LUIT AM PORTÉ SUR LES ARCICHS
Il faudrait s'aveugler soi-méme et fermer les yeux à l'évidence pour ne pas reconnaître que la géographie moderne l’emporte beaucoup au-dessus de l'ancienne. On sait qu’il faut aller chercher dans le ciel les mesures de la terre, et que la géographie dépend des observations astronomiques. Or, est-il douteux que l’astronomie n'ait fait , dans les derniers temps , un progrès extraordinaire? L’invention seule des lunettes d'approche, qui est assez récente , y a contribué infiniment ; et cette invention même a été, en assez peu d’années , portée à une très-grande perfection. 11 n'est donc pas étonnant que les anciens, avec tout l’esprit et toute la pénétration qu’on roudra leur supposer , n’aient pas pu parvenir au même degré de lumière , n’étant pas aidés ni soutenus des mêmes secours.
Il s'en faut bien encore que la géographie soit amenée à sa dernière perfection. Les sciences qui sont de pratique sont les moins avancées. Deux ou trois grands génies suffisent pour pousser bien loin des théories en peu de temps ; mais la pratique procède avec plus de lenteur , parce qu’elle dépend d’un trop grand nombre de mains , dont la plupart même sont peu habiles. La géographie, qui demanderait un nombre infini d’opérations exactes, est imparfaite à proportion de ce nombre et de l’exactitude dont elles auraient besoin ; et l'on peut compter que la description du globe terrestre , quoiqu’elle commence un peu à se rectifier , est encore fort confuse et fort peu ressemblante.
Il serait peu important de relever les fautes des cartes anciennes et ptolémalques, où ta Méditerranée est d'un bon quart plus étendue en longitude qu’elle ne l'est effectivement. Il s’agit ici des cartes modernes , qui , bien qu'elles soient ordinairement meilleures à mesure qu’elles sont plus modernes , ont encore besoin de beaucoup de corrections.
M. Sauson a toujours été regardé comme un fort bon géographe, et ses cartes ont toujours été fort estimées : cependant M. Delislc , dans les siennes , s'en est très-souvent écarté , et il ne faut pas s'imaginer que ce soit , comme on
dit ordinairement, jalousie de miHier. Depuis M. Sanson , la terre a bien changé ; c’est-àdire que les observations astronomiques , et plus exactes et en plus grand nombre , ont produit de grandes réformes dans la géographie. Il en arrivera de même sans doute aux cartes de M. Delisle, et nous devons le souhaiter pour le bien du public.
La seule manière de fairede bonnes cartes de géographie serait d'avoir la position de chaque lieu, c’est-à-dire sa latitude, et sa longitude par des observations astronomiques : mais il s’en faut infiniment que l'on aitainsi toutes les positions , et l’on ne peut presque jamais espérer de les avoir. On supplée à ce défaut par les distances itinéraires d’un lieu à un autre que l’on trouve marquées dans les auteurs ; et c'est encore un grand bonheur que de les y trouver avec quelque exactitude , et sans des contradictions sensibles ou des difficultés considérables.
Aussi , lorsque nos plus habiles géographes ont voulu faire la carte des pays romains , et principalement de l’Italie , comme iis avaient fort peu d’observations astronomiques, ils se sont réglés , pour la position des lieux , sur les distances itinéraires qu’ils ont trouvées dans les livres des anciens.
On a eu depuis des positions de plusieurs lieux par des observations astronomiques. M. Delisle s’en est servi pour réformer les cartes de l’Italie et des pays voisins ; et il a trouvé que non-seulement elles devenaient fort différentes de ce qu’elles étaient auparavant, mais que les lieux se remettaient entre eux assez exactement dans les distances marquées par les anciens : de sorte qu’il est à présumer qu'en les suivant au pied de la lettre, on ferait de bonnes caries géographiques des pays qui leur ont été bien connus.
On peut être surpris de celte grande conformité des positions trouvées par nos observations astronomiques avec celles que l’on tire des distances itinéraires marquées par les anciens : car assurément des positions tirées de nos distances itinéraires s’écarteraient souvent du vrai, et beaucoup.
Mais M. Delisle remarque que les Romains avaient sur cela des avantages que nous n’avons pas. Leur gtrilt pour l'utilité publique ,
et même pour la magnificence ;car ils embellissaient tout ce qu'ils avaient conquis] , leur avait fait faire dans toute l'Italie de grands chemins dont Rome était le centre , et qui allaient à toutes les principales villes , jusqu'aux deux mers. Il y en avait de pareils dans plusieurs provinces de l'empire ; et il en subs sle encore aujourd'hui des restes admirables par leur construction et par leur solidité. Ces chemins étaient tirés en ligne droite, et ne se détournaient ni pour les montagnes ni pour les marais. On mettait à sec les marais, et on perçait les montagnes. Des pierres étaient pincées de mille en mille , et portaient leur numéro. Celte rectitude des lignes , et ces divisions, en parties assez petites par rapport à la longueur totale , rendaient les mesures itinéraires fort sûres.
L’exactitude des mesures des anciens fat bien justifiée par une expérience que fil M. de Cassini. La mesure de la distance de Narbonne à Nîmes avait été comprise dans l’ouvrage de la Méridienne. Celle distance était de soixantesept milles cinq cents toises de Paris. D'un autre cété , Strabon a donné aussi la distance de ces deux villes , et il la met de quatre-vingthuit milles ; d’où il est aisé de conclure qu'un mille ancien vaut sept cent soixante-sept de Paris. D'ailleurs, comme on sait que le mille était de cinq mille pieds, on trouve encore que le pied ancien était égal à onze pouces et un vingt-cinquième du pied de Paris. Il doit par conséquent être égal à l'ancien , et s’être maintenu sans changement pendant un si long espace de temps.
M. Delisle a fait voir une carte où l'Italie et la Grèce sont représentées de deux manières : l'une selon les meilleurs géographes modernes, l’autre selon les observations astronomiques pour les lieux où l'on a pu en avoir, cl pour les autres, selon les mesures des anciens auteurs. On ne croirait peut-être pas combien ces deux représentations sont différentes. Dans la seconde, la Lombardie est fort accourcie du midi au septentrion, la grande Grèce augmentée, la mer qui sépare l'Italie et la Grèce rétrécie , aussi bien que celle qui est entre l’Italie et l'Afrique, la Grèce fort diminuée.
Ces dernières remarques , qui sont toutes
tirées des Mémoires de l'Académie des Sciences , allongent un peu ce petit traité , mais elles m'ont paru dignes de la curiosité du lecteur.