‹ Œuvres complètes de Rollin avec notes et éclaircissements sur les sciences, les arts, l'industrie et le commerce des anciens (volume 2)Chapitre 118 sur 178 · RLE LES VEETCS ET SUE LES DEVOIES DE LA VIE · texte numérisé non relu

RLE LES VEETCS ET SUE LES DEVOIES DE LA VIE

• Quoique la philosophie ', dit Cicéron, soit « un pays où il n’y a point de terres incultes « ni de landes, et qu’elle soit fertile et abon- « dante d’un bout à l'autre , elle n’a point de « contrée plus riche que celle qui traite des « devoirs , et d’ou l’on tire les règles et les « préceptes qui peuvent donner à nos meeurs v une forme certaine et constante, et nous «' faire vivre selon les lois de l’honnêteté et « de la vertu. » Il est vrai qu’on trouve chez

> DeFhlib. llb. 5, n.91. 92.

* « Audebo... virlutis ampliuuiincoi quasi in 'Uerà Jl- « bræ lance ponere. Tcrram, mihi crede, ea lanx ei maria « déprimé!. »

» orne. Mb. 3, d. 5.

ni.

les païens d’excellentes maximes sur ce sujet, et capables de nous faire rougir. J’en rapporterai quelques-unes tirées de Platon et de Cicéron, en m’attachant plus aux pensées du premier qu’à ses expressions.

Le but du gouvernement est de rendre les sujet heureux en les rendant vertueux.

Le premier soin de tout homme chargé1 de la conduite des autres ( et l’on entend par là généralement tous ceux qui sont destinés à commander, rois, princes, généraux d’armée, miuislrcs, gouverneurs de provinces, magistrats, juges, pères de famille), le premier soin de quiconque est en autorité, de quelque façon que ce puisse être, c’est de bien établir le but qu’il doit se proposer dans l’usage de celte autorité.

Quel est le but d’un homme chargé du gouvernement d’une république* ? Ce n’est point, dit Platon en plus d'un endroit, de la rendre riche, opulente, puissante ; d’y faire abonder l’or et l’argent, d’étendre au loin son domaine, d’y entretenir des flottes et des armées nombreuses, et par là de la rendre supérieure à toutes les autres sur terre et sur mer. Il est aisé de voir qu’Athèncs est ici désignée. Il se propose quelque chose de bien plus grand et de plus solide : c’est de la rendre heureuse en la rendant vertueuse ; et elle ne peut être telle que par une piété sincère et une soumission parfaite à l'égard de Dieu.

Quand nous parlons 3, dit-il ailleurs, d’une ville, d’une république heureuse , nous ne prétendons pas borner cette fécililé à quelques particuliers seulement, aux premiers de la ville, aux nobles, aux magistrats : nous entendons que tous ceux qui composent cette vdle, cette république, soient heureux chacun dans leur condition, et selon leur état; et voilà le devoir essentiel de celui qui se charge de la gouverner.

Il en est d'une ville, d’un état', comme du corps humain. Cette comparaison est tout à fait juste et riche en conséquences. Le corps

< Pial, de Leg. Mb. <2. pag. 9GI-9S3.

* In Alrib. 1, pag lï». — De Leg-. Ilb. 5, pag. 74'ï > De l.eg lib. 5. pag. 420.

• Ibid. : lit». 12), pag. 096.

esl composé de la tête et des membres ; et parmi ces membres il y en a de plus nobles, de plus apparents, de plus nécessaires les uns que les autres. I’eut-on dire que le corps soit sain et eu bon état quand le moindre et le dernier des membres est malade ?

Il y a entre tous les habitants d’une ville un rapport mutuel de besoins et de secours1 , qui forme entre eux une liaison admirable. Le prince, les magistrats, les riches ont besoin de nourriture, de vêtement, de logement. Que deviendraient-ils si, dans un ordre inférieur, -il n'y avait des gens destinés à leur fournir tous ces besoins? La Providence y a pourvu, comme le remarque Platon, par l'établissement des diverses conditions, auxquelles la nécessité a donné lieu. Si tous étaient riches, il n'y aurait ni laboureurs, ni maçons, ni ouvriers. Si tous étaient pauvres, il n’y aurait ni princes, ni magistrats, ni généraux d'armée capables de gouverner et de défendre les autres. C'est cette dépendance mutuelle qui a formé les villes, et qui a rassemblé et réuni dans l'enceinte des mêmes murailles une multitude d'hommes de différents emplois et de divers métiers, tous nécessaires pour l'utilité commune. et dont aucun par conséquent ne doit être négligé, encore moins méprisé, par celui qui gouverne. De celle multiplicité de talents, de conditions, d’emplois , de métiers, réduite en quelque sorte 4 l'unité par celle communication mutuelle et par cette tendance 4 une même fin, résulte un ordre, une harmonie, un concert d'une beauté merveilleuse, mais qui suppose toujours qu’afin que le tout soit parfait, chaque partie doit avoir sa perfection et ■son ornement.

Pour revenir à la comparaison d’une ville \ d'un état , avec le corps humain , le prince en est comme la tête et l'âme : les ministres, les magistrats , les généraux d'armée, les autres officiers destinés à exécuter ses ordres , sont scs yeux , ses bras, ses pieds. C’est le prince qui les doit animer, les mettre en mouvement, les faire agir. C'est dans la tête que réside l'in- ■ telligence , et c’est cette intelligence qui règle l'usage des sens , qui fait mouvoir les mem

I De Kep. tih. 2. pas. lUW-ÎJ».

t De Rep. Itb. 2, i De Irg. Mb. <21, pag. 961-961.

[ bres, qui veille à leur conservation , à leur intégrité, à leur santé. Platon emploie ici la comparaison d’un pilote, dans la tête seule de qui réside la science de conduire le vaisseau , et 4 l'habileté duquel est confié le salut de tous ceux qui y sont renfermés. Qu’un étal est heureux, quand le prince parle et agit de la sorte !

Quiconque est chargé <hi soin des oulres doit se persuader fortement qu’il esl établi pour le* inféi teurs , et non les inférieurs pour lui.

Il ne faudrait, ce semble , que consulter le bon sens, la droite raison, et même l’expérience commune , pour convenir de ce principe. Il est rare cependant que les supérieurs en soient véritablement convaincus, et en fassent la règle de leur conduite.

Platon , pour mettre ce principe dans tout son jour * , commence par introduire dans le dialogue un Thrasimaquc, qui plaide la cause, ou plutôt qui fait l'apologie d’un gouvernement corrompu. Celui-ci prétend que dans tout gouvernement on doit regarder comme juste ce qui est utile au gouvernement : que celui qui commande et qui est en place, n'y est point pour les autres, mais pour lui-même : que sa volonté doit faire la régie de ceux qui lui sont soumis : que, si l'on s’en tenait à une justice rigoureuse, les supérieurs seraient bien à plaindre, n'ayant pour leur partage que les soins et les inquiétudes du gouvernement , sans être en état d'avancer leurs familles , de faire plaisir à leurs amis, de rien accorder à la recommandation , puisqu'on suppose qu'eu tout ils doivent se conduire par les principes d'une exacte et rigoureuse justice.

Il est peu de personnes , ou plutôt U n’en est point qui tiennent un pareil langage; mais il n’en est que trop qui le mettent réellement en pratique, et qui en font la règle de leur conduite.

Platon réfute fort au long tout ce pitoyable raisonnement; et selon sa coutume, il emploie des comparaisons tirées de l’usage commun de la vie : je me contenterai ici de cette unique preuve, pour montrer que ceux qui commarv-

• Dr Rap 11b. 9 . pag. SW, fie.

<***> cil <***►

dent sont pour leurs intérieurs, et non les inférieurs pour ceux qui commandent.

Un pilote se charge de conduire un vaisseau rempli d’un grand nombre de personnes que différentes vues et différents intérêts engagent à passer dans un pays étranger : est-il jamais venu dans l'esprit d’aucun homme raisonnable de penser que ces passagers fussent pour le pilote, et non le pilote pour les passagers? Oserait-on dire que les malades dont se charge un médecin sont pour lui? et n’est-il pas visible que les médecins, aussi bien que l’art de la médecine , ne sont établis que pour rendre la santé aux malades? Les princes sont souvent représentés dans l’antiquité sous l’idée de pasleur» des peuples Le pasteur certainement est pour son troupeau; et il n’est personne d’assez déraisonnable pour prétendre que le troupeau soit pour le pasteur.

C’est de cette doctrine de Platon que l’orateur romain avait emprunté l’importante maxime qu’il inculque si fortement à Quinctus Cicéron, son ftêre, dans l’admirable lettre où il lui donne des avis pour se bien conduire dans le gouvernement de l’Asie qui avait été confié h ses soins. Pour moi*, dit-il, je suit persuadé que l’unique but, et toute l'attention de ceux qui sont en place , doivent être de rendre aussi heureux qu'il est possible tous ceux qui sont soumis à leur autorité... Et non-seulement, ajoute -t-il, quiconque gouverne les citoyens ou les alliés, mais quiconque est chargé du soin des esclaves, et même des bêtes, doit leur procurer tous les secours et tous les avantages qui dépendent de lui, et rapporter tous ses soins à leur utilité.

La conséquence naturelle de ce principe1, que tous les supérieurs, sans aucune exception , sont établis pour le bien de ceux qui leur sont soumis, est qu’ils ne doivent done, dans l’usage de leur autorité et de leur pouvoir, en-

1 Qocptvc iaûv,

* c Ac mibi quldem videmur hue oninia eue refe- « rendu ib tli qui prcsunl «tilt , ut fl qui eorum tu (m-

« périls erunt, sintquàm beaUsaimi Est l nient , non

« modo ejus qui soclll et ctvibiu , sed e nam ejus qui ser- ■ vil, qui mutis pecudibui praeiit, eorum quibus pnSiit , « eomiDOdU ulllilalique servirez» (Cic. Epist. i , ad Q. fratr. )

> PIM. de Hep. Ub. 2, pag. 317. — Ibid. lib. 7, pag 520, 521.

visager que l'utilité publique. Il s’ensuit encore de là qu’il n’y aura que des gens de bien placés dans les charges, qu’ils n’y entreront même que malgré eux , et qu’il faudra leur faire violence pour les contraindre de les accepter. En effet, ou ne recherclic point um place où l’on ne voit que peine, que travail et qu’embarras. Et cependant, dit Platon, rien n’est plus commun aujourd’hui que de briguer les charges, et de prétendre aux premières places, sans y porter d’autre mérite qu’une ambition sans bornes, et une aveugle estime de soi-même : et c'est cet abus qui fait le malheur des villes et des états, et qui cause enfin leur ruine.

La Justice et la bonne fol sont les fondements de la société. Sainteté du serment.

Le lien le plus ferme de la société est la justice1, et le fondement de la justice est la bonne foi, qui consiste à garder ioviolablement les paroles qu’on a données , et les traités dont on est convenu.

L’injustice ne peut prendre que deux différentes formes*, dont l’une tient du renard, c’est celle de l’artifice et de la fraude; et l’autre du lion , c’est celle de la violence. L’une et l’autre sont également indignes de l’homme, et contraires à sa nature : mais la plus odieuse et la plus détestable est la fraude et la perfidie, surtout lorsqu’elle couvre des dehors de la probité ses pratiques les plus noires.

Il faut bannir du commerce 5 des hommes toutes sortes de ruses et d’arliGces , et proscrire cette habileté maligne qui se couvre et se pare du nom de prudence, mais qui en est infiniment éloignée , et qui ne convient qu’à des gens doubles1, cachés, déguisés , trompeurs, malins, artificieux , perfides : car tous ces noms, si odieux et si détestables, suffisent à peine pour marquer le caractère de ceux qui

< CIc. Ofifc. lib. 1, n. 20 et 23.

> Id. Ibid. n. 41.

> s Quocirca astutis tollends suot . raque malilia . « que voit Ilia quidam vlderi se esse prudcntlam , sed a abesl ab eâ distalque plurimùm. » ( Cic. lib. 3, n. 71. )

* a Hoc grnus est hominis versuli, obscuri. aslull . fal- « lacis . malitiosl , callidl , veteratoris , vafrl b ( Ibid, n 57. )

renoncent à la sincérité et à la vérité dans le commerce de la vie.

De quel nom faut-il donc appeler ceux qui se jouent de la sainteté du serment ', qui est une affirmation religieuse , faite en présence et sous les yeux de Dieu , que l'on en prend  témoin , que l'on en rend en quelque sorte garant, et qui vengera certainement l'abus sacrilège que l’on aura fait de son saint nom ?

Le respect que l'on doit & la Divinité sur ce sujet ne pouvait , selon Platon *, être porté trop loin. C’est par ce principe qu’il souhaitait que , dans les jugements où il ne s’agit que d'intérêts temporels, les juges n'ciigeassent des parties aucun serment, pour ne les point exposer à en faire de faux , comme il arrive, dit-il , à plus de la moitié de ceux qu'on obligé de jurer; étant très-rare et trèsdifficile qu'un homme qui espère de pouvoir sauver par un parjure ses biens, sa réputation , ou sa vie, respecte assez le nom de Dieu pour n’oser le prendre en vain. Cette délicatesse est remarquable dans un païen, et mérite bien des réflexions.

Platon va encore plus loin5. Il déclare que c'est déshonorer la majesté divine, et manquer au respect qu'on lui doit , non-seulement de jurer légèrement et sans une raison importante , mais d’employer le nom de Dieu dans les conversations cl dans les discours familiers. Il n'aurait donc pas approuvé un usage devenu maintenant fort commun , même parmi des gens de bien , de s’écrier ainsi à tout propos, et lorsqu'il ne s'agit rien moins que de religion : 6 mon Dim !

DifTPrrnls devoirs de la vie civile. Belles maximes sur la vertu.

Chacun doit regarder l’utilité commune comme le but auquel il doit tendre4 ; car, dès qu'on ne connaîtra d'utilité que la sienne propre , et qu’on voudra tout tirer à soi, nulle

1 « Est jusjurandum atfirnutio religiou. Quod autem « aflirniatè , quasi Deo lesle , promiseris, Id tenendum « est. » ( Ibid. n. 10t. )

1 De Leg. lib. 12 , pag- 018, 919.

» IV- Leg. lib. 12. n 917.

• Oftic. lib. 3, n. 96.

sorte de société ne saurait subsister entre les hommes.

Tout ce qui est sur la terre a été créé pour l'usage des hommes, et les hommes eux-mêmes ont été formés les uns pour les autres , afin de s'entr’aider mutuellement par des services réciproques. Ainsi il ne faut pas croire que nous soyons nés pour nous seuls. Notre patrie, nos pères et mères, nos amis, ont droit sur tout ce que nous sommes , et nous devons leur procurer tous les avantages qui dépendent de nous.

C’est sur ces principes, de ce qu'on doit à la société et à la justice , que les stoïciens décident plusieurs questions de morale , d'une manière qui sera la condamnation de bien des casuistes chrétiens.

Dans un temps de disette 1 * , un marchand de blé, suivi de plusieurs autres, arrive le premier dans un port : doit-il déclarer que plusieurs autres marchands arriveront bientôt ; ou peut-il n’en point parler, pour mieux vendre son blé? La décision est qu’il doit le déclarer, parce que le bien de la société humaine, pour laquelle il est né, le demande.

Un homme a reçu un paiement en fausse monnaie * : peut-il la donner à d'autres comme bonne, la connaissant fausse ? Il ne le peut , s'il est homme de bien.

Un autre vend un lingot d'or, qu'il prend pour du cuivre 3 : celui qui le marchande est-il obligé d’avertir le vendeur que c’est de l'or ? ou peut-il profiter de son ignorance, et n'acheter qu'un écu ce qui en vaudra peut-être mille? Il ne le peut pas en conscience.

C’est une maxime incontestable *, dit Platon5, et qui doit servir comme de fondement à toutes les actions de la vie civile , qu'il n’esl jamais permis de faire tort à personne , ni par conséquent de rendre le mal pour le mal , injure pour injure, oi de se venger de ses ennemis, et de faire retomber sur eux les mêmes maux qu’ils nous ont fait souffrir. Voilà ce que la droite raison nous enseigne. Mais les païens

» Offle. lib. 3, n- 50, etc.

* Ibid. n. 91.

> Ibid. n. 92.

4 h pywfitOoi cvTfüünf ^ovXtvôfitv«i , ùç oviinoxt ip'jcôç i'/pvroç ovre tov àStxc iv, ovtj xrxü; iraa^ovr* ùfÂvvteri oti àvTtSpwvTKc xotxû;,

> Plat, in Gril. pag. 19.

ne sont pas fermes sur ce point de morale. « Celui-là est homme de bien , dit Cicéron , « qui fait plaisir à tout le monde, et qui ne « nuit à personne , & moins qu’il n'y ait été a provoqué par quelque injustice ; Virum bo- « num esse’ , qui prolit quibul postil; noceat « nemini, niii lactisitut injuria. »

Une des règles de la république de Platon est qu’il ne faut jamais prêter à usure.

On ne peut jamais s'approprier le bien d’sutrui. < Si j’avais trouvé un trésor, dit « Platon *, je n’y loucherais point , quand « même les devins consultés assureraient que « je pourrais me l'approprier. Ce trésor, dans « noscoffres.ne vaut pas les progrès que nous « faisons dans la vertu et dans la justice , « quand nous avons le courage de le mépri- « ser. D’ailleurs, si nous nous l'approprions , a c'est une source de malédictions sur notre « famille. »

Il prononce de la même manière sur une chose que l’on a trouvée dans son chemin *.

Tous les autres biens, sans la vertu, doivent être regardés comme de véritables maux5. Et celte vertu n’est ni un présent de la nature 4, ni le fruit de l'étude et des efforts de l’esprit humain , mais un don précieux que Dieu accorde à qui il lui plaît.

Contraste d'un juste accablé de maai, et d’un scélérat comblé de biens.

Platon suppose deux hommes qui pensent et qui sont traités bien différemment : d'un côté un scélérat achevé, sans foi , sans probité, sans honneur, mais qui prend le masque de toutes ces vertus ; de l’autre, un juste parfait (je dis parfait selon l’idée des païens), qui ne songe qu’à être juste, et non à le paraître.

< OIHc. Hb. 3. b. 76.

* De Leg. lib. 5, pag. 711.

> Ibid. lib. 11, pag. 913.

* Ibid pag. 911.

* In Uenei. pag. 216 — In Menone. pag. 99.

b Et xa>û? , ùpi tà â, lin oCti Jt3otx-

rôv; tt'i'/ù Sitôt [toipa ïrct|5tiytyvf>tiivu,ôtvit# vo 0 , o «v irotpaytyvnrett.

Le premier 1 pour parvenir il ses fins , n’épargne ni fourberie , ni injustice , ni calomnie, et compte pour rien les plus grands crimes , pourvu qu'il puisse les tenir cachés. Religieux au dehors , il affecle d'honorer les dieux avec pompe et avec éclat, leur offrant des présents et des sacrifices , et en plus grand nombre et plus magnifiques qu'aucun autre. Par ce moyen , trompant les hommes dont les yeux peu clairvoyants ne pénétrent point jusque dans le fond du cœur , il vient à bout d'entasser dans sa maison richesses, honneurs,, estime, réputation , puissants établissements, mariages avantageux pour lui et pour ses enfonts, en un mot, tout ce que la fortune la plus brillante peut avoir de plus flatteur.

Le second, souverainement homme de bien, simple, modeste, renfermé en lui-même, uniquement occupé de ses devoirs, inviolablement attaché à la justice , loin d'être honoré et récompensé comme il le mériterait (auquel cas, dit Platon , on ne pourrait pas discerner si c'est à la vertu même qu’il lient , ou bien aux honneurs et aux récompenses qui en seraient la suite) , est dans un décri général , noirci par les calomnies les plus atroces , regardé comme un méchant et un scélérat, livré aux traitements les plus durs et les plus ignominieux’, mtr en prison, fouetté, déchiré de coups, enfin mis en croix ; et il aime mieux essuyer les tourments les plus cruels

* a Quæro , si duo sinl , quorum aller optimus vlr . « cqutsshnus, summ* justifié , singulari ûde; aller insi- « gnisscelerc cl audaciâ : cl, si lu eoerrore ait civitas. « ut bonum Ilium virum , seeleralum , facinorosum . ne- « farium putet; contra aulcra qui sit improbissimus . « exislimet esse summA probilate ac fide : proque hèc « opinione omnium civium , bonus ilie vir vexetur , ra- « pialur, manus ei denique aufcranlur, eObdiantur oculi. a damnelur, vincialur. uratur, exterminelur, egeat, pos- « tremè jure etiam opiimo omnibus miserrimus esse « vidcalur ; contra autem iUe improbus laudetur, colatur, « ab omnibus diligalur ; omnes ad euiii honores , onmia « imperia, omnes opes, omnes denique copia conferan- « lur ; vlr denique optimus omnium exislimalione , et « dignissimus omni fortuné judicetur : quis tandem erit « tam démens , qui dubitcl utrum se esse malit ? a « ( Cic. apud Laetant , dii'in. Instit. lib. 5 , cap. 12. )

* Ours» àiKr.iifxtvoç ô îixcc/oc { iaariykiTtroUyCrp! - OwtjfTCu, iïîSritrercci , sxx«v9ij<7:Tcu rù ôfOaApû ; Ti).£VTtüv, 7r«VT0t XOtxà nuOôtV , feVX£<v9t)|v9ri9«T0K%

Id est, suspendilur.

que de renoncer à la justice et à l’innocence. Y a-t-il quelqu’un , s’écrie Cicéron , assez insensé pour hésiter un moment auquel de ces deux hommes il aimerait mieux ressembler?

On est étonné de trouver chez les [miens des sentiments si nobles, si élevés , si conformes à la droite raison et à la justice. Il faut se souvenir que , malgré la corruption générale et les ténèbres répandues parmi ces païens , la lumière du Verbe étemel ne laisse pas de luire jusqu'à un certain point dans leurs esprits * : Lu x in tenehris lucel. C'est celte lumière qui leur découvre diverses vérités , et qui leur fait connaître les principes de la loi naturelle. C’est celle lumière qui l’écrit dans leurs cœurs , et qui leur donne en plusieurs points le discernement des choses justes cl injustes ; ce qui fait dire à saint Augustin ' que les méchants voient dans le livre de la lumière, de quelle sorte il faut vivre.

Or, quand on voit dans la Grèce une foule d’hommes savants , un peuple de philosophes qui se succèdent les uns aux autres pendant quatre siècles entiers; qui s’occupent uniquement du soin de chercher la vérité ; qui, pour y mieux réussir , renoncent la plupart à leur bien , à leur patrie , à leur établissement, et à tout autre emploi que celui de s’appliquer à l’étude de la sagesse ; peut-on croire qu’un événement si singulier , et même unique, qui ne s'est rencontré dans aucuneautre partie du monde , ni dans aucun autre temps, soit l'effet du hasard , que la Providence n’y ait eu aucune part , et qu'elle ne l’ait rapporté à aucune fin ? Elle n'avait pas destiné les philosophes à réformer les erreurs du genre humain. Ces beaux esprits ont disputé pendant près de quatre cents ans sans presque convenir de lien entre eux , et sans rien finir. Aucune école n'a entrepris de prouver l’unité d’un Dieu : aucune n'a eu même la pensée d'établir la nécessité d'un médiateur. Mais combien leurs préceptes sur la morale, sur les vertus, sur les devoirs , ont-ils été utiles pour empêcher le débordement des vices!

Quel affreux désordre aurait-on vu , si la secte épicurienne eût été seule et dominante ! Com-

* Joan. 1.

* In libro Lucia.

bien leurs recherches ont-elles contribué A conserver les dogmes importants de la distinction de la matière et de l'esprit ,de l’immortalité de l'ftme, de l’existence d’un être souverain! Plusieurs d’entre eux avaient aur tous ces points d’admirables principes que Dieu même leur avait fait connaître (Deus enim illis manifestavit ) ' préférablement à tant d’autres peuples qu’il laissait dans la barbarie et l'ignorauce.

Comme ces connaissances et les actions vertueuses qui en étaient la suite, peuvent être envisagées sous un double point de vue, elles doivent aussi produire en nous deux effets tout opposés. Si on les regarde comme une émanation de cette lumière éternelle qui luit dans les ténèbres mêmes , qui peut douter qu'elles ne soient dignes de notre estime et de notre admiration? Mais, si on les considère dans le principe d’où elles parlaient, et dans l’abus qu’en faisaient ces païens , elles ne peuvent être louées sans réserve et sans exception. C'est par cette règle qu’il faut juger de tout ce que nous lisons dans l’histoire profane. Les actions de vertu les plus éclatantes qui y sont rapportées, sont toujours infiniment éloignées de la vertu pure et véritable , parce qu’elles ne sont point rapportées à leur principe , et qu’elles ont pour racine la cupidité , c’est-à-dire l’orgueil et l'amour-propre. Radicata est cupiditas * : specics potesl esse honorum factorum , viré opéra bona esse non possunt. On ne juge pas de la racine par les branches, mais des branches par la racine. Les fleurs , et même les fruits , peuvent paraître semblables; mais leur racine est trèsdifférente. JVoli allendere quod floret foris , sed quee radix est interna. Ce n’est pas ce que ces actions ont de réel qu’on doit condamner , mais ce qu’elles ont de défectueux. Ce n’est pas ce qu’elles ont qui les rend vicieuses, mais ce qui leur manque. El ce qui leur manque, c’est la charité, don inestimable, qui ne peut être remplacé par aucun autre, et qui ne se transporte point hors de l’Église et de la véritable religion. Aussi voyons-nous que nul des païens, qui d'ailleurs ont établide fort belles règles sur les devoirs de l’homme

> Rom. 1. 10.

> S. Augusl.

lized t

par rapport aux autres hommes , n’a Cuit de l’amour de Dieu le principe fondamental de sa monde : nul n'a enseigné la nécessité de lui apporter les actions de probité humaine. Ils ont connu les branches de la morale sans en connaître la tige et le tronc.

UT. III. — BlU JL'RMPBCDEHCK.

Je joins la jurisprudence à la morale, dont elle fait partie, ou du moins à laquelle elle a un grand rapport. C’est nne matière qui a beaucoup d’étendue, mais que je traiterai fort succinctement. Les mémoires que m’a fournis un habite professeur de droit, et qui est fort de mes amis (c’est M. Lorry), m’ont été d’un grand secours.

La jurisprudence est la connaissance du droit, des lois. Chaque peuple a eu ses lois particulières et ses législateurs. Moïse est le plus ancien de tous : Dieu lui-même lui dicta les lois qu'il voulait que son peuple observât. Mercure Trismègiste chez les Égyptiens, Minos chez tes habitants de Plie de Crète, Pylhagore chez les peuples de la Grande-Grèce, Charondas et Zaleucus dans 1e même pays, Lycurgue à -Sparte, Dracon et Solon à Athènes, sonl tes plus célèbres législateurs de l’antiquité païenne. Comme j’en ai parlé pour la plupart avec assez d’étendue dans le cours de l’Histoire, je passerai tout d’un coup aux Romains.

Les premiers commencements du droit romain ont été très-médiocres. Sous les rois, Rome n’avait qu'un petit nombre de luis qui étaient proposées d'abord par 1e sénat, et confirmées ensuite dans l’assemblée du peuple. Papirius', qui vivait du temps de Tarquinl’Ancien, fut 1e premier qui ramassa les lois que les rois avaient faites. Cette collection fut appelée , du nom de son auteur, droit papirien.

1 On ne sait pas précisément te temps où a vécu ce Papïrios. Le Jurisconsulte Pomponlus ( dans la loi î. au Digeste de Origine Jurie ) dit qu'il ât la collection des lois royales tous Tarquln-TAncien. Peut-être est-ce le €. Papirius, souverain ponlife dont parle Dettys d Ilaliearnasse ( lib. 3, pag. 118 ) , lequel . après l'espalsion des rois, renouvela et remit en vigueur tes lois de Numa sur la religion , qui avaient été comme abrogées par le nonusage.

La république, après avoir aboli la domination des rois, retint quelque temps les lois royales : mais elles furent ensuite expressément abrogées par la loi tribunitienne, en haine du nom royal. Elle usa depuis d’un droit incertain jusqu’aux douze tables, qui furent dressées par les décemvirs et composées des lois d’Athènes et des principales villes de la Grèce, où l’on avait envoyé des députés pour y recueillir celtes qu’ils trouveraient le plus sages et le plus propres pour un gouvernement républicain. Ges lois furent le fondement et la source de tout le droit romain 1 , et Cicéron ne craint point de les mettre infiniment au-dessus de tous les écrits et de tous tes livres des philosophes1, soit pour te poids de l’autorité qu'elles avaient acquise, soit pour l’élcudue de l’utilité qu’on en pouvait retirer.

La brièveté et en même temps la sévérité de la loi des Douze Tables donna lieu è l’interprétation des Prudents, et à l’Édit du Préteur. Les premier s’occupèrent è en développer l’esprit et l'intention, le second à en adoucir la rigueur, et â suppléer ce qui pouvait y avoir été omis.

Dans la suite des temps, les lois s’étant multipliées à l’infini , l'étude en devint absolument nécessaire, et en même temps fort difficile. Des hommes célèbres par leur naissance, par leur esprit, par leur science, et par leur amour pour le bien public , connus sous 1e nom de jurisconsultes , donnèrent toute leur application è celle étude. Les jeunes Romains qui songeaient & se frajer un chemin aux grandes charges de la république par le talent de la parole, qui en était l’entrée, allaient prendre chez eux les premières teintures du droit, sans lesquelles il n'était pas possible de réussir dans le barreau. Les particuliers', daustoutes leurs affaires, avaient

1 « Qui nunc quoque In hoc immenso allarum super « alias acervalflfum legum cumulo , Tons omnis public! « pri vatique est jurts. » ( Liv. lib. 3, n. 31. )

* e Freinant omnes llcet, dicara quod sentio : Biblio « Ibecas nieherculé omnium pbilosophorum unus mihi a videtur XII tabularum libellus , si quis legum Tonies et « capita viderit, etauctorltalis pondéré, etutilitalisubera laie superare. » ( De Orat. lib. 1. n. 195. )

3 « Est sine dubko dnmus juriscunsulli tolius oracu- « lum rivitatis. undè , ch es , si‘6* consitium expelanî

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recours à eut, el leur maison ôtait regardée comme l'oracle de toute la ville, d’où l’on remportait des réponses qui (liaient les doutes, calmaient les inquiétudes, et marquaient In roule qu’il fallait tenir dans la poursuite des procès.

Ces réponses n’étaient que de simples avis qui pouvaient éclairer les juges, mais qui ne leur imposaient point la nécessité de les suivre. Auguste commença à leur donner plus d’autorité en nommant lui-même des jurisconsultes, qui n’étaient plus bornés à servir de conseil aux particuliers, mais étaient tenus oflicicrs de l’empereur. Depuis ce lemps-là, leurs avis mis par écrit, et scellés de l’autorité publique, eurent force de lois, et les empereurs obligèrent les juges de s’y conformer.

Ces jurisconsultes mirent au jour différents ouvrages sous différents litres, qui ont beaucoup contribué à former la jurisprudence et & la réduire en art et en méthode.

Ces lois, par succession de temps , se multiplièrent beaucoup, el donnèrent lieu à des doutes et à des difficultés par les contradictions qu’on croyait y trouver. Pour lors on avait recours au prince, qui en donnait la solution. Il jugeait aussi par des décrets les causes qui lui étaient dévolues par appel , et répondait par des rescrits à toutes les consultations des particuliers qui lui étaient adressées pur placets ou requêtes. Et de là sont venues en partie les Constitutions des empereurs, si pleines de sagesse el d’équité, et qui ont formé le corps de la jurisprudence romaine.

Pour former ces décisions avec plus de maturité , ils appelaient auprès d’eux de savants jurisconsultes, et ne donnaient leur réponse qu’après les avoir bien concertées avec tout ce qu’il y avait dans l’empire de personnes plus versées dans la connaissance des lois el du droit public.

Je dirai ici un mot de ceux d’entre les jurisconsultes qui , dans les derniers temps, ont été les plus célèbres.

« suarum rerum incerti : qaos cg» ( c'est Crassus qui , parlant au nom des jurisconsultes , leur fait l’application de ce qu'Ennius avait dit à la gloire de l’oracle de Delphes ) quos ego mcâ ope ex incerlis certos compo- « tesque ronsilii dimillo , ul ne resicmcrè I raclent lur- « L lilas. » {De Orat. Ilb. I. n. iW. 200

Papimen ( Æmilius) '. Il fut fort considéré par l’empereur Sévère , à qui il avait succédé dans la charge d’avocat Gscal. Il était regardé comme l'asile des lois, et un trésor de la science du droit*. L’empereur Valentinien III le relève au-dessus de tous les jurisconsultes en ordonnant par sa loi du ? novembre 426 , que , quand ils se trouveront partagés sur quelque point, on suivra le sentiment qui se trouvera appuyé par ce génie éminent, comme il l’appelle. En effet , Cujas 3 juge que c'est le plus habile jurisconsulte qui ait jamais été et qui sera jamais.

L'empereur Sévère , voulant qu’un si grand mérite fût relevé par une grande dignité , lui donna celle de préfet du prétoire , dont un des principaux emplois était dès lors de juger les procès avec l’empereur , ou en son nom- Papinien , afin de s’en mieux acquitter , avait pris pour ses conseillers el ses assesseurs Paul et Ulpien , dont les noms sont aussi fort célèbres parmi les jurisconsultes.

.Sévère, en mourant, avait laissé deux enfants, Caracalla ot Géta*. Quoiqu'ils eussent tous deux le nom d’empereur, cependant Dion assure que Caracalla en avait seul le pouvoir ; et bientôt après il se défit de son collègue de la manière du monde la plus cruelle et la plus barbare , l’ayant fait assassiner entre les bras de leur mère commune , et , selon quelquesuns, l’ayant tué de sa propre main.

Caracalla répandit le sang de tous ceux que son frère avait aimés , qui l’avaient servi , ou qui lui avaient appartenu , sans distinction d'àge , de sexe , ni de qualité ; et Dion dit qu'il commença d’abord par vingt mille domestiques ou soldats5. Il suffisait d’écrire ou de prononcer le nom de Géta pour être aussitôt mis à mort; de sorte qu’on n’osait plus même le mettre dans les comédies où l’on avait coutume de le donner à des esclaves.

Papinicn ne put échapper à sa cruauté. On prétend que Caracalla avait voulu l’obliger à lui composer un discours pour excuser la mort de Géta devant le sénat , ou devant le peuple ,

i An. J. €.205.

Cod. Th. 1,1.4, Ilb. 1.

» Cuj.inCod. Ttafod. *

* Diog. Ilb. 77, pag. S70, etc. «

» CcMrlani.

cl qu'il lui avait répondu généreusement : II n'est pas aussi aise! d'excuser un parricide que de le commettre ; et , C'est un second parricide que d’accuser un innocent après lui avoir ôté la vie'. Il se souvenait sans doute qu'on avait fort blâmé Sénèque d'avoir composé une lettre que Néron adressa au sénat pour justifier l'assassinat de sa mère. On tua aussi le fils de Papinien , qui était alors questeur et qui , trois jours auparavant , avait donné des jeux magnifiques.

Sabin ( Fabius i'. L’empereur Héliogabale ayant ordonné à un cenlenier d’aller tuer Sabin , cet officier , qui avait l’oreille un peu dure, crut qu’il lui disait de le faire sortir de la ville. Celle erreur du ccntenier sauva la vie à Sabin. Il passait pour le Caton de son temps. L’empereur Alexandre, qui succéda è Héliogabalc5, le mit au nombre de ceux qu'il attacha à sa personne , et dont il prenait conseil pour gouverner sagement.

Ulpien ( Domilius Ulpianus ) tirait son origine de la ville de Tjt. Il avait été conseiller et assesseur sous Papinien , du temps de Sévère. Alexandre, étant devenu empereur, voulut l’avoir auprès de sa personne en qualité de conseiller , et pour avoir soin de tout ce qui devait se rapporter devant lui , qui est apparemment ce que l'on a appelé depuis grand référendaire *. Il le fil ensuite préfet du prétoire.

Lampride le met à la tête de ces hommes sages, doctes et fidèles qui composaient le conseil d’Alexandre , et assure que ce prince lui déférait plus qu’à aucun autre , à cause de son amour extraordinaire pour la justice , qu’il n’y avait que lui seul qu'il entretint en particulier; qu’il le regardait comme son tuteur; et qu’il a été un excellent empereur , parce qu’il a beaucoup suivi les conseils d'Ulpien dans la conduite de l'empire.

Comme Ulpien tâchait de rétablir la discipline parmi les prétoriens , ils se soulevèrent contre lui , et demandèrent sa mort à Alexandre. Au lieu de la leur accorder , il le couvrit

< Tac. Annal, lib. 14 , cap. 11.

« An. J. C. SI.

> An. J. C. m

4 Scriniorum magister.

* In Alei. vitA.

souvent de sa pourpre pour le défendre des effets de leur colère. Enfin , l'ayant attaqué pendant la nuit, fl fut contraint de s’enfuir au palais , et d’implorer le secours d’Alexandre et de Marnée. Mais tout le respect de l'autorité impériale ne put le sauver , et il fut tué par les soldats , à la vue même d’Alexandre. On a encore divers écrits d’Ulpien.

Pacl (Julius Paulus)' . Il était de Padoue, où l’on voit encore sa statue. Il fut nommé consul sous Alexandre, puis préfet du prétoire. Il était , aussi bien que Sabinus et Ulpien , du conseil que Marnée , mère d’Alexandre , et Mœsa, sa grand’mère , avaient formé à ce jeune prince pour conduire les affaires pendant son bas âge. On sait combien ils lui forent utiles , et quelle réputation ils lui firent. L’empire romain avait donc alors tout ce qui peut rendre un état heureux, uu Irés-bon prince et d'excellents ministres , car l’un est peu utile sans l’autre; et il est peut-être même plus dangereux pour les peuples d’avoir un prince bon par lui-même, mais qui se laisse tromper par les méchants , que d'en avoir un plus méchant qui veille néanmoins sur ses officiers, et qui les oblige à faire leur devoir. Alexandre fit toujours un grand cas du mérite de Paul. On dit qu’il n'y a point de jurisconsulte qui ait tant écrit que lui.

Pomponius était encore de la cour et du conseil d’Alexandre. Quel heureux règne!

Gomme il vécut jusqu'à l’âge de soixante-dixhuit ans , il composa un grand nombre d’ouvrages. Entre autres , il fit un recueil de tous les célèbres jurisconsultes jusqu’à l'empereur Julien.

Modestincs ( llerennius) vécut aussi sous Alexandre , qui l’éleva au consulat. Il était , comme les quatre précédents , disciple de Papinien , par les soins duquel ils furent tous formés à la jurisprudence. Quels services un homme seul quelquefois rend dans un état par son savoir et par ses élèves!

Thibonien était de Pamphylie. 11 fiil honoré des premières charges à Constantinople par l’empereur Justinien. C’est sous ce prince, et par ses soins, que le droit civil prit une nouvelle forme, et fut rédigé dans un ordre qui

1 lo-Alex. vltà. ».

subsiste encore , et qui lui fera un honneur immortel.

Avant lui il y avait déjà eu plusieurs codes, qui étaient des compilations ou abrégés des lois romaines Deux jurisconsultes , Grégoire et Hermogène , firent un recueil de droit , qu’on appela de leur nom code grégorien et code hermogénien. C'était une collection des constitutions des empereurs depuis Adrien jusqu’à Dioclétien et Maiimien en 308. Ce travail fut inutile , faute d’autorité pour le taire observer. L’empereur Tbéodose-le-Jeune fut le premier qui fit un code compris en seize livres, composé des constitutions des empereurs depuis Constanlin-le-Grand jusqu'à lui , et abrogea toutes les autres lois qui n’y étaient pas comprises. C’est ce qu’on appelle le Code théodoeien , publié en 438.

Enfin, l’empereur Justinien, voyant que l’autorité du droit romain était fort affaiblie en Oocidenl depuis la décadence de l'empire, résolut de faire travailler à une compilation générale de toute la jurisprudence romaine. Il en donna la commission à Tribonien, qui s’aida des lumières des plus habiles jurisconsultes qui fussent alors. Il choisit les plus belles constitutions des empereurs depuis Adrien jusqu'à son temps , et publia ce nouveau Code en 529.

11 entreprit ensuite un nouveau travail par ordre de l’empereur : ce fut de tirer les plus belles décisions qui se trouvèrent dans les deux mille volumes des anciens jurisconsultes, et de les réduire en un corps , qui fut publié en 533 sous le nom de Digetlet. L’empereur donna à cette compilation la force de loi par la lettre qu’il a mise à la tête de l’ouvrage , et qui sert de préface. On l’a appelé autrement Pandeclet. Il y a cinquante livres du Digeste.

La même année parurent les Imlitutet de Justinien; c’est un livre qui contient les éléments et les principes du droit romain.

L’année suivante, c’est-à-dire en 534, l’empereur fit quelques changements dans son premier code , qu’il abrogea , et lui en substitua un nouveau, auquel seul B donna autorité.

Enfin, après cette révision, Justinien publia cent soixante-cinq constitutions et treize édits, qu’on appelle let n ocelles, ou parce qu’elles

changèrent beaucoup l’ancien droit ; ou, selon Cujas, parce qu’elles fureut faites sur de nonveaux cas, et après la révision du code compilé par les ordres de cet empereur. La plupart de ces Novelles furent faites en grec, et on les traduisit en latin.

Le corps du droit civil est donc composé de quatre parties , qui sont le Code , le Digeste, les Institutes, les Novelles. Par le droit mil, les Institutes entendent les lois qui sont propres à chaque ville ou à chaque peuple. Mais aujourd’hui c’est proprement le droit romain contenu dans les Institutes, le Digeste et le Code. On l’appelle autrement le droit écrit.

On peut voir, par tout ce que je viens de dire, quels services peut rendre à ses peuples un prince qui s’applique d’une manière sérieuse aux soins du gouvernement , et qui est bien convaincu de l’étendue et de l’importance de ses devoirs. Justinien avait remporté de grands avantages dans les guerres qu'il avait entreprises, et il avait la sagesse de n’en attribuer le succès ni au nombre de ses troupes, ni au courage de ses soldats, ni à l’expérience de ses généraux, ni à ses propres talents elà sou habileté, mais uniquement à la protection dont Dieu avait favorisé ses armes *. Mais, s’il s'était cootenté de cette gloire militaire, il aurait cru ne remplir qu’à demi les fonctions de la royauté, établie principalement pour rendre ta justice aux peuples au nom et en la place de Dieu même. Aussi il déclare expressément, dans un édit public, que la majesté impériale ne doit pas être décorée seulement par les armes, mais encore armée par les lois ’, pour bien gouverner les peuples, eu temps de paix comme en temps de guerre.

Après donc avoir pacifié les provinces de l’empire comme guerrier, il songea à en régler la police comme législateur, en établissant un corps de droit général pour servir de règle à tons les tribunaux : ouvrage qui avait

> « lu noslros anlmos ad Del omnipcnteniii eriglmut « tdjutorlum, ut neque «rmis ronfldanius , neque nostrii « mlliUbus, neque bellorum duelbus, rel nostro ingénié ; • sed omnem spera ad tolara referamus summe prori- « denliam XrlnlUlis. a ( Bpùt. ai Triton. )

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