‹ Œuvres complètes de Rollin avec notes et éclaircissements sur les sciences, les arts, l'industrie et le commerce des anciens (volume 2)Chapitre 108 sur 178 · DIOGÈNE · texte numérisé non relu

DIOGÈNE

Diogène fut le plus célèbre de ses disciples3. Il était de Sinope , ville de Paphlagonie. Il en fut chassé pour le crime de fausse monnaie. Son père, qui était banquier, fut banni pour le même crime. Diogène , étant venu 4 Athènes , alla trouver Anlislhène , qui le rebuta fort et le repoussa avec son bflton, parce qu’il avait résolu de ne plus prendre de disciples. Diogène ne s'étonna point, et, baissant la tête : « Frappez, frappez, lui dit-il ; necrai- « gnez point : vous ne trouverez jamais de « bâton assez dur pour m’éloigner de vous « tant que vous parlerez. » Antistbène, vaincu

* An. m. artai.

* Ce mot signifie vn chien blanc , ou prompt et lite-

* Laert.

par l’opiniâtreté de Diogène , lui permit d’être son disciple.

Diogène profita bien de ses leçons , et imita parfaitement sa manière de vivre, il n'avait pour tout meuble qu’un bâton , une besace et une écuelle. Encore , ayant aperçu un jeune enfant qui buvait dans le creux de sa main : Il m'apprend, dit-il, que je conserve encore du superflu, et il cassa son écuelle. Il marchait toujours les pieds nus, sans porter jamais de sandales, non pas même lorsque la terre était couverte de neige. En tonneau lui servait de logis : il le promenait partout devant lui , et il n'eut point d’autre maison. On sait ce qu'il dit à Alexandre qui l'alla visiter i Corinthe , et la célèbre parole de ce prince : Je voudrait être Diogène, si je n’étais pas Alexandre. Juvénal', en effet, trouve l'habitant du tonneau plus grand et plus heureux que le conquérant de l’univers. L’un ne souhaitait rien , et le monde entier ne suffisait pas à l’autre. Sénèque* ne se trompe donc pas quand il dit qu’Alexandre , le pins fier des hommes , et qui croyait que tout devait trembler devant lui, le céda ce jour-là à Diogène , ayant trouvé en lui un homme à qui il ne pouvait ni rien donner ni rien Oter.

Au reste , il ne faut pas croire qu’avec son manteau plein de pièces, sa besace et son tonneau, il en fût plus humble3. Il tirait autant de vanité de toutes ces choses qu’Alexandre en pouvait tirer de la conquête de toute la terre. Etant entré nn jour chez Platon , qui était meublé assez magnifiquement, il se mit à deux pieds snr un beau tapis, et dit: Je foule aux pieds le faste de Platon. Oui, répliqua celui-ci , mais par une autre sorte de faste.

Il avait un souverain mépris pour tout le genre humain. Se promenant en plein midi , une lanterne allumée 4 la main , on lui demanda ce qu’il cherchait : Je cherche i» homme , répondit-il.

1 Scnsit Alexander, testé quuni vidit in illé Magnum habilatorem , quantô felicior hic, qui Nil cuperet, quàm qui totum slbl posceret orbetn.

* « Quidni viciai sit Mo die , quo homo , supra menti suram humanæ superbise lumens, vidit aliquem ruiner a dare quidquam possel, nec eripcrc?» (Skis, de Benef lib. 5, cap. fi.)

* Ælian. lib. 3, cap. 29. — Diog. Lacrl.

Il vit un jour un homme qui se taisait chausser par un esclave : Tu ne seras pas content, dit-il, jusqu'à ce qu’il te mouche. De quoi te servent tes mains ?

Une autre fois , en passant, il vit des juges qui menaient au supplice un homme qui avait volé une petite fiole dans le trésor public : Voilà de grands voleurs, dit-il , qui en conduisent un petit.

Des parents qui lui présentaient nn jeune homme pour être son disciple, lui en disaient tous les biens imaginables : qu’il était sage, de bonnes mœurs, et qu'il savait beaucoup. Diogène écouta tout fort tranquillement : Puisqu'il est si accompli, dit-il, il n'a aucun besoin de moi.

On l’a accusé de parler et de penser mal de la divinité'. Il disait que le bonheur constant d’Barpnlus.qui passait généralement pour un voleurct un brigand , portait témoignage contre les dieux.

Parmi d’excellentes maximes de morale , il en avait aussi de très-pernicieuses. Il regardait la pudeur comme une faiblesse, et ne craignait point de braver avec effronterie tous les sentiments de retenue et de honte naturelle. En général, le caractère des cyniques était d'outrer tout en matière de morale, et de rendre la vertu même, s’il était possible, haïssable , par les excès et les travers auxquels ils la portaient.

Inuni sapiens nomen feril, æquus iniqui ,

Ultra, quàm salis est, virtalem si pelât Ipsam •.

Son historien lui donne une éloquence fort persuasive , et en rapporte des efTets merveilleux. Onésicrite avait envoyé à Athènes un de ses fils5. Ce jeune homme, ayant entendu quelques leçons de Diogène, se fixa dans cette ville. Son frère aîné bientôt après en fil autant. Onésicrite lui-même , ayant eu la curiosité d’entendre ce philosophe , devint sou disciple, tant l’éloquence de Diogène avait d’attraits. Cet Onésicrite était un homme important. Il fut fort considéré d'Alexandre4; il le suivitdans

1 De Nilur. Deor. Itb. 3 . n. 83.

* Horat. lib. 1, epist. 6.

* Diog Laert-

4 Plut, ta A Ici pag. 701.

ses guerres, il y eut des emplois de distinction, et il composa une histoire qui renfermait les commencements de la vie d'Alexandre. I’hocion , encore plus illustre que lui , fut disciple de Diogène , aussi bien que Stilpon de Mégare.

Diogène, en passant à i’tle d’Egine, fut pris par des pirates, qui l’emmenèrent en Crète, et l’exposèrent en vente. Il répondit au cricur qui lui demandait -.que savez-vous faire'? qu’ill savait commander aux hommes , et le pressa de dire : qui est-ce qui veut acheter son maître? Un Corinthien , appelé Xéniade , l'acheta , et, l’ayant mené avec lui h Corinthe , le donna pour précepteur 3 scs fils. Il lui confia aussi toute l'intendance de sa maison. Diogène s’acquitta si bien de tous ces emplois, que Xéniade ne pouvait se lasser de dire partout : Un bon génie est entré chez moi. Les amis de Diogène voulurent le racheter : Vous n’étes pas sages, leur dit-il, les lions ne sont pas esclaves de ceux qui les nourrissent , mais ceux-ci sont les valets des lions. Il éleva très-bien les enfants de Xéniade , et s'en fit fort aimer. Il vieillit dans cette maison , et quelques-uns disent qu’il y mourut.

Il ordonna en mourant qu’on laissât son corps sur la terre sans l’inhumer*, a Quoi! lui « dirent ses amis , vous demeurerez exposé « aux bêtes farouches et aux oiseaux ? Non , « répondit-il : vous mettrez auprès de moi un « bâton afin que je les chasse. Et comment le « pourrez-vous, dirent-ils, puisque vousn’au- « rez plus de sentiment?Que m’importe donc, « répliqua le cynique, d’être mangé par les « bêtes, puisque je n’en sentirai rien?»

On n’eut point d'égard à cette grande indifférence de Diogène pour la sépulture. Il fut enterré magnifiquement près de la porte qui était vers l’isthme. On érigea è cêlé de son tombeau une colonne, sur laquelle on plaça un chien de marbre de Paros.

Il mourut âgé de près de quatre-vingt-dix ans , selon quelques-uns , le jour même de la mort d’Alexandre ; mais d’autres le font survivre de quelques années à ce prince.

1 Dlog. Laert.

* Tusc. (Juaesl. lib. 1, n. IM.

c» nés.

Cratès le cynique fut un des principaux disciples de Diogène 11 était Thébain , d'une famille très-considérable , et qui possédait de grands biens. 11 vendit tout son patrimoine , dont il tira plus de deux cents talents , qu'il mit entre les mains d'un banquier , et le pria de les rendre à ses enfants , en cas qu’ils se trouvassent avoir peu (f esprit : mais , s'ils avaient assez d’élévation pour être philosophes, il lui permit de distribuer cet argent aux citoyens de Thèbes , parce que les philosophes n’avaient besoin de rien. Toujours de l’excès et du travers, jusque dans les actions louables par elles-mêmes.

Hipparhia , sœur de Mètroclc l'orateur , charmée des manières libres de Cratès, voulut absolument l’épouser, malgré l'opposition de tous ses parents. Cratès, à qui ils s'étaient adressés , Qt de son côté tout ce qu'il put pour la détourner de ce mariage. S'étant dépouillé devant elle pour lui faire voir sa bosse et sou corps tout de travers , et ayant jeté par terre son manteau , sa besace et son béton : Voilà toutes mes richesses , dit-il , et ma femme n’en doit prétendre d'autres pour elle-même. Elle persista dans son dessein , épousa ce bossu , s’habilla en cynique, et devint encore plus effrontée que son mari.

L'effronterie était le caractère dominant de ces philosophes. Ils reprochaient aux autres leurs défauts sans garder aucun ménagement, ajoutant même à leurs reproches un air de mépris et d’insulte. C'est ce qui, selon quelques-uns, leur lit donner le nom de cyniques, parce qu'ils étaient mordants , et qu'ils aboyaient après tout le monde comme des chiens , et aussi parce qu'ils n'avaient honte de rien , et qu’ils tenaient qu’il était permis de tout (aire en public sans pudeur et sans retenue.

Cratès * florissait à Thèbes vers la 1 13‘ olympiade , et effaçait tous les autres cyniques de ce temps. C’est lui qui a été le maître de Xénon , chef de la secte des stoïciens si renommée.

' Diog. Laert.

« An. M 3678

Am. VII. — Des xtohibxs.

tenon.

Zénon était de la ville de Citium dans l'ile deCypre'. Comme il revenait d'acheter de la pourpre de I'hénicie, car il s'était d’abord appliqué au commerce , il fit naufrage au port de Pirée. Cette perte le rendit fort triste. Il se retira à Athènes, entra chez un libraire, se mil à lire un livre de Xênophon, dont la lecture lui causa un plaisir infini et lui fit oublier son chagrin. 11 demanda au libraire où demeuraient ces sortes de gens dont parlait Xênophon. Cratès le cynique passa par hasard dans ce moment. Le libraire le montra du bout du doigt à Zénon , et l'exhorta à le suivre*. Il commença en effet dés ce jour-IA à être son disciple : il était pour lors Agé de trente ans. Il sentit bientôt tout le prix et tonte l'utilité de la philosophie. Il se félicitait lui-même sur le malheur qui lui était arrivé, et disait souvent que jamais navigation n'avait été aussi heureuse pour lui que celle où il avait fait naufrage. La morale des cyniques lui plut fort, mais il ne put goûter leur impudence et leur effronterie.

Après avoir étudié dix ans sous Cratès , et passé dix autres années chez Stilpon de Mègare, Xénocrate cl Polêmon, il établit à Athènes une nouvelle secte3. Sa réputation ne tarda guère à se répandre dans toute la Grèce. Il devint en peu de temps le plus distingué des philosophes du pays. Comme il enseignait ordinairement dans une galerie, ses sectateurs furent appelés stoïciens, du mot grec rwi , qui signifie galerie , portique.

Ayant rencontré un jeune homme qui.

plein d'estime pour lui-même et se croyant fort habile, prenait toujours la parole dans les assemblées : Souvenez-vous , lui dit-il , que la nature nous a donné deux oreilles et une seule bouche, pour nous apprendre qu’il faut plus écouter que parler.

Zénon 4 vécut jusqu'à l’âge de quatre-vingt-

' Dtog. Laert.

• An. m. seni.

> An. M. 309-2.

* Laert.

dix— huit mis, sans avoir jamais ou aucune incommodité. 1! y avait quarante-huit ans qu’il enseignait sans inierruplion cl soixante-huit qu’il avait commencé de s’appliquer à la philosophie sous Cratès le cynique. Eusèbc met sa mort à la ! 29' olympiade’. Il fut fort regretté. Quand Antigone, roi de {Macédoine, en apprit la nouvelle , il en fut sensiblement touché. Les Athéniens lui firent ériger un tombeau dans le bourg de Céramique, et , par un décret public où ils faisaient son éloge comme d’un philosophe qui avait perpétuellement excité & la vertu les jeunes gens qui étaient sous sa discipline , et qui avait toujours mené une vie conforme aux préceptes qu’il enseignait , ils lui décernèrent une couronne d’or, et lui firent rendre des honneurs extraordinaires : u Afin, dit le décret, que tout le monde sache « que les Athéniens ont soin d’honorcr les « gens d’un mérite distingué, et pendant « leur vie , et après leur mort. » Rien ne fait plus d’honneur à une nation que des sentiments si nobles et si généreux , qui parlent d’un grand fonds d’estime pour la science et pour la vertu.

J’ai déjà remarqué ailleurs qu’une nation voisine , je parle de l’Angleterre , se distingue par cette estime qu’elle fait des grands hommes en ce genre, et par la reconnaissance qu’elle marque à ceux qui ont relevé la gloire de leur patrie.

CLÉAüTHC.

Cléanthe était d’Assos, dans la Troade*. II n’avait que quatre dragmes, c’est-à-dire quarante sous , quand il entra à Athènes. Il se rendit fort recommandable par la patience courageuse avec laquelle il soutenait les plus durs et les plus pénibles travaui. Il passait la nuit presque entière à puiser de l’eau pour un jardinier, afin d’avoir de quoi vi vre et de pouvoir s’appliquer à l’étude de la philosophie pendant le jour. Cité devant les juges de l’Aréopage pour rendre compte, selon que l’ordonnait uue loi de Solon , de quoi il vivait , il produisit en témoignage le jardi-

> An. M. 3740.

» Laert.

nier, et sans doute ses propres mains endurcies par le travail, et pleines de callosités. Les juges , ravis en admiration , ordonnèrent qu’on lui fournit du trésor public dix mines, c’est-à-dire six cents livres. Zénon lui défendit de les accepter ; tant la pauvreté était en honneur parmi ces philosophes ! Il remplit la chaire du Portique avec beaucoup de réputation.

Il avait naturellement l’esprit pesant et tardif , mais il surmopta ce défaut par une application opiniâtre nu travail. L’éloquence n’était pas son talent. Il s’avisa pourtant de composer une rhétorique 1 , aussi bien que Chrysippe, dont il sera bientôt parlé; mais l’un et l’autre avec si peu de succès , que , si l’on en croit Cicéron , bon juge certainement en celte matière , ces ouvrages n’étaient propres qu’à rendre un homme muet.

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