DANS LA SCULPTURE
La sculpture est un art qui , par le moyen du dessin et de la matière solide , imite les objets palpables de la nature. Elle a pour matière le bois, la pierre, le marbre, l'ivoire; différents métaux , comme l'or , l'argent , le cuivre; les pierres précieuses , comme l’agate, et autres pareilles. On travaille sur ces matières, ou en creusant , ou en relief. Cet art comprend aussi la fonte, qu'on subdivise en l'art de faire des figures de cire, et en celui de les fondre de toutes sortes de métaux. J’entends ici par sculpture toutes ces différentes espèces.
Les sculpteurs et les peintres ont eu souvent parmi eux de grandes disputes sur la prééminence de leur profession ; les premiers se voulant prévaloir de la durée de leurs ouvrages , les autres leur opposant l’effet du mélange et de la vivacité des couleurs. Mais, sans entrer dans une question qui n'est pas facile à décider, on peut considérer la sculpture et la peinture comme deux sœurs, qui n’out qu’une origine, et dont les avantages doivent être communs ; je dirais presque comme un même art, dont le dessin est l'àme et la règle , mais qui travaille diversement , et sur différentes matières.
Il est difficile et peu important de démêler, dans l’obscurité des siècles éloignés, les premiers inventeurs de la sculpture. Son origine
1 A v'tpi; A Or, ùg o'jta; îTûr.Krv, lyi> no tritru.
remonte jusqu'à celle du monde , et l'on peut dire que Dieu fut le premier statuaire, lorsque, ayant créé tous les êtres, il sembla redoubler d'attention pour former le corps de l’homme , à la beauté et à la perfection duquel il parut travailler avec une sorte de complaisance.
Longtemps après qu'il eut achevé ce chefd’œuvre de ses mains toutes-puissantes , il voulut être honoré principalement par le ministère des sculpteurs dans la construction de l'arche d’alliance, dont il donna lui-même l'idée au législateur des Hébreux. Mais en quels termes parle-t-il de cet ouvrier admirable qu’il y voulait employer? Je ne crains point de les rapporter une seconde fois. J'ai choisi ' , dit-il à son prophète, un homme de la tribu de Juda, que j’ai rempli de mon esprit, de sagesse, t f intelligence , et de science en toute sorte d'ouvrages, pour inventer ce qui se peut faire cCor et d'argent , de bronze ou de marbre , de bois différents ou de pierres précieuses. Ne semble-t-il pas qu’il s'agit d’inspirer le prophète même pour donner des lois à son peuple? Il parle de même des ouvriers destinés à bâtir et à orner le temple de Jérusalem.
Rien ne relèverait tant le mérite de la sculpture qu’une si noble destination , si elle l'avait remplie fidèlement. Mais, longtemps avant la construction du temple , cl même du tabernacle , elle s’était vendue honteusement à l’idolâtrie , qui par son moyen remplit l’univers des statues de ses fausses divinités, qu’elle exposait à l’adoration des peuples. On voit dans l’Ecriture qu’une des causes qui ont donné le plus de cours à ce culte impie1, a été l'extrême beauté que les ouvriers s’efforçaient à l’envi de donner aux statues. L’admiration que causait la vue de ces excellents ouvrages de l’art était une espèce d’enchantement , qui , en frappant les sens, faisait illusion aux esprits, et entraînait toute la multitude. « C’est de « cette séduction1, générale dans tout l’uni- « vers, que Jérémie avertissait les Israélites
• Eiod. 31.
» « Promit ad horum cuUursm... artiflels eilmU dill— ■ gentil .. Multitude hominum abducti perspeelem ope- « rta, eum , qui ante tetnpus tinquam botno bonoratus « tuerai , nunc deura aestimavrnint. El hæc fuit humante « vile deeeptio. » (Sap. XIV, 18-21. j
* Baruch, 6, 33.
« de se bien donner de garde , quand ils ver- « raient à Babylone les statues d’or et d’ar- « gent portées avec pompe dans les grandes « solennités. Pour lors * *, dit le prophète, penu dant que toute la multitude, pénétrée de « vénération et de crainte, se prosternera de- « vaut ces idoles, dites en vous-mêmes, n (car la captivité où était réduit le peuple de Dieu dans une terre étrangère ne lui permettait pas de s’expliquer hautement;) « dites en « vous-mêmes: Cest vous, Seigneur; qu'il « faut adorer. »
Il faut avouer aussi que la sculpture ne contribua pas peu à la corruption des mœurs par la nudité des images , et par des représentations contraires à la pudeur, comme les païens mêmes l’ont reconnu. J’en fais la remarque de bonne heure, afin que dans tout ce que je dirai dans la suite à la louange de la sculpture , on voie que je distingue l’excellence de l'art en luimême de l’abus que les hommes en ont fait.
Les sculpteurs ont commencé à travailler sur de la terre , soit pour former des statues , soit pour faire des moules et des modèles*. C’est ce qui a bit dire au statuaire Pasitèle que les ouvrages en fonte, au ciseau et au burin , devaient leur naissance à l’art de faire des figures de terre , appelé plastics. On prétend que Démarate, père de Tarquin-l’Ancien, qui se réfugia de Corinthe dans l’Elrurie, y amena avec Ini beaucoup d’ouvriers habiles dans cet art , et en fit naître le goût , qui de là sc communiqua au reste de l’Italie. Les statues qu’on y érigea aux dieux n’étaient d’abord que. de (erre, auxquelles, pour tout ornement , on donnait une couleur de rouge. Des hommes qui honoraient sincèrement de tels dieux ne doivent pas * , dit Pline , nous faire honte : ils ne faisaient cas de l’or et de l'argent ni pour euxmêmes, ni pour leurs dieux. Juvènal 4 appelle une statue comme celle que Tarquin-l’Ancicn fit mettre dans le temple du père des dieux ,
i « Visa Itaquc turba de retrô et ab'antë adorantes, dite clic in cordibus veitris: Te oportet adorari , Domine.»
* Piin lib. ai f cap. 12.
* « Hcc lum effigies deorum crant laudalisslmc. Nec « poenltet nos illorum , qui laies deos coloére. Aurum « enim et argeulum nediis quldcm conliciebanl.* (Plis.)
« [Salir. XI , v. 116. ]
le Jupiter de terre, que for n avait point gâté ni touillé.
Fictllii. et nulk) Yiolatu Jupiter anro.
On ne commença que fort tard à Rome à y mettre des statues dorées'. L’époque en est marquée sous le consulat de P. Cornel *. Céthégus, et M. Bæbius Pamphilus, l’année de Rome 571 ou 573.
On fit aussi , dans la suite5, des portraits de plâtre et de cire. L’inventiou en est attribuée à Lysistrale de Sicyone , frère de Lysippe.
On voit que les anciens ont fait des statues presque de toutes sortesde bois*. Il y avait à Sicyone une image d'Apollon qui était de buis. A Ephèse , celle de Diane était de cèdre, selon quelques-uns , aussi bien que le toit du temple. Le citronier, le cyprès , le palmier, l'oiiver, l’ébène, la vigne , en un mot tous les arbres qui ne sont point sujets & se corrompre, ni à être endommagés des vers , étaient employés pour faire des statues.
Le marbre* devint bientôt la matière la plus ordinaire et ta plus recherchée des ouvrages de sculpture. On croit que Dipène et Scyllis, tous deux de Crète , en firent , les premiers , usage à Sicyone , qui a été longtemps comme le centre et l’école des arts : ils vivaient vers la 50' olympiade6, un peu avant que Cyrus régnât en Perse.
Deux frères, Bupale et Athénis1, se rendirent fort illustres dans l’art de tailler le marbre du temps d’Hipponax , c’est-à-dire vers la 60* olympiade *. Ce poète était fort laid de visage. Ils firent son portrait pour l'exposer à la risée des spectateurs. Hipponax entra dans une fureur plus que poétique , et fit contre eux des vers si sanglants, que, selon quelquesuns, ils se pendirent de honte et de douleur.
1 « Acüius filahrio , duumvir, staluam auroUm , que « prima omnium In llallà flalua aurata est, palri Gla- « brtoni popuit. a (Liv. lib. 40, n. 31.)
* An. M. 3820
* Plin. lib. 35, cap. 12.
* Pausan. lib. 6. — Plin. lib. 16 , cap. 40.
» Plin. lib. 36 , cap. 4.
* An. M. 3424.
i guidas l'appelle ainsi. Pline ie nomme Anih$rmus.
* An M. 3464.
Mais ce fait ne peut pas être véritable, puisqu'il y a eu des ouvrages d’eux laits depuis ce temps-lâ.
Dans ces commencements 1 on ne se servait que de marbre blanc tiré de l’Ile de Paros. On prétend qu’en taillant des blocs de marbre , on y trouvait quelquefois des figures naturelles d’un silène , d’un dieu pan , d’une baleine et d’autres poissons. Le marbre jaspé et tacheté devint ensuite fort à la mode. On le tirait principalement des carrières de Chio ; et bientôt presque tous les pays en fournirent.
On trouva, et l'on croit que ce fut dans la Carie, le moyen de couper un gros bloc de marbre en plusieurs parties assex minces pour incruster les murailles des maisons. Le palais du roi Mausole â Halicarnasseeslla plus ancienne maison où il paraisse qu’on ait fait usage de ces incrustations de marbre, qui en faisaient un des plus grands ornements.
L’usage de l’ivoire dans les ouvrages de sculpture était connu dès les premiers temps de la Grèce. Homère en parle *, quoiqu’il ne parle jamais des éléphants.
L’art de fondre l'or et l’argent est de l’antiquité la plus reculée , sans qu’on en puisse précisément marquer l’origine. Les dieux de Laban que Rachel vola paraissent avoir été de fonte. Les bijoux offerts â Rébecca étaient d’or fondu. Avant que de sortir d’Égypte, les Israélites y avaient vu des statues de fonte, qu'ils imitèrent en fondant le veau d'or ; et depuis ils firent le serpent d’airain. Dès lors toutes les nations de l'Orient avaient des dieux de tonte, deot confialUet ; et Dieu défendit , sous peine de mort , à son peuple , de les imiter. Dans la construction du tabernacle , les ouvriers n inventèrent pas l’art de la fonte : Dieu ne fit que diriger leur goût. Il est marqué que Salomon fit fondre les figures employées dans le temple et ailleurs, près de Jéricho , parce que la terre y était argileuse , m argillotâ terri ; ce qui montre qu’ils avaient déjà la même manière que nous pour fondre de très-grosses masses.
11 serait à souhaiter que l’on trouvât dans les auteurs grecs ou latins de quelle sorte les anciens fondaient leurs métaux pour en faire des
i Plin. Hb. 30 , cap. fl.
t (Mr“ Ui>. », v 73.
figures. L’on voit , parce que Pline en écrit \ qu’ils se servaient quelquefois de moules de pierre. Vilruve parle d'une espèce de pierres qui se trouvaient aux environs du lac de Vosséne, et en d’autres endroits d’Italie , lesquelles résistaient à la violence du feu, et dont l’on faisait des moules pour jeter diverses sortes d’ouvrages *. Les anciens avaient l’art de mêler dans la fonte différents métaux , pour exprimer dans les statues différentes passions , différents sentiments , par la diversité des couleurs.
Il y a diverses manières de graver sur les métaux et sur les pierres précieuses ; car sur les uns et sur les autres on y fait des ouvrages en relief, en bosse ou en creux , qui s’appellent de gravure. Les anciens excellaient dans l’un et dans l’autre genre. Les bas-reliefs qui nous restent d’eux sont infiniment estimés par les connaisseurs : et pour ce qui regarde la gravure des pierres, comme de ces belles agates" et de ces cristaux , dont on voit une assez grande quantité dans le cabinet du roi , on prétend qu’il n’y a rien de si parfait que ce qui reste de ces anciens maîtres.
Quoiqu’ils aient gravé presque toutes sortes de pierres précieuses, néanmoins les figures les plus achevées qu'on ait d’eux sont sur des onyces, qui sont une espèce d’agate opaque , ou sur des cornalines , qu’ils trouvaient plus propres à être gravées que les autres pierres, parce qu’elles sont plus fermes, plus égaies, et qu’elles se gravent plus nettement ; et encore parce qu’il se rencontre dans les onyces diverses couleurs qui sont par lit les unes au-dessus des autres, par le moyen desquelles ils faisaient que dans les pièces de relief le fond demeurait d'une couleur, et les figures d’une autre. Pour graver sur les pierres précieuses et sur les cristaux , ils se servaient de la pointe du diamant , comme on g’en sert encore.
On vante beaucoup la pierre précieuse attachée à l’anneau de Polycrate , tyran de Samos , qu’il jeta dans la mer, et qui lui revint par un hasard fort singulier’: on prétendait l’avoir à Rome du temps de Pline. C’était, se-
* Plin. lib. 37. — Vitrut lib. 2 , cap. 7.
* Plie. lib. 31. cap. 14.
« Plin. lib. 7 . cap. 1,
km les uns, une sardoine, et, selon les autres , une éméraude. Celle de Pyrrus n’était pas moins estimée : on y voyait Apollon avec sa guitare , et les neuf Muses chacune avec leur attribut particulier. Et tout cela n’était point l’effet de l’art , mais de la nature : non arle, sed sponle naturœ.
C’était sur les coupes à boire dans les repas que fart de sculpter était le plus exercé : ces pièces étaient les pins riches, les plus curieuses, et lu matière de la plus grande somptuosité.
L;n des plus grands avantages que l’art de portraireail reçus pour éterniser ses ouvrages, est la gravure sur le bois et sur le cuivre, par le moyen de laquelle on tire un grand nombre d’estampes, qui multiplient presque à l’infini un même dessin, et font voir en différents lieux la pensée d'un ouvrier, qui auparavant n’était connue que par le seul travail qui sortait de ses mains. Il y a lieu de s’étonner que les anciens, qui ont gravé tant d’excellentes choses sur les pierres dures et sur les cristaux, n'aient poiut découvert un si beau secret , qui véritablement n’a encore paru qu'après celui de l'imprimerie , et qui sans doute en a été une suite, et comme une imitation; car l'impression des figures et les estampes n’ont commencé à être en usage qu'à la fin du quinzième siècle. L’invention en est due à un orfèvre qui travaillait à Florence.
Après avoir rapporté en abrégé la plus grande partie de ce qui occupait anciennement la sculpture, il me reste à faire connaître quelques-uns de ceux qui l’ont exercée avec le plus de succès et de réputation.
8 II. — Sculpteurs célèbres qui se sont le plus