POLE MOS. CR1TÉ5. CR AJITOB
Je joins ces trois philosophes sous un même litre, parce qu'on connaît peu de chose de leur vie.
PoubuoN , remplit dignement la chaire de Xénocrate son maître, et ne s'écarta jamais de scs sentiments ni des exemples de sagesse et de sobriété qu’il lui avait donnés. Il renonça tellement au vin depuis l’âge de trente ans3, qui fut l’époque du changement célèbre qui arriva dans sa conduite, qu'il ne but plus que de l'eau tout le reste de sa vie.
Cratks , qui lui succéda , est peu connu , et doit être distingué d'un philosophe cynique qui porte le même nom , et dont il sera parlé dans la suite.
Cha.ytor fut plus célèbre. Il était de Soli en Cilicie. Il quitta son pays natal pour se rendre â Athènes , où il fut disciple de Xénocrate avec Polémon. 11 passe pour l’un des piliers de la
t Farlasne quod ollm
Miitatus Polemon? Points insignia morbt , Fucktlas, outillai , focalia 1 polus ut llle Dlcitur ex cotto tu r tirn carpsissc coronas, Postquàm est Impransl correptus voce migtstrl.
( Uorat, lib. 3, sat. 3. )
> An. M. 3688; «v. J.C. 316.
9 Athcn. lib. 2, pag. 44.
secte platonique'. Ce qu’en dit Horace* en faisant l’éloge d'Homère marque le cas qu’on faisait de ce philosophe , et combien ses principes de morale étaient estimés :•
Qutdquld slt pulehrum, qufd lurpe, quld utile,
I quid non .
Plenliu ac raelitu Chryslppo et Cranlore dicte
On n'en peut pas dire autant de scs principes sur la nature de l’âme, comme nous le verrons dans son lieu.
Il avait fait un livre de la Consolation \ qui s'est perdu : il était adressé à Hippoclès , à qui une mort prompte avait enlevé tous ses enfants. On en parlait 4 comme d’un livre tout d’or, et qui méritait d’être appris par cœur mot pour mot. Cicéron en avait fait grand usage dans un traité qui porte le même titre. Il eut pour disciple Arcésilas, auteur de la moyenne académie,
8 II. — Bt LA MOYEKNR ACADÉMIE.
Elle est ainsi appelée, parce qu’elle se trouve entre l’ancienne établie par Platon , et la nouvelle , qui le sera bientôt par Carnéade.
ARCÉSILAS.
Arcésilas naquit à Pitane dans l’Eolic s. Étant venu à Athènes, il se rendit le disciple des plus habiles philosophes. On met au nombre de scs maîtres Polémon" , Théophraste, Crantor , Diodore , Pyrrhon. Ce fut sans doute de ce dernier qu'il apprit à douter de tout. Il n’avait que le nom d 'académicien; et il ne garda ce nom que par respect pour Crantor, dont il se faisait honneur d'être le disciple.
» a Crantor llle , qui in noatr& academiA vel in primi< « fuit nobilis. * ( Cic. Tuso. Quœst. lib. 3. n. 12. )
* Uorat. lib. épiai. 2.
* Plut, de Consol. pag. 101.
* « Légitima omnes Crantoris , veteris acadcmlci . de « lucla, est enira non magnus , verùm ourcolus . cl , ut « Tuberoni Pauxlius pnccipit , ad verbum edisccndus « libellus. » {Acad. Quœtt. lib. 4, n. 136.)
* Diog. Laert. in Arcesil.
* Num, apud Euscb. Pnrpar. evang. lib. 14. cap. 5
«*SS> s0°
Il succéda à Craies 1 , ou , selon d’autres , â Polémon , dans la régence de l’école platonique , et il s'y rendit novateur: car il fonda une secte qu'on nomma la moyenne ou seconde academie , pour la distinguer de celle de Platon. 11 était fort opposé aux dogmatiques, c’est-à-dire aux philosophes qui affirmaient et décidaient. 11 paraissait douter de tout: il soutenait également le pour et le contre , et suspendait en toutes choses son jugement. Il attira à son auditoire un grand nombre de disciples. L’entreprise de combattre toutes les sciences et de rejeter , non-seulement le témoignage des sens, mais aussi le témoignage de la raison , est la plus hardie qu’on puisse former dans la république des lettres. Pour s'y promettre quelques succès, il fallait avoir tout le mérite d'Arcèsilas. Il était naturellement d’un génie heureux9, prompt, vif: sa personne était remplie d’agréments ; il parlait avec grâce et enjouement. Les charmes de son visage secondaient admirablement ceux de sa voix. Aussi Lucullc , qui réfute savamment et solidement l’opinion de9 académiciens, dit9 que jamais personne n’eût suivi le sentiment d'Arcèsilas, si l'éloquence et l’habileté du docteur n’eussent couvert et fait disparaître l’absurdité manifeste qui s'y trouvait.
On raconte de sa libéralité des choses qui lui font beaucoup d’honneur. Il aimait à faire du bien’ , et ne voulait pas qu'on le sût. Ayant fait* une visite à un ami qui était malade0, et qui manquait du nécessaire . mais qui avait
> Diog. Laert.
* « Arcesiias floruil tum acumine ingenii , tum admt- « rabili quodara lepore diceodi. » ( Acad. (Ju<psI. Ub. 4 , n. 16. )
* « Quis l$ta lam apertè perspicuêquc cl pervers* el « faUa secotus essel , nisi tanta in ArcesiiA .... cl copia « rerum , et dfeendi vis fuisse l? a ( Ibid. n. 60. )
4 EOipyiTnaat npôyjtpoç x«i XuOtïv tijv %<xptv ÙTvfiezoïTOç. { Diog. La'ért.)
■ Arccsilaus. ut aiunt . omko pauperf et pauperlatcm « suam dissimulant! . ®gro autem , et ne hoc quidem u conlilenli deesse sibi in sumptum ad necessarios usus , « quum clam succurrcndnm judicAssel . pulvino ejus « ignorantis sacrulutn suhjecit , ut hoino Inutililer vere- « cundus, quod desirabat . invrnirct points quant acri- « |»cret ( SSH. de Henef. lib. 2. )
Sénèque l'appcHe Ctésibius. Il est nommé autrement dans l'iutar<|u<'. De discrim. amie, el adulai. pag 03 )
honte de t'avouer, il lui glissa adroitcmenl sous l’oreiiler une bourse pleine d’argent , voulant épargner sa pudeur et ménager sa délicatesse, et faisant en sorte qu’il parût avoir trouvé cet argent , et non l’avoir reçu.
On ne rend pas un témoignage ’ si favorable à la pureté de ses moeurs , et on l’accuse des crimes les plus honteux. Et cela ne doit pas paraître étonnant dans un philosophe qui, doutant de tout , doutait par conséquent s’il y avait des vertus el des vices , et ne pouvait reconnaître véritablement aucune règle pour les devoirs de la vie civile.
Il n’aimail point à se mêler des affaires publiques1. Néanmoins, ayant été choisi pour aller négocier à Démétriade , auprès du roi Antigone , une affaire qui regardait sa patrie, il accepta la députation : mais il en revint sans succès.
Tourmenté par les douleurs de la goutte5, il affectait une patience et une insensibilité de stoïcien. Rien n'est passé delà ici, dit-il en montrant ses pieds cl sa poitrine 4 à Carnéade l’épicurien, qui s'affligeait de le voir ainsi souffrir. 11 voulait lui faire croire que son âme était inaccessible à la douleur. Langage fastueux , mais qui n’a rien de réel que l’orgueil!
Arcésilas florissaït vers la 120' olympiade4, c’est-à-dire vers l’an du monde 3704. il mourut d’avoir trop bu , et en délire , à l’âge de soixante-quinze ans.
Il eut pour successeurs6, Lacyde, Evandrc, Égésime , qui fut maître de Carnéade.
S III. — De LA KOCVELLE ACADÉMIE.
caka£ads.
Carnéade , qui était de Cyrène , établit la
1 Diog. Laert
* Ibid
s « I* quum ardcrel podagr® doloribus . visilAssctquc « hotninem Carncadcs Epicorl perfamillaris, et Irisüs « eiirel : Ma ne, quæso, inquit , Carnéade noster. Nihll « illinc hue pervenil , oslcndens pedes et poctus. » ( De Finib. lib. 5, n. 91 )
* La poitrine était regardée par les anciens comme le siège de l'ante el du courage.
5 Diog. Laert.
Acad. Quasi lib, 4, n. 16
troisième ou nouvelle académie , qui , à proprement parler, ne différait point de la seconde : car, A quelques adoucissements près, Carnéade était un aussi vif et un aussi zélé défenseur de l'incertitude qu’Arcésilas. La différence qui se trouve entre eux 1 , et l'innovation qu’on attribue & celui dont nous parlons actuellement, consiste en ce qu'il ne niait pas, comme Arcésilas, qu'il y eût des vérités; mais il soutenait qu'elles étaient mêlées de tant d'obscurités, ou plutôt de tant de faussetés, qu'il n’était pas en notre pouvoir de discerner avec certitude le vrai du faux. Il se rabattait donc à admettre des choses probables, et il consentait que la vraisemblance nous déterminât à agir , pourvu qu’on ne prononçât sur rien absolument. Ainsi il parait qu'il retenait tout le fond du dogme d’Arcésilas , mais que par poliliqne , et pour ôter à ses adversaires les prétextes les plus spécieux de déclamer contre lui , et de le tourner en ridicule , il leur accorda des degrés de vraisemblance qui doivent déterminer l'homme sage à prendre tel ou tel parti dans la conduite de la vie civile. Il vit bien que sans cela il ne répondrait jamais aux objections les plus frappantes , et qu'il ne prouverait jamais que son principe ne réduisait point l'homme A l'inaction.
Carnéade fut l'antagoniste déclaré des stoïciens . et il s'attacha avec une ardeur extrême à réfuter les ouvrages de Chrysippc, qui avait été depuis peu la colonne du Portique. Il souhaita* si ardemment de le vaincre, qu’en se préparant (i le combattre il s'armait d’une prise d'ellébore , pour avoir l’esprit plus libre, et pour exciter avec plus de force contre lui le feu de son imagination.
On rapporte de lui une maxime de morale qui est bien admirable dans un païen3. « Si « l'on savait en secret , dit-il, qu’un ennemi, « ou une autre personne à la mort de laquelle
* a Non sumus ii quibus nihil verum esse videatur, sed « ii qui omnibus veris fa Isa quxtlam adjuncla esse dlca- « mus, tanlà simililudine , ut in iis nulla insil certa Judio candi et assentiendi nota. Ex quo exisUl et illud , u multa esse probabilia ; quæ quanquâm non perciperen- « tur, iami-n quia visum baberenl quemdam insignem et a illustrem , his sapienlis vitâ regerclur. » { De Nat. User. lib. I. n. 12. )
* Valcr. Max. lib. 8, cap. 7.
> Cic. de Fin. lib. 2, n. 59.
a ou aurait intérêt, viendrait s'asseoir sur de « l'herbe sous laquelle il y aurait un aspic ca- « ché , on agirait en malhonnête homme si a on no l’en avertissait pas, quand même no- « tre silence pourrait demeurer impuui , péril sonne n’étant en état de nous eu faire un « crime. »-
Mais la conduite de ces païens se démentait toujours par quelque endroit. Ce grave philosophe ne rougissait pas d'avoir chez lui une concubine.
Plutarque nous a conservé unassez bon mot de Carnéade 1 : c'est dans le traité ou il marque la différence qu’il y a entre un flatteur et un ami. Il avait rapporté l'exemple d’un homme qui , disputant le prix de la course contre Alexandre, s’élail laissé vaincre exprès, dont le prince lui avait su très-mauvais gré. Il ajoute : « Le. manège est la seule chose où les a jeunes princes u'onl rien à craindre de la a flatterie; leurs autres maîtres assez souvent « leur attribuent de bonnes qualités qu’ils a n’ont point; ceux qui luttent avec eux se a laissent tomber ; mais un cheval renverse a par terre , sans distinction de pauvre ou de u riche, de sujet ou de souverain, tous les a maladroits qui le moulent. »
L’ambassade de Carnéade à Kome est fort célèbre : j'en ai parlé ailleurs.
Pour achever ce qui regarde Carnéade, j'observerai qu'il n’avait pas négligé entièrement la physique, mais la morale avait fait sa principale application. 11 était extrêmement laborieux , et si avare de son temps , qu’il ne songeait ni A tailler ses ongles *, ni A faire couper ses cheveux. Cniqucmcntoccupé deson étude, non-seulement il évitait les festins, mais il oubliait même A manger A sa propre table , et il fallait que sa servante , qui était aussi sa concubine, lui mil les morceaux A la main cl presque A In bouche.
Il appréhendait extrêmement mourir ’. Cependant , ayant appris qu'Antipaler , son antagoniste, philosophe de la secte stoïcienne, s’était empoisonné . il lui prit une saillie de courage contre la mort, et il s’écria : Donnez-
1 p«k. as.
* Diog. I«acrl. — Val, Max lib. 8, cap. 7
* IMog. Lacrl,
moi (loin- aussi... El quoi? lui demanda-t-on. Du tin miellé, répondit-il s’élant bien nuise, Diogène Laêrcc le raille (le celte pusillanimité, et lui reproche d’avoir mieux aimé soulTrir les langueurs d’une phthisie que de se donner la mort : car c’était une gloire chez les païens, quoique les plus sages parmi eux pensassent autrement. Il mourut la quatrième année de la 102* olympiade1, âgé de quatre vingt-cinq ans.
CLITUMAQl’t.
Clitomaque, disciple de Carnéade , lui succéda. Il était Carthaginois, et se nommait ,1 sdrubal dans la langue punique'. Il composa plusieurs livres qui étaient fort estimés, dont l’un avait pour litre Consolation. Il l’adressa à ses concitoyens après la prise et la ruine de Carthage, pour les consoler de l’état de captivité où ils se trouvaient.
PHILO*. AhTlOCUl' S.
i’hilon succéda à Clitomaque son maître. Il enseignait dans un temps la philosophie 3, et dans un autre la rhétorique. Cicéron fréquenta son école, et profita de ses doubles leçons.
Il reçut aussi celles d’Antiochus, disciple et successeur de Philon. Antiochus était d’Ascalon : c est le dernier des philosophes académiciens dont l'histoire soit connue *. Cicéron, dans le voyagequ’il lit â Athènes, fut enchanté de sa manière de parler, qui était douce, coulante , et pleine de grâce : mais il n'approuvait pas le changement qu’il avait introduit dans la méthode de Carnéade ; car Antiochus, [ après avoir soutenu longtemps avec force les ! dogmes de la nouvelle académie , qui rejetait ; tout rapport des sens , et même de la raison , ' et qui enseignait qu’il n’y avait rien de certain, avait embrassé tout d’un coup les sentiments de la vieille académie , soit qu’il eût été désabusé par l'évidence des choses et par le ra|>- I
1 An. M. 3X71 ; av. J. C. 133.
* Plue, de Furl. Alex. i«ig. 328. — Cic. Tusc. Quæst lib. 3. n. 54.
» Id. «tld. Mb. 2. n. 9.
« Plul. *ii Fie png 802.
port des sens; soit , comme quelques-uns le pensaient, que la jalousie et l’envie contre les disciples de Clitomaque et de Philon l’eussent porté è prendre ce parti.
Lucullc *, ce fameux Romain, autant connu par son goût merveilleux pour les sciences que par son habileté dans le métier de la guerre, s'était déclare ouvertement pour la secte des académiciens , non de la nouvelle académie, quoiqu’elle fût alors très-florissante par les écrits de Carnéade que Philon expliquait , mais pour celle de la vieille académie, dont l’école était tenue alors |>ar Antiochus. Il avait recherché l'amitié de ce philosophe avec un empressement extrême : il le logeait . chez lui , et il s’en servait pour l’opposer aux disciples de Philon , parmi lesquels Cicéron tenait le premier rang.
A «t. V. — Des ptaipxTÉTicisss.
AJtlSTOTE.
J’ai déjà remarqué qu’après la mort de Platon , ses disciples se partagèrent en deux sectes, dont l'une demeura dans l’école même où Platon avait enseigné , qui était l'académie ; et l’autre passa dans le Lycée, lieu agréable , situé dans un faubourg d’Athènes. La dernière eut pour chef et fondateur Aristote.
Il élaitde Stagire, ville de Macédoine !. Il naquit la première nnnéede la 99' olympiade, quarante ans environ après Platon5. Son père, appelé Nicomaque, était médecin, et florissail sous Amyntas , roi de Macédoine , père de Philippe.
Agé de dix-sepl ans, il vint à Athènes, entra dans l’école de Platon, et y reçut ses leçons pendant vingt ans. Il en faisait tout l’honneur, et Platon l’appelait l’âne de son école. Il avait une si grande passion pour l’étude, qu’afin de résister a l’accablement du sommeil , il mettait un bassin d’airain à côté de son lit; et quand il était couché , il étendait hors du lit une descs mains où c tenait une boule de fer, afin que le bruit de celte boule , qui tombait
1 Plut, in Lucutlo, pag. 519 et 620.
* Diog. I^rrl. *
Ai). M 3620.
dans le bassin lorsqu'il voulait s'endormir , le réveillât sur-le-champ.
Après la mort de Platon, qui arriva la première année de la 108" olympiade \ il se relira chez Hermias, tyran d'Atarne dans la Mysie, son condisciple, qui le reçutchezluiavec plaisir, et le combla d'honneurs. Mermias ayant été condamné et mis â mort par le roi des Perses , Aristote épousa sa sœur Pilhaïde, qui était demeurée sans biens et sans protection.
C’est dans ce temps-lâ que Philippe le choisit pour prendre soin de l'éducation d'Alexandre son fils*, qui pouvait alors avoir quatorze ou quinze ans. Il y avait longtemps qu'il l’avait destiné pour cet important et glorieux emploi. Dès que son (ils Tut venu au monde , il lui en apprit la nouvelle par une lettre qui ne fait pas moins d’honneur à Philippe qu'à Aristote, de ne crains point de la rapporter eucore ici. Je nous apprends , lui dit-il , que j'ai un fils. Je rends grâces aux dieux , mm pas tant de me l’avoir donné que de me l’avoir donné du temps <f Aristote. J’ai lieu de me promettre que vous en ferez un successeur digne de nous , et un roi digne de la Macédoine. Quinlilien * dit expressément qu’Aristote enseigna à Alexandre les premiers éléments des lettres. Mais comme ce sentiment souffre quelque difficulté , je ne m’y arrête pas entièrement. Quand le temps de prendre soin de l’éducation du prince fut arrivé , Aristote se transporta en Macédoine. On a vu ailleurs le cas que Philippe et Alexandre faisaient de son rare mérite.
Après un séjour de quelques années dans cette cour , il obtint la permission de se retirer. Callisthène, qui l'y avait accompagné, prit sa place, et fut destiné pour suivre Alexandre dans ses campagnes. Aristote * , qui avait joint à beaucoup de jugement un grand usage
' An. H. 3656.
» Aul. Gril. lib. ». cap. 3.
1 a An Philippin Macédonien rex Alexandre filio suo « prima lillcrarum clementa tradi ab Ariilolele summo a rjui «mis pbilotopbo voluùsel . aut ille auscepisscl « hoc oflfcium , al non aludlorum inilia a pcrfecllssimo o quo<|ue traciari, pcrUnere ad summatn crcdidissci?» (Quist. lib. 1. cap. 1.) .
4 « Arislotelex , Callixthcncm audilorem suum ad a Alcxandrum dimittens , monuit ut cum co aul rariso simé, aul quàm jucuodisiimi loquerelur : quo siiliiH
du monde , prêt à faire voile pour Athènes , avertit Callisthène de se rappeler souvent une maxime de Xénophane , qu’il jugeait absolument nécessaire aux personnes qui vivent à la cour. Parlez rarement devant le prince, lui ditil, ou o Parlez-lui d’une manière qui lui plaise, « afin que votre silence vous mette en sûreté, « ou que vos discours vous rendent agréable. » Callisthène , qui avait de la dureté et de l’aigreur dans l’esprit , profita mal de ce conseil , qui dans le fond se sent plus du courtisan que du philosophe.
Aristote , n’ayant donc pas jugé à propos de suivre son élève à la guerre , pour laquelle son attachement à l’étude lui donnait beaucoup d’éloignement, après le départ d’Alexandre retourna à Athènes. Il y fut reçu avec toutes les marques de distinction dues à un philosophe célèbre par tant d’endroits. Xénocratc tenait alors l’école de Platon dans l’Académie ; Aristote ouvrit la sienne dans le Lycée. Le concours des auditeurs y fut extraordinaire. Le matin ses leçons étaient sur la philosophie, l’après-midi sur la rhétorique : il les donnait ordinairement en se promenant , ce qui fit appeler ses disciples péripaléticiens.
Il n’enseignait d’abord que la philosophie1; mais la grande réputation d’Isocrale, âgé pour lors de quatre-vingt-dix ans , qui s'élail donné tout entier à la rhétorique , et qui y avait un succès incroyable , le piqua de jalousie , et le porta à en donner aussi des leçons. C’est peutêtre à cette noble émulation , permise entre savants, quand elle se borne à imiter, ou même à surpasser ce que les autres font de bien, que nous devons la rhétorique d’Aristote , ouvrage le plus complet et le plus estimé que nous ait laissé l’antiquité sur cette matière; à moins qu’on n’aime mieux croircqu'il l’avait composé pour Alexandre.
Un mérite aussi éclatant que celui d’Aristote ne manqua pas d’exciter contre lui l’envie, qui rarement épargne les grands hommes. Tant que vécut Alexandre , le nom de ce conquérant en suspendit l'effet , et arrêta la mauvaise volonté de ses ennemis. Maisà peine fut-il mort, qu’ils s’élevèrent contre lui de
« apud réglas aurcs vel silentio tulior , vel sermone essel « acceplior. » ( Val. Max. lib. 7, cap. 2. )
1 Cic- de Orat. lib. 3, n lit. — Quiiilil. lib. 1, cap 1.
concert, et jurèrent sa perte. Eurymédou, prêtre de Gérés , leur prêta son ministère , et sert it leur haine avec un zèle d'autant plus à craindre , qu'il était couvert du prétexte de la religion. Il cita Aristote devant les juges, et l'accusa d’impiété, prétendant, qu'il enseignait des dogmes contraires au culte des dieux reçu à Athènes. Il apportait en preuve l’hymne composée en l'honneur d'Hcrmias , et l’inscription gravée sur la statue du même Hcrmias nu temple de Delphes. On a encore celle inscription dans Athénée et dans Diogène Laërce. Elle consiste en quatre vers, qui n'ont nul rapport aux choses sacrées, mais seulement à la pertidie du roi de Perse envers ce malheureux ami d’Aristote : et l'hymne n’est pas plus criminelle. Peut-être Aristote avaitil offensé personnellement par quelque trait de raillerie le prêtre de Cérès Eurymédon , crime plus impardonnable que s’il n'eût attaqué que les dieux. Quoi qu'il en soit, ne croyant pas qu'il fût sûr pour lui d'attendre le succès du jugement , il sortit d’Athènes , après y avoir enseigné pendant treize ans. Il se retira à Chaicis, dans l'ile d’Eubée, et plaida sa cause de loin par écrit. Athénée rapporte quelques paroles de cette apologie, mais il lie garantit pas qu elle soit effectivement d'Aristote '. Quelqu’un lui demandant la cause de sa retraite , il répondit que c'était pour empêcher le» Athénien* de commettre une seconde injustice contre la philosophie : il faisait allusion à la mort de Socrate.
On a prétendu qu'il était mort de chagrin pour n’avoir pu comprendre le llux et le reflux de l'Euripe , et que même il s'était précipité dans cette mer en disaut que : l’Euripe m'engloutisse, puisque je tu puis le comprendre. Il y avait bien d'autres choses dons la nature qui passaient son intelligence . e. il avait trop bon esprit pour s’en chagriner D’autres assurent, avec plus de vraisemblance, qu'il mourut d'une colique eu la soixante-troisième année de son âge1, deux ans après la mort d'Alexandre ‘. 11 fut extrêmement honorédana
• Athen. Mb. 15, pog. G06 et 007. — Ælian. lib- 3, rap. 30.
* Laert
• An M mi.
* Amin, in vilè Aibt
Stagire sa patrie. Elle avail été ruinée par Philippe , roi de Macédoine : mais Alexandre la fil rebâtir à la prière d’Arialote. Les habitants , pour reconnaître ce bienfait, consacrèrent un jour de fêle à l’honneur de ce philosophe: el lorsqu'il fut mort à Chaicis dans file d'Eubée, ils transportèrent ses os chez eux, dressèrent un autel sur son monument , donnèrent à ce lieu le nom d'Aristote , et y tinrent dans la suite leurs assemblées. 11 laissa un fils nommé Nicomaque, el une fille qui fui mariée à un petit-fils de Démarale , roi de Sparte.
J'ai exposé ailleurs quel fut le sort de ses ouvrages, pendant combien d’années ils demeurèrent ensevelis dans les ténèbres et inconnus, et comment enfln ils virent le jour et devinrent publics.
Quintilien 1 dit qu'il ne sait ce qu’on doit le plus admirer dans Aristote , ou de sa vaste et profonde érudition , ou de la prodigieuse multitude d'éerits qu’il a laissés, ou de l'agrémeut de son style , ou de la pénétration de son esprit , ou de la variété infinie de ses ouvrages. On croirait ' , dit-il dans un autre endroit , qu’il a dû employer plusieurs siècles à l’élude pour comprendre dans l’étendue de son savoir tout ce qui regarde non-seulement les philosophes el les orateurs, mais même les animaux et les plantes, dont il a recherché la nature el les propriétés avec un soin infini. Alexandre3, pour seconder le zèle de son maître dans ce savnnl travail , et pour satisfaire sa propre curiosité , donna ordre que dans toute l’étendue de la Grèce et de l’Asie on fit d'exactes recherches sur tout ce qui regardait les oiseaux * , les poissons cl les animaux de toute espèce : dépense qui monta à plus de huit cents talents , c'est-à-dire à plus de huit cent mille écus. Aristote composa sur cette matière cinquante volumes, dont il n'en resloque dix.
On a pensé bien diversement, dans l’université de Paris, dés écrits d’ Aristote, selon la différence des temps. Dans le concile de Sens , tenu â Paris en 1209 , on ordonna de brûler
i Lib. 10. cap. 1.
* Lib. 12. cap. ull.
» Pli», lib. 8, cap. 16
« Atlicp. lib. 0. |»ag 3'Jt*.
tous ses livres, avec défense de les lire, de les écrire, ou de les garder. On apporta ensuite quelque modération et quelque tempérament à la rigueur de cette défense. Enfin par un décret de deux cardinaux que le pape Urbain V envoya à Paris, l'an 1366, pour réformer l’université, tous les livres d’Aristote y furent permis; décret qui fut renouvelé et confirmé en 14-52 par le cardinal d’Étouteville. Depuis ce temps-là, la doctrine d’Aristote a toujours prévalu dans l’université de Paris, jusqu’à ce que les heureuses découvertes du dernier siècle aient ouvert les yeux aux savants, et leur aient fait embrasser un système de philosophie bien diffèrent des anciennes opinions de l’école. Mais comme autrefob on a admiré Aristote au delà des justes bornes, aussi peutêtre le méprise-t-on aujourd’hui plus qu'il ne le mérite.
successeurs r’aristote.
Théophraste était de l’îledeLesbos1. Aristote, avant que de se retirer à Chalcis, le désigna pour son successeur. Il remplit donc la place de son maître avec un tel succès et une telle réputation, que le nombre de ses auditeurs alla jusqu'à deux mille. Démétrius de Phalèrc fut un de ses disciples et de ses intimes amis. La beauté et la délicatesse de son éloquence lui fit donner le nom de Théophraste, qui signifie divin parleur.
C’est de lui que Cicéron raconte une chose assez particulière*. Il disputait avec une marchande sur le prix de quelque chose qu’il voulait acheter. La bonne vieille lui répondit : Non, monsieur l'étranger, vous ne l'aurez pas à moiits. Il fut extrêmement surpris, et mê-
* LaerL
* « (Jlegojam non mirer illud Theophrasto accldlsse a quod dicitur, quum percontaretur ex anirulA quâdani « quanli allquid venderel; et respondisset ilia, alqueaddia dissel : hospe* . non potè minorit : luli&se eum muh leste, se non eiïugcre hospilis spcciem , quum «tatem « agerel Alhenis , optiméque loquerelur. » ( In Bruto , n 172.)
u Quoniodô et ilia attica anus Thcophraslum horai- « non alioqui diserlissimum, anuolntâ uni us affectai ionc n verbi, hospilem diilt : nec alio sc id deprebemJLssc iun lcrrogata respondil, quâm quôd nimiùm alliée loquerc- « lur. »> ( Quist. lib 8, cap 1 }
me fâché , qu’après avoir passé une partie de sa vie à Athènes, dont il se piquait de parler le langage en perfection, on reconnût pourtant encore qu’il était étranger. Mais ce fut son attention même à la pureté du langage altique, qui, allant jusqu'à l'excès, le fil reconnaître pour étranger , comme l’observe Quintilien. Quel goût il avait à Athènes jusque dans le petit peuple!
11 ne croyait pas , non plus qu'Aristote, que, sans les biens et les commodités de la vie, on pût jouir ici d’une vraie béatitude; en quoi, dit Cicéron', il dégrada la vertu et la dépouilla de sa plus grande gloire , la réduisant à l’impuissance de rendre par elle-même l’homme heureux*. Il attribue la suprême divinité, dans un endroit , à l'intelligence ; dans un autre au ciel en général ; et après cela , aux astres en particulier.
Il mourut à l'àge de quatre-vingt-cinq ans, épuisé de travaux et de veilles. On dit qu’en mourant il murmura fort contre la nature5 de ce qu’elle accordait une longue vie aux cerfs et aux corneilles, qui n'en tirent aucune utilité, pendant quelle abrégeait le cours de celle des hommes, qu’une plus longue vie mettrait en état de parvenir à une connaissance parfaite des sciences ; murmure également inutile et injuste , et que la raison seule a appris à plusieurs des anciens à condamner comme une espèce de révolte contre la volonté divine. Quid enim est ali ud gigantum more bellare cum dits, nisi natura repugnare 4 ?
Stratos était de Lampsaque5. Il s'appliqua beaucoup à la physique, et peu à la morale; ce qui lui fit donner le nom de physicien. Il commença à tenir son école la troisième année de la 123" olympiade'', et il y enseigna pendant dix-huit ans. Il fut maître de Plolémêe Philadelphc.
Lycos, de la Troade. Il gouverna son école pendant quarante ans.
Ariston , Critolaüs. Ce dernier était on
i a Spollavil virlulcm suo décoré, imbeciilamque redit didll, qutki negavil in eâ solâ posilum esse béate vi- « vere. »» ( Acad. Qucett. Mb. 1. n. 38. )
* De Natar. Deor. Il b. 1, n. 35.
s Tusc. Quæst. lib. 3, n. Gü.
* (Àic de Seoec. n. 5.
* I.acrt.
« An M. 3718.
des (rois ambassadeurs que les Athéniens envoyèrent 4 Rome la deuxième année de la 140* olympiade', et la 534* de Rome.
Diodose. Ce fut un des dentiers qui se distinguèrent dans la secte des philosophes péripatéticiens.
Art. VI. - De là secte des ctsioubs.
AHTlSTHinC.
Les philosophes cyniques doivent leur origine et leur établissement à Anlislhène , disciple de Socrate. Cette secte tira son nom du lieu où son fondateur enseignait, appelé Cynosarge *, qui était dans un faubourg d’Athènes. Si cette origine est la vraie, au moins ne peuton douter que leur impudence ne leur ait bien confirmé un nom que le lieu leur avait donné. Anlislhène menait une vie fort dure, et n’avait pour tout habit qu'un méchant manteau. Il avait une longue barbe, un bâton à la main, une besace sur le dos. Il comptait pour rien la noblesse et les richesses, et faisait consister le souverain bonheur de l’homme dans la seule vertu.Comme on lui demandait 4 quoi lui avait servi la philosophie , il répondit : A pouvoir vivre avec moi.