JAXNÉR , QU DIRE NEUF ANS. CEPENDANT II Y RCA N
SON FILS AÎNÉ, EXERCE LA GRANDE SACfUFICAT LHE.
Alexandra * , selon le conseil que son mari lui avait donné en mourant , se soumit elle et ses enfants au pouvoir des Pharisiens, leur déclarant qu’elle ne faisait en cela que se conformer aux dernières volontés d’Alexandre.
Par celle démarche elle gagna si bien les esprits , qu’oubliant leur haine pour le mort ,
> An. M. -toi 8 : av. J. C. 86.
* An. il- 3985 ; av. J. C. "9.
» An. M. 3928; av. J. C. 78. - Jos. Aollq. lib. 13, cap. 83, 21 ; et de liell. jud. i-t.
quoiqu'elle eût été portée pendant sa vie aussi loin qu'il était possible, ils fa changèrent, dans ces commencements, en vénération et en respect pour sa mémoire : et au lieu des invectives et des injures qu’ils avaient toujours vomies contre lui , ce n’était plus qu’éloges et panégyriques , où ils relevaient sans mesure les grandes actions d’Alexandre , par lesquelles la nalionse trouvait agrandie, et son pouvoir, son honneur et son crédit augmentés. Enfin ils ramenèrent si bien le peuple , qu'ils avaient toujours jusque-là irrité contre lui , qu'on lui fit une pompe funèbre plus somptueuse et plus honorable que n’en avait eue aucun de ses prédécesseurs ; et qu' Alexandra , comme sou testament le portait , fut établie administration souveraine de la nation. On voit ici qu’un dévouement aveugle et sans réserve au pouvoir et aux volontés des pharisiens tenait lieu auprès d'eux de tout mérite, et faisait disparaître tout défaut , et même tout crime. C’est assex l’ordinaire de ceux qui veulent dominer.
Quand celle princesse se vit bien établie , elle fit recevoir son fils aîné , Hyrcan souverain sacrificateur : il avait alors près de trentetrois ans. Elle donna , comme elle l'avait promis, l’administration de toutes les grandes affaires aux pharisiens. La première chose qu’ils firent fut de casser le décret par lequel Jean Hyrcan , père des deux derniers rois , avait aboli toutes leurs constitutions traditionnelles , qui reprirent depuis un plus grand cours que jamais. Ils exercèrent une cruelle persécution contre tous ceux qui s’étaient déclarés leurs ennemis sous le règne précèdent, sans que la reine pût les en empêcher , parce qu’elle s’était lié les mains en se mettant entre celles des pharisiens. Elle avait vu , du temps de son mari , ce que c'est qu’une guerre civile, et les maux infinis qu'elle entraîne. Elle craignait d’en allumer une nouvelle ; et ne voyant point d’autre moyen de la prévenir que de céder un peu à la violence de ces hommes vindicatifs et inexorables , elle croyait devoir permettre un mal pour en empêcher un plus grand.
Ce que nous avons dit jusqu’ici peut beaucoup contribuer à nous faire connaître l'état du peuple juif et le caractère de ceux qui le gouvernaient.
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I.es pharisiens ' continuaient toujours leurs persécutions contre ceux qui leur avaient été contraires sous le feu roi. On les rendait responsables de toutes ses cruautés, et de toutes les fautes dont iis jugeaient à propos de noircir sa mémoire. Ils s’étaient déjà défaits, sur ce prétexte , de plusieurs de leurs ennemis ; et ils inventaient tous les jours de nouveaux chefs d’accusations pour perdre ceux qui leur déplaisaient le plus entre ceux qui restaient encore.
Les amis et les partisans du feu roi , voyant que ces persécutions ne finissaient point . et qu’on avait juré leur perte , s’assemblèrent enfin, et vinrent en corps trouver la reine, arec Aristobule , son second fils , à leur télé. Ils lui représentèrent les services qu’ils avaient rendus au feu roi ; leur fidélité et leur attachement pour lui dans toutes ses guerres, et dans les ‘embarras où il s’était trouvé pendant les troubles-; qu’il leur était bien dur qu'on leur fît , à présent qu'elle les gouvernait, un crime de tout ce qu'ils avaient fait pour lui, et de se voir sacrifiés à la haine implacable de leurs ennemis , uniquement à cause de leur attachement pour elle et pour sa maison. Ils la suppliaient d'arrêter ces sortes de recherches ; ou, si elle ne le pouvait pas , de leur permettre de se retirer du pays , et d'aller chercher ailleurs un asile : ou du moins qu’on les mit dans les places où elle avait garnison , pour y être à couvert de la violence de leurs ennemis.
La reine était touchée, autant qu’on peut l’être, de l’état où elle les voyait, et de l’injustice qu’on leur faisait. Mais il ne dépendait pas d’elle de faire pour eux tout ce qu'elle eût souhaité ; car elle s'était donné des maîtres en s’engageant à ne rien faire sans le consentement des pharisiens. Qu’il est dangereux de donner trop d'autorité à de telles gens ! Ils criaient que ce serait arrêter le cours de la justice que de suspendre les recherches contre les coupables : que c'était là une démarche qu'aucun gouvernement ne devait jamais souffrir ; et qu'ainsi iis n’y donneraient jamais les mains.
I An. Jl. 3031 ; av. J. 0. ÏJ. - Jm. Anlii). llb. 13, cap. i\ , cl de Bell. Jud. 1-1.
D’un autre côté, la reine crut ne devoir point consentir que les vrais et fidèles amis de sa maison abandonnassent ainsi le pays , puisqu'elle demeurerait alors sans appui à la merci d’une faction turbulente , et n'aurait aucune ressource en cas de nécessité. Elle se détermina donc au troisième parti qu’ils lui avaient proposé , et les dispersa dans les places où elle avait garnison. Elle y trouvait deux avantages : le premier, que leurs ennemis n’oseraient les attaquer dans ces places fortes , où ils auraient les armes à la main; et le second, que ce serait toujours pour elle un corps de réserve sur lequel elle pouvait compter dans l’occasion , en cas de brouillerie.
Quelques années après 1 , la reine Alexandra tomba malade d’une maladie très-dangereuse , et qui la mit à l’extrémité. Dès qu'Aristobule, le plus jeune de ses Dis , vit qu’elle n’en pouvait pas revenir , comme il avait depuis longtemps formé le dessein de s’emparer de la couronne à sa mort, il se déroba de nuit de Jérusalem avec un seul domestique , et s'en alla dans les places , où , selon le plan qu’il en avait donné , on avait mis en garnison les amis de son père. Il y fut reçu à bras ouverts, et en quinze jours de temps vingt-deux de ces places et châteaux se donnèrent à lui , ce qui le rendit matlrc de presque toutes les forces de l’état. Le peuple, aussi bien que l’armée , était tout disposé à se déclarer pour lui , las de la dure administration des pharisiens, qui avaient gouverné en maîtres sous Alexandra, et étaient devenus insupportables à tout le monde. On venait donc en foule de tous côtés se ranger sous les étendards d’ Aristobule, dans l’espérance qu’il abolirait la tyrannie des pharisiens; ce qu’on ne pouvait pas attendre d’Hyrcan son aîné , élevé par sa mère dans une soumission aveugle pour celte secte, outre qu’il n’avait ni le courage ni la capacité nécessaires pour un dessein si vigoureux ; car il était pesant et indolent, sans activité, sans application, et d’un fort petit génie. ■
Quand les pharisiens virent que le parti d’ Aristobule grossissait, ils vinrent , Hyrcaii à leur tête , représenter à la reine mourante ce qui se passait , et lui demander scs ordres
| • An. M 303» ; «v. J. C. 70.
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cl son assistance. Sa réponse fut qu'elle n'était plus en état de se mêler de ccs sortes d'affaires , et qu’elle leur en laissait le soin. Cependant elle institua Hyrcan son héritier , et expira peu de temps après.
Dès qu’elle fut morte , il prit possession du trône , et les pharisiens firent tous leurs efforts pour l’y maintenir. Quand Aristobule était sorti de Jérusalem, ils avaient fait mettre dans le château de Baris 1 sa femme et ses enfants, qu'il avait laissés, pour s’en servir comme d'otages contre lui. Mais voyant que cela ne l'arrêtait point , ils levèrent une armée *. Aristobule en leva aussi une. Une bataille près de Jéricho décida la querelle. Hyrcan, abandonné de la plupart de ses troupes, qui prirent le parti de son frère, fut obligé de s’enfuir à Jérusalem, et de se renfermer dans le château de Baris; et scs partisans prirent le temple pour asile. Peu de temps après ils se soumirent aussi à Aristobule, et Hyrcan fut obligé de s'accommoder avec lui.
g 1T. — JUCK» D A*1ST0»CL> II, QUI OCRE tu ASS.
Par l’accommodement qui se fit5, on convint qu’Aristobule aurait la couronne et la souveraine sacrificalure , et qu’Hyrcan lui résignerait l'une et l’autre , et se contenterait d'uHe vie privée sous la protection de son frère , avec la jouissance de son bien. Il n’eut pas de peine à s’y résoudre : car il aimait le repos et ses aises plus que toute autre chose. Ainsi il quitta le gouvernement , après l’avoir possédé trois mois. La tyrannie des pharisiens finit avec son règne, après avoir tourmenté la nation juive depuis la mort d'Alexandre Jannée.
Les troubles de l’état ne finirent pas de même; l’ambition d’Antipas, plus connu sous le nom d'Antipater , père d'IIérode, y donna lieu. Il était Idumécn de race , et juif de religion, de même que tous les autres Iduméens, depuis qu’Hyrcan les eut obligés à embrasser le judaïsme. Comme il avait été élevé à la cour
* Barit était un château situé sur un roc escarpé, hors de l'enceinte du temple , sur la même montagne.’
* Jos Antiq. lib. it. cap. 1, et de Bell. Jud. 1-1.
» An. M. 3*J3j;.av. J. C.W.
d’Alexandre Jannée, et d’Alexandra, sa femme , qui régna après lui , il s’était emparé de l’esprit d’Hyrcan , leur fils aîné, dans l’espérance de s'élever , par sa faveur, lorsqu’il parviendrait à la couronne. Mais quand il vil toutes ses mesures rompues par la déposition d'Hyrcan et le couronnement d’Aristobule . de qui il n’avait rien à espérer ‘ , il employa toute son habileté et tous ses soins à faire remonter Hyrcan sur le trône.
Celui-ci, par son moyen, s'était d'abord adressé à Arétas, roi de l'Arabie-Pétrée, pour l’aider â se rétablir. Après divers événements, que je passe pour ne point trop allonger cette histoire , il eut recours à Pompée , qui , au retour de son expédition contre Mithridate, était venu en Syrie. Il y prit connaissance de la caused'Hyrcanetd’Aristobule*, qui s’y étaient rendus en personne suivant ses ordres. Il y vint aussi quantité de Juifs demander qu'on les délivrât de la domination de l’un et de l’autre. Ils représentaient qu’ils ne devaient pas être gouvernés par un roi ; qu’ils avaient accoutumé depuis longtemps de ne l'étre que par le souverain sacrificateur , qui , sans autre titre, leur administrait la justice selon les lois et les règlements qui leur avaient été transmis par leurs ancêtres; qu’à la vérité, les deux frères étaient de la race sacerdotale, mais qu'ils avaient changé la forme du gouvernement pour une nouvelle qui les mettrait dans l’esclavage , si on n’y remédiait.
Hyrcan se plaignait qu' Aristobule le dépouillait injustement de son droit d’aînesse en usurpant tout , et ne lui laissant qu’une petite terre pour son entretien. Il l’accusait aussi, de faire le métier de corsaire sur mer, et de piller ses voisins sur terre; et, pour confirmer ce qu’il alléguait contre lui , il produisait près de mille Juifs , et des principaux de la nation, qu’Anlipater avait fait venir exprès pour appuyer par leur témoignage ce que ce prince avait à dire contre son frère.
Aristobule répondit à cela qu’Hyrcan avait été déposé uniquement à cause de son incapacité : que sa nonchalance et sa paresse le rendant absolument incapable des affaires , le
> Ao M.IKWy.iv. J. C. 65. - loi. Ànllq. lib. lt cap. 2-8, et de Bell. Jud. l-ô.
1 Id. ibid. lib. 14 , cap. 5. — Id. de Bell. Jud. l-û.
peuple l'avait méprisé , et que lui Aristobule avait été obligé de prendre les rênes du gouvernement, pour l’empêcher de tomber en des mains étrangères ; enfin , qu'il ne portait point d’autre titre que celui qu’avait eu son père Alexandre. Et, pour preuve de ce qu'il avançait, il produisit plusieurs jeunes gens de qualité du pays, qui parurent avec tout l'éclat, que peuvent donner la magnificence et le bel air. Leurs habits superbes et leurs manières hautes et pleines de fierté ne firent pas beaucoup de bien à sa cause.
Pompée en entendit assez pour voir qu’il y avait de la violence' dans la conduite d'Aristobulc ; mais il ne voulut pourtant pas prononcer sitôt, de peur qu’Arislobule , irrité, ne traversât ses desseins du côté de l’Arabie, qu’il avait fort à cœur. Il renvoya donc civilement les deux frères , et leur dit qu'il son retour , après qu’il aurait soumis Arètas et ses Arabes, il passerait par la Judée, etqu’alors il réglerait leur affaire et mettrait ordre à tout.
Aristobule , qui comprit bien la pensée de Pompée , partit de Damas brusquement , et sans lui faire la moindre civilité ; revint en Judée , fit prendre les armes â scs sujets , et sc mit en état de se défendre. Par cette conduite, il se fil.de Pompée un ennemi mortel. '
Pompée se mit il faire les préparatifs, pour la guerre d'Arabie. Arétas avait jusque-là méprisé les armes romaines; mais quand il les vit de près , et que celle armée victorieuse allait entrer dans ses états, il envoya faire ses soumissions par une ambassade. Pompée ne laissa pas de s’avancer jusqu'à Pétra , sa capitale , qu’il emporia : Arétas y fut pris. Pompée le fil d’abord garder , mais dans la suite il fut relâché, quand il eut accepté les conditions que lui imposa Pompée , qui retourna aussitôt après à Damas.
Il n’apprit qu’alors la manœuvre qu’avait faite Aristobuleen Judée. Il y mena son armée, et trouva Aristobule posté dans le château d'Alexandrion , qui était à l'entrée du pays , sur une haute montagne. C'était une place extrêmement forte, bâtie par son père Alcxnndre qui lui avait donné son nom. Pompée l'envoya sommer de descendre , pour le venir trouver. Aristobule n’en avait guère d'envie; mais il sc rendit eufiu à l’avis de ceux qui
étaient avec lui , qui , redoutant une guerre avec les Romains , lui conseillèrent d’y aller. Il le fit, et, après une conversation qui roula sur son différend avec son frère, il revint dans son château. Il fit encore le même manège deux ou trois fois, pour tâcher, par cette complaisance, de gagner Pompée, et de l'engager à décider en sa faveur. Mais , de peur d’accident, il ne laissait pas de bien garnir ses places fortes, et de (aire tous les autres préparatifs pour une défense vigoureuse, en cas que Pompée prononçât contre lui. Pompée , qui en eut avis, la dernière fois qu’il y vint, l’obligea à les lui mettre toutes entre les mains en séquestre, et lui fit signer des ordres pour cela à tous les commandants de ces places.
Aristobule, outré de la violence qu'on lui avait faite, dès qu’il fut relâché , se rendit en diligence à Jérusalem , et y prépara tout pour la guerre. Résolu de garder la couronne , il sc trouvait le jouet de deux passions opposées , l’espérance et la crainte. Quand il voyait la moindre apparence que Pompée déciderait en sa faveur, il employait tous les artifices de la complaisance pour se le rendre favorable ; quand , au contraire , il trouvait la moindre raison de soupçonner qu’il se déclarerait contre lui , il suivait une conduite tout opposée. Voilà ce qui produisit le contraste qui sc voit dans les différentes démarches qu’il fit dans toute cette affaire.
Pompée le suivit de près. Le premier endroit où il campa , en allant à Jérusalem , fut Jéricho , où il reçut la première nouvelle dç la mort de Milhridate, comme on le verra dans le livre suivant.
Il -continua sa marche vers Jérusalem.
Quand il en fut proche, Aristobule, qui commençait use repentir de ce qu’il avait fait, vint le trouver , et tâcha de se raccommoder avec lui , en lui promettant une soumission entière, et une grosse somme d'argent pour préveuirla guerre. Pompée accepta ses offres, et envoya Gabinius , à la tête d'un détachement, recevoir l'arge(it. Mais quand ce lieutenant général arriva à Jérusalem , il trouva les portes fermées ; et , au lieu de recevoir de l’argent, on lui cria, de dessus les murailles , que ceux de la ville ne voulaient pas tenir l’accord. Pompée, là-dessus , ne voulant pas
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qu’on se moquât de lui impunément , lit mettre dans les fers Aristobule qu’il avait retenu, et s'avança avec toute l’armée devant Jérusalem. C’était une ville extrêmement forte par sa situation et par les ouvrages qu’on y avait faits ; et , sans la division qui était au dedans , elle aurait pu faire une longue résistance.
Le parti d’Aristobule voulait défendre la place , surtout quand ils virent qne Pompée retenait leur roi prisonnier. Mais ceux qui favorisaient le parti d’Hvrcan voulaient qu’on ouvrit les portes à Pompée ; et comme ces derniers faisaient le plus grand nombre, l’autre parti se retira sur la montagne du temple pour le défendre , et fit rompre les ponts du fossé et de la vallée qui l’environnaient. Pompée, à qui l’on ouvrit aussitôt la ville, résolut d’assiéger le temple. La place tint trois mois entiers, et aurait encore tenu autant, et peutêtre obligé les Romains à abandonner leur entreprise, sans la rigueur superstitieuse avec laquelle les assiégés observaient le sabbat. Ils croyaient bien qp’il leur était permis de se défendre quand on les attaquait , mais non d’empêcher les travaux des ennemis , ou d’en foire pour eux-mêmes. Les Romains surent mettre à profit cotte inaction des jours de sabbat. Ils n’attaquaient point pour lors les Juifs; mais ils comblaient les fossés , faisaient leurs approches , et plaçaient leurs machines sans trouver d’opposition. Us abattirent enfin une grosse tour , dont la chute entratna un grand pan de muraille, et fil une brèche aussi grande qu’il la fallait pour un assaut. La place fut emportée de vive force. Le carnage fut terrible. On passa plus de douze mille personnes au fil de l'épée.
Pendant tout le tumulte, les cris et le désordre de cette boucherie, l’histoire remarque que les prêtres , qni étaient alors dans le temple occupés à faire le service , le continuèrent nvec un sang-froid surprenant, malgré la rage de leurs ennemis et la douleur de voir massacrer & leurs yeux leurs amis et leurs parents. Plusieurs d’entre eux virent mêler leur sang avec celui des sacrifices qu’ils offraient ; et l’épée des ennemis en fit des victimes de leur devoir. Heureux et dignes d’envie , s’ils eussent été aussi fidèles à l'esprit qu'à la lettre.
Pompée , avec plusieurs des hauts officiers, entra dans le temple, et non-seulement (tara le lieu saint , mais jusque dans le lieu trèssaint ; où , par la loi , il n’était permis à personne d’entrer qu'au souverain sacrificateur une fois l’an, le jour solennel de l’eipialion. C’est ce qui affligea le plus vivement les Juifs . et ce qui souleva- le plus ce peuple contre les Romains.
Pompée ne toucha point au trésor du temple, composé, pour la plus grande partie, do sommes qui y avaient été déposées par les familles particulières pour être plus en sûreté. Il s’y trouva deux mille talents en argent monnayé1, sans compter les vases d’or et d’argent qui étaient sans nombre, et d’un prix infini. Ce n’était point * , dit Cicéron , par respect pour la majesté du dieu honoré dans ce temple que Pompée en usa de la sorte ; car, selon lui , rien n’était plus méprisable que la religion des Juifs , plus indigne de la sagesse et de la grandeur des Romains, plus opposé ani maximes de leurs ancêtres. Pompée , par ce noble désintéressement, voulut seulement «et à la malignité et à la médisance tout lieu d’attaquer sa réputation. Voilà ce que pensaient les plus éclairés d’entre les païens sur l’unique religion du vrai Dieu. Ils blasphémaient ce qu’ils ne connaissaient point.
On a remarqué que jusque-là tout avait réussi à Pompée ; mais que depuis cette curiosité sacrilège son bonheur l’avait abandonne, et que l’avantage remporté sur les Juifs fut sa dernière victoire.
8 V. — Regxe n'IlrnciV II. oui eunit vi.xgt-quathe axs.
Pompée, ayant ainsi mis fin à la guerre5, fil
1 Sit millions. = 2.000 talents philélériens , prwde 20 millions. E. B.
* « Cn. Pompe ius , captif Ilicrosolymis , vlclor fi ik * fa no nihil aliigil. In primis hoc, ul mulla alia .
<t ter, quôd In lam susplrio-A ac malrdicA civitate locum « sermon! obtrretatorum non reliquit. Non entra credo « religionem et Judcorumet hostium Imperiimcnloprr- « .slanilsslmo imperatori, sed pudorem fuisse.... l*uv u rum religio sacrorum a splendore hujus imperii , grtu vitale nomini* vestri , majorum inslilulls abhorrebal * f Oc. pro Fïacco, n. 07. 09.)
* An M.30I1; av. I.C.03.
«*A*> JS»
démolir tes murailles de Jérusalem , rétablit Hyrcan, fit prisonnier Aristobule et ses deui fils, Alexandre et Antigone , et les envoya 6 Rome. Il démembra plusieurs villes du royaume de Judée, qu’il unit au gouvernement de Syrie ; imposa tribut à Hyrcan; et laissa l'intendance du pays à Antipater, qui était à la cour d’Hyrean, et un de ses principaux ministres. Alexandre se sauva sur la route, et revint en Judée , où il excita dans la suite de nouveaux troubles.
Hyrcan, se trouvant trop faible pour entrer en campagne contre lui1 *, eut recours aux armes des Romains. Gabinius , gouverneur de Syrie, après avoir vaincu dans un combat Alexandre, alla à Jérusalem, et y rétablit Hyrcan dans la souveraine sacrificature. Il fit de grands changements au gouvernement civil : car il le rendit aristocratique de monarchique qu’il était: mais ils furent de peu de durée.
Crassus, marchant contre les Parthes*, mais toujours attentif à contenter son insatiable avarice, s’arrêta à Jérusalem, où il avait entendu dire que l’on gardait de précieux trésors. Il pilla tout ce qu’il y avait de richesses dans le ' temple, qui montaient à la somme de dix mille talents, c’est-à-dire de trente millions.
César, après son expédition d’Égypte, étant venu en Syrie3, Antigone, qui s’était sauvé de Rome avec son père Aristobule, vint se jeter à scs pieds, le pria de le rétablir sur le trône de son père, qui pour lors était mort, et fit de grandes plaintes contre Antipater et Hyrcan. César leur avait de trop grandes obligations à l'un et à l’autre pour rien faire contre leurs intérêts : car, comme on le verra dans la suite, sans le secours qu'il en avait reçu , son expédition d’Égvpte aurait échoué. Il ordonna qu’Hyrcan garderait la dignité de souverain sacrificateur de Jérusalem , et la principauté de la Judée, pour lui et pour sa postérité après lui à perpétuité, et donna à Antipater la charge de procurateur de la Judée sous Hyrcan. Par ce décret, l’aristocratie de Gabinius fut abolie, ■ et le gouvernement de Judée rétabli sur l’ancien pied.
I An. M. 30i7 ; «v. J. C. 57. - Jol. Antiq. Itb. lt . cap. 10. — Id. de Bell. Jud. 1-6.
• An. M.3950;av J. C. M.
• An. M. 3057; av. J. C. 17. - Jos. Anliq. Hb. il. cap. 15; fie Bcilojud. 1-8.
Antipater fit donner le gouvernement de Jérusalem à Phasaél, son fils aîné, et celui de la Galilée à Hérode, son second fils. .
César, à la requête d'Hyrcan1, et en considération des services qu’il lui avait rendus en Egypte et en Syrie, lui permit de rebâtir les murailles de Jérusalem, que Pompée avait fait abattre. Antipater, sans perdre de temps, y fit travailler, et la ville fut bientôt fortifiée comme elle l’était avant la démolition. César fut tué cette même année.
Pendant les guerres civiles , la Judée , aussi bien que toutes les autres provinces de l’empire romain, fut agitée de violents troubles.
Pacore, fils d’Orode, roi des Parthes , était entré en Syrie avec une puissante armée*. Il envoya de là en Judée un détachement qui avait ordre de mettre sur le trône Anligone, fils d'Aristobule, qui de son côté avait aussi levé des troupes. Hyrcan , et Phasaêl, frère d’Hérode, sur la proposition qu'on leur fit d’un accommodement, curent l’imprudence de se rendre chez les ennemis, où ils furent arrêtés et mis aux fers. Hérode se sauva de Jérusalem un moment avant qu’on y fût entré pour le saisir aussi.
Les Parthesayant manqué Hérode, pillèrent la ville et la campagne et mirent Antigone surle trône, et lui livrèrent Hyrcan et Phasaêl enchaînés. Phasaêl, qni savait bien que sa mort était résolue, se cassa lui-même la tête contre la muraille de la prison , pour ne point passer par la main du bourreau. Pour Hyrcan, on lui accorda la vie; mais, pour le rendre incapable du sacerdoce , Antigone lui fit couper les oreilles; car, selon la loi du Lévitique3, il ne fallait pas qu’il manquât un seul membre au souverain sacrificateur. Après l'avoir ainsi mutilé, il le rendit aux Parthes pour l’emmener dans l’Orient , d'où il lui serait impossible de brouiller les affaires en Judée. Il demeura prisonnier à Séleucie en Rabyionie, jusqu’à l’avènement de Phrnate à la couronne*, qui lui fit ôter ses ciiatnes, et lui permit de voir en
* Jos. Antiq. lib. 1 i, cap. 7 ; de Bcllo jud. 1-8. — An.
M 3900; av. J. C. 44. - Jos. Anliq. Hb 14. cap. 17.
* Ad. M . 39Gi ; av. J. C. 40. - Jos. Anliq. Ub.lt, cap. 24 . 26; de Bcllo jud. 1-11.
* Levil.21, l<*-2i. ,
* Jos. Ànllq lib. 13, cap. 2.
(onlc liberté les Juifs du pays, qui étaient en très-grand nombre. Ils le regardèrent comme , leur roi et leur sacrificateur, et lui firent une pension qui suffisait pour soutenir l’éclat de son rang. L’amour de la patrie lui fit oublier tous ces avantages : il retourna l'année suivante à Jérusalem , où Hérode l’avait invité de revenir; mais quelques années après il le fit mourir.
Hérode s’était d’abord réfugié en Égypte : il passa de là à Rome. Antoine , depuis le triumvirat , y était tout-puissant. Il prit Hérode sous sa protection , et fit même en sa faveur plus qu’il n’espérait; car, au lieu qu’il ne se proposait tout au plus que d'obtenir la couronne pour Aristobule '. frère de Mariamne à qui il était fiancé depuis quelque temps , avec l'espérance seulement de gouverner sous celuici , comme avait fait Antipaler sous Hyrcan , Antoine lui fit donner la couronne à lui-même contre la maxime ordinaire des Romains en pareil cas ; car ils n'avaient pas accoutumé de violer ainsi les droits des maisons royales qui les reconnaissaient pour leurs protecteurs, et de donner la couronne à un étranger. Hérode fut déclaré roi de Judée par le sénat , et conduit par les consuls au Capitole , où il reçut l’investiture de la couronne avec les’ cérémonies ordinaires dans ces sortes d’occasions. ■
Hérode ne passa que sept jours à Rome à la poursuite de cette grande affaire , et retourna promptement dans la Judée. Il n'avait mis en tout que trois mois à son voyage de terre et de mer.
8 VI. — KfcG\K D'AnTIGOSK, QCI DOIS a l'KINE DtTX AS*.
11 ne fut pas si facile à Ilérodç de s'établir dans la possession du royaume de Judée’, qu'il lui avait été aisé d'en obtenir le litre de la part des Romains. Antigone n’était pas disposé à lui céder un Irène qui lui avait cojRé tant de peine et d'argent : il le lui disputa très-vivement pendant près de deux ans.
* Aristobule était fils d' Alexandra , fille d'Ilyrean . et son père était Alexandre, fils d'Aiistobulc . frèred’lïyrran : de sorte qu'il rassemblait en sa personne les droits de* deux frères A la couronne.
* An. Bl- 3965 ; av. J. C. 39.
Hérode *, qui pendant l’hiver avait (ait <!•' grands préparatifs pour la campagne suivante, l’ouvrit enfin par le siège de Jérusalem, qu’il alla investir avec une belle et nombreuse armée. Antoine avait donné ordre à Sosius, gouverneur de In Syrie , de faire tous ses effortpour réduire Anligone. et pour mettre Hérode en pleine possession du royaume de Judée.
Pendant qu’on travaillait aux ouvrages nécessaires pour le siège , Hérode alla faire un tour à Samarie, et y consomma enfin son mariage avec Mariamne. Il y avait déjà quatre anqu’ils étaient fiancés : les embarras qui lui étaient survenus avaient empêché jusque-li qu’on en vint à la conclusion. Elle était 81k' d’Alexandre, fils du roi Aristobule, etd’Aleuo dra, fille d’Ilyrean II , et se trouvait ainsi pelite-fille des deux frères C’était une princesse d’une beauté et d’une vertu extraordinaires et qui possédait dans un degré éminent touil les autres qualités qui peuvent relever le sexe. L’altaehcmcnt qu’avaient les Juifs pour la ramifie des Asmonéens fit croire à Hérode qu’in l’épousant fi n’ourait pas de peine à gagner leur affection , el ce fut une des raisons qui k déterminèrent à consommer alors ce mariage.
A son retour devant Jérusalem, Sosius r! lui , ayant joint leurs troupes , poussèrent à' concert le siège avec la dernière vigueur, ri avec une armée très-nombreuse , qui moulai! au moim à soixante mille hommes. La place tint pourtant plusieurs mois conlre eux arec beaucoup de résolution ; et si les assiégés eussent été aussi habiles dans le métier de h guerre et dans l’art de défendre les places qu’ils étaient braves et résolus, on ne l’aurait peu'étre pas prise : mais les Romains, qui en savaient bien pins qu’eux , emportèrent enfin la place au bout d’un peu plus de six mois dr siège.
Les Juifs étant forcés dans tous leurs postes' l’ennemi y entra de tous côtés , et s’en rendit maître ; et , pour se venger de l'opiniâtreté de la résistance qu’on leur avait faite, et des peines qu’ils avaient souffertes pendant un siège sr long et si difficile, ils remplirent tous les quartiers de la ville de sang el de carnage,
I An M. 3000 ; av. J, C. 38. - Jos. Anllq. lit 11 ■ cap. 17 ; de Bell. Jud. 1-13.
» An. M. 3887 ; av. J. C. 37.
pillèrent et détruisirent tout, quoi qu'Hérodc fit pour empêcher l'un et l'autre.
Antigone, voyant tout perdu, vint se jeter nui pieds de Sosius de la manière la plus soumise et la plus basse : il fut mis dans les rhaines, et envoyé à Antoine dès qu'il fut arrivé à Antioche. 11 voulait d’abord le réserver pour son triomphe ; mais Hérode , qui ne se croyait pas en sûreté tant que ce reste de la famille royale vivrait , ne lui donna point de repos qu’il n'eût obtenu la mort de ce malheureux prince, pour laquelle il donna même une grosse somme d'argent'. On lui fit sou procès dans les formes. Il fut condamné à mort; et la sentence s’exécuta de la mémo manière que contre un criminel du commun , avec les verges et la hache du licteur, et il fut attaché au poteau : traitement que les Romains n’avaient jamais fait à aucune tète couronnée.
Ainsi finit le règne des Asmonéens , après nvoir duré cent vingt-neuf ans , à en prendre le commencement au gouvernement de Judas Machabéc. Ilérodc entra de la sorte en paisible possession du royaume de Judée.
Cet événement singulier, extraordinaire, et jusque-là sans exemple, par lequel l'autorité souveraine sur les Juifs était livrée à un étranger, à un lduméen , aurait dû leur ouvrir les yeux , et les rendre attentifs à une célèbre prophétie , qui l'avait prédit en termes clairs. Il avaitété donné comme la marque certaine d'un autre événement qui intéressait toute la nation, qui était l'objet perpétuel de ses vœux et de son attente , et qui la distinguait par un caractère particulier de toutes les autres nations de la lerrc , lesquelles y avaient un pareil intérêt , mais sans le connaîlre, et sans en être averties. Celle prophétie est celle de Jacob , lequel en mourant prédit à ses douze fils assemblés autour de son lit ce qui devait arriver dans toute la suite des temps aux douze tribus dont ils étaient les chefs, et qui porlaient leurs noms. Entre plusieurs prédictions que fait ce patriarche sur la tribu de Juda, voici celle dont il s'agit * : Le sceptre ne sera point ôté à Juda', et U y aura toujours dans sa posté-
t Jos. Àniiq. Ilb. Il , cap. 1". deBcIlo Jud. 1-13. — Plut, in Anton, pag. 1)32. — Dio Cass. Itb. 40, pag. 405.
* tirnes. 40. 10.
J « Non auferetur sceptrum de Judd et dux de femore
rite' des conducteurs du peuple , jusqu'à la renue de celui qui doit être envoyé , et qui sera l'objet de l'attente des nations. Le sceptre ou la raye (car le terme hébreu a ces deux sens ) , signifie ici l’autorité , la supériorité sur les autres tribus.
Tous les anciens Juifs ont expliqué du Messie celle prédiction ; c'est donc un fait incontestable. Elle se réduit à deux points essentiels. Ce premier , que tant que la tribu de Juda subsistera, elle aura la prééminence et l'autorité sur les autres tribus : le second, qu’elle subsistera , et qu’elle formera un corps de république gouverné par ses Jois , et conduit par ses magistrats, jusqu’à ce que le Messie soit venu.
Le premier point se vérifie par la suite de l'histoire des Israélites , où cette prééminence de la tribu de Juda parait clairement. Ce n'est point ici le lieu d'en apporter les preuves : on peut les consulter dans l’explication de la Genèse.
Pour le second point , il ne faut qu'ouvrir les yeux. Quand Hérode, lduméen , et par conséquent étranger , fut mis sur le trêne , l'autorité et la supériorité que la tribu de Juda avait sur les autres tribus commença à lui être êtée. C’était un avertissement que le temps du Messie n'était pas éloigné. La tribu de Juda n’a plus de primauté : elle ne fait plus un corps subsistant , dont les magistrats soient tirés d'elle. 11 est donc manifeste que le Messie est venu. Mais depuis quel temps la tribu de Juda est-elle semblable aux autres et confondue avec elles? C’est depuis le temps de Tite et celui d’Adrien , qui acheva d'exterminer les restes de Juda. C’est donc avant ce temps-là que le Messie est venu.
Combien Dieu nous doit-il paraître- admirable dans l'accomplissement de scs prophéties ! Serait-ce faire l’usage que l'on doit de l'histoire , de ne point s’arrêter quelques moments sur de tels faits quand on les rencontre sur son passage ? Hérode, forcé de sortir de Jérusalem , se réfugie à Rome. Il ne songe point à demander la royauté pour lui-même , mais pour un autre. Il était injuste de la don-
« pjus, doncc rcni.it qui mitlcndus est : et ipso crit cx- « spectatio genlium. »
ca <§$*»
nor b un étranger pendant qu'il y avait des princes de la famille royale. Cela était contre les lois t et même contre la pratique des Romains. Mais il était arrêté de toute éternité qu’Hérode serait roi des Juifs : le ciel et la terre passeraient plutôt que cet arrêt du ciel ne fût pas exécuté. Antoine se trouve à Rome quand Hêrode y arrive , et il y a un souverain pouvoir. Combien d'événements a-t-il fallu ménager pour conduire les choses à ce point ! Mais y a-t-il quelque chose de difficile au Tout-Puissant ?
A RT. h. — Abrégé de l'histoire des Partiies drplis
l.'Él A Bl. ISSEU LUT DE LECR EMPIRE JUSQU'A LA DÉ- FAITE de Crasses dit est etpdsée au lokg.
L'empire des Parlhes est un des plus puissants et des plus considérables qu’il y ait eu dans l'Orient. Très-faible dans ses commencements, comme c’est l'ordinaire, il s’étendit peu à peu dans toute la haute Asie, et Gt trembler même les Romains. On lui donne de durée quatre cent suivante et quatorze ans , dont il y en a deux cent cinquante-quatre avant Jésus-Christ, et deux cent vingt depuis. Arsace fut le fondateur de cet empire , et c’est de son nom que ses successeurs furent appelés Arsacides. Artaxerxc , Persan de naissance , ayant vaincu et tué Artabane, le dernier de ces rois, transporta cet empire des Parlhes aux Perses , la cinquième année de l’empereur Alexandre , Gis de Mammée. Je ne parlerai ici que des événements arrivés aux Parlhes avant Jésus-Christ, et je les traiterai très-sommairement , excepté la défaite de Crassus , que je rapporterai dans toute son étendue.
J’ai remarqué ailleurs ce qui donna occasion à Arsace 1 de faire révolter la Parthie, et d’en chasser les Macédoniens’, qui depuis la mort d’Alexandre-le-Grand en avaient été maîtres , et comment il s’était fait nommer roi des Parthes. Théodote , dans le même temps , üt révolter la Bactriane, et l’enleva aussi à Antiochus, surnommé TMoi.
Quelque temps après*, Sèlcucus Callinicus,
• An. M. 3754; av. J. C. 250.
• An. M 3768 ; av. J. C. 236.
qui avait succédé à Antiochus , Gt dè vaint efforts pour soumettre les Parthes. Il tomba lui-même entre leurs mains, et fut finit prisonnier : c'était sous le règne de Tiridate, appelé autrement Arsace II , frère du premier.
Antiochus, surnommé le grand', en lit plus heureux succès que son prédécesseur. Il marcha vers l'Orient, et se remit en possession de la Médie que les Parthes lui avaient enlevée. Il entra aussi en Parthie , et obligea le roi de se retirer en Hyrcanie , d’où il revint bientôt avec une armée de cent mille homme de pied et de vingt mille chevaux. Comme li guerre traînait en longueur , Antiochus fit uo traité avec Arsace, par lequel il lui laissait b Parthie et ('Hyrcanie, à condition qu’il l'aiderait à soumettre les autres provinces révolté». Antiochus marcha ensuite contre Euthydème. roi de Baclrie *, avec qui il fut aussi obligé de s’accommoder.
Priapatius3, fils d’Arsacc II, succéda Asm père; et, après avoir régné quinze ans, il laissa la couronne en mourant à Phraate I , son ûls aîné.
Celui-ci la laissa à son frère Mithridalo1 qu’il préféra à ses propres enfants, à cause éf son rare mérite. En effet , ç’a été un des plus grands rois qu’aient eus les Parthes. Il port! ses conquêtes plus loin qu’Alexandre-legrand. C’est lui qui fit prisonnier Démélrii* Nicator.
Phraate II succéda à Mihridate 5, son père. Antiochus Sidèle , roi de Syrie , mena conte lui une puissante armée , sous prétexte de délivrer son frère Démélrius, qui depuis te temps était retenu en captivité. Après avoir défait Phraate dans trois batailles , il fut liumême vaincu et tué dans une dernière, et son armée entièrement taillée en pièces. Phraate à son tour , dans le temps môme qu’il songeait à porter ses armes dans la Syrie, M
* An. M. 3792; av. J.C.2I2.
* An. M.3798;av. J.C.2C&
* M. l'abW de Longuerue , dana h dissertation latt» aur tes Araaridcs. attribue ce qui est dit le) à Artahw' qu’il place entre Arsace II et Priapatius. Justin t "■ parle point.
* An. M.3RW; av.J.C.lSt.
■ An. M. 3873 . av. I. C. *31.
attaqué par 1rs Scythe» , et perdit la rie dans un combat.
Arlabane *, son oncle, prit sa place, et mourut bientôt après.
Il eut pour successeur Mithridale il , à qui Justin dit que ses belles actions méritèrent le surnom de grand.
Il déclara la guerre aux Arméniens; cl dans le traité de paix qu’il flt avec eux , il obligea leur roi à lui envoyer Tigrane , son fils , pour otage *. Celui-ci fut depuis établi par les Parthes mêmes sur le trône d'Arménie , et se joignit à Mithridale, roi de Pont, pour faire la guerre aux Romains.
Antiochus Eusébe se réfugia cher Mithridate\ qui le rétablit en possession d'une partie du royaume de Syrie deux ans après.
C’est ce même Mithridate*, comme, on le verra dans la suite , qui envoya Orobaze vers Sylla pour demander à faire amitié et alliance avec les- Romains , et qui le fit mourir à son retour pour avoir cédé la place d'honneur ô Sylla.
Démétrius Enchère*, qui régnait à Damas, assiégeant Philippe , son frère , dans la ville de Bérée , y fut vaincu et pris par les troupes des Parthes qui étaient venues au secours de Philippe , et mené prisonnier chex Mithridate, qui le traita avec toutes sortes d'honneurs. Il y mourut de maladie.
Mithridate II mourut6 après avoir régné quarante ans, et fut généralement regretté de tous ses sujets. Les troubles domestiques dont sa mort fut suivie , et qui affaiblirent considérablement l'empire des Parthes , firent sentir encore davantage la perle qu’on avait faite. Tigrane7 rentra dans toutes le provinces qu’il leur avait cédées , et y en ajouta plusieurs qu’il prit sur eux. Il passa l’Euphrate, et se rendit maître de la Syrie et de la Phénicie.
Pendant ces troubles, les Parthes choisirent
1 An. M. 3875 ; av. J. C. 120.
• An. M. 3900. - Justin, lib. 38. cap. 3.
* An. M. 3911 — Justin, lib. 38. cap.3, pig. 115.
« An. M, 3914 ; «y. J. C. 90.
* An. M. 3915; av. J. C. 89. — Jos. Antlq. lib. 13, cap. 22.
• An. M. 3915 ; av. J. C. 89.
’ Sirab. lib. 11, pag. 552. — Plut, in Lucull. pag. 500- 505-517.
pour roi Mnaskirès , et après lui Sinatroccè» , dont on ne connaît presque que les noms.
Phraate', le fils de ce dernier, est celui qui se fit surnommer Dieu.
Il envoya des ambassadeurs à Luculle après la grande victoire que les Romains venaient de remporter sur Tigrane. Il conservait en même temps une intelligence secréte avec ce dernier. Ce fut pour lors que Mithridate lui écrivit la lettre que Sallustc nous a conservée.
Pompée ayant été nommé * à la place de Luculle pour terminer la guerre contre Mithridate , engage Phraate dans le parti des Romains.
Celui-ci prend le parti de Tigrane le jeune contre son père. Il se brouille avec Pompée.
Après le retour de Pompée à Rome* Phraate est tué par scs propres enfants. Mithridate . l'ainé de ses fils, prend sa place.
Tigrane , roi d’Arménie , meurt presque dans le même temps. Arlavasde , son fils , lui succède.
Mithridate4, chassé de son royaume , ou par ses propres sujets, à qui il s’était rendu odieux , ou par l’ambition de son frère Orode, s'adresse à Gabinius, qui commandait en Syrie , pour le rétablir sur le trône , mais inutilement. Il prend les armes pour se défendre. Assiégé dans Babylone * , et vivement pressé , il se rend à Orode, qui , ne considérant en lui qu’un ennemi et non un frère, le fait égorger. Par sa mort , Orode se vit possesseur paisible du trône.
Mais il eut bien de l’exercice au dehors6 , à quoi il n’avait pas lieu de s'attendre. Crassus venait d'élre créé consul à Rome pour la seconde fois avec Pompée. Dans le département des provinces , la Syrie avait été donnée à Crassus , qui en témoigna une joie excessive par rapport au dessein qu’il avait d’aller porter la guerre contre les Parthes. Quand il était en compagnie, même de gens qu'il connaissait peu , il ne pouvait modérer ses transports.
• An. M. 3035 . ». J. C. 60,
1 An. M. 3938;». J. C. 80.
s An. M.39«t, av. J. C.56.
4 Justin, lib. 42, cap. 4.
» An. M. 3949; av. J. C. 55.
8 An. M.3950; av. J. C. 54 — Plut. In Arasa, pag. 552-551.
Parmi ses amis, avec lesquels il sc contraignait moins, il allait jusqu'à des rodomontades tout à fait indignes de son âge , et même de son raractère, de sorte qu’on ne le connaissait plus. Il ne bornait pas ses vues au gouvernement de la Syrie, ni à la conquête de quelques provinces voisines, ni même à celle des Parthes, il sc promettait de faire en sorte que les grandes actions de Luculle contre Tigrane , et celles de Pompée contre Mithridate , ne paraîtraient que des jeux d’enfants en comparaison des siennes, il dévorait déjà en espérance la Bactriane et les Indes , et pénétrait jusqu’à l'océan le plus rqculé et jusqu’à l’extrémité de l’Orient. Cependant , dans les pouvoirs qui lui furent donnés , la guerre contre les Parthes n’était nullement comprise; mais tout le monde sa vait que c’était là sa grande passion. Un tel début n’annonce rien d’heureux.
Son départ eut encore quelque chose d’un plus funeste augure. Un des tribuns , nommé A te'ius, menaça de s'opposer à sa sortie; et beaucoup de gens se joignirent à lui , ne pouvant soufTrir qu'on allât de gatté de cœur faire b guerre à des peuples qui n’avaient fait aucun tort aux Romains, et qui étaient leurs amis et leurs alliés. En effet , ce tribun , s’étant inutilement opposé nu départ de Crassus , prit le devant , courut à la porte de la ville par où il devait sortir , mit à terre un brasier plein de feu ; et dès que Crassus fut arrivé vis-à-vis , il jeta dans ce brasier des parfums , y versa des libations , et prononça dessus des imprécations terribles , qu’on ne peut entendre sans frémir d’horreur , et dont les malheurs de Crassus ont été regardés par bien des écrivains comme l'accomplissement.
I Rien ne put l'arrêter. Il continua sa route, arriva à Rrundusc; et quoique la mer fût encore dangereuse , il s'embarqua , et perdit beaucoup de vaisseaux dans son passage. Ayant rassemblé scs troupes, il continua sa marche; lorsqu'il fut arrivé en Galalie , il trouva le roi Déjotarus, qui était fort avancé en âge, et qui ne laissait pas de bâtir une nouvelle ville, sur quoi Crassus , raillant , lui dit: Roi des Gâtâtes, vous vous prenez bien lard à bâtir une ville vers la douzième heure du jour’. Et
> La douzième heure était la Qu du jour.
rous-méme , seigneur , lui répondit Déjotarn*. rous ne vous (les pas pris trop matin à alla [aire la guerre aux Parthes : car alors Cnm avait soixante ans passés , cl son visage ie faisait paraître encore plus vieux qu'il n’était.
Il avait oui dire qu'il y avait dans le temple 1 de Jérusalem des trésors considérable» auxquels Pompée n'avait point osé toucher, Il crut que la chose valait bien la peine qu’il se détournât un peu de son chemin pour aller s’en rendre mailre ; il y passa donc avec soit armée. Outre les autres richesses, qui allant à des sommes très-considérables , il y avait une poutre d'or enfermée et cachée dans nm poutre de bois creusée à dessein : ce qui n'était connu que du seul prêtre Êléazar, qui avait la garde des trésors du lieu saint. Celle poutre d’or pesait trois cents mines , dont chacune pesait deux livres et demie. Éléarar, qui avait appris le sujet du voyage de Crassus à Jérusalem, pour sauver lesautres richesses, qui étaient presque toutes des dépôts des particuliers, découvrit à Crassus la poutre d’or, et lui permit de l’emporter, après avoir tiré de lui serment qu’il ne toucherait point au reste. Ignorait il qu'il n'y avait rien de sacré pour l’avarice? Crassus prit la poutre d’or, et n’en pilla pas moins les autres trésors , qui montaient à trente millions. Puis il continua son voyage. •
Tout lui réussit d'abord aussi hcureusemenl qu’il l’avait pu espérer. Il construisit unponi sur l’Euphrate sans aucun obstacle, y fit passr son armée, et entra sur les terres des Parlhec il allait les attaquer sans autre sujet réel de guerre que l’envie insatiable de s’enrichir du pillage d’un pays qui passait pour être extrêmement opulent. Les Romains sous Sylln , ri ensuite sous Pompée , avaient fait te pais ri plusieurs traités avec eux. On ne s’était jamais plaint d’aucune infraction ni d’aucune auln1 entreprise qui pût donner un juste sujet de guerre : ainsi les Parthes ne s'attendaient i rien moins qu'à une pareille invasion, et, notent point sur leurs gardes, ils n'avaient rien de prêt à y opposer. Crassus fut donc mattr’ de la. campagne, et parcourut sans obstacle I) plus grande partie de la Mésopotamie. Il lini
1 J 05. Anliq. lib. U, cap. 12.
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aussi sans opposition plusieurs villes ; et , s'il eût su profiter de l’occasion , il lui eût été facile de percer jusqu'à Séleucie et à Ctésiphon, de s'en emparer et de se rendre maître encore de toute la Babylonie, aussi bien que de la Mésopotamie. Mais au lieu de pousser sa pointe , dès que l’automne fut venu , après avoir laissé en garnison sept mille hommes de pied et mille chevaux pour s'assurer des villes qui s'étaient rendues, il repassa l'Euphrate, et mit ses troupes en quartier d'hiver dans les villes de la Syrie, où il ne s'occupa qu’à amasser des richesses et à piller des temples.
Il y fut joint par son fils, que César lui envoyait des Gaules ; jeune homme qui avait déjà été honoré de plusieurs prix d’honneur que les généraux donnent à ceux qui se sont y distingués par leur courage, et qui lui amenait mille cavaliers choisis.
De toutes les fautes que Crassus Gt dans cette expédition, qui furent toutes considérables , la plus grande , sans contredit, après celle d’avoir entrepris cette guerre , fut ce prompt retour en Syrie : car il devait passer outre sans s’arrêter, et s’emparer de Babylonc et de Séleucie, villes toujours ennemies des Parthes ; au lieu que. par ce retour, il donna aux ennemis le temps de se préparer , ce qui fut la cause de sa ruine.
Dans le temps qu'il rassemblait toutes scs troupes de leurs quartiers d'hiver, il lui arriva des ambassadeurs du roi des Parthes , qui lui exposèrent en peu de mots leur commission. Ils lui dirent que, si cette armée était envoyée par les Romains contre les Parthes , ce serait une guerre qu'aucun traité de paix ne pourrait terminer , et qui ne Gnirail que par la ruine totale des uns ou des autres : que si , comme ils l'avaient ouï dire , c’était Crassus seul qui, contre le sentiment de sa patrie , et pour assouvir son avarice particulière, avait pris les armes contre eux, et était entré dans une de leurs provinces, le roi leur maître voulait bien user de sa modération en cette rencontre, avoir pitié de la vieillesse dé Crassus, et laisser aller vies cl bagages sauves les Romains qui étaient dans ses états, plutôt enfermés que gardant des villes. Il parlait sans doute des garnisons que Crassus avait laissées» dans les places conquises. Crassus ne répon-
dit à ce discours que par une rodomontade. Il leur dit qu'il leur ferait entendre sa réponse dans la ville de Séleucie. Sur quoi le plus âgé des ambassadeurs, nommé Vahisès, se prenant à rire , et lui montrant la paume de la main lui dit: Crassus, tu verras plus tôt naître du poil dans le creux de ma main que lu ne, verras Séleucie. Ces ambassadeurs se retirèrent et allèrent annoncer à leur roi qu'il fallait se préparer à la guerre.
Aussitôt que la saison le permit', Crassus se mil en campagne. Les Parthes avaient eu le temps, pendaht l’hiver, d'assembler une fort grosse armée pour lui faire tête. Orodc, leur roi, partagea ses troupes, et marcha en personne avec une partie vers les frontières de l’Arménie : il envoya l'autre dans la Mésopotamie, sous le commandement de Suréna. Ce général reprit , en y entrant , plusieurs des places dont Crassus s’était rendu maître l'année d’auparavant.
Cependant quelques soldats romains, s’étant sauvés avec beaucoup de danger des villes où ils étaient en garnison dans la Mésopotamie , dont les Parthes avaient déjà repris quelquesunes, et assiégeaient les autres, vinrent trouver Crassus , et lui rapportèrent des choses trèsopables de l'inquiéter et de l'alarmer. Ils disaient qu'ils avaient vu de leurs propres yeux le nombre effroyable des ennemis, et qu'ils étaient aussi témoins de leur valeur redoutable dans les sanglants combats autour des villes qu’ils avaient attaquées. Ilsajoutaient que c’étaient des troupes à qui on ne pouvait échapper quand elles poursuivaient , et qu'on ne pouvait atteindre quand elles prenaient la fuite : que leurs traits , d’une pesanteur et en même temps d’un rapidité incroyable, portaient des coups mortels , dont il n’était pas possible de se parer.
Ces discours diminuèrent et rabattirent infiniment le courage cl l’audace des soldats romains , qui, s'étant imaginé que les Parthes ne différaient en rien des Arméniens et des Cappadociens que Luculle avait domptés si facilement , et, s'étant flattés que le plus difficile de celte guerre serait la longueur du
i An. M 3951; «v. 1 C. 33. - Plul. In Cr»». pxg. 18*.
chemin cl la poursuite des ennemis qui n’oseraient jamais en venir aux mains avec eux , voyaient, contre leur espérance, de grandes batailles et de grands dangers qui les attendaient. Ce découragement monta à un tel point , que plusieurs des principaux officiers furent d’avis que Crassus devait , avant que d’avancer plus loin , assembler le conseil , et mettre encore en délibération toute l’entreprise. Mais Crassus n’écoulait d’autre avis que ceux qui le pressaient de se mettre en marche et de se hâter.
Ce qui le rassura le plus , ét qui le fortifia dans cette pensée, ce fut l’arrivée d'Artabaze, roi d’Arménie. Il lui amenoit un corps de six mille hommes decavatcrie, qui faisaient partie de ses gardes , ajoutant qu’ii avait outre cela dix mille cuirassiers et trente mille hommes d’infanterie à son service. Mais il lui conseilla de se donner bien de garde de mener son armée dans les plaines de la Mésopotamie , et lui dit qu'il falla il entrer chez les ennemis par le pays des Arméniens. Les raisons dont il appuyait cet avis étaient que, l'Arménie étant un pays de montagnes , la cavalerie des Parûtes, qui faisait la plus grande partie de leurs forces , leur deviendrait absolument inutile : que. si l’on prenait cette route , il serait en état de fournir à l'armée tout ce qui lui serait nécessaire; ou lieu que, si i'on prenait celle de la Mésopotamie, les convois manqueraient, et on aurait toujours une puissante armée en télé dans toutes les marches qu'il faudrait faire pour percer jusqu’au centre des états de l’ennemi : que dans ces plaines la cavalerie aurait tous les avantages possibles contre eux: enfin, qu'il faudrait traverser plusieurs déserts sablonneux , où l’on pourrait se trouver fort embarrassés, faute d'eau et de vivres. L’avis était excellent , et ces raisons sans réplique; mais Crassus, aveuglé par la Providence , qui voulait punir le sacrilège qu'il avait commis en pillant le temple de Jérusalem , méprisa tout ce qu’on put lui dire. Il pria seulement Arlabaze, qui retournait dans ses états , de lui amener scs troupes le plus promptement qu’il pourrait.
J’ai dit que la Providence aveuglait Crassus. La chose est visible par elle-même ; mais un écrivain païen en a fait la remarque; c'est
Dion Cassius , historien fort sensé , et en même temps homme de guerre. Il dit a que les Rôti mains conduits par Crassus n’avaient au- « cune vue salutaire , et qu’ils ignoraient en a toute occasion le parti qu’il fallait prendre, « ou qu’ils se mettaient hors d’état de le suivre : « en sorte qu’on aurait dit que , condamnes a et poursuivis par quelque divinité , ils ne a pouvaient faire usage ni de leur esprit ni de « leurs corps. » Cette divinité était inconnue à Dion. C’est elle qui présidait à la nation juive, et qui vengeait l’injure faite à son temple.
Crassus se hâta donc de partir. Il avait sept légions de gens de pied, près de quatre mille chevaux , et autant de gens de trait armés à la légère ; ce qui faisait en tout plus de quarante mille hommes , c’est-à-dire une des plus belles armées que jamais les Romains eussent mises sur pied. Comme il faisait passer ses troupes sur le pont qu’il avait dressé sur l'Euphrate près de la ville de Zeugma , tout i coup des tonnerres effroyables el d’affreux éclairs donnèrent dans le visage de ses soldats comme pour les arrêter. En même temps un nuage noir, d’où sortit un tourbillon impétueux , accompagné d’une foudre embrasée , tomba sur le pont , el en abattit une partie. La frayeur et la tristesse saisirent les troupes. Il tâcha de les consoler du mieux qu'il put , en leur promettant avec serment de les ramener par l’Arménie , et finit son discours en les assurant qu’aucun d’eux ne reviendrait par ce chemin. Ces dernières paroles , qui étaient ambiguës , el qui lui étaient échappées fort imprudemment, achevèrent de jeter le trouble dans l'armée. Crassus sentit bien le mauvais effet qu'elles avaient produit ; mais, par un esprit d’opiniâtreté et de fierté, il négligea d’y remédier en expliquant le sens de ces paroles pour assurer les timides.
Il fit avancer ses troupes le long de l’Euphrate. Bientôt après , ses coureurs, qu’il avait envoyés à la découverte , vinrent lui rapporter qu’il ne paraissait pas un seul homme dans la campagne, mâis qu’ils avaient trouvé des traces de beaucoup de gens de cheval qui paraissaient avoir pris tout à coup la fuite comme •si on les avait poursuivis.
Sur ce rapport , Crassus se fortifia dans ses
espérances ; et scs soldats commencèrent à mépriser les Parthes , comme des gens qui n' auraient jamais l’audace de les attendre et d’en venir à un combat. Cassius lui conseillait de s’approcher au moins de quelqu’une des villes où l’on avait garnison , pour y faire un peu reposer l’armée , et avoir le tçmps d'apprendre au vrai le nombre des ennemis , leur force , et quelle manœuvre ils faisaient ; ou , si Crassus n’approuvait pas ce conseil, de marcher le long de l’Euphrate vers Séloucie , parce qu'en côtoyant toujours cette rivière il mettait la cavalerie des Parthes hors d’état de l’enyelopper, et qu’avec la flotte qui le suivrait on pourrait toujours tirer de la Syrie les provisions et les autres choses dont l’armée aurait besoin. Ce Cassius était questeur de Crassus , et le même qui dans la suite tua César.
Crassus , après avoir pesé cet avis .était prêt à s’y rendre, lorsqu’il survint un chef des Arabes , nommé Âriamne , qui eut l’adresse de lui faire goûter un plan tout opposé.
Cet Arabe avait servi autrefois sous Pompée, et était connu de plusieurs des soldats romains, qui le regardaient comme ami. Suréna le trouva tout propre, par cet endroit, à jouer le rôle qu’il lui donna. En effet , dés qu'il eut été conduit i Crassus , il lui fit entendre que les Parthes ne soutiendraient pas la vue de l'armée romaine : que son nom seul avait déjà répandu la terreur dans leurs troupes , et que , pour obtenir une victoire complète , il n’avait qu’à marcher droit à cm et à se présenter; et il s’offrit à lui servir de guide pour l’y mener par le plus court chemin. Crassus, ébloui par cette flatterie, et trompé par un homme qui savait donner un tour spécieux à ce qu'il proposait , accepta le parti , malgré les instantes prières de Cassius , et de quelques autres, qui soupçonnèrent le dessein de ce fourbe.
Crassus n’écouta personne. Le traître Ariamne , après lui avoir persuadé de s’éloigner des rives de l’Euphrate , le mena au travers de la plaine , par un chemin d’abord uni et facile , mais qui devint ensuite très-difficile par les sables profonds où l’armée se trouva engagée au milieu d’une vaste campagne toute rase et d’une affreuse aridité, et où la vue ne découvrait ni fin ni bornes où l'on pût espérer de
trouver quelque repos et quelque rafraîchissement. Si la soif et la fatigue du chemin décourageaient les Romains, l’aspect seul du pays les jetait dans un dèséspoir encore plus terrible : car ils n’apercevaient ni près ni loin le moindre arbre, la moindre plante, le moindre ruisseau; pas une seule colline, pas une seule herbe verte : ce n'étaient partout que monceaux de sables brûlants.
C’en était assez pour leur faire soupçonner quelque trahison : l’arrivée des courriers d'Artnbaze aurait dû les en convaincre pleinement. Ce prince mandait à Crassus que le roi Orode lui était tombé sur les bras avec une grosse armée : que la guerre qu'il avait à soutenir l’empêchait de lui envoyer le secours qu’il lui avait promis ; mais qu’il lui conseillait de se rapprocher de l’Arménie, afin qu’ils pussent unir leurs forces contre leur ennemi commun; que, s’il ne voulait pas suivre cet avis , il l’avertissait au moins d’éviter, dans ses marches et dans ses campements , les lieux ouverts et favorables à la cavalerie , et de s’approcher toujours des montagnes. Crassus , au lieu d’écouler ces sages conseils, s'emporta contre celui qui les lui donnait; et , sans daigner récrire à Artabaze ni lui faire la moindre réponse, il dit seulement à ses courriers : «Je a n’ai pas le temps présentement de penser « aux affaires des Arméniens. Bientôt j’irai « en Arménie , et je punirai Artabaze de sa S trahison, s
Crassus était si entêté de son Arabe , et si fort ébloui par ses mensonges adroits, qu’il avait continué de le suivre sans la moindre défiance, malgré tous les avis qu’on lui donnait , jusqu’à ce qu'il l’eut conduit dans le désert sablonneux dont j'ai parlé. Alors le traître s'échappa, et vint rendre compte à Suréna de ce qu’il avait fait.
Après une marche de quelques jours dans un pays désert et ennemi, où il lui était difficile d’avoir des nouvelles , des coureurs vinrent tout hors d’haleine rapporter à Crassus que l’armée des Parthes , très-nombreuse , marchait avec beaucoup de fierté et d'audace pour les venir attaquer incessamment. Celte nouvelle jeta le trouble et la consternation dans tout le camp. Crassus en fut plus troublé que les autres. 11 mil ses troupes en bataille
foi ! à la bail*. D'abord, suivant l’avis de Cassius, il étendit le plus qu'il put son infanterie, pour lui faire occuper un plus grand terrain , et pour ôter aux ehnemis la facilité de l’envelopper; et il jeta toute sa cavalerie sur les ailes. Mais ensuite il changea d'avis, et, serrant son infanterie, il en fil un gros bataillon carré qui faisait face de tous côtés, et dont chacun des flancs présentait douze cohortes de front'. Chaque cohorte avait près d’elle une compagnie de chevaux, afin que, chaque partie étant également soutenue par la cavalerie , tout le corps chargeât avec plus de sûreté cl d’audace. Il donna l’une des ailes à Cassins. l'autre à son fils, le jeune Crassus, et se mit nu centre.
' Ils avancèrenldanscetordre.elarrivèrenlsur le bord d’un ruisseau qui n’avait pas beaucoup d'eau , mais qui ne laissa pas de faire un trèsgrand plaisir aux soldats, à cause de l'extrême sécheresse et de l’excessive chaleur qu’il faisait.
La plupart des officiers étaient d'avis qu'il fallait camper en cet endroit, pour laisser aux troupes le temps de se remettre de la fatigue extraordinaire qu’elles avaient essuyée dans une longue et pénible marche, et d'y prendre du repos durant la-nuit: que cependant on lâcherait, autant qu’il serait possible, d’avoir des nouvelles des ennemis; ci, quand on aurait su leur nombre et lenr ordonnance, dès le lendemain matin on irait les attaquer. Mais Crassus, se laissant aller è la fougue de son fils cl de la cavalerie qu'il commandait, qui le pressaient de les mener A l’ennemi , donna ordre que ceux qui en auraient besoin prissent de la nourriture tout debout, chacun dans son rang; et sans leur en laisser tout A fait le temps, il fit marcher, et les mena , non au petit pas ni en faisant quelques haltes, mais rapidement et tout d’une haleine, jusqu'à ce qu'ils découvrirent les ennemis. Ils ne leur parurent, contre leur attente, ni en si -grand nombre, ni si terribles qu'on le leur avait dit. C’est que. Suréna avait usé de stratagème. Il avait caché la plupart de ses bataillons derrière les premiers corps avancés; et pour les empêcher d’être aperçus à l’éclat de leurs armes , il leur avait ordonné
* La cohorte, chez tes Romains, était un corps d'intanfanteiie composé de cinq ou six cents hommes. C’est a peu près ce que nous appelons aujourd'hui bataillon.
I de les couvrir avec leurs casaques ou avec des peaux.
Quand ils furent en présence et prêts ù charger , le général des Parlhes n’cul pas plutôt donné le signal de la bataille , que toute la campagne retentit décris épouvantables cl d’un bruit afTreux: car les Parlhes ne s’excitent point au combat avec des cornets ou des trompettes; mois ils ont quantité d'instruments creux couverts de cuir et environnés de sonnettes d'airain , qu'ils frappent les uns contre les autres; et le bruit que font ces instruments est un bruit sourd et terrible , qui parait mêlé du rugissement des bêtes féroces cl de l'éclatent fracas du tonnerre. Ces barbares avaient bien observé que, de tous les sens, l'ouïe est celui qui trouble le plus l'Ame , qui la frappe et l’émeut avec le plus de promptitude , et qui la fait plus subitement comme sortir d’ellemême.
Le trouble et l’effroi où ce bruit avait jeté les Romains furent tout autres quand les Par- (hes, jetant tout à coup les couvertures de leurs armes , leur parurent tout en feu par le grand éclat de leurs casques et de leurs cuirasses, qui étaient d’un acier plus étincelant que les rayons du soleil , et par celui du fer et de l'airain dont leurs chevaux étaient bardés. A leur tête paraissait Suréna , beau . bien fait , d’une taille avantageuse , et d’une réputation de valeur beaucoup plus grande que ne promettait sa mine efféminée : car il se fardait à la façon des Mèdes , et portait comme eux les cheveux frasés et rangés avec art ; au lieu que les autres Parlhes les portaient encore à la manière des Scythes, fort négligés, et tels que la nature les donne , pour en paraître plus effroyables.
D’abord les barbares voulaient charger les Romains A coups de piques , pour tâcher d'enfoncer ou d’entr’ouvrir les premiers rangs : mais , ayant vu de près la profondeur de ce bataillon carré, si épais, si serré, si uni , et où les hommes étaient si fermes et se soutenaient si bien les uns les autres, fisse retirèrent aussitôt en arrière , faisant semblant de se disperser et de rompre leur ordonnance. Mais les Romaiqa furent bien étonnés de voir tout à coup leur bataillon enveloppé de tous côtés. Dans l'instint, Crassus ordonna à ses gens de trait et à son infanterie légère de les charger :
mais ils ne purent pas longtemps exécuter ses ordres; car, accablés d’une grêle de flèches, ils furent obligés de se retirer et de se mettre à rouvert sous leur infanterie pesamment armée.
Ce fut là le commencement du trouble et de refTroi , quand on vil la roideur et la force de ces flèches , contre lesquelles il n’y avait point d’armes à l’épreuve : et qui perçaient également tout ce qu’elles frappaient. Les Parthes, se séparant, se mirent de tous les côtés à tirer de loin, sons qu’il leur fût possible , quand ils l’auraient voulu, de manquer leurs coups, tant le bataillon des Romains était serré. Ils portaient des coups effroyables et faisaient des blessures très-profondes , parce que la corde de l’arc , violemment tendue , chassaiWeurs flèches , qui étaient d’un poids extraordinaire , avec une impétuosité et une roideur que rien ne pouvait soutenir.
Les Romains , attaqués de la sorte et accablés de toutes parts , ne savaient quel parti prendre. S’ils demeuraient fermes dans leurs rangs, ils étaient mortellement blessés ; et s’ils en sortaient pour aller charger l’ennemi , ils ne pouvaient lui faire de mal , et en étaient également maltraités. Les Parthes prenaient la fuite devant eux , et en fuyant ils tiraient toujours : car ce sont les peuples du monde qui font le plus agilement celle manœuvre , après les Scythes ; manœuvre, pour dire le vrai, trèssagement imaginée , puisqu’en fuyant ils sauvent leur vie , et qu’en combattant ils ôtent à la fuite ce qu’elle a de honteux.
Tant que les Romains purent espérer que ces barbares , après avoir épuisé toutes leurs flèches , cesseraient de combattre , ou qu’ils en viendraient aux coups de mains , ils se soutinrent, et supportèrent leurs maux avec fermeté. Mais quand ils se furent aperçus qu’à la queue des bataillons il y avait des chameaux chargés de (lèches, où ceux qui avaient déjà employé les leurs en allaient prendre de nouvelles en faisant le tour , alors Crassus , perdant presque courage, envoya ordre à son fils de tâcher, à quelque prix que ce fût , de joindre les ennemis avant qu’il fût entièrement enveloppé ; car ils s'attachaient principalement à lui, .et faisaient un circuit pour le prendre à dos.
Le jeune Crassus prenant donc treiic cents
chevaux , cinq cents archers, et huit cohortes 1 de soldats armés de rondaches , il les mena , en faisant un demi-tour de conversion, contre ceux qui cherchaient à l’envelopper. Ceux-ci, soit qu’ils craignissent le choc d’une troupe qui marchait en si bonne contenance, ou plutôt que leur dessein fût d’attirer le jeune Crassus le plus loin qu’ils pourraient de son père, se mirent d’abord à tourner bride, jet à s’enfuir. Lejeune Crassus, criant alors de toute sa force, ils ne nous attendent point , poussa à eux à bride abattue. Les gens de pied , animés par l’exemple de la cavalerie, se piquèrent de ne pas demeurer derrière, et suivirent d'un pas égal , portés par leur bonne volonté , et par la joie que leur donnait l’espérance de la victoire. Ils croyaient fermement avoir vaincu, et ne faire que poursuivre , jusqu'à ce que , s’étant fort éloignés de leur gros , ils reconnurent la ruse ; car ceux qui faisaient semblant de fuir tournèrent tête , et beaucoup d’autres troupes se joignirent à eux pour fondre sur les Romains.
Alors le jeune Crassus arrêta sa troupe, dans l’espérance que les ennemis , les voyant en si petit nombre , ne manqueraient pas de les altqquer, et d’en venir aux mains : c’est ce qu’il souhaitait. Mais ces barbares se contentèrent de leur opposer de front leur cavalerie pesamment armée, et lâchèrent sur eux leur cavalerie légère , qui , caracolant tout autour, et les environnant de tous côtés sans les joindre, les accablait de flèches; et' en remuant jusqu’au fond ces monceaux de sable, ils excitaient une poussière si épaisse , que les Romains ne pouvaient ni se voir ni se parler, et que, se resserrant en un petit espace, et se pressant les uns contre les autres , ils étaient en butte à tous les traits , et mouraient d’une mort lente, mais cruelle; car , se sentant déchirer les entrailles , et ne pouvant supporter la douleur , ils se roulaient sur le sable avec les flèches qu'ils avaient dans le corps, et expiraient ainsi dans des tourments horribles ; ou , i tâchant d’arracher de force les pointes à crochets recourbés qui avuient pénétré nu travers des nerfs et des veines , ils déchiraient encore davantage leurs plaies , et augmentaient leur douleur.
> Elles faisaient quatre ou cinq mille iioiMiues.
La plapart moururent de la sorte , et ceux qui restaient encore en vie n'étaient pas plus en état d'agir : car le jeune Crassus les exhortant d’aller charger cette cavalerie bardée de fer , ils lui firent voir leurs mains cousues à leurs boucliers , et leurs pieds percés de part en part et cloués à terre : de sorte qu’il leur était également impossible de se défendre et de s’enfuir. Se mettant donc à la télé de sa cavalerie, il chargea vigoureusement cette gendarmerie couverte de fer , et se mêla fièrement dans les escadrons , mais avec un grand désavantage , tant pour l’attaque que pour la défense ; car ses gens , avec des javelines faibles et courtes, donnaient contre des cuirasses d’un acier excellent , ou d’un cuir fort dur : ou lieu que les barbares , avec de bons et forts épieux , donnaient sur les corps des Gaulois qui étaient nus ou légèrement armés. C’étaient les troupes auxquelles le jeune Crassus avait le plus de confiance, et c’était avec elles qu’il faisait des exploits merveilleux : car ces Gaulois empoignaient avec leurs mains les épieux des Parthes, et, les joignant au corps, ils les colletaient et les tiraient de dessus leurs chevaux à terre , où ils demeuraient sans pouvoir se remuer , accablés sous la pesanteur de leurs armes. Il y en avait plusieurs , parmi ces Gaulois , qui , abandonnant leurs chevaux, se glissaient sous ceux des ennemis, et leur perçaient le ventre avec leurs épées. Ces chevaux , effarouchés par la douleur, bondissaient, se cabraient, et, renversant leurs maîtres, ils les foulaient aux pieds pêle-mêle avec les ennemis, et tombaient morts sur les uns et sur les autres.
Mais ce qui incommodait le plus les Gaulois, c'était la chaleur et la soif; car ils n’étaient pas accoutumés à les supporter. Ils perdirent aussi la plupart de leurs chevaux, qui, courant précipitamment contre cette cavalerie pesamment armée, s’enferraient eux-mêmes dans leurs épieux. Ils furent donc forcés de se retirer vers leur infanterie, et d’emmener le jeune Crassus, qui avait reçu plusieurs blessures dangereuses.
Chemin faisant , ils virent assez prés d'eux une bulle de sable assez élevée, où ils se retirèrent. Ils attachèrent les chevaux au milieu, et firent tout autour une enceinte de leurs
boucliers pour se retrancher, espérant que cela leur aiderait beaucoup à se défendre contre les barbares ; mais il en ariva tout autrement; car, dans un lieu uni, les premiers couvrent les derniers , et leur procurent quelque relâche : au lieu que , sur cette colline , l’inégalité du lieu faisant paraître les uns audessus des autres , et découvrant davantage ceux qui étaient derrière , les offrait tous aux coups. Ainsi , ne pouvant se dérober aux flèches que les barbares décochaient continuellement sur eux , ils en étaient tous également atteints, et ils déploraient leur malheureuse destinée de ce qu’ils périssaient ainsi misérablement sans pouvoir se servir de leurs arme» et faire sentir leur valeur è l’ennemi.
Lejeune Crassus avait avec lui deux Grecs de ceux qui s’étaient établis en cette coutrée dans la ville de Carres. Ces deux jeunes hommes , touchés de le voir en cet état , le pressaient de se dérober avec eux, et de se retirer dans la ville d’Ichnes, qui avait embrassé le parti des Romains, et qui n’était pas fort éloignée. Mais il répondit : qu’il n'y avait pas de mort si cruelle dont la crainte pût l'obliger à abandonner tant de braves gens qui mouraient pour l'amour de lui. Beau sentiment dans un jeune seigneur ! Il leur ordonna de se sauver, et, en les embrassant, il les congédia. Pour lui, ne pouvant se servir de su main, qui était traversée d’un trait, il ordonna à son écuyer de le percer de son épée , et lui présenta le flanc. Les principaux officiers se tuèrent eux-mêmes , et plusieurs de ceux qui restèrent furent tués en combattant avec beaucoup de valeur. Les Parthes ne firent qu’environ cinq cents prisonniers , et , après avoir coupé la tête du jeune Crassus, ils marchèrent h l’instant contre son père.
Celui-ci , après qu’il eut ordonné à son fils de charger les Parthes, et qu’on lui eut rapporté qu’ils étaient en déroule , et qu'on les poursuivait vivement, avait repris un peu courage ; d’autant plus que ceux qu’il avait en tête ne le pressaient plus, avec tant d'ardeur ; car la plupart étaient allés avec les autres contre le jeune Crassus. Ainsi, rassemblant son armée , il la retira en arrière sur un coteau, espérant que son fils allait bientôt revenir de sa poursuite.
ogle
l)’un grand nombre d'officiers que son fils lui avait envoyés successivement pour lui apprendre le danger où il était, la plupart étaient tombés entre les mains des barbares , qui les avaient égorgés. Il n’y eut que les derniers , qui, s’élant sauvés avec beaucoup de peine, arrivèrent auprès de lui, et lui annoncèrent que son fils était perdu, s’il ne lui envoyait promptement un puissant secours. A cette nouvelle, Crassus se sentit déchiré par une foule de pensées affligeantes , et sa raison fut -tellement obscurcie , qu’il n’était plus capable de rien voir ni de rien entendre. Cependant le désir de sauver son fils et de sauver l’armée le détermina à l'aller secourir, et il donna ordre à ses troupes de marcher.
Dans ce moment, les Parlhes qui revenaient de la défaite du jeune Crassus arrivent avec de grands cris et des chants de victoire qui annoncent de loin à l’infortuné père son malheur. Les barbares, portant la tête du jeune Crassus au bout d’une lance, s’approchent des Romains, et . les insultant avec une bravade pleine de moquerie, ils leur demandent quelle est la famille et quel sont les parents de ce jeune Romain: car, disent-ils, il n’est pas possible qu’un jeune homme ti courageux et d'une si grande valeur soit le fils d'un père aussi lâche et aussi timide que Cross us.
Ce spectacle abattit et accabla les Romains; et au lieu d'exciter en eux le feu de la colère et le désir de la vengeance , comme on aurait iiû s’y attendre, il les remplit d'une frayeur et d’un saisissement qui les glacèrent. Cependant Crassus montra dans cette disgrâce plus de fermeté et plus de courage qu’il n’avait encore fait; et parcourant les rangs: « Romains, s'é- « criait-il , c’est moi seul que ce deuil re- « garde. La fortune de Rome et sa gloire de- « meurent invulnérables et invincibles, si vous « demeurez fermes et intrépides : que si vous " avez quelque compassion d’un père qui vient « de perdre un fils dont vous admiriez ia va- « leur, faites-la paraître par votre colère et par « votre ressentiment contre les barbares. En- « levez-leur cette joie insolente, punissez leur « cruauté , et ne vous laissez point abattre à * mon malheur. C’est une nécessité que l’on « souffre quelque échec quand on aspire à de « grandes choses. Luculle n’a poiut défait Ti-
« grane, ni Scipion Antioclius, sans qu’il leur a en ait coûté du sang. C'est après ses plus « grandes défaites que Rome a remporté les « plus grandes victoires. Ce n’est point par les a faveurs de la fortune qu'elle est parvenue i « ce haut degré de puissance , mais par sa « patience et son courage , en se raidissant « contre les adversités. »
Crassus tâchait, par ses discours, de ranimer ses troupes : mais quand il eut ordonné de jeter le cri du combat, il reconnut dans son armée un découragement général par ce cri même, qui était faible , inégal , timide; au lieu qu'il fut vif, ferme, éclatant de la part des ennemis.
L'attaque étant donc commencée , ia cavalerie légère des Parthes se répand sur les ailes des Romains, et, les prenant en flanc, les accable de flèches , pendant que la gendarmerie , les attaquant de front à grands coups de lances, les oblige à se resserrer en un gros, hors ceux qui, pour prévenir les flèches dont les atteintes causaient une mort longue et douloureuse , eurent le courage de se jeter sur eux en désespérés. Ils ne leur faisaient pas beaucoup de mal , mais ils tiraient cet avantage de leur audace , qu’ils mouraient très-promptement des larges et profondes blessures qu’ils recevaient ; car les barbares leur passaient leurs lances entières au travers du corps avec tant de raideur, que souvent ils en enfilaient deux d'un même coup.
Après avoir combattu ainsi le reste du jour, la nuit venue , les barbares se retirèrent , disant qu'ils accordaient à Crassus cette nuit seule pour pleurer son fils , à moins qu’il ne trouvât plus expédient de penser à sa propre sûreté , et qu’il n’aimât mieux aller volontairement vers Arsacc (c’était le rai des Parthes) que d’y être traîné ; et ils campaient en présence de l’armée romaine, dans la ferme espérance que le lendemain ils en auraient bon marché, et qu’ils achèveraient de la défaire.
Celte nuit-là fut terrible pour les Romains : iis ne songeaient ni à enterrer leurs morts , ni à panser leurs blessés , dont la plupart mouraient dans des douleurs horribles. Chacun n'était occupé que de ses propres maux ; car ils voyaient bien tous qu’ils ne pouvaient échapper, soit qu'ils attendissent le jour dans
leur camp, soit qu'ils se hasardassent pendant la nuit à se jeter dans cette plaine immense où l'on ne voyait point de fin. D’ailleurs , leurs blessés les inquiétaient beaucoup pour ce dernier parti ; car de les emporter , c'était un embarras qui retarderait extrêmement leur fuite; et si on les laissait, on ne pouvait douter que parleurs gémissements et par leurs plaintes ils ne découvrissent le départ de l'armée.
Quoiqu’ils sentissent parfaitement que Grassus seul était la cause de tous leurs maux, cependant ils souhaitaient tous devoir son visage et d'entendre sa voix. Mais lui , couché par terre à l'écart dans un lieu obscur , et la tête couverte de son manteau , il était pour le vulgaire, dit Plutarque, un grand exemple de l’instabilité de lu fortune , pour lus gens sages et bien sensés un exemple plus grand encore des pernicieux effets de la témérité et de l'ambition , qui l’avaient aveuglé au point de ne pouvoir souffrir de n’êlre pas à Rome le premier et le plus grand parmi tant de millions d’hommes , et de se croire bas cl petit parce qu’il y en avait deux au-dessus de lui ; c’était César et Pompée.
Octavius, un de ses lieutenants , et Cassius, s'approchèrent de lui, et voulurent le faire lever, le consoler, et lui redonner courage: mais le voyant entièrement accablé sous le poids de sa douleur , et sourd à toutes leurs consolations et à toutes leurs remontrances , ils assemblèrent les principaux officiers , tinjrent un conseil sur-le-champ; et tous ayant tété d’avis qu il fallait partir, on leva le camp | sans se servir de trompettes. Cela se lit d'u- ' bord avec un grand silence ; mais ensuite les malades et les blessés, qui ne pouvaient suivre. sentant qu’on les abandonnait , remplirent le camp de tumulte et de confusion , avec des cris, des hurlements et des lamentations horribles, tellement que les corps qui marchaient les premiers en furent saisis de trouble et d’effroi , dans la pensée que c’étaient les ennemis qui venaient les attaquer. Ainsi, revenant souvent sur leurs pas , et se remettant ensuite en bataille , ou s’empressant à rharger sur des bêles de somme les blessés qui les suivaient , et à décharger ceux qui étaient moins malades, ils perdirent beaucoup de temps. Il n’y eut que trois cents chevaux que conduisait Igna-
tius, qui ne s’arrêtèrent point, et qui arrivèrent à la ville de Carres sur le minuit. Ignalius appela les sentinelles qui gardaient les murailles. Quand ils eurent répondu , il les chargea d'aller dire à Coponius , qui commandait dans la place , que , Crassus avait donné un grand combat contre les Partîtes; et sans leur en dire davantage, ni leur apprendre qui il était, il poussa droit au pont que Crassus avait sur l'Euphrate, et sauva sa troupe par ce moyen; mais il fut généralement blâmé d’avoir abandonné son général.
Cependant, ce mot qu'il avait jeté à ces gardes en passant , afin qu'ils le dissent à Coponius , fut très-utile à Crassus : cor ce gouverneur, conjecturant sagement que la manière dont cet inconnu s'était énoncé marquait quelque désastre, ordonna sur l'heure même à sa garnison de prendre les armes; et quand il fut instruit du chemin que Crassus avait pris, il sortit au-devant de lui , et le conduisit lui et son armée dans la ville. Les Partîtes, quoique bien informés de sa fuite , ne voulurent pas le poursuivre la nuit : mais , le lendemain malin, ils entrèrent dans le camp , égorgèrent tous les blessés qu'd y avait laissés , au nombre de quatre mille; et leur cavalerie setanl répandue dans la plaine après les fuyards, elle en reprit un grand nombre qu’elle trouva égarés çà et là.
Un des lieutenants de Crassus, nommé Yarguntéius , s’étant séparé la nuit du gros de l’armée avec quatre cohortes, manqua son chemin , et fut trouvé le lendemain sur une colline par les barbares , qui l'attaquèrent. Il se défendit avec beaucoup de valeur ; mais enfin il fut accablé par le nombre , et tous ses soldats furent tués, excepte une vingtaine, qui, l’épée à la main , se jetèrent en désespérés au travers des ennemis pour se faire jour. Les barbares furent si étonnés de cette audace , que, pleins d’admiration, ils s’ouvrirent, et leur donnèrent passage. Ils arrivèrent heureusement à Carres.
Dans ce moment , on donna à Suréna une fausse nouvelle , que Crassus s’était sauvé avec ce qu’il avait de plus braves gens, et que les troupesqui s'étaient retirées à Carres n’étaient que des milices ramassées , qui ne valaient pas la peine qu’on les poursuivit. Suréna ,
croyant avoir perdu le prix de sa victoire , mais en étant néanmoins encore incertain, voulu! s’en assurer, afin de se déterminer ou à faire le siège de Carres , si Crassus y était encore, ou à le poursuivre s’il en était sorti. Il dépécha donc un de ses truchements qui parlait parfaitement les deux langues , et lui ordonna de s’approcher des murailles de Carres , et , en se servant du langage romain , d’appeler Crassus même , ou Cassius , et de dire que Suréna demandait à avoir une conférence avec eux.
Le truchement ayant exécuté son ordre, Crassus accepta avec joie celle proposition. Peu de temps après , il vint de la part des barbares quelques soldats arabes qui connaissaient de vue Crassus et Cassius, pour les avoir vus dans le camp avant la bataille. Ces soldats s’approchèrent de la place ; et ayant vu Cassius sur les murailles, ils lui dirent que Suréna était disposé i traiter avec eux , et à leur donner la liberté de se retirer, à condition qu’ils demeureraient amis du roi . son maître , et qu’ils lui abandonneraient la Mésopotamie : que ce parti était plus avantageux pour les uns et pour les autres , que d’en venir à la dernière extrémité.
Cassius y donna les mains, et demanda que l'on convint promptement du temps et du lieu de cette entrevue entre Suréna et Crassus. Les Arabes l’assurèrent qu’ils y allaient travailler, et le quittèrent.
Suréna, ravi de tenir sa proie en lieu d'où elle ne pouvait lui échapper, y mena dès le lendemain les Partîtes, qui leur parlèrent d'abord avec la dernière hauteur, et leur déclarèrent que . si les Romains voulaient recevoir d'eux quelque composition favorable, il fallait avant toute chose qu'ils leur livrassent entre les mains Crassus et Cassius , pieds et poings liés. Les Romains, indignés à l'excès de cette supercherie , dirent à Crassus qu'il fallait renoncer aux longues et vaines espérances du secours des Arméniens, et prendre la fuite , cette nuit même, sans perdre un moment. C’est ce qu'il était très-important qu’aucun des habitants de Carres ne sût avant le moment de l’exécution. Mais Andromaque , l’un de ces habitants, en fut informé le premier, et ce fut Crassus lui-mème qui lui en lit la conGdence , et qui le choisit pour son guide, comptant mal à propos sur sa fidélité.
Les Parthes ne lardèrent donc pas à être avertis de point en point de tout le plan des Romains par l’entremise de ce traître. Mais comme ce n’est pas leur coutume de combattre la nuit, le fourbe, pour empêcher que Crassus, en avançant chemin , ne mît les Parthes dans l’impuissance de l’atteindre, mena les Romains tantôt par un chemin, tantôt par un autre, et enfin les engagea dans des marais profonds et dans des lieux coupés de grands fossés , où l’on avait beaucoup de peine à marcher, et où il fallait faire plusieurs tours et détours pour se tirer de ce labyrinthe.
Il yen eut quelques-uns qui, se doutant que ce •l’était pas à bon dessein qu'Andromaque les faisait ainsi tourner èt retourner , refusèrent enfin de le suivre , et Cassius lui-même reprit le chemin de Carres. Hâtant sa marche, il se sauva dans la Syrie avec cinq cents chevaux. La plupart des autres, qui eurent des guides fidèles , gagnèrent les pas des montagnes appelées Sinnaques, et se mirent en sûreté avant le point du jour. Ces derniers pouvaient être environ cinq mille , et avaient pour commandant Octavius.
Pour Crassus . le jour le surprit comme il était encore embarrassé , par la ruse du perfide Andromaque, dans ces lieux marécageux et difficiles. Il avait avec lui quatre cohortes de gens de pied, armés de rondaches, peu de cavalerie, et cinq licteurs qui portaient devant lui les faisceaux. Enfin il regagna le grand chemin après beaucoup de travail et de peine, lorsque les ennemis étaient déjà sur lui , et qu’il n'avait plus que douze stades 1 pour joindre la troupe que conduisait Octavius. Tout ce qu’il put faire, ce fut de gagner promptement un outre sommet de ces montagnes moins impraticable à la cavalerie, et par conséquent beaucoup moins sûr , qui était sous celui des Sinnaques, auquel il s’allait joindre par une longue chaîne de montagnes qui remplissait tout l'intervalle qui l’en séparait. Octavius voyait donc clairement le danger qui menaçait Crassus. Il descendit le premier de ces hauteurs avec un petit nombre de ses soldats pour l’aller secourir ; mais il fut bientôt suivi de tous les autres , qui , se reprochant
* Un peu |»lus d'une demi-lieue.
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leur lâcheté , volèrent à «on secours. En arrivanl, ils chargèrent si rudement les barbares , qu’ils les obligèrent à s'éloigner du coteau ; ensuite ils mirent Crassus au milieu d’eux , et lui faisant comme un rempart de leurs boucliers , ils dirent fièrement que jamais flèche ennemie n’approcherait du corps de leur général qu’ils ne fussent tous morts autour de lui en combattant pour sa défense.
Soréna, voyant que les Parthes , déjà rebutés, allaient plus mollement à l’attaque, et que, si la nuit survenait et que les Romains gagnassent les montagnes , il lui serait impossible de les prendre, eut encore recours à la ruse pour abuser Crassus. 11 Ht lâcher sous main quelques prisonniers, après avoir aposté tout autour d’eux plusieurs de ses soldats, qui faisant semblant de s'entretenir ensemble , disaient , comme un bruit général de l’armée , que le roi ne voulait point avoir une guerre immortelle avec les Romains, mais au contraire que son dessein était d'acquérir leur amitié, et de leur donner des marques de sa bienveillance, en traitant Crassus avec beaucoup d’humanité; et afin que les effets répondissent aux paroles,' dès que les prisonniers furent lâchés, les barbares se retirèrent du combat ; et Suréna s’avançant paisiblement avec ses principaux officiers vers le coteau , son arc débandé , et tendant la main , invita Crassus à venir parler d’accommodement. 11 dit tout haut que c’était malgré le roi son maître et par la nécessité d’une juste défense qu’il leur avait bit éprouver la force et la puissance des Parthes , mais que présentement il voulait les traiter avec douceur et bonté en leur accordant la paix , et en leur donnant la liberté de se retirer avec une entière sûreté de sa part. On a déjà remarqué en plus d’une occasion le caractère propre de ces barbares, qui est d’employer b tromperie et la mauvaise foi pour réussir dans leurs desseins, eide ne se faire aucun scrupule de manquer à leur parole.
Les troupes de Crassus prêtèrent très-volontiers l’oreille à ces discours de Suréna, et en témoignèrent une extrême joie ; mais Crassus, qui n’avait éprouvé de la part des barbares que fourberie et perfidie, et à qui ce changement si prompt était fort suspect , ne se rendait pas facilement , et délibérait avec ses
amis. Les soldats se mirent à crier, et le pressèrent d’accepter l’entrevue. Ensuite ils en vinrent aux outrages et aux injures , jusqu à l’accuser de lâcheté , en lui reprochant qu’il les exposait à la boucherie, en les faisant combattre contre des ennemis avec lesquels il n’avait pas même la hardiesse d’aller s’aboucher quand ils paraissaient devant lui sans armes.
Crassus eut d’abord recours aux prières, et leur remontra qu’en continuant de se soutenir le reste du jour dans ces hauteurs et dans ces lieux difficiles qu’ils occupaient, ils pourraient se sauver dès que la nuit serait venue : il leur montra mime le chemin , et les exhorta à ne pas trahir ces espérances d’un salut prochain. Hais voyant qu’ils s'irritaient , qu’ils étaient prêts à se mutiner , et qu’en frappant leurs armes de leurs épées ils allaient jusqu'à le menacer ; alors, dans la crainte de cette émeute , il commença à descendre , et se tournant il dit seulement ce peu de mots : « Octavius .
< et vous Pêtronius , et vous tous officiers et « capitaines qui êtes ici présents, vous voyei « b nécessité qui me force de prendre ce « chemin qne je voubis éviter , et vous (tes
< témoins des indignités et des violences que « je souffre; mate de grâce, quand vous sera « retirés en sûreté , dites à tout le monde , « pour l’honneur de Rome, notre mère com- • mune , que Crassus a péri , trompé par les « ennemis, et non abandonné par ses ci-
< toyens. » Octavius et Pêtronius ne purent se résoudre à le bisser descendre seul. Ils descendirent le coteau avec lui, et Crassos renvoya ses licteurs, qui voulaient le suivre.
Les premiers que les barbares envoyèrent au-devant de lui forent deux Grecs, qui étant descendus de cheval, le saluèrent avec uo profond respect , et lui dirent en bngage grec qu'il n’avait qu’à envoyer quelques-uns des siens, auxquels Suréna ferait voir que lui et sa troupe venaient sans armes avec toute sorte de bonne foi. Crassus leur répondit que, pour peu de compte qu’il eût fait de sa vie, il ne serait pas venu se remettre entre leurs mains ; et il envoya deux frères, appelés Roscius , pour savoir seulement sur quel pied on devrait traiter , et quel nombre on devait être.
Suréna, faisant prendre ces deux frères, les retint ; et s'avançant à cheval , suivi des principaux officiers de son armée , dès qu’il aperçut Crassus : Qu'est-ce que je vois ? dit - il. Quoi! le général des Romains à pied , et nous à cheval ! Qu’on lui amène un cheval au plus Ut. 11 s’imaginait que Crassus paraissait ainsi devant lai par respect. Crassus répondit qu’il n’y avait nul lieu de s’étonner qu'ils vinssent à une entrevue chacun à la manière de leur pays1. Oh bien l repartit Surèna , il y a dès ce moment un traité de paix entre le roi Orode et les Romains ; mais il faut en aller dresser et signer les articles sur les rives de l’Euphrate ; car, tous autres Romains, ajouta-t-il, cous ne vous souvenez pas toujours de vos conventions. En même temps il lui tendit la main. Crassus voulut envoyer chercher un cheval ; mais Suréna lui dit qu'il n’en était pas besoin, et que le roi lui faisait présent de celui-là.
A l'instant on lui présenta un cheval qui avait un frein d’or ; et les écuyers du roi , le prenant par le milieu du corps, le mirent dessus, l'environnèrent et commencèrent à frapper le cheval pour le hâter de marcher. Octavius fut le premier qui , choqué de ces manières , prit le cheval par la bride. Il fut suivi de Pétronius, et ensuite de tous ceux qui l'accompagnaient , qui se mirent tout h l’entour pour lâcher d’arrêter le cheval , et de faire retirer par force ceux qui pressaient trop Crassus. D'abord on se poussa avec beaucoup de tumulte et de désordre : ensuite on en vint aux coups. Octavius , tirant son épée , tua un palefrenier d’un de ces barbares. En môme temps un de ceux-ci donna un grand coup d'èpée à Octavius par derrière, et le renversa mort sur la place. Pétrouius, qui n'avait point de bouclier, reçut un coup dans sa cuirasse , et sauta de son cheval à terre sans être blessé, cl Crassus fut tué dans ce moment par un Partbe. De tous ceux qui étaient présents, les uns furent tués en combattant autour de Crassus, et les autres s’étaient retirés de bonne heure sur le coteau.
Les Parthes les y suivirent bientôt , et leur
1 L« roniul , cher les Romains , marchait toujours i Phd à la tête de rintanterie.
dirent que Crassus avait porté la peine due à son infidélité : mais que , pour eux , Suréna leur mandait qu’ils n’avaient qu’à descendre avec confiance, et qu’il leur donnait sa parole qu’il ne leur serait fait aucun mauvais traitement. Sur cette parole, les uns descendirent, et se livrèrent entre les mains des ennemis ; les autres profitèrent de la nuit, et se dispersèrent çà et là. Mais de ces derniers, il y en eut fort peu qui se sauvèrent : tous les autres, poursuivis le lendemain par les Arabes, furent repris et passés au fil de l'épée.
La perte de cette bataille fut le plus terrible coup que les Romains eussent souffert depuis celle de Cannes. On leur y tua vingt mille hommes , et il y en eut dix mille de pris. Le reste se sauva par différents chemins en Arménie, en Cilicie et en Syrie ; et de ces débris il se forma encore une armée dans la suite en Syrie, dont Cassius prit le commandement, et avec laquelle il empêcha ce pays-là de tomber entre les mains du vainqueur.
Cette défaite leur devait paraître , en un sens, plus sensible que celle de Cannes, parce qu’ils avaient moins lieu de s'y attendre. Rome , lorsque Annibal gagna cette bataille , était dans l’humiliation, ayant déjà perdu plusieurs batailles, et ne songeant qu'à se défendre et à repousser l’ennemi hors de ses terres. Ici, c'est Rome triomphante, respectée et redoutée de tous les peuples, devenue maîtresse des plus puissants royaumes de l’Europe , de l'Asie et de l'Afrique , tout récemment victorieuse d'un des plus formidables ennemis qu'elle eût jamais eus, qui , dans le plus grand éclat de sa grandeur, voit sa gloire échouer tout d’un coup à l’attaque d'un royaume formé de l’assemblage de peuples orientaux, dont elle méprisait la valeur, et qu'elle comptait déjà parmi ses conquêtes. Une victoire si complète montre au loin à ces fiers vainqueurs du monde un peuple rival, capable de leur tenir tète, de leur disputer l’empire de l'univers, et nonseulement de mettre une barrière à leurs projets ambitieui , mais de les faire craindre euxmêmes pour leur propre sûreté. Elle fait voir que les Romains peuvent être vaincus en bataille rangée , pt combattant avec toutes leurs forces ; que cette puissance , qui jusque-là , comme uue mer débordée , avait inondé tous
les pays quelle avait trouvés à sa rencontre , peut enfin recevoir des bornes , et être forcée désormais 4 s'y contenir.
L’échec reçu par Crassus cher les Parlhes fut une tache au nom romain , que les victoires remportées peu après sur eux par Ventidius ne furent point capables d'effacer. Les étendards des légions vaincues s'y montraient toujours en spectacle. Les prisonniers faits dans cette fatale journée y étaient toujours retenus captifs ; et des citoyens ou alliés romains y contractaient , à la honte de Borne , comme le décrit si énergiquement Horace * , d’ignominieux mariages, et vieillissaient tranquillement dans les terres et sous les drapeaux des barbares. Ce ne fut que plus de trente ans après, que, sous Auguste, le roi des Parthes, sons y être forcé par les armes, consentit de rendre aux Romains leurs étendards et leurs prisonniers ; ce qui fut regardé par Auguste et par tout l'empire comme un triomphe éclatant et glorieux : tant le souvenir de cette défaite humiliait les Romains , et tant ils se croyaient intéressés à en effacer, s’il était possible, jusqu’aux moindres vestiges. Pour eux, ils n’en perdirent jamais le souvenir. César était près de partir contre les Parthes pour venger l'affront que Rome en avait reçu , lorsqu'il fut tué. Antoine forma le même projet qui tourna à sa honte. Les Romains, depuis ce tempsla , ont toujours regardé la guerre contre les Parthes comme la plus importante de leurs guerres. Elle a été l’objet des efforts des plus belliqueux de leurs empereurs : Trajan , Septime-Sévère , etc. Le surnom de Parthicu» était le litre dont ils étaient le plus jaloux , et qui. flattait plus seusiblement leur ambition. Que si les Romains passaient quelquefois l'Euphrulc pour porter leurs conquêtes au delà , les Parthes, à leur tour, passaient aussi l'Euphrate pour porter leurs armes et leurs ravages dans la Syrie et jusque dans la Palestine.
■ Milesne Crawl ronjuge barborà Turpis marilus mil? el hoslium ( Proh curia inverslque more* !)
Consenuit soccrorum in armis ,
8ub rege medo, Marsus el Appulus,
Anciliorum, nomlnis , el logs Oblitus, aeternæque Vestfc , lncoluml love cl urbe RomA.
(IIOAAT. III, od. b.)
En un mot , jamais les Romains ne purent faire subir leur joug aux Parlhes ; et cette nation fut comme un mur d'airain, dont la force inébranlable résista aux plus violentes attaque; de la puissance romaine.
Quand la bataille de Carres fut donnée, Orode était en Arménie, où il venait de conclure la paix avec Artabnze. Ce dentier, an retour des exprès qu'il avait envoyés à Crassus, voyant que , par les fausses mesures qu'9 prenait , les Romains étaient infailliblement perdus, s'accommoda avec Orode; et, en donnant une de ses filles à Pacore , fils du roi des Parthes, il cimenta par cette alliance le traité qu'il venait de conclure. Pendant qu’ils étaient au festin des noces, on leur apporta la télé el une main de Crassus, que Suréna lui avait fait couper, et qu’il envoyait pour preuve de «a victoire. La joie redoubla à cette vue ; et l'on prétend qu'on fit verser de l’or fondu dans la bouche de cette tête, pourinsulter à la soif insatiable que Crassus avait toujours eue de ce métal.
Suréna ne jouit pas longtemps du plaisirdc sa victoire. Son maître, jaloux de sa gloire et du crédit qu'elle lui donnait, le fit mourir peu de temps après. Il est des princes auprès desquels des qualités trop brillantes deviennent dangereuses, qui prennent ombrage des vertus qu'ils ne peuvent s’empêcher d'admirer, et qui ne souffrent point qu'on les serve avec des talents supérieurs et capables de couvrir les leur*. Orode était de ce caractère. Il sentit ', comme Tacite le remarque de Tibère, qu'avec toute s« puissance, il ne pouvait reconnaître dignement le service que son général venait de lui rendre. Or, depuis qu'un bienfait est au-dessus de 11 récompense, l'ingratitude et la haine prennent la place de la reconnaissance el de l'amitié.
Suréna était un général d'un mérite extraordinaire. A l’àge de trente ans il avait une habileté consommée, el il passait en valeur tous ceux de son temps. C’était outre cela l’homme le mieux fait et de la taille la plus avantageuse. Pour les richesses, le crédit et l'autorité, il en
* « Deslrtii per h*c fortunam suam Ca*sar Imparem « que lanlo merilo rebalur. Nam bénéficia eo usquel*ü « su ni , dum videnlur cxsolvi posse : ubi multùm anle- « vénéré, pro gralià odium reddilur. » (Tacit. Annal lib. 4 , cap. 18. )
Digiti2
avait aussi plus que personne ; et c'était sans difficulté le premier sujet qu’eût le roi des Partîtes. Sa naissance lui donnait le privilège de mettre la couronne sur la tète du roi quand on le sacrait, et ce droit était attaché à sa famille depuis l’établissement de l’empire. Quand il voyageait, il avait toujours mille chameaux qui portaient son bagage ; deux cents chariots pour ses femmes et ses concubines ; et pour sa garde, mille cavaliers armés de pied en cap, outre un grand nombre d'autres , armés plus légèrement , et ses domestiques , qui allaient bien au nombre de dix mille.
Les Parthes ', croyant , après la défaite de l’armée romaine, trouver la Syrie sans défense, vinrent pour en faire la conquête. Mais Cassius , qui avait formé une armée des débris de l’autre, les recul avec tant de vigueur, qu’ils furent obligés de repasser honteusement l’Euphrate sans rien faire.
On assigna , l'année suivante * , pour provinces consulaires , à M. Calpumius Bibulus la Syrie , et à M. Tullius Cicéron la Cilicie. Cicéron se rendit bientôt dans la sienne; mais Bibulus s’amusant à Home, Cassius continuait toujours à gouverner en Syrie ; et ce fut un bonheur pour les Romains, car les affaires demandaient en ce pays-là un homme d’une tout autre capacité que n'était Bibulus. Pacore, fils d’Orode, roi des Parthes, dès le commencement du printemps, avait passé i'Euphrate à la tête d'une nombreuse armée, et était entré dans la Syrie. Il était trop jeune pour commander lui-même : c’était Orsace , vieux général , qu'on lui avait donné pour l'accompagner , qui faisait tout. Il marcha droit à Antioche, et en forma le siégé. Cassius s'y était enfermé avec toutes ses troupes. Cicéron , qui en eut avis dans sa province par le moyen d'Antiochus, roi de Comagèue, rassembla toutes ses forces , et se rendit sur la frontière orientale de sa province qui confinait à l’Arménie , pour s'opposer à une invasion de ce côté— là , en cas que les Arméniens remuassent, et en même temps pour être à portée d'assister Cassius en cas de besoin. Il envoya un
> An. M. 3US2; av. C. J. 52.
1 An. M. 3053; av. J. C. 51. - Cic. ad Fam. Ilb. 12. Epbt. 10-17 ; 3 . 3 ; 12 . 1»; 15 . - Ad AU. Ul>. 5, 18- 30, 21; «, 1-18,7, 2.
autre corps d’armée vers te mont Amanus dans la même vue. Ce corps rencontra un gros de cavalerie parthe , qui était entré par là dans la Cilicie, et le défit sans qu’il en échappât un seul.
I J» nouvelle de ce succès, et celle de la marche de Cicéron du côté d’Antioche , encouragèrent extrêmement Cassius et ses troupes à bien défendre la place , et abattirent si fort le courage des Parthes , que , désespérant de l’emporter , ils levèrent le siège , et allèrent former celui d’Antigonia , qui n était pas fort éloignée de là. Mais ils s’entendaient si mal & attaquer les places , qu’ils échouèrent encore devant celle-ci, et furent contraints de se retirer. On n’en doit pas être étonné. Les Parthes faisaient consister leurs principales forces dans ia cavalerie, et ils s'appliquaient davantage à la guerre de campagne. Leur génie était plus porté à ce genre de combat. Cassius, qui vit quelle route ils prenaient , leur dressa une embuscade, où ils ne manquèrent pas de donner. 11 les défit entièrement, et en tua un grand nombre , entre autres Orsace même , le général. Le reste de leur armée repassa l'Euphrate.
Quand Cicéron vit les Parthes éloignés , et Antioche dégagée , il tourna scs armes contre les habitanlsdumont Amanus, qui, se trouvant situés entre la Syrie et la Cilicie , ne faisaient partie ni de l’une ni de l’autre de ces provinces, et avaient guerre avec toutes les deux. Ils y faisaient des courses continuelles, et les incommodaient beaucoup. Cicéron soumit entièrement ces montagnards : il prit et rasa tous leurs châteaux et leurs forts. Ensuite il alla fondre sur une autre nation barbare , dont les peuples étaient une espèce de sauvages qui prenaient le nom de Ciliciens libres *, et prétendaient n’avoir jamais été sujets à l’empire d'aucun des rois qui avaient été mailres des pays d’alentour. Il prit toutes leurs villes , et établi! dans le pays un ordre qui fit plaisir à tous leurs voisins, qu’ils désolaient perpétuellement.
C'est Cicéron lui-même qui nous apprend toutes ces circonstances dans plusieurs de ses lettres. Il y en a deux , entre autres , que l’on
* Eleuthero-CI lices.
peut regarder comme des modèles parfaits de la manière dont un commandant doit rendre compte au prince, ou au ministre, d'une expédition militaire , tant il s’y rencontre de simplicité, de netteté, de précision , qui est le caractère de ces sortes de récits et de relations. La première est adressée au sénat et au peuple romain , et aux premiers magistrats ; c’est la seconde du 15' livre des Épitres que l'on nomme (amilièrt». L'autre est écrite en par- .liculier à Caton. Cette dernière est un chefd'œuvre, où Cicéron, qui désirait avec passion l’honneur du triomphe pour ses expéditions guerrières , emploie toute la linesse et tout l’art de l’éloquence pour gagner ce brave sénateur, et pour se le rendre favorable. Plutarque dit qu’après son retour & Rome 1 , le sénat lui offrit le triomphe , et qu’il le refusa à cause de la guerre civile qui était prés d’éclater entre César et Pompée, ne croyant pas qu’il fût bienséant de célébrer une solennité qui ne respirait que la joie, lorsque l'état était sur le point de tomber dans de si grands malheurs. Ce refus de triompher au milieu des alarmes et des troubles d'une sanglante guerre civile, marque dans Cicéron un grand amour du bien public et de la patrie, et lui fait plus d’honneur que n'aurait pu faire le triomphe même.
Pendant la guerre civile entre César et Pompée , et dans celles qui la suivirent, les Parthes, se déclarant tantôt pour un parti, tantôt pour l'autre , ürenl plusieurs irruptions dans la Syrie et dans la Palestine. Ce sont des événements qui regardent en particulier l’histoire romaine, ou celle des Juifs , et qui n’entrent point dans mon plan.
Je finirai cet abrégé de celle des Parthcs par la mort de Pacore et d'Orode , son père. Yentidius , qui commandait les armées romaines sous l'autorité d'Antoine, alors triumvir, ne contribua pas peu à rétablir l’honneur de la nation. C’était un soldat de fortune , qui , sorti du plus bas lieu , était parvenu par son mérite aux plus hautes dignités de la république *. Dans la guerre contre les alliés de Rome, qui prétendaient extorquer le droit de bourgeoisie
1 Plut, in CIc. pag. 879.
• Vcll. Pat. lib. 2 , cap. 65.- Val. Max, lib. fl, cap. 9.
— A. (iell. lib. 15, cap. 4.
romaine, il fut pris, encore enfant, avec a mère , dans Asculum , la capitale des Picéniens, par Strabon, père du grand Pompée, et mené en triomphe devant ce général. Soutenu du crédit de C. César, sons qui il avait servi dans les Gaules, et qui l'avait fait passer par tous les degrés de la milice , il parvint à la préture et au consulat. Il est le seul, jusqu'à Trajan, qui ait triomphé des Parthcs, et le seul qui ait obtenu l’honneur du triomphe , après y avoir été lui-méme mené autrefois.
J’ai dit que Yenlidius contribua beaucoup à réparer l'affront que les Romains avaient reçu à la bataille de Carres. Il avait commencé à venger la défaite de Crassus et de son armee par deux victoires consécutives remportées sur ces terribles ennemis. Une troisième, plus grande encore que les précédentes , y mit le sceau ; et voici comme il y parvint.
Ce général '. appréhendant que les Parthes, dont les préparatifs étaient fort avancés, ne le prévinssent, et ne passassent l'Euphrate avant qu'il eût le temps de rassembler en un corps toutes ses troupes dispersées dans leurs quartiers, eut recours à ce stratagème. Il y avait dans son camp un petit prince d’Orient sous le nom d'allié , qu'il savait être entièrement dans les intérêts des Parthes, avec qui il avait des correspondances secrètes, leur donnant avis de tout ce qu’il pouvait découvrir des desseins des Romains. 11 résolut de se servir de la trahison de cet homme pour faire donner les Parthes dans un piège qu’il leur tendait.
Dans cette vue , il lia avec ce traître un commerce plus étroit. Il s'entretenait souvent avec lui des opérations de la campagne. Feignant enfin de s’ouvrir à lui avec beaucoup de confiance, il marqua qu’il craignait beaucoup, sur un avis qu’il avait que les Parthes avaient desein de passer l’Euphrate, non pas àZeugma, comme à l’ordinaire , mais beaucoup au-dessous : car, disait-il, s'ils passent à Zeugma, le pays en deçà est plein de montagnes, où la cavalerie , qui fait toute la force de leur armée ,
> An. M. 3363; êv. I. C. 39. - Jos. Anllq. lib. U. cap. 27.
1 Plut in Anton, pag. 931. — Appian. in Parlh. pag. 150. - DioCass. lib. 49, pag. 403, 40t. -Justin, lib. ü, cap. 4.
ne peut nous faire grand mal; mais, s'ils prennent le passage d'au-dessous , ce ne sont que plaines , où elle aura toutes sortes d’avantages contre nous, et il ne nous sera pas possible de leur faire tête. Dès qu’il eut achevé de lui faire cette confidence , l’espion ne manqua pas, comme Ventidius l’avait bien prévu, d’en donner avis aux Parthcs ; et elle y fil tout l’effet qu'elle pouvait souhaiter. Pacorc, au lieu d’aller à Zeugma , prit aussitôt l'autre route , perdit beaucoup de temps à cause du détour qu’il lui fallut faire , et des préparatifs nécessaires pour y passer le fleuve. Par lù Ventidius gagna quarante jours , qu’il employa à faire venir Silon de Judée, et ses légions, qui étaient dans leurs quartiers de l'autre côté du mont Taurus; et il se trouva en état de bien recevoir les Parthes quand ils entrèrent dans la Syrie.
Comme ils virent qu'on ne les avait point attaqués ni au passage du fleuve , ni après qu’ils l'eurent passé, ils attribuèrent celte inaction à crainte et à lâcheté , et allèrent du même pas attaquer eux-mêmes les ennemis dans leur camp, quoiqu'il fût situé sur une éminence , dans un lieu fort avantageux , se promettant de s'en rendre rnaitres aussitôt, et sans y trouver de résistance. Il n’en fut pas ainsi. Les Romains sortirent de leur camp , se jetèrent sur eux avec impétuosité , les poussèrent vivement sur celte pente ; et comme ils avaient pour eux l’avantage du lieu , et que leurs gens armés à la légère , du haut de la colline , accablaient de traits tes Parthes , iis les mirent bientôt en désordre malgré la vigoureuse résistance qu’ils firent d’abord : le carnage fut grand. Pacore fut tué dans le combat , et sa mort acheva de mettre toute l’armée en déroute. Les vaincus se hâtèrent de regagner le pont pour retourner dans leur pays ; mais les Romains les prévinrent , et en taillèrent en pièces le plus grand nombre : peu s’étant échappés par la fuite, se retirèrent vers Antiochus , roi de Comagène. L'histoire remarque que celte célèbre bataille , qui vengea si bien la défaite de Crassus , se donna précisément le même jour que la bataille de Carres s'était donnée quatorze ans auparavant.
Orodes fut si frappé de la perte de celte
bataille et de la mort de son fils 1 , qu'il en perdit presque l’esprit. 11 fut plusienrsjours sans ouvrir la bouche , et sans vouloir prendre aucune nourriture. Quand l'excès de sa douleur un peu calmé , lui permit de faire usage de la parole , on ne lui entendait rien prononcer que le nom de Pacore ; il s'imaginait le voir , et l’appelait : il lui semblait qu’il s’entretenait avec lui comme s’il eût élé vivant , qu’il lui parlait et qu’il l’entendait parler. Dans d’autres moments il se ressouvenait qu’il était mort , et versait des torrents de larmes.
Jamais douleur ne fut plus juste. C'était pour la monarchie des Parthes le coup le plus fatal qu’elle eût jamais reçu , et la perte du prince n’était pas moindre que celle de l’armée même; car c’était le plus digne sujet que la maison des Arsacides eût jamais produit pour la justice, la clémence, la valeur, et toutes les autres qualités qui forment le caractère d’un grand prince. Il s’était fait si fort aimer en Syrie, dans le peu de temps qu’il y avait passé, qu’on n’y a jamais vu plus d’attachement pour aucun de leurs souverains qu’il en parut pour la personne de ce prince étranger.
Quand Orodc fut un peu revenu de l’accablement où l’avait jeté la mort de son cher fils Pacore*, il se trouva bien embarrassé pour le choix de son successeur entre scs autres enfants. Il en avait trente de différentes femmes, dont chacune le sollicitait en faveur du sien , et se servait du crédit qu’elle avait sur un esprit affaibli par l’âge et par la douleur ; enfin il se détermina pourtant à suivre l’ordre de la naissance, et nomma Phraate, l'alné de tous, et en même temps le plus vicieux. A peine futil assuré du trône, qu'il fil tuer tous ses frères venus du mariage de son père avec une fille d’Anliochus Eusèbe, roi de Syrie ; et cela uniquement parce que leur mère était de meilleure maison que la sienne, et qu'ils avaient plus de mérite que lui. Le père , qui vivait
* a Orodes. repenlè Olii morte et ciercitùs elade audité, a ei tlolorc in furorem verlilur. Multis diebus non alk>- « qui quemquam, non cibum surnere, non votera miltere. a ita ut eliam mutus faclus videretur. Posl multos deinde « dies, ubi dolor vocem laxaverat, nihil aliud quara Paco- « rumvocabal. Pacorus illi viderl. Pacorus audiri vide- « batur : cum llio loqui, cum illo consistere. Inlerdtun a quasi amissum flebiliter dolebal. » (Jl'stiïi.)
i An. M- 3U67 ; av. J. C. 37.
.gle
encore , n’ayanl pu s'empêcher d'en témoigner un grand déplaisir, ce Dis dénaturé le fit mourir lui-méme. Ii traita de même le reste de ses frères, et n'épargna pas son propre fils , dans la crainte qu'on ne le mit sur le trône en sa place. C’est ce prince , si cruel à l'égard de tous ses proches , qui traita Hyrcan.roi des Juifs, avec une bonté et une clémence particulière.
Article III. — Abrégé de l’iustoirb des rois db