AB T. II. - D< U NAVIGATION
Je n'eiaminerai ici qu'un seul point , qui est le changement merveilleux qu’une expérience, qui pouvait paraître peu importante, a apporté dans la navigation , et la supériorité que nous avons acquise en ce genre sur les anciens par un moyen qui paraissait assez peu de chose en lui-méme : on voit bien que je veux parler de la boussole. On appelle ainsi une boite où il y a une aiguille aimantée qui se tourne toujours vers les pèles , si ce n’est qu’elle souffre quelque déclinaison en divers endroits
On sait que les anciens , qui ne conduisaient leurs vaisseaux que par l’inspection du soleil pendant le jour , et des étoiles pendant la nuit, ne pouvaient plus, quand le temps devenait gros et obscur , discerner quelle route ils tenaient ; et que par cette raison , n’osant s'avancer en pleine mer , ils étaient obligés d’en côtoyer les bords , et ne pouvaient entreprendre des voyages de long cours.
Ils connaissaient une des vertus de l’aimant , qui est d’attirer le fer. Il semble que la plus légère attention devait leur faire découvrir l’aülre propriété qu’il a de se diriger vers les pôles du monde , et les conduire par conséquent à la boussole. Mais celui qui dispose de tout leur tenait les yeux fermés sur un effet qui semblait se présenter à eux de lui-même.
On ne sait point précisément ni qui est l’auteur de celte invention , ni en quel temps on a commencé de s’en aviser*. Ce qu’il y a de certain , c’est que les Français se servaient de l’aimant pour la navigation longtemps avant tous les autres peuples dé l’Europe , comme il est facile de le justifier par les ouvrages de quelques-uns de nos anciens auteurs français *, qui en ont parlé les premiers il y a plus de quatre cents ans. Il est vrai qu’alors cette in-
4 Mém. de M. Cessinf sur l'Aslron.
* Gujol de Provia*
vention était encore très-imparfaite : car ils disent qu'on ne faisait que mettre l’aiguille dans un vase plein d'eau , où, étant soutenue sur un fétu , elle avait la liberté de se tourner vers le nord. C’est de cette manière de boussoles que les Chinois se servent encore & présent , si l’on en croit certaines relations modernes.
Les navigateurs, voyant l’importance de cette invention , firent plusieurs observations astronomiques vers le commencement du quatorzième siècle pour s’en assurer , et vérifièrent qu’en effet une aiguille aimantée, mise en équilibre sur un pivot, se tourne d’ellemème vers le pôle , et que l’on peut se servir de celle direction de l’aiguille aimantée pour connattre les régions du monde , et pour savoir par qnel rumô* de vent on doit naviguer.
On reconnut depuis , par d’autres observations , que l’aiguille aimantée ne marque pas toujours le vrai nord, mais qu’elle a un peu de déclinaison tantôt vers l’orient , tantôt vers l'occident, et même que cette déclinaison change en divers temps et en divers lieux. Mais on trouva aussi le moyen de connaître si précisément cette variation par l'observation du soleil et des étoiles , que l’on peut avec sûreté se servir de la boussole pour trouver les régions du ciel , lors même que le temps est couvert , pourvu que , peu de temps auparavant, elle ait été rectifiée par l’observation des astres.
La curiosité des savants de l'Europe commença pour lors à se réveiller. Ils inventèrent aussitôt diverses sortes d’instruments , firent des tables et des calculs pour faciliter l'observation des étoiles.
Jamais on n’avait eu tant d’avantages pour réussir dans la navigation : aussi les pilotes en surent bien profiter. Aidés de ces secours , Ils traversèrent des mers inconnues; et le succès de ces premiers voyages les anima à tenter de nouvelles découvertes. Tous les peuples de l’Europe s’y appliquèrent à l’envi. Les Français furent des premiers & signaler leurs cou-
> Rumb , ternie de mer. est une ligne qnl repréreoie rur le boussole un des trente-deoi vents qui serrent i U conduite d’un vaiiseau.
• Hlsl de le Conquête des Canaries, par Fétheueourt.
rage et leur «dresse * ; ils occupèrent les Canaries , et ils pénétrèrent bien avant dans la Guinée. Les Portugais prirent l’ile de Madère , et celles du Cap-Vert , et les Flamands découvrirent les lies des Açores.
Ces découvertes ne furent que les préludes de celle du Nouveau -Monde. Christophe Colomb , se fondant sur la connaissance qu'il avait de l’astronomie, et, à ce que l'on dit, sur les mémoires d'un pilote basque que la tempête avait jeté dans une Ile de l'Océan atlantique , entreprit de traverser cette mer. Il en fit la proposition à divers princes de l’Europe , dont les uns la négligèrent , parce qu'ils étaient engagés dans des affaires plus pressantes, les autres la rejetèrent, parce qu'ils ne comprirent ni l'importance de cette expédition , ni les raisons que Colomb apportait pour en faire connaître la possibilité. Ainsi , la gloire de la découverte du Nouveau-Monde fut laissée aux rois de Castille , qui en ont depuis tiré des richesses immenses.
Colomb savait bien , par la connaissance qu'il avait de la sphère et de la géographie , que, naviguant toujours vers l’occident à peu près sous le même parallèle , il ne pouvait manquer à la fin de trouver des terres , parce que , s'il n'en trouvait pas de nouvelles , il fallait nécessairement , la terre étant ronde eomme elle est , qu’il arrivât par le plus court chemin à l’extrémilé des Indes orientales.
Dans les voyages qu’il avait faits de Lisbonne à la Guinée*, allant du septentrion vers le midi, il avait vérifié qu’un degré de la circonférence de ia terre contient cinquante-six milles et deux tiers , conformément à la mesure déterminée par les astronomes d'Almamon ; et il avait appris dans les livres de Ptolémée qu’allant toujours è l'ouest», il n’y a pas plus de cent quatre-vingts degrés depuis les Canaries jusqu'aux premières terres de l'Asie. Il partit donc des Canaries , tenant toujours l'avant de son navire à l'ouest*, et sous un même parallèle : et comme il ne se fiait pas entièrement à la boussole , il eut soin d’observer toujours le soleil pendant le jour , et les étoiles fixes
< Mit. de la conquête des Canaries, par Bétbencourt.
> Fernand Colomb dans la Vie de Colomb , cb. 4.
* Cbap. 6.
* Chip. 17.
pendant la nuit. Celle précaution l'empêcha de s'égarer, car ceux qui ont écrit sa vie disent que les observations du Ciel lui firent apercevoir à sa boussole une variation qui ne lui était pas connue , et qu'elles servirent è le redresser dans son chemin.
Après deux mois de navigation il aborda aux îles Lucayes ', cl de là il passa à Cuba et i l'Ilispaniole , appelée autrement Saint-Domingue , d'où il apporta de grandes richesses en Espagne. L'astronomie , qui lui avait servi à découvrir ces riches pays , lui aida aussi à s'y établir : car , dans son second voyage, sa flotte étant réduite à l'extrémité par la disette de vivres, et les habitants de la Jamaïque ayant refusé de lui en fournir , il eut l'adresse de les menacer d'obscurcir la lune un jour qu'il savait qu'une éclipse devait arriver : et comme cette éclipse arriva en effet au jour qu’il avait prédit , les barbares épouvantés lui accordèrent tout ce qu’il voulut.
Pendant que Colomb découvrit la partie méridionale du Nouveau-Monde, les Français en découvrirent la partie septentrionale , et lui donnèrent le nom de Nouvelle-France.
Améric Vespuce continua les découvertes de Colomb*, et il eut l'avantage dedonnerson nom à tout le nouveau monde , que l’on a depuis appelé C Amérique. Il tira , dans ses voyages , de grands secours de l'astronomie.
D’un autre côté , les pilotes du roi de Portugal , qui jusque-là n’avaient fait que parcourir les cèles de l’Afrique , doublèrent alors le cap de Bonne-Espérance , cl s’ouvrirent le chemin aux Indes orientales , où ils firent de très-grandes conquêtes.
Y a-t-il dans toute l’histoire un événement comparable à celui que je viens de rapporter, c'est-à-dire, à la découverte du Nouveaa- Monde? A quoi a-t-elle tenu pendant tant de siècles? A la connaissance d’une propriété de l'aimant , facile à découvrir , et qui avait échappé néanmoins aux recherches d’un nombre infini de savants , dont la sagacité avait pénétré dans les mystères de la nature les plus obscurs et les plus profonds. Est-il possible de ne pas reconnaître ici le doigt de Dieu?
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Colomb , sans une grande connaissance de l’astronomie, n'aurail jamais songé è former son entreprise , et n’aurait pu en effet y réussir : car la Providence se plaît à cacher ses merveilles sous le voile des opérations humaines. Combien est-il donc important dans un étal bien policé qu’on mette en honneur et en crédit l'étude de ces sciences supérieures , qui sont capables de rendre au genre humain de si grands services , et qui réellement lui ont procuré jusqu’ici et lui procurent encore tous les jours des avantages si considérables !
Qu’on me permette de dire un mot ici de deux voyages littéraires qui font beaucoup d’honneur au roi et à toute la littérature.