avoir jadis esté.
Où, lors qu'on a du bien, il n'est si décrépite Qui ne trouve (en donnant) couvercle à sa marmite. Non, non, faites l'amour, et vendez aux amans Vos accueils, vos baisers et vos embrassemens. C'est gloire, et non pas honte, en ceste douce peine. Des acquests de son lict accroistre son domaine. Vendez ces doux regards, ces attraicts, ces apas : Vous mesme vendez vous, mais ne vous livrez pas. Conservez vous l'esprit, gardez vostre franchise ; Prenez tout, s'il se peut : ne soyez jamais prise. Celle qui par amour s'engage en ces mal-heurs. Pour un petit plaisir a cent mille douleurs.
Puis, un homme au desduit ne vous peut satisfaire ; Et quand, plus vigoureux, il le pourroit bien faire , Il faut tondre sur tout, et changer à l'instant. L'envie en est bien moindre, et le gain plus contant. Sur tdlit soyez de vous la maistresse et la dame. Faites, s'il est possible, un miroir de vostre ame. Qui reçoit tous objects, et tout contant les pert : Fuyez ce qui vous nuist, aymez ce qui vous sert. Faites profit de tout, et mesme de vos pertes ; A prendre sagement ayez les mains ouvertes ; Ne faites, s'il se peut, jamais présent ny don, Si ce n'est d'un chabot pour avoir un gardon. Par fois on peut donner pour les galands attraire. A ces petits presens je ne suis pas contraire, Pourveu que ce ne soit que pour les amorcer.
Les fines, en donnant, se doivent effiarcer A faire que l'esprit et que la gentillesse
IIO SATYRI XIII.
Face estimer les dons, et non pas la richesse. Pour vous, estimez plus qui plus vous donnera. Vous gouvernant ainsi^ Dieu vous assistera.
An reste, n'espargnez ny Gaultier ny Garguille. QvLÏ se trouvera pn«, je vous pri' qu'on l'estrille. 11 n'est que d'en avoir : le bien est tousjours bien. Et ne vous doit chaloir ny de qui, ny combien. Prenez à toutes mains, ma fille,, et vous souvienne. Que le gain a bon gonst, de quelque endroit qu'il Estimez vos amans selon le revenu : [vienne.
Qui donnera le plus qu'il soit le mieux venu. Laissez la mine à part, prenez garde à la somme! Riche vilain vaut mieux que pauvre gentil-homme. Je ne juge, pour moy, les gens sur ce qu'ils sont. Mais selon le profit et le bien qu'ils me font. Quand l'argent est meslé, l'on ne peut reconnoistre Celuy du serviteur d'avec cduy du maistre.
L'argent d'un cordon«bleu n'est pas d'autre façon Que celui d'un fripier ou d'un aide à maçon.
Que le plus et le moins y mette différence.
Et tienne seuUement la partie en souiFraxkce, Que vous restablirez du jour au lendemain ; Et tousjours retenez le bon bout à la main.
De crainte que le temps ne dcstruise l'afi^aire. Il faut suivre de près le bien que l'on diffère. Et ne le différer qu'entant que l'on le peut. Ou se puisse aisément restablir quand on veut. Tous ces beaux suffisans dont la couï est semée Ne sont que triacleurs et vendeurs de fumée.
Ils sont beaux, bien peignez, belle barbe au menton: Mais quand il faut payer, att dismtre le teston ! Et faisant des mourans et de l'aine saisie.
Ils croyent qu'on leur doit pour rien la courtoisie.[munj Maisc'estpour leurbeaunez ! Lepuits«n'est pas com- Si j'en a vois un cent, ils n'en auroient pas un.
VATYR2 XIII. III
Et es po6te croté, açwc sa mine amt^^ Vous diriez à le voir que c^st un sccrctatire. Il va mélanclioHqiie et les yeux abaissez.
Comme un sire qui plaint ses parens trespassez. [très. Mais Dieu sçait, c'est un komme snssi bien que les au- Jamais on ne luy volt «nx mains des patenostres. Il hante en mauvais Beux : gardez-vous de cela ; Non, si j'estoy de vous, je le planteroy là.
Et bien, il parle livre, à a le mot pour rire : Mais au reste, après tout, c'est un homme à satyre. Vous croiriez à le voir qu'il vous deust adorer : Gardez, il ne faut rien pour vous des-honorcr. Ces hommes mesdisans ont le feu sous la lèvre; Es sont mateïneurs, prompts à prendre la chèvre. Et tournent leurs humeurs en bizarres façons ; Fuis ils ne donnent rien si ce n'est des chansons. Mais, non, ma fille, non : qui veut vivre à son aise. Il ne faut simplement un amy qui vous plaise. Mais qui puisse au plaisir joindre l'utilité. En amour, autrement, c'est imbecilité.
Qui le fait à crédit n'a pas grande resource : On y fait des amis, mais peu d'argent en bourse. Prenez moy ces abbez, ces fils de financiers Dont depuis cinquante ans les pères usuriers, Volans à toutes mains, ont mis en leur famifle Plus d'argent que le roy n'en a dans la Bastille. C'est là que vostre main peut faire de beaux coups. Je sçay de ces gens là qui languissent pour vous : Car estant ainsi jeune, en vos beautez parfaites. Vous ne pouvez sçavoir tous les coups que vous faites ; Et les traits de vos yeux, haut et bas eslancez. Belle, ne voyent pas toub ceax que vous blessez. Tel s'en vient plaindre à moy qui n'ose le vous dire. Et tel vous rit de jour qui toute nuict souspire Et se plaint de son mal, d'autant plus véhément^
Que VOS yeux sans dessein le font innocemment. £n amour l'innocence est un sçavaht mistère, Pourveu que ce ne soit une innocence austère, Mais qui sçache par art, donnant vie et trespas. Feindre avecques douceur qu'elle ne le fait pas. 11 faut aider ainsi la beauté naturelle; L'innocence autrement est vertu criminelle :
Avec elle il nous faut et blesser et garir.
Et parmy les plaisirs faire vîvie et mourir.
Formez vous des desseins dignes de vos mérites : Toutes basses amours sont pour vous trop petites. Ayez dessein aux dieux : pour de moindres beautez Ils ont laissé jadis les cieux des-habitez. i»
Durant tous ces discours. Dieu sçait Timpatience ! Mais comme elle a tousjours Toeil à la deffiance. Tournant deçà, delà, vers la porte où j'estois. Elle vist en sursaut comme je Tescoutois.
Elle trousse bagage, et faisant k gentille :
c Je vous verray demain ; à Dieu, bon soir, ma fille. — Ha vieille, dy-je lors, qu'en mon cœur je maudis. Est-ce là le chemin pour gaigner paradis ?
Dieu te doint pour guerdon de tes œuvres si sainctes Que soient avant ta mort tes prunelles esteintes. Ta maison descouverte et sans feu tout Thyver, Avecque tes voisins jour et nuict estriver , Et traîner sans confort, triste et désespérée. Une pauvre vieillesse, et tousjours altérée. >