‹ Œuvres complètes de Rollin avec notes et éclaircissements sur les sciences, les arts, l'industrie et le commerce des anciens (volume 2)Chapitre 25 sur 178 · DU COMMERCE · texte numérisé non relu

DU COMMERCE

On peut dire , sans crainte d’être soupçonné d'exagération , que le commerce est le plus solide fondement de la société civile , et le lien le plus nécessaire pour unir entre eui lous les hommes , de quelque pays et de quelque condition qu’ils soient. Par ce moyen , le monde entier semble ne former qu'une ville et qu’une seule famille. 11 y fait régner de toute part une abondance universelle. Les richesses d’une nation deviennent celles de tous les autres peuples. Nulle contrée n’est stérile, ou du moins ne se sent de sa stérilité. Tous ses besoins lui sonlapportésàpoint nommé du bout de l’univers , et chaque région est étonnée de se trouver chargée de fruits étrangers que son propre fonds ne pouvait lui fournir, et enrichie de mille commodités qui lui étaient inconnues, et qui cependant font toute la douceur de la vie. C’est par le commerce de la mer et des rivières, c'est-à-dire par la navigation, que Dieu a uni entre eux tous les hommes d’une manière si merveilleuse , en leur enseignant1 à conduire et à gouverner les deux choses les plus violentes qui soient dans la nalure, la mer et les vents, et à les faire servir à leurs usages et à leurs besoins. Il a joint aussi les peuples les plus éloignés, et il a conservé entre les nations différentes une image de la liaison qu’il a mise entre les parties d’un même corps par les veines et les artères.

t a Quas res violcnlissimas nalura genuit, eaniro njo- « derationem nos soli habemus, maris atqoe venumim , « propter nautiearum rerum scienliam. » ( Cic. de iYaf, IJcor. lib. 2 , n. 152 «

Ce n'est là qu'une faible et légère idée des avantages que le commerce procure à la société en général. Pour peu qu'on voulût l'approfondir en descendant dans quelque détail , quelles merveilles n’y découvrirait-on pas! Mais ce n'est pas ici le lieu de le faire. Je me borne à une seule réflexion, qui me parait bien propre à faire connaître en même temps et la faiblesse et la grandeur de l'homme.

Je le considère d’abord dans le plus haut point d’élévation où il puisse arriver, je veux dire sur le trône : logé dans de superbes palais , environné de tout l’éclat de la majesté royale, respecté et presque adoré par une foule de courtisans qui tremblent devant lui , placé au centre des richesses et des plaisirs qui s’offrent à lui à l’cnvi, soutenu par des armées nombreuses qui n'attendent que ses ordres pour agir; voilà le comble de la grandeur humaine. Mais ce prince si puissant et si terrible, que devient-il si le commerce vient à cesser tout d'un coup, s'il est réduit à lui seul, à son industrie et à ses propres efforts? Isolé de la sorte, séparé de ce pompeux dehors qui n'est point lui-même, et qui lui est absolument étranger, privé du secours des autres, il retombe dans la misère et l’indigence où il est né, et, pour dire tout en un mot, il n’est plus rien.

Considérons maintenant l’homme dans l’état le plus médiocre : renfermé dans une petite maison; réduit, pour sa nourriture , à un peu de pain, de vin et de viande; couvert des vêtements les plus simples , et jouissant dans sa famille, non sans peine , des autres commodités de' la vie. Quelle solitude en apparence! quel abandon général! quel oubli de la part de tous les autres mortels! Oh se trompe infiniment lorsqu'on pense de la sorte. Tout l'univers est attentif à Ihi. Mille bras travaillent pour le couvrir, pour le vêtir, pour le nourrir. C'est pour lui que les manufactures sont établies, que les greniers et les celliers sont remplis de blé et de vin, que les différents métaux sont tirés des entrailles de la terre avec tant de peines et de dangers.

11 n’est pas jusqu’aux délices mêmes que les pays les plus éloignés ne s’empressent de faire passer jusqu'à lui au travers des mers les plus orageuses. Voila les secours que le commerce.

ou plutôt, pour parler plus juste, que la Providence divine, toujours occupée de nos besoins , procure sans cesse par le commerce à chacun de nous en particulier; secours qui, à en bien juger , tiennent du miracle ; qui devraient nous remplir d’une perpétuelle admiration, et nous faire écrier avec le prophète , dans les transports d’une vive reconnaissance : .Seigneur , qu'est donc l’homme , pour vous souvenir ainsi de lui'? U serait inutile de dire que nous n'avons aucune obligation à ceux qui travaillent ainsi pour nous , parce que c’est la cupidité et l'intérêt qui les mettent en mouvement. Cela est vrai ; mais en profitons-nous moins de leur travail? Dieu , à qui seul il appartient de bien user du mal même , se sert de la cupidité des uns pour faire du bien aux autres. C’est dans cette vue que la Providence a établi parmi nous une si étonnante diversité de conditions , et qu’elle a partagé lés biens avec une si prodigieuse inégalité. Si les hommes étaient tous à leur aise , tous riches et opulents, qui d’entre eux- voudrait se donner la peine de labourer la terre , de creuser les mines, de traverser les mers? La pauvreté ou la'cupidité y suppléent, et se chargent de ces travaux pénibles , mais utiles : par là on voit que tous les hommes, riches ou pauvres, puissants on faibles, rois ou sujets, sont dans une mutuelle dépendance les uns des autres pour les besoins de la vie, le pauvre ne pouvant vivre sans le secours du riche, ni le riche sans le travail du pauvre. Et c’est le commerce qui , à la faveur de ces différents intérêts , fournit le genre humain de toutes ses nécessités , et même de toutes ses commodités.

Ait. II. — Antiquité du commerce. Lieux et

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