‹ Œuvres complètes de Rollin avec notes et éclaircissements sur les sciences, les arts, l'industrie et le commerce des anciens (volume 2)Chapitre 106 sur 178 · THEODORE · texte numérisé non relu

THEODORE

Théodore, disciple d’Arislippe, outre les autres principes des cyrènatques1, enseigna publiquement qu’il n’y avait point de dieux. Les pyrénéens l’exilèrent. Il se réfugia à Athènes, où il aurait été conduit devant l'Aréopage , et condamné , si Démétrius de Phalère n’eût trouvé le moyen de le sauver. Ptolémée , fils île Lagus , le reçut chez lui , et l’envoya un jour en qualité d’ambassadeur vers Lysimaque. Le philosophe lui parla avec tant d'effronterie, que l'intendant de ce prince , qui se trouva présent, lui dit : Je croit , Théodore , que tu t'imagines qu'il n'y a pas de rois , non plus que de dieux.

On croit que ce philosophe fut à la fin condamné à mort, et qu’on t’obligea de prendre du poison.

Nous voyons ici combien cette doctrine impie de l'athéisme, contraire à la créance commune et immémoriale des hommes , scandalise et révolte généralement tous les peuples, jusqu’à être jugée digne de mort. Elle doit sa naissance à des maîtres plongés dans la débauche de la bonne chère et des femmes , et qui se proposent la volupté des sens pour leur dernière fin.

,Var. II. - De LA secte hésaeiqce.

Elle fut établie par Euclide , qui était de Mégare , ville d’Achaïe , près de l’isthme de Corinthe. Il étudiait actuellement sous Socrate à Athènes, lorsque survint le célèbre décret qui donna lieu en partie à la guerre du Péloponnèse, et qui défendait aux citoyens de Mégare , sous peine de mort , de mettre le pied

* Laert.

dans Athènes. Un danger si pressant ne put refroidir son zèle pour l’élude de la sagesse. Déguisé en femme , il entrait le soir dans la ville , passait la nuit chez Socrate , et sortait avant le jour, faisant ainsi régulièrement tous les jours presque dix lieues', tant pour aller ' que pour revenir. It est peu d’exemples d’une ardeur si vive et si constante.

11 changea peu de choses dans les sentiments de son maître. Après la mort de Socrate, Platon et les autres philosophes, qui craignaient les suites de cette mort, se retirèrent chez lui à Mégare , et ils y furent fort bien reçus. Son frère, un jour, dans un mouvement de colère et pour quelque mécontentent particulier , lui ayant dit , que je périsse , si je ne me venge de vous : et moi, reprit Euclide, que je périsse , si par ma douceur , je ne viens point à bout de vous corriger de ces violents emportements, et de vous rendre autant mon ami que vous l’étiez par le passé.

L’Euclide dont nous parlons est différent d’Euclide le mathématicien , qui était d’Alexandrie, et qui fleurit plus de quatre-vingtdix ans après, sous le premier des Ptolémées.

Il eut pour successeur Eubulide , qui avait été son disciple. Diodore succéda à celui-ci. Nous verrons dans la suite que ces trois philosophes contribuèrent beaucoup à jeter dans les disputes de dialectique un mauvais goût de raisonnements subtils, et uniquement fondés sur des sophismes.

Je passe presque sous silence ce qui regarde les deux sectes éliaque et érètrique , qui renferment peu de choses importantes.

Aet. III. — Des sectes Slilqce et érétsiqce.

Je confonds ensemble et tranche en peu de mots, ces deui sectes, qui ne renferment rien d’important.

La secte éliaque fut fondée par Phædon , l’un des plus chers disciples de Socrate. Il était d’Élée, dans le Péloponnèse.

U éré trique futainsi nommée d’Érélrie, ville d’Eubèc, patrie de Ménédème, son fondateur.

< « Amplitis viglDti milita. »

<***> r.co 49*»

Ait IT - Des T ton sectes académicien s eh.

Parmi toutes les sectes qui sortirent de l’école de Socrate, la plus célèbre fut l'académicienne , ainsi appelée du lieu où se tenaient ses assemblées qui était la maison d’un ancien héros d'Athènes nommé Académus , située dans un faubourg de cette ville, où Platon enseigna. Nous avons vu dans l'histoire de Cimon, que ce général athénien, qui cherchait à se distinguer autant par l'amour des sciences et des savants que par les exploits guerriers , orna et embellit l'Académie de fontaines et d'allées d'arbres pour la commodité des philosophes qui s'y assemblaient. Depuis ce temps, tous les lieux où se sont assemblés les gens de lettres ont été appelées académie t.

On compte trois académie*, ou trois sectes académiciennes. Platon fut lechefde l’ancienne ou de la première. Arcésilas, l’un des successeurs, apporta quelques changements dans sa philosophie, et fonda parcelle réforme ce qu'on appelle la moyenne ou la seconde académie. On attribue à Carnéade l'établissement de la nouvelle ou troisième académie. Nous verrons bieulôt ce qui en faisait la différence.

g I. — De l'ancienne académie.

Ceux qui la firent fleurir, en se succédant les uns aux autres, furent Platon, Speusippe, Xênocrale, Polémon et Cranlor.

PLATOR.

Platon naquit la première année de la 88' olympiade *. 11 fut d’abord appelé Arittocle, du nom de son grand-père : son maître de palestre l'appela Platon, à cause de ses épaules larges et carrées, et ce fut le nom qui lui resta. Pendant qu’il était encore au maillot, tin jour qu'il dormait sous un myrte, on dit qu'un essaim d’abeilles se posa sur ses lèvres, d'où l'on augura que cet enfant deviendrait un homme éloquent, dont le style serait d'une grande douceur. La chose arriva, quoi qu'il faille penser de l'augure; d'où lui est resté le surnom d'apis atlica. abeille athénienne.

Il étudia sous les plus habiles maîtres de

■ Ad. M 357« ;e» J. C. 428.

grammaire, de musique, de peinture. Il s'appliqua aussi à la poésie, et lit même des tragédies, qu'il brûla àl'itge de vingt ans, aprèsavoir entendu Socrate. Il s'attacha uniquement à ce philosophe ; et comme il avait beaucoup de dispositions pour la vertu, il profita si bien des te çons de son maître, qu'à vingt-cinq ans il don na des marques d’une sagesse extraordinaire.

Le sort d’Athènes pour lors était bien triste'. Lysandre, général des Lacédémoniens, y avait établi les trente tyrans. Le mérite de Platon, qui était déjà fort connu, les porta à faire tous leurs efforts pour l’attirer dans leur parti , et pour l'obliger à se mêler du gouvernement. 11 y consentit d’abord , dans l'espérance de s’opposer à la tyrannie, ou du moins de l'adoucir : mais il s’aperçut bientôt que le mal était sans remède, et que, pour prendre part aux affaires, il fallait se rendre le complice de leurs crimes, ou la victime de leur passion. 11 attendit donc un temps plus favorable.

Ce temps parut bientôt après être venu. Les tyrans furent chassés*, et la forme du gouvernement toute changée. Mais les affaires n’en allèrent pas mieux, et l’état recevait tous les jours de nouvelles plaies. Socrate même fut immolé à la haine de ses ennemis. Platon sc retira pour lors chez Euclide à Mégare, d'ou il passa à Cyrène pour se perfectionner dans les mathématiques sous Théodore, qui était le plus grand mathématicien de son temps. 11 visita ensuite l'Égypte, et conversa longtemps avec les prêtres égyptiens, qui lui enseignèrent une grande partie de leurs traductions : on croit même qu’ils lui firent connaître les livres de Moïse et ceux des prophètes. Non content de toutes ces connaissances, il alla dans cette partie de l'Italie que l’on appelait la grande Grèce, pour y entendre les trois fameux pythagoriciens de ce lemps-Ià, Philolads, Archylas de Tarenle et Eurylus. De là il passa en Sicile pour voir les merveilles de cette lie, et surtout les embrasements du mont Etna. Ce voyage, qui n’était qu'un pnr effet de sa curiosité, jeta les premiers fondements de la liberté de Syracuse, comme je l'ai exposé fort au long dans l’histoire des deux Denys, tyrans de Syracuse, et dans celle de

« An. M.3S00;av. J.C.ÉOt.

• An. U. 3002; tt. J.C. 402.

SCI <$v«*

Dion. Il avait dessein d'aller jusqu’en l’erse, et de consulter les mages : mais il en fut empêché par les guerres qui troublaient alors l'Asie.

De retour dans son pays après toutes ses courses, où il avait amassé une inimité de rares connaissances, il établit sa demeure dans un quartier d'un faubourg d’Athènes appelé f Académie (il en a déjà été parlé ) ; et c'est là qu'il donna ses leçons, et qu’il forma tant d'illustres disciples.

Platon se fil un système de doctrine composé des opinions de trois philosophes. Il suivait Heraclite dans les choses naturelles et sensibles; c'est-à-dire qu’il croyait, comme Héraclile, qu’il n’y avait qu’un monde ; que toutes choses se produisaient de leurs contraires; que le mouvement qu’il appelle la guerre fait la production des êtres, et le repos leur dissolution.

Il suivait Pythagore dans les vérités intellectuelles, qui est ce que noos appelons métaphysique ■ c’est-à-dire qu'il enseignait, comme ce philosophe , qu’il y a un seul Dieu, auteur de toutes choses ; que l’àmc est immortelle ; que les hommes ne doivent travailler qu’à se purger de leurs passions et de leurs vices pour dire unis à Dieu ; qu’après cette vie il y a une récompense pour les bons, et une punition pour les méchants; qu’entre Dieu et les hommes il y a différents ordres d'esprits, qui sont les ministres du premier Être. Il avait pris aussi de Pythagore la métempsycose, mais qu'il tourna à sa manière.

Enfin, il imitait Socrate dans les choses de la morale et de la politique, c’est-à-dire qu'il ramenait loulaux mœurs, et qu’il ne travaillait qu’à porter tous les hommes à remplir les devoirs attachés à l'étal où ils étaient engagés par la Providence.

Il perfectionna aussi beaucoup la dialectique, ou, ce qui est la même chose, l’art de raisonner avec ordre et justesse.

Tous les ouvrages de Platon, hors ses lettres, qui ne nous restent qu'au nombre de douze, sont en forme de dialogues. Il a choisi exprès celte manière d'écrire comme plus agréable, plus familière, plus variée, et plus propre à instruire cl à persuader que toute autre. Par elle il réussit merveilleusement à ut.

mettre les vérités dans tout leur jour. Il donne à chacun de ses interlocuteurs son caractère propre, et, par un enchaînement ingénieux de propositions qui suivent nécessairement les unes des autres ', il les conduit à avouer nu plulèt à dire eux-mêmes tout ce qu’il veut leur prouver.

Pour le style, on ne peut rien imaginer de plus grand, de plus noble, de plus majestueux; de sorte, dit Quinlilien *, qu'il parait parler le langage, non des hommes, mais des dieux. Le nombre et la cadence y forment une harmonie qui ne le cède presque point à celle des poésies d'Homère; et l'atticisme, qui était parmi les Grecs, en matière de style, ce qu'il y avait de plus fin, de plus délicat, de plus parfait en tout genre, y règne généralement, et s’y fait sentir d'une manière toute particulière.

Mais ni la beauté du style, ni l'élégance et le choix des expressions, ni l’harmonie du nombre , ne sont pas les grands avantages des écrits de Platon. Ce qu'on y doit le plus admirer, c’est la solidité et la grandeur des sentiments, des maximes, des principes qui y sont répandus, soit pour la conduite de la vie, soit pour la politique et le gouvernement, soit pour la religion. J'en citerai quelques endroits dans la suite.

Platon mourut la première année de la 108' olympiade, qui était la GT du règne de Philippe3, âgé de quatre-vingt-un ans, et à pareil jour qu’il était né.

Il eut plusieurs disciples , dont les plus distingués furent Speusippe , son neveu de colé maternel , Xcnocrate Calcédonien , et le célèbre Aristote. On prétend que Théophraste fut encore du nombre de scs auditeurs, et que Démosthène aussi le regarda toujours comme son maître ; son style en est une bonne preuve. Dion, beau-frère de Denys le tyran , lui a fait aussi beaucoup d’honneur par son caractère excellent, par son attachement inviolable à sa

« « !n dialogis socraticorum , maximèque Platon K . « adeè scitffi sunt intcrrogalioncs , ut . quum plcrisque « béni respondeatur, res tandem ad id quod volunl effi- « cerc pervenlat. » {Qcist. lib. 5, cap. 7.)

* n (Jt mihi . non horninis ingenio , sed quodam dcl- « phico videatur oraculo instinclus » ( Ibid. lit». 10. cap. I.)

s An. M. 3650. av. J. C. 318.

personne , par son goût extraordinaire pour In philosophie , par ses rares qualités de l'esprit et du cœur , et par les grandes et héroïques actions qu’il fll pour rendre la liberté à sa patrie.

Après la mort de Platon , ses disciples se partagèrent en deux sectes' : les premiers continuèrent à enseigner dans l’Académie , dont ils retinrent le nom ; .les autres placèrent leur école dans le Lycée, endroit d’Athènes orné de portiques et de jardins. Ils furent appelés peripatëticimx, et eurent pour chef Aristote. Ces deux sectes ne différaient que de nom , et convenaient pour les sentiments. Elles avaient toutes deux renoncé à la coutume cl à la maxime de Socrate, qui était de ne rien affirmer , et de ne s’expliquer dans les disputes qu’en doutant et en hésitant. Je parlerai des pèripatéticicns dans la suite , lorsque j’aurai exposé en peu de mots l’histoire des philosophes qui fixèrent leur demeure dans l'Académie.

$l»EOSirPB.

J'ai déjà dit qu'il était neveu de Platon *. Il fut d'une conduite fort déréglée dans sa jeunesse , de sorte que son père et sa mère le chassèrent de leur maison. Celle de son oncle devint pour lui un asile. Pla’.on vivait avec lui comme s'il n’avait jamais ouï parler de ses débauches. Scs amis, étonnés et choqués d’une douceur placée si mal à propos, cl d’une conduite si pleine d’indolence, le blâmaient de ne pas travailler à corriger son neveu et à le retirer de cet abîme. Il leur répondait sans s’émouvoir qu’il y travaillait plus efficacement qu'ils ne pensaient, en lui faisant connaître par sa manière de vivre la différence infinie qu’il y a entre le vice et la vertu , entre les choses honnêtes et déshonnêtes. En effet, celte méthode lui réussit si bien, qu’il inspira à Speusippe un très-grand respect pour lui et un violent désir de l’imiter, et de s'adonner à la philosophie, dans l’étude de laquelle il fit ensuite de fort grands progrès. Il faut bien de la dextérité pour manier l’esprit d’un jenne

1 Cic Acad. Quxsl. lïb. I, n. 17. 18.

* Laert

homme déréglé, et pour le rapjiclcr à son devoir. Il est rare que celte fougue de l'âge cède à la violence, qui souvent ne sert qu’à l’irriter et à la précipiter dans le désespoir.

Platon avait lié Speusippe d'une manière particulière avec Dion , dans la vue d’adoucir l’humeur austère de ce dernier par l'enjouement cl les grâces de son neveu.

Il succéda à l’école de son oncle après sa mort, mais il ne la tint que huit ans, après quoi ses infirmités l’obligèrent de la remettre à Xènocrale. Speusippe ne s’écarta point de sa doctrine, mais il ne se piqua pas de l'imiter dans tout le reste. Il était colère, aimait le plaisir, et parut intéressé, ayant exigé une récompense de ses disciples, contre la coutume et les principes de Platon.

xénOCRATE.

Xènocrale était de Chalcédoine. Il se mit de très-bonne heure sous la discipline de Platon.

Il étudia sous ce grand maître en même temps qu'Arislote, mais non avec les mêmes talents. Il avait besoin d'éperon , et l’autre de frein 1 : c’est le jugement qu’en portait Platon ; et il ajoutait qu’en les commettant ensemble , il appariait un cheval avec un âne. On le loue de ce que celte lenteur, qui lui rendait l'élude beaucoup plus pénible qu'aux autres, ne lui fit pas perdre courage. Plutarque emploie cet exemple et celui de Cléanlhe", pour encourager ceux qui se sentent moins de pénétration et de vivacité, et il les exhorte à imiter ces deux grands philosophes, cl à se mettre comme eux au-dessus des railleries de leurs compagnons. Si Xénocrate, par la pesanteur de son esprit , se trouva très-inférieur à Aristote , il le surpassa de beaucoup dans ce qui regarde la philosophie pratique et la pureté des mœurs.

Il était naturellement mélancolique*, et avait quelque chose de dur et d’austère dans l’hu-

i Isocrale dlMil la mtme chose de Théopompe et d'Ephore

1 Plut, de Audit, paft. 17.

a Diog. Làerl.

meur: c’est pourquoi Platon l'exhortait souvent dsacri/SerauxGrdres.luifaisanlentendreassez clairement par ces mots qu’il avait besoin d’adoucir son humeur. Il lui reprochait quelquefois ce défaut avec plus de force et moins de ménagement ' , dans la crainte que ce manque de politesse et de douceur ne devint un obstacle à tout le bien qu’il pouvait faire par ses instructions et par ses exemples. Xénocrate n’était point insensible A ces reproches ; mais jamais ils ne diminuèrent en lui le profond respect qu’il avait toujours eu pour son maître; et comme on cherchait à l’indisposer contre Platon , et qu’on le portait à se défendre avec quelque vivacité , il imposa silence à ces amis indiscrets , en leur disant : Il me traite ainsi pour mon bien. 11 prit la place de Platon la seconde année de la 110" olympiade*.

Diogène Lacrce dit qu'il n’aima ni les plaisirs, ni les richesses, ni les louanges’. Il fll paraître en plusieurs occasions un noble et généreux désintéressement. La cour de Macédoine avait la réputation d’entretenir beaucoup de pensionnaires et d'espions dans toutes les républiques voisines , et de corrompre à force d’argent toutes les personnes qu’on lui envoyait pour traiter d’affaires. Xénocrate fut député avec quelques autres Athéniens vers Philippe. Ce prince, habile dans l’art de s’insinuer dans les esprits , s'appliqua particuliérement i gagner Xénocrate, dont il connaissait le mérite et la réputation. L’ayant trouvé inaccessible aux présents et à l'intérêt, il tâcha de le renverser par un mépris affecté et par de mauvais traitements, ne l’admettant point aux conférences qu’il avait avec les autres ambassadeurs de la république d’Athènes, qu'il avait corrompus par ses caresses , ses festins et scs libéralités. Notre philosophe, ferme et invariable dans scs principes , conserva toute sa roideur et toute son intégrité , et , exclu de tout , demeura dans une tranquillité parfaite , et ne parut point aux audiences ni aux festins comme ses collègues. A leur retour à Athènes, ses collègues travaillèrent de concert A le décrier dans l’esprit du peuple , et se plaignirent

* Ælian. lib. 14, cap. 9.

* Ad. M. 3fiGft

» Dlog. Laert.

de ce qu’il ne leur avait servi de rien dans celte ambassade , et l’on était tout prêt è le condamner b une amende. Xénocrate , forcé par l'injustice de ses accusateurs à rompre le silence, exposa tout ce qui s’était passé & la cour de Philippe, (U entendre au peuple dé quelle importance il était qu’on veillât sur la conduite de députés qui s’étaient vendus à l’ennemi de la république , couvrit de honte ses collègues , et s’acquit une gloire immortelle.

Son désintéressement fut mis aussi à l’épreuve par Alexandre-le-Grand'.Les ambassadeurs de ce prince, qui étaient sans doute venus à Athènes pour quelque négociation publique (on n’en marque ni le temps, ni le sujet), offrirent à Xénocrate, de la part de leur maître, cinquante talents , c’est-à-dire cinquante mille ècus. Xénocrate les invita â souper. Le repas était simple, frugal, sans appareil, et vraiment philosophique. Le lendemain* , les députés lui demandèrent entre les mains de qui il voulait qu’ils remissent l'argent qu’ils étaient chargés de lui donner. Quoi! leur dit-il , le festin d’hier ne vous a pas fait comprendre que je n’ai pas besoin d’argent? U ajouta qu'Alexandre en avait plus besoin que lui, parce qu’il avait plus de monde à nourrir. Voyant que sa réponse les attristait, il accepta trente mines (quinze cents livres) pour ne pas blesser le roi par un refus dédaigneux , qui marquerait de la fierté ou du mépris. Ainsi, dit un historien en terminant ce récit, le roi voulut acheter l’amitié du philosophe , et le philosophe, refusa de vendre son amitié au roi.

Il fallait que son désintéressement l'eût réduit A une grande pauvreté , puisqu’il n’avait pns de quoi payer un certain tribut que les étrangers étaient tenus de payer chaque année au trésor de la ville d'Athènes. Plutarque

1 Cic. Tusc. Quæst. lib. 5, n. 91. — Vâler. Mai. Db. 4, cap. 5.

* « Quum postridiè rogarenl eum , euf numerari jube- « ret : Quid ! vos hestemâ , Inquit , casnulà «on thfei- « lexiitis me pecuniâ non egere ? Quos quum trisüores « vidisscl . triginla minas aocepit , ne aspernari regis lift beraliUlcm viderclur. » (Cic.)

» « lia rci philosophi amiciliam emere volult ; philo— « sophus régi suam vendere noluil. » (Val. Max.)

raconte qu’un jour, comme on le traînait en prison, faute d’avoir satisfait à ce paiement, rondeur Lycurgue acquitta sa dette, et le lira par ce moyen des mains des fermiers, qui souvent ne sont pas fort sensibles au mérite littéraire. Quelques jours après , Xonocrale ayant rencontré les fils de son libérateur , leur dit : Je paie avec usure à voire père le plaisir qu’il m'a fait, car je suis cause qu’il est loue’ de tout le monde. Diogène Laërce rapporte à son sujet un fait tout pareil, qui pourrait bien être le même déguisé par quelques différences. Il dit que les Athéniens le vendirent parce qu’il ne pouvait pas payer la capitation imposée sur les étrangers, mais que Démétrius de Phalére l'acheta et le remit aussitôt en liberté. Il n'y a guère d'apparence que les Athéniens oient fait un si dur traitement à un philosophe de la réputation de Xénocrate.

On avait à Athènes une grande idée de sa probité3. Un jour qu’il comparut devant les juges pour rendre témoignage sur quelque affaire, comme il s’approchait de l’autel pour jurer que ce qu’il avait affirmé était vrai, tous les juges se levèrent , ne voulant point souffrir qu’il jurât , et déclarant que sa simple parole leur tenait lieu de serment.

S'étant trouvé dans une compagnie où l'on débitait force médisances , il n’y prit aucune part , et demeura toujours muet. Quelqu'un lui demandant raison de ce profond silence, il répondit : C'est que je me suit souvent repenti d'avoir parlé , et jamais de m’être tu.

Il avait une fort bonne maxime* sur l’éducation des jeunes gens , et qu’il serait à souhaiter que les pères et les mères fissent observer exactement dans leur maison. Il voulait que *, dès leur plus tendre enfance, de sages et vertueux discours, répétés souvent en leur présence, mais sans affectation, s'emparassent, pour ainsi dire , de leurs oreilles comme d’une

1 Plut, in Flaroin. pag. 375.

* Diog. Laert. In Xenocr.

* Cic. oral, pro Corn. Balb. n. 14. — Valer. Max. lib. 6. cap. 9.

* Plut, de Audit, pag. 38.

5 Tâiv io'/uv roùç yavÀovç yuÀàxT triai yrotf cttvôiv, irpiv èripovç /prxTrov;, werrrep «v^axaf, ivrpafivraç vttô ÿflo'xoyiotç, Ttû nôci nivfiàioTa xtvovwivïsv avroû xai àvairît0o/*<v%v «v nv.r9.tj/1ct.

place encore vacante, à travers laquelle le vice et la vertu peuvent également pénétrer jusqu’au fond du coeur, et que ces sages et vertueux discours , comme des fidèles gardiens, en tinssent l’entrée sévèrement fermée à toutes les paroles capables d’altérer le moins du monde la pureté des mœurs , jusqu’à ce que, par une longue habitude , ils eussent fortifié les jeunes gens , et mis leurs1 oreilles en sûreté contre le souffle empesté des mauvaises conversations.

Selon Xénocrate *, il n’y a de véritables philosophes que ceux qui font de bon gré et de leur propre mouvement ce que les autres uc font que par la crainte des lois et de la punition.

Il composa plusieurs ouvrages3, l’un , entre autres , sur la manière de bien régner : du moins Alexandre le lui avait demandé.

Il ne perdait guère de temps en visite. Il aimait beaucoup la retraite du cabinet , et méditait beaucoup. On le voyait très - rarement dans les rues ; mais quand il y paraissait , la jeunesse débauchée n’osait y rester, et s’écartait pour éviter sa rencontre.

Un jeune Athénien *, plus vicieux que tous les autres, et absolument décrié pour ses dérèglements 5, dont il faisait gloire { il s'appelait Polémon) , n'eut pas la même retenue. Au sortir d’une partie de débauche, passant devant l’école de Xénocrate, et en ayant trouvé la porte ouverte, il y entra plein de vin, tout parfumé d’essences et portant une couronne sur la tète, et prit séance parmi les auditeurs, moins pour écouter que pour insulter. Toute l’assemblée fut étrangement surprise et indignée. Xénocralc , sans se démonter, et sans changer de visage , changea seulement de discours , et se mit à parler sur la tempérance et la sobriété ,

1 II emploie une comparaison Urée des athlètes qui se battaient à coups de poings , et qui couvraient leur tête et leurs oreilles d‘une espèce de calotte pour amortir la violence des coups. Il dit que celle précaution est bien plus nécessaire aux jeunes gens ; car tout le risque que courent les athlètes, c'est d'avoir les oreilles déchirées ; au lieu que les autres courent risque de perdre lear innocence, et de se perdre eux-mémes.

* Plot, de Virt. Moral, pag. 446.

> Diog. Laert.

« Ibid.

s Valer. Max. lib. 6. cap. 9.

dont il fil valoir tous les avantagés , en leur opposant la honte cl la turpitude des vices opposés à ces vertus. I,e jeune libertin, qui éeoutait avec attention , ouvrant les yeux sur la difformité de son état, eut hontede lui-même. La couronne lui tombe de dessus la tête 5, il baisse les yeux , s’enferme sous son manteau ; et au lieu de cet air enjoué et pétulant qu'il avait montré en entrant dans l’école , il parait sérieux et rêveur. Enfin il se fit un entier changement en lui, et , guéri absolument de ses passions par un seul discours , d’infâme débauché qu’il était il devint un excellent philosophe, et répara heureusement les désordres de sa jeunesse par une vie sage et réglée, qui ne se démentit jamais.

Xénocrate mourut âgé de quatre-vingtdeux ans, la première année de la 116* olym piade.

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