‹ Œuvres complètes de Rollin avec notes et éclaircissements sur les sciences, les arts, l'industrie et le commerce des anciens (volume 2)Chapitre 33 sur 178 · DISTINGUÉS DANS L'ANTIQUITÉ · texte numérisé non relu

DISTINGUÉS DANS L'ANTIQUITÉ

Quoique la sculpture ait pris naissance dans l’Asie et dans l’Egypte , c’est , 6 proprement parler, la Grèce qui l’a mise dans tout son lustre et l’a fait paraître avec éclat. Pour ne point parler des premières ébauches de cet art , qui se sentent toujours comme d’une sorte d’enfance, on vil, surtout du temps de Périclès, et après lui , sortir du sein de la Grèce 1 une foule

1 « Multos arlcs ad animorum corporumque culttim

d’excellents ouvriers , el travailler à l’envi à mettre la sculpture en honneur par un nombre infini d'ouvrages qui ont fait et feront l'admiration de tous les siècles. L'Altique, fertile en carrières de marbres \ et plus riche encore en génies heureux pour les arts, fut bientôt remplie d'un nombre infini de statues.

Je ne rapporterai ici que ceux qui sc sont le' plus distingués par leur habileté et leur réputation. Les plus célèbres sont , Phidias , Polyclète , Myron , Lvsippe , Praxitèle . Scopas.

Il en est un autre plus illustre encore que tous ceux que je viens de nommer , mais dans un genre différent : c’est le fameux Socrate *. Je ne dois pas envier à la sculpture l'honneur qu'elle a eu de le compter parmi ses élèves. Il était fils d'un statuaire , el il le fut lui-mème avant que. d’étre philosophe. On lui attribuait communément les trois Grâces qu’on conservait avec soin dans la citadelle d’Athènes. Elles n’étaient point nues, comme on- avait coutume de les représenter , mais couvertes : ce qui marque quel était dès lors son penchant pour la vertu. Il disait que cet art lui avait enseigné les premiers préceptes de la philosophie . el que, comme la sculpture donne la forme à son objet en ôtant les superfluités , de môme cette science introduit la vertu dons le cœur de l'homme en retranchant peu à peu toutes scs imperfections.

PlUMAft.

Phidias mérite, par bien des raisons, d’étre mis à la tête des sculpteurs. Il était d’Athènes, et Oorissait dans la 83' olympiade3, temps heureux où, après les victoires remportées contre les Perses , l’abondance, fille de la paix et mère des beaux arts , faisait éclore divers talents par la protection que leur donua I’éri-

« nnbis rrudMkshna omnium gens (graca) Inrenit » (Liv. lit). ». n. 8. )

■ ■ Eiornata ro ga nare oparum axlmlè lcrra alllrn , fl « copié tlontcsiirl marmorîs, et ingenio ariifiautn.H (Liv. tlb. 31 . n. ». )

Ce« marbres se liraient du mon! Penlflique, qui élall dans l'Atlique.

S Mog Laert In Soer.

! An. SI. 30».

ni.

clés. Phidias n’était pas de ces artisans qui ne savent que manier les instruments de leur art. Il avait l’esprit orné de toutes les connaissances qui pouvaient être utiles à un homme de sa profession : hisloire , poésie , fable , géométrie , optique. Un fait assez curieux montrera combien cette dernière lui fut utite.

Alcamènc et lui furent chargés de faire cha* cun une statue de Minerve , alin que l’on pût choisir la plus belle des deux, que l'on voulait placer sur une colonne fort haute. Quand les deux statues furent achevées, on les exposa aux yeux du public. I.a Minerve d'Alcamène , vue de près , parut admirable , cl eut lous les suffrages. Celle de Phidias , au contraire , fut trouvée hideuse : une grande bouche ouverte , des narines qui semblaient se retirer, je ne sais quoi de rude et de grossier dans le visage. On sc moqua de Phidias et de sa statue. Places les, dit-il, à l'endroit où elles doivent être. On les y plaça l'une après l’autre. Alors la Minerve d'Alcmène ne parut plus rien , au lieu que celle de Phidias frappait par un air de grandeur et de majesté qu’on ne pouvait se lasser d’admirer. On rendit à Phidias l'approbation que son rival avait surprise ; et celui-ci se retira confus et honteux , sc repentant bien de n'avoir pas appris les règles de l'optique.

Les statues que l'on vante avant le temps dont nous parlons étaient plus recommandables par leur antiquité que par leur mérite. Phidias donna le premier aux Grecs le goût de la belle nature, et leur apprit à l’imiter. Aussi , dès que ses ouvrages parurent 1 , iis saisirent l’estime du public. Ce qui est étonnant , ce n’est pas qu’il ail fait des statues admirables, mais qu’il en ait pu faire un si grand nombre : car le dénombrement qu’en font les auteurs paraît presque incroyable; et il est peut-être le seul qui ait joint tant de facilité à tant de perfection.

Je crois qu'il travailla de bon cœur’ sur un bloc de marbre qu’on trouva dans 1c camp des Perses, après la bataille de Marathon, où ils furent entièrement défaits. Ges barbares, qui comptaient sur une victoire assurée, l’avaient

* « Qulnti llortenfll admodùm adolescemi* ingenium. « ut Phidiar signum , simul nspertumel prohaium est.» (Cic. de clar. Orat. n. ‘22S. )

* Pausau. in Altk. pag, Gi.

ts

apporté pour en ériger nn trophée. Phidias en fil une Némésis, déesse qui avait pour fonction d’humitier et de punir forgncil insolent des hommes. La haine que les Grecs portaient naturellement aux barbares, et le doux plaisir de Tenger sa patrie, animèrent sons doute d'un nouveau feu le génie do sculpteur, cl prêtèrent à son ciseau et à scs mains une nouvelle adresse.

Du prix des dépouilles remportées sur les mêmes ennemis’, il fit aussi pour les Platéens une statue de Minerve. Elle était de bois doré. Le visage, aussi bien que l'extrémité des mains et des pieds, était de marbre penlélique.

Son grand talent était de bien représenter les dieux. Il avait l'imagination grande et noble; de sorte que, selon la remarque de Cicéron*, il n’allait pas chercher leurs traits et leur ressemblance dans quelque objet visible : mais, par la force de son génie, il s'était fait une idée du vrai beau, à laquelle il avait sans cesse l’esprit appliqué, qui devenait sa règle et son modèle, et qui dirigeait son art et sa main.

Aussi Périclès, qui s’en fiait plus à lui qu’à tous les architectes, l'avail-il fait directeur et comme surintendant des bâtiments de la république. Quand le Parthénon fut achevé, ce magnifique temple de Minerve, dont quelques restes assez bien conservés charment encore aujourd’hui les voyageurs, il songea à en faire la dédicace qui consistait à y mettre une statue de la déesse. Phidias fut chargé de l'ouvrage, et ce fut alors qu’il se surpassa lui— même. Il fit une statue d’or et d'ivoire haute de vingt-six coudées (trente-neuf pieds). Les Athéniens voulurent de l’ivoire, qui était alors beaucoup plus rare et plus précieux que le plus beau marbre.

Quelque riche que fût celte prodigieuse statue’, l'art y surpassait infiniment la matière, Phidias avait gravé sur la partie convexe du bouclier de Minerve le combat des Athéniens

* Id. In Ssrot. psg. SW.

* « Ptitdlas , quum (acerei Jovts formant But Mincr- « va, non conlempiabatur Bllqucm à quo simllilucjincm «■ ducerel : setl tpsius in mente tnildefant «perles pulcbri- « tuiHiib eiifftia quedam , quant intuens , in câqne de- « fixui. ad illius almililudiiiem arlcnt et manuiu dirige— t bit >i ( Cic. tfl Oral. n. 0. )

* Pliu. lib. 30, cap. 5.

contre lits Amazones; sur la partie concave, le combat des géants contre les dieux; sur la chaussure de It déesse, le combat des Centaures et des Lapithe»; sur le piédestal, la naissance de Pandore, cl tout ce qu'en dit la fable. Cicéron, Pline, Plutarque, Pausanios, et plusieurs autres grands écrivains de l'antiquité, tous connaisseurs, tous témoins oculaires, ont parlé de celte statue. Sur leur témoignage, on ne peut pas douter que ce ne fût en effet un des plus beaux ouvrages qu'on eût jamais vus.

Quelques-uns assurent', dit Plutarque, que Phidias avait mis son nom au piédestal de sa Minervo d’Athènes. Cette circonstance n'est point marquée dans Pausanias, et se trouve démentie par Cicéron , qui dit positivement qnc Phidias * n’ayant pas eu ta liberté de mettre son nom à cette statue, fi avait gravé son portrait sur le bouclier de la déesse. Plutarque ajoute que Phidias s'était représenté lui-mémo sous la forme d'un vieillard tout chauve qui lève une grosse pierre de ses deux mains , et qu'il avait aussi représenté Périclès combattant contre une Amazone, mais dans une telle attitude, que sa main, qu’il étendait pour lancer un javelot, cochait une partie du visage.

Les habiles ouvriers ont toujours été curieux d'insérer leur nom dans leurs ouvrages, pour participerà l’immortalité qu’ils procuraient aux autres3. Myron, ce fameux statuaire, pour rendre son nom éternel , l’avait mis sur une des cuisses de la statue d'Apollon*, en caractères presque imperceptibles, Pline rapporte que deux architectes lacédémoniens, Saurus et liai radius. sans exiger de récompense, bâtirent-quelques temples dans un endroit de la ville de Rome , qu’Octavia fit depuis environner de galeries. Ils s’étaient flattés d'y pouvoir mettre leur nom ; et c'était , ce me semble , la moindre récompense qu'on dût à leur généreux désintéressement. Mais il parait qu’alors ceux qui mettaient en œuvre les plus habiles gens prenaient toutes tes précautions possibles

' Plot. In Pericl. png. JOO.

• « Phidiita limitent lui specicm incluiit in rlypco Mi- « liens, quum inscribcre non liccret. » ( Tlscll. lib 1. n. 3t.)

* Plin. lib. 36, cap. 5.

4 « Signum Apolloni* pulohorrimum , cujus in fetninc « lilliTulisminuiis argenlrisnomen huicripUim Mjrjo'» * ((-ic. lerr. Sign. n. 93. )

pour ne pns partager avec de simples ouvriers les suffrages et l'attention de la postérité. On refusa à ceux-ci impitoyablement ce qu’ils demandaient. Leur adresse leur fournit un dédommagement. Ils semèrent, en manière d’ornements, des lézards et des grenouilles sur les bases et sur les chapiteaux de toutes les colonnes. Le nom de Saurus était désigné par lé lézard, que les Grecs nomment «tùpa • , et celui de Batrachus par la grenouille, qu'ils appellent ®«Tf Dl/Cf .

Celte défense dont je viens de parler n'élait point générale dans la Grèce, comme on en aura bientôt une preuve éclatante par rapport A Phidias môme : peut-être était-elle particulière à Athènes. Quoi qu'il en soit , on lui fit un crime des deux portraits qu'il avait fait entrer dans le bouclier de Minerve*. On ne s'en tint pas IA. Ménon , un de ses élèves , demanda ù être entendu, et se fil son dénonciateur. Il l’accusa d'avoir détourné à son profit une partie des quarante-quatre talents 3 d'or qu’il devait employer ù la statue de Minerve. Périclès avait eu un pressentiment de ce qui devait arriver; et , par son conseil , Phidias avait tellement appliqué l’or à sa Minerve, qu’on pouvait l’en détacher aisément et le peser. L'or fut donc pesé, et, à la honte de l’accusateur, on y retrouva les quarante-quatre talents. Phidias, qui sentit bien que son innocence ne le mettrait pas à couvert contre la noire jalousie de scs envieux, et contre le complot des ennemis de Périclès , qui lui avaient susc ité cette affaire, prit la fuite, et sc retira cnKlide.

Là , il songea à se venger de l’injustice cl de l’ingratitude des Athéniens d’une manière qui pourrait paraître permise ou pardonnable à un ouvrier, si jamais la vengeance pouvait l’étre : ce fut d’employer toute sou industrie a faire pour les Eléens une statue qui pùl effacer sa Minerve, que les Athéniens regardaient comme son chef-d’œuvre. Il y réussit. Son Jupiter olympien fut un prodige de l’art, et si bien un prodige , que , pour l’estimer sa juste va-

* Ou luxtfiof ; cc qui est précisément le même nom que Sauras.

1 Plul. in Perid. pag. 109

9 Eu supposait la proportion de For avec l’argent de dii à un, 41 tilcnls d’or faisaient In somme de 410 talents. ccst-â-dire de 1,320.tN)0 livres,

9 2 530 C00 francs. K. B.

leur, on crut le devoir mettre au nombre des sept merveilles du monde. Aussi n’avait-il rien oublié pour amener cet ouvrage à sa dernière perfection. Avant que de l’achever entière» ment *, il l’exposa aux yeux et au jugementdu public , se tenant caché derrière une porte , d’où il entendait tous tes discours qui sc tenaient. L’un trouvait le nez trop épais ; un outre , le visage trop allongé ; d’autres remarquaient d’autres défauts. 11 profita de toutes les critiques qui lui parurent avoir un juste fondement, persuadé, dit Lucien, qui rapporte ce fait, que plusieurs yeux voient mieux qu’un seul. Excellente réflexion pour toutes sortes d’ouvrages !

Celte statue, d’or et d’ivoire, haute do soixante pieds , et d’une grosseur proportionnée, fit le désespoir de tous les grands statuaires qui vinrent après. Aucun d'eux u’eut la présomption de penser seulement à l’imiter. Procter Jovem olympium' , quem nemn œmulatur, dit Pline. Selon Quintilicn, la majesté de l’ouvrage égalait celle du dieu , et ajoutait encore à la religion des peuples : ejus putchriludo atljecisse aliquiil eliam receptæretigioni ridetur , adeà majestas operii deum œquavit. Ceux qui la voyaient, saisis d’étonnement, demandaient si le dieu était descendu du ciel en (erre pour se faire voir à Phidias, ou si Phidias avait été transporté au ciel pour contempler le dieu5. Phidias lui-mème, interrogé où il avait pris l’idée de son Jupiter olympien , cita les trois beaux vers d’Homère où ce poète représente la majesté de cc dieu en termes magnifiques . voulant donner à entendre que c’était le génie d’Humèrequi lovait inspiré.

Au fias de la statue on lisait celle inscription : Phidias , Athénien , vils de Cuarmide, m’a vait*. Il semble que Jupiter, faisant gloire ici en quelque sorte d'avoir été travaillé de la main de Phidias , et le déclarant par cette inscription, reprochait tacitcmenlaux Athéniens leur mauvaise délicatesse de n’avoir pu souffrir que cet excellent ouvrier mît ou sou nom ou son image à la statue de Minerve.

Pausanias, qui avait vu celte statue de Ju-

i I.ueinn. in Iinngtn. png. 3t.

* Plin. Ifb. 34 . cap. 8. — (tiiinlil. lib. 12, cap. 10. *

9 Val. Max. lib. 3, cap. 7.

* Pnusan. lib. 5, pag 303.

«*£$> 22« .fj**

piter olympien , cl qui Tarait soigneusement examinée, nous en a laissé une fort longue et fort belle description. M. l’abbé Gédoyn Ta insérée dans sa dissertation sur Phidias , dont il a fait lecture à notre académie des inscriptions, et qu'il a bien voulu me communiquer. J'en ai fait usage dans ce que j’ai rapporté de ce fameux statuaire.

La statue de Jupiter olympien mit le comble à la gloire de Phidias , et lui assura une réputation que deux mille ans ne lui ont point ravie. Ce fut par ce grand chef-d'œuvre qu’il termina ses travaux ; longtemps après lui oh conservait encore son atelier, cl les voyageurs l'allaient voir par curiosité. Les Elécns' , pour faire honneur à sa mémoire , créèrent en faveur de ses descendants une charge dont toute la fonction consistait à nettoyer cette magnifique statue, et à la préserver de tout ce qui pourrait en ternir la beauté.

POLtCLCTC.

Polyclète était de Sicyone9 , ville du Péloponnèse. Il vivait en la 87' olympiade5: iluvait eu Agélade pour maître, et eut pour disciples plusieurs sculpteurs très-célèbres , entre autres Myron, dont nous parlerons bientôt: il fit plusieurs statues d’airain qui furent fort estimées ; il y en eut une qui représentait un beau jeune homme couronné, laquelle fut vendue cent talent, c’est-à-dire cent mille écus. Mais ce qui lui donna le plus de réputation , fut la statue d’un doryphore1 , où il rencontra si heureusement toutes les proportions du corps humain, qu’elle fut appelée la règle’; et les sculpteurs venaient de toutes parts pour se former, en voyant cette statue, une idée juste de ce qu’ils avaient à faire pour exceller dans leur art. Polyclète6 passe sans contredit pour avoir porté à sa dernière perfection l’art de la

• Parai, lib. 5, p«g. 313.

V PHn. Hb. 3» , cap 8.

* An. M. 3792.

* On appeMI ainsi les gardes dei roO de Perse.

• «Fecitei quem canona artlflcea vocanl . Hneamenla « «rtia ex eo pelentex relui 4 lege quXilam ; soliloque homl- « nui» artem Ipse feciise anis opéré judicalur. . ( Pt ir

a ■ tltc conoummasie banc scicniiam judicalur. el lo- « nulle» fie erudlosc, ul Pbidlas aperuhoc. . (Pur,)

sculpture, comme Phidias pour l’avoir le premier mis en honneur.

Travaillant à une statue 1 par ordre du peuple, il eut la complaisance d’écouler tous les avis qu’on voulait bien lui donner, de retoucher son ouvrage, d’y changer et d’y corriger tout ce qui déplaisait aux Athéniens ; mais il en fil une autre en particulier, où il n’écouta que son propre génie et les règles de l’art. Quand elles furent exposées aux yeux du public, il n’y eut qu’une voix pour condamner la première et pour admirer l’autre. Ce que vous condamnez , leur dit Polyclète , est votre ouvrage ; ce que vous admirez est le mien.

«Taon.

On sait pen de chose de ce statuaire. Il était Athénien , ou du moins passait pour tel , parce que les habitants d’Eleuthérie , lieu de sa naissance, s’étaient réfugiés à Athènes, et en étaient regardés comme citoyens ; il vivait dans la 81* olympiade*. Ses ouvrages le rendirent fort célèbre , nne vache surtout qu’il représenta en cuivre, et qui a donné lieu à beaucoup de belles épigrammes grecques, rapportées dans le 4' livre de l’Anthologie.

LTH.CE.

I.ysippe était de Sicyone5, et vivait du temps d’Alexandre-le-Grand dans la 113* olympiade. Il exerça d’abord le métier de serrurier ; mais son génie heureux le porta bientôt à une profession plus noble et plus digne de lui. Il avait coutume de dire* que le doryphore de Polyclète lui avait tenu lieu de maître; mais le peintre Eupompc lui en indiqua un autre encore meilleur et plus sùr; car Lysippe lui ayant demandé qui de ceux qui l’avaient précédé dans son art il devait se proposer pour modèle et pour maître . Nul homme en particulier, lui répondit-il, mais la nature même 5.

■ .Bilan. Itb. 11. cap. 8.

• An. M. 3560.

> Plin. lib. 1» , c*p. 8. - An. M. 3«76.

* ■ Poljcletl doryphoenm sibi Lyilppax ilebât mugis « irum fuisse. • (Cic in Brut. n. 206. )

8 « Eutn inlcrrogalum quem sequerdur pra.*ce«U*n-

Il l'étudia donc uniquement dans ta suite, et profila bien de ses leçons.

Il travaillait avec tant de facilité, que de tous les anciens il est celui qui a fait le plus grand nombre d'ouvrages : on en comptait plus de six cents.

Il fit , entre autres , la statua d'un homme qui se frotte en sortant du bain, laquelle était d’une beauté excellente. Agrippa l'avait mise à Rome devant ses thermes. Tibère , qui en était charmé', étant parvenu à l’empire, ne put résister à l'envie qu'il avait de la posséder, quoique ce fût dans les premières années de son règne, où , maître de lui , il savait encore modérer ses désirs ; en sorte qu’il enleva cette statue pour la mettre dans sa chambre , et en fil placer une autre très-belle au même endroit. Le peuple, qui craignait Tibère, ne put néanmoins s’empêcher de crier en plein théâtre qu’il désirait qu'on remit la première statue ; à quoi l’empereur , quelque attache qu'il eût à cette statue , fut obligé de consentir , pour apaiser le tumulte.

Lvsippc avait fait plusieurs statues d’Alexandre, selon ses différents âges, ayant commencé dès son enfance. On sait que ce prince avait défendu * à tout autre statuaire que Lysippe de faire sa statue , comme à tout autre peintre qu'Apelle de tirer son portrait; persuadé, dit Cicéron, que l'habileté3 de ces grands ouvriers , en éternisant leurs noms , immortaliserait aussi le sien ; car ce n’élait pas pour leur faire plaisir qu'il avait donné cet édit , mais pour l’inlérét de sa propre gloire.

Entre ces statues d'Alexandre , il y en avait *• une d'urie rare beauté , dont Néron faisait grand cas , et pour laquelle il avait un atta-

• llum , distue demonstratâ hominien multiludine . na- > luram ipsam Imlundam eue, non artlSccm. > : Pu*. )

i « Miré grnturn Tiherio prlnclpi . qui non qulvit tem- « pv rare sib! In eo, quanquam Imperlosus sul Inter Initia

• princlpalus, tranitniitquc ln cubicuium, alloibisigno e substitulo. • ; Pus. J

* F.dleto veluitne quia »e prclcr Apcllcm Fingerel, aul abus Ljslppo dureret tera Fonts Aleundri vultum simulaotfa...

( Houat. Ilb. 2, cp. ad Au g. [I. v. 2S0.)

* • Neque enim Alexander gratin causé ab A pelle po- « ilssimbm plngl . et à Lysfppo ftngl volebat , sed quod

• lllorumanem quum Ipsis, tumetlam slbt, gloris fore a pulabat. - ( Cic ad Famil. lib. 5, epist. 12. ;

cite ment particulier; mais comme elle n’était que de bronze , ce prince, qui était sans goût , et qui n'était frappé que de l’éclat , s'avisa de la faire dorer Cette nouvelle parure, quelque précieuse qu’elle fût , lui fit perdre tout son prix , en couvrant la délicatesse de l'art ; il fallut ûter tout cet or postiche , moyennant quoi la statue recouvra une partie de sa première beauté et de son ancien prix , malgré les vestiges et les cicatrices qu'avait laissés l’opération par laquelle on avait attaché l'or. Il me semble voir dans le mauvais goût de Néron celui de plusieurs personnes qui cherchent à substituer le clinquant de pensées brillantes à la précieuse et inestimable simplicité des anciens.

On dit que Lysippe ajouta beaucoup â la perfection de la statuaire en exprimant les cheveux mieux que ceux qui étaient avant lui, et en faisant les têtes plus petites et les corps moins gros, pour foire paraître les statues plus hautes. Sur quoi Lysippe disait de lui-même , que Ut autres avaient ■ représenté dans leurs statues les hommes tels qu'ils étaient faits ; mais que pour lui il les représentait lelsqu’ils paraissaient *; c’est-à-dire, si je ne me trompe, de la manière la plus propre à les faire paraître dans toute leur beauté. Le premier point, dans la sculpture comme dans la peinture , est de suivre et d’imiter la nature ; nous avons vu que Lysippe la regardait comme son maître et sa régie. Mais l’art ne s’en tient point là; sans s’écarter jamais de la nature , il y ajoute des traits, des grâces, qui ne la changent point , mais qui simplement l'cmbcllisseiit, et frappent la vue plus vivement et plus agréablement. On reprochait à Démétrius, statuaire d’ailleurs très-habile , de s’attacher trop scrupuleusement à la vérité dans ses ouvrages , et d’y rechercher plus la ressemblance que la beauté 3 : c'est ce que Lysippe évitait.

* u Quam statuant inaurari jussit Nero prinCcps, doter a talus admodùm llld. Dein , quum prrtio perlsset grntia « artis, detractuiacst aurum ; prctioslorque la Iis eilstio matur. cUam cicalriribus operis alque conscissuris , in « qulbus aurum hescrat, rcnianeiilihus. » (Pli* [ lib 31, cap. 8, png. 634]. )

t « Vulgà dieebat ob illis (vcleribus ) fados , qualcs e*. a sent . bomlncs ; à se, quales viderentur esse. »

s Dcmclrius tanqu.im nimius in eâ (v cri taie) re probe n- - dilur ; et fuit simllitudinis quam pulchrtludini» aman* » lior. » (Qüi.ttil, Ilb. l.cap 10.)

rmitùt.

Praxitèle vivait vers la 10V olympiade II ne faut pas le confondre avec un outre Praxitèle qui se rendit célèbre du temps de Pompée par d’excellents ouvrages d’orfèvrerie. Celui dont nous parlons ici est aux premiers rangs entre les statuaires ; Il travaillait principalement sur le marbre , et il y avait un succès extraordinaire.

Parmi le grand nombre de statues qu’il avait faites * , on ne saurait à laquelle il faudrait donner la préférence , si lui-mème ne nous l’avait appris; et il le fit d’une manière qui a quelque chose de singulier. Phryné, la célèbre courtisane, se l’était fort attaché. Elle l’avait souvent pressé de lui faire présent de celui de ses ouvrages qu’il estimait davantage et qui lui paraissait le plus achevé, et il n’avait pu le lui refuser ; mais , quand il s’agit de porter ce jugement , il dilTérait de jour en jour , soit qu’il eût peine à se déterminer lui-méme, ou plutôt parce qu’il cherchait à se débarrasser de ses vives et pressantes sollicitations en traînant l’affaire en longueur. L’industrie et l’adresse ne manquent pas pour l’ordinaire aux personnes de la profession de Phryné ; elle sut tirer habilement de Praxitèle son secret malgré lui. Un jour qu’il était chez elle , le domestique du statuaire , qu’elle avait su gagner, accourant tout hors d’haleine : « Le « feu , lui dit-il , a pris à votre atelier, et a « déjà gâté une partie de vos ouvrages ; les- « quels faut.il que je sauve?» Le maître, tout * hors de lui , s’écria : « Je suis perdu, si les « flammes n’ont point épargné mon Satyre et a mon Cupidon. Rassurez-vous, reprit aussin tôt la courtisane ; il n’y a rien de brûlé. J’ai « appris ce que je voulais savoir. » Praxitèle ne put pas s'en défendre davantage. Elle choisit le Cupidon ", qu’elle plaça dans la suite è ’fhespies, sa patrie, ville de Uéotic, où longtemps après on allait encore le voir par curiosité. Quand Mummius enleva de Thespics plusieurs statues pour les envoyer à Rome , il respecta celle-ci, parce qu’elle était consacrée à un dieu. Le Cupidon de Verrès , dont parle

« An. SI. 3010.

> Pansait. lib. 1 , pis. 3{.

* Clc. in Ycrr, de Sign. n. 4,

Cicéron , était aussi de Praxitèle , mais différent de celui-ci.

C’est du premier sans doute qu’il est parlé dans les Mémoires de M. le président de Thon. Le fait est très-curieux ; je le transcrirai ici tel qu’il est rapporté. M. de Thou , encore jeune, accompagnait en Italie M. de Foix, que ln cour y avait envoyé : ils étaient pour lors ù Pnvic. Entre autres raretés qu' Isabelle d’Esle, grand'mèrc dos ducs de Manloue, avait rangées avec soin et avec ordre dans un cabinet magnifique, on fit voir à do Thou une chose digne d’admiration : c’était un Cupidon endormi , fait d'un riche marbre de Spczxiu ', par Michel-Ange Ruonarotli , cet homme célèbre qui , de ses jours , avait fait revivre la peinture, la sculpture et l'archileclure, fort négligées depuis longtemps. De Foix , sur le rapport qu’on lui fit de ce chef-d'œuvre , le voulut voir : tous ceux de sa suite, et de Thou lui-mème , qui avait un goût fort délicat pour ces sortes d’ouvrages , après l’avoir considéré curieusement de tous les côtés, avouèrent tout d'une voix qu’il était intiniment au-dessus de toutes les louanges qu’on lui donnait.

Quand on les eut laissés quelque temps dans l'admiration, on leur fit voir un autru Cupidon qui était enveloppé d’une étoffe de soie. Ce monument antique , tel que nous le représentent tant d’ingénieuses épigrammes que la Grèce à l'cnvi Ht autrefois è sa louange *, était encore souillé de la terre d'où il avait été tiré; alors toute la compagnie, comparant l'un avec l’autre, eut honte d’avoir jugé si avantageusement du premier, et convint que l’ancien paraissait animé, et le nouveau un * bloc de marbre sans expression. Quelques personnes de la maison assurèrent alors que Michel-Ange, qui élail plus sincère que les grands artistes ne le sont ordinairement , avait prié instamment la comtesse, Isabelle; après qu’il lui cul fait présent de son Cupidon , et qu'il eut vu l'autre , qu’on ne montrât l’ancien que le dernier, afin que les connaisseurs pussent juger, en les voyant, de combien, en ces sortes d’ouvrages, les anciens l'emportent sur les modernes.

* Sur la côlc de Gênes.

* Il y a jusqu'à vingt-deux épigrammes sur Cupidon dans |e quatrième Jim* de Y Antha ojiç.

Mais quelquefois les plus habiles s'y trompcnl ' ; le même Michel-Ange en fournit une preuve. Ayant fait la ligure d'un Cupidou , il la porta à Rome ; et lui ayant cassé un bras qu’il retint , il enterra le reste dans un lieu où il savait qu’on devait fouiller. Cette figure y ayant été trouvée, fut admirée des connaisseurs et vendue pour antique au cardinal de saint Grégoire. Michel-Ange les détrompa bientôt , en produisant le bras qu’il en avait réservé. 11 est beau d’étre assez habile pour imiter parfaitement les anciens, jusqu a tromper les yeux les plus savants, cl assez modeste pour avouer ingénument qu'on leur est de beaucoup inférieur, comme nous avons vu que Michel-Ange l’a fait.

Ou raconte une méprise semblable, mais dans une matière différente. Joseph Scaliger, le plus habile critique de son temps , s'était vanté qu'on ne pouvait pas le tromper sur le style des anciens. On lit courir six vers comme trouvés tout récemment : je vais les transcrire ;

liera, si querclls. rjulatu, flciibus Medidna lierai mlscriis morlaliutn ,

Auro paranriæ lacrym® contra forent.

Nunc b*c ad mlnucnda mala non magls valent Quant N®nia prrfic® ad excilandos mort uns.

Res lurbidc consilium, non fleturn expelunt.

Ces vers, qui sont admirables, et qui ont tout l'air antique, éblouirent tellement Scaliger, qu'il les cita dans son commentaire sur Varron comme un fragment de Trabéa, découvert depuis peu dans son ancien manuscrit. Trabéa , poète comique vivait six cents ans après la fondation de Rome. Ces six vers étaient de la façon de Muret, qui joua ce tour à Scaliger, son rival et son concurrent.

On juge bien que Praxitèle • , livré comme il était à Phryné , ne manqua pas d'employer le travail de ses mains pour celle qui s'était rendue maîtresse de son cœur. Une des statues de Phryné fut placée depuis à Delphes même, entre celles d’Archidomus, roi de Sparte, et de Philippe, roi de Macédoine. Quelle honte ! Si les richesses étaient un titre

* M. de Piles, dans la Vie de Micbcl'Angc.

* Atben. lib. 13, pag 501.

pour y trouver place, elle la méritait bien; car les siennes étaient immenses. Elle eut l'effronterie (quel autre nom donner au trait que je vais rapporter?) de s'engager i rebâtir Thèbes à ses dépens , pourvu qu’on y mit cette inscription; Alexandiib a dktbi.it Tînmes , BT Puay.VÉ l'a BÉTABL18.

Les habitants de l'Ile de Cos‘ avaient demandé une statue de Vénus à Praxitèle. Il en fil deux, dont il leur donna le choix pour le même prix. L'une était nue , l'autre voilée ; mais la première l’emportait Infiniment pour la beauté : immerua differentia forma. Ceux de Cos eurent la sagesse de donner la préférence è la dernière , persuadés que la bienséance, l’honnélcté et la pudeur ne leur permettaient pas d’introduire dans leur ville une telle image , capable d’y faire un ravage infini pour les mœurs : severum id ac pudicum arbitrantes. Cette retenue des païens , è combien de chrétiens fera-t-elle honte? Les Cnidiens furent moins attentifs aux bonnes mœurs. Ils achetèrent avec joie la Vénus rebutée , qui fit depuis la gloire de leur ville, où l’on allait exprès de fort loin pour voir cette statue, qui passait pour l'ouvrage le plus achevé de Praxitèle. Nicomèdc , roi de Bithynie , en faisait un tel cas, qu’il offrit aux habitants de Cnide d'acquitter toutes leurs dettes, qui étaient fort grandes, s'ils voulaient la lui céder. Us crurent que ce serait se déshonorer, et même s’appauvrir, que de vendre, pour quelque prix que ce fût, une statue qu'ils regardaient comme leur gloire et leur trésor.

•copia.

Scopas* était en même temps excellent architecte et excellent sculpteur. R était de l’Ile de Paros, et florissait dans la 87' olympiade3. Parmi tous ses ouvrages , sa Vénus tenait le premier rang. On prétend même qu’elle l’emportait sur celle de Praxitèle, qui était si renommée. Elle fut portée à Rome ; mais , a dit Pline, le nombre et l’excellence des ouvrages

1 Plin. lib. 3fl , cap. 5.

* Plin. lib 30, cap. 5.

dont celle ville esl remplie en obscurcit l'éclat 1 ; outre que les emplois et les affaires dont on y est occupé ne laissent guère le temps de s’amuser à ces curiosités, qui demandent, pour en admirer la beauté , des personnes de loisir et désoeuvrées , aussi bien qu'un lieu tranquille et éloigné du tumulte.

J'ai déjà remarqué ailleurs* que la colonne qu’il fit pour le temple de Diane d’Ephèsc fut celle de toutes qui eut le plus de réputation.

Il contribua aussi beaucoup 9 à la beauté et à l'ornement du fameux mausolée que la reine Artémisc fit ériger à Mausolc , son mari , dans la ville d'Halicarnasse , et qui a été mis au nombre des sept merveilles du monde, tant pour sa grandeur et la noblesse de son architecture que pour la quantité et l’excellence des ouvrages de sculpture dont il était enrichi. D'illustres compétiteurs en partagèrent la gloire avec Scopas. J'ai différé et remis pour ce lieuci la description que Pline nous a laissée d'une partie de ce superbe édifice , parce qu’elle regarde encore plus la sculpture que l’architecture.

L’étendue de ce mausolée était de soixantetrois pieds du midi au septentrion. Les faces étaient un peu moins larges; et son tour était de quatre cent onze pieds ‘. Il avait trente-six pieds et demi de hauteur , et trente-six colonnes dans son enceinte. Scopas entreprit ce qui regarde l’orient ; Timothée eut le cétédu midi; Lèochare travailla au couchant, et Briaxis nu septentrion. C’étaient les plus renommés ouvriers qui fussent alors pour la sculpture. Artémise mourut avant qu’ils eussent achevé l’ouvrage ; mais ils crurent qu’il était de leur honneur de ne lo point laisser imparfait. On doute encore aujourd’hui , dit Pline , lequel des quatre avait le mieux réussi : hodièque cerlant mamis. Pythis se joignit à eux , et ajouta une

> « Roms quiriem magnitudo operum eam ( Venerem ) « oblitérai, ac magnl oITiciorum negotiorumque acervi « omnes à contcmplatione tnllum operum ahducunt quo- « itiam oliosorum et In magno loci silcnllo apta admiraa Uo talis est. » ( Plin. )

* Plin. lib. 30, cap. 14.

t Plin. Ub. 36, cap. 5. - Vllniv. Pr*f. lib. 7.

* Il y avait apparemment un mur autour du mausolée, et quelque espace vide entre l'uu et l'autre ; ce qui parait .nécessaire pour remplir la mesure du circuit dont il est parlé ici.

pyramide au-dessus du mausolée , sur laquelle il posa un char de marbre attelé de quatre chevaux. Anaxagorc de Clazomène dit froidement 1 , quand il le vit : Voilà bien de t argent changé en pierre.

Je ne dois pas terminer cet article* sans parler d’un combat fort singulier auquel deux des plus célèbres statuaires dont j’ai fait mention furent exposés, même après leur mort ; ce sont Phidias et Polyclète. J’ai marqué cidevant que le temple de Diane d'Ëphèse ne fut achevé qu’après une longue suite d’années. Il s'agissait, dans un temps que Pline ne fixe point, d’y placer des statues d’Amazoncs, au nombre de quatre apparemment.

On en avait plusieurs travaillées par les plus grands maîtres, tant morts que vivants. La majesté du temple demandait qu’on n’y admît que ce qu’il y avait de plus achevé dans l’art. Il fallut s’en rapporter au jugement des plus habiles statuaires du temps, quelque intéressés qu’ils pussent être dans la dispute. Ils s’adjugèrent chacun à eux-mêmes la première place , et nommèrent ensuite ceux qu’ils croyaient avoir le mieux réussi : et ce furent ceux qui eurent la pluralité de ces derniers suffrages , qu'on déclara victorieux. Polyclète cul la première place5 , Phidias la seconde, Clésilas et Cylon tes deux suivantes. Il était arrivé longtemps auparavant quelque chose de pareil , mais pour un sujet bien différent. Après la bataille de Salaminc , les capitaines grecs , selon une coutume usitée pour lors , devaient marquer sur un billet celui qu’ils croyaient s'ètre le plus distingué dans la bataille. Chacun se nomma le premier , et Thémistocle le second. C’était lui donner bien réellement la première place.

On voit bien que, dans le court dénombrement que j’ai fait des statuaires anciens, je ti’ai choisi que la fleur des plus renommés *. Il en reste beaucoup d’autres, et d’une grande réputation, que je suis obligé d’omettre, pour ne pas trop allonger mon ouvrage. Cicéron 5 vante beaucoup la Sapho de bronze du célèbro

< Diog. Laert- in Anaxag.

* Plin. lib. 34, cap. 8.

5 Plut, in Thcmisi. pag. 120.

* « Florein hominum libanlibu*. » ( P UN )

s Cic. iu Vcrr de Sigu. il. i23-i£7-

<*$€> 233 <§ûés»

statuaire Silanion. Bien n’était plus parfait que celle statue. Verrès l’avait enlevée du prytanée de Syracuse. Pline ' raconte que le même Silanion avait jeté en bronze la statue d’Apollodorc son confrère, homme emporté et violent contre lui-méme *, et à qui il arrivait souvent de briser par dégoût ses propres ouvrages, parce qu’il ne pouvait les porter 6 la souveraine perfection dont il avait l’idée dans l’esprit. Silanion représenta d’une manière si vive cette mauvaise humeur et cet emportement, que l'on croyait voir, non Apollodorc, mais la colère en personne : Hoc in eo expressif, nec hominem ex are fecil,sed iracundiam.

Le même Pline3 vante fort aussi un Laocoon qui était dans le palais de l’empereur Tito, et lui donne la préférence sur tous les ouvrages de peinture et de sculpture. Trois habiles ouvriers, Agésandre, Polydorc et Athénodore, Bhodiens , l'avaient travaillé de concert, et avaient fait, d'une seule pierre, Laocoon, scs enfants, et les serpents avec tous leurs plis et replis. L’ouvrage était bien excellent, s’il égalait l'admirable description que Virgile fait de cette histoire*, ou même s’il en approchait.

Il me reste à peindre le caractère de ces illustres ouvriers, si habiles eux-mêmes à représenter au naturel les dieux et les hommes. Je le ferai d’après Quinlilien et Cicéron, deux excellents peintres en fait de caractères et de portraits, mais qu’on ne peut copier ordinairement sans les gâter.

Le premier avait marqué combien s, dans la peinture, il se trouve de mauières différentes. Il continue ainsi : La même différence se trouve encore dans la sculpture ; car les premiers statuaires dout il soit fait mention , Galon et Egésias, travaillaient durement, et à peu près dans le goût toscan. Calamis vint après eux, et scs ouvrages sont déjà moins contraints. Ceux de Myron ensuite eurent un air plus naturel et plus aisé, l’olyclète ajouta

i Plin, llb. 3t . cnp. 8.

* a Silanion Apollodorum fm&il ficlorem el ipsum , sol a Inter eu ne (os diligenlisslmum artis, et inimicum sul p judimn, crebrô pcrfccta signa rrangentem, dum sa tiare 0 cupitlilatcm nequil arlis. »

» Plln. lib. 36, cap. 5.

4 Æueid. lib. 2.

* Quiuttl. lib. 12. cap. 10.

la régularité et l’agrément. La plupart lui donnent le premier rang : cependant, comme on ne trouve rien sans défaut, ils disent que ses stalues auraient besoin d’un peu plus de force. En effet, il a représenté les hommes avec des grâces infinies, et mieux qu’ils ne sont; mais il n'a pas tout à fait atteint la majesté des dieux. On dit même que l’âge robuste étonnait ses savantes mains : c’est pourquoi il n'a guère exprimé que la tendre jeunesse. Mais ce qui manquait à Polyclèle, Phidias el Alcamènc l’ont eu en partage. On tient pourtant que Phidias représentait mieux les dieux que les hommes. Jamais ouvrier n’a si bien manié l'ivoire, quand nous n’en jugerions que par sa Minerve d'Athènes et par son Jupiter olympien, dont la beauté semble avoir encore ajouté quelque chose à la religion des peuples, tant la majesté de l'ouvrage égalait le dieu ! On estime que Lysippc et Praxitèle sont les deux qui ont le mieux copié la nature : car, pour Démétrius, on le blâme d’avoir porté ce soin jusqu’à l’excès, et de s’être plus attaché à la ressemblance qu’à la beauté.

L’endroit de Cicéron est plus court, et il y parle aussi de quelques anciens peu connus'. Je trouve, dit-il , que Canachus , dans ses statues, fait voir un goût sec et dur. Calamis, tout dur qu'il est , ne l'est pas tant que Canachus. Myron n'est pas encore assez dans le vrai, quoique, absolument parlant, ce qui sort de ses mains soit beau. Polyclète est fort au-dessus , et , à mon sens , il a attrapé la perfection.

J’ai déjà remarqué plus d’une fois que c’est à la Grèce que la sculpture est redevable de la souveraine perfection où elle a été portée. La grandeur de Borne, qui devait s’élever sur les débris de celle des successeurs d’Alexandre , demeura longtemps dans la simplicité rustique de scs premiers dictateurs et de ses consuls , qui n’estimaient et n’exerçaient d'autres arts que ceux qui servent à la guerre et aux besoins de la vie. On ne commença à avoir du goût pour les statues et les autres ouvrages de sculpture qu'après que Marcellus, Scipion, Flamininus , Paul Émile et Mummius eurent exposé aux yeux des ltomains ce que Syracuse, l’Asie,

i Cic. in Drut u. TÛ.

la Macédoine, Corinthe, l'Achale et la Béolie avaient de plus beaux ouvrages de l'art, ltome vit avec admiration les tableaux , les bronzes , les marbres , et tout ce qui sert de décoration aux temples et aux places publiques. On se piqua d’en étudier les beau lés, d'en discerner toute la délicatesse , d’en connaître le prix; et cette intelligence devint un nouveau mérite , mais eu même temps l’occasiou d'un abus funeste à la république. Nousavonsvu que Mummius, après la prise de Corinthe , chargeant des entrepreneurs de faire Iransporlcr à Borne quantité de statues et de tableaux de la main des premiers maîtres, les menaça, s'il s’en perdait ou s’en gAluil en chemin , de les obliger d'en fournir d'autres à leurs propres frais et dépens. Cette grossière ignorance 1 n'estelle pas , dit un historien , infiniment préférable ù la prétendue science qui en prit bientôt la place? Faiblesse étrange de l'humanité ! L'innocence est-elle donc attachée à l'ignorance? et faut-il que des connaissances et un goût estimables en soi ne puissent s'acquérir sans que les moeurs eu soutirent, par un abus dont la honte retombe quelquefois, quoique injustement , sur les arts mêmes !

Ce nouveau goût pour les pièces rares fut bientôt porté & l'excès. Ce fut à qui ornerait le plus superbement ses maisons ù la ville et a la campagne. Le gouvernement dos pays conquis leur en offrait les occasions. Tant que les mœurs ne furent pas corrompues , il n’était pas permis aux gouverneurs de rien adielcr des peuples que le sénat leur soumettait , parce que, dit Cicéron*, quand le vendeur n’a pas la liberté de vendre les choses le prix qu'olies valent , ce n'est plus une vente de sa part , c'est une violence qu'on lui fait ; quod pulabanl creptionem esse, non emplionem, quum venditori suo arbitrait! vendtre non licerel. On sait * que ces merveille* de l'art qui i»ortent le nom des grands maîtres étaient souvent sans

* «Non puto «lubltcs, Viniri. quln rnngls pro rcpubltrâ a fueril, rnaimre atlhuc njdrm Corinlhiorum IntclU-ctun,

« qu.ini tnnlùin ''a Inu-lllgi cl quln hSc liruilcrilii Ilia jm. « pniitrnlia dccori publiro fucrit convunlcnlior. « (Vmj.. P ai t lu. lib.t. cap. 13. )

1 Clc. In Vcrr. de Sign. n. 10.

• « Qui modus csi in bis rebus cnptdtutls . idem est u «sllmnlionis. DifUrltc es! cnim fineni farcir pretio .

« nisi libldini fcccris. > tic in Vcrr. de Sign. u . 11

prix. En effet, elles n'en ont point d’autre que celui qu'y mettent l’imagination , la passion . et, pour me servir de l'expression de Sénèque, la fureur’ de quelques particuliers. Les gouverneurs de provinces achetaient pour rien ce qui était fort estimé ; encore étaicnt-ce les plus modérés : la plupart usaient de force et de violence.

L'histoire nous en n fourni des preuves dans la personne de Verrès , prêteur de Sicile ; et il n'était pas le seul qui en usât de la sorte. 11 est vrai que, sur cet article, il porta l'impudence à un excès qui ne se conçoit point. Cicéron ne sait comment rappeler’ : passion , maladie, folie, brigandage; il ne trouve pointdc nom qui l'exprime assez fortement. Ni bienséance, ni sentiment d'honneur, ni craintedes lois, rien ne l'arrêtait. Il comptait être dans la Sicile comme dans un pays de conquête. Nulle statue, soit petite, soit grande, pour peu qu’elle fût estimée et précieuse, n'échappait à ses mains rapaces, l'our dire tout en un mot , Cicéron prétend que la curiosité de Verrès avait plus coûté de dieux à Syracuse que la victoire de Marcellus ne lui avait coûté d'hommes 5.

CIIAPITBF. V.

ne la peixtcrk.

Abt. I. — De la peittcbi: es cÉsén.ti . fit — OMGISE PE LA PEISTtfBB.

Il en est de la peinture comme do tous les autres arts*, c’est-à-dire qu’elle n eu des commencements très-grossiers et très-imparfaits. L'ombre d’un homme marquée et circonscrite par des lignes y a donné naissance, aussi bien qu’à la sculpture. La première manière de

1 c Corinlhia paucorum furore pretiosa. » i Srm. de Drev Vit. cap. 12. )

* « Venio nunc ad islius. qticmadniodum ipse nppcllai, « Mudium ; ti{ amici ejus, morbum et insanlam ; ut Sia cuii , lalrocinium. Ego, quu nom inc appellera, nescio. » ( CiC. d« Sijn. n. 1. )

3 «Sic habclote , plurrsesse à Syracusanis Islius adn venlu deos , quam vldoriA Marrclli bomiaes desidcia- - tos. a ( M. ibid n. 131. )

* Win. lib. 33, cap 3. . , *

peindre tira donc son origine de l'ombre, et ne consista qu'en quelques traits qui , se multipliant peu à peu , formèrent le dessin. On ajouta ensuite la couleur. Elle fut d'abord unique dans chaque dessin , sans en mêler plusieurs dans la même pièce : celte manière dépeindre fut appelée monochromate, c'est-àdire d’une seule couleur. Enfin , l’art se perfectionnant de jour en jour, on introduisit le mélange de quatre couleurs seulement. 11 en sera parlé dans la suite.

Je n'examine point ici l’antiquité de la peinture. Les Egyptiens se vantent d'en avoir été les inventeurs , et cela peut bien être ; mais ce ne sont point eux qui l'ont mise en honneur et en crédit. Pline, danji le long dénombrement qu’il fait des habiles ouvriers en chaque genre et des chefs-d’œuvre de l’art , ne nomme pas un seul Egyptien. C’est donc dans le sein de la Grèce , soit à Corinthe, soit è Sicyone , soit à Athènes , et dans d’autres villes, que la peinture s’est perfectionnée. On la croit postérieure à la sculpture 1 , parce qu'Homèrc , qui parle souvent de statues, de bas-reliefs et de gravures , ne fait menliond’aucun tableau ni d’aucune peinture.

Ces deux arts ont beaucoup de parties qui leur sont communes : mais elles arrivent à leur fin , qui est l'imitation de la nature , par différents moyens : la sculpture, par le relief de la matière ; la peinture, par les couleurs sur une superficie plate ; cl il faut avouer que le ciseau , dans les mains d'un homme de génie , intéresse presque autant que le pinceau. Mais, sans prétendre régler les rangs entre ces deux arts, ni donner la préférence à l’un sur l'autre, quelle merveille de voir que la main d’un artisan, par quelques coups de ciseau, puisse animer le bronze et le marbre , et qu'en se jouant sur une toile avec un' pinceau et des couleurs, elle imite, par des lignes, des jours et des ombres , tous les objets de la nature ! Si Phidias forme l’image de Jupiter8, dit Sé-

> Plia. lib. 33, cap. 3.

* « Non vidit Phidias Joyoui; récit larnen velul tunan- « l'*m : nec slelit ante oculos ejus Minerva , diguus la- • men illâ arle animus , et ronrepit deos , cl cxhilmil » SenEc. C on trot). lib. 5, cap. 31. )

« VcriTundé admodum silrwl . ut lutte respuosuras « paulo iiliuùfi votes prxslolciis. » Lacta.vi./

nèque, il semble que ce dieu va lancer la foudre ; s’il représente Minerve , on dirait qu’elle va parler pour instruire ceux qui la considèrent , et que cette sage déesse ne garde le silence que par modestie. Doux prestige, agréable imposture , qui trompes sans induire en erreur, et qui fais illusion aux sens pour éclairer l’esprit !

$ II. — Des différentes parties de ea feinture.

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