‹ Œuvres complètes de Rollin avec notes et éclaircissements sur les sciences, les arts, l'industrie et le commerce des anciens (volume 2)Chapitre 16 sur 178 · L EMPIRE ROMAIN · texte numérisé non relu

L EMPIRE ROMAIN

J'ai parlé des rois de Cappadocc dans différents endroits de cette histoire , selon que l'occasion s'en est présentée, mais sans en marquer exactement ni le commencement ni la suite. Je crois devoir réunir ici sous un même point de vue tout ce qui regarde ce royaume.

La Cappadoce est un grand pays de l’Asie Mineure*. Les Perses, sous la domination desquels elle fut d’abord , l’avaient divisée en deux parties, et y avaient établi deux satrapies , ou deux gouvernements. Les Macédoniens, sous le pouvoir de qui elle tomba, souffrirent que ces deux gouvernements fussent changés en royaumes. L'un s'étendait vers le mont Taurus, et s’appelait la Cappadoce proprement dite, ou la grande Cappadoce-, l'autre vers le Pont , et s'appelait la Cappadoce ponlique ou la petite Cappadoce. Elles furent réunies dans la suite en un seul royaume.

Strabon dit qu’Ariaralhe fut le premier roi de Cappadoce*. Il ne marque point dans quel temps il commença à régner. On peut croire que ce fut dans le temps que Philippe , père d'AU‘xandre-lc-0 rand , commença à régner en Macédoine, et Ochus chez les Perses. Dans cette supposition , le royaume de Cappadocc a duré trois cent soixante cl seize ans, jusqu'au temps où ii fut réduit en province de l’empire romain sous Tibère.

Il fut gouverné d'abord par une longue suite de rois appelés Ariarathe», puis par des rois qui portèrent le nom d 'Ariobarsane , qui

> Slrab. lib. 12. pag. 533. 53t.

> An. M.36W;av. J.C. 300.

ne passèrent pas la troisième génération ; et enfin par un dernier, nommé Archélaüs. Selon Diodorc de Sicile , il y avait déjà eu plusieurs rois en Cappadoce avant Ariarathc ; mais comme leur hisfoire est presque entièrement inconnue , je n’en ferai point ici mention.

Ariarathc I '. 11 régna conjointement avec son frère llolopherne, pour qui il avait une tendresse particulière.

S'étant joint aux Perses dans l’expédition d'Egypte *, il y acquit beaucoup de gloire, et s’en retourna comblé d'honneurs par le roi Ochus.

Ariaralhe II, (iis du premier3, avait vécu en repos dans ses états pendant les guerres d’Alexandre-le-Grand, qui, dans l'impatience où il était d'en venir aux mains avec Darius , n’avait pas voulu s’arrêter à la conquête de la Cappadoce , et s’élail contenté de quelques témoignages de soumission.

Après la mort de ce prince, la Cappadocc. dans le partage que firent scs généraux des provinces de son empire , était échue à Eumène. Perdiccas , pour l'en mettre en possession, l’y conduisit avec une puissante armée Ariarathe, de son côté, s’était préparé à une vigoureuse défense. 11 avait trente mille hommes de pied et une nombreuse cavalerie. la bataillé se donna. Ariarathc fut vaincu et faii prisonnier. Perdiccas le fit mettre en croix, lui et ses principaux officiers , et mit Eumène en possession de ses états.

Ariarathe 111. Après la mort de son père, il s’était sauvé en Arménie.

Dès qu'il eut su la mort de Perdiccas * et celle d’Eumène , et l’occupation que d’autres guerres donnaient à Antigone et à Séleucus , il entra dans la Cappadoce avec les troupes qu’Ardoate, roi d'Arménie, lui fournit. 11 défit Amyulas, général des Macédoniens, les chassa du pays , et remonta sur le trône de scs ancêtres.

Ariamnès 5 , son fils aîné , lui succéda. Il s'allia avec le roi de Syrie , Antiochus Théos,

* An. M. MH.

• An. M. 3053 ; av. J. C 351.

> An. M. 3068; ar J.C. 336.— Plut, in Eum. pag.518. - Diod. lib. 18. pag. 509.

» An. M. 3689 ; av. J. C. 315.

» An. H. 3720; av. 1 C. S81.

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et maria son Qls atné avec Stratonice , fille de cet Antiochus. Il eut tant d'amitié pour ce fils , qu’il se le donna pour collègue daas la royauté.

Ariarathe IV, ayant régné seul après la mort de son père , laissa ses états en mourant à son fils , de même nom que lui , et qui était encore fort 'jeune.

Ariarathe V'. Il épousa Antiochide, fille d’AntiochusMc-Grand , princesse artificieuse , qui , se voyant stérile , recourut à une supposition. Elle trompa son mari , et lui fit croire qu’elle avait eu deux garçons, qui furent nommés, l'un Ariarathe, l’autre Holopherne*. Sa stérilité ayant cessé quelque temps après , elle eut deux tilles , puis un fils , qui fut nommé Mithridate. Elle confessa la fraude à son mari , et fil en sorte que l'aiué de ses cnfaots supposés fût entretenu à Rome avec peu de suite , et que l’autre fût envoyé en Ionie. Le fils légitime prit le nom d 'Ariarathe , et fut élevé à la manière des Grecs,

Ariarathe V * fournil des troupes A son beaupère Antiochus , roi de Syrie , dans la guerre qu'il entreprit contre les Romains. Antiochus ayant, été défait, Ariarathe envoya des ambassadeurs à Rome pour demander pardon au sénat de ce qu’il avait été obligé de se déclarer contre les Romains en faveur de son beaupère. On le lui accorda , mais après l’avoir condamné à payer, pour expiation de sa faute, deux cents talents, c’est-à-dire deux cent mille écus. Dans la suite le sénat lui en remit la moitié, à la prière d’Eumène , roi de Pergame , qui venait d’épouser sa fille.

Ariarathe se ligua depuis avec son gendre Eumèuc contre Pharnace , roi de Pont. Les Romains , qui s'étaient rendus les arbitres des rois- d’Orient, envoyèrent des ambassadeurs pour ménager un traité entre ces trois princes ; mais Pharnace refusa leur médiation. Cependant, deux ans après , il fut obligé de traiter à des conditions assez dures avec Eumène et Ariarathe.

Celui-ci avait un fils , nommé comme lui Ariarathe, dont il était tendrement aimé , ce qui fit donner à ce fils le surnom de Philo-

pator, et pour lequel lui-même il n’avait pas moins de tendresse. Il voulut lui en donner des marques en lui cédant la royauté, et le faisant monter sur le trône de son vivant. Le fils , plein d’affection et de respect pour un père qui méritait à si juste titre d’être aimé et respecté , ne put se résoudre à accepter une offre si avantageuse dans l'opinion commune des hommes , mais qui portait à son bon cœur une blessure mortelle ; et il représenta à son père qu’il était do l’ordre qu’il ne régnât point du vivant de celui qui lui avait donné la vie. De tels exemples de modération , de générosité , de désintéressement , et de sincère affection pour un père, font d'autant plus de plaisir, que , dans les temps dont nous écrivons l'histoire , l’ambilion effrénée ne respectait rien , et violait hardiment les droits les plus sacrés de la nature et de la religion.

Ariarathe VI 1 , surnommé Philopatar. Il régna après la mort de son père , et fut un très-bon prince. Dès qu’il fut monté sur le trône , il envoya une ambassade à Rome pour renouveler l’alliance que son père avait entretenue avec les Romains , et il n’eut pas do peine à l’obtenir. Il s’attacha beaucoup à l'étude de la philosophie ; ce qui fit que la Cappadoce , qui jusque-là avait été inconnue aux Grecs , devint le séjour de plusieurs savants.

Démétrius, roi de Syrie, avait une sœur qu’Ariaralhe refusa d’épouser , de peur que cette alliance ne déplût aux Romains. Ce refus indisposa extrêmement Démétrius contre le roi de Cappadocc. Il trouva bientôt l'occasion de s’en venger, en fournissant des troupes à Holophcrne *, qui se prétendait frère d’Ariaralhe, qui le chassa du trône, et après cette violence régna tyranniquement. Il fit mourir plusieurs personnes, confisqua les biens des plus grands seigneurs , et pilla même un temple de Jupiter, qui de temps immémorial était respecté des peuples, et n'avait jamais rien souffert de pareil. Dans la crainte d’une révolution que scs cruautés lui donnaient lieu de prévoir, il déposa chez les habitants de Priène, ville d'Ionie, quatre cents talents3. Ariarathe

> An. M. 3814: av.J.C. 190.

• Il est ainsi nommé par Polybe, et Oropherne par Dioflore de Sicile.

’ U v. Ub. 37, n. 40, llb. 38. o. 77 et 30.

« An. M. 38W ; av. X. C. 162. - Diod. In Kclog. lib 31 . pag. 89 j.

* lliod: in Eiccrpt. pag. 334 cl 336.

s Quatre cent mille énu.

s’était réfugié â Home pour implorer le secours des Romains. L'usurpateur y envoya aussi ses députés. Le sénat , selon les vues ordinaires de sa politique, ordonna que le royaume serait partagé entre les deux frères. Ariarathe trouva une protection plus prompte et plus efficace dans la personne d'Altale1, roi dePergame , qui signala le commencement de son règne en rétablissant ce prince malheureux sur le trône de scs pères. Ariarathe , pour se venger de l'usurpateur, voulut obliger les habitants de Priène à lui remettre entre les mains tes quatre cents talents qu’Holopherne avait laissés chez eux. Ils opposèrent à cette demande la religion sacrée du dépôt , qui ne leur permettait pas de livrer à qui que ce fût cette somme du vivant de celui qui la leur avait confiée. Ariarathe n’eut aucun égard â une représentation si juste , et ravagea impitoyablement leurs terres, sans qu’une perte si considérable pût les porter i donner ateinte à la fidélité dont ils se croyaient redevables à l’égard de celui qui leur avait confié ce dépôt.

Iiolopherne s’était retiré à Antioche*. Il se joignit aux habitants de cette ville, qui conspirèrent contre Démétrius son bienfaiteur, dont il espérait remplir la place. La conspiration fut découverte, et Holopherne mis en prison. Démétrius l’aurait fait mourir sur-lechamp , s’il n’avait jugé plus à propos de le réserver pour le faire servir dans la suite aux prétentions qu'il avait sur la Cappadoce , et au dessein qu’il avait formé de détrôner et de perdre Ariarathe ; mais il fut prévenu par le complot que formèrent contre lui les trois rois d’Egypte, de Pergame et de Cappadoce, qui mirent à sa place Alexandre Bala.

Ariarathe secourut les Romains contre Aristonic, qui s’était emparé du royaume de Pergame *, et il périt dans celte guerre.

Il laissa six enfauts qu’il avait eus de Laodice. Les Romains, pour reconnaître les services du père , ajoutèrent à leurs états la Lycaonie et la Cilicie. Laodice , qui exerçait la régence pendant la minorité de ces six princes, craignant de perdre son autorité quand ils seraient en âge de régner , en fit périr cinq par

* An. M. 3815; av. J. C. 159.

* Justin. Mb. 35. cap- i.

» Au. M. 3875; av. J. C. 1*29. — Juslin. iib. 37. cap. J.

le poison la même année de la mort de leur père. Elle eût traité de la mémo sorte le sixième, si la vigilance des parents ne l’eût dérobé è la fureur de cette mère dénaturée. Le peuple le mil sur le trône, après avoir égorgé la cruelle meurtrière de ses enfants.

Ariarathe VIL II épousa une autre Laodice', sœur de Mithridale Eupator. Il en eut deux fils, Ariarathe VIII et Ariarathe IX. Son beau-frère’ le fit tuer par Gordius, l'un de ses sujets. Laodice se remaria à Nicomède, roi de Bithynie , qui s'empara aussitôt de la Cappadoce. Mithridate y envoya une armée, en chassa les garnisons de Nicomède, et restitua le royaume à son neveu , fils du môme Ariaralhe qu’il avait fait assassiner.

Ariarathe VIII. A peine fut-il monté sur le trône, que Mithridate le pressa de faire revenir d’exil Gordius, dans le dessein de se défaire du fils par la main du même assassin qui avait tué le père. Ce jeune prince frémit a cette proposition, et leva une armée pour s’opposer à la violence de son oncle. Mithridale, ne voulant pas commettre ses prétentions au hasard d’un combat, prit le parti d’attirer Ariarathe à une conférence ; et , lorsqu'il l’eut joint, tenant un poignard caché, il l'assassina à la vue des deux armées. Il mit à sa place son propre fils, âgé seulement de huit ans , le fit nommer Ariarathe, et lui donna Gordius pour gouverneur. Les Cappadociens3, ne pouvant souffrir les vexations des lieutenants de Mithridate, se soulevèrent, firent venir d’Asie Ariarathe, frère du dernier roi , et te mirent sur le trône.

Ariarathe IX. Aussitôt après son retour, Mithridate l’attaqua , le vainquit et le chassa du royaume. Le chagrin fit tomber ce jeune prince dans une maladie dont il mourut peu de temps après. Mithridate avait rétabli sou fils sur le trône. i

Nicomède , roi de Bithynie , craignant que Mithridate , devenu maître de la Cappadoce , ne fondit sur ses états, aposia un enfant de huit ans, qu'il revêtit aussi du nom d' Ariarathe , et fit demander aux Romains pour lui le royaume de son père. La reine Laodice , sa

1 Justin. Iib. 38, cap. 1

« An. M. 3913; av. J. C. 91

5 Justin. Mb 38. cap. 2. ,

femme , alla exprès à Rome appuyer cette supposition, et pour témoigner qu’elle avait eu trois fils d’Ariarathe VII, dont celui qu’elle produisait était le dernier. Milhridatc, de son côté , osa faire assurer par Gordius que son fils, qu’il avait installé sur le trône , était fils du même Ariarallie qui avait été tué dans la guerre contre Arislonie. Quel siècle ! Quelle suite de fourberies ! Le peuple romain s’en aperçut bien ; et pour ne les pas appuyer de part ou d’autre, et mettre fin à ces procès, il ordonna que Milhridate renonçât à la Cappadoce, qui désormais jouirait de la liberté et se gouvernerait comme il lui plairait : mais les Cappadociens envoyèrent à Rome pour déclarer que la liberté leur était insupportable , et pourdemanderunroi.Ondut être étonné d'un tel goût, qui préférait la servitude à la liberté. Mais il est des (icuples à qui le gouvernement monarchique convient beaucoup mieux que le gouvernement républicain ; et l’on en trouve peu qui soient capables d'user modérément d'une pleine et entière liberté. Les Cappadociens choisirent, ou plutôt reçurent de la main des Romains pour roi Ariobarzanc, dont la postérité manqua à la troisième génération.

Ariobarzane I '. Ce nouveau prince ne jouit pas tranquillement de sa dignité, üdithrans et Bagoas, généraux de Tigranc , le chassèrent de la Cnppadoce, et y établirent Ariarallie, fils de Mithridatc. Les Romains firent rétablir Ariobarzane. Il fut chassé peu après par une armée que Milhridate envoya en Cappadoce pour y faire régner son fils. Sylla, ayant remporté de grands avantages sur 'Milhridate, le contraignit de restituer la Cappadoce. Quelque temps après , à l’instigation de ce prince, Tigrane envahit ce royaume , en tira trois cent mille hommes, auxquels il donna des terres dans l’Arménie, et il en plaça un bon nombre dans la ville de Tigranoccrle. Ariobarzane , qui s'était sauvé è Rome avant l’invasion , ne fut rétabli que lorsque Pompée finit la guerre de Mithridatc.

Ariobarzanc 11 *. Pompée avait augmenté considérablement les états d’Ariobarzanc

* An. M. 3915; av. J. C. 89. — Appian. in Milhrid. pag. lïti, etc. — Ju>iin. lib. 38, cap. 3. — Plul.iu 8)11.

« An. M. 3938 ; av. J. C. G6.

quand il le remit sur le trône de Cnppadoce. Son fils recueillit toute cette belle succession; mais il ne la garda pas longtemps. Il avait déjà été tué lorsque Cicéron alla commander dans la Cilicic. Celui qui régnait alors dans la Cappadoce était Ariobarzane 111, petit-fils d’Ariobarzane 1.

Ariobarzane HL Cicéron', en partant de Rouie , avait reçu ordre de favoriser et de protéger avec tout le soin possible Ariobarzane, comme un prince dont le salut était cher au peuple et au sénat ; témoignage glorieux , qui n’avait jamais été accordé à aucun autre roi. Cicéron exécuta fidèlement l’ordre du sénat. Quand il arriva en Cilicic, Ariobarzanese voyait menacé d'être tué comme son père. On conspirait contre lui en faveur d’Ariarnthc, son frère. Celui-ci déclara à Cicéron qu'il n’avait aucune part à ce complot : qu’à lu vérité , on l’avait vivement sollicité d’accepter la royauté , mais qu’il avait toujours été infiniment éloigné d'y songer du vivant de son frère : il parait que celui-ci était sans enfants. Cicéron employa l'autorité de sa charge et tout le crédit que lui donnait sa grande réputation pour dissiper l'orage dont le roi était menacé. Il en vint heureusement à bout , et lui sauva la couronne * , et même la vie, par sa fermeté , et par un généreux désintéresse-, ment , qui le rendit inaccessible à toutes les tentatives qu’on fit pour le corrompre et le gagner. Le principal danger venait de la part du grand prêtre de Comanc. Il y avait deux villes principales de ce nom : l'une dans la Cappadoce et l’autre dans le royaume de Pont5. Elles étaient consacrées à Bellone, et observaient à peu près les mêmes cérémonies dans le culte de cette déesse : l’une était formée sur l’autre, celle du Pont sur celle de Cnppadoce ; c'est de la dernière qu'il s’agit ici. Le temple de la déesse, doté de beaucoup de terres, était desservi par uu grand nombre de gens sous

• An. M. 3953 ; «v. J C. 51. - De. Epi si. 9 et i . lib. 15, ad Ÿ amil. et Epist. 30 . Itb. 5, Allie.

> « AriobarzanesoperS me! vivit , régnât i» tr«aôâ»i ,

« eunsilin et aucloritatc ; et quôd Insldiatoribiis ejm g aïrpvfftTÔv pi, non modô àowpoà&MjTOV , pnebtil « regem regnumque servarl. . ( Cic. epist. 30, lib. 5 , ad Allie. )

> Sua b lib. 12, png.535 el 557.

l'autorité d'un pontife , homme il'un grand crédit , et d'une telle considération , qu'il ne voyait que le roi au-dessus de lui ; et il était pour l’ordinaire de la famille royale. Sa dignité était à vie. Strabon dit que de son temps il y avait plus de six mille personnes consa— crées au service du temple de Comane. > oilà ce qui rendait le grand prêtre si puissant. Aussi ', dans le temps dont nous parlons,, celui qui possédait cette dignité aurait pu causer une guerre fort dangereuse , et susciter bien des affaires à Ariobarzane, s'il avait pris le parti de se défendre par la voie des armes , comme on croyait qu'il le ferait .' car il avait des troupes d'infanterie et de cavalerie prêtes à se mettre en campagne, et de grands fonds pour les soudoyer et les entretenir . Mais Cicéron, par sa prudence, l'engagea à se retirer du royaume, et à en laisser Ariobarzane tranquille possesseur.

Pendant la guerre civile entre César et Pompée*, Ariobarzane amena au dernier quelques troupes qui se trouvèrent à la journée de Pharsale. C’est ce qui fil sans doute que César mit Ariobarzane a contribution, il est certain qu il en exigea des sommes d'argent fort considérables : car ce prince lui fit représenter qu'il deviendrait hors d'etal de les lui payer, si Phamace continuait à piller la Cappadoce. César était alors en Égypte, il en partit pour mettre Pharnace à la raison, il passa par la Cappadoce, et il y fit des règlements qui laissaient entrevoir qu’ Ariobarzane et son frère n’étaient pas trop bien unis, et il soumit celuici pleinement à l'autorité de l’autre. Après que César eut vaincu Pharnace, il donna une partie de la Cilicie et de l'Arménie à Ariobarzane*.

Ce bon traitement fit croire, quelques années après4, aux meurtriers de César, que le roi de Cappadoce ne les favorisait point. Il ne

1 « Quum magnum bellum in Cappadocià roncitarc- « lur, si saccrdos annis se(quod faclurus pulabatur) dea ftndercC adolescent et equilatu, el pedilalu, et pecunli „ paralui, cl sociis . iis qui novari aliquid tombant . per- « feci ut è regnu illc disccderet ; rcique , sine tuinultu ac • stne armls, omni aùcluritale aulae cominunili , rrgnum « cum diguilaie oblineiet. » tCic. epist. 4. lib. là, od

Fa mil. )

• C*s. de Bell. Civ. lib. 3. - lllrl . de Bell. Alex.

• Diort lib. 42, pag 183.

» An. M. 3962; av. J. C. 42,-Diod. lib. 47, pag. 346.

se déclara pas ouvertement contre leur parti , mais il refusa de s'allier avec eux. Cette contl uile leur donnait une juste défiance, de sorte que Cassius se crut obligé de ne le point ménager. Il l'attaqua, et, l'ayant fait prisonnier, il le fit mourir.

Ariarathe X'. Par la mort d'Ariobarzane, le royaume de Cappadoce demeura à son frère A rinralhe. La possession lui en fut disputée par Sisinna, fils aîné de Glaphyra, femme d'Archèlaüs . grand prêtre de Bellone à Comane , dans la Cappadoce. Cet Archélatls était petitfils d’ArchélaOs , Cappadocien de nation, général d'armée en Grèce pour Mithridate contre Sylla. Il abandonna le parti de Mithridate dans la seconde guerre, comme nous le dirons daus le livre suivant , et prit celui des Romains, Il laissa un fils’ , nommé comme lui Archélatls , qui épousa Bérénice , reine d'Égypte , cl fut tué 'six mois après dans un combat1 * 3. Il avait obtenu de Pompée une dignité fort honorable ; c’était le pontificat de Comane, dans la Cappadoce. Son fils Archélatls la posséda après lui. Il épousa Glaphyra , recommandable par une beauté extraordinaire, et en eut deux fils. Sisinna et Archélatls. Le premier* disputa le royaume de Cappadoce à Ariarathe qui le possédait. Marc-Antoine fut juge de ce différend ; il le termina en faveur de Sisinna. On ne sait point ce que celui-ci devint : on sait seulement qu'Ariarathe remonta sur le trône de Cappadoce. Cinq ou six ans après*, Marc-Antoine l’en chassa , et mit en sa place Archélatls , second fils de Glaphyra.

Archélaüs". Ce prince devint fort puissant. Il témoigna sa reconnaissance à Marc-Antoine , en lui amenant de bonnes troupes durant la guerre actiaque. Il fut assez heureux pour que cela ne le mit point mal dans l’esprit d’Auguste. On le laissa possesseur de ta Cappadoce , et il fut presque le seul à qui l’on fit une pareille grâce.

Il aida Tibère à rétablir Tigrane dans

t An. M 3962: av. I. C. 42.

• Strab. lib. 12. pag. 558.

» Dio, lib. 39, p«g. 1 16.

» An. M. 3903; av. J. C- 41. — Appian de Bell. Civil, lib. 5, pag. 675.

« An. Si 3968 ; av. J. C.36. - Dio. lib. 49. pag. 411.

a An. M.3973; av. J. C. SI. - Plut. In Anlon. pag.

J' Arménie' , et il obtint d’Auguste la petite Arménie et une bonne partie de la Cilicie. Tibère ' ri rendit de grands services auprès d’Augnstc , surtout lorsque ses sujets formèrent des accusations contre lui devant ce prince. Il plaida lui-méme sa cause, et la lui Bt gagner. Archèlaüs établit sa résidence dans l’Ilc d’Éleuse , proche de la côte de Cilicie ; et s'élant marié avec Pylhodoris, veuve de Polémon, roi du Pont, il augmenta considérablement sa puissance ; car , comme les fils de Polémon n'étaient encore qu'enfants , il eut sans doute l'administration de leur royaume , conjointement avec leur mère.

Son règne fut fort long et fort heureux ; mais les dernières années en furent bien tristes pour lui, et ses malheurs furent un effet de la vengeance de Tibère. Ce prince’ qui souffrait avec peine qu’on élevât peu à peu au-dessus de lui Cotas et Lucius , fils d’Agrippa , petitfils d’Auguste , et ses fils par adoption , pour ne point donner d’ombrage aux deux jeunes Césars’, et pour s’épargner à lui-même la douleur d’être témoin de leur agrandissement, demanda et obtint la permission de se retirer à Rhodes, sous prétexte qu'il avait besoin de prendre du repos pour rétablir sa santé. Sa retraite fut regardée comme un véritable exil : on commença à le négliger comme un homme disgracié , et l'on ne croyait pas même qu’il fût sflr de paraître son ami. Pendant son séjour à Rhodes *, le roi Archèlaüs , qui n'en était pas fort éloigné, faisant sa résidence ordinaire dans l’Ile d’Eleuse5, ne lui avait rendu

• Ad. H. 3981 ; *v. J. C. 30. - Joseph. Antiq M>. 15, rap. 5.— Itiix! , M>. 51, pag. 526.— Sueion. in Tlb. cap. 8. — Diod, Itb. 57, pag. 614. — Strab. Ilb. 14 , pag. 671 et lib. 12. pag. 556.

* Ad. M 3988 ; av. J. C. 1*. —Diod. in Eiccrpt.p.662.— Sueion. In Tiber. cap. 10. — Yell. Paterc. Hb. 2, cap. 99.

a a Ne fulpor suus oriemlum juvenum obsLaret Initiii, m dissimulai causé consilii sui , commeatum ab socero k atque eodem vitrlco acquiescendi à conilnuaiione la- « liurum peliil. » (Paterc. lib. 2 cap. 999.)

a « lies Archeiaus quinquageslmum annum Cappa- « dociâ pollebalur, invisus Tiberio . qu6d eum Rhodi a agent cm nulio offlcio coluissct. N'ec id Archèlaüs per « auperblam «miserai , sed ab Intlmis Augustl monitus ; « quia florente Caio Cesare, raissoque ad ret Orientis , • intula Tiberii amicltia credetsatur. » ( Tacit. Annal. lib. 2 , cap. 42. )

> Éleuse n'était éloignée de Rhodes que de cinq ou six lieues. ( Srnan.llb. 14. pag. 651.)

aucun honneur, oubliant les grandes obligations qu’il lui avait. Ce n'était pas, dit Tacite, par orgueil ni par hauteur, mais par le conseil des principaux amis d’Auguste, qui croyaient pour lors l’amitié de Tibère dangereuse'. Au contraire, quand le jeune César Caïus , établi pour gouverneur de l’Orient , fut envoyé dans l’Arméoie par Auguste pour apaiser les troubles qui s’y étaient élevés , Archèlaüs, qui le regardait comme le futur successeur de l’empire, lui rendit toutes sortes d'honneurs , et se distingua par I» manière empressée dont il lui fit sa cour. Les politiques se trompent souvent dans leurs conjectures , parce qu’ils ne voient pas clair dans l’avenir. Il y. aurait eu bien plus de prudence et de sagesse pour Archèlaüs de ménager habilement deux princes qui pouvaient tous deux parvenir à l’empire, comme on l’a remarqué dans Pomponius Attiras ’ , qui, pendant toutes les divisions qui déchirèrent la république en différents temps, sut toujours se rendre agréable aux chefs des deux partis.

Tibère avait toujours eu sur le cœur cette préférence injurieuse qu’on avait donnée à son rival, d'autant plus qu’elle marquait dans Archélaüs un fonds d’ingratitude. Il le fit bien sentir après qu’il fut devenu le maître. Archélaüs fut cité à Rome', comme s'il avait entrepris d'exciter quelque trouble dans la province. Livia lui écrivit , et, sans dissimuler le courroux de l'empereur, lui fit espérer le pardon , pourvu qu'il vint le demander. C’était un piège qu’on lui tendait pour le tirer de son royaume. Le roi de Cnppadocc ne l’aperçut pas ', ou n’osa agir eu homme qui s’en filt

• An. M. 4002 : IV. J. C. 2

* « Hoc quale ait, facillùs exislimabit ta, qui judicare « poleiit quanta: ait sapientiæ , eorum retincre usura « benevolenliamque , inter quos maiimarum rcrum non a sol uni æmulatio, aed oblrectatio tanta intcrcedebat , » quantam fuit incidere necessc inter Caesarem atque « Anionium , quum se uterque principcm non solom ura bis roman» , sed orbis terrarum esse cuperet. » (Conrv- Nep. in Âttic. cap. 20. )

• An. M. 40*20; an. J. C. 17. - Dlo . Ilb. 57, pag. 614. — Tacit. Ann. lib. 2 , cap. 42.

* idlle ignarus doit, vfl , si intelligere Yldcretur . vlm « metuens , in urbem properat : exceptusque imtiiill a « principe, et moxaccusatus à senatu. non ob crimina » qux tingebantur, sed angore, simul fessus senio , et

aperçu. Il partit pour se rendre à Home , fut très-mal reçu de Tibère, et se vit peu après mis en justice. Dion assure qu’Archêlaüs , accablé de vieillesse , passa pour avoir perdu l'esprit ; mais qu'en effet il avait tout son bon sens, et qu'il contrefit le fou, parce qu'il ne > voyait que ce seul moyen de sauver sa vie. Le ® sénat ne prononça rien contre lui ; mais l'Age, la goutte, et, plus que cela encore, l'indignité du traitement qu’on lui fil souffrir , auquel les princes ne sont point accoutumés , le firent bientôt mourir, il avait régné près de cinquante ans. Après sa mort , la Cappadoce fut réduite en province de l’empire romain.

Ce royaume était fort puissant. Les revenus de la Cappadoce étaient si considérables lorsque Archélaüs mourut, que Tibère se crut en état, par l’acquisition qu’il en fit, de réduire à la moitié un impôt qu'il faisait lever. Il soulagea même cette province , et n’en voulut pas tirer tout ce qu’elle avait payé au dernier roi.

Les rois de Cappadoce faisaient ordinairemçnt leur résidence & Mazaca ', ville située au pied de la montagne d'Argèc , et qui suivait les lois de Charondas*. Cette ville était bâtie sur la rivière de Mêlas , qui se décharge dans l'Euphrate. Un roi de Coppadoce, que Strabon appelle simplement Ariarathe, sans désigner le temps où il vivait , ayant fermé les embouchures de celte rivière, inonda toutes les campagnes voisines , après quoi il y fit faire plusieurs petiles îles à la manière des Cyclades , où il passa puérilement une partie de sa vie. La rivière rompit les digues de son embouchure. Les eaux retournèrent dans leur lit. L’Euphrate, les ayant reçues , se déborda , et fit des ravages incroyables dans la Cappadoce.

•.< quia regibus, æqua , nedum intima , insolila sunt , fl- « nctiMilae sponte an falo impie vil. » ( Tacit. Annal. lib. 2, cap 42. )

• Strab. lib. 12, pag. 537-539.

* Ce Charondas était un célèbre législateur de la grande Grèce, dont il a été pur lé.

Les Galates , qui habitaient dans la Phrygie, souffrirent aussi beaucoup de perles par ce débordement, et en voulurent être indemnisés. Ils demandèrent trois cents talents ' à ce roi de Cappadoce , et prirent pour juges les Bomains.

La Cappadoce abondait en chevaux , en ânes et en mulets ■ . C'est de là qu'on tirait les cheveaux destinés si particulièrement pour les empereurs qu’il était défendu aux consuls mêmes de s’en servir. Elle fournissait aussi quantité d’esclaves et de faux témoins s. Ou dit que les Cappadociens s'accoutumaient dès l’enfance à résister aux tourments , et qu'ils se donnaient la question les uns aux autres pour s’endurcir contre les peines à quoi leurs faux témoignages les pourraient un jour exposer. Ces gens-là enchérissaient sur la nation grecque *, quoiqu'elle eût porté ce vice à de grands excès , si l’on s’en rapporte à Cicéron , qui lui attribue d'avoir donné lieu à cette façon de parler : Prétez-moi votre témoignage , je vous le rendrai 5.

La Cappadoce, généralement parlant, n'était rien moins qu’un pays de beaux esprits et de savants. 11 en est sorti néanmoins quelques auteurs bien célébrés : Strabon et Pausanias sont de ce uombre. On croyait surtout que les Cappadociens étaient peu propres à devenir orateurs ; et c’était un proverbe 6, qu'un rhéteur de ce pays-là était plus rare qu’un corbeau blanc et qu’une tortue volante. Saint Basile et saint Grégoire de Nazianze ont été une exception à cette règle.

1 Trois cent mille éens. == Trois cenls talents philètè tériens . près de trois millions de francs. E. 1).

* Boch. Pbal. lib. 3, cap. 11. — Schol. Pcrs.

* Mancipiis locuples, egel «ris Cappadocum rex.

(Horat. [I. Epwt. 6. v. 30J. )

* Cic. pro Flncco, n 9, 10.

* « Da mlhi Icstimonium rnutuum. »

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