‹ Œuvres complètes de Rollin avec notes et éclaircissements sur les sciences, les arts, l'industrie et le commerce des anciens (volume 2)Chapitre 19 sur 178 · SS · texte numérisé non relu

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rébellion. Il répondit généreusement qu’il estimait plus et aimait mieux sauver un citoyen romain que de s'emparer de tous les états des ennemis; et, sans aucun ressentiment contre son collègue , il alla le secourir avec tout le succès qu’il pouvait espérer. C’est le premier endroit par où il commença à se signaler, qui doit lui faire plus d'honneur que toutes ses victoires les plus éclatantes.

Mithridale animé par le double avantage qu'il avait remporté , entreprit le siège de Cyzique, ville de la Propontide, qui soutenait vigoureusement le parti des llomains dans cette guerre. En s’en rendant maître , il s'ouvrait un passage de la Bithynie dans l’Asie Mineure , qui lui aurait été très-avantageux pour y porter la guerre avec toute la sûreté et la facilité possible ; c’était pour cela qu'il la voulait prendre. Pour y réussir, il l’investit par terre avec trois cent mille hommes divisés en dix camps , et par mer avec quatre cents vaisseaux. Luculle l’y survit bientôt, et commença par s’emparer d’un poste sur une hauteur, qui était pour lui de la dernière importance, parce qu’il lui facilitait les convois , et lui donnait moyen de couper les vivres aux ennemis. Il n’avait que trente mille hommesde pied et deux mille cinq cents chevaux. La supériorité du nombre des troupes ennemies, loin de l’effrayer, le rassura, persuadé qu'il était que les provisions manqueraient bientôt icelle multitude innombrable. Aussi , en exhorlant scs troupes, il leur promit qu'en peu de jours il leur livrerait une victoire qui ne leurcoûlerait pas une goutte de sang. C'est en quoi il mettait sa gloire ; car la' vie des soldats lui était précieuse.

Le siège fut long et poussé avec la dernière vigueur. Mithridale battait la place de tous côtés avec des machines sans nombre : la résistance ne fut pas moins vigoureuse. Les assiégés firent des prodiges de valeur, et mirent en œuvre tout ce que l’habileté la plus industrieuse peut inventer pour repousser l’attaque des ennemis , soit en brûlant leurs machines, soit en les rendant inutiles par mille obstacles différents qu’ils y opposaient. Ce qui leur in-

> An. M. 3931 . av. J. C. 73. - Plut, in Lucul. p. UI7- 499 — Appinn. psg. 219-222.

spirait ce courage , était la confiance extrême qu’ils avaient en Luculle , qui leor avait fait dire qu’ils pouvaient se tenir assurés. s’ils continuaient de se défendre avec la môme valeur , que leur place ne serait point prise.

En effet, Luculle s’était si bien posté, que, sans en venir à une action générale, ce qu’il évita toujours avec grand soin, il fit souffrir infiniment l’armée de Mithridale, en enlevant ses convois, en faisant charger à propos les partis qu’il envoyait au fourrage , en battant des détachements qu’il faisait de temps en temps. En un mot , il sut si bien prendre avantage de toutes les occasions qui s’offraient; il affaiblit si fort l’armée des assiégeants, et usa de tant d’habileté pour lui couper les vivres, ayant fermé toutes les avenues par où elle en pouvait tirer, qu’il la réduisit à une extrême famine. Les soldats ne trouvaient plus à manger que des herbes, et quelques-uns même allèrent jusqu'à se nourrir de chair humaine. Mithridale 1 , qui passait pour le capitaine le plus rusé de son temps , au désespoir qu’un général qui ne pouvait pas avoir encore beaucoup d’expérience, lui eût si souvent donné le change par de fausses marches et de feints mouvements, et l’eût vaincu sans tirer l’épée , fut enfin obligé de lever honteusement le siège, après y avoir passé près de deux ans *. Il s'enfuit par mer, et scs lieutenants conduisirent son armée par terre Vers Nicomédie. Luculle les poursuivit ; et les ayant atteints près du (ironique, il en tua vingt mille sur la place, et fit une infinité de prisonniers. On dit que dans cette guerre il péril bien près de trois cent mille hommes, tant soldats que valets, ou autres gens suivant l’armée.

Après ce nouveau succès , Luculle reprit le chemin de Cyzique, entra dans la ville; et, après avoir joui pendant quelques jours du plaisir de l’avoir sauvée , et des honneurs que

i « Quum (olius impelus bclli ad Cyziccnorum manu v consiilisset , panique uiiicm stbi Mithridale* Asiat* ja- « ntiarn forepulavisset, quà cffractâet révulsé. loia paierri a provincin : pcrft cla ab Lucullo hæc sunt oinnia, ut urt* « Odclissirnorum sociorum defenderetur , ul orone* co- « pia* regis diulurnilale obsulionis consumcrcnlur. * Cic. in Oral, pro Mur. n. 33- )

* An. M 3U32; av. J. C. 7i.

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celte gloire lui attirait , il alla courir les côtes de l'Hcllcspont pour ramasser des vaisseaux et composer une flotte.

Mitliridatc , après avoir levé le siège de Cyzique, se rendit à N'icnmédie1, d'où il passa par mer dans le Pont. Il laissa une partie de sa flotte et dix mille hommes de ses meilleures troupes dans l'Hellespont . avec trois de ses meilleurs généraux. Luculle , avec la flotte romaine , les battit deux fois " : la première à Tènédos , l'autre à Lemnos , dans un temps où la flotte ennemie ne songeait à rien moins qu’à faire voile vers l'Italie et à porter l'alarme et les ravages jusque sur les côtes de Rome. Il leur tua presque tout leur monde dans ces deux combats , et dans le dernier il prit les trois généraux , dont l’un était M. Marius , ce sénateur romain que Sertorius avait envoyé d'Espagne au secours de Mithri— date. Luculle le fil mourir , parce qu'il ne convenait pas de mener en triomphe un sénateur romain. L’un des deux autres s'empoisonna , et le troisième fut réservé pour le triomphe. Après avoir dégagé les côtes par ces deux victoires , Luculle tourna ses armes vers le continent ; réduisit premièrement la Bithynie , puis la Paphlagonie ; marcha ensuite jusque dans le Pont , et porta la guerre dans le sein même des états de Mithridale.

Il souffrit d’abord , dans cette expédition , une grande disette de vivres , jusque-là qu’il fut obligé de se faire suivre par trente mille hommes deGatatie, qui portaient chacun sur 'leurs épaules un minot de blé. Mais, en avançant dans le pays , et soumettant les villes et les provinces , il se trouva enfin dans une si grande abondance de toutes choses , qu'un bœuf n’était vendu qu'un dragme 3, et un esclave que quatre dragmes 4.

1 Plot, in Lucul. pag. W8-50». — Appian. pag 223-

1 Ab eodem tmperatore classent mlgnam et ornaient , « que durihus sertoriaols ad llaliatn studio iuftammato • raperetur , superatam esse atque depressam. » ( Ctc. pro Itq. Manîl. n. 2t. )

«Quldt Illam pugnam navalcm adTeitcdum, quum a rooteoto cursu . iccrrimis ducibus. bosllunt classis II*. « liant spe animis inflaia peteret . medlocrt certamine et « parti dimicaliune commissent arbitrer», a ( In. pro •Mur. n.33. )

* Dis sols. — 83 r. I. B.

* 3 fr. 33 c. F.. B.

Mithridale avait souffert presque autant par la tempête dans son passage sur le Pont- Euxin que dans la rude campagne où il avait été si maltraité. Il y avait perdu presque tout le reste de sa flotte et des troupes qu’il ramenait pour défendre scs anciens élats. Quand Luculle arriva, il travaillait vivement à de nouvelles levées pour se défendre contre celle attaque qu'il avait bien prévue.

Luculle , eu arrivant dans le Pont , alla , sans perdre de temps, former le siège d’Amisus et d'Eupatoria , deux des principales villes du pays , fort proches l'une de l’autre. La dernière , tout nouvellement bâtie , ètail nommée Eupaloria à cause du surnom Eupalor que portait Mithridale ; il y faisait même sa résidence ordinaire , cl en voulait faire la capitale de ses états. Non content de ces deux sièges , formés tont à la fois , Luculle lit encore un détachement de l'armée pour aller former celui de Thémiscyre sur le Thermodon , qui n'était pas moins considérable que les deux antres.

Les officiers de l’armée de Luculle sc plaignaient de ce que ce général s’amusait trop longtemps à des sièges qui n'en valaient pan la peine , et qu'il donnait cependant à Milhridatc le loisir de grossir son armée et de se fortifier. « C’est cela même que je demande , « leur disait-il pour sa justification ; et je le a fais à dessein , afin que notre ennemi se ra- « nime encore , et qu'il assemble une armée si « nombreuse, qu’elle lui donne la confiance a de nous attendre en bataille et de ne plus « fuir devant nous. Ne voyez-vous pas qu’il y « a derrière lui des solitudes immenses et des cl déserts infinis, où il nous sera impossible de « le suivre et de l’atteindre'? De ces déserts il a n'y o que peu de journées de chemin jusqu’en « A rménie. Là tient sa courTigrane.roi des rois, a qui a une si grande puissance, qu'il dompte « les Parthes, qu'il transporte des villes grcc- « ques jusque dans le milieu de la Médie , « qu’il s'est rendu mailre de la Syrie et de la « Palestine , et qu’il a exterminé les rois des- « rendants de Séleucus , et emmené leurs « femmes et leurs filles captives. Ce prince si « puissant est l’allié et le gendre de Mithri— « date. Pensez-vous que , quand il l’aura dans « son palais comme suppliant , il l'abandon-

« nera et qu’il ne nous fera pas la guerre *? « Ainsi , en nous hâtant de chasser Milhri- « date , nous courons risque de nous attirer b sur les bras Tigrane, qui cherche depuis a longtemps des prélextes pour se déclarer a contre nous, et qui n’en saurait jamais Iroub ver de plus spécieux , de plus légitime et de « plus honnête que celui de secourir son beaua père, et un roi réduit à la dernière extréb mité. Qu’est-il donc besoin que nous ser- « vions Mithridale contre nous-mêmes , que a nous lui montrions à qui il doit avoir recours b pour se mettre en état de nous combattre ; « et que malgré lui , et lors peut-être qu’il rea garde cette démarche comme indigne de son a courage et de sa grandeur , nous le pousa sions entre les bras de Tigrane ? Ne vaut-il e pas infiniment mieux , en lui donnant le a temps de se fortifier et de s'encourager avec a ses propres forces , n’avoir à combattre que a les troupes de la Colchide , les libarénicns, a les Cappadociens, que nous avons si souvent a vaincus, que de nous exposer à avoir ena eore sur les bras les Arméniens et les Mèa des ? »

Pendant que les Romains attaquaient les trois places 1 dont j ai parlé , Mithridale , qui avait déjà formé une nouvelle armée , se mil en campagne de fort bonne heure au printemps. Luculle laissa le commandement des sièges d’Amisus etd'Eupaloriaà Muréna: c'était le fils de celui dont nous avons déjà parlé, à qui Cicéron rend un témoignage bien favorable, a 11 passa’, a dit-il, dans l’Asie, province remplie de richcsa ses et de délices, sans y laisser aucune trace a ni d’avarice ni de débauche. Il se conduisit a de telle sorte dans cette importante guerre, a qu’il fit beaucoup de grandes actions sans a le général, et que le général n’en fit aucune a sans lui. » Luculle marcha donc contre Mithridate, qui était campé dans la plaine de Cabires. Celui-ci eut l’avantage en deux actions ; mais, à la troisième, il fut défait entièrement, et obligé de prendre la fuite, sans avoir ni un

1 An. M- 3933; ov. J. C.7X.

* a Asiam *>tam refertam , et eamdcm delicatam , sic « obfit, ut io ca neque avaritiæ , ueque luxuriæ vestigium « rcliquerit. Maxime in bello sic est versalus, ut hic mulet tas res et magnas sine Impcratore gcsscrit, nuliam sine « hoc imperator. » ( Cic. pro Mur. n. 20. )

seul valet, ni un seul écuyer qui fût resté auprès de lui , ni un seul cheval de son écurie. Ce ne fut que bien tard qu’un de ses eunuques, l’ayant aperçu à pied au milieu de la troupe des fuyards, descendit de son cheval et le lui donna. Les Romains étaient si près de lui, qu’ils le tenaient presque déjà ; et, s’ils le manquèrent, ils ne durent s’en prendre qu’à emménies. La seule avarice des soldats fit perdre aux Romains celte proie, qu’ils poursuivaient depuis si longtemps avec tant de travaux, tant de dangers et de si grands combats , et priva Luculle du seul prix de toutes ses victoires. Mithridate', dit Cicéron, imita habitementla manière dont autrefois, dans ie même Pont, Médée s’était dérobée à la poursuite de sou père. Qn dit que cette princesse, ayanl coupé en pièces le corps de son frère Absyrte, répandit scs membres dans les endroits par ou son père la poursuivait, afin que le soin de recueillir ces membres dispersés, et la douleur que lui causerait un si triste spectacle, arrêtassent la rapidité de sa course. Mithridale de même, en fuyant, laissa sur les chemins une grande quantité d’or , d'argent, et de choses précieuses qu’il avait reçues de ses ancêtres, ou qu’il avait lui-méme amassées dans les guerres précédentes ; et pendant que les soldats s'amusaient à recueillir ces trésors, le roi leur échappa des muins. Ainsi , le père de Médée fut retardé dans sa poursuite par la tristesse , et les Romains par la joie.

Après celte déroute des ennemis , Luculle prit la ville de Cabires, et plusieurs autres places et châteaux ou. il trouva de grandes richesses. Il y-trouva aussi les prisons pleines de Grecs et de princes , proches parents du roi, qui y étaient détenus. Comme ces malheu-

1 « Ex juo regno sic Milhridatcs protugil , ut ex eedra n Ponto Medca ilia quondam prorugisse dicilur : quan a prædteanl , in tagà , fratris sui membra in iis loris. « quâ se parens persequerelur . dissipavhsc , ut eoruto « colleclio dispersa, inocrorquc patriux . celci iutem per- « sequendi rctardarel. Sic Milhridatcs tapions malinuni a \ im auri alquc argenti, pulchcrrirnarumque rrrum « omnium, quas et à inajorlbus aoccperal , et ipse bdh « superiore ox totâ A>ià direptaa in suum rognum court gcsseral in Ponto , omnem rcliquit. lise dùm nosiri a colligunt omuia dillgenliùs , rci ipse è munibus effugU. u lia ilium In perscquendl studio mœror, bos l*l»Ua re* « lardavil. » ( Çic. da leg. Manil. n 2-2. )

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roux se louaient pour morts depuis longtemps, cette liberté qu'ils recevaient de la grâce de Luculle leur paraissait moins une délivrance qu'une résurrection et une seconde vie. On prit aussi dans un de ses châteaux une sœur du roi, nommée Nyssa ; et ce fut pour elle un grand bonheur d’être prise : car les autres sœurs de ce prince et ses femmes, qu’on avait envoyées plus loin du danger , et qui se croyaient en sûreté et en repos, moururent toutes misérablement, Mithridate leur ayant envoyé dans sa fuite par l’eunuque Bacchidas l’ordre de mourir.

Il y avait entre autres Rnxane et Slalira , sœurs du roi , encore fdles, et âgées d’environ quarante ans, et deux de ses femmes, Bérénice et Monime, toutes deux d’Ionie. On ne parlait que de cette dernière dans toute la Grèce , et l’on admirait encore plus sa sagesse que sa beauté. Le roi, en étant devenu éperdument amoureux, n'avait rien oublié pour la porter à répondre à sa passion : il lui envoya une seule fois quinze mille pièces d’or. Elle résista toujours, et refusa ses présents, jusqu'à ce qu’il lui eut donné la qualité d’épouse et de reine, et qu’il lui eut envoyé le bandeau royal , cérémonie essentielle dans le mariage des rois de ces contrées ; encore ne se rendit-elle qu’avec beaucoup de regret, et pour satisfaire aux volontés de sa famille , qui fut éblouie de l’éclat de la couronne et de la puissance de Milhridate, qui était jlors victorieux et comblé de gloire. Depuis ce mariage jusqu’au moment dont nous parlons , cette infortunée princesse avait passé ses jours dans une tristesse et dans une affliction continuelle, pleurant sur cette malheureuse beauté, qui , au lieu d’un mari , lui avait donné un maître, et, au lieu de lui procurer une demeure honorable et une société conjugale, l’avait confinée dans une étroite prison, sous une garde de barbares, où, éloignée du délicieux pays de la Grèce , elle n’avait joui qu’en songe des biens dont ou l’avait flattée, et avait effectivement perdu les biens réels et véritables dont elle jouissait dans sa chère patrie.

Quand Bacchidas fut armé , et qu’il eut signifié à ces princesses l’ordre de Mithridate , qui, pour toute grâce, leur laissait la liberté de choisir le genre de mort qui leur paraîtrait le

plus doux et le plus prompt , Monime , détachant le diadème d'autour de sa tête , l’attacha à son cou, et s'y pendit. Mais ce bandeau né s’étant pas trouvé assez fort, et s'étant rompu Bandeau fatal, s’écria-t-elle, ne «auraistu me rendre au moins ce triste service? et le jetant loin d’elle avec indignation , elle tendit la gorge à Bacchidas.

Pour Bérénice, elle prit une coupe de poison ; cl comme elle l’allait boire, sa mere, qui était présente , la pria de la partager avec elle, ce qu’elle fit enfin. Elles burent donc toutes deux. La moitié de la coupe fut assez forte pour emporter la mère, abattue et affaiblie par les années ; mais elle ne le fut pas assez pour surmonter les forces et la jeunesse de Bérénice, Cette princesse lutta longtemps contre la mort avec des efforts très-violents. Enfin , Bacchidas se lassant d’attendre l’effet du poison, elle fut étranglée.

On dit que des deux sœurs Roxanc et Statira, Boxane avala du poison en vomissant mille imprécations et mille injures contre Mithridale, et que Statira.au contraire, sut bon gré à son frère et le remercia, de ce qu’étant en un si grand danger pour sa personne, il ne les avait pas oubliées , et avait songé à leur fournir les moyens de mourir libres et. de se soustraire aux outrages que leurs ennemis auraient pu leur faire souffrir.

Ces morts affligèrent extrêmement Luculle, qui était d'un caractère doux et humain. Il passa outre, et continua de poursuivre Mithridate: mais, ayant appris qu'il avait quatre journées sur lui, et qu'il avait pris le chemin de l’Arménie pour se retirer chez son gendre Tigrane, il s’en retourna sur ses pas, et , après avoir subjugué quelques peuples et pris quelques places du voisinage, il envoya Appius Clodius à Tigrane lui redemander Mithridate; et cependant il s’en retourna devant la ville d’Amisus , dont le siège durait encore. Callimaque, qui y commandait , et qui était le plus habile ingénieur de son temps , en avait seul prolongé la durée. Lorsqu’il vit qu’il ne pouvait pas tenir davantage, il mit le feu à la ville, et se sauva dans un vaisseau qui l'attendait. Luculle fit ce qu’il put pour éteindre l'incen-

1 An. si: 39M ; av. J.C. 70.

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die, mais inutilement ; et pour surcroît de douleur, il se vit contraint de livrer la ville au pillage des soldats, non moins à craindre pour elle que les flammes mêmes. Ses troupes étaient insatiables de butin , et il n’en était pas le mailre. Une pluie qui survint sauva beaucoup d'édifices; etLuculle, avant son départ, fit rebéiir ceux qui avaient été brûlés. Cette ville était une ancienne colonie des Athéniens. Ceux d’Athènes qui , pendant qu’Aristion en était maître, voulaient fuir sa tyrannie , s’y étaient retirés , et y jouissaient des mêmes droits et privilèges que les habitants naturels.

En partant d’Amisus , Luculle tourna sa marche vers les villes d’Asie que l’avarice et la cruauté des usuriers et des traitants tenaient dans une affreuse oppression : jusque-là que ces pauvres peuples étaient obligés de vendre leurs enfants de l’un et de l’autre sexe , et même de mettre à l’encan les lableaux et les statues sacrées des dieux : et quand cela ne suffisait pas pour payer les tailles , les impôts et les intérêts du passé , ils étaient impitoyablement livrés à leurs créanciers, et souvent même exposés à des tortures si barbares, que la servitude , en comparaison de ces maux , leur paraissait une espèce de soulagement et de paix.

Ces dettes immenses de la province venaient des vingt mille talents ' d’amende auxquels elle avait été condamnée par Sylla. Elle les avait bien déjà payés deux fois ; mais ces usuriers insatiables , en entassant usures sur usures, les avaient portées à plus de six vingt mille talents * ; de sorte qu’elle devait encore le double de ce qu'elle avait payé.

Tacite a raison de dire que l'usure était un des plus anciens maux de la république romaine 5 , et la cause la plus ordinaire des séditions : mais , dans le temps dont nous parlons , elle était portée à un excès qu'on a peine à comprendre.

L’intérêt de l'argent, cher les Romains, se payait tous les mois , et était d'un pour cent :

* Soixante millions, a Vingt mille talents pbilétériens, près de 200 millions. E. B.

* .Trois cent soixante millions. = Six vingt mille talents philétéricns, près de 1 200 millions. E. B.

» n Sané velus urbi funèbre malum, et seditionum dises cordiarumquc c reber rima JHU » (Tacit. Annal lib. 6, cap. 10. )

c’est pourquoi on l'appelait «jura eenterim, centième, ou unciarium fr.nus , douzième, parce qu’en comptant les douze mob, on payait douze pour cent : uncia est ta douzième partie d’un tout.

La loi des douze tables * défendait de porter l'usure plus haut qu’à douze pour cent1. Cette loi fut renouvelée par deux tribuns du peuple, i’an de Rome 396.

Dix ans après1, l'usure fut réduite à la moitié , l'an de Rome 406 : temunciarim fenut.

Enfin , l’année de Rome 411, on porta une défense d’exiger aucun intérêt :'ne fentrari liceret *.

Tous ces décrets furent inutiles. L’avarice 5 , plus forte que les lois , l’a toujours emporté : et quelques règlements qu'on ait faits pour la réprimer , soit du temps de la république, soit sous les empereurs, elle a toujours trouvé le moyen de les éluder. Elle n’a pas respecté davantage les lois de l’Eglise , qui, sur cette matière , n’est jamais entrée en composition, et condamne sévèrement toute usure, même les plus mitigées, parce que. Dieu ayant tout défendu , elle ne croit pas avoir droit de rien permettre. R est remarquable que l’usure a toujours causé la ruine des états où elle a élé tolérée; et c'est ce désordre qui contribua beaucoup à renverser la constitution de la république romaine , et qui causa des maui si affreux dans toutes les provinces de l’empire.

Luculle alors s'appliqua à procurer du soulagement à la province d’Asie , ce qui ne se pouvait faire qu’en réprimant l’injustice et la dureté des usuriers et des traitants. Ceux-ci, se voyant privés par Luculle du gain immense qu’ils faisaient, comme s’ils eussent été excessivement lésés, jetèrent les hauts cris, et excitèrent contre lui , à force d'argent , plusieurs orateurs , se confiant particulièrement sur ce qu’ils avaient pour débiteurs la plupart de ceux qui gouvernaient la république, ce

* Tactl. Ann. lib. 2. cap. 10. — Llv. Ilb. 7. n. 1S.

ï « Ne qui» unciario fenore amplius excrceto. »

s Tacit. Ann. lib. 2, n. 27.

« Id. n. 42.

* a Multis plébiscita obviam ilum fnudibus : qu* loti lies repress» , miras per arlcs rarsùm oriebantur. » (Tacit. ibid. )

qui leur donnait un crédit infini : mais Lurulle méprisa leurs clameurs avec une fermeté d'autant plus admirable qu'elle est plus rare.

g 111. -LUCeiUS FAIT litCLABEIl LA CCF««t A Tl- GRANE, ET MARCHE CONTRE I.UI. VANITÉ ET SUEflfANCE RIDICULE DE CE EHINCE. Il PERDURE GRANDE BATAILLE. LUCULLE PREND TlGRANOCERTE , CAPI- TALE DE L'ARMÉNIE. IL REMPORTE ONE SECONDE VICTOIRE SUR MITI1R1DATE ETTIGRANE JOINTS EN- SEMBLE. .MUTINERIE ET RÉVOLTE DANS L ARMÊR DE LOCOLLE.

Tigrane.vers lequel Luculle avait envoyé un ambassadeur 1 , assez faible dans les commencements de son régne, était devenu si puissant par une suite de prospérités dont il y avait peu d’exemples, qu’il était communément surnommé roi des rois. Après avoir vaincu cl presque ruiné la famille des mis successeurs du grand Séleucus ; après avoir dompté très-souvent l’orgueil des Partîtes ; après avoir transporté des villes grecques tout entières dans la Médie , avoir conquis toute la Syrie , la Palestine, et avoir donné la loi aux Arabes qu’on appelle Scéniles , il régnait avec une autorité respectée de tous les princes d’Asie. Les peuples Nionoraient , à lu manière des Orientaux , jusqu'à l'adoration. Son orgueil était nourri et entretenu par les richesses immenses qu’il possédait , par les excessives et continuelles louanges des flatteurs, et par une prospérité qui n’avait jamais été interrompue.

Appius Clodius fut introduit à l'audience de ce prince , lequel parut dans tout l'éclat dont il pouvait briller, pour donner une plus grande idée de la majesté royale à cet ambassadeur , qui , de son côté , joignant la hauteur de son naturel à celle qui faisait le principal caractère de sa république , soutint parfaitement la dignité d'un ambassadeur des Romains.

Après avoir expliqué en peu de paroles les sujets des plaintes que les Romains avaient contre Mithridnte , et la mauvaise foi de ce prince , qui avait rompu la paix sans même

1 An. M. 393» ; av. J. C. 70. — Plut. In lucul. p. 50»- 511 — Mémo cap. in Miihrld. pag. 228-232.

chercher des raisons ou des prétextes , il dit à Tigrane qu'il venait pour demander qu’il lui fût livré , comme étant dû , par toutes sortes de titres , au triomphe de Luculle : qu'il ne croyait pas qu’ami des Romains comme il l'avait été jusqu’alors, il fil difficulté de leur livrer Mithridate ; qu'en cas de refus , il était chargé de lui déclarer la guerre.

Ce prince, qui n’avait jamais été contredit , et qui ne connaissait point d'autres lois ni d'autre règle que sa volonté et son bon plaisir, fut extrêmement choqué de cette liberté romaine : mais il le fut bien plus encore de la lettre de Luculle qu'on lui remit. Le simple titre de roi qu'elle lui donnait ne le contentait pas. Il avait pris celui de roi des rois , dont il était entêté , et avait poussé l'orgueil à cet égard jusqu'à se faire servir par des têtes couronnées. Il ne paraissait jamais en public sous avoir quatre rois ; deux à pied, de chaque côté de son cheval , quand il sortait à table, dans sa chambre, enfin partout , il en avait toujours quelques-uns à le servir aux olfices les plus bas : mais surtout quand il donnait audience à des ambassadeurs ; car alors, pour donner aux étrangers une grande idée de sa gloire et de sa puissance , il les faisait tous ranger en haie aux deux côtés de son trône , où ils paraissaient avec des habits et dans la posture des esclaves du commun. Un orgueil si plein de fatuité choque tout le monde. Un orgueil plus raffiné blesse moins, quoiqu’ilsoit à peu près le même dans le fond.

il n'est pas étonnant qu'un prince de ce caractère soufflât impatiemment la manière dont lui parlait Clodius. C’était là la première parole franche et libre qu'il eût entendue depuis vingt-cinq ans qu’il gouvernait ses sujets, ou plutôt qu'il les tyrannisait avec la dernière insolence, li répondit que Mithridate était le père de Cléopâtre , sa femme ; que son union était trop étroite pour pouvoir le livrer au triomphe de Luculle ; et que, si les Romains étaient assez injustes pour lui faire la guerre, il saurait bien se défendre et les en faire repentir. Pour marquer son ressentiment , dans la réponse qu’il lui fit , il mit simplement à Luculle , sans y ajouter le titre ordinaire d’t'mperator, ou autres semblables, qu’on donnait aux généraux romains.

Luculle, apprenant de Clodins, qui vint lui rendre compte de sa commission , que la guerre était déclarée à Tigrane , retourna en diligence dans le Pont pour la commencer. L'entreprise paraissait téméraire , et la puissance terrible de ce roi étonnait tous ceux qui comptaient moins sur la valeur des troupes et sur la conduite du général que sur la multitude des soldats. Après s'ètre rendu maître de Sinope , il donna à cette ville, aussi bien qu'à celle d’Amisus, la liberté, et en fit deux villes libres et indépendantes '. Cotla ne traita pas de même Héraclée, qui, après un long siège, fut prise par trahison. Il s'enrichit des dépouilles qu'il y trouva , traita les habitants avec la dernière cruauté , cl fil presque entièrement brûler leur ville. De retour à Rome , il fut d'abord bien reçu par le sénat, et honoré du surnom de Ponlicus , à cause de la prise de cette ville. Mais peu après les Hèracléens , ayant porté leurs plaintes au sénat , et exposé d’une manière capable de toucher les cœurs les plus durs les maux que l'avarice et la cruauté de Cotta leur avaient fait souffrir, le sénat se contenta de lui ôter le laliclave , qui était l’habillement des sénateurs : punition nullement proportionnée aux excès criants dont on l'avait convaincu.

Luculle laissa Sornatius, un de ses généraux , dans le Pont avec six mille hommes, et emmena le reste , qui ne faisait que douze mille hommes d'iufantcric et trois mille de cavalerie, par la Cappadoce vers l'Euphrate. Il passa ce fleiivc au cœur de l’hiver, et ensuite le Tigre , et vint devant Tigranocerte , qui était un peu par delà , attaquer Tigrane dans sa capitale , où il venait d'arriver de Syrie. Personne n'osait plus parler à ce prince de Luculle cl de sa marche, depuis le traitement cruel qu’il avait fait à celui qui lui en avait apporté la nouvelle dès le commencement , et qu’il fit mourir pour récompense de ce service important. Il n’écoutait que les discours des flatteurs , qui lui disaient qu'il faudrait que Luculle fût un grand capitaine s'il osait seulement l'attendre à Éphèsc , et qu'il ne prit pas la fuite , et n’abandonnàt pas très-promptement l'Asie quand il verrait tous

i Meinnon , cap. 51 -01

ces milliers d’hommes qui composaient son armée. Tant il est vrai , dit Plutarque , qw comme tous les tempéraments ne sont pas propres à porter beaucoup de vin, tous les esprits ne sont pas non plus capables de supporter une grande fortune sans perdre la raison et sans tomber dans l’ivresse !

Tigrane , dans les commencements, n'avait pas seulement daigné voir Mithridale . ni lui parler, quoiqu’il fût son beau-père ; mais le traitant avec le dernier mépris et la dernière arrogance , il le tenait éloigné , et le faisait garder, comme un prisonnier d'état , dans dos lieux marécageux et malsains. Mais, spré l’ambassade de Clodius', il l’avait fait venir! la cour avec toute sorte d'honneurs et de marques de bienveillance. Là, dans une conversation secrète qu'ils eurent dans le palais, seuls et sans témoins, ils guérirent leurs soupçons mutuels , au grand malheur de leurs amis, sur lesquels ils en rejetèrent la faute.

Du nombre de ces malheureux fut Mètrodore, de la ville de Sccpsis, homme d'un rare mérite, et qui avait tant de crédit auprès de Mithridale, qu'on l'appelait le père du roi. te prince l’avait envoyé en ambassade vers Tigrane pour le prier de le secourir contre les Romains. Quand il eut expliqué le sujet do son voyage, Tigrane lui demanda: El vous, Mèlrodore , que me conseillez-vous sur les demandes de votre maître ? Alors Métrodore, par un excès de sincérité mal placée , lui répondit: Comme ambassadeur, je vous exhorlt à faire ce que vous demande Mithridale . et comme votre conseil , à n'en rien faire. C'était une prévarication criminelle, et une sorte de trahison. Elle lui coûta la vie , quand Mithridale l'eut apprise de Tigrane.

' Luculle avançait toujours vers ce prince, et touchait déjà , pour ainsi dire, aux portes do son palais , sans qu’il en sût ou qu’il en crût rien , tant sa présomption l'avait aveuglé Milhrobarzane, un de ses favoris , hasarda de de lui en porter la nouvelle. La récompense qu'il en eut , fut d'être chargé de la commision d'aller aussitôt avec quelques troupes lui amener Luculle prisonnier , comme s’il ne se fût agi que d'aller arrêter un des sujets du

i An. H. 3085 : av. I. C. 0».

roi. Le favori cl la plus grande partie des Irnupes qu’on lui avait données perdirent la vie en voulant exécuter celle dangereuse commission.

Ce mauvais succès ouvrit les yeux à Tigrane, et le fit revenir de son ivresse. Mithri- <late avait élé renvoyé dans le Pont avec dix mille hommes de cavalerie pour y lever des troupes, et revenir joindre Tigrane en casque I.ucullc entrât dans l'Arménie. Pour lui , il avait pris le parti de demeurer à Tigranocerte, et d’y donner tous les ordres nécessaires pour faire des levées dans tous ses états. Après cet échec , il commença à craindre Luculle, sortit de Tigranocerte, se relira au mont Taurus, et ordonna à toutes ses troupes de s’y rendre auprès de lui.

Luculle marcha droit à Tigranocerte , prit scs quartiers autour de la place, et en forma le siège. La place était pleine de toutes sortes de richesses, tous les habitants, tant le peuple que les grands, s'étant piqués à l’envi , pour faire leur cour au roi , de contribuer à l’embellissement et à la magnificence de la ville. C’est pourquoi Luculle la pressait vivement , dans la pensée que Tigrane ne souffrirait jamais qn’elle fût prise, cl qu’il viendrait, transporté defureur, lui présenter la bataille pour lui faire lever le siège. El il ne sc trompa point dans sa conjecture. Mithridatc envoyai! tous les jours des courriers à Tigrane , et lui écrivait des lettres très-fortes pour l’exhorter à ne pas hasarder le combat , et à se servir seulement de sa cavalerie pour couper les vivres à Luculle.Taxilc lui-mème arriva de sa part; et, se tenant avec lui dans son camp, il le priait tous les jours très-instamment de ne point attaquer les armées romaines, comme très-aguerries et presque invincibles.

D’abord il écouta doucement et patiemment tons ces avis. Mais quand toutes ses troupes , composées d'un grand nombre de peuples différents, furent rassemblées, alors non-seulement les festins du roi , mais ses conseils même, ne retentirent que de vaines bravades pleines d’insolence et de fierté, et de menaces barbares. Taxile fut en danger de sa vie pour avoir osé combattre l’avis de ceux qui voulaient le combat ; et Milhridate lui-mème fut ouvertement accusé de ne s’y opposer que par

envie, pour priver son gendre de la gloire d’un si grand succès.

Dans cette pensée, Tigrane ne voulut pas différer plus longtemps , de peur que Mithri— date n’arrivât et ne partageât avec lui l’honneur de la victoire. Il marcha donc avec toutes ses forces, disant à scs amis qu’il n'y avait qu’une seule chose qui le lâchait , c'est qu’il n’allait avoir affaire que contre Luculle seul, et non contre tous les généraux romains ensemble. Il mesurait l'espérance du succès sur le nombre de ses troupes. 11 avait vingt mille archers ou frondeurs; cinquante-cinq mille chevaux, dont il yenavoit dix-sept mille bardés de fer; cent cinquante mille hommes d’infanterie , partagés en compagnies et en bataillons ; et des travailleurs pour ouvrir des chemins , faire des ponts, nettoyer et détourner des rivières , et autres pareils ouvriers nécessaires dans les armées , au nombre de trentecinq mille, qui, rangés en bataille derrière les combattants, faisaient paraître l'armée encore plus nombreuse, et augmentaient sa force et sa confiance.

Quand il eut passé le mont Taurus , et que toutes ses troupes parurent ensemble dans la plaine, la seule vue de son armée était capable d'inspirer de la terreur. Luculle, toujours intrépide, partagea son armée, il laissa devant la place Muréna avec six mille hommes de pied ; et avec tout le reste de son infanterie , consistant en vingt-quatre cohortes, qui toutes ensemble ne faisaient pas plus de dix ou douze mille hommes, et avec toute sa cavalerie, et environ mille archers ou frondeurs, il marcha contre Tigrane, et sc campa dans la plaine, une grosse rivière devant lui.

Cette poignée d'hommes excita la risée de Tigrane , cl fournit à scs flatteurs matière de plaisanterie. Les uns s’en moquaient ouvertement ; les autres , pour sc divertir, tiraient au sort ses dépouilles; et de tous les généraux de Tigrane, et de tous les rois qui le suivaient, il n'y en avait pas un qui n’allât le prier de le charger lui seul de cette affaire , cl de n’êlrc pour lui que simple spectateur du combat. Tigrane lui-même , voulant paraître agréable et fin railleur , dit en cette occasion ce bon mot, qui a été fort relevé : S'ils viennent conim ambassadeurs , ils sont beaucoup ;

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mais s'ils viennent comme ennemis , ils sont bien peu. C'est ainsi que cette première journée se passa en plaisanteries et en railleries.

I.e lendemain à la pointe du jour , Luculle fit sortir son armée de ses retranchements. Celle des barbares était de l'autre côté de la rivière à l’orient ; et la rivière coulait de manière que tout d’un coup elle tournait à gauche vers le couchant . où il y avait un gué commode. Luculle , pour mener son armée à ce gué , prit aussi à gauche vers le bas de la rivière, hâtant sa marche. Tigrane, qui le vit , crut qu'il fuyait; et, appelant Taxile, il lui dit avec un ris moqueur : Voyez-vous ces légions romaines si invincibles? les voyezvous fuir? Taiile lui répondit : Seigneur, je souhaite de tout mon coeur que votre bonne fortune fasse aujourd' hui en votre faveur un miracle ; mais l'armure et la démarche de çes légions ne marquent pas des gens qui songent à fuir.

Taiile parlait encore lorsqu'on vit l’aigle de la première légion prendre tout d’un coup à droite par l’ordre de Luculle , et toutes les cohortes la suiv re pour passer le fleuve. Alors Tigrane , revenant à peine comme d'une longue ivresse, s'écria par deux ou trois fois : Quoi I ces gens-là viennent à nous.' de manière que ces nombreuses troupes ne prirent poste et ne se mirent en bataille qu'avec beaucoup de désordre et de confusion. Tigrane se mit au corps de bataille; il donna l'aile gauche au roi des Adiabéuiens , et la droite au roi des Mèdes. La plus grande partie de la cavalerie , bardée de fer, couvrait le front de cette aile droite.

Comme Luculle se mettait en étal de passer le fleuve , quelques-uns de ses officiers généraux l'avertirent d'éviter ce jour-là comme un des jours malheureux que les Romains appelaient noirs ; car c’était ce jour-là même que l’armée de Cépion 1 avait été défaite dans la bataille contre les Cimbrcs. Luculle leur fit alors cette réponse, qui est devenue si célèbre: Et moi, leur dit-il, je rendrai ce jour heureux aux Romains. C’était le 6 d’octobre ( la veille des nones d'octobre ).

• Il y a une faute dans le teste grec, qui met l’armée de Ociftion U. de Thou l'avait fort bien corrigée a la marge pe son Plutarque, et il avait lu I armée de Cépion.

Après avoir dit ce mot , et les avoir exhorte à ranimer leur courage , il passa la rivière, et marcha le premier aux ennemis. Il était armé d’une cuirasse d’acier faite à. écailles, qui jetait un éclat merveilleux : il avait, par-dessus, une cotte d’armes bordée d'une frange tout autour, et il faisait luire son épée nue , pour donner à entendre à ses troupes qu’il fallait joindre d’abord un eunemi accoutumé à ne combattre que de loin en se servant de scs flèches, et lui enlever par la vitesse et la célérité de l'attaque l'espace qui lui donnait le moyen de s'en, servir.

Ayant aperçu que la cavalerie bardée de fer, sur laquelle les ennemis comptaient beaucoup, était eu bataille au pied d’un coteau, dont le sommet était plat et uni , et dont la pente, qui n’avait pas plus de quatre cents toises, n’était ni fort coupée , ni fort difficile, il vit d'un premier coup d’œil l’usage qu'il en devait faire. Il commanda sa cavalerie de Thrace et de Galatie pour aller prendre cette cavalerie des ennemis en flanc , et lui ordonua de ne faire qu'écarter leurs lances avec l’épée; car la principale , ou plutôt toute la force de ces cavaliers bardés de fer, consiste dans la lance; et quand ils n’ont pas la liberté de s'en servir, ils ne peuvent plus rien ni contre l'ennemi , ni pour eux-mêmes, à cause de leurs armes, qui sont si pesantes, si roides et si serrées, qu’ils ne sauraient se remuer, et sont presque immobiles.

Pendant que sa cavalerie marche pour exécuter ses ordres , il prend deux cohortes de gens de pied , et va pour gagner la hauteur. Son infanterie le suit courageusement, excitée par l'exemple de son général , qu'elle voit marcher le premier à pied, couvert de ses arme: et monter le coteau. Quand il fut sur le sommet , il se montra dans le lieu le plus éminent; et voyant de là toute l'ordonnance des ennemis, il se mit à crier : La victoire est à nous, mes compagnons! la victoire est à nous! B en môme temps , avec ses deux cohortes , il tombe sur cette cavalerie pesamment armée, ordonne à ses gens de ne se pas servir de leurs piques, mais de joindre ces cavaliers l'épée à la main, et de frapper sur leurs jumbes et sur leurs cuisses, qui sont les seules parties qu'ils avaient découvertes ; mais scs soldats n'curcnl

pas la peine d'en venir là. Cette cavalerie ne les attendit point; elle prit honteusement la fuite avec de grands hurlements, et, en fuyant, elle alla donner avec ses chevaux lourds et pesants dans les rangs de l'infanterie , sans avoir rendu le moindre combat , et sans avoir donné un seul coup de lance. Le carnage ne commença que quand ils eurent commencé à fuir, ou plutôt à vouloir fuir ; car ils ne purent le faire, empêchés par leurs propres bataillons , dont les rangs étaient si serrés et si profonds , qu'ils ne purent les enlr’ouvrir. Tigrane , ce roi si pompeux et si brave en paroles , avait pris la fuite dès le commencement avec peu de monde ; et voyant son fils, compagnon de sa fortune , il détacha son diadème , en pleurant, et le lui ayant donné, il l’exhorta à se sauver comme il pourrait par un autre chemin. Ce jeune prince n'osa pas ceindre sa tête de ce diadème, dangereux ornement dans une fuite. Il le remit entre les mains d’un de ses plus fidèles serviteurs, qui fut pris un moment après, et mené à Luculle.

On dit que, dans cette déroute, il périt du côté des ennemis plus de cent mille hommes de pied; que de leur cavalerie, il ne s'en sauva que très-peu ; et que , du côté des Romains , il n’y eut que cinq morts et cent blessés. Jamais ils ne s'étaient trouvés en bataille rangée avec si peu de troupes contre un si grand nombre d’ennemis; car les vainqueurs n'étaient pas la vingtième partie des vaincus. Les plus grands et les plus habiles capitaines romains , et ceux qui avaient le plus vu de guerres et de batailles, louaient particulièrement Luculle de ce qu'il avait défait deux des plus grands cl des plus puissants rois dn monde par deux moyens entièrement contraires , la lenteur et la célérité; car, en différant et en traînant la guerre en longueur , il consuma Mithridale lorsqu'il était le plus fort et le plus formidable ; et il ruina Tigrane eu se hâtant , et en ne lui donnant pas le temps de se reconnaître. On remarque que peu de capitaines ont su , comme lui , rendre la lenteur agissante et la célérité sûre.

Ce fut ce qui empêcha Mithridate de se trouver à la bataille. 11 s'imaginait que Luculle userait contre Tigrane de la même précaution et de la même lenteur dont il avait usé contre

lui. Ainsi il ne marchait que lentement , et à petites journées, pour joindre Tigrane. Mais, ayant trouvé sur son chemin quelques Arméniens qui fuyaient tout éperdus et épouvantés, il se douta de ce qui était arrivé; et ensuite ayant rencontré un plus grand nombre de fuyards nus et blessés, il fut entièrement informé de la défaite, et se mit à chercher Tigranc. Il le trouva colin abandonné de tout le monde, et dans un très-pitoyable état. Loin de lui rendre la pareille et d’insulter à son malheur comme Tigrane avait insulté au sien, il descendit de cheval , pleura avec Ini sur leurs disgrâces communes, lui donna la garde qui l’accompagnait et les officiers qui le servaient, le consola, le fortifia, et releva ses espérances. On est bien aise de voir que Mithridate n’avait pas dépouillé toute humanité. Tous deux ensemble ils travaillèrent à ramasser de nouvelles troupes de tous côtés.

Cependant il y avait une furieuse sédition dans Tigranocerte, les Grecs s’étant mutinés contre les barbares, et voulant à toute force livrer la ville à Luculle. Cette sédition était dans sa plus grande chaleur quand il y arriva. Il profita de l'occasion, fit donner un assaut, prit la ville : et après s'étre emparé de tous les trésors du roi , il l'abandonna au pillage à tous ses soldats , qui , avec plusieurs richesses , y trouvèrent encore jusqu'à huit mille talents d'argent monnayé ( vingt-quatre millions ) '. Outre le pillage, il donna encore huit cents dragmes * à chaque soldat, sur tout le butin qui y fut pris : ce qui ne fut point capable d’assouvir leur insatiable avidité.

Comme cette ville avait été peuplée3 par les colonies qu'on avait tirées par force de la Cappadoce, de la Cilicie, et d'autres endroits, Luculle leur permit à tous de retourner chacun dans leur pays natal. Us reçurent cette permission avec une extrême joie, et en sortirent en si grand nombre, que d’une des plus grandes villes du monde, Tigranocerle devint , eu un moment, presque déserte.

Si Luculle eût poursuivi Tigrane après sa victoire sans lui donner le temps de lever de

> Huit raille latents d'argent phllélérlens , pies de 80 millions. E. B.

* Quatre cents livres. =» 66*2 fr. E. B.

> Slrab. Hb. il, pag. 532; et lib 12, pag. 539.

nouvelles troupes 1 , il l'aurait pris ou chassé du pays , et la guerre eût été finie. On trouva fort mauvais à l’armée et à Rome qu'il y eût manqué ; et on l’accusa , non de négligence , mais d’avoir voulu par là sc rendre nécessaire et conserver plus longtemps le commandement. Ce fut une des raisons qui indisposèrent les esprits contre lui , et qui firent songer à lui donner un successeur , comme on le verra dans la suite.

Après la grande victoire qu'il avait remportée sur Tigrane , plusieurs peuples vinrent se remettre entre ses mains. Il reçut aussi une ambassade du roi des Parthes * , qui demandait à faire amitié et alliance avec lui. Lucullc reçut agréablement sa proposition , et lui envoya aussi de son côté des ambassadeurs, qui, étant arrivés à la cour, découvrirent que le roi, incertain du parti qu’il devait embrasser, balançait entre les Romains et Tigrane, et faisait secrètement demander à ce dernier la Mésopotamie pour le prix du secours qu’il lui offrait. Luculle , informé de cette démarche secrète , résolut de laisser là Mithridate et Tigrane , et de tourner ses armes contre le roi des Parthes, flatté de cette agréable pensée, que rien ne pouvait être plus glorieux pour lui que d’avoir terrassé dans une seule expédition les trois princes les plus puissants qui fussent sous le soleil. Mais la révolte que cette proposition excita parmi ses troupes l’obligea de renoncer à l'expédition contre les Parthes, et il se borna à marcher contre Tigrane.

Pendant ce délai , Mithridate et Tigrane avaient travaillé sans relâche à lever de nouvelles troupes. Ils avaient envoyé implorer l’assistance des peuples voisins, et surtout des Parthes, qui étaient les plus proches, et en même temps le plus en état de les secourir dans ce pressant besoin. Mithridate écrivit à leur roi une lettre que Salluste nous a conservée et qui sc trouve dans ses fragments. J’en rapporterai ici une partie.

1 Dio Cass. lit». 35, pag. 1 .

1 C’était Phraale, surnommé Dieu.

LtTTBC DE MlTnaiDATB A AeSACB > , *01 DIS Paethf.s.

o Tous ceux qui *, dans un état de prospé- « rité , sont invités à entrer avec quelqu'un en « société de guerre , doivent considérer , en « premier lieu , s’il leur est libre d’avoir la a paix; puis, si ce qu'on leur demande est « conforme à la justice, à leur intérêt, à a leur gloire. Vous pourriez jouir d’une paix « tranquille et perpétuelle, si les Romains « n’étaient des ennemis toujours attentifs à « saisir les occasions favorables pour faire la « guerre , et que nuis crimes n'arrêtent; il « n’est pas douteux qu’une victoire remportée « sur eux ne vous fasse un grand nom. Il peut « paraître ne point convenir que je vous pro- « pose , ni de faire alliance avec Tigrane , ni « de vous joindre, puissant comme vous êtes, « à un prince qui se trouve dans l’état mal- « heureux où je suis; mais j'ose avancer que « ces deux motifs , votre ressentiment contre « Tigrane, qui, tout récemment , o porté le* a armes contre vous, et l'état peu avanlageui « de mes affaires, loin d’être contraires à ma « demande, doivent l’appuyer et m’être favoa râbles , si vous en voulez juger sainement . « car, pour Tigrane, comme il sait vous avoir « donné un juste sujet de plainte , il acccp- • tera sans peine toutes les conditions quil « vous plaira de lui imposer ; et pour moi , je < puis dire que la fortune , en m'enlevant « presque tout ce que je possédais , m’a mi* a en état de donner aux autres de boDS coo-

1 Arsace était un nom commun à tous les rois des Parthes.

* « Omnesqui serundis rebus suis ad belli societaiem a oranlur, considerare debent, licealne lum pacemage- « re : deln, quod queritur, satlsnc pium * tutum , gtorio» « sum. an iodecorum slbl.Tibi perpetuà pace frul licertl. « nisi hostes opportun! et scelesllssuml. Egrcgia faroa. si « Romanos oppresseris. fntura est. Neque petere audeam « socictatem, et frustra ma la mea cum tuis bonis mbceri a sperero. Atqui ea, qu* te morari pos»e videntur, ira in « Tigranem recentia belli , et mcæ res parùm prospéra. « si vera estumare voles maiime hortabunlur. Ille enim « obnoxius, qualem tu voles socictatem accipict : mihi foret tuna. multis rebus creplis, usum dédit beue suadendi: « et . quod (lorenlibus optabile est , ego non vaHdissumuî « pr*bco eicmplum, quo rccliùs tua comportas. Namque a Romanis cum nalionibus. populis, regibus cunctis. uni « et ea vêtus causa bcllandi est , cupido profunda iropern « et divitiarum... »

« seils ; et , ce qui est fort désirable pour ceux « qui sont dans la prospérité, je puis, par mes « malheurs mêmes, vous servir d'exemple, a et vous porter è prendre de plus justes me- « sures que moi : car, ne vous y trompez « point , c'est à tous les peuples , à toutes les « nations , à tous les rois de la terre que les « Romains en veulent ; et deux motifs , ôgnle- « ment anciens et puissants, leur mettent les « armes dans les mains contre eux , l'ambi- « tion effrénée d'étendre leurs conquêtes , et « la soif insatiable d’amasser des richesses. » Mithridate ensuite fait un long dénombrement des princes et des rois qu'ils ont accablés les uns après les autres , et souvent les uns par les autres. Il rapporte ses premiers avantages contre les Romains et ses derniers malheurs ; puis il continue ainsi : a Examinez mainle- « nant 1 , je vous prie , si , lorsque nous au- « rons été accablés , vous serez plus en état « de résister aux Romains , et si vous croyez « qu’ils doivent borner leurs conquêtes à mon

* * Nnnc , queso , considéra, nobis oppressas ulrtim « firmiorem le ad resblrndum , an fincm bclli fulurum « pûtes? Sciu cquldem libi magnas opes virorum , armo- « rum , et auri esse : cl câ rc nobis nd societatcm , ab illis « ad præd.-un pelcris. Cœleruin ronsilium est Tigranis , « regno integro. rneis miliilbus bclli prudenlibus, procul « abdomo, parvolabore, per nos ira rorpora bellumcon- « flcerc : quondo neque vincerc neque vinci sine perlculo « tuo possumus. An ignoras Romanos, postquâm ad occi- « dentem pergenltbus fincm Oceanus fccit, arma bue o ronverilsseî Neque quidquam è princlpio nisi raptum « habere; domum. conjuges, agros, imperium? Con vents, « oiim sine patrià , sine parenlibus. peste condilos orbls « lerrarum : quibus non humana ulla , neque divina ob- « siant , quin sodos . amicos , procul juxtàquc silos, ino- « pes potentesque , trahant excidantquc , omniaque non « sena, et maxime régna, hoslilia ducant. Namquc pauci « libçrtatem, pars magna justos dominos volunt. Nos sus- « pecti tumus emuli , et in tempore v indices afTuluri. Tu « verd . cui Seleucia maxuma urbium. regnumque Persi- « dis inclyüs dlvitiis est , quid ab illis, nisi dolum in præ- « sens, et postcâ bel lu m exspcctas? Romani in omnes « arma habenl . acerruma in eos quibus victis spolia ma- « xuma sunt. Audendo, et fallendo, et bclla ex bcllis « serendo , magni facti. Per hune morcm exstinguent « umnia . aut occident : quo i difficile non est, si tu Me- « sopotnrniâ . nos ArmeniA clrcumgredimur exercilum « sine frumento, sine auxiliis. Forluna autem nostris vl- « tlis adhuc Incolumis. Teque ilia fama sequetur, auxilio « profeeium magnis regibus , latroncs gentium oppres- « tisse. Quod uti facias moneo bort orque , neu mail» |>era nicle nostrd unurn imperium prolatarc , quarn societate » Victor fier!.

« pays. Je sais que vous êtes puissant en « hommes , en armes , en richesses : et c’est « pour cela que nous cherchons, nous, à nous « fortifier de votre alliance, eux à s’enrichir « de vos dépouilles. Au reste, le dessein (Te « Tigranc est , pour ne pas attirer la guerre « dans son royaume , que nous allions avec « toutes mes troupes , qui certainement sont « bien aguerries, porter la guerre nu loin , et « attaquer nous-mêmes en personne l’enneini « dans son propre pays ; nous ne pouvons « doue ni vaincre , ni être vaincus sans que « vous-même couriez un grand risque. Jgno- « rez-vous que les Romains , quand du côté « de l’occident ils se sont vus arrêtés par « l’Océan, ont tourné les armes de notre côlé‘? a qu'à compter depuis leur fondation et leur « première origine , ils n’ont eu rien que par « violence ; maisons , femmes , terres , do- « moines? Vil amas de gens de toute espère , « sans patrie, sans parents, ils se sont établis « pour le malheur du genre humain. Ni lois « humaines ni lois divines ne les empêchent « de tourmenter et de ruiner alliés et amis , « peuples éloignés et voisins , pauvres et a riches. Ils comptent pour ennemi tout ce « qui n’est point serf , et encore plus tout ce « qui porte le nom de roi ; car peu de peu- « pies s'accommodent d'un gouvernement « libre et indépendant , mais le grand nombre « aiment mieux vivre sous des maîtres qui les a gouvernent avec équité. Nous leur sommes a suspects parce que nous leur disputons l'au- « torité , et que nous pouvons repousser et a venger leurs injustices. Pour vous , qui avez « sous votre pouvoir Séleucie , la plus grande « des villes , et la Perse , le plus riche et le a plus puissant des royaumes, que devez-vous a attendre d’eux , sinon tromperie pour le a présent et guerre pour l’avenir? Les Roa mains portent leurs armes contre tous les a peuples , mais surtout contre ceux de qui ils a espèrent tirer de plus riches dépouilles. ILs a sont devenus grands à force d'entreprendre a et de tromper, et en semant guerres sur « guerres ; par cette voie ils feront tout périr « ou périront eux-mêmes : il ne sera pas difli- « cile de les ruiner, si vous du côté de la « Mésopotamie , nous du côté de l’Arménie , a nous enveloppons leur armée , qui se trou-

ve

■a vr ni sans vivres et sans secours. La prospé- « rilé des armes romaines ne s'est soutenue « jusqu'à ce jour que par la faute des rois , « qui n’ont pas eu la prudence de connaître « bien cet ennemi commun , et de se liguer « ensemble eonlre lui ; ce sera pour vous une « gloire immortelle de vous être montré l’ap- « pui de deiu grands rois, et d'avoir vaincu a et détruit les brigands des nations. C'est « è quoi je vous invite et vous exhorte , en « vous avertissant d’aimer mieux partager « avec nous, par une salutaire alliance, la « victoire contre un ennemi commun , que a de souffrir que l’empire romain s'étende de a plus en plus par notre ruine, a

Il ne parait pas que celte lettre produisit sur l’esprit de Phraatc l’effet que Milhridatc en pouvait espérer. Ainsi les deux rois se contentèrent de leurs propres troupes.

Un des moyens dont se serv it Tigrane pour assembler une nouvelle armée ' , fut de rappeler Mégadale de Syrie , qui la gouvernait en son nom depuis quatorze ans ; il lui envoya ordre de lui amener tout ce qu'il avait de troupes dans ce pays-là. La Syrie se trouvant par là dégarnie , Antiochus l’Asiatique , fils d'Antiochus Eusèbe , à qui elle appartenait de droit , comme héritier légitime de la maison de Séleucus , prit possession de quelques endroits du pays, cl y régna paisiblement )iendant quatre ans.

Enfin l'armée de Tigrane et de Milhridatc se trouva formée *. Elle était de soixante-dix mille hommes d’élite , que Milhridate avait bien exercés à la manière des Romains. Ce fut vers le milieu de l’été qu’elle entra en campagne. Ces deux rois avaient soin , à tous les mouvements qu'ils faisaient , de prendre un bon terrain pour leur camp , et de le bien fortifier, pour n’y être pas attaqués par Luculle; et aucun des artifices dont il usa ne put les engager à un combat. Leur dessein était de le miner peu à peu , de harceler ses troupes dans leurs marches pour les affaiblir , de lui enlever ses convois , et de l'obliger par là à quitter le pays faute de vivres/ Luculle,

> Appian. in Syr. pag. 1)8,119.

* Justin, lib. JO, cap. 2.

t An. M. 3936. av J. C. <8 - Plut. In Lucull. pag. 513-515.

n’ayant pu par toutes ses ruses les attirer en pleine campagne, employa un nouveau moyen qui lui réussit. Tigrane avait laissé à Artaxate, autrefois capitale d'Arménie avant la fondation de Tigranocertc , ses femmes et scs enfants , et c'était aussi là qu'il avait mis presque tous ses trésors. Luculle se mit en marche de ce côté-là avec toutes ses troupes, prévoyant bien que Tigrane ne demeurerait p** tranquille à la vue du danger où sa capitale allait être exposée. En effet , il décampa surle-champ , suivit Luculle pour rompre son dessein, et , en quatre grandes marches, ayant devancé l’ennemi, il se posta derrière la rivière d’Arsamia1 , qu’il fallait que Luculle passât pour sc. rendre devant Artaxate, résolu de lui en disputer le passage. Les Romains passèrent le fleuve, sans être arrêtés par la vue et par les efforts des ennemis, il y eut ensuite un grand combat , où les Romains remportèrent encore une pleine victoire. Il se trouva trois rois dans l'armée d’Arménie, dont Milhridate fil le plus mal ; car , ne pouvant supporter la vue des légions romaines, dès qu’elles chargèrent il fut des premiers à prendre la fuite : ce qui jeta si fort l’épouvante dans toute i'armée , qu'elle perdit absolument courage, el ce fut la principale cause de 1a perte de la bataille.

Luculle, après cette victoire*, voulut continuer sa marche vers Artaxarte.ct c’était le vrai moyen de terminer la guerre. Mais , comme cette ville était encore à plusieurs journées de là vers le nord, et que l’hiver approchait avec ses neiges et ses orages, les soldats5, déjà fatigués d'une assez rude campagne, refusèrent de le suivre dans ce pays, où le froid se faisait sentir trop vivement pour eux. Il fut obligé de les mener dans un pays plus chaud, en revenant sur ses pas. Il repassa le mont Taurus, et entra dans la Mésopotamie , où il prit encore Nisibe, qui était assez forte, et y mit ses troupes en quartier d'hiver.

Ce fut là que l’esprit du mutinerie commença

• OuArsania.

> Dio. Cass. tlb. 37, pag. 3-7.

s a Nostcr e sercitus, eut urbem .ex Tlgranls roc no rr « perat. et pra-lits ususeral srcundis. (amen nJmli loo- « ginquitate lurorum.ac dcsiilerlusuorumcomtuovebatur* ( Cic pro leg. Han. n. 93. )

à éclater dans l’armée de Luculle. La sévérité de ce général, la liberté insolente des soldats romains, et plus encore les pratiques malignes de Clodius, avaient donné lieu A cette révolte. Clodius, si connu par les invectives de Cicéron, son ennemi, n’est guère mieux traité par les historiens. Ils le représentent comme un homme livré à tous les vices, décrié par ses débauches, qu’il poussait jusqu’à l’inceste avec sa propre sœur, femme de Luculle ; avec cela , plein d’une audace effrénée, artisan de séditions; en un mot, l'un de ces hommes dangereux né pour tout troubler et pour tout perdre par la réunion funeste de la mauvaise volonté et des talents nécessaires pour la mettre en œuvre. C’est de quoi il lit preuve dans l'occasion dont nous parlons. Mécontent de Luculle, il répandait contre lui des bruits sourds propres à le rendre odieux. Il affectait de plaindre beaucoup les faligues des soldats, et d’entrer dans leurs intérêts. Il leur disait tous les jours qu’ils étaient bien malheureux d'être obligés de servir si longtemps sous un général sévère et avare, dans un climat éloigné , sans terre et sans récompense, tandis que leurs compagnons, dont les conquêtes étaient trèsmédiocres, s’étaient enrichis sous Pompée. De semblables discours, accompagnés de manières obligeantes et populaires, qu'il savait prendre à propos sans qu’il y parût de l’affectation , firent une telle impression sur l'esprit des soldats, qu’il ne fut plus au pouvoir de Luculle de s’en rendre maître.

Cependant Mithridate était rentré dans le Pont avec quatre mille hommes de ses propres troupes , et quatre mille autres que lui donna Tigrane. Plusieurs habitants du pays se joignirent encore à lui \ tant par haine pour les Romains, qui les avaient fort maltraités , que par un reste d'affection pour leur roi , réduit au triste état où ils le voyaient après la fortune et la grandeur la plus brillante : car le malheur

» a Mithridate*, el suam manum jam conOrmârat . et « eorum qui se ex ejus regno collegerant , et magiiis ad- « ventiliis mullorum regum et nationum copiis juvaba- « lur. Hoc jam feré sic fieri soiere acccpimus , ut regum ■ adlicte fortune facile mullorum opes alliciant ad mise- « rirordtam , maximèque eorum qui aut reges suât . aul « vivunl in regno : quôd régale iis nomen magnum et « sanclum esse videalur. » (.Cic. pro leg. Matiil. ». 21. )

des princes excite naturellement la compassion', et il y a pour l'ordinaire un profond respect gravé dans le cœur des peuples pour le nom et pour la personne des rois. Mithridate, soutenu et fortifié par ces nouveaux secours, et par les troupes que plusieurs peuples et princes voisins hii envoyèrent, reprit courage, et sc vil plus que jamais en étal de tenir tête aux Romains. Aussi ', non content d'élrc rétabli dans ses états, qu'un moment auparavant il n'osait espérer de pouvoir jamais revoir, il eut la hardiesse d'attaquer les troupes romaines si souvent victorieuses; battit un corps d'armée commandé par Fabius, et, après l'avoir mis en déroute, pressa vivement Triarius el Somatius , deux autres lieutenants de Luculle dans ce pays-là.

Luculle engagea enfin ses soldats à sortir de leurs quartiers d’hiver pour aller à leur secours *. Mais on y arriva trop tard. Triarius avait imprudemment hasardé une bataille, où Mithridate le défit el lui tua sept mille hommes, entre lesquels on complait cent cinquante centurions , et vingt-quatre tribuns ; ce qui rendit cette perte une des plus grandes que les Romains eussent faites depuis long-temps s. L’armée aurait été entièrement défaite sans la blessure que reçut Mithridate, qui alarma extrêmement ses troupes, et laissa aux ennemis le temps de se sauver. Luculle, en arrivant , trouva les corps morts sur le champ de bataille , et ne les fil pas enterrer ; ce qui aigrit encore ses soldats contre lui. L’esprit de révolte alla si loin, que, sans aucun égard à son caractère de général , ils ne le traitaient plus qu'avec insolence et avec mépris: el quoiqu’il allât de tente en tente, et presque d’homme à homme, les conjurer de marcher contre Mithridate et Tigrane, il ne put jamais gagner sur eux de les faire sortir d'où ils étaient. Ils lui répondirent brutalement que , comme il

1 h Itaquc tantum victus effleere poluit, quantum inco- « lumis nunquam cal nusus optare. Nam quum se in re- « gnum récépissé! suum , non fuit co contentus, quod ei « prêter spem accident, ut eam, poslcà quàm pulsus erat, u terrain unquatn attingeret : sed in exercitum vestrum o clarumalque viclorcm impelum fccit...» (Cic. pro leg. Manil. n . 25 )

• An. M. 3037 ; av. J. Ç. 67.

5 « Que calarnilas tanta fuit.ul eam ad aures L.Luculli,

J « non ex prælio nuntius, sed ex sornionc rumor aOerrct.»

| (Cic. ibid. )

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ne songeait qu’à s’enrichir seul des dépouilles des ennemis, il allât aussi combattre seul contre eux.

S IV. — Mithridate. frofitatt du la mésittfi.li—

GETCE et" -' ÉTAIT MISE OATS L'ABMÊE ROMAITE , iielocvre tout sot eovacme. Pompée est dotté roc» successeur A Luculur. Il eempoete flu-

SIECBS V1CT0IBES SUE MlTUBIDATE. CELCI-CI CHER- LHE ITLTILEMETT CT ASILE AL'PBÉS DE TlGRATE, SOT GETURE . «El ÉTAIT ACTUELLEMETT ET Gl «RUE AVEC SOT PEOEBE FILS. POMPÉE MAHCHE ET ABMÈ> TIE COT1RE l'iGRATE. QUI VIETT I.EI-MÉME SE BET- DIIE A LUI. I.AS de focbsciviie et vait Mitubi- DATE, Il BEVIETTEtSvbIE. DOIT ILSE BETDMaItbE, ET ÉTEITT L'EMFIBE DES SÉLECCIDES. IL EETOCETE OATS LE POTT. Pli A BT ACE BÉVOLTE L’ATHÉE COTTBE MlTUBIDATE . SOT PÈBE, QUI SE DOTTE LA MOHT. Cauactèbe de ce pbitce. F.xféditiot de Pompée dats l'Arabie et dats la Judée, ou il fbetd Jérusalem. ApiiEs avoir soumis toutes les villes DU POTT, IL RETOURTE A ROME, ET IL ( REÇOIT I.'UOT- TEUR DU TRIOMPHE.

On avait nommé à Rome pour consuls Manius Acilius Glabrion et C. Pison. Le premier eut pour département la Bithynie et le Pont , qui formaient la province de Luculle. En même temps le sénat avait licencié les légions de Fimbria, qui faisaient partie de son armée. Toutes ces nouvelles augmentèrent l’indocilité et l'insolence des troupes à l’égard de Luculle.

Il est vrai qu’il y donnait quelque lieu par son caractère dur, austère', et quelquefois mêlé de hauteur. On ne peut lui refuser la gloire d’avoir été un des plus grands capitaines de son siècle, et d'avoir eu presque toutes les qualilés qui forment un parfait général d’armée. Mais il lui en manquait une, dont le défaut diminuait le mérite de toutes les autres : je veux dire l’art de gagner les cœurs , et de se faire aimer des troupes. Il était d’un abord difficile : il avait le commandement rude, et poussait l’exactitude jusqu’à un excès qui le rendait odieux : il était inexorable quand il s'agissait de punir les fautes : il ne savait point se concilier les esprits ou par des récompenses distribuées à propos, ou par des louanges accordées au mérite, ou par un air de bouté et de douceur, et des manières insinuantes, plus efficaces encore que les louanges et les récom-

* Dlon.Csii. llb.3ô,.pag. 7.

penses : et ce qui montre que la révolte des troupes venait en partie de sa faute , c'est que sous Pompée elles furent très-soumises et trèsdociles.

En conséquence des lettres que Luculle avuit écrites au sénat , dans lesquelles il marquait que Mithridate était entièrement défait, et hors d’état de se relever, on avait nommé des commissaires pour régler les aflaires du Pont, comme d'un royaume absolument conquis. Ils furent bien étonnés en arrivant de trouver que, bien loin qu'il fût maître du Pont, il n’était pas maître seulement de son armée , et que ses soldais le traitaient avec le dernier mépris.

L’arrivée du nouveau consul Acilius Glabrion augmenta encore leur licence. 11 fit savoir que Luculle 1 était accusé à Rome de traîner la guerre en longueur pour prolonger son commandement; que le sénat avait licencié une partie de scs troupes, et leur défendait de lui obéir davantage. Ainsi il se trouva bientôt presque sans soldats. Mithridate, profilant de ce désordre, eut le temps de recouvrer tout son royaume, et de faire de grands ravages dans la Cappadoce.

Pendant que les choses se passaient ainsi à l'armée *, il y avait de grands mouvements i Rome contre Luculle. Pompée venait de finir la guerre contre les pirates, pour laquelle on lui avait accordé un pouvoir extraordinaire. Ici, un des tribuns du peuple, nommé Manilius, dressa un décret qui portait i que Pom- « pée , prenant le commandement de toutes o les troupes et de toutes les provinces qui o étaient sous Luculle, et y ajoutant la Bithy- « nie où commandait Acilius, serait chargé de « faire la guerre aux rois Mithridate et Ti- « grane, en retenant sous ses ordres toutes « les forces maritimes, et continuant de com- « mander sur la mer aux mêmes conditions et « prérogatives qu’on lui avait accordées pour

' 0 In Ipso Mo malogravissimAque belti oiTÉnstone . L. « Lueutlus, qui tamen ailqua ex parle lis Incomroodis me- « derl fartasse potuisset . vestro juxsu roaelus , qu6d im- « perii dlulumilalimodum statuendum . veleri eieraplo, 0 pulavistls, partem mllltum. qui jam sllprndlls coflftflls 0 eranl , dimisil . parlem Glabrion! tradfdil. » ;Clc pro. itg. Manil. n. 26. )

* An. M- 3938 ; av. J. C. 6fl. — Plut. In Pornp. p’S 03V. — Appian. pag. 238. — Dion. Cass. lib. 36. pag. 20.

« la guerre conlre les pirales ; c’cst-à-dire qu’il « aurait un pouvoir absolu sur toutes les côtes • de la Méditerranée , à trente lieues avant « dans les terres. » Celait assujettir à un seul homme tout l’empire romain ; car toutes les provinces qui ne lui étaient pas accordées par le premier décret, la Phrygie, la Lycaonie, la Galalie, la Cappadoce, la Cilicie, la haute Colchide et l'Arménie, lui étaient toutes attribués par ce second décret , qui lui donnait toutes les armées et toutes les forces avec lesquelles Lucutle avait défait les deui rois Mithridate et Tigrane.

La considération de Luculle , qu’on privait de la gloire de ses grands exploits , et & la place de qui on nommait un général pour succéder bien plus aux honneurs de son triomphe qu’au commandement de ses armées , n’était pas pourtant ce qui occupait le plus les nobles et les sénateurs. Ils étaient bien persuadésqu’on lui faisait un très-grand tort , et qu’on ne lui témoignait pas la reconnaissance que méritaient ses services. Mais ce qui leur faisait le plus de peine , et qu'ils ne pouvaient supporter, c’était ce haut degré de puissance où on élevait Pompée , qu’ils regardaient comme une tyrannie déjà formée. C’est pourquoi ils s’exhortaient les uns les autres en particulier , et s’encourageaient à s’opposer à ce décret, et à ne pas abandonner leur liberté mourante.

César et Cicéron , qui étaient fort puissants & Rome, appuyèrent Manilius, ou plutôt Pompée de tout leur crédit. C'est dans cette occasion où le dernier prononça devant le peuple la belle harangue, intitulée pour la loi de Manilius. Après avoir prouvé dans les deux premières parties de son discours la nécessité et l’importance de la guerre dont il s'agit, il montre dans la troisième que Pompée est le seul qui soit capable de la terminer heureusement. Pour cela il fait un long dénombrement de toutes les qualités nécessaires pour former un grand général d’armée , et il prouve que Pompée les possède toutes dans un souverain degré. Il insiste principalement sur la probité, l’humanité, l'innocence des mœurs, la bonne foi , le désintéressement , l’amour du bien public: « vertus d'autant plus nécessaires, dit-il,

« que le nom romain est absolument décrié et « devient odieux chez les nations étrangères

a et chez les alliés par les débauches, l'a— « varice et les vexations inouïes des généraux « et des magistrats qu'on y envoie; au lieu « que la conduite sage *, modérée et irrépro- « chable de Pompée, le fait regarder comme « un homme, non envoyé de Rome , mais a descendu du ciel pour le bonheur des peui pies. On commence à croire que tout ce « qu'on raconte du noble désintéressement de « ces anciens Romains est réel et vrai ; et que a ce n’était point sans raison que, sous de « tels magistrats , les nations aimaient mieux a obéir au peuple romain que commander aux « autres. »

Pompée était alors l’idole du peuple. Ainsi la crainte de déplaire à la multitude ferma la bouche à presque tous ces graves sénateurs qui avaient paru d'abord si bien intentionnés et si pleins de courage. Le décret fut autorisé par les suffrages de toutes les tribus, et Pompée absent fut déclaré maître absolu de presque tout ce que Sylla avait usurpé par les armes en faisant une cruelle guerre à sa patrie.

II ne faut pas s'imaginer, dit un historien fort sensé *, que ni César, ni Cicéron, qui se donnèrent tant de mouvement pour faire passer cette loi , agissent par des vues du bien public. César, plein d’ambition et de grands projets, cherchait à faire sa cour au peuple, dont il savait que le crédit alors était bien plus grand que celui du sénat : il s’ouvrait par là un chemin à la même puissance, et familiarisait les Romains avec les commissions extraordinaires et illimitées; de plus, en accumulant sur la tête de Pompée tant de faveurs et tanlde distinctions éclatantes, il se flattait que par là il le rendrait enfln odieux au peuple ,

■ « Difficile est dicta, Quintes , qusnto in odio simui « apud crieras nationes propter eoram , quos ad eas hoc a anno cun imperio misimus, Injurias ac libidines.» (Ctc. pro Ug. Manii. n. 61.)

s a liaque onines quidam nunc in his loris Cn. Potnr, prium sicut atiquem , non ei hac urbe missum , sert do « ro'lo dclapsum iotueotur. Nunc denique Inciplunl ere- • derc, fuisse homines romanos hâc quondam abslinenlié, « quod jam nationlbus cricris incrediblle ac falsô mémoa riœ proditum videbatur. Nunc imperii noslri splendor « lllis genlibus lucet : nunc intelilgunt , non sine causé k majores suos lum , quura bée tcmpcranliâ magistrale»

« habebamus , servira populo romane , quam imperare « alita, maluissc. » ( Ibid. n. 41. )

> Dion. Cass. . lib. 36, pag. 20 et 21 .

liO

qui bientôt s'en dégoûterait. Ainsi en l'élevant il ne songeait qu’à lui creuser un précipice. Cicéron ne travaillait aussi que pour sa propre grandeur. Son faible élait de vouloir dominer dans la république , non pas véritablement par le crime et par la violence, mais par la voie de la persuasion. Outre qu'il voulait s'appuyer du crédit de Pompée, il était bien aise de faire sentir au peuple et à la noblesse , qui formaient dans l’état deux partis et comme deux républiques , qu'il était en étal de faire pencher la balance du côté où il se rangerait. En effet, ce fut toujours sa politique de ménager également ces deux corps ,* en se déclarant tantôt pour l’un, et tantôt pour l'autre.

Pompée , qui venait de finir la guerre contre les pirates1, était encore dans la Cilicic lorsqu’il reçut les lettres qui lui apprenaient tout ce que le peuple avait ordonné en sa faveur. Comme scs amis qui étaient présents l'en félicitaient, et lui marquaient leur joie, on dit que tout d'un coup il fronça les sourcils, frappa sa cuisse, et s'écria , comme surchargé et fâché de ce nouveau commandement : O dieux , que de travaux sans fin! N'aurais-je pas été plus heureux d'ftre un homme inconnu et sans gloire? Ne cesserai-je donc jamais de faire la guerre, et d’avoir le harnois sur le dos? Ne pourrai-je jamais me dérober à l’envie qui me persécute , et vivre doucement à la campagne avec ma femme et mes enfants ?

C’est là un langage assez ordinaire aux ambitieux, mémo à ceux qui outrent le plus cette passion. Mais s’ils viennent à bout de se faire illusion à eux-mémes , il est rare qu'ils trompent les autres, et le public n'est point leur dupe. Ici les amis de Pompée, même les plus familiers, ne pouvaient supporter cette dissimulation , car il n'y en avait pas un seul qui ne connût que son ambition naturelle et sa passion de commander, rallumées encore par le différend qu'il avait avec Luculle , lui faisaient trouver une satisfaction plus parfaite et plus délicate dans la nouvelle charge dont on l’honorail. Aussi bientôt scs actions le dé-

* Al». M. 3938; av. J. GG. — Plut, in Ponip. p 631- 63G. — Dion Oats. lib. 36 , pag. 22-23. — Appinn. png.

masquèrent, et découvrirent ses véritables sentiments.

La première démarche qu'il fit en arrivant dans les provinces de son gouvernement, fut de défendre qu’on obéit en quoi quecefàtaui ordres de Luculle. Dans sa marche, il ne conserva rien de tout ce que son prédécesseur avait ordonné. 11 déchargea les uns des peines auxquelles Luculle les avait condamnés : iîôta aux autres les récompenses qu'il leur avait accordées ; enfin, eu toutes choses , il n'eut en vue que de faire voir aux partisans de Luculle qu'ils s’attachaient à un homme qui n’avait nulle autorité et nul pouvoir. L’aïeul maternel de Strabon, fort mécontent 1 de Mithridate, qui avait fait mourir plusieurs de ses proches, pour se venger de sa cruauté , avait embrassé le parti de Luculle , et lui avait livré quinze places de la Cappadoce. Luculle le combla d’honneurs , et lui promit de le récompenser comme le méritait un service si considérable. Pompée , loin d’avoir égard à des engagements si justes et si raisonnables qu’avait pris son prédécesseur, par la seule vue du bien public , affecta d'y donner une atteinte générale, et regarda comme ses ennemis tous ceux qui avaient eu quelques liaisons d'amitié avec Luculle.

Il arrive assez souvent qu’un successeur s’attache à diminuer lé prix des actions de celui qui l'a précédé, pour s’en arroger à lui seul tout l’honneur ; mais je ne sais si jamais personne s'est porté à des excès aussi criants que le fait ici Pompée. On vante extrêmement ses grandes qualités et ses conquêtes sans nombre ; une si basse et si odieuse jalousie doit en ternir ou plutôt en effacer tout l'éclat. Voilà par où Pompée jugea à propos de débuter.

Luculle s’en plaignit amèrement. Leurs amis communs , pour les réconcilier , ménagèrent une entrevue. Elle se passa d'abord avec toute la politesse possible, et avec toutes les marques réciproques d’estime et d’amitié. Ce n’étaient que des compliments , et un langage qui ne passait pas les lèvres, et qui ne coûte rien aux grands. Bientôt le coeur s’expliqua. La conversation s’étant échauffée peu à peu , ou en

1 Strab lib. 12, pag. 557 et 556.

vint jusqu’aux injures , Pompée reprochant à Lucuile son avarice , cl Luculle reprochant à Pompée son ambition : en quoi ils disaient vrai l'un et l'autre. Ils se séparèrent plus brouillés et plus ennemis qu'aupnravaut.

Luculle partit pour Rome , où il porta quantité de livres qu’il avait ramassés dans ses conquêtes , dont il fit une bibliothèque , qui était ouverte à tous les savants et à tous les curieui , quelle attira chez lui en grand nombre. Ils y étaient reçus avec toute sorte d’honnêtetés et d'agréments. On accorda à Luculle l'honneur du triomphe; mais ce ne fut qu'après de longues contestations.

Ce fut lui qui apporta le premier des cerises b Rome qui jusque-là avaient été inconnues dans l'Europe. Elles furent ainsi appelées du nom de Cérasonle, ville deCappadoce.

Pompée commença par engager dans les intérêts des Romains Phraate . roi des Par-, thés. C'était celui dont il a déjà été parlé , et qui était surnommé Dieu. Il lit avec lui un traité et une alliance offensive et défensive. Il offrit aussi la paix à Milhridale; mais ce prince, se croyant sùr de l'amitié et de l'assistance de Phraate , n'en avait point voulu entendre parler. Quand il dppril que Pompée l’avait prévenu , il envoya pour traiter avec lui. Mais Pompée , ayant demandé pour préliminaire qu'il mit bas les armes et qu'il lui remit tous les déserteurs , peu s'en fallut qu’il n'excitât par là une mutinerie dans l'armée de Mithridate. Comme il y avait dans cette armée quantité de déserteurs, ils ne pouvaient pas souffrir qu’on parlât de les livrer à Pompée, et le reste de l'armée ne pouvait consentir à se voir affaibli par la perte de leurs camarades. Pour les apaiser , Mithridate fut obligé de leur dire qu'il n'avait envoyé ses ambassadeurs que pour voir eu quel état se trouvait l’armée romaine, et de leur jurer qu’il ne ferait point de paix avec les Romains, ni à ces conditions , ni à aucune autre.

Pompée, ayant distribué sa flotte en différents endroits, pour garder toute la mer qui est entre la Phénicie et le Bosphore, marcha par terre contre Milhridale, qui avait encore trente mille hommes de pied et deux ou trois

mille chevaux, mais qui n’osait pourtant en venir a une bataille. Ce prince était campé sur une montagne très-forte , et où il ne pouvait être forcé; mais il l'abandonna à son approche, comme manquant d'eau. Pompée s’en saisit d'abord; et conjecturant, par la nature des plantes et par d'autres signes , qu'il devait y avoir dans ce lieu beaucoup de sources, il ordonna que l’on creusât partout des puits , et dans un moment tout le camp eut de l'eau en abondance. Pompée ne pouvait assez s'étonner que Mithridate, faute d'attention et de curiosité, eût ignoré si longtemps une ressource si importante et si nécessaire.

Bientôt après il le suivit, campa autour de lui , et l'enferma dans son camp avec de bons retranchements qu'il éleva tout autour. Ils avaient de circuit près de huit lieues et étaient fortifiés d'espace en espace de bonnes tours. Mithridate , soit par crainte , soit par négligence , lui laissa achever son ouvrage. Le dessein de Pompée était de l’affamer. En effet, il le réduisit à une telle disette, que ses troupes furent obligées de se nourrir des bêtes de somme qui étaient dans le camp : il n’y eut que les chevaux d'êpargnés. Après avoir soutenu cette espèce de siège pendant quarantecinq ou cinquante jours, Mithridate se sauva une nuit sans être aperçu avec l’élite de son armée. Il avait fait tuer auparavant toutes les personnes inutiles et tous les malades.

Pompée se mit incontinent à le poursuivre, l’atteignit près de l’Euphrate, campa près de lui ; et , craignant que, pour lui échapper , il ne se hâtât de passer ce fleuve , il sortit de ses retranchements , et fit marcher de nuit son armée en bataille. Son dessein était simplement d’envelopper alors les ennemis pour les empêcher de s'enfuir , et de les attaquer le lendemain à la pointe du jour. Mais tout ce qu’il avait de vieux officiers firent tant par leurs prières et par leurs remontrances, qu’ils le déterminèrent à combattre sans attendre le jour: car la nuit n’était pas fort obscure, et la lune donnait assez de lumière pour distinguer les objets et s’entre-connatlre. Pompée ne put se refuser à l’ardeur des troupes et les mena contre l’ennemi. Les barbares

1 Clin. liti. 15, cap. 25.

i 150 stades.

n’osèrent les attendre, et, saisis de frayeur, ils se mirent d’abord en fuite. Il y eut plus de dix mille hommes tués sur la place, et toul le camp fut pris.

Milhridale, arec huit cents chevaux , s’ouvrit dès le commencement du combat un chemin , l’épée à la main , au travers de l’armée romaine, et passa outre. Maisces huit cents chevaux se débandèrent et se dispersèrent bientôt , et il se trouva seul avec trois de ses gens, du nombre desquels était Hypsicratia , une de ses épouses, femme d’un courage môle et d’une audace guerrière; ce qui faisait qu’on l’appelait Hypsicralts , changeant la terminaison de son nom de femme en celle d’un nom d’homme. Ce jour-là elle montait à cheval . et était habillée comme un Persan. Elle suivit toujours le roi , résistant à toutes les fatigues de ses longues courses, et ne sc lassant jamais de le servir et de panser elle-même son cheval, jusqu’à ce qu’ils arrivèrent à une forteresse où étaient l’or et l’argent du roi , et ses plus précieux meubles. Là, après avoir distribué les robes les plus magnifiques à ceux qui se rassemblèrent autour de lui , il 01 présent à chacun de ses amis d’un poison mortel, aQn qu’aucun d’eux ne tombât vif, s’il ne voulait, au pouvoir de ses ennemis.

Ce malheureux fugitif ne vit plus de ressource pour lui que du côté de Tigrane , son gendre. Il lui envoya des ambassadeurs pour lui demander la permission de se réfugier chez lui , et du secours pour rétablir ses affaires absolument ruinées. Tigrane était pour lors en guerre avec son flls. Il fil arrêter ces ambassadeurs, les fit jeter en prison , et mit la tête de son beau-pèreà prix, promettant cent talents * à quiconque pourrait s’en saisir ou le tuer, sous prétexte que c’était Milhridate qui avait fait prendre les armes à son Gis contre lui, mais en effet pour faire sa cour aux Romains, comme nous le verrons bientôt.

Pompée , après la victoire qu’il venait de remporter , mena son armée dans la grande Arménie contre Tigrane. Il le trouva en guerre avec son fils, qui portait le même nom que

1 Plut, lu Pomp. psg. 636, 637. — Applan. pag. 242, 243. - Dion. C au. lib. 36. psg. 23 et 26.

• Cent mille «eus. = 100 talents phUétéricns , prés de un million de frênes E. B.

lui. On a vu ci-dessus que ce roi d’Arménie avait épousé Cléopâtre , fille de Mithridate. Il en avait eu trois fils , dont il en avait fait mourir deux sans sujet. Le troisième , pour se dérober à la cruauté d’un père si dénaturé , se sauva chez Phraate, roi des Partîtes , dont il avait épousé la fille. Son beau-père le ramena en Arménie à la tête d’une armée, et ils assiégèrent Artaxarte. Mais trouvant la place très-forte, et pourvue de tout ce qui était nécessaire pour soutenir un long siège , Phraale lui laissa une partie de l’armée pour continuer le siège , et s’en retourna dans ses états avec le reste. Tigrane le père vint bientôt après fondre avec toutes ses troupes sur son flls , le battit et le chassa du pays. Ce jeune prince , après ce malheur , avait dessein de sc rendre auprès de Mithridate, son grand-père. Mais, en y allant, il apprit sa défaite, et se vit déchu de l’espérance qn’il avait d’obtenir de lui du secours. Il prit donc le parti de se jeter entre les bras des Romains. Il entra dans leur camp, et Yinl supplier Pompée de le prendre sous sa protection. Pompée le reçut fort honnêtement, et fat bien aise de sa vue : car, allant porter la guerre en Arménie , il avait besoin d’un guide comme lui. 11 se fit donc mener par lui droit à Artaxate.

Tigrane, effrayé de cette nouvelle, et sentant bien qu’il n’était pas en état de résister à une armée si puissante, prit le parti de recourir â la générosité et à la démence du général romain. 11 lui remit entre les mains les ambassadeurs que Milhridate lui avait envoyés , et les suivit lui-mème de fort prés. Sans prendre aucune précaution , il entra dans le camp des Romains , et vint mettre sa personne et sa couronne à la discrétion de Pompée et des Romains. Il disait 1 que de tous les Romains il n’y avait que Pompée à la bonne foi de qui il voulût se confier ; que , de quelque manière qu’il décidât de son sort, il se trouverait content;

■ « Moi ipse lupplex et prssens se regnumque ditlonl « ejus permisit, prefatus : neminem alium, ncque Roma- « num , oeque uIHus gentis virum fulurum fuisse, rujus • MÛdel commissurus foret, quara Cn.Pompeium.ProiDdé « otuneni sibi vel adversam , vei secundara , cujus auclor « ille esset, fbrtunam tolcrabilera fuluram. Non esse turp< « ab co Vinci , quera vinccrc esset nefas: neque ei inbo- » nestè aliquem sumrailti, quera fortuna super omnes « eilulisset. » (Yell. Paieec. lib 8, cap. 37.)

qu'il n’était point honte» d'être vaincu par un homme que nul ne pouvait vaincre ; et qu'on pouvait sans déshonneur se soumettre à celui que la fortune avait élevé au-dessus de tous les autres.

Quand il fut arrivé* cheval près de l'enceinte du camp, deux huissiers de Pompée sortirent au-devant de lui, et lui ordonnèrent de descendre , et d'entrer- à pied, lui disant que jamais on n’avait vu d’étranger passer à cheval dans un camp romain. Tigrane obéit ; et étant même son èpée , il la donna à ces huissiers ; et enfin , quand il fut assez près de Pompée, prenant son diadème, il voulut le mettre à ses pieds , el , se prosternant honteusement à terre , lui embrasser les genoux. Mais Pompée courut à lui pour l’empêcher ; et le prenant par la main , il le mena dans sa tente, le fit asseoir près de lui à sa droite , et son fils, le jeune Tigrane, à sa gauche: après quoi il le remit an lendemain pour entendre ce qu’il avait * lui dire , et invita le père et le fils à souper ce soir-là avec lui. Le fils refusa de s’y trouver avec son père; et comme il ne lui avait donné aucune marque de respect pendant l’entrevue, et l’avait traité avec la même indifférence qu’il aurait fait un étranger , Pompée fut fort choqué de cette conduite. Il ne négligea pas pourtant tout à fait ses intérêts, en prenant connaissance de l’affaire de Tigrane. Après avoir condamné le roi Tigrane à payer six mille talents 1 aux Romains pour les frais de la guerre qu'il leur avait faite sans sujet , et à leur céder toutes ses conquêtes en deçà de l’Euphrate , il ordonna que ce prince régnerait dons son ancien royaume d’Arménie majeure , et que son fils aurait la Gordiennc et la Sophène, deux provinces limitrophes de l’Arménie , pendant la vie de son père , et après sa mort tout le reste de ses étals ; en réservant pourtant au père les trésors qu'il avait dans la Sophène, sans lesquels il lui était impossible de payer aux Romains la somme que Pompée exigeait de lui.

Le père fut fort content de ces conditions , qui lui laissaient encore une couronne. Mais le fils , qui s’était mis des chimères dans la tête, ne put goûter un décret qui lui était ce

> Dix huit millions. — 6000 talents phitétériens , prés Je 60 millions de fr. E. B.

qu’il s’était promis. Il en fut même si mécontent, qu’il voulut se sauver pour aller exciter de nouveaux troubles. Pompée , qui se douta de son dessein, le fit garder à vue : et quand il vit qu’il refusait absolument de consentir que son père retirât ses trésors de la Sophène, il le fil mettre en prison. Ensuite , ayant découvert qu’il faisait solliciter la noblesse d’Arménie à prendre les armes , el qu’il tachait d’y engager aussi les Parlhes, il le mit avec ceux qu’il réservait pour le triomphe.

Peu de temps après , Phraate, roi des Parlhes, envoya redemander à Pompée ce jeune prince, qui était son gendre, et lui représenter qu’il devait terminer ses conquêtes à l'Euphrate. Pompée fit réponse que le jeune Tigrane touchail de plus prés à son père qu’à son beau-père ; et que, pour ses conquêtes, il leur donnerait les bornes que la raison et la justice leur prescriraient , mais sans prendre la loi de personne.

Quand on eut laissé prendre à Tigrane les trésors de la Sophène , il paya les six mille talents , et fit outre cela présent à l’armée romaine de cinquante dragmes 1 pour chaque simple soldat, de mille * à chaque centeuier , de dix mille 5 à chaque tribun ; et par celte libéralité il obtint le titre d’ami et d’allié du peuple romain. Elle lui serait pardonnable , s’il ne l’avait pas souillée par des bassesses indignes d’un roi.

Pompée donna à Ariobarzane la Cappadoce entière*, et y ajouta la Sophène et la Gordienne, qu’il avait destinées au jeune Tigrane.

Après avoir tout réglé en Arménie, Pompée marcha vers le nord à la poursuite de Mithridate. Il trouva sur les bords du Cyrus * les Albaniens et les Ibériens , de» puissantes nations situées entre la mer Caspienne et le Pont-Euxin , qui entreprirent de l’arrêter : mais il les battit, et obligea les Albanie» à demander la pais. Il la leur accorda, et passa l’hiver dans leur pays.

1 251tmi.

» 500 livra. =822 fr. E. B.

> 5000 livret. =2279 fr. E. B.

* Plul. In Pomp. pae 637. Dion. Cm. üb. 38. p. 28. — Appian. pas. 2*2-215.

* Ce fleuve en appelé ('i/rnus par quelque» auleuri.

L'année suivante 1 il se mit de fort bonne heure en campagne contre les Ibériens. C’était une nation Tort guerrière , et qui n'avait jamais encore été soumise. Elle avait toujours conservé sa liberté pendant que les Mèdes, les Perses et les Macédoniens avaient eu successivement l’empire de l’Asie. Pompée vint à bout de dompter ces peuples , quoiqu’il s'y trouvAt d'assez grandes difficultés , et les obligea de demander la paix. Le roi des Ibériens lui envoya un lit, une table et un trône, le tout d’or massif, le priant de recevoir ces présents pour gages de son amitié. Pompée les remit entre les mains des trésoriers pour le trésor public. Il soumit aussi les peuples de la Colchide, et fit prisonnier leur roi Olthace, qu’il mena ensuite dans son triomphe. De IA il revint sur ses pas en Albanie , pour châtier cette nation de ce qu’elle avait repris les armes pendant qu'il était aux prises avec les Ibériens et avec ceux de la Colchide.

L’armée des Albaniens était commandée par Cosis, frère du roi Orode. Ce prince, dès qu’on en fut venu aux mains , s'attacha A Pompée , et, courant sur lui, il lui lança son javelot : mais Pompée l’ayant joint , lui appuya sa javeline avec tant de roideur , qu’il le perça d’outre en outre , et le jeta mort aux pieds de son cheval. I.es Albaniens furent battus , cl il s'en fit un grand carnage. Celte Tictoire obligea le roi ürode A acheter, le renouvellement de la paix qu’il avait faite avec les Romains l’année précédente, par de grands présents , et en donnant ses fils en otage aux Romains pour sûreté qu’il l’observerait mieux que par le passé.

Mithridate cependant avait passé l’hiver à Dioscourias sur le Ponl-Euxin , au nord-est. Dès que le printemps fut venu , il marcha vers le Bosphore Cimmérien , en traversant le pays de diverses nations des Scythes, dont quelques-unes le laissèrent passer de leur bon gré, et d'autres y furent contraintes par la force. Cè royaume du Bosphore Cimmérien est le même que nous appelons aujourd’hui la Tartarie Crimée ; et c’était alors une province de l’empire de Mithridate. Il l’avait

> An. M. 3VA0 ; «T. J. C. 65.

donnée en apanage A un de ses fils nommé Machare ; mais ce jeune prince avait été pressé si vivement par les Romains pendant qu’ils assiégeaient Sinope , et que leur flotte était maîtresse du Pont-Euxin, qui était entre cette ville et son royaume , qu’il avait bit h paix avec eux, et l’avait observée inviaUMement jusqu’alors. Il savait bien que cette conduite déplaisait extrêmement à son père, et ainsi il appréhendait fort sa présence. Pour se raccommoder avec lui , il lui envoya des ambassadeurs sur la route, qui lui représentèrent que ç'avait été la nécessité de ses aCbires qui l’avait obligé d’agir contre son inclination. Mais, voyant que son père ne se laissait point loucher à ses raisons , il essaya de se sauter par mer , et fut pris par des vaisseaux que Mithridate avait fait croiser exprès sur a route. Il aima mieux se tuer que de tomber entre les mains de son père.

Pompée, ayant achevé la guerre dans le nord, et voyant qu’il était impossible de suivre Mithridate dans le pays reculé où il s'était retiré, ramena son armée au midi ; et en passant il soumit Darius, roi des Mèdes, et Antiochus , roi de Comagène. Il vint en Syrie', et se rendit maître de tout cet empire. Serrants réduisit la Célèsyrie et Damas , et Gabiniustoutle reste jusqu’auTigre; c’étaient deut de ses lieutenants généraux. Antiochus l'Asiatique , fils d'Anliochus Eusèbc , l’héritier de la maison des Séleucides, qui, par la permission de Luculle, régnait depuis quatre ans dans une partie de ces pays-là, dont il s’était sam quand Tigrane l’abandonna , vint le prier que par son moyen il pût être rétabli sur le trône de scs pères. Mais Pompée refusa de l’entendre, et le dépouilla de tous ses états, dont il fit une province romaine. Ainsi, pendant qu’on laissait l’Arménie à Tigrane, qui avait fait beaucoup de mal aux Romains dans le cours d'une longue guerre, on dépouilla Antiochus, qui ne leur avait jamais fait aucun tort, et ne méritait point du lout le traitement qu’on lui fil- La raison qu'on en donna, fut que les Romains avaient conquis la Syrie sur Tigrane ; qu’il q’étail pas juste qu’ils perdissent le fruit de leur victoire : qu’Antiochus était un priucc

> Appian. in Syr. pag. 133. — Justin, lib. 40, rap.i

qui n’avait ni le courage ni la capacité nécessaires pour défendre le pays ; que le mettre entre ses mains, ce serait l'exposer aux ravages et aux courses continuelles des Juifs et des Arabes , ce que Pompée n'avait garde de faire. En conséquence de ce raisonnement , Anliochus perdit sa couronne, et fut réduit à ia nécessité de vivre en simple particulier. C’est en lui que finit l'empire ' des Séieueides eu Asie, qui avait duré près de deux cent cinquante ans.

Pendant ces expéditions des Romains en Asie, il arriva de grandes révolutions en Égypte. Les Alexandrins, lassés d'Alexandre leur roi , se soulevèrent; et, après l’avoir chassé, appelèrent Ptolémée Aulète , pour remplir sa place. Cette histoire sera traitée avec étendue dans l'article suivant.

Pompée, s’étant transporté à Damas, y régla plusieurs affaires de l'Égypte et de la Judée'. Pendant le séjour qu'il y fit, il s’y rendit jusqu’à douze têtes couronnées, qui venaient lui faire leur cour, et qui s’y trouvèrent tous en même temps.

C’est pour lors qu'on vil un beau combat d’amitié et de respect entre un père et un fils: combat rare dans les temps dont nous parlons, où les meurtres et tes parricides les plus affreux ouvraient le chemin au trône. Ariobarzane, roi de Cappadoce, se démit volontairement de son royaume en faveur de son fils , et lui mit son diadème sur la tète en présence de Pompée. Des larmes sincères coulèrent alors en abondance des yeux de ce fils véritablement affligé de ce qui aurait lait la joie des autres. C'est la seule occasion où il crut la désobéissance permise , et il aurait constamment persisté dans le refus d’accepter le sceptre1, si l’ordre de Pompée ne fût intervenu , et ne l’eût obligé de céder enfin à l'autorité paternelle*. C'est le second exemple que fournil lu Cappadoce d'uu pareil combat de générosité. Nous avons parlé en son lieu du fait des deux Ariaralhe.

■ An. M. 3939; iv. J. C.65.

> Plut, ta Ponip. psg 638, 639.

1 Val. Max. lib. 5, cap. 7.

4 v N pc utiiim lincm tam cgregtum certamen habuissel, a niai patrie votuntaü suctorllaa Pompcli adfuixxet. a (Vit. Mai.)

Comme il y avait encore dans le Pont et dans la Cappadoce plusieurs places fortes entre les mains de Mithridate , Pompée jugea à propos d’y retourner pour les réduire. Il les soumit en effet presque toutes è son arrivée, et il alla ensuite passer l'hiver à Aspis , ville du Pont.

Stratonice, Hne des femmes de Mithridate , remit à Pompée un château du Bosphore dont elle avait la garde, avec les trésors qui y étaient cachés, lui demandant pour récompense que , si son fils Xipharès tombait entre ses mains , il voulût bien le lui rendre. Pompée n'accepta de ces présents que ceux qui pouvaient servir à l’ornement des temples. Quand Mithridate sut ce qu'avait fait Stratonice pour se venger de la focilité avec laquelle elle s'était rendue, qu'il regardait comme une trahison , il tua Xipharès sous les yeux de sa mère , qui vit ce triste spectacle de l’autre bord du détroit.

Calne , ou la Ville-Neuve , était la plus forte de toutes les places du Pont: aussi était-ce là que Mithridate avait la plus grande partie de son trésor, et ce qu’il possédait de plus précieux, parce qu’il la regardait comme imprenable ; mais elle ne le fut pas pour les Romains. Pompée la prit, et avec elle tout ce que Mithridate y avait laissé. On y trouva, entre autres choses , des mémoires secrets qu'il avait dressés lui-même, qui servirent beaucoup à faire connaître son caractère. Dans l'un il marquait les personnes qu’il avait empoisonnées , entre autres son propre fils Ariaralhe , et Alcée de Sardes; ce dernier parce qu’il avait remporté sur lui le prix de la course des chevaux. Quelle bizarrerie ! Avait-il peur que le public et la postérité ne fussent pas instruits de ses crimes, ni de leurs motifs?

On y trouva aussi ses mémoires de médecine, que Pompée fit traduire en latin par Lènée, bon grammairien , qui était un de ses affranchis', et on les publia ensuite dans cette langue : car, entre les autres qualités extraordinaires de Mithridate, il avait celle d’être trèshabile dans la médecine. Ce fut lui qui inventa le contre-poison admirable qui porte encore son nom, et dont les médecins se sont si bien trouvés, qu’on l'emploie encore aujourd'hui avec succès.

> pim. lib. ÏS, cap. 4.

Pompée', pendant le séjour qu’il fit à Aspis, régla les affaires du pays, autant que l’état où étaient les choses pouvait le permettre. Dés que le printemps fut revenu , il retourna en Syrie pour faire la même chose. Il ne crut pas devoir songer à poursuivre Mithridate dans le royaume du Bosphore , où il était encore retourné. Il eût fallu pour cela faire le tour du Pont-Euxin avec une armée , et traverser des pays habités par des nations barbares, dont quelques-uns même étaient déserts: entreprise fort dangereuse, et où l’on courait risque de périr. Ainsi tout ce que put faire Pompée, fut de poster de telle manière la flotte romaine , qu’elle empêchât tous les convois qu’on eût pu envoyer è Mithridate. Il crut par lè le pouvoir réduire à la dernière extrémité, et dit en parlant qu’il laissait à Mithridate un ennemi plus redoutable que les armées romaines : c'étaient la faim et la nécessité.

Ce qui le menait avec tant d'ardeur en Syrie, était la passion démesurée et pleine de vanité qu’il avait de pousser ses conquêtes jusqu’à la mer Rouge. En Espagne, et avant cela en Afrique, il avait porté les armes romaines jusqu’à l’Océan occidental, des deux côtés du détroit de la Méditerranée. Dans la guerre contre les Albaniens, il les avait étendues jusqu’à la mer Caspienne. Il croyait qu'il ne manquait plus à sa gloire que de les pousser jusqu'à la mer Rouge. En arrivant en Syrie , il déclara Antioche et Séleucie sur l'Oronte villes libres , et continua sa marche vers Damas, d’où il comptait allerattaquer les Arabes , et porter ensuite ses victoires jusqu'à la mer Rouge. Mais il survint un accident qui l'obligea à suspendre toute autre affaire, et à se rendre dans le Pont.

Il lui était venu quelque temps auparavant une ambassade de la part de Mithridate qui demandait la paix. Il faisait proposer qu'on lui laissât, comme à Tigrane, sa couronne héréditaire; qu’il paierait un tribut aux Romains, et leur céderait tous ses autres états. Pompée répondit qu'il vint donc aussi en personne, comme avait fail Tigrane. Mithridate ne put consentir à une telle bassesse ; mais il proposa d'y envoyer ses enfants , et quelques-uns de

1 An. M. 3910; *v. J. C. CI. — Joseph. Antlq. tib. lt . cap. 5. fl. — Pim. in Pomp. pag. 630-flil.— Dion. Casa. lit). 37, pag. 31-36. — Appian. pag. 216-251.

ses principaux amis. Pompée ne voulut pis s’en contenter. Les négociations se rompirent, et Mithridate se remit à faire des préparatifs de guerre avec autant de vigueur que jamais. Pompée , qui en eut avis, jugea à propos de se rendre sur les lieux pour avoir l'œil à Ion!. Pour cet effet, il alla passer quelque temps i Amisus, l'ancienne capitale du pays. Là , par une juste punition des dieux, dit Plutarque, son ambition lui fit commettre des fautes qui lui attirèrent le blâme de tout le monde, i! avait taxé publiquement et décrié Luculle, sur ce que, la guerre étant encore allumée, il avait disposé des provinces, fait des présents, décerné des honneurs, et fail tout ce que les vainqueurs n’ont accoutumé de faire qu'a pris la guerre entièrement terminée : et il tomba dans le même inconvénient ; car il disposa des gouvernements, et partagea les états de Mitliridate en provinces, comme si la guerre eût été finie. Mais Mithridate vivait encore , et l’on devait tout craindre d'un prince inépuisable en ressources, que les plus grands revers ne pouvaient déconcerter, et à qui ses pertes mêmes semblaient inspirer un nouveau courage et donner de nouvelles forces. Alors, en effet, dans le temps qu’on le croyait perdu sans retour, il méditait de faire, avec les troupes qn'I avait levées, une terrible invasion jusque dans le cœur de l'empire romain.

Dans la distribution des récompenses, Pompée donna l’Arménie mineure, avec plusieurs villes et pays voisins, à Déjolare, prince de Galalic , qui était toujours demeuré attaché! aux intérêts des Romains pendant celte guerre, et lui accorda le litre de roi. C’est ce même Déjolare qui , ayant toujours été depuis attaché par reconnaissance à Pompée , encoarul la haine de César, et eut besoin d’être défend» par l’éloquence de Cicéron.

Il fit aussi en même temps Archélaüs grand prêtre de la lune , qui était la grande déesse des Comaniens, dans le Pont , et lui donnais souveraineté du lieu , qui contenait bien six mille personnes , toutes dévouées ou culte de celte déesse, i’ai déjà marqué que cct ArchélnOs était fils de celui qui avait commandé en chef les troupes que Mithridate avait cnvojée en Grèce dans la première guerre qu'il cal avec les Romains , et qui , ayant été disgracié

<*«$> 127 «ft*»

par Mithridate , s'était retiré chez les Romains arec son fils. Ils leur étaient toujours demeurés depuis très-affectionnés , et leur avaient été d'un grand secours dans les guerres d'Asie. Le père étant mort, on donna au fils, pour récompenser les services de l’un et de l’autre, celle prêtrise de Comane , avec la souveraineté qu’on y attacha.

Pendant le séjour que fit Pompée dans le Pont, Arélas, roi de l’Arabie-Pélrée , profita de son absence , et fit des courses dans la Syrie , qui en incommodèrent beaucoup les habitants. Pompée y revint. En passant , il trouva sur sa route l’endroit où étaient les corps morts des Romains tués dans la défaite de Triarius. Il les fit enterrer avec grande solennité, ce qui lui gagna te cœur des soldats. De là Pompée continua sa marche vers la Syrie, pour y exécuter les projets qu'il avait formés pour la guerre d’Arabie. Une importante nouvelle les interrompit.

Quoique Mithridate eôt perdu toute espérance de pais depuis le refiis des ouvertures qu’il avait fait faire à Pompée , et qu’il vit plusieurs de ses sujets quitter son parti ; cependant, loin de perdre courage, il avait formé le projet de traverser la Pannonie, et, en passant les Alpes , d’aller attaquer les Romains dans l’Italie même, comme avait fait Annibal: projet plus hardi que prudent , et qui lui était inspiré par sa haine invétérée et par un désespoir aveugle. Un grand nombre de Scythes de son voisinage étaient entrés dans ses troupes , et avaient grossi considérablement son armée. 11 avait envoyé des députés en Gaule solliciter les people de se joindre à lui quand il approcherait des Alpes. Comme les grandes passions sont toujours fort crédules , et qu'on se flatte aisément de tout ce qu’on désire avec ardeur , il espérait que le feu de la révolte parmi les esclaves d’Italie , et de Sicile, peutêtre mal éteint , pourrait se rallumer tout d’un coup à sa présence ; que les pirates reprendraient bientôt l’empire de la mer, et susciteraient de nouvellesaffairesa ux Romains; et que les peuples , accablés par l'avarice et lacruauté des magisl rats et de généraux , seraient ravis de se tirer par son moyen de l'oppression sous laquelle ils gémissaient depuis longtemps. Voilà les pensées qu’il roulait dans son esprit.

Mais comme , pour exécuter ce projet , il fallait faire plus de cinq cents lieues , et traverser les pays qu’on appelle aujourd'hui la petite Tartarie, la Podolie, la Moldavie, la Valachie , la Transylvanie , la Hongrie , la Styrie , la Carinthie, le Tyrol et la Lombardie , et passer trois grands fleuves , le Rorysthéne , le Danube et le Pô , la seule idée d’une si rude et dangereuse marche jeta une telle frayeur dans son armée , que , pour rompre son dessein , elle conspira contre lui , et élut Pharnace , son fils , pour roi : c’était lui qui avait excité cette révolte parmi ses soldats. Alors Mithridate, se voyant abandonné de tout le monde , et que son fils même ne voûtait pas lui permettre seulement de se sauver où il pourrait , se retira dans son appartement ; et, après avoir donné du poison à ses femmes , à ses concubines , et à celles de ses filles qui étaient alors auprès de lui , il en prit lui-même: mais, comme il vit que le poison ne faisait pas son effet sur lui , il eut recours à son épée. Le coup qu’il se donna ne suffisant pas , il fut obligé de prier un soldat gaulois de l'achever. Dion dit que ce fut son propre fils qui le tua.

Mithridate avait régné soixante ans 1 et en avait vécu soixante et douze. Sa grande peur était de tomber entre tes mains des Romains , et d’être mené eu triomphe. Pour prévenir ce malheur , il portait toujours sur lui du poison, afin de leur échapper par cette voie, s’il ne trouvait pas d’autre ressource. L’appréhension qu’il eut que sou fils ne 1e livrât à Pompée .lui fit prendre la funeste résolution qu’U exécuta avec tant de promptitude. Ou dit communément que ce qui lit que le poison qu'il prit ne le tua pas , venait de ce qu’il avait tant pris de son contre-poison , que son tempérament en était devenu à l’cpreuve du poison. Mais l’on prétend que c'est une erreur , et qu’il est impossible de trouver un remède particulier qui puisse servir d’antidote général coutre toutes les espèces de poison.

Pompée était à Jéricho , dans la Palestine , où les différends d’Hyrcao et d’Arislobule , dont nous avons parlé ailleurs, l’avaient amené, quand il reçut la première nouvelle de la mort

< An. M.39»l;«v. J.C .63.

de Mithridalc. Elle lui fut apportée par des eiprés dépêchés du Pont , pour lui remettre en main les lettres de ses lieutenants. Les ciprès arrivant avec leurs lances couronnées de laurier , ce qui ne se pratiquait que lorsqu'ils venaient annoncer quelque victoire ou quelque nouvelle importante et avantageuse , l’armée fut fort curieuse et avide de l’apprendre. Comme elle ne faisait que commencer à former son camp , et qu’elle n’avait pas encore dressé le tribunal de dessus lequel le général leur parlait, sans s’amuser à en faire un de gazon .comme c’était l’ordinaire, parce qu'il aurait fallu trop de temps, elle en fit un â la hâte des bats de leurs bêtes de somme, sur lequel Pompée monta sans façon. Il leur apprit la mort de Mithridate , et la manière dont il s’était tué lui-même ; que son fils Pharnace soumettait aux Romains et sa personne et ses états -, et qu’ainsi cette guerre fâcheuse , qui avait duré si longtemps , était enfin terminée. Ce fut un grand sujet de joie et pour le général et pour l’armée.

Telle fut la fin de Mithridate, prince * , dit un historien , dont il est difficile de se taire , et encore plus d'en parler. Plein de vivacité dans les guerres , distingué par son courage , très-grand quelquefois par les faveurs de la fortune, et toujours par la fermeté inébranlable de son âme ; véritablement général par la prudence et le conseil, et soldat par les coups de main hardis et périlleux : un second Annibal pour sa haine pour les Romains.

Cicéron dit de Mithridate qu’après Alexandre c'était le plus grand des rois * : Me rex pott Alexnndrum maximut. Il est bien certain que les Romains n’ont jamais eu de pareil roi en tête. On ne peut nier non plus qu’il n’eût de grandes qualités : une vaste étendue d’esprit qui embrassait tout , une supériorité de génie capable des plus grandes entreprises, une fermeté d'âme que les plus grands malheurs ne pouvaient abattre , une industrie et une hardiesse inépuisables en ressources, qui

• « Tir , neque sllendus . neque riieendi» sine curâ : • bello acerrlrnu. , virlulc eilmlus : allquindo forlunà , « semper aninto maslmus : conclus dus , miles manu : a odio In Romanes Annlbsl. » (Tell. Pateic. lib. 2, cap. 18. )

* Acad. Quces. lib. 4, n.3.

après les plus grandes pertes, le faisnieni reparaître tout d'un coup sur la scène pim puissant et plus terrible que jamais. Je ce crois pas pourtant qu'on puisse le donner pour un capitaine achevé : ce n'est pas , ce me semble , l’idée qui résulte de ses actions. Il remporta d’abord de grands avantages, mais contre des généraux sans mérite et sans etpérience. Depuis qu'on lui eut opposé Sjlla, Luculle, Pompée, ce ne fut plus de même: et l’on ne voit pas que dans les batailles il se soit fait beaucoup d’honneur, ni par l'habileté à se poster avantageusement , ni par la présence d'esprit dans les contre-temps inopinés, ni même par l'intrépidité dans les occasions dangereuses et dans le feu de l’action. Mais, quand on lui supposerait toutes les qualités d’un grand général , son nom ne peut être qu’en horreur , quand on considère les meurtres et les parricides sans nombre dont il souilla son règne , et cette ernnuté barbare qui ne respecta ni mère , ni femmes , ni enfants, ni amis, et qui sacriGa tout à son insatiable ambition.

Pompée étant arrivé en Syrie ', alla droili Damas, à dessein d’en partir pour commencer enfin la guerre d’Arabie. Quand Arétas , qui en était roi, vit son armée prête à entrer dans ses états, il envoya faire ses soumissions par une ambassade.

Les troubles de la Judée occupèrent Pompée quelque temps ; il revint ensuite en Syrie, d’où il partit pour le Pont. En arrivant i Amisus*, il y trouva le corps de Mithridate’ . que Pharnace son fils lui envoyait , apparemment pour assurer Pompée , par ses propres yeux , de la vérité de la mort d'un ennemi qui lui avait causé tant de peine et de fatigue.-: il y avait ajouté de grands présents pour se le rendre favorable : Pompée reçut les présents; mais pour le corps, regardantl'inimitié comme éteinte par ta mort , il lui Ut tout l'honneur qui était dû à un roi, et l’envoya à la ville de Sinope pour y être enterré avec les rois de Pont ses ancêtres , qui avaient là depuis longtemps leur sépulture ordinaire, et ordonna

< An. M. .SSII ; av. J. C. 63. — Joseph. Anllq. lib. Il ■ cap. 4-8 ; et üc Bell. Jud. 1-5.

• Plul. in Pomp. pag. 041, — Appian. pag. 2jO-45î - Dio. Cass. lib. 96, pag. 35 et 96.

les sommes qu’il fallait pour lui faire des funérailles royales.

Dans ce dernier voyage , il prit possession de toutes les places qui étaient encore restées entre les mains de ceux à qui Mitliridate les avait confiées. Il trouva dans quelques-unes des richesses immenses, surtout à Télaure, où était une partie des plus beaux meubles et des plus riches bijoux de Milhridate, avec son principal arsenal : on compta jusqu’à deux mille coupes d’onyx enchâssées dans de l’or , avec une si prodigieuse quantité de vaisselle de toute espèce , de meubles et d’équipages de guerre pour homme et pour cheval, qu’il fallut au questeur, c’est-à-dire au trésorier de l'armée, trente jours entiers pour en faire l’inventaire.

Pompée accorda à Fharnace le royaume du Bosphore pour récompense de son parricide, le déclara ami et allié du peuple romain, et tourna sa marche vers la province d’Asie pour passer l’hiver à Ephèse; ce fut là qu’il distribua les récompenses à son armée victorieuse. Il donna à chaque soldat quinze cents dragmes (sept cent cinquante livres) ; et aux officiers, à proportion du poste qu’ils occupaient. Enfin la somme à laquelle se montèrent les libéralités qu’il fit des dépouilles de l’ennemi alla jusqu’à seize mille talents, c’està-dire quarante- huit millions , et il en eut pourtant encore vingt mille (soixante millions) pour mettre au trésor à Rome le jour de son entrée.

Son triomphe dura deux jours1 , et fut célébré avec une pompe extraordinaire. Pompée fit marcher devant lui trois cent vingtquatre captifs des plus distingués : entre lesquels étaient Aristobulc, roi de Judée, avec son fils Antigone ; Olthace , roi de Colchos ; Tigrane , fils de Tigrane roi d’Arménie ; la sœur, cinq fils et deux filles de Mitliridate. Au défaut de la personne de ce roi , on porta en triomphe son trône et son sceptre , et un buste colossal de la hauteur de huit coudées , qui était d’or.

‘ An. M. 3913; «r. J.C.Gb

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