P^IN
SATYRE XIV. Il3
J 'at pris cent et cent fois la lanterne en la main, Cherchant en plein midy, parmy le genre humain. Un homme qui fust homme et de faict et de mine. Et qui peust des vertus passer par l'estamine. Il n'est coing et recoing que je n'aye tenté Depuis que la nature icy bas m'a planté :
Mais tant plus je me lime et plus je me rabote, Je croy qu'à mon avis tout le monde radote, Qu'il a la teste vuide et sans dessus dessous. Ou qu'il faut qu'au rebours je sois l'un des plus fous.
C'est de notre fqjie un plaisant stra.tagesme. Se flattant de juger les autres par soy-mesme.
Ceux qui pour voyager s'embarquent dessus l'eau Voyent aller la terre, et non pas leur vaisseau : Peut-estre ainsi trompé que faussement je juge ; . Toutesfois, si les fous ont leur sens pour refuge. Je ne suis pas tenu de croire aux yeux d'autruy : Puis j'en sçay pour le moins autant ou plus que luy
Voylàfort bien parlé, si l'on me vouloit croire. Sotte présomption, vous m'enyvrez sans boire !
Mais après, en cherchant, avoir autant couru Qu'aux Avans de Noël fait le Moyne Bourru, Pour retrouver un homme envers qui la satyre Sans flater ne trouvast que mordre et que redire. Qui sçeust d'un chois prudent toute chose éplucher, M% foy, si ce n'est vous, je n'en veux plus chercher. Or ce n'est point pour estre eslevé de fortune : Régnier. 8
Aux sages comme aux fous c'est chose assez commune; Elle avance un chacun sans raison et sans chois : Les foux sont aux echets les plus proches des rois.
Aussi mon jugement sur cela ne se fonde:
Au compas des grandeurs je ne juge le monde ; L'esclat de ces clinquans ne m'esblouit les yeux* Pour être dans le Ciel je n'estime les Dieux, Mais pour s'y maintenir et gouverner de sorte Que ce tout en devoir règlement se comporte.
Et que leur providence également conduit Tout ce que le soleil en la terre produit.
Des hommes tout ainsi je ne puis recognoistre Les grans, mais bien ceux-là qui méritent de l'estre. Et de qui le mérite, indomtable en vertu.
Force les accidens et n'est point abatu.
Non plus que de farceurs je n'en puis faire conte ; Ainsi que l'un descend, on voit que l'autre monte. Selon ou plus ou moins que dure le roollet.
Et l'habit faict sans plus le maistre ou le villet. De mesme est de ces gens dont la grandeur se joue: Aujourd'huy gros, enflez, sur le haut de la roue. Ils font un personnage, et demain, renversez. Chacun les met au rang des péchez effacez, La faveur est bizarre, à traitter indocile.
Sans arrest, inconstante et d'humeur difficile ; Avecq' discrétion il la faut caresser ; L'un la perd bien souvent pour la trop embrasser. Ou pour s'y fier trop, l'autre par -insolence. Ou pour avoir trop peu ou trop de violence.
Ou pour se la promettre ou se la desnier :
Enfin c'est un caprice estrange à manier.
Son amour est fragile cf, se rompt comme verre. Et faict aux plus matois donner du nez en terre.
Pour moy, je n'ay point vcu, parmy tant d'avanccas. Soit de ces temsicy, soit des sied es passez.
Homme que la fortune ayt tasché d'introduire. Qui durant le bon vent ait sceu se bien conduire. br, d'estre cinquante ans aux honneurs éslevé Des grands et des petits dignement approuvé, Et de sa vertu propre aux malheurs faire obstacle. Je n'ay point veu de sots avoir faict ce miracle. Aussi^ pour discerner et le bien et le mal.
Voir tout, congnoistre tout, d'un œil tousj ours égal; Manier dextrement les desseins de nos Princes; Respondre à tant de gens de diverses provinces ; Estre des estrangers pour oracle tenu; Prévoir tout accident avant qu'estre advenu ; Destoumer par prudence une mauvaise affaire.
Ce n'est pas chose aysée ou trop facille à faire, Voylà comme on conserve avecq' le jugement Ce qu'un autre dissipe et perd imprudemnient. Quand on se brusle au feu que soi-mesme on attise. Ce n'est point accident, mais c'est une sottise. Nous sommes du bonheur de nous-mesme artisans. Et fabriquons nos jours ou fascheux ou plaisans. La fortune est à nous, et n'est mauvaise ou bonne Que selon qu'on la forme ou bien qu'on se la donne.
A ce point le malheur, amy comme enncmy.
Trouvant au bord d'un puis un enfant endormy. En risque d'y tomber, à son ayde s'avance. Et luy parlant ainsi le resveille et le tance : « Sus, badin, levez-vous; si vous tombiez dedans. De douleur vos parens, comme vous imprudens, , Croyant en leur esprit que de tout je dispose, * , Diroient en me blasmant que j'en serois la cause. »
Ainsi nous séduisant d'une fauce couleur.
Souvent nous imputons nos fautes au malheur, Qui n'en peut mais. Mais quoi ! l'on le prend à partie^ Et chacun de son tort cherche la garantie.
Et nous pensons bien fins, soit véritable ou faux.
Il6 SATYRE XÏV.
Quand nous pouvons couvrir d'excuses nos defaux: Mais ainsi qu'aux petits, aux plus grands personnages Sondez tout jusqu'au fond : les fous ne sont pas sages.
Or c'est un grand chemin jadis assez frayé.
Qui des rimeurs françois ne fut onc essayé :
Suivant les pas d'Horace, entrant en la carrière. Je trouve des humeurs de diverse manière.
Qui me pourroient donner subject de me mocquer : Mais qu'est-il de besoin de les aller chocquer ? Chacun ainsi que moy sa raison fortifie.
Et se forme à son goust une philosophie ; Ils ont droit en leur cause, et de la contester. Je ne suis chicanneur et n'aime à disputer.
Gallet a sa raison, et, qui croira soif dire. Le hazardpour le. moins luy promet un empire ; Toutesfois, au contraire, estant léger et net. N'ayant que l'espérance et troi» dez au cornet. Comme sur un bon fond de rente ou de receptes Dessus sept ou quatorze il assigne ses debtes. Et trouve sur cela qui lui fournit dequoy; Ils ont une raison qui n'est raison pour moy. Que je ne puis comprendre, et, qui bien l'examine. Est-ce vice ou vertu qui leur fureur domine ?
L'un, alléché d'espoir de gaigner vingt pour cent. Ferme l'œil à sa perte, et librement consent Que l'autre le despouille et ses meubles engage, Mesmes, s'il est besoin, baille son héritage.
Or, le plus sot d'entr'eux, je m'en rapporte à luy: Pour l'un, il perd son bien ; l'autre, celuy d'autruy. Pourtant c'est un traficq qui suit tousjours sa route. Où bien moins qu'à la place on a fait banqueroute. Et qui dans le brelan se maintient bravement. N'en desplaise aux arrests de nostre Parlement. Pensez- vous, sans avoir ses raisons toutes prestes Que le sieur de Provins persiste en ses requestes,
8ATYRB XIV/ 117
Et qu'il ait, sans espoir d'estre mieux à la Court, A son long balandran changé son manteau courte Bien que, depuis vingt ans, sa grimace importune Ayt à sa desfaveur obstiné la fortune?
Il n'est pas le Cousin qui n'ait quelque raison. De peur de reparer il laisse sa maison ; Que son lict ne défonce, il dort dessus la dure. Et n'a, crainte du chaud, que l'air pour couverture. Ne se pouvant munir encontre tant de maux Dont l'air intemperé fait guerre aux animaux, Comme le chaud, le froid, les frimas et la pluye. Mil autres accidens, bourreaux de nostre vie, Luy, selon sa raison, souz eux il s'est sousmis. Et, forçant la Nature, il les a pour amis.
Il n'est point enreumé pour dormir sur la terre ; Son poulmon enflammé ne tousse le caterre ; Il ne craint ny les dents ny les defluctions. Et son corps a, tout sain, libres ses fonctions. En tout indiffèrent, tout est à son usage.
On dira qu'il est fou : je croy qu'il n'est pas sage. Que Diogène aussi fust un fou de tout point, C'est ce que le Cousin comme moy ne croit point. Ainsi ceste raison est une estrange beste ; On l'a bonne selon qu'on a bonne la teste.
Qu'on imagine bien du sens comme de l'œil, Pour grain ne prenant paille, ou Paris pour Corbeil.
Or, suivant ma raison et mon intelligence.
Mettant tout en avant, et soin et diligence.
Et criblant mes raisons pour en faire un bon chois. Vous estes, à mon gré, l'homme que je cherchois. Afin doncq' qu'en discours le temps je ne consomme Ou vous estes le mien, ou je ne veux point d'homme Qu'un chacun en ait un ainsi qu'il luy plaira; Rozete, nous verrons qui s'en repentira.
Un cliacun en son sens selon son chois abonde.
Il8 SATYRE XIV.
Or,m'ayant mis en goust des hommes et du monde. Réduisant brusquement le tout en son entier, Encor faut-il finir par un tour du mestier.
On dit que Jupiter, roy des Dieux et des hommes, Se promenant un jour en la terre où nous sommes, Receut en amitié deux hommes apparens.
Tous deux d'âge pareils, mais de moeurs differens. L'un avoit nom Minos, l'autre avoit nom Tantale : Il les eslève au ciel, et d'abord leur estale, Parmy les bons propos, les grâces et les ris. Tout ce que la faveur départ aux favoris :
Ils mangeoient à sa table, avaloient l'ambrosie, Et des plaisirs du Ciel souloient leur fantasie. Ils estoient comme chefs de son Conseil privé , Et rien n'estoit bien fait qu'ils n'eussent aprouvé. Minos eut bon esprit, prudent, accord et sage. Et sçeut jusqu'à la fin jouer son personnage : L'autre fut un langard, révélant les secrets Du Ciel et de son maistre aux hommes indiscrets : L'un àvecque prudence au Ciel s'impatronise , Et l'autre en fut chassé comme un péteux d'église.
FIN
SATYRB XV. 119
UuY, j'esay rarement, et me plais de le faire; Non pas que la paresse en moy soit ordinaire. Mais si tost que je prens la plume à ce dessein. Je croy: prendre en galère une rame en la main ; Je sen, au second vers que la Muse me dicte.
Que contre sa fureur ma raison se despite.
Or si par fois j'cscry suivant mon ascendant. Je vous jure, encor est-ce à mon corps defFendant. L'astre qui de naissance à la Muse me lie Me fait rompre la teste après ceste folie.
Que je recongnois bien; mais pourtant, malgré moj. Il faut que mon humeur fasse joug à sa I07 ;
Sue je demande en moi ce que je me desnie, e mon ame et du Ciel estrange tyrannie !
Et qui pis est, ce mal, qui m'afflige au mourir. S'obstine aux recipez et ne se veut guarir; Plus on drogue ce mal et tant plus il s'empire ; Il n'est point d'elebore assez en Anticire ; Revesche à mes raisons, il se rend plus mutin. Et ma philosophie y perd tout son latin.
Or pour estrc incurable, il n'est pas nécessaire, Patient en mon mal, que je m'y doive plaire ; Au contraire, il m'en fasche et m'en desplais si fort,
8iue durant mon accez je voudrois estre mort : ar lors qu'on me regarde et qu'on me juge un poète. Et qui par conséquent a la teste mal-faite.
Confus en mon esprit, je suis plus désolé^
Que si j'estois maraut, ou ladre ou verollé.
Encor si le transport dont mon ame est saisie Avoit quelque respect durant ma frenaisie ; Qu'il se reglast selon les lieux moins importans. Ou qu'il fist choix des jours, des hommes ou du temps. Et que lors que Phyver me renferme en la chambre. Aux jours les plus glacez de Pengourdy novembre, Apollon m'obsedast, j'aurois en mon malheur Quelque contentement à flater ma douleur.
Mais aux jours les plus beaux de la saison nouvelle. Que Zephire en ses rets surprend Flore la belle ; Que dans l'air les oyseaux, les poissons en la mer. Se pleignent doucement du mal qui vient d'aymer ; Ou bien lors que Cérès de fourment se couronne. Ou que Bacchus souspire, amoureux de Pomone; Ou lors que le safiran^ la dernière des âeurs^ Dore le scorpion de ses belles couleurs.
C'est alors que la verve insolemment m'outrage. Que la raison forcée obeyt à la rage, Et que, sans nul respect des hommes ou du 1ΣU, Il faut que j'obéisse aux fureurs de ce Dieu : Comme en cesderniers jours, les plus beaux de l'année. Que Cibelle est par-tout de fruicts environnée. Que le paysant recueille, emplissant à milliers Greniers, granges, chartis, et caves et celiers. Et que Junon, riant d'une douce influance.
Rend son œil favorable aux champs qu'on ensemence ; Que je me resoudois, loing du bruit de Paris Et du soing de la Cour ou de ses favoris, M'esgayer au repos que la campagne donne.
Et sans parler curé, doyen, chantre ou Sorbonne, D'un bon mot faire rire, en si belle saison, ' Vous, vos chiens et vos chats et toute la maison. Et là, dedans ces champs que la rivière d'Oyse Sur des arènes d'or en ses hors se degoyse.
( Séjour jadis si doux à ce Roy qui deux fois Donna Sydon en proye à ses peuples François) Faire meint soubre-saut, libre de corps et d'ame. Et, froid aux appetis d'une amoureuse flamme, Estre vuide d'amour comme d'ambition, Des gallands de ce temps horrible passion.
Mais à d'autres revers ma fortune est tournée. Dès le jour que Phœbus nous monstre la journée. Comme un hiboux qui fuit 4a lumière et le jour Je me lève, et m'en vay dans le plus creux séjour Que Royaumont recelle en ses forests secrettes, Des renards et des loups les ombreuses retraittes. Et là, malgré mes dents rongeant et ravassant. Polissant les nouveaux, les vieux rapetassant. Je fay des vers, qu'encor qu'Apollon les advoue. Dedans la Cour, peut-estre, on leur fera la moue ; Ou s'ils sont, à leur gré. Bien faits et bien polis, J'auray pour recompense : « Ils sont vrayment jolis, y) Mais moy ,qui ne me reigle aux j ugemens des hommes : Qui dedans et dehors cognoyce que nous sommes; Comme, le plus souvent, ceux qui sçavent le moings Sont témérairement et juges et tesmoings.
Pour blasme ou pour louange ou pour froide parole Je ne fay de léger banqueroute à l'escoUe [prend Du bon homme Empedocle, où son discours m'ap- Qu'en ce monde il n'est rien d'admirable et de grand Que l'esprit desdaignant une chose bien grande. Et qui, Roy de 8oy-mesme,à soy-mesme commande.
Pour ceux qui n'ont l'esprit si fort ny si trempé, Afin de n'estre point de soy-mesme trompé.
Chacun se doibt cognoistre, st par un exercice. Cultivant sa vertu, desraciner «on vice ; Et, censeur de soy-mesme, avec soin corriger Le mal qui croist en nous, et non le négliger $ Esveiller son esprit troublé de resverie.
Comme doncqjeme plains de ma forcenerîe, Que par art je m'efforce à régler ses accès, Et contre mes deiFaux que j'intente un procès, Comme on voit, par exemple, en ces vers où j'accuse Librement le caprice où me porte la Muse, Qui me repaist de baye en ses fous passe-temps, Et malgré moy me faict aux vers perdre le temps. Ils dcvroient à propos tascher d'ouvrir la bouche. Mettant leur jugement sur la pierre de touche, S'estudîer de n'estre, en leurs discours tranchans. Par eux-mêmes jugez ignares ou meschans.
Et ne mettre sans choix en égalle balance Le vice, la vertu, le crime, l'insolence..
Qui me blasme aujourd'hui, demain il me louera. Et peut-cstre aussi- tost il se desadvouera.
La louange est à prix, le^hazard la débite.
Où le vice souvent vaut mieux que le mérite : Pour moy, je ne fay cas ny ne me puis vanter Ny d'un- mal ny d'un bien que l'on me peut oster.
Avecq' proportion se départ la louange.
Autrement c'est pour môy du baragouyn estrangc. Le vrai me faict dans moy recognoistre le faux ; Au poix de la vertu je juge les deffaux.
J'assine l'envieux cent ans après la vie.
Où l'on dit qu'en Amour se convertît l'Envie ; Le juge sans reproche est la postérité.
Le temç s, qui tout descouvre, en fait la vérité. Puis la monstre à nos yeux ; ainsi dehors la terre H tire les trésors et puis les y reserre.
Doncq' moy, qui ne' m'amuse à ce qu'on dît icy. Je n'ay oe leurs discours ny plaisir ny soucy, [voye. Et ne m'esmeus non plus, quand leur discours four- Que d'un conte d'Urgande et de Ma Mère l'Oye.
Mais puis que tout le monde est aveugle en son fait. Et que dessous la lune il n'est rien de parfait.
Sans plus se controller, quand à moy je conseille Qu'un chacun doucement s'excuse à la pareille. Laissons ce qu'en resvant ces vieux foux ont escrit ; Tant de philosophie embarasse l'esprit.
Qui se contraint au monde il ne vit qu'en torture. Nous ne pouvons faillir suivant nostre nature. Je t'excuse. Pierrot. : de mesme excuse moy; Ton vice est de n'avoir ny Dieu, ny foy, ny loy. Tu couvres tes plaisirs avec l'hypocrisie ; Chupin se taisant veut couvrir sa jalousie ; Rison accroist son bien d'usure et d'interests ; Selon ou plus ou moins Jan donne ses arrests Et comme au plus oiFrant débite la Justice.
Ainsi, sans rien laisser, un chacun a son vice. Le mien est d'estre libre et ne rien admirer. Tirer le bien du mal lors qu'il s'ea peut tirer, Sinon adoucir tout par une indiiFerence, Et vaincre le mal-heur avecq' la patience; Estimer peu de gens, suyvre mon vercoquin.
Et mettre à mesme taux le noble et le coquin, [dre. D'autre part, je ne puis voir un mal sans m'enplain- Quelque part que ce soit, je ne me puis contraindre ; Voyant un chicaneur riche d'avoir vendu Son devoir à celuy qui deust estre pendu ; Un advocat instruire en l'une et l'autre cause ; Un Lopet qui partis dessus partis propose ; Un médecin remplir les limbes d'avortons ; Un banquier qui fait Rome icy pour six testons ; ' Un prélat enrichy d'interest et d'usure Plaindre son bois saisy pour n'estre de mesure ; Un Jan abandonnant femme, filles et sœurs.
Payer mesmes en chair jusques aux rôtisseurs ; Rousse t faire le prince, et tant d'autre mystère : Mon vice est, mon amy, de ne m'en pouvoir taire. ' Or des vices où sont les hommes attachez.
Comme les petits maux font les petits péchez. Ainsi les moins mauvais sont ceux dont tu retires Du bien, comme il advient le plus souvent des pires. Au moins estimez tels : c'est pourquoi, sans errer. Au sage bien souvent on les peut désirer.
Comme aux prescheursPaudace à reprendre le vice, La folie aux enfans, aux juges l'injustice.
Vien doncq', et regardant ceux qui faillent le moins. Sans aller rechercher ny preuve ny tesmoins.
Informons de nos faits sans haine et sans envie. Et jusqu'au fond du sac espluchons nostre vie. De tous ces vices là dont ton cœur entaché S'est veu par mes escris si librement touchd, Tu n'en peux retirer que honte et que dommage. En vendant la justice, au Ciel tu fais outrage. Le pauvre tu destruis, la veufve et l'orphelin. Et ruynes chacun avecq' ton patelin.
Ainsi consequemment de tout dont je t'offencc. Et dont je ne m'attens d'en faire pénitence : Car parlant librement je pretens t'obliger A purger tes deffaux, tes vices corriger.
Si tu le fais, en£n, en ce cas je mérite.
Puis qu'en quelque façon mon vice te profite.
SATYRE kvu 125
A MONSIEUR
DE FORQUEVAUS
X UI8 QUB le jugement nous croist par le dommage, n est temps, Forquevaus, que je devienne sage, Et que par mes travaux j'apprenne à Tavenir Comme en faisant l'amour on se doit maintei^. Après avoir passé tant et tant de traverses.
Avoir porté le joug de cent beautez diverses. Avoir en bon soldat combatu nuict et jour.
Je dois estre routier en la guerre d'amour.
Et comme un vieux guerrier blanchi dessous les armes, Sçavoir me retirer des plus chaudes alarmes, Destoumer la fortune, et, plus fin que vaillant. Faire perdre le coup au premier assaillant ; Et, scavant devenu par un long exercice.
Conduire mon bonheur avec de l'artifice.
Sans courir comm' un fou saizy d'aveuglement, Que le caprice emporte, et non le jugement.
Car l'esprit, en amour, sert plus que la vaillance. Et tant plus on s'efibrce et tant moins on avance. Il n'est que d'estre fin, et, de soir ou de nuit. Surprendre, si l'on peut, l'ennemy dans le lit.
Du temps que ma jeunesse, à l'amour trop ardente, Rendoit d'affection mon ame violente.
Et que, de tous costés, sans chois ou sans raison, J'allois comme un limier après la venaison.
T2t> SATYRE XVI.
Souvent de trop de cœur j'ay perdu le courage. Et, piqué des douceurs d*un amoureux visage.
J'ai si bien combatu, serré flanc contre flanc, Qu'il ne m'en est resté une goutte de sang.
Or, sage à mes aespens, j'esquive la bataille; Sans entrer dansle champ j'atten»que l'on m'assaille. Et pour ne perdre point le renom que j'ay eu. D'un bon mot du vieux temps je couvre tout mon jeu. Et sans estre vaillant je veux que l'on m'estime. Ou si par fois encor j'entre en la vieille escrime. Je gouste le plaisir sans en estre emporté Et prens de l'exercice au pris de ma santé.
Je resigne aux plus forts ces grands coups de maîtrise. Accablé sous le fais, je fuy toute entreprise. Et sans plus m'amuser aux places de renom, Qu'on ne peut emporter qu'à force de canon, J'ayme une amour facile et de peu de défense. Si je voi qu'on me rit, c'est là que je m'avance. Et ne me veux chaloir du lieu, grand ou petit; La viande ne plaist que selon Tappetit. • Toute amour a bon goust pourveu qu'elle recrée. Et s'elle est moins louable, elle est plus asseurée ; ' Car quand le jeu déplaît, sans soupçon ou danger' De coups ou de poison, il est permis changer. Aymer en trop haut lieu une dame hautaine.
C'est ainier en soucy le travail et la peine. C'est nourrir son amour de respect et de soin. Je suis saoul de servir le chapeau dans le poing ; Et fuy plus que la mort l'amour d'une grand dame. Tousjours comme un forçat il faut estre à la rame, Naviger jour et nuit, et sans profit aucun Porter tout seul le fais de ce plaisir commun. , Ce n'est pas, Forquevaus, cela que je demande ; Car. si je donne un coup, je veux qu'on me le rende. Et que les combatans, à Tcgal collerez.
SATYRB XVI. 127
Se donnent Fun à l'autre autant de coups fourez. C'est pourquoy je recherche une jeune fillette Experte dès long-temps à courir Peguillette, Qui soit vive et ardente au combat amoureux.
Et pour .un coup receu qui vous en rende deux. La grandeur en amour est vice insupportable.
Et qui sert hautement est tousjours misérable : Il n*est que d'estre libre, et en deniers contans Dans le marché d*amour acheter du bon temps, Et pour le prix commun choisir sa marchandise ; Ou si Ton n'en veut prendre, au moins on en devise. L'on tas te, l'on manie, et sans dire combien On se peut retirer, l'object n'en couste rien. Au savoureux traffic de ces te mercerie J'ai consummc les jours les plus beaux de ma vie. Marchant des plus rusez, et qui le plus souvent Payoit ses créanciers de promesse et de vent. Et encore, n'estoit le hazard et la perte.
J'en voudrois pour jamais tenir boutique ouverte : Mais la risque m'en fasche et si fort m'en deplaist. Qu'au malheur que je crains je postpose l'acquest; Si bien que, redoutant la veroïle et la goutte. Je feannis ces plaisirs et leur fais banqueroutte. Et resigne aux mignons aveuglez en ce jeu Avecques les plaisirs tous les maux que j'ay eu. Les boutons du printemps et les autres fleurettes Que l'on cueille au jardin des douces amourettes. Le mercure et l'eau fort me sont à contre-cœur ; Je hay l'eau de gaiac et l'estoufFante ardeur Des fourneaux enfumez où l'on perd sa substance. Et où l'on va tirant un homme en quintescence ; C'est pourquoi tout à coup je me suis retiré. Voulant doresnavant demeurer asseuré ; Et tomme un marinier eschappé de l'orage.
Du havre seulement contempler le naufrage.
Ou si parfois encor je me remets en mer.
Et qu'un œil enchanteur me contraigne d'aymcr. Combattant mes esprits par une douce gcerre, 'Je veux en seureté naviger terre à terre , Ayant premièrement visité le vaisseau.
S'il est bien calfeutré ou s'il ne prend point l'eau. Ce n'est pas peu de cas de faire un long voyage ; Je tiens un homme fou qui quitte le rivage, Qui s'abandonne aux vents, et pour trop présumer Se commet aux hazards de l'amoureuse mer.
Expert en ses travaux, pour moy, je la déteste, Et la fuy tout ainsi comme je fuy la peste:
Mais aussi, Forquevaus, comme il est malaisé
8ue nostre esprit ne soit quelquesfois abusé es appas enchanteurs de cest enfant volage.
Il faut un peu baisser le col sous le servage. Et donner quelque place aux plaisirs savoureux ; Car c'est honte de vivre et de n'estre amoureux. Mais il faut, en aymant, s'aider de la finesse. Et sçavoir rechercher une simple maîstresse Qui sans vous asservir vous laisse en liberté, Et joigne le plaisir avecq la seureté ; Qui ne sçache que c'est que d'estre courtisée ; Qui n'ait de mainte amour la poitrine embrasée ; Qui soit douce et nicette, et qui ne sache pas, Apprentive au mestier, que vallent les appas ; Que son œil et son cœur parlent de mesme sorte ; Q'aucune affection hors de soy ne l'emporte ; Bref, qui soit toute à nous tant que la passion Entretiendra nos sens en ceste affection.
Si parfois son esprit ou le nostre se lasse, Pour moy, je suis d'avis que l'on change de place,
§u'on se range autre part, et sans regret aucun 'absence ou de mespris, que l'on ayme un chacun : Car il ne faut jurer aux beautez d'une dame,
Ains changer, par le temps, et d*amour et de flamc.
C'est le change qui rend Phomme plus vigoureux.
Et qui jusqu'au tombeau le faicjt estre amoureux.
Nature se maintient pour estre variable.
Et pour changer souvent son estât est durable.
Aussi l'affection dure éternellement,
Pourveu, sans se lasser, qu'on change à tout moment.
De la fin d'une amour l'autre naist plus parfaitte.
Comme on voit un grand feu naistre d'une bluetlc*
FIN
Régnier. 9
130 8ATYRB «VII.
Pl ON, non, j'ay trop de cœur pour laschement me
rendre.
L'Amour n'est qu'un enfant dont l'on se peut def- Et l'homme qui fléchit sow «a jeune valleur [fendre ; Rend par ses laschetez coulpabie son malheur. Il se défait soy-mesme et soy-mesme s'outrage. Et doibt son infortune à son peu de courage.
Or moy, pour ^out l'effort qu'il fasse à me domter. Rebelle à sa grandeur, je le veux effronterj Et bien qu'avec les Dieux on ne doive débattre. Comme un nouveau Titan si le veux-je combattre. Avecq' le desespoir je me veux asseurer.
C'est salut aux vaincue de ne rien espérer, [prises Mais hélas ! c'en est f àict ! quand les places sont Il n'est plus temps d'avoir recours aux entreprises. Et les nouveaux desseins d'un salut prétendu Ne servent plus de rien lors que tout est perdu. Ma raison est, captive, en triomphe menée ; Mon ame, déconfite, au pillage est donnée.
Tous mes sens m'ont laissé seul et mal adverty, Et chacun s'est rangé du contraire party ; Et ne me reste plus de la fureur des armes Que des cris, des sanglots, des souspirs et des larmes. Dont je suis si troublé qu'encor ne sçay-je pas Où pour trouver secours je toumeray mes pas.
Aussi pour mon salut que doi-je plus attendre.
Et quel sage conseil en mon mal puis-je prendre, S'il n'est rien icy bas de doux et de clément Qui ne tourne visage à mon contentement?
S'il n'est astre esclairant en la nuit solitaire, Ennemy de mon bien, qui ne me soit contraire. Qui ne ferme l'oreille à mes cris furieux?
Il n'est pour moy là haut ny clémence ny Dieux. An ciel comme en la terre il ne faut que j'attende Ny pitié ny faveur au mal qui me commande ; Car encor que la dame en qui seule je vy M'ait avecque douceur sous ses loix asservy.; Que je ne puisse croire, en voyant son visage, Que le Ciel l'ait formé si beau pour mon dommage, Ny moins qu'il soit possible en si grande beauté Qu'avecque la douceur loge bf cruauté ; Pourtant toute espérance en mon esprit chancelle : Il suffit, pour mon mal, que je la trouve belle. Amour, qui pour object n'a que mes desplaîsirs. Rend tout ce que j'adore ingrat à mes désirs. Toute chose en aymant est pour moy difficile. Et comme mes souspirs ma peine est infertile. D'autre part, sçachant bien qu'on n'y doit aspirer. Aux cris j'ouvre la bouche, et n'ose souspirer ; Et ma peine estouFée avecque le silence, Estant plus retenue, a plus de violence.
Trop heureux si j'avois en ce cruel tourment Moins de discrétion et moins de sentiment^ Ou, sans me relascher à l'effort du martyre^ Qaemes yeux ou ma mort mon amour peussent dire ! Mais œ cruel enfant, insolent devenu, •
Ne peut estre à mon mal plus long-temps retenu ; Il me contrainct aux pleurs, et par force m'arrache Les dis qu'au fond du cœur la révérence cache.
Puis doncq' que monrespect peut moins que sa dou- ]e lasche mon discours à l'effort du malheur, [leur,
Et, poussé des ennuis dont mon ame est atteinte. Par force je vous fais ceste piteuse plainte, Qu'encore ne rendrois-je en ces derniers efforts. Si mon dernier soupir ne la jettoit dehors.
Ce n'est pas, toutesfois, que pour m'escouterplaindi-e Je tasche par ces vers à pitié vous contraindre. Ou rendre par mes pleurs vostrc œil moins rigoureux : La plainte est inutile à l'homme malheureux, [meure. Mais puis qu'il plaist au ciel par vos yeux que je Vous direz que, mourant, je meurs à la bonne heure, fit que- d'aucun regret mon trespas n'est suivy. Sinon de n'estre mort le jour que je vous vy Si divine et si belle et d'attraits si pourveue. Oui, je devois mourir des trais de vostre veue. Avec mes tristes jours mes misères finir.
Et par feu, comme Hercule, immortel devenir.
J'eusse, bruslant là-haut en des flammes si claires. Rendu de vos regards tous les dieu]^ tributaires, Qui, servant comme moy de trophée à vos yeux. Pour vous aymer en terre eussent quitté les cieux. Eternisant par tout ceste haute victoire.
J'eusse engravé là-haut leur honte et vostre gloire : Et comme, en vous servant, aux pieds de vos autels Ils voudroient, pour mourir, n'estre point inmior- Heureusement ainsi j'eusse peu rendre l'ame, [tels ; Après si bel effect d'une si belle flamme; Aussi bien tout le temps que j'ay vescu depuis. Mon cœur, gesné d'amour, n'a vescu qu'aux ennuis. Depuis, de jour en jour s'est mon ame enflammée, Qui n'est plus que d'ardeur et de peine animée. Sur mes yeux esgarez ma tristesse se lit ; Mon âge avant le temps par mes maux s'envieillît ; Au gré des passions mes amours sont contraintes ; Mes vers bruslans d'amour ne resonnentqueplaintes ; De mon cœur tout flctry l'allégresse s'enfuit.
dbyGoQgle
Et mes tristes pensers, comme oyseaux de la nuîct, Volant dans mon esprit, à mes yeux se présentent. Et comme ils font du vray, du faux ils m'espouvan- Et tout ce qui repasse en mon entendement [tent, M'apporte de la crainte et de Pestonnement.
Car, soit que je vous pense ingrate ou secourablc, * La playe de vos yeux est toyisjours incurable ; Tousjours faut-il, perdant la lumière et le jour, Mourir dans les douleurs ou les plaisirs d'amour. Mais tandis que ma mort est encore incertaine. Attendant qui des deux mettra fin à ma peine, Ou les douceurs d'amour ou bien vostre rigueur, Je veux sans fin tirer les souspirs de mon cœur ; Et, devant que mourir ou d'une ou d'autre sorte. Rendre en ma passion si divine et si forte Un vivant tesmoignage à la postérité De mon amour extresme et de vostre beauté, {rent. Et, par mille beaux vers que vos beaux yeux m'inspi- Pour vostre gloire atteindre où les sçavans aspirent. Et rendre mémorable aux siècles à venir De vos rares vertus le noble souvenir.
FIN
134 BLEGIE I.
ELEGIE ZELOTYPIQUE
i3iEN que je sçache au vray tes façons et tes ruses» J'ai tant et si long temps excusé tes excuses; Moi-mesme je me suis mille fois démenty.
Estimant que ton cœur, par douceur diverty, Tiendroit ses laschetez à quelque conscience : Mais enfin ton humeur force ma patience.
J'accuse ma foîblesse, et, sage à mes despens. Si je t'aymay jadis, ores je m'en repens , Et, brisant tous ces nœuds dont j'ay tant fait de conte , Ce qui me fut honneur m'est ores une honte.
Pensant m'oster l'esprit, l'esprit tu m'as rendu ; J'ay regagné sur moy ce que j'avois perdu.
Je tire un double gain d'un si petit donmiage. Si ce n'est que trop tard je suis devenu sage. Toutesfois, le bonheur nous doit rendre contans, Et,pourveu qu'il nous vienDC,il vient tousjours à temps. Maïs j'ay donc supporté de si lourdes injures ! J'ay doncq' creu de ses yeux les lumières parjures, Qui, me navrant le cœur, me promettoient la paix. Et donné de la foy à qui n'en eut jamais !
J'ay doncq' leu d'autre main ses lettres contrefaites ; ~ J'ai doncq' sçeu ses façons, recogneu ses defFaites, Et comment elle endort de douceur sa maison,, Et trouve à s'excuser quelque fauce raison :
Un procès, un accord, quelque achat, quelques ventes. Visites de cousins, de frères et de tantes ;
Pendant qu'en «itre lieu^ sans femmes et sans bruict , Soas prétexte d'afiaire elle passe la nuict.
Et cependant, aveugje en ma peine enflammée.
Ayant sceu tout cecy, je l'ay tousjours a)rmée» Pauvre sot que je suis ! ne devoy-je à l'instant Laisser là ceste ingrate et son coeur inconstant ?
Ëncor' serait-ce peu, si d'amour empcxrtée.
Je n'avois à son teint et sa mine affcttée Leu de sa passion les signes evidans.
Que l'amour imprimoit en ses yeux trop ardans. Mais qu'est-il de besoin d'en dire davantage ? Iray-je rafraîchir sa honte et mon dommage ?
A quoy de ses discours diray-je le deffaut :
Comme pour me piper elle parle un peu haut.
Et comme bassement, à secrètes volées.
Elle ouvre de son cœur les fiâmes recelées ; Puis, sa voix rehaussant en quelques mots joyeux, Elle pense charmer les jaloux curieux.
Fait un conte du Roy, de la Reine et du Louvre ; Quand, malgré que j'en aye. Amour me le découvre. Me dechifre aussi-tost son discours indiscret, ( Hélas ! rien aux jaloux ne peut estre secret ! ) Me fait veoir de ses traits l'amoureux artifice. Et qu'aux soupçons d'amour trop simple est sa malice ? Ces heurtemens de pieds en feignant de s'asseoir. Faire sentir ses gands, ses cheveux, son mouchoir. Ces rencontres de mains, et mille autres caresses Qu'usent à leurs amans les plus douces maistresses, Que je tais par honneur, craignant qu'avecq' le sien En un discours plus grand j'engageasse le mien ?
Cherche doncq'quelque sot,au tourment insensible. Qui souffire ce qu'il m'est de soufirir impossible ; Car pour moy j'en suis las (ingrate) et je ne puis Durer plus longuement en la peine où je suis. Ma bouche incessamment aux plaintes est ouverte.
Tout ce que j'aperçoy semble jurer ma perte ; Mes yeux tousjours pleurans, de tourment éveillez, « Depuis d'un bon sommeil ne se sont veuz sillez. Mon esprit agité fait guerre à mes pensées ; Sans avoir reposé vingt nuicts se sont passées*; Je vais comme un lutin deçà, delà courant, £t ainsi que mon corps mon esprit est errant.
Mais tandis qu'en parlant du feu qui me surmonte Je despeins en mes vers ma douleur et ta honte. Amour dedans le cœur m'assaut si vivement, Qu'avecque tout desdain je perds tout jugement.
Vous autres, que j'emploie à l'espier sans cesse, Au logis, en visite, au sermon, à la messe, Cognoissant que je suis amoureux et jaloux.
Pour flatter ma douleur que ne me mentez- vous ? Ha ! pourquoy m'estes vous à mon dam si fidellcs ? Le porteur est faschcux de fascheuses nouvelles. Defferez à l'ardeur de mon mal furieux.
Feignez de n'en rien voir, et vous fermez les yeux. Si dans quelque maison sans femme elle s'arrcstc , S'on luy fait au Palais quelque signe de teste, S'elle rit à quelqu'un, s'cUe appelle un valet, S'elle baille en cachette ou reçoit un poullet ; Si dans quelque recoin quelque vieille incogneue, Marmotant un Pater, luy parle et la salue , Déguisez-en le fait, parlez-m'en autrement :
Trompant ma jalousie et vostre jugement.
Dites moy qu'elle est chaste et qu'elle en a la gloire. Car bien qu'il ne soit vray, si ne le puis-je croire. De contraires efforts mon esprit agité.
Douteux, s'en court de l'une à l'autre extrémité. La rage de la hayne et l'amour me transporte ; Mais j'ay grand peur enfin que l'amour soit plus forte. Surmontons par mespris ce désir indiscret ; Au moins, s'il ne se peut, l'aymeray-je à regret.
Le bœuf n'ayme le joug que toutesfois il traine ; Et, meslant sagement mon amour à la hayne, Donnons luy ce que peut ou que doit recevoir Son mérite égallé justement au devoir.
En Conseiller d'estat de discours je m'abuse. Un amour violent aux raisons ne s'amuse.
Ne scay-je que son œil, ingrat à mon tourment, Me aonnant ce désir m'osta le jugement ?
Que mon esprit blessé nul bien ne se propose; Qu'aveugle et sans raison, je confonds toute chose, Comme un homme insensé qui s'emporte au parler. Et dessigne avec l'œil mille chasteaux en l'a^r ?
C'en est fait pour jamais, la chance en est jettée. D'un feu si violent mon âme est agittée, Qu'il faut, bon-gré, mal-gré, laisser faire au destin ; Heureux si par la mort j'en puis estre à la fin, Et si je puis, mourant en ceste frénésie.
Voir mourir mon amour avecq' ma jalousie !
Mais, Dieu ! que me sert-il en pleurs me consommer. Si la rigueur du Ciel rnecontrainct de l'aymer? Où le Ciel nous incline, à quoy sert la menace ? Sa beauté me rappelle où son defiaut me chasse : Aymant et desdaignant par contraires efforts Les façons de l'esprit et les beautez du corps. Ainsi je ne puis vivre avec elle, et sans elle. Ha! Dieu! que fusses-tu ou plus chaste, ou moins belle, Ou pusses-tu connoistre et voir par mon trespas Qu'avecque ta beauté ton humeur ne sied pas ! Mais si ta passion est si forte et si vive Que des plaisirs des sens ta raison soit captive^ Que ton esprit blessé ne soit maistre de soy. Je n'entends en cela te prescrire une loy, Te pardonnant par moy ceste fureur cxtresme,
) Ainsi comme par toy je l'excuse en moy-mesme.
* Car nous sommes tous deux, en nostre passion.