‹ Œuvres complètes de Rollin avec notes et éclaircissements sur les sciences, les arts, l'industrie et le commerce des anciens (volume 2)Chapitre 26 sur 178 · V IL LES OU IL A ÉTÉ LE PLUS CÉLÈBRE · texte numérisé non relu

V IL LES OU IL A ÉTÉ LE PLUS CÉLÈBRE

Il est fort vraisemblable que le commerce n’a guère moins d'antiquité que l'agriculture. 11 a commencé , comme cela était naturel , entre particuliers , les hommes s’entr’aidant les uns les autres de ce qu’ils avaient chacun d’utile ou de nécessaire pour la vie. Caïn sans doute fournissait à Abel des blés et des fruits de la terre pour sa nourriture ; et Abel , eu

échange , fournissait h Caïn des peaui et des laines pour s'en revêtir , des laitages , et peutêtre des viandes pour sa table. Tubalcain , uniquement occupé à mettre en œuvre le cuivre et le fer pour différents usages nécessaires à l'usage commun de la vie , et pour les armes propres i se défendre ou contre les hommes ennemis, ou contre les bêtes farouches, était certainement obligé d'échanger ses ouvrages de cuivre et de fer contre d'autres marchandises nécessaires pour se nourrir , pour se vêtir , pour se loger. Le commerce ensuite, s’avançant toujours de proche en proche , s’établit entre les villes et les contrées voisines, puis se porta au loin, passa les mers, et, après le déluge, pénétra jusqu’aux extrémités du monde.

L'Ecriture sainte1 nous fournit un exemple fort ancien de trafic dans ces caravanes d'Ismaélites et de Madianites à qui Joseph fut vendu par scs frères. Ils revenaient de Gslaad, ramenant leurs chameaux chargés d'aromates et d’autres précieuses marchandises de ce payslà , qu'ils portaient en Egypte, où il s'en faisait un grand débit pour l’usage qu'ils pratiquaient d'embaumer les corps des hommes après leur mort avec un grand soin et de grandes dépenses.

Homère' nous apprend que l’usage des temps héroïques du siège de Troie était d’échanger entre les peuples les choses les plus nécessaires à la vie: preuve, dit Pline, que c’est plutôt la nécessité que la cupidité , qui donna lieu à ce premier de lous les commerces. On lit, à la fin du septième livre de l’Iliade, qu’à l'arrivée de quelques vaisseaux toutes les troupes vont en foule acheter dü vin : les uns pour du cuivre , les autres pour du fer ; ceux-là pour des peaux, ceux-ci pour des bœufs, et d’autres pour des esclaves.

On ne voit point dans l’histoire , de plus anciens navigateurs que les Egyptiens et les Phéniciens. Il semble que ces deux peuples voisins avaient partagé entre eux le commerce de la mer ; que les Egyptiens s'étaient princi-

* Gen. 27, 25.

* « Quantum felicSore ævo , quum res ips® permuta- « banlur inter sese.sicutet trojanis temporibu» factita- ¥ lum llomero credi convenit ! Ita enim, ut opinor, cornai mercia viclfta gralift inventa. Altos coriis boum , altos « fcrro raptivisque rebus emptitasse tradit. » ( Plin llb. 33. eap. 1.)

paiement emparés du commerce d'Orient par la mer Rouge , et les Phéniciens de celui d’Occident par la mer Méditerranée.

Ce que les auteurs fabuleux disent d’Osiris, qui est le Bacchus des Grecs, qu’il alla conquérir les Indes, comme le fit depuis Sésostris , peut faire croire que les Egyptiens entretinrent un grand commerce avec les Indiens.

Comme le commerce des Phéniciens était bien plus fréquent en Occident que celui des Egyptiens , il ne faut pas s’étonner s’ils ont été plus célébrés sur ce point par les auteurs grecs et romains • ; êt si Hérodote a dit que c'étaient eux qui voituraient les marchandises d'Egypte et d'Assyrie, et qui faisaient tout leur commerce , comme si les Egyptiens ne s’en fussent pas mêlés ; cl s’ils ont été crus les inventeurs du trafic et de la navigation , quoique cette gloire soit due bien plus légitimement aux Egyptiens. Ce qui est certain, c'est que , par rapport au commerce ancien , ce sont les Phéniciens qui se sont les plus distingués , et ce sont eux aussi qui peuvent prouver davantage à quel comble de gloire, de puissance et de richesses une nation est capable de s’élever par les seules ressources du commerce.

Ces peuples n'occupaient qu’une lisière assez étroite le long des côtes de la mer ; et Tyr elle-même gîtait bâtie dans un terrain fort ingrat, et qui , quand il aurait été plus gras et plus fertile, n’aurait pu être suffisant pour nourrir ce grand nombre d’habitants que les premiers succès de son commerce y avaient attirés.

Deux avantages les dédommagèrent de ce défaut. Ils avaient sur les côtes de leur petit état d'excellents ports , particulièrement celui de leur capitale ; et ils étaient nés avec un génie si heureux pour le négoce, qu’ils furent regardés comme les inventeurs du commerce de mer, surtout de celui qui se fait par des voyages de long cours.

Les Phéniciens surent si heureusement profiler de ces deux avantages, que bientôt ils se rendirent les maîtres de la mer et du commerce. Le Liban et les autres montagnes voisines leur fournissant d'excellents bois pour la construction des vaisseaux, on leur vit en peu de temps de nombreuses flottes marchandes

• Herod. lib. 1. cap 1

qui hasardèrent des navigations inconnues pour y établir leur négoce. Ils ne se bornèrent pas aux côtes et aux ports de la mer Méditerranée, ils entrèrent dans l’Océan par le détroit de Cadix ou de Gibraltar, et s'étendirent ii droite et à gauche. Comme leurs peuples se multipliaient presque à l'infini par le grand nombre d’étrangers que le désir du gain et l’occasion sûre de s’enrichir attiraient dans leur ville, ils se virent en état de jeter au dehors quantité de peuplades, et particulièrement la fameuse colonie de Carthage, qui, conservant l’esprit phénicien par rapport au trafic, ne le réda pas même â Tyr dans son négoce, et la surpassa de beaucoup par l'étendue de sa domination et par la gloire de ses expéditions guerrières.

Le degré de gloire et de puissance où le commerce et la navigation avaient élevé la ville de Tyr la rendit si célèbre, qu'on aurait peine a ne pas croire qu’il y a de l’exagération dans ce qn’cn rapportent lesauteurs profanes, si les prophètes eux-mèmes n’en avaient parlé avec encore plus de magnificence. Tyr, dit Ézêchiel', pour nous donner quelque idée de son pouvoir, est un vaisseau superbe. Le corps du bâtiment est fait du bois précieux des sapins du Sauir. Les cèdres du Liban lui ont fourni scs mâts. Ses rames sont coupées dans les forêts de fiasan. L’ivoire des Indes est employé pour faire les bancs de ses rameurs. Ses voiles sont de fin d'Égypte tissu en broderie , et son pavillon est d’hyacinthe et de pourpre. Les habitants de Sidon et d’Arad sont ses rameurs. Les Perses, les Lydiens, cl ceux de la Libye, lui servent de soldats, et ses pilotes sont les plus sages et les plus habiles de Tyr même. I.c prophète , par ce langage figuré , a dessein de nous montrer la puissance de cette ville; mais il le fait d'une manière encore plus énergique par le détail circonstancié des différents peuples qui entraient dans son commerce. Il semble que les marchandises de toute la terre fussent rassemblées dans cette seule ville, et les autres peuples paraissent moins ses alliés que scs tributaires.

Les Carthaginois trafiquaient avec Tyr en lui apportant toutes sortes de richesses , et remplissaient ses marchés d'argent , de fer, d’é-

tain et de plomb. La Grèce, Tubal et Mosocli ‘ lui amenaient des esclaves et des vases d’airain ; Thogorma s. des chevaux et des mulets ; Dédam3, des dents d'ivoire et de l’ébène : les Syriens y exposaient en vente des perles , de la pobrpre, des toiles ouvragées, du fin lin, de la soie , et toutes sortes de marchandises précieuses : les peuples de Juda et d'Israël y apportaient le plus pur froment, le baume, le miel , l'huile et la résine : ceux de Damas, du vin excellent , et des laines d’une couleur vive et éclatante : d’autres peuples, des ouvrages de fer, de la myrrhe , des cannes d’excellente odeur, de superbes tapis pour s’asseoir. L’Arabie * et tous les princes de Cédar y amenaient leurs agneaux , leurs béliers et leurs boucs ; Saba cl Réma *, les plus excellents parfums, les pierres précieuses et l’or ; d’autres enfin, des bois de cèdre, des balles d’hyacinthe et d’ouvrages en broderie, et toutes sortes de marchandises précieuses.

Je n’entreprends point de distinguer exactement la situation des différents peuplés dont il est parlé dans Ezêchiel ; ce n’en est point ici le lieu. Il me' suffit d’avertir en général que ce long dénombrement dans lequel il a plu au Saint-Esprit de descendre par rapport à la ville de Tyr est une preuve bien claire que son commerce n’avait d'autres bornes que celles du monde connu pour lors : aussi se regardait-elle comme la ville commune de toutes les nations et comme la reine de la mer. Isa e nous peint sa fierté par des couleurs bien vives, mais bien naturelles , en marquant que Tyr portait sur son front le diadème; que les plus illustres princes de l'univers étaient ses correspondants , et ne pouvaient se passer de son trafic ; que les riches négociants qu'elle renfermait dans son enceinte étaient en étal de disputer le rang aux tètes couronnées , et pré-

i Tubal et Mo'ocb L'EcrlIure Joint toujours ces deux peuples, le dentier désigne les Moscovites ; et l'outre sons doute en était voisin. s

* Tlioijorma. La Cappadoee . doit sortaient les chevaux les plus estimés, dont les empereurs se réservèrent les meilleurs cl les plus fins pour leurs écuries

* Deilam. Peuple d’Arahic.

4 L'Arabie diserte. Cédar était dans le voisinage.

s Saba c t Réma. Peuple de l'Arabie heureuse. Tonte raniit|uilé a vanté les tir h"sses et les aromates de ces peuples.

* Ezccb. rap. 27, v. V-10.

tondaient au moins leur être égaux ' : qui s cogitavil hoc super Tyrum, quondam coronatam, cujus neyotiatores principes ,• iiislilorts ejus inclyti lerra ?

J’ai rapporté ailleurs* la ruine de l’ancienne Tyr par Nabuchodonosor, après un siège de treize ans, et l’etablissement de la nouvelle Tyr, qui se remit bientôt en possession de de l’empire de la mer, et continua son négoce avec plus de succès encore et plus d éclat qu’auparavanl , jusqu’à ce qu’cnOn Alexandrele-Grand , l'ayant prise d'assaut , lui ôta sa marine et sou commerce, qui furent transférés à Alexandrie, comme je le dirai bientôt.

Pendant que l’une et l’autre Tyr éprouvaient de si grandes révolutions, Carthage, la plus considérable de ses colonies, était devenue très-florissante. Le trafic lui avait donné la naissance, le trafic lui donna l'accroissement, et la mil en état de disputer longtemps à Rome l'empire du monde. Sa situation était bien plus avantageuse que celle de Tyr; elle était en égale distance de toutes les extrémités de la mer Méditerranée’; et les côtes d’Afrique, oii elle était située région vaste et fertile, lui fournissaient abondamment les blés nécessaires pour sa subsistance. Avec de tels avantages, ces Africains . mettant à profit l’heureux génie, pour le négoce, et la navigation, qu’ils avaient apporté de Phénicie, acquirent une si grande science de la mer, qu'en cela, selon le témoignage de Polybe s, nulle autre nation ne les égalait. Par là ils parvinrent à une si grande puissance , qu’au commencement de la troisième guerre qu’ils eurent contre les Romains , et qui causa leur ruine entière, Carthage avait sept cent mille habitants, et trois cents villes de sa dépendance dans le seul continent d’Afrique. Ils avaient été maîtres, non seulement de toutes cette lisière qui s’étend depuis la grande Syrtc jusqu'aux colonnes d’Hercule, mais encore de celle qui s'étend depuis ces mêmes colonnes vers le midi, où Hannon, Carthaginois, bâtit tant de villes et établit tant de colonies. En Espagne, qu’ils avaient presque toute conquise, Asdrubal, qui y vint commander après

• lui. <3. 8.

1 Tome I. page 20i de celle édition.

Polyb. lib. 6, pag. VJ i .

Unira, père d’Annibal, y avait fondé Cari hagène, une des plus célèbres villes qui fût alors. La Sicile en grande partie, et la Sardaigne, avaient aussi autrefois reconnu leur puissance.

La postérité aurait tiré de grandes lumières des deux monuments illustres des navigations de ce peuple dans les relations des voyages de ■ Hannon , qui est qualifié roi des Carthaginois, et de Ilimilcon, si le temps les avait conservés. Le premier avait décrit les voyages qu’il avait faits dans l’Océan hors des colonnes d’Hcrcule, le long de la côte occidentale d’Afrique ; et le second, ceux qu’il avait faits le long de la côte occidentale de l’Europe : l’un et l’autre par l’ordre du sénat de Carthage. Mais le temps a consumé ces écrits.

Ce peuple n’épargnait ni soins ni dépenses pour perfectionner le négoce et la navigation : c’était là son unique étude. Les autres arts et les sciences n’étaient point cultivés à Carthage; on ne s’y piquait point de bel-espril; on n’y faisait profession ni de poésie, ni d’éloquence, ni de philosophie : les jeunes gens, dès leur enfance, n'entendaient parler que de comptes , que de marchandises, que de vaisseaux , que de voyages sur mer. L’habileté dans le trafic était comme une succession dans les familles, et faisait la meilleure partie de l’héritage des enfants ; et comme ils ajoutaient à l’expérience de leurs pères leurs propres réflexions, on ne doit pas être surpris que cette habileté allât toujours en croissant et fit de si merveilleux progrès.

Aussi le commerce éleva Carthage à un si haut degré de richesse et de puissance, qu’il fallut aux Romains deux guerres, l’une de vingt-trois ans, l’autre de dix-sept, toutes deux cruelles et douteuses, pour dompter cette rivale ; et qu’enfui Rome triomphante crut ne pouvoir l’assujettir et la subjuguer entièrement qu’en lui ôtant les ressources qu’elle eût encore pu trouver dans le négoce, et qui, pendant un si long temps, l’avaient soutenue contre toutes les forces de la république.

jamais Carthage n’avait été plus puissante sur mer que lorsque Alexandre assiégea Tyr, sa métropole. Sa fortune.commenca dès lors à décliner ; l’ambition fut la ruine des Carthaginois; il leur coûta cher de s’être ennuyés de l’état pacifique de marchands, et d'avoir pro-

îoogle

féré là gloire des armes A celle du trafic. Leur ville, que le commerce avait peuplée d'une si grande multitude d’habitants, en vit diminuer le nombre ponr fournir des troupes et des recrues A leurs années. Leurs flottes, accoutumées A ne porter que des marchands et des marchandises, ne furent plus chargées que de munitions de guerre et de soldats ; et de leurs plus sages et plus heureux négociants il se forma des chefs et des généraux d’armée qui lui procurèrent A la vérité une gloire bien éclatante , mais de peu de durée et bientôt suivie de sa ruine entière.

La prise de Tyr par Alexandre-le-Grand , et la fondation d'Alexandrie, qui la suivit de près , causèrent une grande révolution dans les Affaires du commerce. Ce nouvel établissement est sans contredit le plus grand, le plus noble , le plus sage , et le plus utile dessein qu'ait formé ce conquérant.

Il n’était pas possible de trouver une plus heureuse situation , ni plus propre A devenir le dépOt de toutes les marchandises de l’Orient et de l’Occident. Cette ville avait d’un cOté un libre commerce avec l’Asie et avec tout l’Orient par la mer Bouge; la même mer et le Nil lui donnaient entrée dans les vastes et riches contrées de l’Éthiopie ; le commerce du reste de l’Afrique et de l’Europe lui était ouvert par ta mer Méditerranée ; et si elle voulait faire le négoce intérieur de l'Égypte, elle avait , outre la commodité du Nil et des canaux faits de main d’homme , le secours des caravanes , si commode pour la sûreté des marchands et puur le transport des marchandises.

Voilà ce qui porta Alexandre à juger cette place très-propre à en faire une des plus belles villes et un des plus beaux ports du monde ; cor l’Ile de Pharos , qui n’était pas alors jointe nu continent, lui eu fournissait un magnifique après sa jonction, ayant deux entrées où l’on voyait arriver de toutes parts les vaisseaux étrangers , et d’où partaient sans cesse des vaisseaux égyptiens qui portaient leurs négociants et leur commerce dans toutes les parties de la terre alors connues.

Alexandre vécut trop peu pour être le témoin de l’état heureux et florissant où le commerce devait élever sa ville. Les Ptolémées, qui , après sa mort , eurent l’Égypte en par-

tagé j-fàShsat le soit! de soutenir le négoce. naissam d’Alexandrie ; et bientôt ils le porté- K renl à un degré dë perfection et d’étendue qui j fit oublier et Tyr et Carthage, lesquelles, pen- ^ dant un très-long temps, avaient fait presque seules et rassemblé chez elles le commerce de toutes les autres nations.

De tous les rois d’Égypte Ptolèmêe Philadelphe fut celui qui contribua le plus à y perfectionner le commerce. Pour cet effet , il en- 1 (retenait sur mer de nombreuses flottes , dont A Athénée' fait un dénombrement et unedescrip- • a* lion qu’on ne peut lire sans étonnement. Outre A 1 plus de sii vingts vaisseaux à rames , de gran- le deur extraordinaire, il lui attribue plus de * quatre mille autres navires, qui étaient em- Ht. ptoyés au service de son état et A l’avance- ûf ment du commerce. Il possédait un grand em- b pire , qu’il avait formé en étendant les bornes at du royaume d’Égypte dans l’Afrique, dans A l’Éthiopie , dans la Syrie ; et au delà de la ici mer, s’étant rendu maître de la Cilicie, de la tsi

Pamphylie, de la Lycie, de la Carie et des |>n

Cyclades, et possédant dans ses états prés de «

quatre mille villes. Pour mettre le comble au *i

bonheur de ces provinces , il voulut y attirer r ex par le commerce les richesses et les commo- , te dités de l’Orient ; et, pour en faciliter la roule, ! de il bâtit exprès une ville sur la côte occiden- PI taie de la mer Rouge , creusa un canal depuis Coptus jusqu'à cette mer , et fit préparer des hôtelleries le long de ce canal pour la commo-, dite des marchands et des voyageurs , comme je l'ai marqué dans son lieu. ■

Ce fut celte commodité de l’entrepôt des ll

marchandises ù Alexandrie qui répandit dans 8

toute l'Égypte des richesses immenses : riches- J ses si considérables ’ , qu'on assure que le seul c produit des droits d'entrée et de sortie sur les n marchandises qui entraient dans les douanes , ^ d'Alexandrie montait chaque année A plus de el trente-sept millions de livres, quoique la " plupart des Ptolémées fussent assez modérés dans les impôts qu'ils mettaient sur leurs peu- M pies. P

Tyr, Carthage et Alexandrie ont été sans I1

contredit les villes de l'antiquité les plus fomeu- 1'

ri

ooole

i Atben. Itb. 5, pag. 203.

* Cic. apud Strab. Ub. 17, pag. 798.

ics pour le commerce. Il s'exerça aussi avec succès , mais non avec tant de réputation , à Corinthe , à Rhodes , à Marseille, et dans plusieurs aulres villes particulières.

A*t. lit.— Objet et matiEbb du commerce.

Le passage d’Eiéchiel que j’ai cité au sujet de Tyr renferme presque tout ce qui faisait la matière de l’ancieu commerce : l’or, l’argent, le fer , le cuivre , l’étain , le plomb ; les perles , les diamants , et toutes sortes de pierres précieuses; la pourpre, les étoffes, les toiles; l’ivoire , l’ébène , les bois de cèdre ; la myrrhe , les cannes odoriférantes , les parfums ; les esclaves , les chevaux , les mulets ; le froment , le vin , les bestiaux enfln toutes sortes de marchandises précieuses. Je ne m’arrêterai ici qu’à ce qui regarde les mines de fer , de cuivre, d'or, d’argent, les perles, la pourpre , la soie , et je ne traiterai que fort légèrement toutes ces matières. Pline le naturaliste sera mon guide ordinaire dans celles qu’il a expliquées. Je ferai grand usage des savantes remarques de l’auteur de l'histoire naturelle de l'or et de l’argent , extraite du 23” livre de Pline , et imprimée à Londres.

g I. — Mise» DE TE»

Il est certain que l’usage des métaux , particulièrement du fer et du cuivre , est presque aussi ancien que le monde : mais il ne parait pas que dans les premiers siècles il fût beaucoup question de l’or ni de l’argent. Uniquement occupés des besoins pressants , les premiers habitants du monde firent ce que font et doivent faire ceux des nouvelles colonies. Ils pensèrent à bâtir des maisons, à défricher la terre , et à se fournir des instruments nécessaires pour couper des arbres, pour tailler des pierres, et pour toutes les opérations mécaniques. Comme tous ces outils ne peuvent être que de fer, de cuivre ou d'acier, ces matériaux essentiels devinrent , par une conséquence nécessaire, les principaux objets de leur recherche. Ceux qui se trouvèrent établis dans les pays qui les produisent ne furent pas

longtemps sans en connaître l’importance. On en venait chercher de toutes parts ; et leur terre, ingrate en apparence et stérile pour toute autre chose , devint pour eux un fonds des plus abondants cl des plus fertiles. Rien ne leur manquait avec cette marchandise , et les barres de fer étaient des lingots qui leur procuraient toutes les commodités et toutes les douceurs de la vie.

Il serait curieux de savoir où, quand, comment et par qui ces matériaux ont été découverts. Cachés comme ils sont à nos yeux , et enveloppés dans les entrailles de la terre en petites particules presque imperceptibles, qui n'ont aucun rapport apparent et aucune disposition prochaine aux différents ouvrages que l’on en compose , qui peut avoir indiqué aux hommes les usages qu'ils en pouvaient tirer ? C’est faire trop d’honneur au hasard de lui en imputer la découverte. L’importance infinie, et la nécessité presque indispensable des instruments qu’ils nous fournissent, méritent bien , ce me semble , que l'on y reconnaisse le concours et la bonté de la Providence. Il est vrai qu’elle se plaît ordinairement à cacher ses plus merveilleux bienfaits sous des événements qui ont toute l’apparence de cas fortuit et de pur hasard ; mais des yeux attentifs et religieux ne s’y trompent point, et découvrent clairement sous ces voiles la bonté et la libéralité de Dieu , d'autant plus digne d’amiration et de reconnaissance , qu’elle se montre moins. C’est une vérité que les païens même ont reconnue , comme je l'ai déjà observé.

11 est remarquable que le fer ', qui est de tous les métaux le plus nécessaire , est aussi le plus commun, le plus facile à trouver , le moins profondément caché en terre, et le plus abondant.

Comme je trouve peu de chose dans Pline sur la manière dout les anciens découvraient et préparaient les métaux, je suis obligé d’avoir recours à ce qu’en disent les modernes , pour donner au moins aux lecteurs quelque légère idée de ce qui se pratique actuellement dans la découverte , la préparation et la fonte

*« Ferri jnclalU ubique propemodum reperiunlur

v Melallorum omnium vena ferrl largïssiina ert.» (Pus. Ilb. 34, cap. 14.)

de ces métaux, dont une partie avait lieu aussi dans l'antiquité.

La matière d'où se tire le fer ( en terme de l’art on l’appelle la mine de fer ) se trouve dans la terre , à différentes profondeurs , quelquefois en pierres de la grosseur du poing, et quelquefois en grains détachés les uns des autres, et de la grosseur des pois. Celle-ci est ordinairement la meilleure.

Pour faire fondre cette matière, après qu’on l’a bien lavée , on en jette, à des heures réglées , une certaine quantité dans un grand fourneau bien échauffé par un feu de charbon, dont l’activité est produite par le vent perpétuel de deux soufflets énormes qu’une roue fait hausser et baisser, et dont les deux ouvertures aboutissent dans un seul tuyau placé au bas du fourneau , à l’endroit jusqu’où peut s’élever la superficie de la matière fondue. A cette quantité de mine on ajoute toujours en même temps une autre quantité également réglée de charbon pour entretenir le feu , et de castinc, qui est une espèce de pierre blanche , sans laquelle la mine brûlerait plutôt que de fondre.

A certains temps marqués , comme de douze heures en douze heures , et quand il y a une quantité suffisante de matière fondue , on la fait couler du fourneau par un trou fait exprès pour cela, et qui n’était bouché qu'avec du mortier; d’où sortant avec rapidité comme un torrent de feu , elle tombe dans un creux hit dans le sable, de forme triangulaire comme un prisme, delà longueur d’environ quatorze ou quinze pieds. C'est ainsi que se forme ce qu’on appelle la gueuse , qui est une grosse pièce de cette matière pesant souvent jusqu’à deux ou trois mille livres , et qui n’est encore que de la fonte pareille à celle dont on fait les plaques de cheminée.

On la porte ensuite à un fourneau de la forge , appelé la raffinerie , où, par le moyen du feu qui la purifie , et du marteau qui en écarte et en détache les parties étrangères , elle commence à acquérir la qualité de fer.

Les nouvelles pièces de fer qu’en termes de l’art on a mises à terre à ce fourneau, passent de là à un autre nommé chaufferie ou marlellerie , où , après un nouvel épurement par le feu, on en forge des barres avec l'aide

d'un gros marteau pesant quelquefois jusqu'à quinze cents livres , et mis en mouvement , comme les autres , par des roues que l’eau fait tourner.

Il y a encore une autre machine composée de différentes roues assemblées avec un art merveilleux , où ces mêmes barres de fer , quand on les deslinc à certains usages , sont tout d’un coup séparées en sept ou huit verges ou baguettes d’environ un demi -pouce d’épaisseur. C’est ce qu’on appelle la fenderie.

Dans quelques endroits , au lieu de former une gueuse de la matière qui sort du premier fourneau pour la réduire en fer , on se borne à la faire couler dans des moules diversement préparés, suivant la diversité des ouvrages qu’on veut fondre, comme des marmites, plaques de cheminée , et autres ustensiles de fonte.

L’acier est une espèce de fer raffiné et purifié par le feu , qui le rend plus blanc , plus solide , et d’un grain plus menu et plus fin. C’est de tous les métaux le plus dur, quand il est préparé et trempé comme il faut *. Celle trempe se fait dans de l’eau froide , et demande une grande attention de la part de l’ouvrier, pour tirer du feu l’acier, quand il y a pris un certain degré de chaleur.

Qu on examine un couteau , un rasoir , bien tranchants, bien affilés ; croirait-on qu’ils pussent se former d’un peu de terre , ou de quelques pierres noirâtres ? Quelle distance d’une matière si informe à des instruments si polis et si luisants ! De quoi n’est point capable l’industrie humaine!

M. Réaumur5 observe, au sujet du fer, une chose qui parait bien digne d’étre remarquée. Quoique le feu le rende rarement ou ne le rende presque jamais aussi liquide qu’il rend l’or , l’argent , le cuivre , l’étain et le plomb , cependant c’est de tous les métaux celui qui se moule le plus parfaitement, qui s'insinue le mieux dans les plus pctitscreux des moules, et qui en prend le plus exactement les impressions.

• Stridenlia lingunt

Æra lac u.

• Mémoires «le l' Acad, dci Science», année 175W.

f II. — Mises de coiriB oc d' aidais.

Le cuivre, qu'on nomme autrement l’airain, est un mêlai dur, sec pesant. On le lire des mines comme les autres métaux ; et on l'y trouve, aussi bien que le fer , ou en poudre, ou en pierre.

Avant que de le fondre, il faut beaucoup le laver, afin d’en séparer la lerre qui y est mêlée. On le fait fondre ensuite dans les fourneaux par de grands feux , et l’on fait couler la matière fondue dans des moules. Le cuivre qui n'a eu que cette première fonte est le cuivre commun et ordinaire.

Pour le rendre plus pur et plus beau *, on le fait refondre une ou deux fois. Lorsqu’il a soutenu plusieurs fois le feu , et qu’on en a séparé les parties les plus grossières , on l’appelle rosette , et c’est le cuivre le plus pur et le plus net.

Le cuivre naturel est rouge ; et ce qu’on nomme cuivre jaune est du cuivre jauni avec la calamine.

La calamine, qu'on nomme aussi cadmie', est un minéral, ou terre fossile, qui s’emploie par les fondeurs pour teindre le cuivre rouge en jaune. Elle ne devient jaune que quand on la fait recuire 6 la manière des briques ; et ce n’cjt qu'après cette cuisson qu’on s’en sert pour jaunir et augmenter la rosette, ou cuivre rouge.

Le cuivre jaune est donc un mélange de cuivre rouge avec de ta calamine , laquelle augmente son poids depuis dix jusqu’à cinquante par cent, selon la différente bonté du cuivre. On l’appelle aussi laiton , et en latin aurichalcum.

Le bronze est un métal factice , et composé du mélange de plusieurs métaux.

Pour les belles statues de bronze , l’alliage se fait moitié de cuivre rouge , et moitié de laiton ou cuivre jaune. Dans le bronze ordinaire , l’alliage se fait avec de l'étain , et même avec du plomb , quand on va à l’épargne.

1 o Prælerea semel recoquunt : quod sæpius fecissc f • bonilatl plurimùm confcrl. » (Plis. llh. 3i, cap. 8. )

«Vena (œiïs) quo diclum esi modo, effoditur, ignique « prrficilur. Fit et è lapide æroso , quem vocant cad- « miam. » (Pus. lib, 31, cap. 1. )

La fonte est aussi une espèce de cuivre mélangé , qui ne diffère du bronze que par le plus ou moins d’alliage.

L’art de fondre, ou, comme on dit maintenant, de jeter en bronze, est très-ancien. On a eu en tout temps des vases de métal , et différents ouvrages curieux qui en étaient formés. Il fallait qu’à la sortie d’Egypte la fonte fût déjà très-commune , puisque dans le désert , sans grands préparatifs , on forma une statue qui avait ses linéaments et sa ligure, et qui représentait un veau. On fabriqua, bientôt après , la mer d’airain , et toutes sortes de vases pour le tabernacle , et ensuite pour le temple. On se contentait souvent de former une statue de lames battues, et jointes ensemble par le marteau.

L’invention de ces simulacres, ou fondus ou battus , prit son origine en Orient aussi bien que l’idolâtrie, et se communiqua ensuite à la Grèce, qui porta cet art à sa dernière perfection.

L’airain le plus célébré et le plus estimé chez les Grecs était celui de Corinthe . dont j'ai parlé ailleurs, et celui de Délos. Cicéron les joint dans une de ses harangues, où il parle d'un vase d’airain appelé authepsa ' , où la viande se cuisait avec très - peu de feu et comme d’elle-même ; vase qui fut vendu si cher, que les passants, qui en entendaient crier le prix à l’encan , crurent qu'il s'agissait de la vente d’une lerre.

On prétend que l’airain a été employé avant le fer pour fabriquer les armes. Il l'a été certainement avant l’or et l'argent pour la fabrique des monnaies, du moins à Rome. Elles consistaient d’abord dans une masse d’airain plus ou moins pesante , que l’on donnait au poids, sans qu’elle eût aucune marque ni ligure déterminée: d’ou vient cette formule usitée dans les ventes, per ai et libram. Ce fut Servius Tullius , sixième roi de Rome, 'qui le premier l’assujettit à une forme et à une empreinte particulière’. Et comme alors les plus grandes

i « Domus referta vasis corinlhlU et deltacia : in quibus « est authepsa Ilia , quam tanto pretio Duper mereatus est.

« ut, qui prclereunles pretium enumerari audiebant,

« fundum ventre arbitrarentur. a (Ouat. pro Hoir. Amer. n. 133. )

1 « Servlus res, primus signavit tes. Anleâ rudi usoa

liehesses consistaient en bestiaux , bœufs , brebis, pourceaux, on fit imprimer leur figure, ou celle de leur tête , sur la première monnaie qui fut fabriquée ; et elle fut appelée pecunia, du mot pecus , qui signifie toute sorte de bétail. Ce ne fut que sous le consulat de Q. Fabius et d’OguInius 1 , cinq ans avant la première guerre punique , l’année de Rome 485, que la monnaie d'argent y fut mise en usage. On retint toujours néanmoins l'ancien langage et l'ancienne dénomination , tirée du mot œs, airain. De là ces expressions: œs grave (du cuivre pesant), pour exprimer, au moins dans l’origine de cette dénomination, les as du poids d’une livre; ararium, le Irésor public, où il n’y avait autrefoisque de l'airain ; oes alienum, l’argent qu’on a emprunté; et beaucoup d’autres pareilles.

S lit. — Mises o'oa.

Pour trouver l'or * , dit Pline , on s’y prend parmi nous de trois manières différentes. On le lire ou des rivières, ou des entrailles de la terre , en la creusant , ou des ruines des montagnes , en les perçant et les bouleversant.

Or Urë des rivières.

On ramasse l’or en petits grains ou parcelles sur le bord des rivières, comme en Espagne sur les bords du Tagc, en Italie sur le PA, en Thrace sur l’Hèbrc , sur le Pactole en Asie , et enfin sur le Gange dans les Indes ; et il faut convenir que celui qu’on trouve de cette manière est le meilleur de tous*, parce qu'ayant couru longtemps sur les cailloux, ou sur l’arène, il a eu tout le loisir de s'y décrasser et de s’y polir.

Les rivières que je viens de nommer n'étaient pas les seules qui traînassent de l’or. Notre Gaule avait aussi cet avantage4. Dio-

« Rome Time os tradit. Signalum est DOlà pecudum :

« undé pecunia appeilaia. » (Pli*. Ub. 33, cap. 3.) i Plin. Ub. 3i . cap. 1.

* PUd. lib. 33, cap. 4.

* « Net- ullum absolutius aururu est . ut cursu ipso tri*

« luque perpolilum. » (Plin.)

* Diod. I ib. 5.

dore dit que la nature lui avait donné l'or par privilège , sans le lui faire chercher par l'art et par le travail ; qu'il était mêlé avec le sable des rivières ; que les Gaulois savaient laver ces sables, en tirer l’or , et le fondre ; et qu’ils en faisaienl desanneaux , des bracelets, des ceintures, et d’autres pareils ornements. On nomme encore quelques rivières en France' qui ont conservé ce privilège; le Rhin, le Rhône’, la Garonne, le Doubs, qui passe dans la Franche- Comté ; la Cèze et le Gardon , qui prennent leur origine dans les Cévennes ; l’Arriége dans le pays de Foix, et quelques autres. A la vérité , les récoltes qu'on y fait ne sont pas considérables, et suffisent à peine pour faire vivre pendant quelques mois les paysans qui s’occupent à ce travail. Il y a des jours heureux qui leur valent plus d’une pistolc ; mais ils sont achetés par d’autres qui ne leur produisent presque rien.

Or tiré des entrailles de la terre.

Ceux qui cherchent de l'or commencent par aller à la découverte de ce qu’on appelle en français la manne, sorte de terre qui , par sa couleur et par les exhalaisons qui en sortent , donne à connaître à ceux qui s'entendent aux mines qu’il y a de l’or au-dessous.

Aussitôt que le banc de terre à or se dé-couvre, il faut en détourner l’eau , et creuser à force de bras cette terre précieuse , qu’on enlève et qu’on porte aux lavoirs. La terre y ayant été mise , on y fait couler un ruisseau d'eau vive , proportionné à la terre qu’on veut laver, et , pour aider la rapidité de l’eau, on se sert d'un crochet de fer, avec lequel on remue et délaie cette terre; en sorte qu’il ne reste plus dans le bassin qu’un sédiment de sable noir , où l'or se trouve mêlé. On met ce sédiment dans un grand plat de bois enfoncé dans son milieu de quatre ou cinq lignes; et, à force de le laver à plusieurs eaux et de l'agiter fortement , conjectura , il ne reste plus qu’un sable de pur or ’. Voilà ce qu'on fait aujourd'hui

1 Mémoires de l'Arad. des Sciences, année 1718.

8 On prétend que l'Arve, qui se jette dans le Rhône un peu au-desaous de Genève , cnlralne quelques paillette» d'or, non le Rbônc même * Voy. le Dictionnaire du Commerce.

au Chili; et c’est ce qu’on faisait aussi du temps de Pline. Aurum qui qutrrunt , anle omm'a segullum tollunt : ila vocatur indicium. Alveus hic est: are rue lavantur, atque ex eo quoi resedit conjectura capitur. Tout se trouve réuni dans ce peu de mots. Segullum: c'est ce que nous appelons la manne. Alveus hic est : c’est le banc de terre à or. Are nœ lavantur : voilà les lavoirs. Atque ex eo quod resedit : voilà le sédiment de sable noir où l’or est renfermé. Conjectura capitur : voilà l’agitation des matières et l’écoulement de l’eau, et le sable de pur or qui demeure.

Il arrive quelquefois que, sans fouiller bien avant , on trouve l'or sur la superficie de la terre ; mais ce bonheur est rare , quoiqu’il ne soit pas sans exemple: car il n’y a pas encore fort longtemps, dit Pline’, qu’on en trouva en Dalmatie de cette espèce sous l’empire de Néron, et en si grande quantité, qu’on en ramassait jusqu'à cinquante livres par jour pour le moins.

Pour l’ordinaire , il faut creuser bien avant, et former des canaux souterrains, où l’on trouve du marbre et de petits cailloux enveloppés de l’or même. On pousse ces canaux à droite et à gauche , selon le cours de la veine d'or ; et à l'égard de la terre qui demeure suspendue par-dessus , on la soutient par de bonnes poutres d'espace en espace. Quand on en a tiré la mine , c’est-à-dire la glèbe ou pierre métallique dont se forme l’or , qu’on appelle communément minerai, on la casse , on la pile , on la réduit en poudre , on la lave , puis on la fait passer par le feu. Ce qni sort le premier du fourneau n’est encore nommé qu'argenl; car il y en a toujours de mêlé avec l’or.

On appelle en latin scoria l'écume qui résulte du fourneau. C'est comme l’ordure ou la crasse du métal que le feu rejette; ce qui n’est pas particulier à l'or, mais commun à toutes les matières métalliques. Du reste , on ne jette point cette crasse: on la pile et on la calcine de nouveau , pour en extraire ce qui y est resté de bon. Le creuset où se fait cette préparation doit être d’une certaine (erre blanche qui approche de l’argile *. Il n'y en

• Plln. Ilb. 33. r*p. «.

• On l'appelait faiconium.

a guère d’autre qui puisse soufTrir le feu , le soufflet , et l’ardeur même de la matière fondue.

Ce métal est bien précieux 1 , mais coûte des peines infinies. On employait au travail des mines les esclaves , et les criminels condamnés à mort. La soif de l'or a toujours éteint dans les hommes tout sentiment d’humanité. Diodore de Sicile marque que ces malheureux , chargés de chaînes , n’avaient aucun repos ni jour ni nuit ; qu’ils étaient traités avec la dernière dureté ; et que , pour leur ôter toute espérance de pouvoir se sauver en corrompant leurs gardes, on choisissait pour ce ministère des soldats qui parlassent une autre langue qu’eux , et avec qui , par conséquent , ils ne pussent avoir aucun commerce , ni former aucun complot.

Or tiré des mines qui se rencontrent dans les montagnes.

Il y a une autre méthode de trouver l’or , qui regarde proprement les lieux élevés et montagneux, tels qu’on en rencontre souvent en Espagne. Ce sont des montagnes sèches et stériles pour toute autre chose 3 , qu’on force à rendre leur or , pour se dédommager en quelque sorte de leur stérilité à tout autre égard.

D’abord , on commence par faire de grands trous à droite et à gauche. On attaque ensuite la montagne même à l'aide des flambeaux ou des lampes : car il ne faut plus parler de jour ; la nuit y dure autant que le travail, et se prolonge l’espace de plusieurs mois. A peine a-l-on percé un peu avant, qu’il se forme dans la terre des crevasses qui l’éboulent et qui accablent quelquefois les pauvres mineurs : eu sorte * , dit Pline, qu’il y a aujourd'hui beaucoup moins d’audace et de témérité à aller chercher les perles en Orient au fond des eaux qu’à fouiller l’or dans le sein de la terre , de-

I Dlod. Ilb. 3.

• Piin. Ilb. 33, cap. 4.

• « Casera montes Hlspanlarum aridl slerilesque , In • quibus nibil aliud gignalur, huic bono fertiles esse to- « guntur. a (Plis.)

• n lit Jam minas temerarium vidcalurè profundo ma- « ris petere margaritas : lanlo nocemlorrs fecltutu serras j»

(Pli».)

venue par notre avarice plus dangereuse que la mer même.

Il faut donc dans ces mines-ci, comme dans les premières dont j’ai parlé, ménager d’espace en espace de bonnes voûtes qui soulienikeut la montagne percée ; car on y trouve aussi de grandes masses de pierre, qu’il faut rompre & force de feu et de vinaigre. Mais , comme la fumée et les vapeurs du feu étoufferaient bientôt les ouvriers, on est obligé le plus souvent, et surtout lorsqu’on est un peu avancé , de rompre à coups de pics et de pieux ces masses énormes , et d'en arracher peu à peu de gros quartiers, et de se les donner ensuite de main en main et d'épaule en épaule le long du boyau, jusqu'à ce qu’on en soit délivré. On passe à ce travail les jours et les nuits. Il n’y a que les derniers des ouvriers qui voient la lu-

• mière du jour : tous les autres travaillent à la lueur des lampes. Si le roc se trouve trop long ou trop épais , ils prennent à côté , et conduisent leur boyau en ligne courbe.

Quand l’ouvrage est achevé et que ses conduits souterrains sont poussés assez loin . ils coupent par le bas les soutiens de ces voûtes, situés d’espace en espace. C’est le signal ordinaire de la ruine qui va s'ensuivre , et dont s'aperçoit le premier celui qui fait sentinelle au-dessus de la montagne , par l'affaissement de la voûte qui commence à crouler; et celuici aussitôt , de la voix ou par le bruit de l’airain qu'il frappe, avertit les travailleurs de se mettre en sûreté, et court le premier pour s’y mettre lui-même. La montagne , sapée ainsi de tous côtés, tombe sur elle-même , et se brise avec un fracas épouvantable. Les ouvriers victorieux jouissent alors paisiblement du spectacle de la nature bouleversée '. Cependant l’or n’est pas encore trouvé; et quand ils ont commencé à percer la terre , ils ne savaient pas encore s’il y en avait. L’espérance et l'avidité leur ont suffi pour entreprendre ces travaux et pour affronter ces dangers.

Mais ce n’est là que le prélude d’un nouveau travail, encore plus grand et plus onéreux que le premier ; car il faut conduire l’eau des montagnes voisines et plus élevées , par

i « Sport .Tnt \ iriores ruinai» natn'ir, nef tamen arihur

* aurum cM. » < Plih 1

des détours d’un très-long espace1, pour la lâcher ensuite avec impétuosité sur les ruines qu’ils ont formées, et en enlever le métal précieux. Pour cela il faut pratiquer de nouveaux canaux , tantôt plus ou moins élevés selon le terrain ; et c’est ici où est le plus grand travail; car il faut bien placer le uiveau et prendre ses hauteurs dans tous les endroits où doit passer le torrent jusqu'à la montagne inférieure qu'on a éboulée , afin que l'eau ait assez de force pour arracher l’or partout où elle passe ; ce qui les oblige à la faire venir du plus haut qu’ils peuvent. Et pour ce qui est des inégalités qui se présentent dans son cours , ils y subviennent par des canaux artificiels qui lui conservent sa pente, et qui l’empêchent de se dissiper. Si ce sont des rochers scabreux qui s’opposent au passage, il faut les tailler , les aplanir par la pointe , et y ménager des ornières pour les planches qui doivent resserrer et continuer le canal. Ayant amassé leurs eaux des montagnes voisines les plus élevées d’où se doit (aire le jet, ils y creusent de grands réservoirs, larges de deux cents pieds en carré , et de la profondeur de dix pieds. Ils y laissent ordinairement cinq ouvertures de la largeur de trois ou quatre pieds en carré, pour y recevoir l’eau de divers endroits. Après quoi , la mare étant remplie, an lève la boudé d'où se forme un torrent si violent et si impétueux , qu'il emporte tout , jusqu’à de grosses pierres même.

Autre manœuvre dans la plaine , et au pied de la mine. 11 faut y creuser de nouveaux fossés, qui forment divers lits au torrent, de degré en degré jusqu'à ce qu'il se décharge dans la mer. Mais , de peur que l’or ne leur échappe, ils y pratiquent d’espace en espace de bonnes couches à'ultx, sorte d’arbrisseau qui revient assez à notre romarin , mais plus âpre, et par conséquent plus propre à retenir cette proie comme dans ses filets. Ajoutez qu'il faut encore de bonnes planches de chaque côté du fossé pour retenir l’eau dans son lit ; et lorsqu’il se rencontre des inégalités dangereuses, supendre ces nouveaux canaux par des chevalets s, jusqu'à ce qu’enfin le torrent se perde

i « A cenlwimo pin unique lapide, «

5 Machine» pour soutenir ce» cmmmi . faite» tîe planche».

dans les sables de l'Océan, au voisinage duquel sont communément les mines.

L’or qu’on tire de la sorte au pied des montagnes n’a pas besoin d'étre purifié par le feu; car il est d'abord ce qu'il doit être. On le trouve en masses de diverses grandeurs, comme on en trouve aussi dans les mines profondes, mais non pas si communément.

Pour ce qui est de ces branches de romarin sauvage qu’on y a employées, on les ramasse soigneusement , on les fait sécher , puis on les brille : ensuite de quoi on en lave les cendres sur le gazon où l'or tombe, et se recueille facilement,

Pline 1 eiaminc pourquoi l'or a été préféré aux autres métaux, et il en apporte plusieurs raisons.

C’est le seul de tous les métaux qui ne perd rien , ou presque rien , par le feu , pas même dans les bûchers et dans les incendies , où les flammes font le plus de ravages. On prétend même qu’il n’en est que meilleur lorsqu'il y a passé plusieurs fois. C’est aussi le feu qui en fait l’épreuve; car, pour être bon , il faut qu’il en prenne la couleur. C’est celui que les ouvriers appellent obryzum, de l’or afliné. Ce qu’il y a d’admirable dans cette épreuve, c’est que les charbons les plus ardents n’y font rien: il faut un feu clair un feu de paille pour le résoudre , et y mettre un peu de plomb pour l'afflner.

L’or ne perd que trés-peu par l’usage , et beaucoup moins qu’aucun autre métal; au lieu que l’argent , le cuivre', l’étain , salissent les mains, et tracent des lignes noires sur quelque matière que ce soit ; ce qui est une preuve qu'ils souffrent du déchet , et que leur substance se détache plus aisément.

Il est le seul de tous les métaux qui ne contracte point de rouille , ni rien qui puisse en altérer la beauté, ni en diminuer le poids. C'est unechose bien digne de notre admiration, que, de toutes les substances, celle de l’or se conserve

1 Plia. Ub. 33, cap. 3.

* Slrabon fait la même remarque , el il en apporte U raison.

a Paleâ fat iliùs liquefît aurum : quia flamma mollis « quum sit , proportionem habel lemporalam ad id quod « cedit et facilè funditur ; carbo autem mullùm absumit , « nirois coiliquans suâ vehemenlià et devons. » ( Stbab. Ub. 3, pag. lie.)

le mieux el eu son entier, sans rouille , sans crasse, dans l’eau , dans la terre , dans l’or-» dure, dans les sépulcres, et cela, à travers tous les siècles. On voit des médailles frappées depuis plus de deux mille ans , qui paraissent comme sorties tout récemment des mains de l’ouvrier.

On remarque que l’or résiste aux impressions et aux morsures du s.el et du vinaigre *, qui résolvent et qui domptent toutes les autres matières.

. Il n’y a point de métal qui s’étende mieux*, ni qui se divise en un plus grand nombre de parcelles en différents sens. Une once d’or , par exemple , se partage .en sept cent cinquante feuilles, et plus s’il le faut; et chacune de ces feuilles a quatre doigts en carré de largeur. Ce que dit Pline ici est certainement bien admirable; mais nous verrons bientôt que nos ouvriers modernes ont poussé l’habileté en ce point , comme en beaucoup d’autres, infiniment plus loin que les anciens.

Enfin l’or se laisse filer et tisser comme l’on veut , de même que la laine ; on peut même le travailler sans laine et sans soie, ou avec l’une et l'autre. Le premier des Tnrquins triompha autrefois avec une tonique de drap d’or ; et Agrippine, mère de Néron, lorsque l'empereur Claude son époux donna au peuple un combat naval, y parut habillée d'une longue robe toute de fil d’or, sans aucune outre matière.

Ce que l'on rapporte de l’extrême petitesse et délicatesse de l’or el de l’argent réduits en fil paraîtrait incroyable, s’il n'était confirmé par une expérience journalière. Je ne ferai que copier ici ce qu’on en lit dans les Mémoires do l'académie- des sciences*.

a On sait , y est -il dit , qu’un fil d'or n'est qu’un fil d’argent doré. Il faut donc étendre, par le moyen de la filière, un cylindre d’argent couvert de feuilles d’or; et ce cylindre devient . fil , et fil toujours doré , à quelque longueur qu’il puisse parvenir. On le prend ordiuaire-

i « Jam contra ta!i« et ace U succos, domitorea rerom ,

« eooalaiiMa.- (Pli». )

a « Nec atiud faliua dilatatur. aut nomerosiiu diridt- « lur, ul potè cujus uncin in seplingenas et quinquage- « nas, pluresquc braclcas. qualcrnùm utroque digiiorum,

« sparganlur. » ( Pu*. )

» An. 1713.

ment de quarante-cinq marc* , et il a quinte •lignes de diamètre et à peu près vingt-deux pouces de hauteur. M. de Réaumur prouve que ce cylindre d’argent de vingt-deux pouces vient par la filière à en avoir 13003210 ou 1163520 pieds, c’est-à-dire qu’il est devenu 63iG92 plus long qu’il n'était , et qu’il a près de quatre-vingt-dix-sept lieues de longueur, en mettant deux milles toises à la lieue. Ce fil se file sur de la soie, et, avant que de l’y filer on le rend plat de cylindre qu’il était; et en l’aplatissant on l’allonge ordinairement encore d'un septième au moins , de sorte que sa longueur de vingt-deux pouces se change en une de cent onze, lieues. Mais on peut aller jusqu'à allonger ce fil d'un quart par l'aplatissement, au lieu de ne l’allonger que d’un septième, et par conséquent il aura six vingts lieues ; cela doit parailre une prodigieuse extension, et cela n’est encore rien.

« Le cylindre d’argent de quarante-cinq marcs et de vingt-deux pouces de long a pu n’étre couvert que d'une once de feuilles d'or. Il est vrai que la dorure sera légère, mais elle sera toujours dorure; et quand le cylindre passera par la filière et acquerra la longueur de cent vingt lieues , l’or n’abandonnera jamais l'argent. On peut voir déjà par là combien l’once d'or qui enveloppait le cylindre d'argent de quarante-cinq marcs a dû devenir extrêmement mince pour suivre toujours l'argent pendant un chemin d'une pareille longueur. M. de Réaumur ajoute encore à cette considération que l’on voit sensiblement que l'argent est une fois plus doré en certains endroits qu'en d’autres ; et il trouve enfin , par le calcul , que , dans ceux où il l’est moins, il faut que l'épaisseur de l’or ne soit que de nrïîïrï de ligne, petitesse si énorme , qu’elle échappe autant à notre imagination que celle des infiniments petits de la géométrie; cependant elle est réelle, et produite par des instruments mécaniques qui ne peuvent être si fins, qu'ils ne soient encore fort grossiers. Notre esprit se perd et s'éblouit dans la considération de tels objets, combien plus dans celle des infiniment petits de Dieu ! >

Electre. •

Il faut savoir, dit Pline * que je copie dans toute la suite, qu’en toute sorte d’or il y a toujours de l’argent mêlé , plus ou moins ; tantôt un dixiéme , tantôt un neuvième ou un huitième. On ne compte qu’une seule mine dans la Gaule, où l’on tire de l’or qui ne contient qu’une trentième partie d’argent, et c’est ce qui en fait monter le prix au-dessus de tous les autres : on nomme cet or albicralcnst , d 'Âlbicrat (c’est un ancien lieu de la Gaule près de Tarbes). H y avait plusieurs mines dans les Gaules, qui depuis ont été négligées ou épuisées. St ration* parle de quelques-unes, et , entre autres , de celles de Tarbes , qui étaient , dit-il , Ircs-fëcondes en or; car, sans pousser leurs canaux fort avant , ils trouvaient des pépins * qui remplissaient le creux de la main, et qui n’avaient pas grand besoin de passer par le feu. Ils avaient aussi beaucoup de poudre d’or, et comme des grains qui ne demandaient presque point d’affinage.

Pour l’or, continue Pline, où l’on trouve jusqu'à un cinquième d’argent , on lui donne le nom d'ileclre. (On pourrait l’appeler de l’or blanc, parce qu'il approche un peu de cette couleur, et qu’il est plus pâle. ) Il paratt que les peuples les plus anciens en faisaient grand cas. Homère*, dans la description du palais de Ménélas , le dépeint tout brillant d'or, d’électre, d'argent et d'ivoire : l’électre a ceci de particulier, qu'il brille beaucoup plus à la lumière des lampes que ni l’or ni l’argent.

g IV. — Mises D’aa&gXT.

Il en est des mines d'argent , pour plusieurs choses , comme de celles d'or *. On creuse la terre, et on fait de longs boyaux à droite et à gauche, selon le cours de la veine. Ce n’est point la couleur du métal , qui fait naître l’espérance des travailleurs ; nul éclat , nulle étincelle dans ces mines, comme dans les autres.

I Plln. Ilb. 33, cap. 3.

> Slrab. lib. 4 , pag. 100

• Bâiioi.

• Odju. Ilb. 4 , T. 71.

• Plln. Ilb. 33, cap. 6.

La terre qui remerme l'argent est tantôt rousse et tantôt cendrée; c’est aux ouvriers à la discerner par la pratique. Pour l'argent môme , on ne saurait l’atTIner que par le feu, avec du plomb, ou avec la mine môme de l'étain ' : on appelle cette mine galena , et on la trouve communément dans la veine des mines d'argent. Le feu ne fait autre chose que séparer ces matières, dont l'une se réduit en plomb ou en étain, et l’autre en argent ; mais le dernier surnage toujours , parce, qu’il est plus léger, à peu près comme l'huile sur l’eau.

, On trouvait des mines d'argent dans presque toutes les provinces de l’empire romain. |En effet , on en lirait d’Italie, prés de Verceil ; de Sardaigne, où il y en avait beaucoup; des Gaules, en divers endroits; de l'Angleterre môme : de l’Alsace, témoin Strasbourg, qui en a tiré son nom, Argenloralum ; et Colmar, Ârgenlaria ; de la Dalmntic et de la Pannonie, qui est maintenant la Hongrie; et enfin de l’Espagne et du Portugal, où était le plus beau.

Ce qu’il y a d’admirable dans les mines d'Espagne*, c’est que les travaux qui y furent commencés par les ordres d’Annibal *, y subsistent encore de nos jours, dit Pline, c'est-à-dire depuis plus de trois cents ans , et que les fossés y ont conservé les noms de ceux qui en firent la découverte, et qui étaient tous Carthaginois. Une de ces mines entre autres, encore aujourd'hui existante , et nommée bebulo , colla- là même qui produisait à Annibal jusqu’à trois cents livres d'argent par jour, a été poussée depuis jusqu'à quinze cents pas d’étendue , et même à travers la montagne par les peuples accilanicns ', lesquels, sans se reposer ni jour ni nuit, et se relevant seulement à la mesure chacun de leurs lampes, eu ont fait écouler les eaux. Il y a aussi des veines d'argent qu’on découvre comme à fleur de terre.

Du reste, les anciens connaissaient aisé-

1 La mine meme de l'étain est celte matière informe et confuse qui contient la substance du métal. On nomme cette matière du mot général de marcassite, surtout par rapport à l'or et à l'argent.

* Id. Ibid.

* Lorsqu'il y vint pour faire le siège de Sagonte.

4 Les peuples de Murcie et de Valence, qui faisaient partie du district de Carthage la nouvelle. ni.

ment quand ils étaient parvenus au bout de la veine; c’est lorsqu'ils trouvaient de l'alun: après quoi ils ne cherchaient plus rien, quoique depuis peu (c’est toujours Pline qui parie), on ait trouvé après l'alun une veine blanche de cuivre, ce qui a servi de nouvel indice aux ouvriers pour leurjnnrqucr la fin de la veine.

La découverte des métaux dont nous avons parlé jusqu’iri, est une merveille qu’on ne se lasse point d'admirer. Il n'y avait rien de plus caché dans la nature que l’or et l'argent; ils étaient ensevelis dans de profondes mines, mélées de roches fort dures , et en apparence fort inutiles ; et les parties de ces précieux métaux étaient si confondues avec des corps étrangers, si imperceptibles par ce mélange , si difficiles à séparer, qu'il ne paraissait pas possible que l’industrie de l'homme pût les déterrer , les réunir, les purifier, les convertir à ses usages. L'homme cependant en est venu à bout , et il a tellement perfectionné ses premières découvertes sur cette matière par ses réflexions , qu’on dirait que l'or et l’argent ont été formés en masse dès le commencement, et qu'ils ont été aussi visibles que les cailloux qui sont sur la surface de la terre; mais l'homme , par lui même , était-il capable de faire de si merveilleuses découvertes? Cicéron dit' , en termes exprès, qu'en vain Dieu aurait formé dans le sein de la terre l'or, l'argent, l'airain et le fer, s’il n’avait enseigné aux hommes par quel moyen ils pouvaient parvenir jusqu’aux veines qui cachent ces précieux métaux.

g Y. — PRODUIT DES MINES D’OR ET D'ARGENT , UNE

DES PRINCIPALES SOURCES DE LA RlCUEgSK DES AN- CIENS

On conçoit aisément que les mines d’or et d’argent devaient produire un gros revenu aux particuliers cl aux princes qui en possédaient, pour peu qu'ils fussent attentifs à les1 faire valoir.

Philippe *, pèred’Alexandre-le-Grand, avait

i « Aurum et argenlum , es, ferrum-, frustra nalura « divins gonutsset , nisi eadem docuisset (juemadrnodàÿi « »d corum u- nas pervenire lur. » ( Ve Divinat. tib. 1 n. li«.)

■ Diod. lib. 16.

des mines d'or aux environs de Pydna , ville de Macédoine , dont il tirait tous les ans mille talents, c’est-à-dire trois millions'. Il avait aussi d'autres mines d’or ou d'argent dans la Thessalie et dans la Thrace*; et il parait que ces mines subsistaient encore à la fin du royaume de Macédoine’; car les Romains , ayant vaincu IVrsée, en filèrent l'usage et l'exercice aux Macédoniens*.

Les Athéniens avaient des mines d'argent , et dans l'Atlique à I-aurium , et surtout dans la Thrace , dont ils tiraient un grand profit ; Xénophon 5 nomme plusieurs citoyens qui s'y enrichissaient. Ilipponicus avait six cents esclaves; Nicias, qui périt en Sicile, en avait mille. Les fermiers qui avaient loué leurs mines rendaient , tous frais faits , au premier chaque jour cinquante francs, sur le pied.d'une obole" par jour pour chaque esclave, et autant à proportion au second ; ce qui faisait un revenu considérable.

Xénophon , dans le traité où il propose différents moyens d’augmenter les revenus d’Athènes , donne pour cela d’excellents avis aux Athéniens, cl les exhorte surtout à mettre en honneur le commerce, à encourager et à soutenir ceux qui s’y appliquent , soit citoyens , soit étrangers , à faire des avances pour eux en prenant des sûretés , à leur fournir des galères pour le transport des marchandises , et à se bien persuader qu'en cette matière la richesse des particuliers fait l'opulence et la force de l'état. Il insiste bcaucoupsur ccqui regarde les mines , et désire que la république en fasse valoir en son nom et à son profit , sans craindre que par là elle fasse tort aux particuliers ; parce qu'il y a de quoi enrichir les uns cl les autres, et que ce ne seront pas les mines qui manqueront aux ouvriers, mais les ouvriers qui manqueront aux mines.

Mais ce qui provenait des mines de l'AUique et de la Thrace n'est rien en comparaison de ce qu'on lirait de celles d’Espagne. C'étaient

I S 750 000 Francs. E.B.

* Justin, lib. 8, cap. 3.

« Strab. lib. 7, pag.331.

« « Metalll quoque m.icerfonici , qood ingens vrctigal «•erat , locationes tolli placrbaU » ( Liv. lib. 45, n. 18.)

* Xenopb. de ratione rediluum.

« Il y avait six oboles a une dragme, qui valait 10 sous; 100 dragtue* à la mine, et 60 mines au talent.

les Tyriens qui d’abord en profitèrent , les habitants du pays n'en connaissant pas le prix. Les Carthaginois leur succédèrent ; et dès qu’ils eurent mis le pied dans l'Espagne, ils sentirent bien que les mines seraient pour eux une source inépuisable de richesses. Pline' nous a marqué qu’une seule fournissait à Annibal chaque jour trois cents livres pesant d'argent, ce qui monte à douze mille six cents livres, en comptant quatre-vingt-quatre deniers pour une livre , comme le même Pline l'observe ailleurs’.

Polybc , cité par Strabon , dit que de son temps il y avait quarante mille hommes occupés aux mines qui étaient dans le voisinage de Carthagène , et qu’ils fournissaient chaque jour au peuple romain vingt-cinq mille dragmes 5, c'est-à-dire douze mille cinq cents livres.

L'histoire fait mention de particuliers qui avaient des revenus immenses, et qu'on a peine à croire. Varron parle d’un Ptolêmée4, simple particulier , qui , du temps de Pompée , commandait en Syrie, qui entretenait à ses frais huit mille cavaliers , et avait d’ordinaire mille conviés à sa table, et pour chacun une coupe d'or, qu’on renouvelait même à chaque service. Ce n'est encore rien en comparaison de Pylhius de Bithynie ’ , qui fit présent au roi Darius de ce platane et de cette vigne si vantés dans l'histoire, l'un et l’autre d’or massif; qui traita un jour splendidement toute l’armée de Xerxès, forte de dix-sepl cent mille hommes, en offrant à ce prince cinq mois de paye pour tout ce monde , avec toutes les provisions nécessaires pendant ce temps-là. De quelle source pouvaient venir de si énormes trésors , sinon principalement des mines d’or et d'argent que ces particuliers possédaient?

On est surpris quand on lit dans Plutarque tout ce qui fut transporté à Rome pour Iç triomphe de Paul Emile, pour celui de Luculle, et pour d'autres pareils.

Mais tout cela disparaît quand on songe aux millions innombrables d'or et d’argent amassés par David et par Salomon, et employés

> Pltn. lib. 33, cap. 6.

• Plln. Ub. 33. cap. 9. - Poljb. lib. 3. pag. 157.

• 25 000 dragmes carthaginoises valent 17 260 fr. E. B.

a Varr. apud. Plin. lib. 33, cap. 10.

• Plin. Ibid. — lleroJ. lib. 7, cap. 27.

pour In construction et pour l’ornement du temple de Jérusalem. Ces richesses immenses, dont le dénombrement effraie, étaient en partie le fruit du commerce que David avait établi en Arabie, en Perse et dans l'Indostan, à la faveur de deux ports' qu'il avait fait bâtir en Idumée.sur l’extrémité de la mer Rouge, et que Salomon augmenta encore considérablement *, puisque dans un seul voyage sa flotte lui rapporta quatre cent cinquante talents d'or, qui font plus de cent trente-cinq millions. La Judée n'était qu'un petit pays; et cependant le revenu annuel*, du temps de Salomon, sans compter beaucoup d'autres sommes, y montait à six cent soixante-six talents d'or, ce qui fait près de deux cents millions. Il fallait que, dès ce temps-là, pour fournir une quantité d’or si incroyable, on eût creusé bien des mines; et celles du Pérou et du Mexique n’étaient point encore découvertes.

( TI. — Du MOXXAIESET DES ■tllAICLES.

Quoique le commerce se soit fait d’abord par l’échange des denrées, comme cela parait dans Homère', l'expérience fit bientôt sentir l’incommodité de ces échanges par la nature de plusieurs marchandises qui ne pouvaient ni se partager,ni se couper sans perdre beaucoup de leur prix ; ce qui obligea peu à peu les négociants à en venir aux métaux, qni ne diminuaient ni de bonté ni d’intégrité par le partage. Ainsi, du temps d'Abrahum , et avant lui sans doute, on introduisit l’or et l’argent dans le commerce, et aussi peut-être le cuivre pour les moindres denrées. Comme il s'y introduisit des fraudes pour le poids et pour la qualité de la matière, la police et l'autorité publique intervinrent pour établir la sûreté du commerce, et imprimèrent à ces métaux des marques pour les distinguer et les autoriser. De là sont venues les premières empreintes des monnaies, les noms des monétaires , l’effigie des princes, les années des consnlats, et d'autres marques pareilles.

Les Grecs mettaient sur leurs monnaies des

* Elath et Asiongaber.

■ H. Paralip. 8. 18.

hiéroglyphes énigmatiques, qui étaient particuliers à chaque province. Ceux de Delphes y représentaient un dauphin, c’était comme des armes parlantes; les Athéniens, l'oiseau de leur Minerve, une chouette, signe de la vigilance , même pendant la nnil ; les Béotiens , un Bacchus avec une grappe de raisin et une grande coupe, pour marquer l’abondance et les délices de leur terroir ; les Macédoniens, un bouclier, pour désigner la force et la bravoure de leur milice; les Rhodiens, la tète du soleil, auquel ils avaient dédié leur fameux colosse. Enfin, chaque magistrat prenait plaisir d'exprimer dans sa monnaie la gloire de sa province, ou les avantages de sa ville.

La falsification des monnaies a tonjours eu lieu dans tous les états et dans tous les temps. Au premier paiement que firent les Carthaginois 1 de la somme à laquelle les Romains les avaient condamnés à la fin de la seconde guerre punique, il se trouva que l’argent que leurs ambassadeurs apportèrent n’était pas de bon aloi , et l’on reconnut , en le faisant fondre, qu’il y avait dans cet argent un quatrième de mélange. Ils furent obligés , pour remplacer ce déchet , d’emprunter de l’argent à Rome. Le triumvir Antoine8, dans le temps de ses plus grands besoins , fit mêler le fer avec l'argent dans les deniers qu’il fit frapper.

Celte falsification se faisait d’ordinaire , ou par le mélange du cuivre, ou par la soustraction plus ou moins forte de son légitime poids. Il devait être, comme le remarque Pline, de quatre-vingt-seize ou de cent deniers pour la livre en or et en argent. Marius Gratidianus, parent du célèbre Marius, supprima à Rome, pendant sa prélure , plusieurs désordres au sujet de la monnaie , par de sages règlements. Le peuple, toujours sensible à ces sortes de réformes , pour en témoigner sa reconnaissance , lui érigea des statues de quartier en quartier par toute la ville. C’est

• a Carthaglnienses eo anno argentum In slipendlutn « Impositum prlmàm Roman odrexerunt. Id quia pron bum non n*e questures renuntiarrrant, riperienliliusr que pars quarta dccocta erat, peruniü Rome mutul r sumptuA , intertrimentum aupplcvcruul. » ( Ur. lit 52 , n. 2. )

• Plin. lib. 33, cap. 9.

ce Marius 1 , à qni Sylla , pour se venger des cruautés eiercées par son frère, fit couper les mains, casser les jambes et crever les yeux par le ministère de Catilina ’.

On avait heureusement remédié à l’incommodité des échanges par la monnaie d'or et d'argent, devenue le prix commun de toutes les marchandises, dont par là on épargnait le transport pénible, et souvent inutile. Mais il manquait encore à l'ancien commerce une grande facilité , qu’on a depuis sagement imaginée : je veux dire la manière de remettre de l'argent d’un lieu à un autre par uue lettre qui en indique le paiement.

Il est difficile de démêler bien certainement la différence qu’il y a entre les monuaies et les médailles : les avis sur cette matière sont fort partagés. Ce qui parait de plus vraisemblable, c’est que l’on doit appeler monnaie ta pièce de métal, qui, d’un côté, porte la létedu prince régnant , ou de quelque divinité , et dont le revers est toujours le même , parce que , la monnaie étant faite pour avoir cours , il faut que le peuple puisse aisément la connaître , afin d'en savoir la valeur. Ainsi la tête de Janus’, avec une proue de galère au revers , était la première monnaie de Rome. Servius Tullius y mit, au lieu d’une proue, une brebis ou un bœuf, d'où vient lo nom de pecunia , A cause que ces sortes d’animaux étaient du genre de ceux qu'on appelait pecus. On y mit ensuite , à la place de Janus , une femme armée, avec l'inscription roma, et au revers un char tiré à deux ou A quatre chevaux , ce qui fit des pièces de monnaie appelées bigali , quadri(jali. On mit aussi des victoires, vicloriati. Toutes ces pièces différentes sont reconnues pour monnaies , de même que celles qui portent certaines marques , comme un X, c’est-à-dire denarius ; une L, libra; une S, ternit. Ces diverses marques font connaître le poids ou la valeur de la pièce.

Les médailles sont les pièces qui pour l’or-

■ • M. Mario , eut vlcalim populus statuas posueral , « cui thuri* cl vino romanus popuius sugplicatat. L. Sylla « perirlngi crura, oculos crut , amputari manus jussit ; et « quasi totlens occlderet , quollens tulncrabal . paulatim « et per sfugulos artus laceras)!. » (Sesec.)

* Flor. lib. 3, cap. St. — Sen. de lié. lib, 3, cap. 18,

> Plin. lib. 33, cap. 3.

dinaire marquent au revers quelque événement considérable.

Les parties d’une médaille sont ses deux côtés, dont l'un s’appelle la face ou la télé, et l'autre le revert. De chaque côté il y a le champ , qui est le milieu de la médaille ; le tour, ou le bord ; et X exergue, qui est la partie qui se trouve au bas du sol sur lequel sont posées les figures que la médaille représente. Sur ces deux faces on distingue le type , et Xintcription , ou légende. Le type , sont les figures représentées; l’inscription ou légende, c’est l’écriture qu’on y lit , et principalement celle qui est sur le tour de la médaille.

Pour avoir quelque idée de la science des médailles, il faudrait savoir quelle est leur origine, leur usagé ; comment on les divise en antiques et modernes, en grecques et en romaines ; ce que l’on entend par médailles du haut ou du bas empire , du grand ou du petit bronze ; ce que c’est qu'une suite dans Je langage des antiquaires. Mais ce n’est pas ici te lieu d’expliquer toutes ces choses. Le livre de la science des médailles , du P. Joubert , jésuite, confient ce que l’on en doit savoir, quand on ne veut pas approfondir cette matière.

Je me contente d’avertir les jeunes gens qui voudront étudier A fond l’histoire, que la connaissance des médailles est absolument nécessaire pour cette étude : car l’histoire ne s’apprend pas seulement dans les livres , qui ne disent pas toujours tout, ni toujours la vérité. Il faut donc recourir aux pièces qui la justifient , et auxquelles la malice et l’ignorance n’ont pu donner atteinte ; et tels sont les monuments que l’on appelle médailles. On y apprend mille choses également importantes et curieuses que l’on ne trouve point ailleurs. Le pieux et savant auteur ' des mémoires sur l’histoire des empereurs nous y donne une preuve et un modèle de l’usage que l’on peut faire de la science des médailles.

Il en faut dire autant des pierres gravées, qui ont cet avantage sur les médailles , qu’élant d’une substance plus dure , et représentant en creux les figures quelles portent, elles les conservent toujours dans toute lear per-

1 M. de Tillcmonl

fection ; au lieu que les médailles sont plus sujettes à se corrompre, tant par le frottement que par la corrosion des liqueurs salines , A quoi elles sont toujours exposées. Mais en récompense, celles-ci se Irouvanl en grand nombre, chacune dans leur espèce, sont d'un bien plus grand usage pour les savants.

L'académie royale des inscriptions et des belles-lettres, établie et renouvelée si avantageusement sous le règne précédent, et qui embrasse dans son objet toute l'érudition antique et moderne, ne contribuera pas peu à conserver parmi nous , non-seulement le bon goût des inscriptions et des médailles, qui consiste dans une noble simplicité , mais en général le bon goût de tous les ouvrages d'esprit, qui se puise principalement dans les auteurs anciens, dont cette académie fait une élude particulière. Je n’oserais marquer ici tout ce que je pense d'une compagnie où je suis agrégé, et dont je fais partie. On me lit l’honneur de m’y appeler dans le temps de son renouvellement, sans que j’eusse brigué une place si honorable , et même sans que j’en susse rien : entrée, ce me semble, véritablement digne des compagnies savantes. Je souhaiterais l'avoir mieux méritée, et y avoir mieux rempli, que je n’ai fait, les fonctions d’académicien.

g vu. - Pmu.es.

La perle est une substance dure, blanche et claire, qui se forme au dedans de certaines espèces d’huttres.

Le poisson testacé1, où se trouvent les perles. est trois ou quatre fois plus grand que les huîtres ordinaires. On le nomme communément perle , ou mére-perlf.

Chaque mère-perle en produit ordinairement dix ou douze. Cependant un auteur qui a traité de leur production , prétend en avoir vu dans une huilrc jusqu’à . cent cinquante , mais dans divers degrés de perfection. La plus parfaite se pousse toujours la première : les autres restent sous l'huilre, au fond de l'écaille.

La pèche des perles, chez les anciens , se

faisait principalement dans la mer des Indes. Elle s'y fait encore, aussi bien que dans les mers de l’Amérique, et en quelques endroits de l’Europe. Des plongeurs, auxquels on lie sous les bras une corde dont l’extrémité reste attachée à la barque , descendent dans la mer à plusieurs reprises; et après avoir arraché du rocher les huîtres, et les avoir jetées dans un panier, remontent avec une grande promptitude.

Cette pêche se fait dans une certaine saison de l’année. On met ordinairement les huîtres dans du sable, où elles se corrompent par la chaleur extraordinaire du soleil; et, en s'ouvrant d’êlles-mêmes , elles font paraître leurs perles, qu’il suffit , après cela , de nettoyer et de sécher.

Les autres pierres précieuses sont toutes brutes quand on les tire de leurs rochers , et elles n’ont leur lustre que de l’industrie dés hommes. La nature ne fait que les ébaucher; il faut que l'art les achève en les polissant. Mais pour les perles, elles naissent avec cette eau 1 nette et éclatante qui les fuit tant estimer. On les trouve toutes polies dans les abîmes de la mer, et la nature y met la dernière main avant qu'on les arrache de leurs nacres.

La perfection des perles *, scion Pline , est , lorsqu’elles sont d’une blancheur éclataute , grosses, rondes, polies, et d’un grand poids : qualités qui se trouvent rarement réunies.

C’est une vision de croire que les perles naissent de la rosée 3 ; qu’elles sont moMes dans la mer, et ne se durcissent que quand elles sentent l'air; qu'elles s’amaigrissent et avortent quand il tonne, comme dit Pline , et beaucoup d'autres auteurs après lui.

On vante beoucoup de certaines choses , uniquement parce qu’elles sont rares, et dont le principal mérite consiste dans le péril où l’on s’eiposepour les avoir4. Les hommessont

1 En terme de joailliers, on appelle eau l’éclat des perles qu'on suppose être faites d'eau.* Ainsi , on dit : les perles que Cléopâtre avait en pendants étaient d'un prix inestimable, soit pour l’eau ou pour la grosseur.

* « Dos omnis In candore, magnitudine, orbe, lævore , « pondéré ; haud promplis rebus. » ( Pu*. Ilb. 0 , cap. 35.)

3 Plin. lib. 9, cap. 35.

* « Animé hominis quæsit» maxime placent. » ( Pu*. Ibid.

* C’csl-â-dirc couvert d'une écaille dure cl forte.

19» <Mn»

dignes d’estimer si peu leur vie, et de la juger moins précieuse que des coquilles cachées dans le fond de la mer. S’il était nécessaire.pour acquérir la sagesse, d'essuyer toutes les peinesqu’on se donne pour trouver quelque perle d’une grosseur et d’une beauté noB commune (et il en faut dire autant de l’or, de l’argent et des pierreries ), il ne faudrait pas balancer un moment à exposer sa vie, et plusieurs fois, pour un tel trésor. La sagesse est le plus grand des biens ; une perle est de tous les biens le plus frivole : cependant les hommes ne font rien pour la sagesse, et ils tentent tout pour une perle.

8 VIII. — La rouans.

Les étoffes teintes en pourpre faisaient une des parties les plus considérables du commerce ancien, surtout de celui de Tyr, dont l’industrie et l'extrême habileté avaient porté cette précieuse teinture au plus haut degré de perfection où elle pût être conduite. La pourpre le disputait de prix avec l’or même 1 , quelque rare qu’il fût dans ces temps reculés, et taisait la marque distinctive des plus grandes dignités de l'univers, étant réservée principalement pour les princes ' , les rois , les sénateurs , les consuls , les dictateurs , les empereurs , et pour ceux à qui Rome accordait l'honneur du triomphe.

La pourpre est une couleur rouge tirant sur le violet , qui vient d’un poisson de mer enfermé dans un coquillage *, que l’on nommait aussi pourpre. Malgré divers traités faits par les modernes sur cette couleur si vantée chez les anciens, on est peu instruit de la nature de la liqueur qui la fournissait. Aristote et Pline ont laissé bien des choses remarquables sur cette matière * , mais plus propres A exciter la curiosité qu’à la satisfaire pleinement. Le der-

* Plln. lib. 9. cap. 36.

* « Color nimio lepore vemans, obscuritas rubens, ni- « gredo sangainea regnanlem discerf it , dominum eon- • f piruum facit, et prestat bumano gcnecl ne de eonspectu ■ principis possit errari. » ( Cassiod. lib. 1, var. ep. 2. )

* De là vient qu'on appelle en latin des habits de pourpre, conchiliata vestes.

* Arlst.de Hist- anitn. lib. 5, cap. là.

nier ', qui a parlé le plus au long de la préparation de la pourpre , a renfermé tout ce qu’il nous en a dit, en quelques lignes. C’en était peut-être assez pour retracer dans ce lemps-IA l’idée d'une pratique connue ; mais c’en était trop peu pour nous en éclaircir suffisamment dans le nôtre , où l’on a cessé d’en faire usage depuis plusieurs siècles.

Pline range toutes les espèces de coquillages qui donnent la teinture pourpre*, sous deux genres, dont le premier comprend les petites espèces de buednum, ainsi appelé parce que la coquille de ce poisson a quelque ressemblance avec un cor de chasse ; et le second comprend les coquillages qui portent le nom de pourpre , comme la teinture qu'ils fournissent. On croit que ce dernier genre s’appelait aussi murex.

Quelques auteurs prétendent que ce fut le hasard seul qui fit connaître aux Tyriens la teinture dont il s’agit ici 3. Un chien affamé ayant brisé avec ses dents un de ces coquillages sur le bord de la mer , et dévoré un de ces poissons , en eut tout le tour de la gueule teint d'une si belle couleur, qu'elle donna de l’admiration A ceux qui la virent , et fil naître l'envie de s’en servir.

La pourpre de Gétulie 4 en Afrique , et celle de la Laconie en Europe*, étaient fort estimées6; mais la tyrienne en Asie l’emportait sur toutes les autres, celle principalement qui êlait mise deux fois à la teinture , et que l’on appelait pour cette raison dibapha. La livre s’en vendait A Rome mille deniers , c’est-àdire cinq cents francs

Le buednum et le murex ne diffèrent presque que par la grosseur du coquillage , par la manière de les prendre, et par celle de les préparer. Le tnurnse pêche pour l'ordinaire

i Plin. lib. 9. cap. 36.

• Id. ibid. cap 36.

> Jul. Pollux. 1H). 1. cap. 4. — Cassiod. lib. 1 , ver. ep. ï.

♦ V cf tes grtulo murice linctas.

(»Io*at. I. Il , Bpist. 8 y. 1W.)

• Nec laconicasmibi Trahunt boues ter purpuras client».

H < h at. I. II, od. 18» v. 7 )

« Plin. lib 9, cap. 36-30.

1 719 francs E. B.

«*e#> ioü <#»*»

en pleine mer , au lieu que le buccinum se prend sur des pierres et des rochers où il s’attache. Je ne parlerai ici que du buccinum , et je copierai une légère partie de ce que j'en trouve dans la savante dissertation de M. de Réaumur ’.

Les buccinum ne pouvaient être dépouillés de leur liqueur sans qu’on y employât un temps très-considérable. Il fallait d’abord casser la dure coquille dont ils sont revêtus. Cette coquille cassée h quelque distance de son ouverture , ou de la tète du buccinum, on enlevait les morceaux cassés. C’est alors que l'on apercevait une petite veine , pour me servir de l’expression des anciens, ou, pour parler plus juste, un petit réservoir plein de la liqueur propre à teindre en pourpre. I-a couleur de la liqueur renfermée dans ce petit réservoir le fait aisément distinguer ; elle est très-différente de celle des chairs de l’animal. Aristote ef Pline disent qu’elle est blanche ; aussi estelle d’une couleur qui tire sur le blanc , ou d’un blanc jaunâtre. Le petit réservoir dans lequel elle est contenue n’est pas d'égale grandeur dans tous les buccinum ; il a pourtant communément une ligne de large ou environ, et deux ou trois lignes de long.... C'était ce petit réservoir que les anciens étaient obligés d’enlever au buccinum , pour avoir la liqueur qu’il renferme. Ils étaient contraints de le couper séparément à chaque poisson , ce qui était un fort long ouvrage , du moins par rapport h ce qu’on en retirait , car il n’y a pas la valeur d’une bonne goutte de liqueur contenue dans chaque réservoir. De là il est peu surprenant que la belle pourpre fût à un si haut prix parmi eux.

Aristote et Pline disent , à la vérité , que l'on ne se donne pas la peine d'enlever séparément ces petits vaisseaux aux plus petits coquillages de cette espèce ; qu'on les pilait simplement dans les mortiers, ce qui était un moyeu d’expédier beaucoup d’ouvrage en peu de temps. Il semble même que Vitruve ’ donne cette préparation comme générale. Il est néanmoins peu aisé de concevoir qu'on pût avoir une belle couleur pourpre par ce moyen. La

t Mémo! res de i'Acad. des Sciences, année 17tt

* Arcbiiecl. Iib.7, cap. 13.

matière des excréments de l'animal devait altérer très-considérablement la couleur pourpre, lorsqu’on les faisait chauffer ensemble après les avoir mêlés dans de l’eau : car cette matière est elle-même colorée d'un brun verdâtre , couleur qu'elle communiquait apparemment à l’eau , et qui devait fort changer la couleur pourpre, parce que la quantité de cette matière est incomparablement plus grande que celle de la liqueur.

On n’en était pas quitte , dans la préparation de la pourpre , pour la peine que l'on avait eue à enlever un petit réservoir de liqueur à chaque buccinum. On jetait ensuite tous ces petits réservoirs dans une grande quantité d’eau , qu’on mettait pendant dix jours sur un feu modéré. Si on laissait pendant un temps si long sur le feu tout ce mélange , ce n’est pas qu’il fût nécessaire pour donner la couleur pourpre à la liqueur: elle la prendrait beaucoup .plus vite', comme je m’eu suis assuré, dit M. de Réaumur, par un grand nombre d’expériences; mais il fallait en séparer les chairs , ou le petit vaisseau lui-même dans lequel la liqueur était contenue : cc qu’on ne pouvait faire , sans perdre beaucoup do la liqueur , qu’en faisant dissoudre ces chairs dans l’eau chaude , au-dessus de laquelle elles montaient ensuite en écume, qu’on avait grand soin d’ôter.

Voilà une des manières dont se faisait anciennement la teinture en pourpre , qtii n’a point été, comme on le croit, absolument perdue, ou du moins qui a été retrouvée, il y a environ cinquante ans , par In société royale d’Angleterre. Un des coquillages qui la fournit, et qui est une espèce de buccinum , est commun sur les côtes de ce pays-là. Les observations d’un Anglais sur cette nouvelle découverte furent imprimées dans les journaux de France en 1686.

Un autre buccinum, qui donne aussi la teinture de pourpre , et qui apparemment est un de ceux que Pline a décrits comme ayant cet usage, se trouve sur les côtes du Poitou. Les plus grandes coquilles de cette espèce ont douxe à treixe lignes de long, et sept à huit de diamètre dans l’endroit où elles sont le plus grosses. Cc sont des coquilles d’une seule pièce, tournées en spirale comme celles de nos li-

àoogle

maçons do jardin , mais on spirales un peu plus allongées.

Dans le journal des Savants de 1686, on a décrit les changements de couleur singuliers qui arrivent à la liqueur des buccimim. Si , au lieu de détacher le vaisseau qui la contient, comme les anciens le pratiquaient pour faire leur teinture pourpre, on ouvre seulement ce vaisseau, cl qu'en le ratissant on lui enlève sa liqueur, les linges, ouïes autres étoffes, soit de soie, soit de laine, qui seront imbibés de cette liqueur, ne feront voir d'abord qu'une couleur jaunâtre : mais ces mêmes linges , exposés à une chaleur du soleil, médiocre, telle qu’elle est le matin dans l'été, prennent en peu d’heures des couleurs bien différentes. Ce jaune commence d'abord à paraître un peu plus verdâtre; puis il devient couleur de citron. A cette couleur de citron succède un vert plus gai. Ce même vert sc change en un vert foncé, qui se termine en une couleur violette , après laquelle enfin on voit un fort beau pourpre. Ainsi ces linges arrivent de leur première couleur jaunâtre à une belle couleur de pourpre, en passant pnr tous les différents degrés de vert. Je passe beaucoup d'observations trèscurieuses de M. de Réaumur sur ces changements, mais qui ne sont point de mon sujet.

Il doit paraître surprenant qu'Aristote et Pline, nous ayant parlé de la teinture de pourpre et des coquillages qui la donnent, en différents endroits, ne nous aient pas dit un mot de ces changements de couleurs si dignes de remarque, par lesquels passe la liqueur avant que d'arriver à la pourpre. Peut-être que, n’ayant pas assez examiné ces coquillages par eux-mêmes , et n'en étant instruits que par des mémoires peu exacts, ils n'auront rien dit d'un changement qui n'arrivait point dans la préparation ordinaire de la pourpre : car, dans ce cas . la liqueur étant mêlée dans les chaudières avec une grande quantité d'eau , elle passait tout d'un coup au rouge.

M. de Réaumur , dans le voyage qu'il fit sur les côtes du Poitou , l'année 1710, en considérant au bord de la côte les coquillages appelés buceinum que la mer avait laissés à découvert pendant son rellux, trouva une nouvelle teinture de pourpre qu'il ne cherchait point , et qui, selon toutes les apparences, a été in-

connue aux anciens, quoique de même espèce que la leur. Il remarqua que les buceinum s'assemblaient ordinairement autour de certaines pierres , ou sous certaines arcades de sable, en si grande quantité, qu'on pouvait les y ramasser à pleines mains ; au lieu qu’ils étaient dispersés çà et là partout ailleurs. Il remarqua, en même temps , que ces pierres , ou ces arcades de sable , étaient couvertes de certains grains dont la figure avait quelque air d’une petite boule allongée. La longueur de ces grains était d'un peu plus de trois lignes, et leur grosseur d'un peu plus d'une ligne. Ils lui parurent contenir une liqueur d'un blanc tirant sur le jaune. Il en exprima le suc sur les manchettes de sa chemise, qui n'en devinrent qu’un peu plus sales : il n'y vil d’autre couleur qu'un petit œil jaunâtre , qu'il démêlait à peine dans certains endroits. Divers objets qui attiraient son attention lui firent oublier ce qu'il venait défaire. Il n’y pensait plus du tout, lorsque , jetant par hasard les yeux sur les mêmes manchettes un demi- quart d’heure après, il fut frappé d’une agréable surprise, et vit une fort belle couleur pourpre sur les endroits où les grains avaient été. écrasés. Cette rencontre fortuite donna lieu à plusieurs expériences dont le récit fait un plaisir merveilleux , et montre quel trésor c’est dans un royaume que des hommes d’un certain génie, liés avec un goût et des dispositions naturelles pour faire d'heurcuscs découvertes dans les opérations de la nature.

M. de Réaumur remarque qu’on tirerait la liqueur de ces grains , qu'il appelle des (tufs de pourpre , d’une manière infiniment plus commode que celle dont les anciens se servaient pour ôter la liqueur des buceinum ; car il n’y aurait d'autre façon à faire , après avoir ramassé de ces œufs, et les avoir lavés dans l'eau de mer pour leur ôter, autant qu'il serait possible, les ordures qui pourraient altérer par leur mélange la couleur pourpre; il n'y aurait, dis-je , qu'à mettre ces œufs dans des linges. On exprimerait alors leur liqueur en tournant les deux bouts de ces linges en sens contraires, à peu prés comme on exprime le suc des groseilles lorsqu’on en veut faire de la gelée ; et même, pour abréger davantage, on pourrait employer de petits pressoirs, qui dans un

moment feraient sortir tonte la liqueur. On a ru auparavant combien il fallait de temps et de soins pour tirer la liqueur des buccinum.

Le roccuj ' , ou coceum , fournissait aux anciens la belle couleur et la belle teinture que nous nommons écarlate, qui le disputait en quelque sorte à la pourpre pour la beauté et l’éclat. Quintilien les joint ensemble, en se plaignant des pères et mères de son temps * , qui , dès le berceau , revêtaient leurs enfants d'écarlate et de pourpre, et leur inspiraient déjà le goût du luxe et de la magnitlcence. L’écarlate, selon Pline s, fournissait à l’homme une parure plus éclatante que la pourpre, et en même temps plus innocente , parce qu’il ne fallait point exposer sa vie pour la recueillir.

On croit ordinairement que l’écarlate est la graine d’un arbre qui est une espèce de chêne vert. On a reconnu que c’était une petite excrescencc ronde, rouge, et de la grosseur d’un petit pois , qui croît sur les feuilles d’un petit arbrisseau qui est une espèce d’yeuse, et qu’on appelle ilex aculeata cocct glandifera. Cette excrescence est causée par la piqûre d’un insecte qui y dépose des œufs. Les Arabes nomment ce grain kermès ; les Latins, coccus et vermiculus , d’où nous est venu le mot de vermillon , et cusculium ou quisquilium. On en recueille une grande quantité dans la Provence et dans le Languedoc. La rivière des Gobelins a une eau propre pour les teintures en écarlate.

11 y a deux espèces d’écarlate : l’écarlate de France ou des Gobelins, qui se fait avec la graine dont je viens de parler ; et l’écarlate de Hollande , qui se fait avec la cochenille. C’est une drogue qui vient des Indes orientales. Les auteurs ne sont pas d’accord entre eux sur la nature de la cochenille. Les uns croient que c’est une espèce de ver , et les autres que c’est simplement la graine d’un arbre.

* ri in. lib. 22, cap. 2

• - Quid non adultus roncupiscel , qui in purpuris rea pilTNondum prima verba exprimil , cl jam coccum o intelliglt . jam coocbylium poscit. » ( Qci.ytil. lib, i , cap. 2. ]

> a Transalpins G.illia herbis tvrium atque concbylium « tingil, omnesque allos colores. Nec quærit in profun>

« dis muriccs Ut inventai per quod fariliùs inatrona

« aduhero plnceal, correptor insidielur nuptæ. Stans et in u ficcocarpil, quo Rages modo. » ( Pu.ij

On se sert rarement de la première graine depuis qu’on a découvert la cochenille, qui donne une écarlate plus vive et plus éclatante que celle que donne le kermès , qui est plus foncée, et qui approche plus de la pourpre romaine. Elle a pourtant un avantage sur celle de la cochenille , qu’elle ne change point de couleur quand il y tombe de l’eau par dessus, comme il arrive à l’autre , qui devient noirâtre à l’instant.

$1X. — Étoffes de soii

La soie1, comme l’observe M. Mahudcl dans la dissertation qu’il nous a donnée sur cette matière, dont je ferai ici grand usage, la soie, dis-je , est une de ces choses dont on s’est servi , pendant plusieurs siècles , presque dans toute l’Asie, en Afrique, et en beaucoup d’endroits de l’Europe , sans que l’on connût ce que c’était ; soit parce que les peuples chez qui elle sc trouvait donnaient peu d'accès chez eux aux étrangers, soit que, jaloux d’un avantage qui leur était particulier, ils appréhendaient de se le voir ravir par d’autres. C’est sans doute de la difficulté qu’il y avait de s’instruire de l’origine de ce fil précieux que sont nées tant d’opinions singulières des plus anciens auteurs.

A juger par la description qu’Hérodole ’ fait d’une laine plus belle et plus fine que l’ordinaire, et qu’il dit être le fruit d’un arbre des Indes (pays le plus reculé que les Orientaux connussent de son temps du côté du levant) , il paraît que c’était la première idée qu’ils aient eue de la soie. Il n’était pas extraordinaire que des gens envoyés dans ce pays-là pour le reconnaître , ne voyant qu’en passant les cocons des vers à soie dont ces arbres étaient chargés, sous un climat où ces insectes éclosent sur leurs feuilles, s’y nourrissent, et montent naturellement sur leurs branches , prissent ces cocons pour des pelotons de laine.

Il y a apparence que ce n’a été que sur la relation de ces gens peu fidèles, que Théophraste5 regardait ce genre d’arbre comme existant, et qu’il les rangeait dans une classe

1 Mémoires de l'Acad. des Inscriptions, lome Y.

* llcrod. Ub. 3, cap. 106.

* Thcophr. in édil. Rode], lib. 4, cap. ü

particulière, qu’il a formée d’arbres portant de la laine. Il y a tout lieu de croire que c’était aussi te sentiment de Virgile ;

Velleraque ut fbllis depeclanl tenait Scres*.

Aristote*, quoique le plus ancien des naturalistes , est celui qui a donné la description d’un insecte le plus approchant du ver à soie. C’est en pariant des différentes espèces de chenilles qu'il en décrit une qui vient d’un ver cornu , et à laquelle il ne donne le nom de /SôpêuÇ que lorsqu'elle s'est renfermée dans une coque, d’où il dit qu'elle sort en papillon; changements qui , selon lui , s'accomplissent en six mois.

Environ quatre cents ans après Aristote , Pline5, auquel l’histoire des animaux écrite par ce philosophe, était très-connue, a répétédans la sienne le même fait à la lettre. Il y range aussi sous le nom de bombyx, non-seulement cette espèce de ver qu’on a prétendu qui produisait la soie de Cos , mais encore diverses autres chenilles qui naissent dans cette tle , et qu’il suppose y former des cocons , dont , à ce qu’il dit , les femmes du pays filaient la soie, et en taisaient des étoffes d’une grande légèreté et d’une grande beauté.

Pausanias * , qui a écrit quelques années après Pline, est le premier qui nous apprend que ce ver est indien , et que les Grecs l'appelaient rip, d’où est dérivé le nom de Stret, habitants des Indes, chez lesquels on s'est convaincu depuis que cet insecte naissait.

Ce ver, qui produit la soie est un insecte moins merveilleux encore par la matière précieuse qu’il fournit pour diverses étoffes que par les différentes formes qu’il prend, soit avant , soit après s’élre enveloppé dans la riche coque qu’il se file lui-méme. De graine ou semence qu’il est d’abord , il devient un ver assez gros, d'un blanc tirant sur le jaune. Devenu ver , il s'enferme dans sa coque , ou il prend la forme d’une espèce de fève grisâtre , à qui il semble qu’il ne reste ni mouvement ni

* Gcorg. lib. 2 , v. 121.

* Aristot. lib. 5.H!st. anim. cap. 19

» Plin. lib. 11 . cap. 22, 23.

* Pausan. lib. 0, cap. 391.

vie. il ressuscite ensuite pour devenir papillon , après s’être fait une ouverture pour sortir de son tombeau de soie. Et enfin, mourant véritablement, il se prépare, parla graine ou 1 semence qu'il jette , une nouvelle vie , que le beau temps et ta chaleur de l’été lui doivent aider à reprendre. On peut voir dans le premier tome du Spectacle de la nature une description plus étendue et plus exacte de ces divers changements.

C’est de.cetle coque où le ver s’était enfermé , qu’on nomme cocon ou coucou , qu’on tire les différentes qualités des soies qui servent également au luxe et à la magnificence des riches, et à la subsistance des pauvres qui les filent, les dévident, ou les mettent en œuvre. On trouve ordinairement dans chaque cocon plus de neuf cents pieds de fil ; et ce fil est double et collé l’un sur l’autre dans toute sa longueur ; ce qui revient par conséquent à prés de deux mille pieds de fil. Quelle merveille , qu’on puisse d’une matière si fine , si déliée, et qui échappe presque à l'œil , composer des étoffes aussi fermes et aussi durables que le sont celles de soie ! Mais quel éclat, quelle beauté, quelle délicatesse dans ces étoffes ! Il n’est pas étonnant qu’elles aient fait une partie considérable du commerce ancien, et que , comme elles étaient alors fort rares , elles aient été d’un grand prix. Yopisque assure que l’empereur Aurélien refusa ‘, par cette raison , à l’impératrice sa femme , un habit de sole qu’elle lui demandait avec empressement , et qu’il lui dit ; Aux dieux ne plaite que ] achète du fil au poidt de Cor I car le prix d’une livre de soie était pour lors une livre d’or.

Ce n’est que bien tard que l’usage des vers à soie a été connu , et est devenu commun dans l’Europe. L’historien Procope * en place l’époque vers le milieu du cinquième siècle, sous l’empereur Justinien. 11 donne l’honneur de celte découverte à deux moines, qui , étant

■ • V estera holosericsm neque ipse in «estiario sua ha- « trait, neque aller! ulendam dédit. Et quum abeouxor a sua peterel , uluaico pallto blattco serieo ulerelur, ille « respondit : Absit ul auro fila peruentur 1 Ubra enirn « suri lune libra serici fuit. (Vopiac. tu Aurel.)

» Procap. Mb. 2, de Bello Validai. . de Belio Goibico ,

| IV, 17, pag. 813.]

nouvellement arrivés des Indes à Gonslantinople, entendirent parier de l’embarras dans lequel était Justinien , pour Aler aux Persans le commerce de la soie avec les Romains ; Us se firent présenter à lui , et lui proposèrent , pour se passer des Persans, une voie plus courte que celle d’un commerce avec les Ethiopiens, à laquelle il songeait , qui était d'apprendre aux Romains l’art de faire euxmèmes la soie. L’empereur, persuadé par leur récit, de la possibilité de ce moyen , les renvoya & Serinde ( nom de la ville où ils avaient demeuré) chercher des œnfe des insectes qu’ils disaient ne pouvoir en être transportés vivants. Ces moines, après un second voyage , étant de retour à Constantinople, firent éclore dans le fumier les œufs qu’iü avaient apportés de Serinde : il en sortit des vers qu’ils nourrirent avec des feuilles de mûrier blanc ; et il prouvèrent, par cette expérience, qui leur réussit, toute la mécanique de la soie, dont l’empereur avait souhaité d’êire éclairci.

Depuis ce temps-là , l’usage de la soie se répandit peu à peu et passa dans d'autres parties de l’Europe. Il s’en fit des manufactures à Athènes*, à Thèbes, à Corinthe; ce ne fut environ qu’en 1130, que Roger, roi de Sicile, en établit une à Palerme. On vit alors dans cette Ile et dans la Calabre des ouvriers en soie, qui furent une partie du butin que ce prince rapporta des villes de Grèce que j’ai nommées , dont il fit la conquête dans son expédition de la Terre-Sainte. Enfin , le reste de l’Italie et de l’Espagne ayant appris des Siciliens et des Calabrais à nourrir les vers qui font la soie , à ta filer et à la mettre en œuvre , les étoiles de soie commencèrent aussi à se fabriquer en France , surtout dans les parties méridionales de ce royaume , où les mûriers viennent pins facilement. Louis XI, en 1V70, établit des manufactures de soieries à Tours ; les premiers ouvriers qui y travaillèrent , furent appelés de Gènes, de Venise , de Florence , et même de la Grèce ; les ouvrages de soie étaient encore si rares, même à la cour, que Henri II fut le premier qui porta un bas de soie aux noces de sa sœur.

Maintenant ils sont devenus fort communs; mais ils n’ont point cessé d’être une des merveilles de la nature les plus êtonuantes. Les

plus habiles ouvriers ont-ils pu jusqu’ici imiter cet ingénieux travail des vers à soie? Ont-ils trouvé le secret de former un fil si fin , si ferme , si égal , si brillant , si continu? Ont-ils nne matière plus précieuse que ce fil pour faire les plus riches étoffes? Sait-on comment ce ver convertit le suc d’une feuille en des filets d’or? Peut-on rendre raison de ce qu’une matière , liquide avant qu’elle ait pris l’air, s’affermit et s’allonge à l’infini dès qu’elle l’a senti ? Peut-on expliquer comment ce ver est averti de se former une retraite pour l'hiver, sous les contours sans nombre de la soie dont il est le principe, et d’attendre dans ce riche tombeau une espèce de résurrection qui lui donne des ailes que sa première naissance lui avait refusées ? Ce sont les réflexions que fait l’auteur du nouveau Commentaire tur Job à l’occasion de ces paroles : Qui* posait in mentibus sapientiam 1 ? Qui a donné à certains animaux , qui ont l'industrie de filer, cette espèce de sagesse ?

CONCLUSION

Tout ce que j'ai dit jusqu’ici doit faire conclure que le commerce est une des parties du gouvernement qui peuvent le plus contribuer à la richesse et à l’abondance d’un état, et que par cette raison il mérite que les princes et leurs ministres y donnent une attention particulière. Il ne paraît pas , à la vérité, que les Romains en aient fait grand cas. Eblouis de la gloire des armes, ils auraient cru que c’eût été se dégrader que de donner leurs soins à l’exercice du trafic, et de devenir on .quelque sorte marchands, eux qui se croyaient destinés à gouverner les peuples , et qui étaient uniquementoccupésdudessein de conquérirl’univers. Il semble en effet que l’esprit de conquête et l’esprit de commerce s’excluent mutuellement dans une même nation : l’un entraîne nécessairement le tumulte , le désordre, la désolation , et porte partout le trouble; l’autre, au contraire, ne respire que la paix et la tranquillité. Je n’examine point ici si cet éloignement des Romains

< Job. ch. 38, v. 36, scion l 'hébreu.

Page 1