CHAPITRE III
SENTIMENTS DES ANCIENS PHILOSOPHES SCR LA METAPHYSIQUE ET SCR LA PHYSIQUE
J'ai déjà observé que la métaphysique était renfermée dans la physique des anciens. J’y examinerai quatre points : l’existence et les attributs de la Divinité ; la formation du monde; la nature de l’àmc; les effets de la nature.
Art. I. — Dr i innuei rt »r* attributs
DR LA DlVIKITÉ.
On peut réduire à trois points et à trois questions principales les sentiments des anciens philosophes sur la Divinité : 1* si la Divinité existe? 2P quelle est sa nature? 3* si elle préside au gouvernement du monde , et si elle prend soin des affaires du genre humain ?
Avant que d’entrer dans le chaos des opinions philosophiques , il ne sera pas hors de propos d’exposer en peu de mots l’état de la foi du monde entier au sujet de la Divinité , dans lequel le trouvèrent les philosophes au moment qu’ils commencèrent à introduire leurs dogmes sur ce point par le seul raisonnement , et de jeter jun léger regard sur la croyance commune et populaire de toutes les nations de l’univers , jusque même aux plus barbares, laquelle s'était maintenue d'une manière constante et uniforme par la seule tradition.
Avant les philosophes , tout le monde s'accordait à croire à un Être suprême , présent partout , attentif aux prières de tous ceux qui l’invoquaient , en quelque état qu’ils fussent , dans la profondeur des forêts , dans l'agitation des tempêtes sur mer , dans le fond d’un cachot ; assez bon pour s'intéresser au malheur des hommes , et assez puissant pour les en délivrer; maître de donner les victoires, les succès, l’abondance, toute sorte de prospérité ; l'arbitre des saisons , de la fécondité des hommes et des animaux; présidant aux conventions et aux traités des rois et des particuliers; recevant leur serment , en exigeant l'exécu-
Digi
*4#> cas <§$«.
lion , cl en punissant avec nnc sévérité inexorable le moindre violemenl ; donnant ou Otant le courage, la présence d’esprit, les expédients , le bon conseil , l’attention et la docilité aux sages avis ; protégeant les innocents , les faibles , les opprimés , et se déclarant le vengeur des oppressions, des violences , des injustices ; jugeant les rois et les peuples, réglant leur destinée et leur sort . et marquant avec un pouvoir absolu l’étendue et la durée des royaumes et des empires.
Voilà une partie de ce que pensaient généralement les hommes sur la Divinité, au milieu même des ténèbres du paganisme , et un précis des idées qu'une tradition universelle et constante, et aussi ancienne sans doute que le monde, leur avait données sur ce sujet. Que oeia soit ainsi , nous en avons des preuves Incontestables dans les poésies d’Homère, monument le plus respectable de l’antiquité païenne , et que l’on peut regarder comme les archives de la religion de ees temps reculés.
g I. — De l'existence de le Divinité.
Le* philosophes étaient fort partagés sur différentes matières de la philosophie , mais ils se réunissaient tous sur ce qui regarde l'existence de la Divinité, excepté un trèspetit nombre , dont je parierai bientôt. Quoique ees philosophes , par leurs recherches et leurs disputes, n'aient rien ajouté pour le fond à ce que les peuples croyaient déjà avant eux sur ce sujet , ou ne peut pas dire néanmoins que ces recherches et ces disputes aieul été inutiles. Elles servaient à fortifier les hommes dans leur ancienne croyance , et à écarter les mauvaises subtilités de ceux qui auraienl voulu l'attaquer. Cette union de tant de personnes généralement estimées par 1a solidité de leur esprit , par leur application infatigable à l'étude , par la vaste étendue de leurs connaissances , ajoutait un nouveau poids à l'opinion commune et anciennement reçue sur l’existence de la Divinité. Les philosophes appuyaient ce sentiment de plusieurs preuves , les unes plus subtiles et plus abstraites , les autres plus populaires et plus à la portée du commun des hommes. Je me contenterai d’en
indiquer quelques-unes de ce dernier genre.
Le concours général et constant des hommes de tous les siècles et de tous les pays à croire fermement l’existence de 1a Divinité leur paraissait un argument auquel on ne pouvait rien opposer de sensé et de raisonnable. Les opinions qui n’ont pour fondement' qu’une erreur populaire, ou une crédule prévention, peuvent bien durer quelque temps et dominer dans certains pays ; mais tût ou tard elles se dissipent et perdent toute créance, Epicure 1 fondait l’existence des dieux sur ce que la nature elle-même grave leur idée daus tous les esprits. Sans avoir l’idée d'une chose, disait-il , on ne saurait la concevoir, ni en parler, ni en disputer. Or. quel peuple , quelle sorte d'hommes n'a pas , indépendamment de toute élude, une idée et une uolion des dieux ? Ce n’est point une opinion qui vienne de l’éducation ou de la coutume , ou de quelque loi humaine, mais une croyance ferme et unanime parmi tous les hommes : c’est donc par des notions empreintes dans nos âmes, ou plutût innées , que nous comprenons qu’il y a des dieui. Or tout jugement de la nature , quand il est universel , est nécessairement vrai.
Un autre argument que les philosophes employaient le plus ordiuairemeut , parce qu’il est à la portée des plus simples, est le spectacle de la nature. Les hommes les moins exercés au raisonnement peuvent d'un seul regard découvrir celui qui se peint dans tous ses ouvrages. La sagesse et la puissance qu'il a marquées dans tout ce qu'il a fait se font voir comme dans un miroir à ceux qui ne peuvent te contempler dans sa propre idée. C'est une philosophie sensible et populaire , dont tout homme sans passions et sans préjugés est ca-
• « Eplcunu toi u! vMH primum tsse de®« . qoéd In « omnium anirnls eorum noUonem impressisset ip&a aa « tura. Qu* est enira gens , aut quod genus hominum , «.quod uon habcal sine doctrinà aniicipalioncm quama dam deorum? quam appellal îroo/m^tv F.picurus , H «r est anteceptam animo quamdam infbrmatlonem , sine « quâ ncc intelügi quidquam . nec quieri , nec dlapuUri « posait... Qu uni ergô non inalituto aliquo , «ut more .
« aut loge ait opinio consiiluu , maaeaique ad uoum on- « niuni Arma consensio . loteliigi necesse est esse deos :
« quooiam insiias eorum , vel poliùa Sonatas cogniliooes « habemos. De quo aulem omnium natura consentit . id « trerum esse neeewe est. » (Ctc. de JVat. Deor. lib. 1 , n. 13. 1». i
pable. Les rieux , la terre , les astres , les plantes, les animaux , nos corps, nos esprits, tout marque un esprit supérieur à nons, qui est comme l’âme du monde entier. Quand on examine avec quelque attention l’architecture de l’univers , et la juste proportion de toutes aes parties, on reconnaît au premiercoup d'œil les traces de la divinité , ou , pour mieux dire, le sceau de Dieu même dans tout ce- qu’on appelle les ouvrages de la nature.
« Peut-on , disait Balbns au nom des stof- « ciens', regarder le ciel et contempler tout « ce qui s’y passe sans voir avec toute l’évi-
* dence possible qu’il est gouverné par une « suprême, par une divine intelligence? Qui- « conque en douterait, pourrait aussitôt dont ter s’il y a un soleil ; l'un est-il plus risible « que l’autre? Cette persuasion , sans l'évi- « dence qui l'accompagne, n’aurait pas été si
• ferme et si durable : elle n’aurait pas acquis « de nouvelles forces en vieillissant; elle n’aua rail pu résister au torrent des années, et « passer de siècle en siècle jusqu’à nous. »
« S’il y a , disait Chrysippe * , des choses « dans l’univers que l’esprit de l’homme , que « sa raison , que sa force , que sa puissance a ne soient pas capables de faire , l’être qui « le* produit est certainement meilleur que « l’homme. Or, l’homme ne saurait faire le a ciel , ni rien de ce qui est invariablement a réglé. 11 n’y a rien cependant de meilleur « que l'homme , puisque dans lui seul est la « raison , qui est ce qu'il peut y avoir de plus < excellent. Par conséquent l'être qui a fait « l’univers est meilleur que l'homme. Pour- « quoi donc ne pas dire que c’est un Dieu? s
A quel aveuglement, ou plutôt à quelle stupide extravagance faut-il que les hommes aient été livrés , pour aimer mieux attribuer des effets' si merveilleux et si inconcevables au pur hasard et au concours fortuit des atomes qu’à la sagesse et à la puissance infinie de Dieu?
« N’est-il pas étonnant, s’écrie Balbus en « pariant de Démocrilc5, qu’il y ait un hom- « me qui se persuade que de certains corps « solides et indivisibles se meuvent d’eux- « mêmes par leur poids naturel , et que de
' De Nat. Deor. IH>. *, a. 4. 5.
* De Nat. Deor. lib. *, n. lf>
a leurs concours fortuit s’est fait un monde « d'une si grande beauté? Quiconque croit «• cria possible , pourquoi ne croirait-il pas « que, si l’on jetait à terre quantité de carae- « tères tforou de quelque matière que ce fut, * qui représentassent les vingt et une lettres5, « ils pourraient tomber arrangés dans un tel < ordre, qu'ils formeraient lisiblement les « Annales d’Ennius. »
On peut dire la même chose de l’Iliade d'Homère. Qui croira, dit M. de Fénélon dans son admirable Traité de l'existence de Dieu, que ce poëme si parfait n’ait jamais été composé parnn effort dn génie d’un grand poëte, et que , les caractères de l'alphabet ayant été jetés en confusion , un coup de pur hasard , comme nn coup de dés , ail rassemblé tontes les lettres précisément dans l’arrangement nécessaire pour décrire dans des vers pleins d'harmonie et de variété tant de grands événements ; pour les placer et pour les lier si bien tons ensemble; pour peindre chaque objet avec tout ce qn’il a de pins gracieux , de plus noble et de plus louchant; enfin , pour faire parler chaque personne selon son caractère, d’une manière si naïve et si passionnée? Qu’on raisonne et qu'on subtilise tant qu'on voudra, jamais on ne persuadera à un homme sensé que l'Iliade n’ait point d'anlre auteur que le hasard. Pourquoi done cet homme sensé croirait-il de l’univers, sans doute encore plus merveilleux que l’Iliade , ce que son bon sens ne lui permettra jamais de croire de ce poëme?
Voilà comme s’expliquaient tontes les sectes les pins célèbre». Quelques philosophes , comme je l’ai dit , mais en très-petit nombre , entreprirent de se distinguer des antre» par des opinions particulières sur ce sujet. Livrés aux (âibles efforts de la raison pour approfondir la natnre et l’essence de la Divinité , et pour en expliquer les attributs, et sans doute éblouis de l’éclat d’un objet dont les yeux humains ne peuvent soutenir la lumière , ils se
’ M. te président Boubler, dan sa savante dissertation, de prit cil Grœcor. cl Latin. IJUerii imprimée à la sntle de la Paléographie du père de Monllancon , a hit voir qnelas anciens Romains n avalentqnecesseiieleurea: A, B.C. D. E.F.I.K, L.M.N. O, P. B. S. T. les cinq antres, ajoutées dn temps de Cicéron, étaient G . Q . V.
X . Z. sans compter I B, qui était moins une lettre qu'un* marque d'aspiration.
sont égares dans ieurs recherches . el ont été conduits d’abord à douter de l'existence de la j Divinité , et peu à peu jusqu’à la nier. Mais le peuple, qui n’eotrait point dans ces raffinements et ces subtilités de la philosophie, et qui s’en tenait uniquement à la tradition immémoriale et à la notion naturelle gravée dans le coeur de tous les hommes, s'éleva fortement contre ces prédicateurs de l’athéisme , el les traita comme des ennemis du genre humain.
Protagork * ayant commencé un de ses livrés de la sorte, Je ne saurait dire s'il y a des dieux , ni ce que c’est ; les Athéniens le chassèrent , non-seulement de leur ville , mais encore de leur territoire , et firent brûler publiquement ses ouvrages.
Diagork ne s’en tint pas au doute : il nia nettement qu'il y ait des dieux , et c’est ce qui loi fit donner le surnom d’athde. Il vivait en la 91* olympiade*. On prétend qu’un entêtement d'auteur, une tendresse excessive pour une production de son esprit l'entraîna dans I l'impiété. Il avait appelé eu justice un poêle qui lui avait volé une pièce de vers. Celui-ci jura qu’il ne lui avait rien dérobé , et peu de temps après publia sous son propre nom cet ouvrage , qui lui acquit une grande réputation. Diagore , voyant dans son adversaire le crime non-seulement impuni , mais honoré el récompensé , conclut qu’il n’y avait point de Providence , point de dieux , et fil des livres pour le prouver.
LesAthéniens le citèrent pour lui faire rendre compte de son dogme; mais il prit la fuite; sur quoi ils mirent sa tète à prix. Ils firent promettre A son de trompe un talent ( trois milles livres) A quiconque le tuerait , et deux A quiconque l’amènerait vif , et firent graver ce décret sur une colonne de cuivre.
Tbkodore de Cyrène niait aussi sans restriction l'existence des dieux5. Il aurait été conduitau tribunal de l’Aréopage, el puni comme athée, si Démétrius de Phalèrc, qui était pour lors tout-puissant A Athènes, n’eût favorisé ion invasion. Sa morale était digne d’un
• De Nat. Deor. lib. I. n. 63.
* An. M. 3588 — Hesych. in àtcr/ôpaç.
» An. M 3681. — Dlog. La«rl. lib. 2, in Aristip.
athée. Il enseignait que (oui est indifférent, qu’il n’y a rien de sa nature qui soit crime ou vertu. Son impiété lui fit des affaires partout où il se trouva, et il fut enfin condamné A s’empoisonner.
La juste sévérité des Athéniens 1 , qui punissaient sur cette matière jusqu’au doute , comme on l’a vu dans Protagore , contribua beaucoup A arrêter la licence des opinions et le cours de l’impiété. Les stoïciens portaient si loin sur ce point le respect pour la religion, qu’ils traitaient de criminelle el d’impie la coutume de disputer contre l’existence des dieux1, soit qu’on le fil d’une manière sérieuse, ou simplement par entretien el contre sa pensée.
g II. — Di la natcie de la DivisitS
Un détail abrégé de (ouïes les rêveries que les philosophes ont avancées sur cette matière nous convaincra mieux que toute autre chose de l’impuissance de la raison humaine pour arriver par ses propres forces à de si sublimes vérités. Je tirerai ce détail des livres que Cicéron a composés sur la nature des dieux. Les remarques et les réitérions dont M. l'abbé d’OIivet , de l’Académie française , a accompagné l’eicellenle traduction qu’ils nous a donnée de ces livres de Cicéron , me seront d'un grand secours, et je ne ferai presque que les copier ou les abréger.
Comme les anciens philosophes n'ont étudié la nature de Dieu que par rapport aux choses sensibles dont ils tâchaient de comprendre l'origine et la formation, et que les différentes manières dont ils arrangeaient le système de l’univers faisaient leurs différentes croyances louchant la Divinité , il ne faut pas s’étonner si l’on trouve souvent ici ces deux matières unies et confondues.
Tii alès de Milct 3 a dit que l’eau est leprin-
■ « Ei quo cquldcm esisiimo lardiores ad banc icn- « tenllam proflleodam multos rssc factoa , qulppé quum « prenant ne dubilaUo quldem cftugere polmtvl. a (la* Nat. Deor. lib. 1, n. 83. )
1 « Mata cl Impia consuclodo cal rouira deos dispti- « lundi, atve animo id fil, sivc simulais, a ( Ibid. lib. 9, u. «8. )
■ De Naturâ Deor. lib. I, n. 33.
cipede toutes choses , et que Dieu est celle intelligence par qui tout est formé de l'eau. Il parlait d’une intelligence qui , ne faisant qu'un avec la matière , dirigeait ses opérations; comme on dirait que l’âme, qui, jointe au corps , ne fait qu'un même homme, dirige les actions de l’homme.
Anaximandrf. 1 croit que les dieux reçoivent l'être , qu’ils naissent et meurent de loin à loin, el que ce sont des mondes innombrables. Ces dieux d’Anaximandre étaient les aslres.
Anammkne 1 prétend que rairest Dieu , qu’t/ est produit , qu'il est immense et infini , qu’il est toujours en mouvement. L’opinion d'Anaximène , quant au fond , ne diffère en rien des précédentes. Il retint d’Anaximandre , son maître , l’idée d’une substance unique et infiniment étendue : mais il dit que c'était l’air , comme ’fhalès avait dit que c’était l’eau.
Anaxagore" , élève d’Anaximène, fut l’auteur de celte opinion , que le système et l'arrangement de l’univers doivent être attribués « la puissance et à la sagesse d’un esprit infini. Anaxngore n’est venu qu'un siècle après Tlialès. Les rotions commencent à se débrouiller. On sent la nécessité d’une cause efficiente , qui soit distinguée substantiellement de la matérielle. Mais il n’attribue à cet esprit infini que l’arrangement et le mouvement, non la création de l’univers. La coéternité de deux principes indépendants l’un de l’autre , quant à leur existence, est l’écueil où il échoue avec tous les anciens philosophes.
PythAgore * croit que Dieu est une âme répandue dans tous les êtres de la nature, et dont les âmes humaines sont tirées. Virgile a décrit admirablement le dogme de ce philosophe :
Esse apibus pariera divine mentis », et baustus
Æihereos dlxére ; De uni namque ire per omnes
Terrasque, traclusque maris, cœlumque profundum :
llinc pccudos. armenta, viros, gênas omne fVrarum,
Quemque sibi tenues nascentem arcessere vitas.
Pylhagore était de cinquante ans , pour le
* De NaturA Deor. lib. I, n. 25.
• Ibid. n. 26. m
* Ibid.
♦ Ibid. n. 27. *
• Georg. lib. t, v. 220-22».
moins , plus ancien qu’Anaxagore. Celui-ci n’est donc pas le premier qui ait eu l’idée d'un esprit pur : ou il faudrait dire que Pylhagore le confondait avec la matière.
Xenophane ‘ dit que Dieu est un tout infini, el il y ajoute une intelligence. Ce même philosophe dit ailleurs que Dieu est une substance éternelle... et de figure ronde, par où il entend le monde. Il croyait donc ce dieu matériel.
Parméniob9 n’avait point d’autre sentiment que son maître Xénophane , quoiqu'il s’exprimât en termes différents,
Empédocle \ Selon lui, les quatre éléments, dont il veut que tout soit composé , sont divins, c’est-à-dire des dieux. Cependant il est visible que ce sont des mixtes , qui naissent et périssent , et qui n’ont point de sentiment.
Dkmocrite 1 donne la qualité de Dieu et aux images des objets qui nous frappent, et à la nature qui fournit ces images , el à notre connaissance , notre intelligence. Ce qu'il appelait dieux, c’était les atomes. A proprement parler, il ne croyait riens. Je nie, disait-il , si nous savons quelque chose , ou si nous ne savons rien. Je nie que nous sachions même si nous ne savons pas cela. Je nie que nous sachions s'il existe quelque chose , ou s’il n’existe rien. Digne membre de la secte élèatique , dont le dogme favori était l’acalalepsie, ou l’incompréhensibilitê absolue de toutes choses. Cette secte , qui avouait Xénophane pour Son chef, forma l'incrédule Protagore, et donna naissance â celle de Pyrrbon.
Platon. Il parait par tous ses ouvrages qu’il pensait fort bien de la Divinité, mais qu'il n'a osé s'expliquer nettement dans une ville et dans un temps où il était dangereux de heurter le goût dominant6. Dans le Timée, il dit que le père de ce monde ne saurait être nommé , et dans les livres des Lois , qu’i/ ne faut pas être curieux de savoir proprement ce que c'est que Dieu. Il le suppose incorpo-
1 De Nat ur A Deor. lib. 1, n. 28; Acad. Quxst- lib. A n. 118.
* Ibid. d. 28.
* Ibid. n. 29.
« Ibid.
* Acad. Quest. lib. 4 , n. 73.
* De NalurA Deor. lib. 1, n. 30.
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tel Ml lui attribue la formation de l'univers : opificem cedificatoremque mundi *. Il dit aussi que le monde , le ciel , les astres , laterre, les âmes, et ceux à qui la religion de nos pires attribue la Divinité ; il dit que tout cela est Dieu. Le fond du sentiment de Platon est, malgré l'apparence du polythéisme , qu’il n’y a qu'un Dieu très-bon et très-parfait , qui a tout fait suivant l’idée du meilleur ouvrage possible.
Antisthène * dit qu’il y a plusieurs dieux révérés par les nations, mais qu’il n’y en a qu'un naturel, c'est-à-dire, comme l’explique Lactance4, auteur de toute la nature.
Aristote varie beaucoup 5 : tantôt il veut que toute la Divinité réside dans l'intelligence, c’est-à-dire dans le principe intelligent par lequel pensent tous les êtres pensants ; tantôt que le monde soit Dieu. Après il en reconnaît quelque autre, qui est au-dessus du monde et qui a soin d'en régler et d’en conserverie mouvement. Ailleurs il enseigne que Dieu n'est autre chose que ce feu qui brille dans le ciel.
Xêxocrate dit qu'il y a huit dieux 6 : les planètes en font cinq ; les étoiles fixes n'en font qu'un toutes ensemble, comme autant de membres épars ; le soleil fait le septième, et la lune enfin le huitième...
Théophraste \ dans un endroit, attribue la suprême Divinité à l'intelligence ; dans un autre, au ciel en général ; et après cela, aux astres en particulier.
Stratoh • dit qu’il n'y a point d’autre Dieu que la nature; que c'est le principe de toutes les productions et de toutes les mutations.
Zenon. C’est le fondateur de la secte fameuse des stoïciens. On devrait attendre de lui quelque chose de grand sur la Divinité. Voici le précis de sa théologie, tiré principalement du second livre de la Nature des Dieux, où ses sentiments sont expliqués fort au long :
Qu’il n’y a que les quatre éléments qui
* De Nalurà Deor. lib. i , n 18.
* Ibid. n. 30.
4 Ibid. n. 32.
4 Inslit. dit. lib. 1, cap. 5.
4 De Naturâ Deor. lib. 1 n. 33.
* Ibid, n 31.
* Ibid. n. 30.
4 Ibid. d. 35.
composent tout l'univers : que ces quatre éléments ne font qu’une nature continue sans division : qu'il n’existe absolument nulle autre substance hors ces quatre éléments : que la source de l'intelligence et de toutes les âmes, c’est le feu réuni dans l’éther, où sa pureté n'est point altérée, parce que les autres éléments ne s’y mêlent point : que ce feu intelligent, actif, vital, pénètre tout l’univers ; que, comme il a l’intelligence en partage, à la différence des antres éléments, c’est lui qui est censé opérer tout ; qu’il procède méthodiquement à la génération, c’est-à-dire produit toutes choses, non pas fortuitement ni aveuglément, mais suivant de certaines règles toujours les mêmes ; qu’étant l'âme de l’univers, il le fait subsister et le gouverne avec sagesse, puisqu’il est le principe de toute sagesse : que par conséquent il est Dieu : qu’il donne la même dénomination à la nature, avec laquelle il ne fait qu’un, et à l'univers, dont il fait partie : que le soleil, la lune, tous les astres étant des corps ignés, ce sont des dieux : que l’air, la terre, la mer, ayant pour àme ce feu céleste, sont aussi des dieux : que toutes les choses où l’on voit quelque efficacité singulière et où ce principe actif parait se manifester plus clairement, méritent le nom de divinités : que ce même titre doit être accordé aux grands hommes, dans l’âme desquels ce feu divin étincelle avec plus d’éclat : qu’enfin de quelque manière qu’on nous représente cette âme de l’univers, et quelques noms que la coutume lui donne par rapport aux diverses parties qu'elle anime, on lui doit un culte religieux.
Je suis las de rapporter tant d'absurdités, et le lecteur sans doute ne l’est pas moins que moi, si pourtant il a eu la patience de les lire jusqu'au bout. Il n’a pas dù s’attendre à voir sortir , d’un fonds aussi ténébreux qu'est le paganisme, de vives lumières sur un sujet infiniment supérieur à la faiblesse de l’esprit humain, comme l’est ce qui regarde la nature de la Divinité. Les philosophes ont bien pu, par les seules forces de la raison, se convaincre de la nécessité et de l’existence d’un être divin. Encore quelques-uns, comme Épicure ', ont-ils été soupçonnés de cacher sous
< n Nonnullis rideiur F.plcurus. ne in of!cn»ionem Ai ht-
de spécieuses paroles un véritable athéisme : du moins ils ont presque autant déshonoré la Divinité par les idées basses qu'ils en ont conçues, que s’ils l'avaient niée absolument.
Pour ce qui regarde l’essence de la nature divine, ils sc sont tous égarés . Et comment ne l’auraient-ils pas fait, puisque les hommes ne connaissent Dieu qu’autant qu’il lui plaît de seTévéler à eux ? M. l'abbé d'OIivet, dans sa dissertation sur la théologie des philosophes , réduit leurs sentiments à trois systèmes généraux, qui embrassent toutes les opinions particulières que Cicéron nous a exposées dans ses livres de la Nature des Dieux. Les différentes manières dont ces philosophes arrangeaient le système de l’univers faisaient leurs différentes croyances louchant la divinité.
Quelques-uns crurent que la matière toute seule, privée de sentiment et de raison , avait pu former le monde, soit que l’un des éléments produisît tous les autres par divers degrés de raréfaction et de condensation, comme il parait qu’Anaximène i’a cru ; soit que la matière étant partagée en une infinité decorpuscules mobiles, ils aient pris des formes régulière à force de voltiger témérairement dans le ride, comme l’a cru Epicure ; soit que toutes les parties de la matière eussent une pesanteur intrinsèque et un mouvement naturel qui les dirigeaient nécessairement , comme c’était l’opinion de Slraton. Or, l’athéisme de ces philosophes est visiblement le plus grossier de tous, puisque la cause première qu'ils ont reconnue n’est qu’une matière inanimée.
D’autres s'élevèrent jusqu’à cette notion *, qu’il y a dans le monde un trop bel ordrepour n’étre pas l’effet d’une cause intelligente. Mais, ne concevant rien qui ne fût matériel, ils crurent que l’intelligence faisait partie de la matière, et ils attribuèrent cette perfection au feu de l’éther, qu’ils regardaient comme l’océan de toutes les âmes. Ce fut l’opinion des stoïciens ; et l’on peut leur associer Thalès, et même Pytbagore, Xénophane, Parménide et Démocrite, qui admettaient comme eux un tout matériel et intelligent.
• aieulum caderel , verbis rellquisae dc«i , re nutn-
• lisse • ( />• Kat. Deor. Ub.l. n. 85.)
■ Or Nalurl Dcor lib. *, n 28.
Enfin, d’autres comprirent que l’intelligence ne pouvait être matérielle, et qu'il fallait la distinguer absolument de tout ce qui est corps. Mais en même temps ils crurent que les corps existaient indépendamment de cette intelligence, et que son pouvoir se bornait à les mettre en ordre et à les animer. Ce fut le sentiment d’Anaxagore cl de Platon ; sentiment beaucoup moins imparfait que les autres, en ce qu’il renferme l’idée de la spiritualité, et distingue réellement la cause d’avec l'effet, l’agent d’avec la matière, mais éloigné encore infiniment de la vérité.
Pour les deux autres classes de philosophes qui ne reconnaissent que des principes matériels , elles sont absolument inexcusables, et ne différent en leur aveuglement que du plus au moins. On peut bien leur appliquer ce que nous lisons dans la Sagesse * : Tous les hommes qui n'ont point la connaissance de Dieu ne sont que vanité. Ils n'ont pu comprendre par les biens visibles le souverain Etre, et ils n'ont point reconnu le Créateur par la considération de ses ouvrages : mais ils se sont imaginé que le feu , ou le vent , ou F air le plus subtil , ou la multitude des étoiles , ou l'abime des eaux , ou le soleil et la lune , étaient les dieux qui gouvernaient tout le monde.
Je ne parle ici que des dieux reconnus tels proprement par les philosophes*. Varron distinguait trois sortes de théologies la fabuleuse, qui était celle des poètes ; la naturelle, enseignée par les philosophes ; la civile ou politique , qui était en usage parmi le peuple. La première et la troisième attribuaientaux dieux, ou souffraient qu'on leur attribuât toutes les passions , tous les vices des hommes , tous le* crimes les plus abominables. La seconde paraissait moins déraisonnable; mais dans le fond elle n’était guère plus religieuse , et renfermait des absurdités qui font honte à l’esprit humain.
Cicéron * , dans le troisième livre de la Na-
> Sap. 13. 1. *
• 8. Auguat. de Cirit. Del. Ilb. 6, cep. 5.
• n TullltM, tertio de natnr» deoram llbro , dluoMt pu- < bltee* reiigtoner ; sed taroen verem , quam ignnrab.it . « net- ipso , ncc alius qubqiiam potuil tnducere. Aili-0 et
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?ure des Dieux , met dans toat leur jour plusieurs de ces absurdités. Il n'en savait pas assez pour établir la vraie religion; mais il en savait assez pour combattre les stoïciens et les épicuriens, les seuls qui s’élevèrent contre saint Paul lorsqu'il prêcha dans Athènes. Les simples lumières naturelles pouvaient lui suffire pour détruire le mensonge , mais elles ne pouvaient le conduire jusqu'à découvrir la vérité. On reconnaît ici la faiblesscdela raison humaine , et les vains efforts qu'elle fait toute .seule pour s'élever à l'eiacte connaissance d’un Dieu véritablement caché 1 et qui habite une lumière inaccessible '. Quels ont été à cet égard les progrès de celte raison si fière durant plus de quatre siècles dans les meilleures têtes de la Grèce , dans les païens les plus illustres par leur savoir , dans les chefs de leurs plus fameuses écoles ? Rien de si absurde qui n'ait été avancé par quelque philosophe’.
Il y a plus : ceux d’entre eux qui faisaient profession d’une plus haute sagesse , et à qui Dieu avait manifesté son unité , n'ont-ils pas retenu celte connaissance dans le secret par une ingrate et timide lâcheté? Un seul s’est-il élevé contre l'impiété , qui avait substitué au Dieu vivant et véritable des idoles muettes, et des ûgures non-seulement d'hommes , mais de bêtes et de reptiles? Un seul s'est-il abstenu d’aller dans les temples1 , quoiqu’il n’approuvàl pas dans son cœur le culte superstitieux qu'il autorisait par sa présence et par son exemple? L'unique5 dont la religion fut mise à l’épreuve ne traita— t-il pas de calomniateurs ceux qui l'accusaient de n’adorer pas les dieux que les Athéniens adoraient? Son apologiste*, qui était aussi son disciple et son ami , le défend-il autrement qu’en assurant qu'il a toujours reconnu les mêmes divinités
u ipse teslatus cil falsum quidem appnrere , verilalem ti lamcn lalere. » (Lactant. de Ira Dei , cap. 11.) .
* « Veré tu es Deus abscondllus. » ( Isai. 45, 15.)
1 <c Lucem inhabilat inacccasibilem. » (I. Timoth. 6,
* « Ncscto quomodô nihil lam absurde dici polest , «« quod non dicalur ab aliquo pbilosophorum. » ( Cic. Divin, lib. 2, n. 19. )
* « ScholashabcbanlpriYatas , cl templa communia. » ( S. Algust. )
* Soerale.
« Xénophon.
que le peuple? Et Platon lui-même n'est-il pas contraint d’avouer que ce lâche prévaricateur ordonna un sacriGce impie , quoiqu'il tût certain de mourir 1 ? Un petit extrait d’uae lettre de Platon nous fait voir combien il craignait de s’expliquer sur la nature et l'unité de Dieu, et combien par conséquent il était éloigné de lui rendre grâces , de le confesser devant les hommes , et de s’exposer au moindre danger en lui rendant témoignage1. Les actions honteuses qu'on attribuait aux faux dieux le faisaient rougir; mais il se contentait de dire ou qu’ils n’étaient pas coupables de ces crimes , ou qu’ils n’étaient pas dieux' s’ils les avaient commis , sans oser dire qu’il n’y avait qu’un seul Dieu , et sans avoir le courage de s’élever contre le culte public fondé sur les crimes mêmes qu’il avait en horreur.
Il faut le dire à la honte du paganisme, et à la gloire de l’Évangile : un enfant parmi nous, poui peu qu’il soit instruit du catéchisme, est plus sûr et plus éclairé sur .tout ce qu’il faut savoir de la Divinité que tous les philosophes ensemble.
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