‹ Œuvres complètes de Rollin avec notes et éclaircissements sur les sciences, les arts, l'industrie et le commerce des anciens (volume 2)Chapitre 30 sur 178 · NS · texte numérisé non relu

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étroite par le haut que par le bas. Il y a des architectes qui veulent que les colonnes soient plus grosses au tiers de leur hauteur qu'au bas de leur fût. On ne trouve point d'exemple de ce sentiment dans l’antiquité. D’autres font le fût de la même grosseur du bas au tiers , et le diminuent depuis le tiers jusqu'au haut. D'autres enfin sont d’avis de commencer la diminution dès le bas.

Le chapiteau est la partie supérieure de la colonne , qui pose immédiatement sur son fût.

L'entablement est la partie de l’ordre, qui est au-dessus des colonnes. Il comprend l’architrave, la frise et la corniche.

L’architrave représente une poutre, et porte immédiatement sur les chapiteaux des colonnes. Les Grecs l'appellent épislyle.

La frise est l’intervalle qui se trouve entre l’architrave et la corniche ; elle représente le plancher du bâtiment.

La corniche est le couronnement de l’ordre entier; elle est composée de plusieurs moulures, qui , saillant les unes sur les autres, peuvent mettre l’ordre à l’abri des eaux du toit.

Le piédestal est la partie la plus basse de l’ordre. C’est un corps carré qui renferme trois parties : le socle, qui porte sur l’aire ou pavé; le dé, qui est sur le socle ; la cymaise , qui est la corniche du piédestal , et sur laquelle la colonne est assise.

Les architectes ne conviennent pas entre eux sur les proportions des colonnes avec l’entablement et les piédestaux. En suivant celles que propose Vignole, lorsque l’on voudra faire un ordre entier avec piédestaux dans une hauteur donnée , on divisera cette hauteur en dix-neuf parties égales, pour en donner douze à la colonne avec sa base et son chapiteau , trois à l’entablement, et quatre au piédestal. Mais si l’on veut avoir un ordre sans piédestal, on divisera la hauteur donnée en quinze parties seulement, et l’on en donnera douze à la colonne, et trois à l’entablement.

C’est sur le diamètre du bas du fût des colonnes que toutes les parties des ordres sont réglées : mais ce diamètre n’a pas la même proportion avec la hauteur de la colonne dans tous les ordres.

Le demi-diamètre du bas du fût se nomme module. Ce module sert d’échelle pour mesu-

rer les moindres parties des ordres. Plusieurs architectes le divisent en trente parties; de sorte que le diamètre en contient soixante, qu’on peut appeler minutes.

La différence qui se trouve entre le rapport des hauteurs des colonnes avec leurs diamètres, entre leurs bases, leurs chapiteaux et leurs entablements, forme la différence des cinq ordres d’architecture : mais c’est principalement par leurs chapitaux qu'on peut les distinguer, excepté le toscan , que l’on pourrait confondre avec le dorique, si l’on ne considérait que leurs chapiteaux.

Les colonnes doriques et toscanes n’ont à leurs chapiteaux que des moulures en forme d’anneaux, et, par-dessus, une pièce plate et carrée que l’on nomme tailloir. Mais le dorique est aisé à distinguer du toscan par la frise. Dans l’ordre toscan la frise est unie, et dans le dorique elle est ornée de triglyphes , qui sont des bossages carrés-longs, lesquels imitent assez bien les bouts de plusieurs poutres qui porteraient sur l’architrave pour former un plancher. Cet ornement est affecté à l’ordre dorique, et ne se trouve point dans les autres ordres.

Le chapiteau ioidque est aisé à reconnaître par ses volutes, qui sont des enroulements spiraux qui sortent de dessous le tailloir.

Le chapiteau corinthien est orné de deux rangs de huit feuilles chacun , et de huit petites volutes qui sortent d’entre les feuilles.

Enfin le chapiteau composite est composé du chapiteau corinthien et du chapiteau ionique. il y a deux rangs de huit feuilles, et quatre grandes volutes qui paraissent sortir de dessous le tailloir.

Pour être instruit pleinement de toutes les particularités qui sont affectées aux différents ordres, il faudrait entrer dans un long détail qui me mènerait fort loin, et qui ne convient point au plan de mon ouvrage.

M. Buachc , membre de l’académie des sciences, s’est donné la peine de tracer le dessin de la planche suivante sur les ordres d’architecture.

Art. II. — Des architectes f.t des batimemts

LKR PU S CÊlMsBES DAMS L'AMTIQLITt.

Je ne puis loucher que très-légèrement rette matière, qui demanderait des livres entiers pour être traitée à fond. Je choisirai ce qui nie paraîtra le plus propre à instruire le lecteur et à satisfaire sa juste curiosité, sans même donner exclusion à ce que pourra me fournir l'histoire romaine, comme j’en ai déjà averti,

L'Ecriture sainte en parlant de la construction du tabernacle*, et ensuite de celle du temple de Jérusalem, qui y fut substitué, nous apprend une particularité bien honorable à l'architecture; c’est que Dieu voulut bien être le premier architecte de ces deux grands ouvrages, ci en traça en quelque sorte de sa main divine le plan, qu'il remit entre les mains de Moïse et de David, pour servir de modèle aux ouvriers qui devaient y être employés. Il fit plus ; afin que l'exécution répondit pleinement à ses desseins, il remplit de son esprit Iléséléel 3, qu'il avait destiné pour présider à la construction du tabernacle, c’est-à-dire, comme l’Ecriture le marque expressément , qu'il le remplit de sagesse , d'intelligence , et de science pour toutes sortes d'ouvrages , pour inventer tout ce que l'art peut faire avec l'or , l'argent, l’airain, le marbre, les pierres précieuses, et tous les bois différents. 11 lui donna pour adjoint liab , qu’il remplit de sagesse, aussi bien que tous les artisans , afin qu’ils suivissent en tout ses ordonnances. Il est dit pareillement qu liiram, qui fut employé par Salomon pour la construction du temple, était rempli de sagesse , d’intelligence , et de science pour faire toutes sortes d'ouvrages de bronze. Les paroles que je viens de citer , surtout celles de l’Exode, montrent que la science, l'habileté, l’industrie des ouvriers les plus excellents ne viennent point de leur propre fonds , mais sont un don de Dieu, dont il est rare qu'ils connaissent l'origine et qu'ils en fassent un bon usage. Il ne faut pas s’attendre à trouver des sentiments si épurés purmi les païens dont nous avons à parler.

< Eiod. 25, 8, 9 - I. Parulip. 28. 19.

• Eiod. 31. 1-6.

* lll.Rcg.7, 1».

Je passe sous silence les fameux bâtiment» et de la Babylonie et de l’Egypte , dont j’ai fait mention ailleurs plus d’une fois , et où l'on avait employé si heureusement la brique. J'insérerai ici seulement une remarque de Vitruve qui y a quelque rapport.

Cet excellent architecte observe que les anciens' , dans leurs bâtiments, faisaient beaucoup usage de la brique , parce que la maçonnerie de brique est beaucoup plus durable que celle de pierre. Aussi y avait-il beaucoup de villes où les édifices , tant publics que particuliers, et même les maisons royales , n'étaient que de brique. Entre beaucoup d’autres exemples, il cite celui de Mausole, roi de Carie. Dans la ville d’Halicarnassc , dit-il. le palais du puissant roi Mausole a des murailles de brique, quoiqu’il soit partout orné de marbre de Proconèse; et l'on voit encore* aujourd’hui ces murailles fort belles et fort entières , couvertes d'un enduit si poli , qu’il ressemble à du verre. Cependant on ne peut pas dire que ce * roi n'ait pas eu le moyen de faire des murailles d’une matière plus riche, lui qui était si puissant, et qui d'ailleurs avait tant de goût pour la belle architecture, comme les superbes bâtiments dont il orna sa ville le font asseï connaître.

Temple d'Êpbèsc.

Le temple de Diane d'Éphèse a passé pour l'une des sept merveilles du monde. Ctésiphon ou Chersiphron’, car les auteurs varient sur ce nom , s’est rendu fort célébré par la construction de ce temple. Il eudonna les desseins, qui furent exécutés en partie sous sa conduite et sous celle de son fils Métagène , et le reste par d'autres architectes , qui y travaillèrent après eux dans l'espace de deux cent vingt ans qu’on fut à bâtir ce superbe édifice. Ctésiphon travaillait avant la soixantième olympiade4. Vitruve dit que la figure de ce temple était diplérique , c’est-à-dire qu’il régnait tout à l'entour deux rangs de colonnes en forme d'un

> Vltruv. 11b. 2, cap. 8.

• Depuis Mausole jusquà Vllruve II s'est écoulé plus de 350 ans.

s Plia. lib. 36, cap. 1i.

• An. M.316». -Lir.3,cap. i.

double portique. Il avait près de soixante et onze toises de longueur sur plus de trente-six toises de largeur. Il y avait dans cet édifice cent vingt-sept colonnes de marbre hautes de soixante pieds, données par autant de rois. Entre ces colonnes , trente-six étaient sculptées par les plus habiles ouvriers de leur temps. Scopas , l’un des plus célèbres sculpteurs de la Grèce , en avait travaillé une qui Taisait le plus bel ornement de ce superbe édifice. Toute l'Asie avait contribué avec un empressement incroyable à le construire et à l’embellir.

Vitruvc 1 raconte ia manière dont on trouva une grande partie du marbre qui entra dans cet édifice. Quoique ce récit paraisse un peu fabuleux , je ne laisserai pas de le rapporter. Il y avait un berger nommé Pyxodore qui menait souvent ses troupeaux aux environs d’Éphèse . dans le temps que les Ephésiens se proposaient de faire venir de Paros , de Proconèse , et d’autres endroits , les marbres dont ils voulaient construire le temple de Diane. Un jour qu’il était avec son troupeau , il arriva que deux béliers qui couraient pour se choquer , passèrent l’un d’un côté et l’autre de l’autre sans se loucher; de sorte que l’un alla donner de ses cornes contre un rocher dont il rompit un éclat , qui parut au berger d’une blancheur si vive , qu’à l’heure même , laissant ses moutons sur la montagne , il courut porter cet éclat à Ephèse , où l’on était en grande peine pour le transport des marbres. On dit qu’à l’instant on lui décerna de grands honneurs. Son nom de Pyxodore fut changé en celui d’Écanpelus, qui signifie porteur de bonnes nouvelles : et à présent encore, dit Vitruve , le magistrat de la ville va tous les mois sur le lieu pour lui sacrifier; et, s’il y manque, on le condamne à l’amende.

Ce n’était pas assez d’avoir trouvé des marbres’ ; il fallait les transporter dans le temple après les avoir travaillés; ce qui ne pouvait s’exécuter sans beaucoup de peine et de danger. Ctésiphon inventa une machine qui facilita beaucoup ce transport. Son fils Mêtagène en inveula une autre pour transporter les architraves. Vilruve nous a laissé la description de ces deux machines.

‘ Vilruv. lib. 10, cap. 7

• Id. Uitd. cap. S.

Le même Vitruve * nous apprend que ce furent Dèmétrius, qu’il appelle serf de Diane, serrus Diana , et Péonius, Ephésien, qui achevèrent la construction de ce temple; il était d’ordre ionique. Il ne marque point précisément le temps où vivaient ces deux architectes.

La folle extravagance d’un particulier détruisit en un seul jour le travail de deux cents années. On sait qu’Erostratc , pour immortaliser son nom , mit le feu à ce fameux temple , qui en fut entièrement consumé. C’était le jour même de la naissance d’Alexandrc-le-Grand ; ce qui donna lieu à celte froide pensée d’un historien, qup Diane, occupée aux couches d’OIvmpias, n’avait pu secourir son temple.

Ce même Alexandre, qui était avide et insatiable de tout genre de gloire , offrit dans la suite aux Ephésiens de leur fournir tous les frais nécessaires pour le rétablissement du temple , pourvu qu’on consentit à lui en faire honneur à lui seul , en ne mettant que son nom dans l’inscription du temple. Cette condition déplut aux Ephésiens; mais ils couvrirent leur refus d’une flatterie dont ce prince parut se contenter, en lui répondant qu'il ne convenait pas à un dieu diriger un monument à un autre dieu. Le temple fut rebâti avec plus de magnificence encore que le premier.

BAtimcnls construits à Athènes, principalement sous Pèriclés.

Je ne finirais point, si j’entreprenais de parcourir tous les bâtiments célèbres dont la ville d’Athènes était ornée. Je mets à la tète de tous les autres le Pirée, parce que c’est ce port qui contribua le plus à ia grandeur et à la puissance d’Athènes’. Avant Thémislocle, c’était une simple bourgade ; les Athéniens pour lors n’avaient d’autre port que le Phalère , qui était fort borné , et fort incommode. Thémislocle , qui songeait à tourner toutes les. forces d’Athènes du côté de la mer, sentit bien qu’il fai-

* Inpræf. lib. 7.

« Corn. Nep. In Thcmist. cap. 6. — Plut, in Themisl. pag. 121. - Thucyd. Ilb. 1 , pag. 62. - Pausan. lib 1 , pag. i, elc.

lait, pour faire réussir ce dessein véritablement digne d'un grand homme, préparer une retraite assurée pour un grand nombre de vaisseaux. Il jeta sa vue sur le Pirée, qui, par sa situation naturelle, offrait dans la même enceinte trois ports différents. Il y fit travailler sans relâche , eut soin de le bien fortifier, et le mit bientôt en état de recevoir de nombreuses flottes. Ce port était éloigné de la ville d’environ deux lieues (quarante stades), distance avantageuse , selon la remarque de Plutarque , pour écarter de la ville la licence qui règne ordinairement dans les ports. La ville était en état d'être secourue par le Pirée , et le Pirée par la ville , sans que le bon ordre qui devait être observé dans la ville en souffrît. Pausanias rapporte un grand nombre de temples qui décoraient cette partie d'Athènes, qui formait comme une seconde ville séparée de l'autre.

Ce fut Périclès qui joignit ces deux parties par le fameux mur dont la longueur était de deux lieues, qui faisait la beauté et la sûreté du Pirée et de ta ville: on l’appelait la longue muraille. Démêlrius de Phalère' , pendant qu'il gouvernait Athènes, s’appliqua particulièrement à fortifier et à embellir le Pirée. L’arsenal, qui y fut alors construit , a été regardé comme un des plus beaux ouvrages qu’il y ait eu dans la Grèce. Démétrius en donna la conduite à Philon , l’un des plus célèbres architectes de son temps. Il s'acquilta de cette commission avec tout le succès qu’on devait aliendre d’un homme de sa réputation. Quand* il en rendit compte dans l’assemblée publique, il le fit avec tant d’elégance, de netteté et de précision, que le peuple d’Athènes, bon juge en matière d’éloquence, le trouva aussi disert orateur que savant architecte, et n’admira pas moins son talent pour la parole que son habileté pour les bâtiments. Le même Philon fut chargé du changement qu’on jugea à propos

• Cic. lib. J, de Oral n. 62.

* ■ Glorianlur Aihcn.T armamentario suo , nec sine « cau.vâ : est enim ftllud ©pu* et impensà el elegnnlià vi- « semlum. Cujus arrbilecium Pbilonem ita facuniiè ra- « tioncm inslitutionis suc in Ihcalro reddidissc constat ,

« ut disertittimua populus non mlnorem iaudem olo- « •tuentie cjua . quant arli . trtbuerit. » ( Val. Max. ttb. 8, cap. 1*2. )

de faire au magnifique temple 1 dcCérés et de Proserpine à Éleusis, dont je parlerai bientôt.

Pour revenir à Périclès, c’est sous son gouvernement’, aussi long que glorieux, qu' Athènes, enrichie de temples, de portiques, de statues, devint l’admiration de tous les peuple» voisins, et qu’elle se rendit presque aussi illustre par la magnificence de scs bâtimentsqu’elle l’était d'ailleurs par l’éclat de scs exploits guerriers. Périclès, la trouvant dépositaire et maîtresse des trésors publics, c’est-à-dire des contributions auxquelles chaque ville de la Grèce était taxée, et qui étaient destinées a l'entretien des troupes el des flottes contre les Perses, crut, après avoir pourvu suffisamment à la sûreté du pays, ne pouvoir employer plus utilement les sommes qui lui restaient qu’à orner et embellir une ville qui faisait l’honneur et qui travaillait à la défense de toutes les autres.

Je n’examine point ici s’il avait tort ou non, car on lui en fil un crime ; ni si cet emploi de» deniers publics était bien conforme à l'intention de ceux qui les fournissaient : j'ai dit ailleurs ce qu'on en doit penser. Je me contente de remarquer qu'un homme selil inspira du goût aux Athéniens pour tous les arts ; qu’il mit toutes les mains habiles en mouvement , el qu'il jeta une si vive émulation parmi les plus excellents ouvriers en (out genre, qu’uniquement occupés du soin d'immortaliser leur nom, iis s’efforçaient à l’envi, dans les ouvrages qu'on confiait à leurs soins , de surpasser lu magnificence du dessin par la beauté et l’excellence de l'exécution. On aurait cru qu’il n'y avait aucun de ces bâtiments auquel il ne fallût un grand nombre d’années et une longue suite d’hommes se succédant les uns aux autres pour l'achever ; et l'on voyait avec étonnement qu’ils avaient tous été portés à une souveraine perfection sous legouvcrnemcntd’un seul homme, cl dans un aussi petit nombre d’années, eu égard à la difficulté et à la qualité du travail.

Une autre considération , que j’ai déjà touchée ailleurs, en relève encore infiniment le prix : je ne fais ici que copier Plutarque , et je voudrais bien pouvoir approcher de l'énergie et de la vivacité de ses expressions. Pour l’ordinaire, tafacililéet la promptitude ne com-

1 VUruv. lib. 7, In pra*f.

* Plut, in Perle?, p.ig.

muniquent pas oui ouvrages une grâce solide et durable, ni une beauté parfaite mais le temps, associé avec le travail, paie bien l’usure du délai , et donne à ces mêmes ouvrages une force capable de les conserver et de les faire triompher des siècles. C’est ce qui rend encore plus admirables les ouvrages de Périclés, qui ont été achevés en si peu de temps, et qui ont eu une si longue durée ; car dans le moment même qu’ils étaient sortis des mains de l'ouvrier, ils avaient une beautéqui sentait déjà son antique : et aujourd'hui encore, dit Plutarque, c'est-à-dire environ six cents ans après, ils ont une fraîcheur de jeunesse comme s'ils venaient d'être achevés, tant ils conserveut encore une fleur de gr&ce et de nouveauté qui empêche que le temps n’en ternisse l'éclat, comme s’ils avaient en eux-mêmes un principe de jeunesse immortelle, et un esprit de vie incapable de vieillir.

Plutarque rapporte ensuite plusieurs temples et plusieurs bâtiments superbes, auxquels les plus savants ouvriers avaient travaillé. Périclès avait choisi Phidias pour avoir l'intendance sur tous ces ouvrages. C'était le plus fameux architecte et en même temps le plus habile sculpteur et statuaire de son temps, j’en parlerai bientôt, quand je traiterai l’article de la sculpture.

MiiuoMe.

Le superbe tombeau qu’Artémise érigea à Mausole son mari, roi deCarie, est un des plus fameux bâtiments de l’antiquité , puisqu'on a cru devoir lui donner place parmi les sept merveilles du monde. Je rapporterai, dans le chapitre suivant qui regarde la sculpture, ce que Pline en dit.

Ville cl Canal d'Alexandrie.

On s'attend bien que tout ce qui part d'Alexandre doit avoir quelque chose de grand , de noble, de frappant. C’est le caractère de la ville qu’il lit bâtir en Égypte, et qui porta son nom. Il chargea Dinocrate de la conduite de cette importante entreprise. L'histoire de cet architecte est fort singulière.

11 était de Macédoine. Se liant sur son esprit et sur ses grandes idées' , il en partit pour se rendre à l'armée d'Alexandre, dans le dessein de se faire connaître de ce prince, et de lui proposer des vues qui seraient de son goût. Il prit des lettres de recommandation de ses parents et de ses amis pour les premiers et les plus qualifiés de la cour , afin d’avoir un accès plus facile ouprès du roi. Il fut fort bien reçu de ceux à qui il s'adressa , qui lui promirent de le présenter au plus tôt à Alexandre. Comme ils différaient dejourà autre sous prétexte d’attendre une occasion favorable, il prit leurs remises pour une défaite, et résolut de se produire lui-même. Il était d’une taille avantageuse: il avait te visage agréable, et l’abord d’une personne de naissance. Ainsi, comptant sur sa bonne mine , il se dépouilla de scs habits ordinaires, s’huila tout le corps, se couronna d’une branche de peuplier, et, couvrant son épaule gauche d’une peau de lion, prit une massue en sa main, et, dans cet équipage, s’approcha du trône sur lequel le roi était assis et rendait la justice. La nouveauté de ce spectacle ayant fait écarter la foule, il fut aperça d’Alexandre , qui en fut surpris , et , l’ayant fait approcher, lui demanda qui il était. Il lui répondit: « Je suis l'architecte Dinocrate, « Macédonien , qui apporte à Alexandre des a pensées et des desseins dignes de sa gran- « deur. » Le roi l’écouta. Il lui dit qu’il songeait à tailler le mont Athos en forme d’un homme , qui tiendrait en sa main gauche une grande ville , et en sa droite une coupe qui recevrait les eaux de tous les fleuves qui découlent de celte montagne pour les verser daus la mer. Alexandre , goûtant ce dessein gigantesque, lui demanda s’il y avait des campagnes aux environs de celte ville qui pussent fournir des blés pour la faire subsister; et ayant reconnu qu’il en aurait fallu faire venir par mer , il dit qu’il louait la hardiesse de l’invention , mais qu'il ne pouvait approuver le choix du lieu où il prétendait l’exécuter. Il le retint cependant auprès de lui , ajoutant qu'il ferait usage de son habileté pour d'autres entreprises.

En effet , Alexandre , daus le voyage qu’il

• Vilruv. ta Pr*f. |ib. 2.

fît en Egypte , y ayant découvert un port qui avait un fort bon abri et un abord facile , qui était environné d'une campagne fertile , et qui avait beaucoup de commodités à cause du voisinage du Nil , il commanda à Dinocrate d’y bâtir une ville, qui fut , de son nom, appelée Alexandrie. L'art de l’architecte et la magnificence du prince concoururent à l’envi pour l’embellir, et semblèrent s'épuiser pour la rendre une des plus grandes et des plus magnifiques villes du monde. Elle était environnée d'une grande élendne de murailles ‘ , et fortifiée de tours. Il y avait un port , des aqueducs , des fontaines , des canaux d’une grande beauté; un nombre presque infini de maisons pour les habitants, des places et des bâtiments magnifiques, des lieux publics pour les jeux et pour les spectacles; enfin des temples et des palais si spacieux cl en si grand nombre, qu’ils occupaient presque le tiers de toute la ville. J'ai marqué ailleurs comment Alexandrie était devenue le centre du commerce de l'Orient et de l’Occident.

Un bâtiment considérable qu'on fit quelque temps après dans le voisinage de cette ville la rendit encore plus célèbre: j’entends le fanal de l’ile de Phares. Les ports étaient ordinairement munis de tours , tant pour les défendre que pour servir la nuit à guider ceux qui naviguaient sur la mer, parle moyen des feux qu'on y allumait. Ces tours étaient d'abord d’une structure fort simple: mais Ptolémée Phitadelpbe en fit faire une dans l'tle de Pharos , si grande et si magnifique , que quelquesuns l’ont mise parmi les merveilles du monde : elle coûta huit cents talents, c’est-à-dire huit cent mille écus.

L’ile de Phares* était éloignée du continent de sept stades , c'est-à-dire de plus d’un quart de lieue. Elle avait un promontoire ou une roche contre laquelle les Ilots de la mer se brisaient. Ce fut sur cette roche que Ploléméc Philadelphc fil bâtir de pierre blanche la tour du Phare, ouvrage d’une magnificence surprenante , à plusieurs étages voûtés, à peu près comme la tour de Babylone, qui avait huit étages. Il en donna l’intendance à un cé-

1 Slrib. lib. 17. pag. 291 , etc.

• 8tr»b. td. Ibid. - Plia. Hb. 36 cap. 12.

ie

lébre architecte nommé Soslrate, qui grava sur la tour cette inscription : Soslrate , Cnfdien , fils de Dexiphane , aux dieux sauveurs, en faveur de veux qui vont sur mer. On peut voir dans l’histoire de Phihidelphe ce qui s’est dit sur cette inscription.

Un auteur, qui vivait il y a environ six cents ans', parle de la tour du Phare comme d’un édifice qui subsistait encore de son temps. La hauteur de la tour, sekm lui , est de trois cents coudées, c’est-à-dire de quatre cent cinquante pieds, ou de soixante et quinze toises. Un scholiaste de Lucien * , manuscrit cHé par Isaac Vossius, assure que, pour la grandeur, elle pouvailêtrecoinparéeaux pyramides d’Egypte; qu’elle était carrée ; que ses côtés avaient prés d’une stade de long, près de cent quatre toises; que de son sommet on découvrait jusqu'à cent milles loin, c'est-à-dire environ jusqu’à trente ou quarante lieues.

Cette tour prit bientôt le nom de l’tle, et rut appelée Phare , et ce nom a passé aux autres tours construites pour le même usage. L’ile où elle était bâtie devint péninsule dans la suite du temps. La reine Cléopâtre* la joignit i à la terre par une chaussée , et par un pont i qui allait de la chaussée à l'He: travail important, dont fut chargé l’architecte Dexiphane, natif de l’tle de Cypre. Elle lui donna pour récompense une charge considérable auprès de sa personne, et la conduite de tous les bâtiments quelle fit construire ensuite. On croit qu’il vaut mieux attribuer cet ouvrage à Ptolémée Philadelphe.

On voit en plus d’une occasion que les habiles architectes étaient fort estimés et fort honorés chez les anciens*. Les habitants de Rhodes avaient assuré une pension considérable à Diognète, leur concitoyen , pour récompense des machines de guerre qu’il leur avait construite». Il survint un architecte étranger (il se nommait Callias) qui fit un essai en petit d’une machine capable , selon lui , d’enlever quelque poids que ce pût être , et de triompher par là de toutes les autres machines. Diognète, jugeant la chose absolument impossible , ne

1 Le géographe de Nubie.

3 isaac. Voss. ad l’ouip. Moi ai», pag. *205l

* Tielzcs Cbi 2 , hisl. 3*2.

* Vitruv. lib. 10 cap 22.

rougit point d'avouer qu'elle était au-dessus de sa science. La pension de celui-ci fut assignée à Calüas , comme beaucoup plus habile que lui. Quand Dèmétrius Poliorcète se prépara à faire approcher sa terrible hëlépolc des murs de Rhodes qu’il assiégeait , les habitants sommèrent Calüas de faire usage de sa machitic. Il déclara qu’elle était trop faible pour pouvoir enlever de si pesants fardeaux. Les Rhodiens sentirent pour lors l'énorme faute qu’ils avaient commise en traitant avec ui e telle ingratitude un citoyen à qui ils avaient de si grandes obligations. Ils prièrent avec instance Diognèlede vouloir secourir sa patrie exposée au dernier danger. 11 refusa d'abord , et demeura inflexible à leurs prières. Mais quand il vit que les prêtres et les enfants des plus nobles de la ville, baignés de larmes, venaient implorer son secours , il se rendit enfin, et céda à un spectacle si louchant. Il s’agissait d'cmpécher que les ennemis n’approchassent leur formidable machine de la muraille. Il en viiit ii bout sans beaucoup de peine, ayant fait inonder le terrain par où l’hélépole devait passer; ce qui la rendit absolument inutile, et obligea Démétrius de lever le siège, après s’être accommodé avec les Rhodiens. Diognète fut comblé d’honneurs , et sa pension rétablie au double.

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