‹ Œuvres complètes de Rollin avec notes et éclaircissements sur les sciences, les arts, l'industrie et le commerce des anciens (volume 2)Chapitre 20 sur 178 · HT ICI. R II · texte numérisé non relu

HT ICI. R II

Ce second article contient l'histoire de trentecinq ans, depuis le commencement du règne de Plolémée Aulètc jusqu’à la mort de Cléopâtre, où finit le royaume d’Égypte; c’est-àdire depuis l’an du monde 3939 jusqu’à l’an

$ F. — Ptoi.kmf.e An.feiB avait été mis si m i.r

TRÔNE D'ÉgVPIK A LA PLACE ü'Al. EXAN DRE. IL SE FAIT NOMMER AMI ET ALLIÉ DU PEUPLE ROM Al 3 PARLE CRÉDIT DE CÉSAR ET DF. POMPÉE. QU*IL AVAIT ACHE- TÉ BIF.3 CHER. E\ CONSÉQl ENCK , IL ACCABLE SES SUJETS D'IMPÔTS. Il EST CHASSÉ DU THÔ3E. LES Alexandrins lui substituent Bérénice sa fille. Il va a Home, et gagne , a foule d'argent , le*

SUFFRAGES DF S PREMIERS DE LA RÉPUBLIQUE POUR ÊTRE RÉTABLI. O.N LUI OPPOSE UN ORACLE DR LA SVBIt.LE, MALGRÉ LEQU EL (i ABINIUS LE RÉ f ABI.IT A MAIN ARMÉE SUR LE TRÔNE . OU II. DEMEURE JUSQU* A sa mort. La fameuse Cléopâtre sa fille lui s»uc- CÈDE , AVEC SON FRÈRE . ENCORE TOUT JEUNE.

Nous avons vu comment Plolémée Aulète était monté sur le trône d'Egypte '. Alexandre , son prédécesseur, en ayant été chassé par ses sujets , s’était retiré à Tyr , où il mourut quelque temps après. Comme il ne laissait point d’enfants, ni aucun autre prince légitime du sang royal , il avail fait le peuple romain son héritier. Le sénat , pour les raisons que j’ai rapportées, ne jugea pas alors à propos de prendre possession des élats qui lui avaient été légués par le testament d’Alexandre ; mais aussi pour montrer qu’il ne renonçait pas à son droit, il résolut de recueillirunc partie de la succession, et envoya des députés à Tyr pour demander quelques sommes que ce roi y avait laissées en mourant.

Les prétentions du peuple romain ne se prescrivaient point ; et c'était un établissement mal assuré que de posséder un état où il croyait en avoir de si bien fondées , à moins qu’on ne trouvât quelque moyen de l’y faire renoncer : tous les autres rois d'Égypte avaient été amis et 8lliés de Rome. C’était un moyen sûr pour Plolémée de sc faire reconnaître authentiquement roi d'Egypte par les Romains , que de se faire déclarer leur allié ; mais au-

I An. M. 3939 ;av. J. C. 03.

tant qu'il lui était important d'avoir celle qualité, autant lui était-il difficile de l'obtenir. La mémoire du testament de son prédécesseur était encore toute récente ; et comme on ne pardonne point aux princes les défauts qui ne conviennent pas à leur condition , quoiqu’on leur en pardonue souvent de plus nuisibles , le surnom de joueur de flûte , que celui-ci s'était attiré, l'avait mis en aussi mauvaise estime à Rome qu'eu Egypte.

Il ne désespéra pourtant pas de venir il bout de son entreprise'. Toutes les voies qu'il prit pour arriver A son but furent longtemps inutiles ; et il y a apparence qu'elles l’auraient toujours été , si César n'eût jamais été consul. Cet esprit ambitieux , qui croyait bons tous les moyens et tous les expédients qui le conduisaient à ses fins, accablé de dettes immenses , et trouvant ce roi disposé à mériter, ù force d'argeut , ce qu’il ne pouvait obtenir de droit , lui vendit l’alliance de Rome aussi chèrement qu’il la voulut acheter, et en reçut, tant pour lui que pour Pompée, dont le crédit lui fut nécessaire pour y faire consentir le peuple , près de six mille talents, c’està-dire près de dix-huit millions. A ce prix , il fut déclaré ami et allié du peuple romain.

Quoique ce prince tirât tous les ans de son royaume ' plus de deux fois autant , il ne put trouver tout à coup cet|,c somme sans surcharger extrêmement ses sujets. Ils étaient déjà fort mécontents de ce qu’il n'avait pas voulu revendiquer l'jle de Cypre comme un ancien apanage de l’Egypte; et, en cas de refus, déclarer la guerre aux Romains. Dans cette disposition, les levées extraordinaires de deniers qu’il était obligé de faire ayant achevé de les aigrir, ils se soulevèrent avec tant de violence, qu'il prit le parti de s'enfuir pour mettre sa vie en sûreté. Il cacha si bien sa route , qu’on crut en Egypte qu’il était péri , ou l’on feignit de le croire. On déclara reine à sa place l’ainée. des trois filles qu’il avait .nommée Bérénice, quoiqu’il eût deux fils , parce qu’ils étaient beaucoup plus jeunes.

Cependant Ptolémèe3 ayant abordé A l’ile de

v Surion. in dut. Ctet. cap. 5t. — Dio Cass. lib. 39 , pag. 97. — Slrab. lib. 17. pag. 796.

• An. M. 39US;av.J. C. 58.

a Plui. in Cntom* |fi:r puR. 770.

1 Rhodes , qui était sur son chemin pour aller à Rome , apprit que Caton , qui , depuis sa mort, a élé appelé dans, l'histoire Caton tlilique , y était arrivé aussi il y avait quelque temps. Ce prince, étant bien aise de conférer avec lui sur ses affaires, le fit Avertir aussitôt de sa venue, comptant qu’il ne tarderait point à le venir trouver. On va connaître ici la grandeur, ou plutét la fierté romaine. Caton lui St dire qu'il vînt lui-même le chercher, s’il roulait lui parler. Il y allé. Caton ne daigna pas» lever quand Plolémée entra dans sa chambre; et, le saluant comme un homme du commun, lui dit seulement de s'asseoir. Le roi , quoiqu’un peu troublé de cette réception , ne laissait pas d’admirer en lui-même comment tint de hauteur et de fierté pouvait s’accorder dans un homme avec la simplicité et la modestie qui paraissaient dans son habillement et dans tout son équipage. Mais il fut bien plus surpris lorsqu’étanl entré en matière, Caton le blàrai ouvertement de ce qu’il quittait le plus beau royaume du monde pour allers’ex poser au faste et à l’avarice insatiable des grands de Rome, et souffrir mille indignités. Il ne feignit point de lui dire que , quand il vendrait toute l’Egypte, il n’aurait pas encore de quoi contenter toute leur avidité. Il lui conseilla donc de retourner en Egypte, et de s’y raccommoder avec ses sujets, ajoutant qu’il était prêt à j accompagner le roi, s’il le voulait, et lui oflhul pour cela son entremise et ses bons offices.

Ptolèmèc, A ce discours, revenu comme d’un songe, et ayant pensé mûrement à tout ce que le sage Romain lui avait dit , reconnut la faute qu’il avait faite de quitter sou royaume, et songeait à y retourner. .Mais les amis qu’il avait avec lui , gagnés par Pompée pour le faire aller A Rome ( on devine bien dns quelles vues ) , le détournèrent de suivre le conseil de Caton. Il eut tout le temps de s’en repentir quand il se trouva dans cette superbe ville , réduit A solliciter son affaire de porte en porte chez chaque magistrat, comme un simple particulier.

César , sur qui il fondait sa principale espérance , ne s’y trouva pas 1 : il faisait la guerre

< Dion. lib. 3» . pag. 97, 98. - Plia. lib. 33. cap, 10. - Cic. ad Fnmil. lib. 1 , F.p. 1-1. - Jd. lu Pitou, n.

- Id. pro Cad. n. 23, 21.

«sfcRf»

dans les Gaules ; mais Pompée , qui y était , le logea chez lui , et n'oublia rien pour le servir. Outre l'argent qu’il avait reçu de ce prince , conjointement avec César, Ptolémée avait depuis cultivé son amitié par divers services qu'il lui avait rendus dans la guerre de Milhridule, et lui avait entretenu huit mille chevaux à ses dépens dans celle de Judée. S'étant donc plaint au sénnt de la rébellion de scs sujets , il demanda qu’on les remit sous son obéissance , ainsi que l'alliance qu’on lui avait accordée y obligeait les Romains. La faction de Pompée lui fit obtenir ce qu’il demandait. Le consul Lentulus , A qui la Cilicie, séparée de l’Égypte seulement par la côte de Syrie , était échue parle sort, fut chargé de rétablir Ptolémée sur le trOne.

Mais, avant que son consulat fût achevé 1 , les Egyptiens, ayant appris que leur roi n'était pas mort comme ils le croyaient , et qu’il était allé A Rome, y envoyèrent une ambassade solennelle pour justifier leur révolte devant le sénat. Celte ambassade était composée de plus de cent personnes , dont le chef était un célèbre philosophe nommé Dion , qui avait à Rome des amis considérables. Ptolémée en ayant eu avis , trouva le moyen de faire périr par le fcr ou par le poison la plupart des ambassadeurs ; cl il intimida si fort ceux qu'il 11c put corrompre ni faire tuer , qu’ils n’osèrent ni s'acquitter de leur commission , ni demander justice de tant de meurtres. Mais comme cette cruauté fut connue de tout le monde , elle acheva de le rendre aussi odieux qu’il était méprisé; et les profusions immenses qu’il faisait pour gagner les plus pauvres et les plus intéressés du sénat devinrent si publiques . qu'on ne parlait d’autre chose dans toute la ville.

Un mépris des lois si marqué , une audace si effrénée, excitèrent l'indignation de tout ce qui restait de gens de bien dans le sénat. M. Favonius entre autres, philosophe stoïcien, fut le premier qui s’y déclara contre Ptolémée. Sur sa requête, il fut résolu qu’on manderait Dion pour être instruit de la vérité du fait par sa bouche. Mais la brigue du roi , composée de celle de Pompée et de Lentulus,

de ceux qu’il avait corrompus par argent , et de ceux qui lui en avaient prêté pour corrompre les autres, agit si ouvertement en sa faveur, que Dion n'osa paraître; et Ptolémée l'ayant aussi fait tuer peu de temps après , quoique celui qui fit le coup en fût accusé juridiquement, le roi en fut quitte pour soutenir qu’il en avait eu un juste sujet.

Soit que ce prince crût n’avoir plus rien à faire à Rome qui demandât sa présence, soit qu’il craignit d’y recevoir quelque affront, haï i comme il était, s’il y demeurait davantage,

1 il en partit peu de jours après, et se retira à Ephèse dans le temple de la déesse , attendant la décision de sa destinée.

1 En effet , son affaire faisait plus de bruit à Rome que jamais. Un des tribuns du peuple, il s’appelait 6'. Calon, jeune homme vif, entreprenant , et qui ne manquait pas d’éloquence , se déclara par de fréquentes harangues, contre Ptolémée et Lentulus , et il fut écouté du peuple avec un plaisir singulier et un applaudissement extraordinaire.

Pour faire jouer une nouvelle machine', il attendit qu’on eût nommède nouveaux consuls; et dès que Lentulus fut sorti de charge, il produisit devant le peuple un oracle de la Sibylle, qui portait : Si un roi d'Égypte ayant besoin de secours s'adresse à vous, vous ne lui refuserez pas votre amitié ; mais pourtant vous ne lui domurez pas de troupes ; car si cous lui en donnez , vous souffrirez et risquerez beaucoup.

La forme ordinaire était de communiquer ces sortes d’oracles au sénat avant toutes choses , pour examiner s’il était A propos de les divulguer. Mais Caton , craignant que la brigue du roi n’y fit résoudre de supprimer celui-ci , qui était si contraire à ce prince , présenta aussitôt au peuple les prêtres dépositaires des livres sacrés , et les obligea , par l'autorité que sa charge de tribun lui donnait, d’exposer en public ce qu’ils y avaient trouvé sans demander l’avis du sénat.

Ce. fut un nouveau coup de foudre pour Ptolémée et pour Lentulus. Les paroles de la Sibylle étaient trop précises pour ne pas faire sur le vulgaire toute l'impression que leurs

1 Xn. XI. 3017: a*. J. C. 57.

• An. M. WW; a». J. C M.

ennemis souhaitaient : aussi Lentulus , dont le consulat était fini , ne voulant pas recevoir en face l'affront de voir révoquer le décret du sénat qui l’avait commis pour rétablir Ptolémée , partit aussitôt pour sa province en qualité de proconsul.

Il ne se trompait pas. l’eu de jours après , l’un des nouveaux consuls, nommé Marcellinus, ennemi déclaré de Pompée , ayant proposé l’oracle au sénat , il fut arrêté qu'on y aurait égard , et qu’il paraissait dangereux pour la république de rétablir par force le roi d’Égypte.

Il ne faut pas croire que dans le sénat il y eût aucune personne assez simple , ou plutôt assez stupide, pour ajouter foi à un tel oracle. Personne ne doutait qu'il n'eût été fabriqué exprès pour la conjoncture présente, et qu'il ne fût l’ouvrage d’une intrigue secrète de politique. Mais il avait été publié et approuvé dans l’assemblée du peuple , crédule et superstitieux jusqu’à l'excès, et le sénat ne pouvait plus eu porter un autre jugement.

Ce nouvel incident obligea Ptolémée à changer de batterie. Voyant que Lenlulusavait trop d’ennemis à Home, il abandonna le décret qui l'avait commis pour son rétablissement , et fit demander par Ammonius , son ambassadeur qu’il avait laissé à Rome , que cette commission fût donnée à Pompée ; parce que ne pouvant plus être exécutée à force ouverte à cause de l’oracle , il jugea avec raison qu’il fallait substituer à la force un homme d’une grande autorité. Et Pompée se trouvait alors au plus haut point de sa gloire par le bonheur qu’il avait eu de faire périr Milhridate, le plus grand et le plus puissant roi que l’Asie eût vu depuis Alexandre.

L’affaire fut mise en délibération 1 dans le sénat, et débattue avec grande vivacité parles différents partis qui s'y élevèrent. La diversité des opinions fit consumer inutilement plusieurs séances sans rien déterminer. Cicéron ne se départit jamais des intérêts de Lentulus, son ami intime , qui , pendant qu’il était consul, avait infiniment contribué à son rappel d'exil. Mais quel moyen de lui rendre aucun service dans l’état où étaient les choses? et

que pouvait faire ce proconsul sans employer la force ouverte contre un grand royaume, ce qui était expressément défendu par l'oracle ? Voilà comme auraient pensé des personnes peu subtiles cl peu spirituelles, cl qui ne sauraient pas se retourner. L'oracle ne défendait que de donner des troupes au roi pour le rétablir. Lentulus ne pouvait-il pas le laisser comme en dépôt en quelque lieu prés de la frontière, et aller cependant avec une bonne armée assiéger Alexandrie, puis , quand il l’aurait prise , s’en retourner en y laissant une bonne garnison , et ensuite y renvoyer le roi, qui trouverait toutes choses disposées à le recevoir sans violence et sans troupes? Ce fut l’avis de Cicéron; et afin qu’on n'en doute point , je rapporterai ses propres paroles, tirées d’une lettre qu'il écrivit pour lors à Lentulus : « C’est à <r vous à juger, lui dit-il , étant , comme vous « l’êtes, maître de la Cilicie et de Cypre , # ce que vous pouvez entreprendre et faire « réussir. S'il vous paraît que ce soit une « chose faisable de vous emparer d’Alexandrie « et du reste de l'Égypte, il estsansdoute et de a votre honneur et de celui de la république r que vous y alliez avec votre floltc et votre r armée, en laissant le roi à I’tolèmalde ou a en quelque autre lieu voisin , afin qu’après a que vous aurez apaisé la révolte et mis de r bonnes garnisons partout , ce prince y r puisse retourner sûrement. De cette sorte ', r vous le rétablirez comme le sénat vous l'a r ordonné d'abord ; cl il y rentrera sans trour pes, ainsi que nos dévots assurent que la r Sibylle l’a marqué. » Croirait-on qu'un grave magistrat, dans une affaire importante comme est celle dont il s'agit ici , fût capable de proposer un (cl détour, qui parait peu convenable à la droiture et à la probité dont Cicéron se piquait? C’est qu’il comptait l’oracle prétendu de la Sibylle pour ce qu'il était en effet , c’est-à-dire pour une pure fourberie.

Lentulus, arrêté par les difficultés de cette entreprise, qui étaient grandes et réelles, n'osa pas s’y engager, et il suivit l’avis que Cicéron lui donnait à la fin de sa lettre, en lui représentant r que tout le monde jugerait de sa

* « lia fore ut per te restituatur . quemadmoduro initto « senatus censtiit ; et sine mulludinc reducatur, quemadj modum homine* rcligiosi Sibyllæ placeie dii-runt.

j by

,gk

» rje. art Famil. lib. 1, ep. 7.

« conduite par l'événement ' : qu’ainsi il n’aa vait qu'à prendre si bien scs mesures, qu’il

• fût sûr de réussir; et qu'autrcment, il ferait a mieux de ne rien entreprendre. »

Gabinius, qui commandait dans la Syrie en qualité de proconsul’, fut moins timide et moins précoutionné. Quoiqu’il fût défendu par une loi expresse à tout proconsul de sortir de sa province, ni de déclarer quelque guerre que ce fût , même de proche en proche , sans un ordre exprès du sénat, il s’était mis en marche pour aller au secours de Mithridate, prince des Parthes , chassé par le roi son frère de h Médie, qui lui était tombée en partage. Il avait déjà passé l'Euphrate avec son armée pour ce dessein, quand Ptolémée le joignit avec des lettres de Pompée, leur protecteur et leur ami commun, tout récemment déclaré consul pour l’année suivante, par lesquelles il conjurait Gabinius de se rendre favorable aux propositions que ce prince lui ferait pour le rétablir dans son royaume. Quelque dangereux que fût ce parti, l’autorité de Pompée, et encore plus l’espoir d'un gain considérable , ébranlèrent Gabinius. Les vives remontrances d’Antoine, qui cherchait des occasions de se signaler , et qui d’ailleurs voulait faire plaisir à Ptolémée, dont les prières flattaient son ambition, achevèrent de le déterminer5. C'est ce fameux Marc Antoine qui forma depuis avec le jeune César etLèpidus le second triumvirat. Gabinius l'avait engagé à le suivre dans la Syrie, en lui donnant le commandement de sa cavalerie. Plus l’entreprise était périlleuse , plus Gabinius se crut en droit de la faire acheter chèrement. Ptolémée , qui n’avait rien à ménager pour l’y résoudre , lui ofTrit , tant pour le général que pour l’armée, dix mille talents, c estâ-dire trente millions, payables, la meilleure partie comptant et par avance , et le reste sitôt qu'il serait rétabli. Gabinius accepta l'offre sans hésiter.

L’Égypte était toujours gouvernée par la

' « Ki cvenlu homincs de tno consillo esse judlcaluros. « vidrmus.. . Nos quidam hoc senliinus . si exploration a libi ait , possc le illias regnl potiri , non esse eunclan- « dumtsin dubium, non esse conandum.»

• An. M. 39W; av. J.C. 55. — Applan. in Syr. p. 120; ei in Partit, pag- 131.

Plut, in Anton, pag. 910, 917.

reine Bérénice'. Dès qu’elle fut moutée sur le trôue , les Egyptiens avaient envoyé offrir la couronne et Bérénice à Aotiochus l'Asiatique en Syrie, qui, du cûté de sa tnère Sélène, élait l’hérilier mâle le plus proche. Les ambassadeurs le trouvèrent mort, et revinrent. A leur retour, on apprit que son frère Séleucus, surnommé Cybiosacte, vivait encore. On lui envoya faire les mêmes offres, et il les accepta. C'était un prince qui avait des inclinations basses, et qui ne songeait qu'à amasser de l’argent. Son premier soin fut de faire meltre le corps (l'Alexandrc-le-Grand dans un cercueil de verre, pour se saisir de celui d’or massif où il avait reposé jusqu’alors. Cette action , et . beaucoup d’autres pareilles , l'ayant rendu également odieux à la reine et à ses sujets , elle l'avait fait étrangler peu de temps après. C’était le dernier prince de la race des Séleucides. Elle épousa ensuite Archélaüs , grand prêtre de Comane dans le Pont, qui se disait fils du grand Mithridate, quoiqu'en effet il ne fût fils que du principal lieutenant de ce prince.

Gabinius , après avoir repassé l’Euphrate et traversé la Palestine, marcha droit en Égypte*. Ce qu'il y avait le plus à craindre dans cette guerre, c’était le chemin qu'il fallait faire pour arriver à Péluse : car il fallait nécessairement passer par des lieux couverts de sables d'une hauteur qui effrayait, et si arides, qu’on n’y trouvait pas une goutte d’eau le long du marais Serbonide. Antoine , envoyé devant avec la cavalerie , non-seulement s’empara des passages, mais encore ayant pris Péluse, la clef de l'Égypte de ce côté— là , el fait la garnison prisonnière, rendit le chemin sûr pour le reste de l'année , et donna une ferme espérance de la victoire à son général.

Les ennemis tirèrent un grand avantage du désir de gloire dont Antoine élait possédé : car Ptolémée ne fut pas plutôt entré dans Péluse, que, poussé par sa haine et par son ressentimeut , il voulut faire passer tous les Égyptiens au fil de l'èpée ; mais Antoine, qui sentait bien que cet acte de cruauté le décrierait lui-mème, s’y opposa, et empêcha Plolémée d'exécuter son dessein. Dans toutes les

* Strab. lit) 12, pag 538. — Id. lib. 17, pag. 791 e!790. — Dio. lib. 39. pag 115-117 — CIc. In Pis. n. 48, 50.

* Plut. InAnlou. pag. 916, 917.

iQOgle

batailles et dans tous les combats qui furent livrés coup sur coup , il ne donna pas seulement des preuves d’un grand courage, mais il marqua encore toute la conduite d'un grand générai.

Dès que Gahinius apprit l'heureux succès qu'avait eu Antoine, il entra dans le cœur de l'Egypte. C’était en hiver, lorsque les eaui du Nil sont fort basses, le temps le plus propre par conséquent pour en faire la conquête. ArchelaOs , qui était brave et habile , fit pour se défendre tout ce qui pouvait se faire , et disputa fort bien le terrain aux ennemis. Étant sorti de la ville pour aller au devant des Romains, quand il fallut camper et remuer la terre pour se retrancher, les Égyptiens, accoutumés à vivre dans l'oisiveté et les délices, se mirent a crier à haute voix qu'Arehêlaüs y fit travailler des mercenaires aux dépens du public. Que pouvait-on attendre de pareilles troupes dans un combat? Aussi furent-elles bientôt mises en déroute. Archélatts fut tué en combattant vaillamment. Antoine, qui avait été son ami particulier et son hAte, ayant trouvé son corps sur le champ de bataille , l'orna royalement , et lui fit des obsèques magnifiques. Par celte action, il laissa dans Alexandrie un grand renom , et acquit parmi les Romains qui servaient avec lui A celte guerre la réputation d'homme d’une valeur singulière et d'une extrême générosité.

L’Égypte fut bientôt soumise, et obligée de recevoir Aulète, qui entra en pleine possession de ses états. Afin de l'y bien afiermir, Gabinius lui laissa quelques troupes romaines pour la garde de sa personne. Ces troupes prirent à Alexandrie les manières et les coutumes du pays, et donnèrent dans le luxe cl la mollesse, qui y régnaient plus que dans aucune ville. Aulète fit mourir sa fille Bérénice pour avoir porté la couronne pendant son exil ; et ensuite il se défit de la même manière de tous les gens riches qui avaient été du parti opposé nu sien. Il avait besoin de ces confiscations pour lever la somme qu’il avait promise A Gabinius, au secours duquel il devait son rétablissement.

Les Égyptiens souffrirent toutes ces violences sans murmurer * : mais, peu de jours après,

* Diod. Sic lib. t, |Mg. 71, 75.

un soldat romain ayant tué un chat par nvgarde, ni la crainte de Gabinius, ni l’autorité de Ptolémée, ne purent empêcher le peuple de le mettre en pièces sur-le-champ , pour venger l'outrage fait aux dieux du pays, car les chats étaient de ce nombre.

On ne sait plus rien de la vie de Ptolémée Aulète 1 , sinon qu’un chevalier romain, nommé G. Rabirius Posthumus, qui lui avait prêté ou fait prêter la plupart des sommes qu’il avait empruntées à Rome, l'étant allé trouver pour s’en faire payer quand U fut entièrement rétabli, ce prince lui fit d'abord entendre qu'ii désespérait de le satisfaire , à moins qu’il ne voulût bien se charger du soin de ses revenus, moyenanl quoi il pourrait se rembourser peu à peu par ses mains. Le malheureux créancier ayant accepté ce parti dans la crainte de perdre sa dette, s’il ne l’acceptait pas, le roi trouva bientét un prétexte pour le faire arrêter, quoiqu'il fût des plus anciens et des plus chers amis de César, et que Pompée fui en quelque sorte garant de la dette , puisque le prêt s’était fait et les obligations passées en sa présence et par son entremise dans une maison de campagne qu'il avait auprès d’Atbe.

Rabirius fut trop heureux de pouvoir se sauver de prison et d’Égypte plus misérable qu'il n’y était allé *. Pour comble de disgrScc, il fut accusé juridiquement à Rome , sitèt qu’il y fut de retour, d’avoir aidé Ptolémée à corrompre le sénat par les sommes qu'il lui avait prêtées pour cet usage; d'avoir déshonore sa qualité de chevalier romain par l’emploi qu’il avait pris en Egypte ; enfin d'avoir profilé d’une partie de l'argent que Gabinius , avec qui on prétendait qu'il s’était entendu, en avait rapporté. Le discours que Cicéron fil pour le défendre , et qui nous reste encore, est un monument éternel de l'ingratitude et lie la perfidie de cet indigne roi.

Ptolémée Aulète mourut paisible possesseur du trône d’Egypte \ environ quatre ans depuis son rétablissement. Il laissa deux fils et deux filles. Son testament donnait la couronne A l’ainé et à l’aînée ; et il ordonnait , selon l’u-

> CIc. pro Rabir. Posth.

* An. M. 3051 ; av. J. C. 53.

* An. M. 3953; ov. J. C. 51. — C*s. de Bel. ci»llb. 3.

sage de cette maison , qu'ils s'épousassent et qu’ils gouvernassent conjointement. Et parce que l'un et l'autre étaient fort jeunes ( car la fille, qui était la plus âgée des deux, n'avait que dix-sept ans ) , il les laissa sous la tutelle du sénat de Home. C’est la fameuse Cléopâtre, dont il nous reste è faire l'histoire. On trouve que Pompée fut donné pour tuteur par le peuple nu jeune roi ', qui le lit tuer peu d'années apres si lâchement.

g II. — Puons et Acmillas, ministres du jeune hoi,

CHASSENT CLÉOPÂTRE. Elle LÈVE DES TROUEES POUR SB RÉTABLIR. Pompée, APRÈS AVOIR ÉTÉ VAIS- CU A PUARSALE. SK RETIRE ES EGYPTE. Il V EST AS- SASSINÉ CÉSAR, Qlll LR POURSUIVAIT, ARRIVE A

Alexandrie, ou il appris d et pleure sa mort.

U TRAVAILLE A RÉC0SCIL1ER LE FRÈRE ET LA SOEl'E, ET POUR CELA MASDE CLÉOPÂTRE , DONT «IRNTÔT IL DEVIEST ÉPRIS. |L S'EXCITE DE GRANDS MOUVEMENTE DATA ALSXASDRIE . ET IL SE DOSEE PLUSIEURS COM- BATS ERTHE LES EGYPTIENS ET LES TEOUPES DE CÉ- SAB, OU CELUI-CI REMPORTE PRESQUE TOUJOURS LATASTAGE. LEROI AVAST ÉTÉ NOTÉ RS PRETANT LA FUITE DANS UN COMBAT NAVAL, TOUTE l’EgvPTE RE SOUMET A CÉSAR. IL MET SUR LE TRÔNE CLÉOPÂ- TRE AVEC SON JEUNE FRERE, ET BETOURNE A RoME.

On sait peu de chose du commencement du régne de Cléopâtre et de son frère*. Ce prince, encore mineur, élait sous la tutelle de Pholin l'eunuque, qui l'avait élevé, et d'Achiilos, le général de son armée. Ces deux ministres, apparemment pour se rendre seuls mailrcs des affaires, avaient été è Cléopâtre, sous le nom du roi , la part de in souveraineté que le testament (TAulètc lui avait laissée. Maltraitée de la sorte, elle alla en Syrie et en Palestine pour y lever des troupes ol pour faire valoir ses droits à main armée. Plolémée n’avait alors que treize ans.

C'est précisément dans cette conjoncture de la guerre entre le frère et la sœur, que Pompée , après avoir perdu la bataille de Pharsale, prit la route d’Égypte, .comptant que dans son malheur U y trouverait un asile ouvert et assuré. Il avait été le protecteur

1 Eu trop. Ub. 6.

• An. M. av. J. . 48. — Plut. In Pomp p. C.ô8- 6T;2. — |d. fn Crs. p.ig. 730, 731. — Appinn. de Bell. eiv. lib. 2. pag. 430-181 - Os. 11b. 3 , ét Bell, r Iv. - Dio , lib. 42, pag. 200-206.

d’Aulèle , père du roi régnant; ('avait été uniquement le crédit de Pompée qui l'avait fait rétablir : il espérait trouver dans le fils de la reconnaissance, et eu être assisté puissamment. Lorsqu’il arriva, Plolémée était sur la côte avec son armée , entre Péluse cl le mont Cnsius ; et Cléopâtre assez près de là , aussi à la tête de scs troupes. Pompée , en approchant de la côte , envoya demander à Plolémée la liberté d’aborder et d’entrer dans son royaume.

Les deux ministres, Photin et Achillas.

consultèrent avec le rhéteur Théodote , précepteur du jeune roi, et avec quelques autres, quelle réponse on lui ferait. Cependant Pompée attendait le résultat de ce conseil , aimant mieux s'exposer à être le jouet de trois indignes personnages qui gouvernaient le prince , que de devoir son salut è César , qui était son beau-père, et le plus grand des Romains. Les avis furent partagés. Les uns voulaient le recevoir; d’autres voulaient lui faire dire de chercher ailleurs une retraite : Théodote n'approuva ni l’un ni l'autre de ces avis , et , déployant toute son éloquence , il entreprit de montrer qu’il n’y avait point d'aulrc parti à prendre que celui de s’en défaire. Sa raison élait que, s’ils le recevaient, César ne leur pardonnerait jamais d’avoir assisté son ennemi ; que , si on le renvoyait sans le secourir , el que scs affaires se rétablissent , il ne manquerait pas de se venger du leur refus ; qu’ainsi il n’y avait de sûreté pour eux qu’en le faisant mourir. Par là ils gagneraient l’amitié de César , et empêcheraient l'autre de leur faire jamais de mal; car, dit-il , en se servant du proverbe , le t morts ne mordent point.

Cet avis prévalut, comme étant, selon eux , le plus sage et le plus sûr. Achillas , Seplimius, officier romain au service du roi d'Egypte, et quelques autres, furent chargés de l'exécution. Ils allèrent prendre Pompée dans une chaloupe, sous prétexte que les grands vaisseaux ne pouvaient pas facilement approcher du bord. Les troupes étaient rangées sur le rivage comme pour faire honneur à Pompée , et avaient Ptolémée à leur tête. Le perfide Septimius tendit la main à Pompée au nom de son maître, l’exhortant de venir trouver un roi ami , qu’il devait regarder comme son pupille el-son fils.1 Pompée se tourna du

côté de Cornélie , sa femme , qui déjà par avance pleurait sa mort ; et après lui avoir dit ce9 vers de Sophocle, tout homme qui entre à la cour d'un tyran devient son esclave, quoiqu'il y soit entré libre , il passa dans la chaloupe. Quand ils se virent près du bord , ils le poignardèrent sous les yeux du roi, lui coupèrent la tête , et jetèrent le corps sur le rivage , où il n’eut d'autre sépulture que celle que lui donna un de scs affranchis , assisté d'un vieux Komain qui se trouva là par hasard. Ils lui firent un chétif bûcher , et se servirent pour cela des débris d'un vieux bâtiment qui avait échoué sur la côte.

Comélie avait vu massacrer Pompée devant ses yeux. Il est plus facile de se représenter l'état d’une femme éplorée à la vue d’un si tragique spectacle que de le décrire. Ceux qui étaient avec, elle dans sa galère et dans deux autres navires , voyant ce meurtre , jetèrent des cris qui tirent retentir toute la côte ; et levant promptement les ancres, ils prirent la fuite , aidés par un vent frais qui leur souffla en poupe dès qu’ils eurent gagné la haute mer; ce qui til que les Egyptiens, qui appareillaient pour les poursuivre , renoncèrent à ce dessein.

César ne tarda pas à arriver en Egypte, où il soupçonnait que Pompée s’était retiré , et où il espérait le trouver encore vivant. Pour faire plus de diligence , il n’avait amené que fort peu de troupes; savoir, huit cents chevaux , et trois mille deux ceuts fantassins ; il avait laissé le reste de l'armée en Grèce, et dans l’Asie. Mineure , sous ses lieutenants généraux , qui avaient ordre de tirer de sa victoire tous les avantages qu’elle pouvait leur donner , et d’établir son autorité dans tous ces pays-là. Pour sa personne ' , se liant sur sa réputation et sur le succès de scs armes à Pharsale , et comptant que tout lieu était sûr pour lui , il ne balança point à débarquer à Alexandrie avec le peu de monde qu'il avait. Cette confiance pensa lui coûter cher.

A son arrivée , il apprit la mort de Pompée, et trouva la ville dans un grand trouble. Théodole, croyant lui faire un extrême plaisir, lui

* « Cssar confisus fainâ rcrum gpstarum , Infirmls « nuxiliis profir isci non dubltavcral , oique omnem sibi « Iwum tulum fcrepiislimabai. * (Cæs.)

présenta la tête de cet illustre fugitif ; il pleura en la voyant , et détourna les yeux d'un spectacle qui lui faisait horreur ; il la fit même enterrer avec toutes les solennités ordinaires. Pour mieux témoigner le cas qu'il Gisait de Pompée, et le respect qu’il avait pour sa mémoire , il reçut avec bonté et combla de bienfaits tous ceux qui lui avaient été attachés , et qui se trouvèrent alors dans l’Egypte; et il écrivit à ses amis de Rome que le plus grand et le plus agréable fruit qu’il tirait de sa victoire, était de trouver chaque jour l’occasion de conserver la vie et de faire du bien à quelqu'un des citoyens qui avaient porté les armes contre lui.

Les mouvements augmentaient tous les jours à Alexandrie , et il s’y commettait beaucoup de meurtres, la ville étant sans règle et sans police , parce qu'elle était sans maître. César, voyant bien que le petit nombre de troupes qu’il avait ne suffisait pas à beaucoup prés pour tenir en respect une populace insolente et séditieuse, donna ordre qu’on fit venir d'Asie au plus tût les légions qu'il y avait. II ne lui était pas libre de sortir d’Egypte à cause des vents étésiens , qui , dans ce pays-là , durent pendant toute la canicule , et qui empêchaient qu’aucun vaisseau partit d'Alexandrie, parce qu’ils venaient alors directement du nord. Pour ne pas perdre son temps , il songea à demander le paiement de ce qui lui était dû par Aulète , et il s’appliqua à prendre connaissance du différend qui était entre Plolèmée et sa soeur Cléopâtre.

Nous avons vu que , lorsque César était consul pour la première fois , Aulète l'avait gagné en lui promettant six mille talents 1 , et que par là il s'était fait confirmer sur le trône, et reconnaître pour ami et allié des Romains. Le roi ne lui avait payé qu’une partie de cette somme; et, pour le reste, il lui avait donné une obligation. César demanda donc ce reste, dont il avait besoin pour payer ses troupes, cl l’exigeait avec rigueur. Photin , premier ministre de Ptolémée , se servit de divers artifices pour faire paraître cette rigueur encore plus grande quelle ne l’était véritablement; il dépouilla entièrement les temples de tout

‘ Dix-bull milUoni = Six mille talents pbileterieu, prés de 00 millions. E. B.

l'or et l’argent qui s'y trouvait, et faisait manger le roi et tous les grands du royaume dans la vaisselle de terre ou de bois, en insinuant sous main que César avait enlevé toute leur argenterie et tou! leur or, afin de le rendre odieux à la populace par ces bruits , qui n’étaient point sans apparence , quoique sans réalité.

Mais ce qui acheva d'irriter les Égyptiens contre César , et qui leur fit à la fin prendre les armes , fut la hauteur avec laquelle il se porta pour juge entre Ptolémée et Cléopâtre , les faisant citer à comparaître devant lui pour décider leur différend . On verra bientôt sur quoi il se prétendait autorisé à cette démarche; il leur ordonna donc , dans les formes , qu’ils eussent à licencier leurs armées , et à venir plaider devant lui leur cause , et recevoir la sentence qu’il prononcerait cuire eux : on regarda cet ordre en Égypte comme un attentat contre la majesté royale, qui, étant indépendante, ne reconnaissait point de supérieur , et ne pouvait être jugée par aucun tribunal. César répondait à ces plaintes qu'il n’agissait qu'en vertu de la qualité d'arbitre que lui donnait le testament d'Auléte, qui avait mis ses enfants sous la tutelle du sénat et du peuple romain, dont toute l’autorité résidait alors en sa personne en qualité de consul; que, comme tuteur, il avait le droit d'arbitrage entre eux , et que tout ce qu'il prétendait faire était , comme exécuteur du testament , d’établir la paix enlre le frère et la soeur. Ces explications ayant facilité l’affaire, elle fut enfin portée devant César, et on choisit des avocats pour la plaider.

Mais Ciéopalre, qui connaissait le faible de César, crut que sa présence serait l’avocat le plus persuasif qu’elle pourrait employer auprès de son juge. Elle lui fit dire qu’elle s’apercevait que ceux qui étaient chargés de son affaire la trahissaient, et demanda qu’il lui permit de comparaître en personne. Plutarque dit que ce fut César qui la pressa de venir elle-même plaider sa cause.

Cetle princesse ne prit avec elle de tous ses amis que le seul Apollodore de Sicile, se jetir dans un petit bateau , et arriva au pied des murailles du château d’Alexandrie qu'il était déjà nuit toute close. Voyant qu’il n'y avait

aucun moyen d’entrer sans être connue, elle s’avisa de ce stratagème. Elle s'étendit au milieu d’un paquet de hardes ; Apollodore le couvrit d’une enveloppe, le lia ensuite avec une courroie, le chargea sur son cou, et le porta de celte manière, par la porlc du château, dans l’appartement de César, à qui cetle ruse ne déplut pas. La première vue d'une si belle personne fit sur lui tout l'effet qu’elle avait souhaité.

César renvoya le lendemain chercher Ptolémée, et le pressa de la reprendre, et de rentrer en grâce avec elle. Ptolémée vit bien que son juge était devenu sa punie; et ayant appris que sa sœur était alors dans le palais , el dans l'appartement même de César , il en sortit comme un furieux, et en pleine rue s’arracha le diadème de dessus la tête, le mit en pièces, et le jeta à terre, criant, le visage baigné de larmes, qu'il élait trahi , et contant les particularités à tout le peuple qui s’assemblait autour de lui. Dans un moment toute la ville fut en émeute ; il se mit à la tête de la populace, et la mena fondre en tumulte sur César avec toute la furie qui règne dans de pareilles rencontres.

Les soldats romains que César avait auprès de lui s’assurèrent de la personne de Ptolèmée. Mais comme tous les autres , qui ne savaient rien de ce qui se passait , étaient dispersés en différents quartiers de celle grande ville , César eût été accablé cl mis en pièces par cette populace furieuse , s'il n’eût eu la présence d’esprit de se présenter dcvqnt elle dans un endroit du palais si élevé qu’il n'avait rien à craindre , d’où il l'assura quelle serait contente du jugement qu’il porterait. Ces promesses apaisèrent un peu les Egyptiens.

Le lendemain il leur amena Ptolémée et Cléopâtre dans une assemblée du peuple , qu'il avait fait convoquer. Après avoir fait la lecture du testament du feu roi , il ordonna en qualité de tuteur el d'arbitre, que Ptolémée et Cléopâtre régneraient conjointement en Egypte , comme le portait le testament ; et que Ptolémée le cadet etArsinoé la cadette régneraient en Cypre. Il ajouta ce dernier article pour apaiser le peuple, car c'était un pur don qu’il leur faisait, puisque les Romains étaient en possession de cette Ile ; mais il

craignait les effets de la furenr des Alexandrins, et re hit pour se tirer du danger où il était qu’il fit celle concession.

Cette sentence contenta et charma tout le monde , à la réserve de Photin'. Comme c'était lui qui avait causé la brouillcrie entre Cléopâtre et son frère , et qui avait fait chasser cette princesse, il avait sujet de craindre que les suites de ce raccommodement ne lui devinssent funestes. Pour empêcher l'effet du décret de César, il inspira au peuple de nouveaux sujets de mécontentement et de jalousie : il fit entendre que ce n’était que par crainte et par force que César avait donné ce décret , qui ne subsisterait pas longtemps , et que son véritable dessein était de mettre Cléopâtre seule sur le trône ; c'était ce que les Égyptiens appréhendaient extrêmement , ne pouvant souffrir qu’une femme seule les gouvernai et eût toute l’autorité. Comme il vit que le peuple entrait dans ses vues, il fit venir Arhilias, à la tète de l'armée qu’il avait à Pélusc , pour chasser César d’Alexandrie. L’approche de cette armée remit tout dans la première confusion. Achiilas, qui avait vingt mille hommes de bonnes troupes , méprisait le petit nombre qu’avait César, et croyait l’aocabler tout d’un coup ; mais César posta si bien ses gens dans les rues et sur les avenues du quartier dont il était en possession , qu’il n’eut pas de peine à soutenir leur attaque.

Quand ils virent qu’ils ne pouvaient pas le forcer, ils changèrent de batterie, et marchèrent du côté du port , dans le dessein de se rendre maîtres de la flotte , de lui couper la communication de la mer , et d’empècher par conséquent le secours et les convois qui lui pourraient venir de ce côtè-là. Mais César prévint encore ce dessein , en faisant mettre le feu à la flotte d’Egypte , et en s’emparant de la tour du Phare, où il mit garnison. Ainsi il conserva et assura la communication de la mer, sans quoi il eût effectivement été perdu. Quelques- uns des vaisseaux en feu furent jetés si près du quai , que la flamme le porta dans quelques maisons voisines , d'où il se répandit dans tout ce quartier, nommé Bruchion. Et ce fut alors que fut consumée cette

fameuse bibliothèque, ouvrage de taot de rois , et où il y avait alors qu itre cent mille volumes. Quelle perte pour les lettres !

César , se voyant une guerre si dangereuse sur les bras , envoya dans tous les pays les plu voisins des ordres de lui amener du secours. Il écrivit entre autres à Domitius Calvinus, i qui il avait laissé le commandement dans l’Asie Mineure, et lui marqua le danger où il se trouvait. Ce général détacha aussitôt deuxiégions, l’une parterre, et l’autre par mer. Celle qu’il envoya par mer arriva à temps ; l’autre , qui avait pris sa route parterre, n’y arriva point. Avant qu’elle en eût eu le temps, h guerre fut finie. Mais celui dont César fut le mieux servi, fut Milhridale le Pergaméuien, qu’il envoya en Syrie et en Cilicie : car il lui amena les troupes qui le tirèrent d'affaire, comme on le verra dans la suite.

En attendant le secours , pour n’ètre obligé de combattre une armée si supérieure en nombre que quand il le jugerait à propos, il fit fortifier le quartier qu'il occupait ; il le fit environner de murailles, et flanquer de tours el d’autres ouvrages. Cette enceinte renfermait le palais , un théâtre , qui se trouva tout proche, et dont il se servit comme d'une citadelle, et enfin le passage qui conduisait ai port.

Ptolémée cependant était toujours entre le mains de César ; el Photin , son gouverner et son premier ministre , d’intelligence at« Achiilas , donnait avis à ce général de tout ce qui se faisait, el l’encourageait à pousser la guerre avec vigueur. On intercepta à la fia quelques-unes de ses lettres ; et sa trahison étant découverte par là, César le fit mourir.

Ganymède, autre eunuque du palais, qui élevait Arsinoé, la plus jeune des sœurs du roi , craignant le même sort , parce qu'il avait en part à sa trahison , enleva la jeune princesse , et se sauva avec elle dans le camp te Égyptiens , qui , n’ayant eu jusque-là personne de la famille royale à leur tête , furent charmés de sa venue , et la proclamèrent reine- Mais Ganymède , qui songeait à supplanter Achiilas , fit accuser ce général d’avoir livré i César la flotte à laquelle les Romains avaient mis le feu , le fit mourir sur cette accusation, et sc fit donner le commandement de l'armer-

j by

3Ie

» An. M. 3Vâ~ ; av. J. C. «.

11 prit aussi le manienient de tontes les affaires; et assurément il ne manquait pas de capacité pour l'emploi de premier ministre , À la probité près , qui souvent n'est pas comptée pour beaucoup : car il avait toute la pénétration et l’activité nécessaires, et il imagina mille ruses très-adroites pour embarrasser César pendant que cette guerre dura.

Par exemple , il trouva le moyen de gâter toute l'eau douce de son quartier , et peu s'en fallut qu’il ne le fit périr par lé ; car il n'y avait d’eau douce à Alexandrie que celle du Nil. Toutes les maisons 1 avaient des caves voûtées où on la gardait. Chaque année, dans la plus grande crue du Nil , son eau venait dans la tille par un canal qu’on avait creusé pour cet usage; et, par une écluse faite aussi exprès, on faisait passer cette eau dans toutes les caves , qui étaient les citernes de la ville , où elle s'éclaircissait peu à peu. Les maîtres des maisons cl leurs familles buvaient de cette eau-là ; mais le menu peuple était forcé de boire de l'eau courante , qui était bourbeuse et trèsmalsaine , car il n’y avait point de fontaine dans la ville. Ces caves étaient faites de manière qu'elles avaient toutes communication les unes avec les autres. Cette provision d'eau, faite une fois l’an , servait pour toute t année. Chaque maison avait une ouverture en forme de puits , par où on tirait l’eau dans des seaux ou dans des cruches. Ganymède fit boucher toutes les communications du quartier de César avec les caves du reste de la ville ; puis il trouva te moyeu de faire entrer dans celles de César de l’eau de la mer, et lui gâta par ce moyeu toute son eau douce. Dès qu'on s’aperçut que l'eau était corrompue , les soldats de César firent tant de bruit et excitèrent tant de tumulte , qu’il aurait été obligé d'abandonner son quartier , ce qui lui aurait été très-désavantageux , s'il ne se fût avisé promptement de faire creuser des puits, où l'on trouva enfin des sources , qui fournirent assez d'eau pour se passer de celle qu'on leur avait gâtée.

Après cela , sur l'avis qu’eut César que la légion que Catvinus lui envoyait par mer était arrivée sur les côtes de la Libye , qui n’étaient

* Il y a encore aujourd'hui à Alexandrie de» caves ternies semblables , et on 1rs enplft une fols l’an comme oo faisait alors. { Voyage de Thevenot. )

pas .fort éloignées, il s’avança avec toute sa flotte pour l’amener sûrement à Alexandrie. Ganymède en fut averti , et fil partir aussitôt tout ce qu’il put rassembler de vaisseaui égyptiens pour le charger au retour. Il y eut effectivement une aetion entre les deux flottes. César y eut l'avantage , et amena sa légion sans accident dans le port d’Alexandrie ; et même . sans la nuit qui survint, les vaisseaux ennemis ne lui auraient pas échappé.

Pour réparer cette perte, Ganymède lira tout ce qu’il put de bâtiments des bouches du Nil, et en forma une nouvelle flotte, qu'il fit entrer dans le port d'Alexandrie. Il fallut en venir à une seconde action. Les Alexandrins étaient montés en foule sur le toit des maisons voisines du port , pour être spectateurs du combat, et en attendaient le succès avec inquiétude et tremblement , tendant les mains vers le ciel pour implorer l’assistance des dieux. 11 s'agissait de tout pour les Uomaius , à qui il ne restait nulle ressource , ni par terre ni par mer , s’ils perdaient cette bataille. César cul encore l’avantage. Les Rhodicns, par leur courage et par leur habileté dans la marine, con- (ribuèreul beaucoup à la victoire. -

César, pour en profiter, entreprit d’emporter file de Pliaros.où il fil débarquer ses troupes après le combat, et de se rendre maître de la digue , qu’on appelait t'Heplastade , qui la joignait au continent. Mais, après avoir remporté plusieurs avantages , il fut repoussé avec perte de plus de huit cents hommes, et pensa périr lui-même dans la déroute. Car le vaisseau sur lequel il avait dessein de se sauver , étant près de couler à fond à cause du grand nombre de gens qui y étaient entrés, il se jeta dans la mer , et il gagna à la nage , avec beaucoup de peine, le vaisseau le plus proche. Lu nageant ainsi , il tenait dans une main hors de l’eau des papiers de conséquence , pendant qu’il nageait de l’autre , de sorte qu’ils ne Dirent point mouillés.

Les Alexandrins , voyant que les mauvais succès même ne servaient qu’à donner un nouveau courage aux troupes de César, songèrent à faire la paix , ou du moins en firent mine. Us députèrent vers lui pour lui demander leur roi, l’assurant que sa présence seule pacifierait tout. César , qui connaissait bien

leur caractère fourbe et trompeur , ne comptait que de' bonne sorte sur leurs paroles : mais comme il ne hasardait rien en leur abandonnant la personne du roi, et que, s'ils manquaient de parole , il les mettait pleinement dans leur tort , il crut devoir leur accorder leur demande. Il exhorta le jeune prince à profiter de celte occasion pour inspirer à ses sujets des sentiments d’équité et de paix , et pour réparer les maux dont une guerre entreprise mal A propos avait accablé ses états, et à répondre dignement à la confiance qu’il prenait en lui en le relâchant comme il faisait, et aux services qu'il avait rendus à son père. Ptolémèe ’, instruit de bonne heure par ses maîtres dans l’art de dissimuler et de tromper, pria César, les larmes aux jeux , de ne point le priver de sa présence , dont il faisait plus de cas que du plaisir de régner. La suite Ut bientôt voir combien ces protestations d’amitié et ces larmes étaient sincères. A peine se vit-il à la tète de ses troupes , qu’il recommença la guerre avec plus de vigueur que jamais. Les Égyptiens tâchèrent, par le moyen de leur flotte, de couper toutes les provisions à César. Ce fut une occasion de donner un nouveau combat naval près de Canope , où César eut encore la victoire. Quand il se donna , Mithridate de Pergame était près d’arriver avec l’armée qu'il conduisait au secours de César.

Il avait été envoyé en Syrie et en Cilicic pour y assembler toutes les troupes qu’il pourrait et les amener. Il s'acquitta de sa commission avec tant de diligence et de prudence, qu’il eut bientôt formé une armée considérable. Antipater l’iduméen * y contribua beaucoup. Non-seulement il le joignit avec trois mille juifs , mais il engagea plusieurs princes arabes et célésyriens du voisinage, et les villes libres de Phénicie et de Syrie , à lui envoyer aussi des troupes. Mithridate, avec Antipater, qui l’accompagna en personne, vint en Égypte, et, en arrivant devant Péluse, il l'emporta

* a Regiusanimus diseiplinis fallaclssimUcrudilus, ne « a genlis suœ moribus degeneraret , flens orare con- « Ira Car sa rem cœpit, ne sedemitlcrct : non enim regnum « ipsum sibi con>peelu Cosari* esse jucundius. n ( Hibt. de bello a/ex. )

* Joseph. Ànt q. lib. U , pag. Il et 15.

d'assaut. Ce fut principalement è la bravoure d’Antipater qu’il dut la prise de cette place, car il fut le premier qui monta à la brèche et sur la muraille, et il ouvrit pas là le chemin i ceux qui le suivirent , et qui emportèrent h ville.

En allant de là à Alexandrie, il fallait traverser le paysd’Onion, dont les Juifs qui r habitaient avaient saisi tous les passages, l/armée s'y trouvait arrêtée , et tout leur dessein allait échouer par cet obstacle , si Antipater, par son crédit et par celui d'Hyrcau , dont il leur apportait des lettres, ne les eût engagé à prendre le parti de César. Sur la nouvelle qui s’eu répandit, les Juifs de Memphis en firent autant ; et Mithridate tira des uns et des autres toutes les provisions dont son année avait besoin. Quand ils furent prés du Delta, Ptolémèe détacha un camp volant pour lui disputer le passage du Nil. 11 s’y donna uue bataille. Mithridate se mit à la tète d’une partie de son armée, et donna le commandement de l'autre à Antipater. L’aile de Mithridnle fut d'abord enfoncée et obligée de plier. Mais Antipater, qui avait défait l’ennemi qu'il avait en tête, vint à son secours. Le combat se renouvela, et l’ennemi y fut mis en déroule. Mithridate et Antipater le poussèrent , en firent un grand carnage , et regagnèrent la champ de bataille : ils prirent même le camp ennemi , et obligèrent ceux qui restèrent i repasser le Nil pour se sauver.

Alors Ptolémée s’avança avec toute sou armée pour accabler les vainqueurs. César marcha aussi du même côté pour les soutenir, et, dès qu'il les eut joints, on en vint bientôt à une bataille décisive, où César remporta une victoire complète. Ptolémée en voulant se sauver dans un bateau sur le Nil , s’y noya. Alexandrie et toute l'Égypte se soumirent au vainqueur.

César rentra dans Alexandrie vers le milieu de notre janvier; et, ne trouvant plus d'opposition à ses ordres, il donna la couronne d’Égypte à Cléopâtre et à Ptolémée son autre frère conjointement. C’était la donner en effet à Cléopâtre seule : car ce jeune prince n'avail que onze ans. Ce fut proprement la passion que César conçut pour celle princesse , qui lui attira une guerre si dangereuse. U eu eut

un fils qui fut nommé Césario n,et qu' Auguste fil mourir lorsqu'il fut maître d'Alexandrie. Son attachement pour Cléopâtre le retint en Égypte beaucoup plus longtemps que scs alfaires ne le demaiulaient : car , quoique tout fût réglé dans ce pays-là dés la fin de janvier, il n’en partit que vers In lin du mois d'avril , puisque Appien dit qu'il y passa neuf mois ; or il n'y était arrivé qu'à la fin du mois de juillet de l'année précédente.

César passa les nuits entières 1 en festin avec Cléopâtre. S'étant embarqué avec elle sur le Nil, il parcourut tout le pays avec une nombreuse flotte , et aurait pénétré jusque dans l'Ethiopie, si son armée n'eût refusé de le suivre. Il avait résolu de la mener à Home et de l'épouser ; et sou dessein était de faire passer dans l’assemblée du peuple une loi. par laquelle il serait permis aux citoyens romains d'épouser telles et autant de femmes qu’il lpur plairait. Helvius China , tribun du peuple, avoua après sa mort qu'il avait eu une harangue toute prête pour proposer cette loi , n'ayant pu refuser son ministère aux vives sollicitations de César.

11 emmena à Rome Arsinoè, qu il avait prise dans celte guerre , et elle marcha chargée de chaînes à son triomphe : mais, aussitôt après cette solennité , il la mit en liberté. Il ne lui permit pourtant pas de retourner en Égypte, de peur que sa présence n'y causât de nouveaux troubles , et ne dérangeât l'ordre qu'il y avait établi. Elle choisit pour sa demeure la province d'Asie ; du moins ce fut là que la trouva Antoine après la bataille de Philippe, et qu'il la fit mourir à la sollicitation de sa soeur Cléopâtre.

Avant que de partir d'Alexandrie , César , pour reconnaître l'assistance qu il avait reçue des' Juifs, fit confirmer tous les. privilèges dont ils jouissaient ; et y fit élever une colonne sur laquelle il fit graver tous ces privilèges , avec le décret qui les confirmait.

Ce qui le tira enfin de l'Égypte , fut la guerre de IMiarnace, roi du Bosphore citnmérien, et fils de Milhridale, dernier roi de Pont. Il luidonnn une grande bataille près delà ville dcZèla*. défit toute son armée, et le chassa du

i Sucion. in Jul. cap. 52.

* Celle a Hic ^lail dans la C.appndocc.

royaume de Pont'. Pour marquer la rapidité île cette victoire , écrivant à un de ses amis , il ne mil que ces trois mots : rem , viili , vici. C'cst-à-dirc , «je suis venu , j'ai vu, j’ai vaincu. »

g lit. — Cl.ÉOFATRE FAIT MOURIR SOS JEUNE FRÈRE. ET BÉONE SEULE. La MUET DE JULES-CÉSAR AVANT DONNÉ MED AU TBIUKVIRAT FORMÉ ENTRE AN- TOINE. . LÉFIDK . ET l.E JEUNE CÉSAR, APPELÉ AUSSI Octavien. Ci-éopatre se déclare poca les teiumvms. Elle va trouver Antoine a Tarse. »f. rend

■Ail ELUE ABSOLUE DE SON ESPRIT, ET l'lMMÉN E

avec elu a Alexandrie. Antoine va a Rome, ou il épousé Octante. Ilsp. livbe de nouveau a Cléopâtre; ET, APEfcS QUELQUES EXPÉDITIONS, RETOUR- NE A ALEXANDER. OU il ENTRE EN TRIOMPHE. IL V CÉLÉBRÉ LE COURONNEMENT DE Cl.ÉOPATRE ET DE SES ENFANTS. RUPTURE OUVERTE ENTRE CESAR ET

Antoine. Celui-ci bépudie Octante. Les deux

FLOTTES SE METTENT EN MEE ; ClÉOPATRK VEUT

suivre Antoine. Comrat naval prés dActium. Cléopâtre prend la fuite, et entraIxe apres elle Antoine. Ln victoire de Césae est complète. Il se rend quelque temps après devant Alexandrie. «El ne eait pas une longue résistance. Mort tragique u'Antoine . puis de Cléopâtre. L'Egtpte est réduite en phovince de l'emfire romain.

César, après la guerre d'Alexandrie , avait remis Cléopâtre sur le trône : et , pour la forme seulement, lui avait donné pour associé son frère , qui n'avait alors que onze ans. Pendant sa minorité, elle avait eu toute l'autorité entre les mains. Quand il fut arrivé à l'âge de quinze ans *, qui était le temps où , selon les lois du pays, il devait gouverner par lui-même , et prendre sa part de l'autorité royale , elle l'empoisonna , et demeura seule reine d'Égypte.

Dans cet intervalle , César avait été tué â Rome , par les conjurés , à ta tête desquels étaient Brutus et Cassius. Puis se forma le triumvirat entre Antoine , Lépide, et César Octavien, pour venger la mort de César.

Cléopâtre sc déclara sans hésiter pour les triumvirs3. Elle donna ù Aliénus , lieutenant du consul Dolabella, quatre légions, qui étaient

• Plul. in Cdss. pag 73t.

T An. M. 3001 ; av. J. C. U. - Joseph. Ànliq. lib. !5 cap. 4. — Porphyr. pag. 2211.

S Appian, lib. 3, pag. 570 ; lib. 4 , pag. fiiMH.VO.'U, lib. 5 , rap. 875, ,

les restes des armées de Pompée et de C rassu s , et qui faisaient partie des Iroupes que César lui avait laissées pour ta garde de l'Egypte. Elle avait aussi une flotte toute prête à faire voile: mais la tempête l’empêcha de partir Cassius se rendit maître de cesquatre légions. Cléopâtre, sollicitée plusieurs fois par Cassius de lui donner du secours, le refusa constamment. Elle partit quelque temps après avec une flotte nombreuse pour aller secourir Antoine et Octavien. Une rude tempête lui fit périr beaucoup de vaisseaux, et une maladie qui lui survint l'obligea de retourner en Egypte.

Antoine9, après la défaite de Cassius et de Brutus b la bataille de Philippes, étant passé en Asie pour y établir l’autorité du triumvirat , une foule de rois et de princes d’Orient ou d'ambassadeurs venaient de toutes parts lui faire la cour. On lui dit que les gouverneurs de la Phénicie , qui était du ressort du royaume d'Egypte, avaient envoyé du secours à Cassius contre Dolabclla. Il cita Cléopâtre devant lui pour répondre du fait de ses gouverneurs , et lui envoya un de ses lieutenants pour l'obliger fi le venir trouver dans la Cilicie , où il allait tenir les états de la province. Cette démarche , par ses suites , devint extrê- \ mentent funeste 4 Antoine , et mit le comble à ses maux. Son amour pour Cléopâtre ayant réveillé en lui des passions encore cachées ou endormies , les alluma jusqu'à la fureur , et acheva d'éteindre et d’amortir quelques étincelles d'honnêteté et de vertu qui pouvaient lui rester.

Cléopâtre, sûre de ses charmes par l'épreuve qu'elle en avait déjà faite si heureusement auprès de Jules-César , espéra qu'elle pourrait aussi captiver Antoine très-facilement : d’autant plus même que le premier ne l’avait connue que tort jeune encore , et lorsqu'elle n’avait aucune expérience du monde ; au lieu qu'elle allait paraître devant Antoine dans un âge où les femmes joignent à la fleur de leur beauté toute la force de l’esprit pour manier et conduire les plus grandes affaires. Cléopâtre

> An. M. 3802; av. J. C. 42.

• An. M 3063; av. J. C. At. —Plot. In Anton, p. CiO- 932. — Dlo, Mb. 48, pag. *71. — Appian. de Bell. Civ. lib. 5, pag.671.

avait alors plus de vingt-cinq ans. Elle fit dont provision de présents très-riches , de grosso sommes d’argent, et surtout d’habits et d ornements trés-magniflques ; et mettant pli» encore ses espérances en elle-même, dam sa attraits, et dans les grâces de sa personne, plus puissantes que toutes les parures et que l'or même , elle se mil en chemin.

Sur sa route elle reçut plusieurs lettres d’Antoine qui était à Tarse , et de ses amis , qui la pressaient de hâter son voyage : nuis elle ne fit que rire de tous ces empressements, et n’en lit pas plus grande diligence. Après avoir traversé la mer de Patnphylie, elle entra dans le Cydnus , et, remontant ce fleuve, vint aborder à Tarse. On ne vit jamais d'équipage plus galant ni plus superbe que le sien. La poupe de son vaisseau était tout éclatante d'or, les voiles de pourpre , et les raroesgarnies d’argent. Un pavillon d'un tissu d'or était dressé sur le tillac, sous lequel paraissait cette reine habillée en Vénns , et environnée des plus belles filles de sa cour, dont les unes représentaient les Néréides , les autres les Grâces. Au lieu de trompettes on entendail les flûtes , les hautbois, les violes, et d'autres instruments semblables , qui jouaient des airs passionnés ; et la cadence des avirons , qui étaient maniés en mesure , rendait cette harmonie encore plus agréable. On brûlait sur le tillac des parfums qui répandaient leur odeur bien loin sur les eaux du fleuve , et sur l’une et l’autre de ses rives , couvertes d'une infinité de personnes que la nouveauté de ce spectacle avait attirées.

Dés qu'on sut quelle arrivait , tout le peuple de Tarse sortit au-devant d'elle , jusque-b qu’ Antoine, qui donnait alors audience, vit son tribunal abandonné de tout le munde, sans qu'il restât personne auprès de lui que ses licteurs et ses domestiques. II se répandit un bruit que c’était Vénus qui venait en masque chez Bacchus pour le bien de l’Asie.

Elle ne fut pas plutôt descendue à terre, qu’Antoinc l’envoya complimenter , et l'invita à souper. Mais elle Qt réponse à ses députés qu’elle souhaitait de le régaler lui-ménie , et qu'elle l'attendait dans les lentes quelle faisait préparer sur les bords du fleuve. 11 ne fit pas difficulté d'y aller , et il trouva des préparatif-

d'une magnificence qu'on ne peut exprimer. Il admira surtout la beauté des lustres qu’on avait arrangés avec beaucoup d’art , et dont les illuminations faisaient un jour agTéable au milieu de la nuit.

Antoine l’invita à son tour pour le lendemain. Quelques efforts qu'il eût faits pour l’emporter sur elle , il se confessa vaincu, soit pour la somptuosité, soit pour l’ordonnance du repas; et il fut le premier à railler sur la mesquinerie et la grossièreté du sien, en comparaison de la richesse et de l'élégance de celui de Cléopâtre. La reine de son côté, voyant que lés plaisanteries d'Antoine n'avaient rien que de grossier , et sentaient plus l’homme de guerre qu'un homme de cour , le paya en pareille monnaie sans l’épargner, mais avec tant d’esprit et d’agrément , qu’il ne s’en offensait point ; car les grâces et les charmes de sa conversation , accompagnées de toute la douceur et de tout l’enjouement possible , avaient un attrait dont on pouvait encore moins se défendre que de celui de sa beauté , et laissaient dans l’esprit et dans le cœur un aiguillon qui piquait jusqu’au vif. On était d'ailleurs charmé à l’entendre seulement parler , tant il y avait de douceur et d’harmonie dans le son de sa voir.

Il ne fat presque point fait mention des griefs formés contre Cléopâtre , qui d'ailleurs étaient sans fondement. Elle saisit tellement Antoine par ses charmes , et se rendit si absolument maîtresse de son esprit , qu’il ne lui pouvait rien refuser. Ce fut pour lors qu'à sa prière il fit mourir Arsinoé , sa sœur, qui s’était réfugiée à Milet dans le temple de Diane, comme dans un asile assuré.

C’était tous les jours de nouvelles fêtes 1 ; un nouveau repas enchérissait toujours sur le précédent , et il semble qu’elle s’étudiait à se surpasser elle-même. Antoine, dans un festin qu'elle lui donnait, était hors de lui-même â la vue des richesses étalées de toutes parts , et surtout du grand nombre de coupes d’or enrichies de pierreries , et travaillées par les plus habiles ouvriers. D’un air dédaigneux elle dit que tout cela était peu de chose, et elle lui en lit présent. Le repas du lendemain fut encore

' Aihcn. lib. « . psg. 117, 118.

plus superbe. Antoine, à son ordinaire, y avait amené avec lui bon nombre de convives, tous officiers de marque et de distinction. Elle leur donna tous les vases et toute la vaisselle d'or et d’argent dont le buffet était chargé.

Ce fut sans doute dans un de ces festins qu'arriva ce que Pline ', et après lui Macrobe, racontent. Cléopâtre plaisantait , selon sa coulumc, sur les repas d'Antoine, comme étant Tort modiques et fort mat entendus. Piqué de ia raillerie, il lui demanda, d’un ton un peu échauffé , ce qu’elle croyait donc qu’on pût ajouter è In magnificence de sa table. Cléopâtre lui répondit froidement qu'en un seul souper elle dépenserait un million *. 11 prétendit que c’était pure vanterie , que la chose était impossible , et qu’elle n'en viendrait jamais à bout. On fit un pari , et Plancus fut pris pour arbitre. Le lendemain on se rendit au repas. 11 était magnifique , mais u'avail rien de si fort extraordinaire. Antoine supputait la dépense, demandait à la dame à quel prix chaque chose pouvait monter , et d’un air railleur , comme se tenant sûr de ia victoire , disait qu’on était encore bien éloigné d'un million. Attendez, dit ia reine , ce n'est ici qu'un commencement, et je me fais fort de dépenser moi seule le million. On apporte'une seconde table* , et, selon l’ordre qu'elle en avait donné , on ne servit dessus qu’uu seul vase plein de vinaigre. Antoine, surpris d'un appareil si nouveau, ne pouvait deviner où tout cela tendait. Cléopâtre avait à ses oreilles deux perles, les plus belles qu’au eût jamais vues , et dont chacune était estimée plus d'un million. Elle en tire une, la jette dans te vinaigre, et, après l’avoir fait fondre4, l’avale. Elle se préparait à en faire

> Plin. lib. 9 , cap. 35. — Macrob. lib. ï, Salunul. cap. 13.

• Centies h-9. Hoc est, centies centena milita tester litlm , ce qui montait à plu* d un million. = 2051000 francs. E. B.

s Chez les ancien* on changeait de talles pour les différents service*.

* Ix vinaigre a la force de fondre les choses les plus dures Aceti suceus domiior rerum : c’est ainsi que Pline le définit, {lib. 33, cap. 3.) Cléopâtre n’eut pas Ici la gloire de l’inveulion. Avant elle, à la bonie de la rujauté. le fils d’un comédien ( c’était Clodius. fils d’Ésopus) avait fait quelque chose de pareil, cl avalait souvent des perles

autant de l’autre. Plancus l'arrêta', et, lui donnant gain de cause, déclara Antoine vaincu. Plancus eut grand tort d’envier à la reine une gloire singulière et unique, d'avoir, en deux coups , dévoré deux millions.

Antoine était brouillé avec César*. Pendant que sa femme Fulvie se donnait de grands mouvements à Rome pour ses intérêts, et que l’armée des Parlhcs était prête à entrer en Syrie, comme si cela ne l’eût point regardé , il se lajssa entraîner par Cléopâtre ù Alexandrie, ou ils passaient le temps dans les jeux, dans les amusements et dans les délices , se traitant l'un l'autre tous les jours avec des dépenses excessives et incroyables. On en peut juger par ce qui suit.

Un jeune Grec 1 * * * 5 , qui était allé étudier en médecine à Alexandrie, sur le grand bruit que faisaient ces repas, eut la curiosité de s’assurer par lui-même de ce qui en était. Ayant été introduit dans la cuisine d’Antoine, il vit, outre plusieurs aulres choses, huit sangliers qu’on faisait rrttir lout entiers. Sur cela , il témoigna sa surprise du grand nombre de convives qu’il devait y avoir à ce souper. L'officier se prit à rire, et dil qu’il n’y avait pas tant de monde qu'il croyait, et qu'ils ne seraient en lout que douze; mais qu’il fallait que chaque chose fût servie dans un point de perfection , qui se passait et se gâtait d’un moment à l'autre ; « car , disait-il , il arrivera peut-être que lout « à l’heure Antoine demandera à souper ; et « un moment après il défendra qu’on serve, « parce qu’il sera entré dans quelque conver- « sation qui l’amusera. C’est pourquoi on pré- « pare , non un seul souper , mais plusieurs « soupers , parce qu’il est difficile de deviner « à quelle heure il voudra être servi. »

ainsi Tondues , par l'unique plaisir de faire une dépense énorme dans ses repas.

Filiuf ƻopi delrartam ci aure Metelle ,

Scilicrt al deciro aoUdiim nsorbcrcl , accto Dilail iiui^nem baccam.

(HoKAT.rib.tpMk S (T. 330 )

1 Celle perle fui consacrée depuis à Vénus par César,

qui la porta à Rome à son retour d'Alexandrie , qui ,

l'ayant fait couper en deux , tant elle était d'une grosseur extraordinaire la Ht servir de pendant d’oreille à la déesse. (Pli*.' lib. 33, cap. 3. )

* An. M. 3961 ; av. J. C. 40.

5 Plut, in Anton, pag. 928

Cléopâtre, de pcurqu’Antoinene lui échappât, ne le perdait jamais de vue, et ne le quittait ni jour ni nuit , toujours occupée h le divertir et à le retenir dans ses chaînes. Elle jouait aux dés avec lui , elle chassait avec lui; et, quand il faisait l'exercice des armes, elle était toujours présente. Son unique attention était de l’amuser agréablement, et de ne lui pas laisser le temps de sentir lè poids de l’ennui.

Un jour qu’il péchait à la ligne, et qu'il ne prenait rien , il eu était très— fAché , parce que la reine était de la partie , et qu’il ne voulait pas , en sa présence , paraître manquer d’adresse ou de bonheur : il s’avisa donc de commander à des pêcheurs d’aller sous l’eau «Hacher secrètement à l’hameçon de sa ligne quelques gros poissons de ceux qu’ils avaient pris auparavant. Cet ordre fut exécuté surle-champ , et Antoine retira deux ou trois fois sa ligne toujours chargée d’un gros poisson. Ce manège n’échappa pas à l’Egyptiennc.

Elle fit semblant d’être étonnée , et d'admirer ce bonheur d’Antoine; mais en secret elle dil à scs amis ce qui s’était passé , et les invita à venir le lendemain être spectateurs d’une pareille plaisanterie, lis n’y manquèrent pas. Quand ils furent tous montés dans deshaleauv de pêcheurs , et qu'Antoine eut jeté sa ligne, elle commanda à un de ses gens de plonger promptement dans l’eau, de prévenir les plongeurs d’Antoine , et d'aller accrocher à l’hameçon de sa ligne quelque gros poisson salé de ceux qu’on apporte du royaume de l’ont. Lorsque Antoine sentit que la ligne avail sa charge , il la retira. A la vue de ce poisson salé, ce furent des éclats de rire tels qu’on peut se l’imaginer. Alors Cléopâtre lui dil : ,1/on général, laissez-nous la ligne à nous aulres, rois ou reines du Phare et du Canope : roirr pèche , c'est de prendre des villes , des royaumes , et des rois.

Pendant qu’Antoine s'amusait à ces jeux et à ce badinage d’enfant, la nouvelle qu’il reçut des conquêtes que faisait Labiènus & la télé de l’armée des Parlhes, le réveilla de son profond sommeil, et l’obligea de marciier conlre eus. Mais, ayant appris en chemin la mort de Fulvie ,xl retourna à Rome , où il se réconcilia avec le jeune César, dont il épousa même la

«*$#> Mii <##«»

sœur Octavie, femme d'un rare mérite, qui se trouvait veuve par ta mort de Marccllus. On crutquc ce mariage lui ferait oublier Cléopâtre ‘ ; mais, s'élant mis en chemin pour aller conlre les Parlhes , sa passion pour l'Egyplienne , qui tenait quelque chose de l’ensorcellement, se ralluma plus que jamais.

Cette reine, au milieu des passions les plus violentes et de l’enivrement des plaisirs*, conservait toujours du goût pour les belles-lettres el pour les sciences. À la place de la fameuse bibliothèque d’Alexandrie qui avait été brûlée quelques années auparavant , comme nous l’avons dit , elle en rétablit une nouvelle, à l’augmentation dclaquellc Antoine contribua beaucoup, lui ayant fait présent de la bibliothèque quiétait à Pergamc,oùilse trouva plus de deux cent mille volumes. Elle n’amassait pas des livres simplement pour la parure; elle en faisait usage3. Il y avait peu de nations barbares à qui elle parlât par truchement; elle répondait à la plupart dans leur propre langue , aux Ethiopiens, aux Troglodytes, aux Hébreux , aux Arabes, aux Syriens, aux Mèdes , aux Partîtes. Elle savait encore plusieurs aulres langues, au lieu que les rois qui avaient régné avant elle en Egypte avaient à peine pu apprendre l’égyptien; et quelques-uns d’entre eux avaient même oublié le macédonien .qui était leur langue naturelle.

Cléopâtre, se prétendant femme légitime d’Antoine, souffrait impatiemment de le voir marié avec. Octavie, qu’elle regardait comme sa rivale. Il fallut qu’Antoinc , pour l’apaiser, lui fit de magnifiques présents. Il lui donna la Phénicie, la basse Syrie, l'ilc dcCypre, et une grande portion de la Cilicie. Il y ajouta une partie de la Judée et de l’Arabie. Ces grands présents, qui diminuaient considérablement l'étendue de l’empire, affligèrent fort les Romains, et ils n'étaient pas moins choqués des honneurs excessifs qu'il rendait à cette princesse étrangère.

Deux années se passèrent , pendant lesquelles Antoine fit plusieurs voyages à Rome, et entreprit quelques expéditions contre les

• An. M. 3965; av. J. C 39.

1 An. M. 3050; av. i. C. 38. — Epiphan. de mens, et ponder.

> Plut, in Anton pag. 947.

lit.

Partîtes et contre les Arméniens , où il n’acquit pas beaucoup d’honneur. C’est dans une de ces expéditions1 que fut succagé le temple d’Anallis, déesse fort célèbre parmi un certain peuple d'Arménie, et que sa statue d’or massir fut mise en pièces par les soldats, ce qui en enrichit plusieurs très-considérablement. En d'eux , qui était vétéran, et qui s’était établi è Bologne en Italie, eut le bonheur un jour de recevoir Auguste dans sa maison , et de lui donner à souper. Est-il vrai , lui dit ce prince pendant le repas en rappelant cette histoire, que relui qui attenta le premier sur la statue de la déesse perdit aussitôt la vue . fut perclusde tous ses membres, et e.rpirasur l'heure même. Si cela était vrai , dit le vétéran avec un souris, je n’aurais pas l'honneur devoir aujourd’hui Auguste chez moi1, étant moi- même le téméraire qui lui donna le premier assaut : dont bien m’en a pris ; car si f ai quelque chose, j'en ai toute Vobliyalion à la bonne déesse; et encore à présent, seigneur,' vous soupez d'une, de ses jambes.

Croyant avoir tout mis en sûreté dans ce pays, il en ramena ses troupes3. Dans l’impatience de rejoindre Cléopâtre, il pressait si fort sa marche, malgré la rigueur de la saison et les neiges continuelles , qu’il perdit huit mille hommes dans le chemin , et arriva dans la Phénicie fort peu accompagné. Il y séjourna pourallendrcCléopalre; et comme elle tardait trop avenir, il tomba dans des inquiétudes, des tristesses et des langueurs qui le consumaient. Enfin elle arriva avec des habits et beaucoup d’argent pour les soldats.

Octavie, en même temps, était parlie de Rome pour l'aller trouver, et elle était déjà arrivée à Athènes. Cléopâtre sentit bien qu’elle ne venait que pour lui disputer le cœur d'Antoine. Elle craignit qu’avec sa vertu, sa sagesse, et la gravilé de ses mœurs, si elle avait le temps de se servir de ses attraits modestes , mais vifs et insinuants, pour gagner son mari, elle ne s’en rendtt absolument maîtresse. Pour

> Plia lit». 33. cap. ‘23

1 m Rcspnndil, lura maxime Auguslum de entre ejus . m cœnare , seque iilum esse , totumque sibi ceitsum ex râ n rspittà. »

s An. M. 3909; av. J C. 35. — Plut, in Anton, pag. «39-912.

to

éviter ce danger, elle fit semblant de mourir d'amour pour Antoine, él atténuait dans cette vue son corps, ne prenant que très-peu de nourrilurc. Toutes les fois qu'il entrait ebet elle, il lui voyait le regard surpris et étonné ; et quand il en sortait, elle prenait un air abattu et languissant. Souvent elle faisait en sorte de paraître tout en larmes , et dans le moment même, elle se hâtait de les essuyer et de les cacher, comme pour lui dérober sa faiblesse et son désordre. Antoine , qui ne craignait rien tant que de causer le moindre déplaisir à Cléopâtre , écrivit des lettres à Octavie pour lui ordonner de l'attendre à Athènes , et de ne passer pas outre, parce qu'il était prés de se rengager dans une nouvelle expédition. En effet , sur la prière du roi des Mèdes , qui lui promettait de puissants secours , il se préparait à recommencer la guerre contre les Parthes.

Cette vertueuse Romaine, dissimulant l’injure qu'il lui faisait , lui envoya demander en quel lieu il souhaitait qu’elle fît porter les présents quelle lui avait destinés , puisqu'il ne trouvait pas bon qu'elle vint les lui présenter elle-même. Antoine ne reçut pas mieux ce second compliment que le premier ; et Cléopâtre, qui l'avait empêché de voir Octavie, ne lui permit pas non plus de rien recevoir de sa main. Ainsi Octavie fut obligée de retourner à Rome, sans que son voyage eût produit d'autre effet que de rendre Antoine plus inexcusable. C’est ce que souhaitait César, afin d'avoir un juste sujet de rompre entièrement avec lui.

Quand Octavie fut de retour à Rome , César , témoignant beaucoup de sensibilité pour l’affront qu’elle avait reçu, lui ordonna de sortir de la maison d'Antoine , et de loger en son particulier. Elle répondit quelle ne quitterait point la maison de son mari , et que , s’il n'avait point d’autre raison de faire la guerre à Antoine que ce qui la regardait , elle le conjurait d’abandonner scs intérêts. Elle y demeura loujours en effet comme s’il eût été présent , et éleva avec beaucoup de soin et de magnificence , non-seulement les enfants qu’il avait eus d'elle, mais encore ceux qu'il avait eus de Fulvic. Quel contraste d’Octavie et de Cléopâtre! Combien l’une, au milieu doses

rebuts et de ses affronts , parait-elle digne d’estime et de respect; et l’autre, au milia de sa grandeur et de sa magnificence, digne de mépris et d’horreur !

Il n'y eut point d’artifices que Cléopâtre n’employât pour retenir Antoine dans ses liens: larmes, caresses, reproches, menaces, tout était mis en usage. Elle avait gagné à force de présents tous ceux qui approchaient d'Antoine et qui avaient le plus sa confiance. Ces flatteurs lui représentaient avec force qu’il y avait de la dureté et de l’inhumanité d'abandonner Cléopâtre dans le triste état où elle se trouvait , et que ce serait faire mourir cette infortunée princesse , qui n'aimait que lui et ne vivait que pour lui.. Us amollirent et fondirent si bien le cœur d’Antoine, que, de peur que Cléopâtre ne se fit mourir, il retourna promptement à Alexandrie , et remit les Mèdes au printemps.

Il eut bien de la peine, quand le printemps fut arrivé ' , à quitter l’Egypte et à s'éloigner de su chère Cléopâtre. Elle consentit à l’accompagner jusqu'au bord de l'Euphrate.

Après s’être rendu maître de l’Arménie’, autant par la trahison que par la force des armes, et y avoir fait un grand butin, il revint à Alexandrie , où il entra en triomphe , traînant & son char le roi d'Arménie , chargé de chaînes d’or, et il le présenta dans cet état à Cléopâtre , qui prit plaisir & voir un roi captif à ses pieds. Il se délassa à loisir de ses grandes fatigues dans les festins et les parties de plaisir , où Cléopâtre et lui passaient les jours et les nuits. Cette vainc princesse3, dans un de ces repas , voyant Antoine plein de vin , osa bien lui demander l'empire romain, et il n'eut point de honte de le lui promettre.

Avant que de partir pour une nouvelle expédition , Antoine , pour s’attacher la reine par de nouveaux liens , et lui donner de nouvelles preuves de son entier dévouement, voulut faire la cérémonie du couronnement de Cléopâtre et de tous ses enfants. On éleva pour cela dans le palais un Irène d’or massif, où

1 An. M. 3070 ; av. J.C. 3i.

> An. M. 3071 : av. J. C. 33.

* « Ilæc mulier Ægyptiaab ebrio irnperatore, prelium « libidinum , romanorum imperium pcliil : et promût* « Antonius. » ( Flores, lib. 4, cap. 11. )

l'on montait par plusieurs degrés d'argent. Antoine était assis sur ce trône, vêtu d'un habit de pourpre en broderie d'or avec des boutons de diamants , ayant a son côté un cimeterre à la persane , dont la poignée et le fourreau étaient chargés de pierreries, un diadème sur le front , et un sceptre d’or à la main ; afin , disait-il , qu'en cet équipage il méritât d’être le mari d’une reine. Cléopâtre était assise à sa droite, vêtue d'une robe éclatante, faite de ce précieui lin destiné à couvrir la déesse Isis , dont celte reine avait la vanité de prendre l'habit et le nom. Sur le même trône , mais un peu plus bas, étaient assis Césarion, fils de Cléopâtre et de Jules-César , et les deux autres enfants , Alexandre et Plolémée, qu’elle avait eus d'Antoine.

Chacun ayant pris la place qui lui était destinée, le héraut, par le commandement d’Antoine , et en la présence de tout le peuple à qui l’on avait ouvert les portes du palais, proclama Cléopâtre reine d'Egypte , de Cypre , de Libye et de Célésyrie, conjointement avec son Gis Césarion. 11 proclama ensuite les autres i princes rois des rois , et déclara qu’en attendant une plus ample succession, Antoine assignait à Aleiandre, qui était l'aîné, le royaume d’Arménie et des Mèdes avec celui des Partîtes, quand il l’aurait conquis; et à Ptolémée, son cadet , les royaumes de Syrie , de Phénicie et de Cilicie. Ces deux jeunes princes étaient habillés à la mode des pays sur lesquels ils devaient régner. Après la proclamation, les trois princes , s’étant levés de leurs sièges , s'approchèrent du trône , et , mettant un genou en terre, baisèrent les mains d’Antoine et de Cléopâtre. On leur donna aussitôt un train proportionné & leur nouvelle dignité , et chacun eut son régiment des gardes tirés des principales familles de ses états.

Antoine se rendit de bonne heure en Arménie pour agir contre les Parthes, et il s'était déjà avancé jusqu’aux bords de l’Araxe : mais les nouvelles de ce qui se passait à Rome contre lui l’arrêtèrent , et lui firent abandonner l'expédition des Parthes. 11 détacha sur-lechamp Canidius avec seize légions vers les côtes de la mer d'Ionie , et les rejoignit bientôt à Ephèse , où il était à portée d'agir en cas que les choses en vinssent à une rupture ou-

verte entre César et lui, comme il y avait beaucoup d'apparence.

Cléopâtre fut de la partie , et c'est ce qui causa la perte d’Antoine. Ses amis lui conseillaient de la renvoyer à Alexandrie , jusqu’à ce qu'on vît quel tour prendraient les événements de la guerre : mais celte reine, craignant que , par l'entremise d’Octavie, il ne se raccommodât avec César, gagna Canidius à force d'argent , et le porta à parler en sa faveur à Antoine, et à lui représenter qu’il n’ètail ni juste d'éloigner de cette guerre une princesse qui y contribuait si fort de son côté , ni utile pour son parti , parce que son départ découragerait les Egyptiens, qui faisaient la plus grande partie de scs forces maritimes. D'ailleurs , lui disait-on , on ne voyait pas que Cléopâtre fût inférieure ni en prudence ni en bon sens à aucun des princes et des rois qui étaient dans son armée , elle qui avait gouverné si longtemps un si grand royaume , et qui aurait pu apprendre dans son long commerce avec Antoine à manier avec sagesse et dextérité les plus importantes et les plus difficiles affaires. Antoine ne résista point à des remontrances qui flattaient en même temps son amour-propre et sa passion.

D’Ephèsc , il se rendit avec Cléopâtre à Samos , où était le rendez-vous de la plupart de leurs troupes , et où ils passèrent le temps dans la bonne chère et dans les plaisirs. Les magnificences n'y furent guère moindres qu’à Alexandrie. Les rois qui étaient à leur suite s'épuisèrent, pour leur plaire, par des dépenses extraordinaires, et déployèrent dans leurs festins un luxe excessif.

C'est apparemment dans un de ces festins qu'arriva ce qui est rapporté dans Pline '. Quelque passion que Cléopâtre témoignât pour Antoine, comme il connaissait parfaitement son caractère dissimulé, et capable des crimes les plus noirs , il craignit , je ne sais pas sur quel fondement, qu’elle ne songeât à l'empoisonner ; c’est pourquoi dans les repas il ne touchait à aucun mets qu'on n'en eût goûté auparavant. Il n’était pas possibleque la reine ne s'aperçût d'une défiance si marquée. Elle employa un moyen fort extraordinaire pour

> Plia. lib. St , rap. 3.

de

lui faire sentir en même temps combien ses craintes étaient mal fondées , et combien d'ailleurs, si elle avait été mal intentionnée, toutes les précautions qu'il prenait auraient été inutiles. Elle fit empoisonner l'extrémité des fleurs dont élaieid composées les couronnes qu'Antoine et elle, selon la coutume des anciens, portaient à table. Quand le vin eut commencé à échauffer les têtes, et à égayer le repas, Cléopâtre invita Antoine à boire ses fleurs. Il ne se fit pas prier longtemps; et, après en avoir arraché les extrémités avec ses doigts, et les avoir jetées dans sa coupe remplie de vin, il était prés de l’avaler lorsque la reine l’arrêtant par le bras : Je suis, lui ditelle, cette empoisonneuse contre laiiuelle voxis prenez tant de précautions. S'il m'était possible de vivre sans vous , jugez vous-même maintenant si l'occasion ou le moyen de le faire me manquaient. Ayant fait venir un prisonnier condamné à mort, elle lui fit boire cette liqueur, et il expira sur-le-champ.

La cour vint de Samos & Athènes, où elle passa plusieurs jours dans de semblables débauches. Cléopâtre n’épargna rien pour obtenir des Athéniens les mêmes marques d'affection et d’estime qu’Oclavic en avait reçues pendant son séjour dans celte ville. Mais, quoi qu’elle pût faire , elle n’en put arracher que des civilités contraintes , qui se terminèrent a une vaine députation qu'Antoine exigea des citoyens , et de laquelle il voulut être le chef lui-même, en qualité de bourgeois d'Athènes.

Les nouveaux consuls Calus Sosius et Domitius Enobarbus *, s'étant déclarés ouvertement pour Antoine , sortirent de Rome, et se rendirent auprès de lui. César, au lieu de les arrêter, ou de les faire poursuivre , fit semer le bruit que c’était avec sa permission qu'ils y étaient allés, cl fit déclarer publiquement qu'il permettait à tous ceux qui en avaient envie de se retirer où bon leur semblerait, Par là , il demeura maître à Rome, et se trouva en étal d'ordonner et de faire tout ce qu'il jugea à propos pour ses intérêts et contre ceux d’Antoine.

Quand Antoine en fut averti , il fit assembler

1 An. M. 3972 ; av. I. C. 32. — Plut, tn Anton, pag. 912-955.

!î jN*

tou9 les chefs de son parti , et le résultat de leur délibération fut-qu’il déclarerait la guerre à César, et qu’il répudierait Oclavie. Il Bt l'un et l’autre. Les préparatifs d'Antoine pour la guerre étaient si avancés , que si , sans perdre de temps, il eût poussé César, il aurait eu immanquablement tout l’avantage . car son adversaire n'était pas encore en état de lui faire tête ni par mer ni par terre. Mais les plaisirs l’emportèrent, et on remit lés opérations i l'année suivante. Ce fut sa perte : César, par ce délai , eut le temps d'assembler toutes ses forces.

Les députés qu’Antoine envoya à Rome pour déclarer son divorce avec Oetnviç avaient ordre de lui commander de sortir de la maison d'Antoine avec tous scs enfants ; cl , en cas de refus, de l’en chasser par force, et de n'y laisser que le fils qu’Antoine avait eu de Fulvio : outrage d'autant plus sensible à Oclavie, qu'une rivale en était la cause. Mais, étouffant son ressentiment , elle ne répondit aux députés de son mari que par des larmes; et, quelque injustes que fussent scs ordres, elle y obéit, et sortit de sa maison avec scs enfants. Elle travailla même à apaiser le peuple, que l'indignité de celte action avait soulevé, cl (U ce qu'cite put pour modérer la colère de César, Elle leur représentait qu'il n’était pas de la bienséance ni de la dignité du nom romain d'entrer dans ces petits démêlés ; que c'étaient des querelles de femmes, qui ne méritaient pas qu'ils en témoignassent du ressentiment, et qu'elle serait au désespoir si elle était la couse d'une nouvelle guerre, elle qui n’avait consenti a son mariage avec Antoine que dans l’espérance qu'il serait un gage d’union entre lui et César. Ses remontrances eurent un succès contraire à ses intentions; et le peuple, charmé de sa vertu , redoubla la compassion qu’il avait de son malheur et la haine qu'il portait à Antoine.

Mais rien n’irrita tant les esprits que le testament d’Antoine, qu'il avait laissé en dépôt entre les mains des Vestales. Ce fut un mystère révélé par deux consulaires ', qui, ne pouvant souffrir l'orgueil de Cléopâtre et la mollesse d’Antoine, s’étaient retirés vers César.

1 Titius et Ptancus.

,gk

<*$&> 140 ras»

Comme ils avaient été appelés à ce testament, et qu'ils en savaient le secret, ils le révélèrent à César. Les vestales tirent diflicuilé de donner un acte qui leur avait été confié, s'excusant sur la foi du dépôt quelles étaient obligées de garder , et elles voulurent y être forcées par l'autorité du peuple. Ainsi le testament ayant été apporté dans la grande place, où le peuple s’était assemtdé, on y lut ces trois articles : 1° qu'Antoinc reconnaissait Césarion pour fils légitime de Jules-César; 2“ qu’il instituait pour ses héritiers les enfants qu’il avait eus de Cléopâtre, avec la qualité de rois des lois; 3° qu'il ordonnait, en cas qu'il mourût à Rome , que son corps , après avoir été porté en pompe par la ville , serait mis le soir sur un lit de parade , pour être envoyé ensuite à Cléopâtre, à laquelle il laissait le soin de ses funérailles et de sa sépulture.

Il y a pourtant des auteurs qui croient que ce testament fut une pièce supposée par César pour rendre Antoine plus odieux au peuple. En effet, quelle apparence y a-t-il qu'Antoinc, qui savait bien à quel point le peuple romain était jaloux de scs droits et de scs coutumes , eût voulu lui confier l'exécution du testament qui les violait avec tant de mépris?

Quand César eut une armée et une flotte prêtes , qui lui parurent suffisantes pour Taire tête à son ennemi , il déclara aussi la guerre de son côté ; mais dans le décret que le peuple donna pour cet effet, il fit mettre que c'était contre Cléopâtre : et ce fut par une politique raffinée qu'il en usa ainsi, et qu'il ne voulut pas mettre le nom d'Antoine dans sa déclaration , quoique ce fût contre lui effectivement que se fît la guerre ; car, outre qu’il mettait Antoine dans son tort en le rendant l'agresseur dans une guerre contre sa patrie , il ménageait par là ceux qui étaient encore attachés à Antoine, dont le nombre et le crédit pouvaient être redoutables , et il aurait fallu nécessairement les déclarer ennemis de la république , si Antoine avait été nommé expressément dans le décret.

Antoine retourna d'Athcncs à Sainos, où toute la flotte était assemblée. Elle était composée de cinq cents vaisseaux de guerre d'une grandeur et d’une structure extraordinaires , ayant plusieurs ponts élevés les uns par-dessus

les autres, avec des tours sur la poupe et sur la proue d’une hauteur prodigieuse : de sorte qu'à voir ces su|>erbes bâtiments au milieu de la mer , on les eût pris pour- des lies flottantes. Il fallait un si grand équipage pour faire une bonne manoeuvre sur ces pesantes machines, qu'Anloine , ne pouvant trouver assez de matelots , avait été obligé de se servir de laboureurs, d’artisans , de muletiers et de toutes sortes de gens sans expérience, plus propres à causer du trouble qu'à rendre un bon service.

On embarqua sur celte flotte deux cent mille hommes de pied et douze mille chevaux. ! Les rois de Libye , de Cilicie , de Cappadoce , de Paphlagonie , de Comagène et de Thracc, s’y trouvaient en personne ; et ceux de Pont , de Judée, de Lycaonie , de Gatalic et des Modes , y avaient envoyé leurs troupes. On ne peut voir de spectacle plus pompeux que celui de cette flotte lorsqu'elle se fut mise en mer et qu’elle eut déployé ses voiles. Mais rien n'égalait la magnificence de la galère de Cléopâtre, toute brillante d’or , avec des voiles de pourpre, ses flammes et ses banderoles se jouant au gré du vent, pendant que les trompettes et les autres instruments de guerre faisaient entendre des airs d'allégresse et de triomphe Antoine la suivait de prés dans une galère qui n’était guère moins ornée. Cette reine1, enivrée de sa fortune et de sa grandeur, et n’écoutant que son ambition effrénée , menaçait follement le Capitole d'une ruine prochaine, et se préparait avec sa troupe infâme d’eunu- • ques à détruire pour toujours l'empire romain.

De l’autre côté, on voyait moins de pompe et d'éclat , mais plus de réalité. César n'avait que deux cent cinquante vaisseaux et quatrevingt mille hommes d’infanterie, avec autant de chevaux qu'Anloine; mais il n’avait dans ses troupes que des soldats d'élite , et sur sa flotte que* des matelots expérimentés. Ses

i Dumüapilolio liegiria démentes ruinas ,

Funus et imperio parahat .

Contaminait) cum greffe lu r pi uni MorLo \irorum : quidlibel impotent Spectre, fortunaque dulci Ebria.

( lion at lib. I , od. 37. }

vaisseaux étaient moins grands que ceux d'Antoine , mais aussi ils étaient plus légers et plus propres au combat.

César avait son rendez-vous à Brunduse , et Antoine s'avança jusqu’à Corcyre. Mais la belle saison était passée , et le mauvais temps approchait. L'un et l’autre furent obligés de se retirer, de mettre leurs troupes en quartiers d'hiver, et leurs flottes dans de bons ports pour y attendre le printemps.

Antoine et César , dès que la saison le leur permit *, se remirent en campagne par mer et par terre. Les deux flottes entrèrent dans le golfe Ambracien en Épire. Les plus braves et les plus expérimentés officiers d’Antoine lui conseillaient de ne point hasarder un combat naval, de. renvoyer Cléopâtre en Egypte, et de gagner promptement laThrace ou la Macédoine, pour y combattre par terre, parce que son armée, composée de très-bonnes troupes, et beaucoup supérieure à celle de César , semblait lui promettre la victoire ; au lieu qu’une flotte aussi mal équipée que la sienne , quelque nombreuse qu'elle fût, lui laissait peu d’espérance. Mais il y avait longtemps qu'Anloine n’élail plus susceptible d’un bon conseil, ne faisant que ce qui plaisait à Cléopâtre. Celte orgueilleuse princesse , qui ne jugeait des choses que par l'extérieur, croyait que sa flotte était invincible , et que les vaisseaux de César n'en pourraient approcher sans se briser : d'ailleurs elle sentait bien qu’en cas de malheur, il lui serait bien plus aisé de se sauver sur ses vaisseaux que par terre. Son avis prévalut donc sur celui de tous les généraux.

La bataille se donna le second jour de septembre*, à l’embouchure du golfe d’Ambracie , près de la ville d'Actium , à la vue des armées de terre , dont l’une était rangée en bataille sur la côte du nord, et l’autre sur celle du midi de ce détroit , attendant le succès du combat. Il fut douteux pendant quelque temps, et parut aussi favorable à Antoine qu’à César jusqu’à la retraite de Cléopâtre. Celte reine , effrayée du bruit du combat, où tout était terrible pour une femme, prit la fuite lorsqu’il n'y avait aucun danger pour elle, et entraîna avec

i Vn.SI.3fM a*.J.C. SI.

i I.r -i a\aul les uuucs Je sciJeuibrc.

elle toute son escadre égyptienne, qui était de soixante vaisseaui de haut bord, avec lesquels elle fit voile du côté du Péloponnèse. Antoine, qui la vit fuir, oubliant tout, et s'oubliant luimème , la suivit précipitamment , cl céda à César une victoire qu’il lui avait très-bien disputée jusque-là. Elle coûta pourtant encore cher au vainqueur : car les vaisseaux d’Antoine se battirent si bien après son départ, que, quoique le combat eût commencé vers le milieu du jour, il ne finit que quand la nuit vint; de sorte que les troupes de César furent obligées de la passer sur leurs vaisseaux.

Le lendemain , César , voyant sa victoire complète, détacha une escadre pour poursuivre Antoine et Cléopâtre : mais celte escadre, désespérant de les atteindre, à causede l'avance qu’ils avaient, revint bientôt rejoindre le gros de la flotte. Antoine étant entre dans le vaisseau amiral que montait Cléopâtre , alla s’asseoir à la proue, où, la tête appuyée sur ses deux mains et les deux coudes sur les genoux, il demeura comme un homme accablé de honte et de rage, repassantdansune profonde mélancolie sa mauvaise conduite et les malheurs qu’elle lui avait attirés. Il se tint dans cette posture et dans ces noires pensées pendant les trois jours qu’ils mirent à se rendre à Ténare *, sans voir Cléopâtre ni lui parler. Au bout de ce temps-là ils se revirent et vécurent ensemble à l’ordinaire.

L’armée de terre restait encore entière, forte de dix-huit légions et de vingt-deux mille chevaux, sous la conduite de Canidius, lieutenant général d’Antoine ; et elle aurait pu faire lêtc à César et lui causer bien de l'embarras : mais.se voyant abandonnée par ses généraux, elle se rendit à César , qui la reçut à bras ouverts.

De Ténare , Cléopâtre prit la route d’Alexandrie , et Antoine celle de Libye , où il avait laissé une armée considérable pour garder les frontières du pays. En débarquant , il apprit que Soarpus, qui commandait celle armée , s’était déclaré pour César. Il fut si frappé de ce coup, auquel il n'avait pas lieu de s’attendre, qu’il voulait se tuer; et ses amis

1 Promontoire de Ut Laconie.

)OQle

Di

eurent de la peine à l'en empêcher. Il ne lui restait donc plus d'autre parti à prendre que de suivre Cléopâtre è Alexandrie, où elle était arrivée.

En approchant du port, elle craignit , si l'on apprenait son malheur, qu’on ne lui en refusât l'entrée.Elle lit couronner sesvaisseaux, comme si elle fût revenue victorieuse. A peine y fut-elle entrée, qu’elle lit mourir tous les grands seigneurs de son royaume qui lui étaient suspects , de peur que , lorsqu'on saurait sa défaite, ils n’excitassent des séditions contre elle. Antoine la trouva dans ces sanglantes exécutions.

Elle forma bientôt après un autre dessein bien extraordinaire '. Pour éviter de tomber entre les mains de César, qu’elle voyait bien qui la poursuivrait en Egypte, elle songeait à faire transporter ses vaisseaux de la mer Méditerranée dans la mer Rouge par l’isthme , qui n’a que trente lieues de largeur, et à mettre ensuite tous scs trésors dans ses vaisseaux et dans les autres quelle avait déjà sur celte mer. Mois les Arabes qui demeuraient sur cette côte ayant brûlé tous les vaisseaux qu’elle y avait, elle fut obligée d'abandonner ce dessein.

Changeant donc de résolution , elle ne songea plus qu'à gagner César, qu’elle regardait comme son vainqueur , et à lui faire un sacrifice d’Antoine , que ses malheurs lui avaient rendu indifférent. Tel était l’esprit de cette princesse. Quoiqu’elle aimât jusqu'à la fureur, elle avait encore plus d’ambition que d'amour; et la couronne lui était plus chère que son mari , elle songeait à la conserver au prix de la vie d’Antoine. Mais, lui cachant ses sentiments, elle lui persuada d’envoyer des ambassadeurs à César pour négocier avec lui un traité de paix. Elle joignit ses ambassadeurs à ceux d'Antoine , mais leur donna ordre de traiter pour elle en particulier. César ne voulut point voir les ambassadeurs d’Antoine : il renvoya ceux de Cléopâtre avec une réponse favorable. Il souhaitait avec passion s’assurer de sa personne et de ses trésors : de sa personne, pour en honorer son triomphe ; de ses trésors, pour se mettre en état de payer les dettes qu'il avait

« An. M. SS7lî>ï. J. C. 30.

contractées pour cette guerre. Ainsi il lui laissa entrevoir de grandes espérances, si elle voulait lui sacrifier Antoine.

Celui-ci, depuis son retour de Libye, s'était retiré dans une maison champêtre qu’il avait fait bâtir exprès sur les bords du Nil , pour y jouir de l’entretien de deux amis qui l'y avaient suivi. Dans celte solitude , il semblait qu’il écoutait avec plaisir les sages discours de ces deux philosophes ; mais, comme ils n’avaient pu lui arracher du ccenr l'amour de Cléopâtre, cause unique de tous ses malheurs, cette passion, qu'ils n'avaient que suspendue, ne fut pas longtemps à reprendre son premier empire. 11 retourna à Alexandrie , se livra de nouveau aux charmes et aux caresses de Cléopâtre, et, dans le dessein de lui plaire , il envoya de seconds députés à César pour lui demander la vie à des conditions si honteuses, qu’il offrait de la passer à Athènes comme un simple particulier , pourvu que César assurât le royaume d’Egypte à Cléopâtre et à ses enfants.

Cette seconde députation n'ayant pas été plus favorablement reçue que In première , Antoine essaya d’étouffer en lui- même le sentiment des maux présents et la crainte de ceux dont il était menacé , en se livrant sans mesure à la bonne chère et aux plaisirs. Ils se régalaient tour à tour Cléopâtre et lui , et à l'cnvi l’un de l’autre se donnaient des repas d’une magnificence incroyable.

La reine cependant , qui prévoyait ce qui pourrait arriver , ramassait toutes sortes de poisons ; et pour éprouver ceux qui faisaient mourir avec le moins de douleur, elle faisait l’essai de leur vertu et de leur force sur les criminels condamnés à mort qui étaient gardés dans les prisons. Ayant vu par ses expériences, que les poisons qui étaient forts faisaient mourir promptement, mais dans de grandes douleurs, et que ceux qui étaient doux causaient une mort tranquille, mais lente ; elle essaya de morsures des bêtes venimeuses, et fit appliquer en sa présence , sur diverses personnes , différentes sortes de serpents. Tous les jours elle faisait de ces épreuves. Enfin, elle trouva que l'aspic était le seul qui ne causait ni convulsions , ni tranchées, et qui, précipitant seulement dans une pesanteur

et dans un assoupissement, accompagné d'une petite moiteur au visage et d'un amortissement de tous les sens , éteignait doucement la vie' ; de sorte que ceux qui étaient en cet état se fâchaient quand on les réveillait ou qu’on voulait les lever , de même que ceux qui sont profondément endormis. Ce fut là le poison auquel elle se fixa.

Pour dissiper les soupçons et les sujets de plainte d’Antoine , elle se mil à le caresser encore plus que de coutume ; de sorte que , n’ayant célébré le jour de sa propre naissance qu’avec peu de solennité et convenablement à l’étal présent de sa fortune , elle célébra celui de la naissance d’Antoine avec un éclat et une magnificence au-dessus de tout ce qu’elle avait fait auparavant, jusque-là que plusieurs des cônviés qui étaient venus pauvres à ce festin s’en retournèrent riches.

César, sachant de quelle importance il lui était de ne pas laisser sa victoire imparfaite , passa , au commencement du printemps, en Syrie, et de là alla se présenter devant l’cluse. Il envoya sommer le gouverneur de lui ouvrir les portes ; et Séleucus, qui y commandait pour Cléopâtre, en ayant reçu des ordres secrets, livra la ville sans souffrir le siège. Le bruit de cette trahison se répandit dans la . ville. Cléopâtre, pour se purger de celle accu- j sation , remit entre les mains d’Antoine la j femme et les enfants de Séleucus, afin qu’il les fit mourir pour se venger de sa perfidie. Quel monstre que cette princesse ! Elle réunit en sa personne les vices les plus odieux : le renoncement à toute pudeur, la mauvaise foi , l’injustice, la cruauté ; et, ce qui met le comble à tout le reste, les faux dehors d’une amitié trompeuse , qui cache un dessein formé de livrer à son ennemi celui qu’elle comble des caresses les plus tendres et des marques de l’ai lâchement le plus vif et le plus sincère. Voilà où conduit l’ambition, qui était son vice dominant.

Elle avait fait bâtir, tout joignant le temple d’Isis, des tombeaux et des salles superbes , tant par leur beauté et par leur magnificence, que par leur élévation. Elle y fit porlcrtous ses meubles les plus précieux , l’or, l’argent , les pierreries , l’ébène , l’ivoire, et quantité de parfums et de bois aromatiques, comme si elle

eût eu dessein d’en faire uu bûcher sur lequel elle eut voulu se consumer avec tous ses trésors. César, alarmé pour toutes scs richesses, et craignant que, réduite au désespoir, elle ne les fit. brûler, lui dépéchait tous les jours des gens qui- lui donnaient de grandes-espérances d’un traitement plein de douceur et d’humanité ; et cependant il s'approchait de la ville à grandes journées.

En arrivant , il campa près de l'Hippodrome. Il espérait de se rendre bientôt maître de la ville par le moyen des intelligences qu’il entretenait avec Cléopâtre, sur lesquelles il ne comptait pas moins que sur son armée.

Antoine ignorait les intrigues de celte princesse ; et , ne voulant point ajouter foi à ce qu'on lui en rapportait , il se préparait à une bonne défense. Il fil une vigoureuse sortie; et après avoir fort maltraité les assiéganls, et vivement poursuivi jusqu’aux portes du camp un détachement de cavalerie qu’on avait envoyé, contre lui , il rentra victorieux dans la ville. C’était le dernier effort d’une valeur mourante , qui acheva d'épuiser dans cet exploit ce qui lui restait de forces et de sentiments pour la gloire ; car , au lieu de profiter de cet avantage, et de penser sérieusement à sa défense eu observant les démarches de Cléopâtre qui le trahissait , il vint tout armé se jeter à ses pieds et lui baiser les mains. On entendit après, tout le palais d'Alexandrie retentir d'acclamations, comme si le siège eût été levé ; et Cléopâtre, qui ne cherchait qu’à amuser Antoine , fit préparer un magnifique repas, où ils passèrent ensemble le reste du jour et une partie de la nuit.

Le lendemain malin , Antoine résolut d’attaquer César par mer et par terre. 11 rangea eu bataille son armée de terre sur quelques hau- Leursqui étaient dans la ville, et du là il regarda scs galères, qui sortaient du port et qui allaient charger celles de César. Il attendit sans faire aucun mouvement pour voir le succès de cette charge. Mais il fut bien étonné de voir l'amiral de Cléopâtre baisser le pavillon lorsqu’il fut à portée de celui de César, et livrer toute sa flotte.

Cette trahison ouvrit lcs yeux à Antoine, et lui fil njouter foi , mais trop tard, à ce que ses amis lui avaient dit des perfidies de la reine.

Dans cette extrémité , il voulut se signaler par un acte extraordinaire de courage, capable , selon lui , de lui faire beaucoup d’honneur. Il envoya défier César à un combat singulier. César (il réponse que , si Antoine était las de vivre , il avait d'autres moyens pour mourir. Antoine, se voyant moqué par César et trahi par Cléopâtre, rentra dans la ville, et dans le moment même, il fut encore abandonné de toute sa cavalerie. Alors, plein de rage et de désespoir, il courut au palais dans le dessein de se venger de Cléopâtre ; mais il ne la trouva point.

Cette artificieuse princesse , qui avait prévu ce qui arriva, voulant se dérober à la colère d’Antoine, s'était retirée dans le quartier où étaient les tombeaux des rois d’Egypte , qui était fortifié de bonnes murailles, et dent elle avait fait fermer les portes. Elle fit dire à Antoine que, préférant une mort honorable à une honteuse captivité , elle s’était donné la mort au milieu des tombeaux de ses ancêtres, où elle avait aussi choisi sa sépulture. Antoine , trop crédule , ne se donna pas le loisir d'examiner une nouvelle qui devait lui être suspecte après toutes les infidélités de Cléopâtre; et, frappé de l'idée de sa mort , il passa tout’d’un coup de l’excès de la colère dans las plus vifs Iransports de douleur, et ne songea plus qu’à la suivre dans le tombeau.

Ayant pris celle furieuse résolution , il s’enferma dans sa chambre avec un esclave ; et , s'étant fait ôter sa cuirasse , il lui commanda de lui enfoncer le poignard dans le sein. Mais, cet esclave , plein de fidélité, d’affection et de respect pour son maître, s’en perça lui-même et tomba mort à ses pieds. Antoine, regardant cette action comme un exemple qu’il devait suivre, s'enfonça son épée dans le corps, et tomba sur le plancher, dans un ruisseau de son sang qu’il mêla avec celui de son esclave. Il arriva dans ce moment un officier des gardes de la reine, qui venait lui dire qu’elle était vivante. Il n’cntendil pas plutôt prononcer le nom de Cléopâtre , qu’il revint de son évanouissement ; et apprenant qu’elle était vivante, il souffrit qu’on pansàl sa blessure , et se fil ensuite porter à la forteresse où elle s’était enfermée. Cléopâtre ne permit point qu’on ouvrît les portes pour |e faire entrer, dans la

crainte de quelque surprise : mais elle parut à une fenêtre haute , et jeta en bas des chaînes et des cordes. On y attacha Antoine ; et Cléopâtre, aidée de deux femmes, qui étaient les seules qu’elle eût menées avec elle dans ce tombeau, le lira à elle. Jamais spectacle ne fut plus touchant. Antoine, tout couvert de sang* et la mort peinte sur le visage, était guindé en haut , tournant ses yeux mourants vers Cléopâtre, et loi tendant scs faibles mains , comme pour la conjurer de recevoir ses derniers soupirs : et Cléopâtre, le visage tendu et les bras roidis, tirait les cordes avec grand effort , pendant que ceux d’en bas, qui ne pouvaient l’aider autrement , l’encourageaient par leurs cris.

Quand elle l’eut tiré à elle , et qu’elle l'eut couché , elle déchira scs habits sur lui , sc frappant le sein, se meurtrissant la poitrine, et lui essuyant le sang avec son visage collé sur le sien , elle l’appelait son prince, son seigneur, son cher époux. En faisant ces tristes exclamations, elle coupait les cheveux d’Antoine suivant la superstition des païens, qui croyaient soulager par là ceux qui mouraient d’une mort violente.

Antoine ayant repris ses sens, et voyant l'affliction de Cléopâtre, lui dit, pour la consoler , qu’il mourait heureux , puisqu’il mourait entre ses bras ; et qu’au reste il ne rougissait point de sa défaite , n’étant point honteux à un Romain d’être vaincu par des Romains. Il l'exhorta ensuite à sauver sa vie et son royaume, pourvu quelle le pût faire avec honneur , et à se donner de garde des traîtres de sa cour aussi bien que des Romains de la suite de César , ne se fiant qu’à Proculéius. Il expira en achevant ces paroles.

Dans le moment même, Proculéins arriva de la part de César , qui n'avait pu retenir ses larmes au triste récit qu’on lui avait fait de tout ce qui s’était passé , et à la vue de l'épée teiplc du sang d’Antoine , qu’on lui présenta. Il avait ordre surtout de se rendre maître de Cléopâtre , et de la prendre en vie, s’il était possible. La princesse refusa de se remettre entre scs mains; elle eut pourtant avec lui une conversation sans qu'il entra dans le tombeau ; il s’approcha seulement de la porte, qui était bien fermée, et qui par des feules donnait pas-

1 by Goosle

sage à la voii. lis parlèrent assez longtemps ensemble, elle demandant toujours le royaume pour ses enfants, et lui l'exhortant à bien espérer, et la pressant de remettre entre les mains de César tous scs intérêts.

Après qu’il eut bien observé le lieu , il alla faire son rapport à César, qui sur l’heure envoya Gallus pour lui parler encore. Gallus s'approcha de la porte comme avait fait Procuïèius , et parla comme lui au travers des fentes , faisant durer exprès la conversation. Pendant ce temps-là Proculéius approcha une échelle de la muraille, entra par la même fenêtre par où ces femmes avaient tiré Antoine ; et suivi de deux officiers qui étaient avec lui , il descendit à la porte où Cléopâtre était à parler avec Gallus. Une des deux femmes qui étaient enfermées avec elle, le voyant, s'écria tout éperdue : Malheureuse Cléopâtre , vous voilà prise! Cléopâtre tourne la tète, voit Proculéius, et veut se percer d'un poignard qu’elle portait toujours à sa ceinture; mais Proculéius courant à elle très-promptement, et la prenant entre ses bras: Vous vous faites tort, lui dit-il , et vous faites tort aussi à César, en lui ôtant une si belle occasion de montrer sa bonté et sa clémence. En même temps il lui arrache son poignard, et secoue ses robes de peur qu’il n’y eut du poison caché.

César envoya un de ses affranchis , nommé Êpaphrodile , auquel il commanda de la garder très-soigneusement, pour empêcher qu’elle ■l'attentât sur elle-même, et d'avoir d'ailleurs pour elle tous les égards et toutes les complaisances qu’elle pourrait désirer ; et il chargea Proculéius de savoir de la reine ce qu’elle desirait de lui.

César se prépara ensuite à entrer dans Alexandrie, dont personne n’était plus en état de lui disputer la conquête. Il en trouva les portes ouvertes, et tous les habitants dans une extrême consternation , ne sachant ce qu’ils avaient à craindre ou à espérer: il entra dans la ville en s’entretenant avec le philosophe A réus, cl s’appuyant sur lui avec une sorte de familiarité, pour faire connaître publiquement le cas qu’il en faisait. Étant monté au palais , il s’assit sur un tribunal qu’il fit élever ; et voyant tout le peup'c prosterné à terre, il leur commanda de se lever ; puis il leur dit

qu’il leur pardonnait pour trois raisons : li première, à cause d’Alexandre-le-Grand leur fondateur; la seconde, è cause de la beauté de leur ville; et la troisième, à cause d’Aréus, l’un de leurs citoyens , dont il estimait le mérite et le savoir.

Cependant Proculéius s’acquittait de sa coumission auprès de la reine, qui d'abord ne demanda rien à César que la permission d'ensevelir Antoine, qui lui fut accordée sans peine. Elle n'épargna rien pour rendre sa sépulture magnifique, suivant la coutume des Égyptiens. Elle fit embaumer son corps avec les parfums les plus précieux de l’Orient, et le plaça parai les tombeaux des rois d’Égypte.

César ne trouva pas à propos de voir Cléopâtre dans les premiers jours de son deuil; mais lorsqu’il crut le pouvoir faire avec bienséance, il se fil introduire dans sa chambre, aprèslui en avoir demandé la permission, voulant , par les égards qu’il avait pour elle . lui cacher son dessein. Elle était couchée sur uu petit lit , dans un état fort simple et fort négligé. Quand il entra dans sa chambre, quoiqu’elle n’eùt sur elle qu’une simple tunique, elle se leva promptement, et alla se jeter uses genoux , horriblement défigurée , les cheveui en désordre, le visage effaré et sanglant, Il voix tremblante , les yeux presque fondus i force de pleurer, et le sein couvert de meurtrissures et de plaies. Cependant cette grâce naturelle et cette fierté que sa beauté lui inspirait n’étaient pas entièrement éteintes; et. malgré le pitoyable état où elle était réduite, de ce fond même de tristesse et d’abattement il en sortait, comme d’un sombre nuage, des traits vifs et des espèces de rayons qui éditaient dans ses regards et dans tous les mouvements de son visage. Quoique presque mourante, elle ne désespérait pas d'inspirer eucoie de l'amour à ce jeune vainqueur , comme elle avait fait autrefois à César et è Antoine.

La chambre où elle le reçut était pleine des portraits de Jules-César. « Seigneur , lui dit- « elle en lui montrant ces tableaux , voilà les « images de celui qui vous a adopté pour « vous faire succéder à l’empire romain, u et à qui je suis redevable de ma cou- « ronne. » Puis, tirant de son soin les lettres qu’elle y avait cachées : « Voilà aussi , conté

Page 1