DB LA PLACE
Quoique les tranchées, les lignes obliques , ’ les galeries souterraines , et d'autres pareilles inventions ne paraissent ni souvent ni clairement exprimées dans les auteurs, on ne peut guère raisonnablement douter qu’elles n'aient été en usage, tant chez les Grecs que chez les Romains. Est-il vraisemblable que chez les anciens, dont les généraux, entre beaucoup d'autres excellentes qualités, avaient celle d'épargner avec un grand soin le sang cl la vie des soldats, on approchât d’une place et qu’on en fit le siège sans prendre aucune précaution contre les machines des assiégés, dont les remparts étaient si bien garnis , et dont les coups étaient si meurtriers? Quand il n’en serait fait mention dans aucun des historiens , qui auraient pu, dans la description des sièges, omettre cette circonstance, comme fort connue de tout le monde, on ne devrait pas présumer que de si habiles généraux eussent ignoré ou négligé une chose d'un côte si importante, et de l’autre si facile, et qui devait naturellement venir dans l'esprit de tout homme un peu versé dans l’attaque des places. Mais plusieurs historiens en parlent, lin seul nous tiendrait lieu de tous les autres : c’est Polvbe' dans le fragment où il parle du siège de la ville d'Ëchinne par Philippe. Il en termine la description par ces mots : Pour meure à l'abri des traits des assiégés , tant ceux qui venaient du camp aux travaux que ceux qui retournaient des travaux au camp , on conduisit des tranchées * depuis le camp jusqu'aux tortues; et ces tranchées étaient couvertes.
Longtemps avant Philippe , Démétrius Poliorcète avait employé le même moyen au siège ie Rhodes*. Diodore de Sicile dit que ce guerrier célèbre fit construire des tortues et des galeries creusées dans terre , ou des sapes couvertes , pour communiquer aux batteries de béliers , et ordonna une tranchée blindée par-dessus , pour aller en sûreté et à couvert
i Poljb. 11b. 9, pag. 571.
* ïvgiyycc xaràffiyot. Suidas entend par G'jc iy; une longue tranchée : ciripijxcc âcûpuÇ. Foua longa.
■ Longus ctinieulut , et m talus subterraneus.
a Uiod.Ub.9a, pag. 881.
du camp aux tours et aux tortues, et revenir de même. Les gens de mer furent chargés de cet ouvrage , qui avait quatre stades de longueur , c'est-à-dire cinq cents pas.
Il est donc constant que l'usage des tranchées était fort connu chez les anciens, sans quoi ils n’auraient pu former aucun siège. Il y en avait de différentes sortes. C’étaient on des fossés parallèles au front de l'attaque, on des communications creusées dans terre et couvertes par-dessus, ou couvertes et tirées obliquement pour s’empêcher d’être enfilés. Ces tranchées sont souvent exprimées dans les auteurs par le mot latin aggeres, qui ne signifie pas toujours des cavaliers.
Ces cavaliers étaient des élévations de terre sur lesquelles on plaçait des machines ; et voici comme on les construisait. On commençait la terrasse sur le bord du fossé , et non loin en deçà. On y travaillait à la faveur des mantelels, qu’on élevait fort haut , derrière lesquels les soldats travaillaient à couvert des machines des assiégés. Ces sortes de mantelets n’étaient pas toujours de claies ou de fascinages, mais de peaux crues , de matelas , ou d’un rideau1 fait de gros câbles; le tout suspendu entre des mâts fort hauts, et plantés en terre : ce qui rompait la force des coups , qui s’amortissaient contre. On continuait ce travail jusqu’à la hauteur de ces rideaux suspendus, qu’on guindait plus haut à mesure que l'ouvrage s’élevait. On remplissait en même temps l'espace vide de la terrasse avec des pierres, des terres, et toute autre matière , pendant que d'autres régalaient et battaient les terres pour rendre le terrain ferme et capable de soutenir le poids des tours et des machines qu'on dressait sur la plate-forme. De ces tours, et des batteries de balistes et de catupulles partait une grêle de pierres, de flèches et de gros dards sur les remparts et les défenses des assiégés.
La terrasse que fit faire Alexandre-le-Grand* au roc de Coriénez est quelque chose de surprenant. Ce roc , qu’on estimait imprenable , avait deux mille cinq cents pas de hauteur, et sept à huit mille de tour. Il était escarpé de tous côtés , n'ayant qu’un sentier taillé dans
< César se serril d’un pareil rideau au siège de Mar* seille. ( De Bell. eiv. lib, 3. )
• [ Arrian. Exped. Alex. IV, 21, 2.)
le roc , où un homme à peine pouvait monter. D'ailleurs il était ceint d'un profond abtme qui lui servait de fossé , qu'il fallait remplir si l’on avait envie d'en aborder. Toutes ces difficultés ne furent pas capables dercbuler Alexandre , qui ne trouvait rien d'impossible à son courage ni à sa fortune. Il commença donc à faire couper de hauts sapins qui environnaient le lieu en grand nombre , pour s’en servir comme d'échelle pour descendre dans le fossé. Ses soldais travaillaient nuit et jour à le combler. Quoique toute l’armée fût employée successivement à cet ouvrage , on ne faisait pas plus de trente pieds par jour, et un peu moins la nuit, tant il était difficile. Quand l’ouvrage fut plus avancé , et qu’on commença à approcher davantage du haut , on enfonçA des pieux dans les deux côtés du fossé , à une distance raisonnable (avec des poutres en travers) , pour pouvoir soutenir la charge qu'on voulait mettre dessus. Pour lors on forma comme un plancher et un pont de claies et de fascines , que l'on couvrit de terre jusqu’à la hauteur du bord du fossé; en sorte que l'armée fut en état d’avancer de plain pied jusqu’au roc. Jusque-là les barbares s’étaient moqués de l’entreprise , la croyant absolument impossible. Mais, quand ils se virent en butte aux flèches des ennemis, qui travaillaient à leur terrasse à couvert derrière des mantelets , ils commencèrent à perdre courage, demandèrent à capituler, et bientôt après livrèrent le roc à Alexandre.
Le comblement des fossés n'était pas toujours si difficile que celui dont je viens de parler, mais il demandait toujours de grandes précautions et de grands travaux. Les soldats travaillaient à couvert sous les tortues, et sous d’autres machines pareilles. Pour combler les fossés, ils se servaient de pierres, de troncs d'arbres et de fascinages, le tout mêlé avec de la terre. 11 fallait que ces sortes d’ouvrages fussent d’une très-grande solidité, à cause du poids prodigieux des machines qui portaient dessus, qui eusseut enfoncé, si cette espèce de chaussée avait été composée seulement de fascinage. Si les fossés étaient remplis d’eau, on commençait par les sécher, en tout ou en partie, par différentes saignées qu’on y faisait.
Pendant qu’on poussait ces travaux, les as-
siêgés ne s'endormaient pas. Ils ouvraient plusieurs galeries, souterraines par-dessous le fossé jusqu’au comblement, pour en enlever la terre, qu’ils se donnaient de main en main jusque dans la ville : ce qui faisait que l'ouvrage n’avançait point, parce que les assièges : en enlevaient autant qu’on en mettait. Ils employaient encore une autre ruse plus efficace que la première, en pratiquant des chambres souterraines sous le travail des assiégeants. Après avoir ôté une partie des terres par-dessous sans qu’il y parût, ils soutenaient le reste par des étais, c’est-à-dire par de grosses poutres qu’ils enduisaient de matières grasses et de goudron. Ils remplissaient ensuite le vide d’entre les poutres de bois sec, et de toutes sortes de matières faciles à s’enflammer, et auxquelles ils mettaient le feu : de sorte que, les poutres venant à rompre , tout tombait comme dans un gouffre avec les tortues, les béliers et les hommes employés à les mettre en mouvement.
Les assiégeants usaient du même artifice pour faire tomber les murs des villes. Darius assiégeant Chalcédoine1, les murs étaient si forts, et la ville si garnie de vivres, que les habitants ne se mettaient pas en peine du siège. Le roi ne fit point approcher scs troupes des murailles, et. même il ne fit point le dégât dans le pays. Il se tint en repos, comme s’il eût attendu un renfort considérable. Mais, pendant que ceux de Chalcédoine ne songeaient qu’à garder leurs remparts, il ouvrit, à trois quarts de lieue de la ville , une mine souterraine, qui fut conduite par les Perses jusque sous la place du marché. Ils jugèrent qu’ils étaient directement sous ce lieu par les racines des oliviers qu'ils savaient être dans cette place, et auxquelles ils arrivèrent. Alors ils donnèrent jour à leur mine, et, montant par cet endroit, ils prirent la ville, pendant que les assiégés étaient encore occupés à la garde de leurs murailles.
C’est ainsi que le dictateur A. Servilius prit la ville de Fidènes*, ayant fait faire plusieurs fausses attaques de différents côtés, pendant qu’une mine, creusée jusque sous la citadelle, y ouvrit une entrée à ses troupes. Un autre
1 Polycn. lib. 5, cap. 5.
» LW. lib. n. fci,.
dictateur ( c’était le célèbre Camille), ne mit fin au long siège de Veles que par cette ruse *. Il entreprit de (aire conduire une raine jusque sous le château : et afin qu'on ne discontinuât point cet ouvrage, et que le travail qu’il fallait faire sous terre ne rebutât point les mineurs, il les partagea en six brigades, qui se relevaient de six heures en six heures. Le travail ne discontinuant ni le jour ni la nuit, on perça enfin jusqu’au château, et la ville fut prise.
Da ns le siège d’Athènes par Sylla *, il est étonnant combien, de part et d'autre, on employa de mines et contre- mines. Les mineurs n'étaient pas longtemps sans se rencontrer, cl il se donnait de furieux combats dans ces lieux souterrains. Les Romains ayant pénétré jusque sous la muraille, en sapèrent une grande partie , et la mirent comme en l'air sur des bouts de poutres, auxquelles, sans perdre de temps, ils mirent le feu. La muraille tomba subitement dans le fossé avec un fracas et des ruines incroyables, et tous ceux qui étaient dessus y périrent. C’était là une des manières d'attaquer les places.
S III. —• MOYtR* DONT ON SE SERVAIT POÜR RÉPARER LES BRÈCHES.
Les anciens employaient plusieurs moyens pour se défendre contre l’ennemi , lorsque la brèche était ouverle.
Quelquefois, mais plus rarement, on se servait d'arbres coupés, qu'on étendait sur tout le front de la brèche, fort près à près les uns des autres, afin que les branches s’entrelaçassent ensemble ; et les troncs étaient attachés ensemble par de forts liens, de sorte qu’il était impossible de séparer ces arbres ; ce qui formait une haie impénétrable, derrière laquelle était une foule de soldats armés de piques et de longues pertuisanes.
Les brèches étaient quelquefois faites avec tant de promptitude, soit par les sapes du dessus, soit par celles qui étaient pratiquées sous (erre, soit enfin par les coups violents des béliers, que les assiégés se trouvaient tout d'un coup ouverts lorsqu'ils y pensaient le
1 I.iv. lib, 5, n 10.
* A|>i>ian. de Bell. Mithr. pag. IU3.
moins. Ils recouraient alors à un remède fort simple pour avoir le temps de se reconnaître et de se remparer derrière la brèche. Ils jetaient au bas et sur les décombres de la brèche une quantité prodigieuse de bois sec et de matières combustibles, auxquelles on mettait le feu; ce qui causait un tel embrasement, qu'il était impossible aux assiégeants de passer à travers la flamme et d'approcher de la brèche. La garnison d'Haliarte 1 en Béotie songea à employer ce moyen contre les Romains.
Mais la voie la plus ordinaire était d'élever de nouveaux murs derrière les brèches : c’est ce qu’on appelle maintenant retirait». Ces murs n’étaient pas ordinairement parallèles à la muraille ruinée. Ils tiraient en rentrant en demi-cercle, dont les deux extrémités tenaient aux deux côtés de la muraille qui restaient encore en entier. Ils ne manquaient pas de creuser un fossé très-large et très-profond devant ce mur, pour obliger les assiégeants de l’attaquer avec tout l'attirail des machines qu'on employait contre les murailles les plus fortes. Sylla , ayant renversé à coups de béliers une grande partie du mur du Pirée’, fit tout aussitôt attaquer la brèche, où il s'engagea un combat très-furieux , de sorte qu’il fut obligé de faire sonner la retraite. Les assiégés, profitant du relâche qu’elle leur donnait tirèrent promptement un second mur derrière la brèche. Sylla , s’en étant aperçu, fit avancer ses machines pour le battre , jugeant bien qu'étant tout fraîchement fait, il ne pourrait longtemps résister contre leur violence. Il en vint à bout sans beaucoup de peine , et en même temps il fit monter à l'assaut. L’action fut vive et vigoureuse : mais enfin il fut repoussé avec perle, et obligé de quitter l'entreprise, L’histoire est pleine de pareils exemples.
8 IV. — Attaque ET DÉFENSB Df g places PAR LES MACHINES.
Les machines dont on faisait le plus d’nsage dans les sièges étaient, comme je l'ai marqué auparavant, les catapultes, les batistes, les
> I.iv lib. ti. n. 63.
> Appian. Bell. Mithr. pas 101.
343 <fÿ*.
tortues, les béliers, les tour» mobiles. Pour en bien connaître la force, il ne faut que relire la description des sièges les plus importants dont il a été parlé dans cette histoire, tels que sont cens de Lilybée en Sicile , par les Romains; de Cartbage, par Scipion; de Syracuse, d’abord par les Athéniens, puis par Marccilus ; de Tyr, par Alexandre ; de Rhodes, par Démétrius Poliorcète ; d’Athènes, par Sylta.
Je n'en citerai ici qu'un seul , dont même |e ne rapporterai que quelques circonstances détachées, mais très-propres, ce me semble, à montrer la manière dont les anciens attaquaient et défendaient les places , et l’usage qu’ils faisaient des machines de guerre. C’est le fameux siège de Jérusalem par Tite, décrit fort au long par l’historien Josèphe, témoin oculaire de ce qu'il raconte.
La ville de Jérusalem était enfermée par un triple mur’, excepté du côté des vallées, où il n’y en avait qu'un, parce qu’elles étaient inaccessibles.
Tite commença par faire couper tous les arbres qui étaient dans le voisinage, et employa ce bois à taire élever plusieurs plates-formes. Il n'y avait personne dans toute l’armée qui ne mil la main à l’œuvre : les travailleurs avaient devant eux des claies et des gabions qui les mettaient en sûreté. Les Juift, de leur côté, ne manquaient à rien de tout ce qui pouvait servir pour leur défense : les remparts furent bientôt couverts d’un grand nombre de machines.
On attaqua d’abord le premier mur. Les terrasses étant achevées, Tite lit mettre les béliers en batterie, fit avancer les autres machines pour empêcher les efforts des assiégés, et fit battre le mur par trois différents endroits. Les Juifs lançaient continuellement un nombre incroyable de feux et de traits contre les machines des ennemis , et contre ceux qui poussaient les béliers ; plusieurs mêmes sortirent pour y mettre le feu, et on eut bien de la peine à les repousser.
Tite .avait fait élever sur les terrasses trois tours de soixante-quinze pieds de haut chacune, pour commander de là les remparts cl
■ Jo*fph. UH I . Jurl. lib. ».
les murs assiégés. Pendant la nuit une de ces tours tomba d'elle-méme; ce qui causa un grand effroi dans toute l’armée. Elles incommodaient extrêmement les assiégés, parce qu’elles étaient pleines de machines faciles à . transporter, de frondeurs et de gens de trait qui les accablaient par une grêle continuelle de dards, de (lèches et de pierres, sans qu’ils sussent comment y remédier, parce qu’ils ne pouvaient élever de cavaliers qui égalassent la hauteur de ces tours ; ni les renverser, tant elles étaient fortes ; ni les brôler , parce qu’elles étaient toutes couvertes de plaques de fer. Ils furent donc obligés de se retirer hors île la portée de ces traits. Ainsi, rien ne pouvant plus retarder l’effet des béliers, et ces redoutables machines s’avançant toujours, les Juifs abandonnèrent ce premier mur après quinze jours de résistance. Les Romains entrèrent sans peine par la brèche, et ouvrirent les portes au reste de l’armée.
Le second mur ne les arrêta pas longtemps: Tite s’en rendit bientôt mettre, aussi bien que de la nouvelle ville. Les Juifs, ayant fait alors des efforts extraordinaires, vinrent à bout de l’enchâsser, et ce ne fut qu’après quatre jours de combats continuels et très-rudes qu’ils les regagna.
Mais le troisième mur lui coûta bien des peines et bien du sang, les Juifs refusant de prêter l’oreille & aucune proposition de paix, et se défendant avec une opiniâtreté qui tenait moins du courage que d’une fureur et d’une rage de gens désespérés.
Tite partagea son armée en deux, pour former deux attaques du côté de la forteresse Antonia, et il lit travailler scs troupes â élever quatre terrasses, à chacune desquelles une légion était occupée. Quoique l'ouvrage ne fût interrompu ni jour ni nuit, il ne put être achevé qu’après plus de quinze jours; et pour lors on planta les machines dessus. Jean et Simon étaient i la tête des factieux qui dominaient dans la ville : le premier (U miner jusqu’à la terrasse qui regardait la forteresse Antonia, soutenir In terre avec des pieux, apporter une.très-grande quantité de bois enduit de poix-résine et de bitume, et y mit ensuite le feu. Ces étais ayant été bientôt consumés, la terrasse fondit, et, en tombant, lit un bruit
épouvantable. Deux jours après, Simon attaqua les autres terrasses sur lesquelles les assiégeants avaient placé leurs béliers et commentaient à battre le mur. Trois jeunes officiers, suivis de soldats déterminés comme eux, se letèrent, des flambeaux à la main, à travers les ennemis, comme s'ils n'eussent eu rien à craindre de tant de dards et de tant d'épées , et lie se retirèrent qu'après avoir mis le feu aux machines. Lorsque la flamme commença à s'élever, les Romains accoururent du camp pour venir au secours de leurs machines. Les Juifs les repoussaient à coups de traits du haut des murs. Ils avaient jusqu’à trois cents catapultes et quarante balistes. Ils firent aussi de grosses sorlies, et, méprisant le péril, iis en venaient aux mains avec ceux qui s’avançaient pour éteindre le feu. Les Romains s’efforçaient de retirer leurs béliers, dont les couvertures étaient brûlées, et les Juifs, pour les en empêcher, demeuraient dans les flammes sans lécher prise. Cet embrasement passa de là aux terrasses, sans que les Romains pussent y remédier. Ainsi, se voyant de tous côtés environnés du feu, et désespérant de pouvoir couserver leurs travaux, ils se retirèrent dans leur camp. Ils ne pouvaient se consoler d’avoir perdu en une heure, par la ruine de leurs travaux, ce qui leur avait coûté tant de temps ét de peine; plusieurs même, voyant leurs machines toutes brisées, désespéraient de pouvoir jamais prendre la place.
Mais Tile ne perdit pas courage. Ayant tenu un grand conseil de guerre, il proposa de conduire des lignes tout autour de la ville, et de l'environner de tranchées pour ôter aux assiégés toute espérance de recevoir, ou du secours, ou des vivres qui commençaient à leur manquer. Cet avis fut généralement approuvé, et l'ardeur se remit dans les troupes. Mais ce qui parait incroyable, et qui est véritablement digne des Romains, c’est que ce grand ouvrage, qui paraissait avoir besoin de trois mois pour s’exécuter, la ville ayant deux lieues de circuit, fut commencé et achevé en trois jours. La ville étant ainsi enfermée, on mil des troupes en garde dans les forts, dont les lignes étaient flanquées d'espace en espace. Tite, en même temps, commença à faire élever vers la forteresse Antonia quatre terras-
ses, plus grandes encore que les premières. Elles furent achevées en vingt et un jours, malgré la difficulté de trouver le bois nécessaire pour un tel ouvrage.
Jean, qui avait à défendre la forteresse Antonia, voulant prévenir le péril où il se trouverait, si les assiégeants faisaient brèche, ne perdait point de temps pour se fortifier, et pour tenter toutes choses avant que les béliers fussent mis en batterie. Il St une sortie avec les flambeaux à la main, pour mettre le feu aux travaux des ennemis ; mais il fut contraint de revenir sans avoir pu en approcher.
Alors les Romains avancèrent leurs béliers pour battre la tour Antonia; mais voyant que, malgré les coups redoublés, ils ue pouvaient faire brèche, ils résolurent d’en venir à la sape ; et, se couvrant de leurs boucliers en forme de tortue contre la quantité de pierres et de cailloux dont les Juifs les accablaient, ils travaillèrent si opiniàtrément avec des leviers et avec leurs mains, qu'ils ébranlèrent quatre des pierres du fondement de la tour. La nuit obligea les uns et les autres 6 prendre un peu de repos ; et cependant l’endroit du mur sous lequel Jean avait fait cette mine, par le moyen de laquelle il avait ruiné les premières terrasses des Romains, se trouvant affaibli des coups que les Romains y avaient donnés, tomba tout d’un coup. Les Juifs, dans le moment, élevèrent un autre mur derrière celui qui venait de tomber.
Comme il était construit tout récemment, on espérait qu’il serait plus facile de le renverser; mais personne n’osait monter le premier à l'assaut, tant le courage déterminé des Juifs avait jeté de terreur parmi les troupes. On fit pourtant quelques tentatives qui ne réussirent pas. La Providence leur ouvrit une autre voie. Quelques soldats, qui étaient de garde aux plates-formes, montèrent, vers la fin de la nuit, par la ruine du mur, sans faire de bruit, jusqu'à la forteresse Antonia; ils trouvèrent les soldats du corps-de-garde le plus avancé endormis, ét leur coupèrent la gorge. Étant ainsi maîtres du mur , ils firent sonner leurs trompettes, qu'ils avaient bu soin d'apporter avec eux. A ce bruit, ceux des autres corps-dc-garde, s’imaginant que les Romains étaient en grand nombre , furent saisis
M 34iî #«>
■d’une telle frayeur qu’ils s'enfuirent. Tite arriva bientôt après avec une partie de ses troupes, et, montant par les mêmes ruines, poursuivit les fuyards jusqu’aux portes du temple. Les Juifs en défendirent l'entrée avec un courage incroyable. L’aetion fut des plus vives et dura au moins dix heures. Mais enlin la fureur et le désespoir des Juifs, qui voyaient que leur salut dépendait du succès de ce combat, l’emportèrent sur la valeur et sur .l'expérience des Romains. Ceux-ci crurent devoir se contenter de s’élre rendus maîtres de la forteresse Antonia , quoiqu’il n’y eût eu qu’une partie de leur armée qui se fût trouvée à ce combat.
Il se passa plusieurs attaques que j’omets. Le plus grand des béliers que Tite avait fait construire et placer sur les plates-formes battit continuellement durant six jours les murs du temple , sans pouvoir rien avancer , non plus que les autres , tant ce superbe édifice était à l’épreuve de leurs efforts. Les Romains, ayant perdu l’espérance de réussir par ce* sortes d'attaques , résolurent d'en venir à l’escalade. Les Juifs, qui ne l’avaient pas prévu , ne purent les empêcher de planter leurs échelles; mais jamais résistance ne fut plus grande que celle qu'ils firent. Ils renversaient ceux qui montaient, tuaient à coups d'épées ceux qui étaient déjà sur les derniers échelons, avant qu'ils pussent se couvrir de leurs boucliers , et renversèrent même des échelles toutes couvertes de soldats ; ce qui coûta la vie à plusieurs Romains. Les autres furent obligés de sc retirer , sans avoir pu faire réussir leur entreprise.
Les Juifs firent de fréquentes sorties , où ils se battaient comme des furieux et des forcenés. Il en coûta bien du sang aux Romains , mais enfin Tite se rendit maître du temple , auquel . malgré les défenses rigoureuses qu'il en avait faites, un soldat mit le feu, qui le consuma entièrement. C'est ainsi que s’accomplit la prédiction que Jésus-Christen avait faite.