‹ Œuvres complètes de Rollin avec notes et éclaircissements sur les sciences, les arts, l'industrie et le commerce des anciens (volume 2)Chapitre 47 sur 178 · DE LA MARINE DES ANCIENS · texte numérisé non relu

DE LA MARINE DES ANCIENS

J'ai déjà dit ailleurs 1 quelque chose de la marine des anciens, de leurs vaisseaux , et de leurs troupesde mer. Je prie le lecteur d’y avoir recours pour suppléer à une partie de ce qui pourra manquer ici.

On ne peut rien dire de sûr touchant l'origine de la navigation. Ce qu’il y a de certain, c’est que le plus ancien vaisseau dont il soit parlé dans l'histoire est l’arche de Noé , dont Dieu lui-même avait donné le dessin , et prescrit la forme et toutes les mesures, mais uniquement par rapport aux vues qu’il avait d’y renfermer la famille de Noé , et tous les animaux de la terre et de l’air.

• Cet art aura eu sans doute, comme tous les autres , des commencements grossiers et imparfaits; de simples planches, des radeaux, des batelets , de petites barques. La manière dont les poissous se meuvent dans l'eau , et les oiseaux dans l'air, aura pu faire naître aux hommes la pensée d’imiter , par les rames et les voiles , les secours que la nature a donnés à ces animaux. Quoi qu’il en soit , ils sont parvenus par degrés à construire des navires dans la perfection où nous les voyons.

On peut diviser les vaisseaux en deux espèces : les vaisseaux de charge*, oneraria navet , qui servent pour le négoce et pour le transport ; et les vaisseaux de guerre, appelés souvent de longs vaisseaux , longœ navet.

Les premiers étaient de petits bâtiments qu’on appelait ordinairement ouverte , parce qu’ils n’avaient pas de pont. Ces petites barques n’avaient pas non plus à la proue ces éperons qu'on appelait rottra , dont on se servait dans les combats pour frapper les vaisseaux ennemis et les couler à fond.

Les navires longs , qui servaient pour la guerre, étaient de deux sortes: les uns n’avaient qu’un rang de rames de chaque côté , les autres en avaient plusieurs.

i Tome I, p«g, 7» , de celle MU.

» . BomUcer centom IrtgloU navUnu long!» . « »ep- » tingmlis onerariti profectul. . (Lit. Ud. Si. ■■ «■)

De ceux qui (Taraient qu'un rang de rames, quelques-uns avaient vingt rames , e/xéffooet ; d'autres trente , vpmimfoi ; d’autres cinquante, mvntximp ot, OU même cent, forimp 01. Bien n’est plus commun que ces noms de navires dans les auteurs grecs ; les rameurs étaient placés, moitié d’un cftté du vaisseau , moitié de l’autre, sur une même ligne.

Entre les vaisseaux à plusieurs rangs de rames, les uns en avaient deux seulement, 6iremes; d'autres trois, triremes; d’autres quatre, quadriremes ; d’antres cinq, quinqueremes ; d'autres un plus grand nombre, comme on le verra dans la suite. Ceux dont il est le plus souvent parlé dans les auteurs, et dont les anciens faisaient le plus d’usage dans les combats, sont tes trirèmes et tes quinquêrèmts : qn’On me permette de désigner par ces noms les vaisseaux qui avaient trois ou cinq rangs de rames.

On voit dans tous les auteurs anciens une distinction claire et évidente entre ces deux sortes de vaisseaux. Les uns étaient appelés Tj>«xovrVoi, vaisseaux à trente rames; nmximpoi, vaisseaux à cinquante rames, etc. ; et ceux-là étaient mis au nombre des petits vaisseaux. Les autres étalent appelés rpmput, à trois rangs de rames,' iwrnptti, à cinq rangs de rames, etc-; et ceux-ci étaient mis au nombre des grands vaisseaux. On verra bientét la différence qu’il y avait entre les uns et les autres pour le nombre de ceux qui les montaient. Ce qui distingue les derniers, c’est, outre la grandeur, qu’ils avaient plusieurs rangs de rames. Et Tite-Live le dit clairement ' : quinqueremis romana... pluribus remorum ordinibus scindentibiu vorliees; aussi bien que Virgile’ : temo eonsurgunt ordine remi. Il est donc incontestable qu’il y avait chez tes mciens des vaisseaux à plusieurs rangs de rames, à deux, à trois, à quatre, à cinq, à six, Jusqu’à trente et quarante : mais il n’y avait que ceux d’un moindre nombre de rangs de rames qui fussent d’usage; la plupart des autres n'étaient que pour la parade.

Desavoir ce que c'élailque ces divers rangs de rames , et comment on pouvait les mettre en mouvement, c’est ce qui fait la difficulté,

• Llv. Hb. 87, n. 80.

• Æn. lib. S. ISO

et qui forme me grande dtopute parmi les savants, laquelle, selon toutes les apparences , demeurera toujours indécise. Les permîmes parmi nous les plus habiles et les plus expérimentées dans la marine croient la chose absolument impossible. Elle le serait en effet, si Ton supposait que ces divers rangs de rames étaient perpendiculairement les uns sur les autres. Mais on voit le contraire dans I» colonne trajane, où , dans les birèmes et les trirèmes, les rangs de dessous sont mis obliquement , et comme par degrés.

Les raisonnements qu’on oppose à l’opinion de ceux qui admettent plusieurs rangs de rames dans les vaisseaux paraissent, il faut l'avouer , très-forts et très-concluants : mais quelle force peuvent avoir les meillean raison Déments du monde contre de* faits certains, et contre une expérience attestée par tous tes anciens auteurs?

Il parait que tes rameurs étaient distingués par degrés*. Cens du plus bas s’appelaient thedasmtts; ceux du milieu, zugites ; ceux d’en haut, thrastites. Ces derniers avaient une paye plus forte que les autres, sans doute parce qu’ils maniaient des rames plus longues , et plus pesantes que celles des degrés inférieurs.

C’est encore une question , si, dans les grands vaisseaux, chaque rame n’avait qu’un rameur, ou si elle en avait plusieurs, comme en ont aujourd’hui les rames de nos galères. Dans les birèmes et les trirèmes de. la colonne trajane on ne voit sur chaque célé d’un banc qu’un rameur, Il y a beaucoup d’apparence quele-nombre en était multiplié dans les vaisseaux qui étaient plus grands. J’évite d'entrer dans des discussions qui me mèneraient fort loin v et qui n'entrent point dans mon plan.

On trouve dans Athénée’ des descriptions de vaisseaux dont la grandeur étonne et parait incroyable. Les deux premiers sont de Plolémée Philopalor, roi d’Égypie. L’un deux était de quarante rangs de rames, et avait quatre cent vingt pieds de longueur sur cinquantesept de largeur. Quatre mille rameurs suffisaienlà peine pour mettre en mouvement cette

< Interpret. ArUlopklo. la Riait. Tbacjd. Ub. • , pag. «M.

• Athcn. Ub. S, pas *0-206.

masse énorme. Elle fat mise en mer avec une machine où il entra autant de bois qu’il en eût fallu pour faire cinquante vaisseaux & cinq rangs de rames. Quel moyen de concevoir l’.usage des quarante rangs de rames dans ce vaisseau? Aussi n'était-il que pour la parade.

L’autre vaisseau , appelé thalamègue , parce qu'il portait des lits et des chambres , avait de longueur trois cent douze pieds et demi , et dans sa plus grande largeur quarante-cinq pieds. Sa hauteur , en comptant la lente qu’on avait mise sur le pont .était de près de soixante pieds. Aux trois côtés du vaisseau (le côté de la proue n’est point compté ici) , on fit une double galerie l'une sur l'autre , d’une étendue immense. C’était un vrai palais portatif. Ptolémée l’avait fait construire pour se promener sur le Nil avec toute sa cour. Athénée ne marque point combien il avait de rangs de rames.

Le troisième vaisseau est celui que fit construire Hiéron 11 ' , roi de Syracuse , sous la direction du fameux Archimède. II était à vingt rangs de rames, et d’une magnificence incroyable. Aucun port de Sicile ne pouvant le con- I tenir , Hiéron en fit présent à Ptoiémée Phi— lopator , et le fit conduire à Alexandrie. Quoique la sentine en fût très-profonde, un seul homme ia vidait par le moyen d’une machine qu’ Archimède avait inventée.

Ces vaisseaux , qui n’étaient que pour la parade, ne regardent point, à proprement parler , la matière que je traite. Il en faut dire autant * de celui de Philippe , père de Persée, dont parle Tite-Live. Il avait seize rangs de rames: mais il ne pouvait presque être mis en mouvement à cause de sa grandeur.

Ce qui m'étonne1 , c’est ce que dit Plutarque des galères de Démétrius Poliorcète ; et il a soin d’avertir qu’il parle dans l'exacte vérité, et sans aucune exagération. Ce prince , fort versé ,-comme on Mit, daus les arts, et fort inventif par rapport aux machines de guerre , avait fait construire aussi plusieurs galères à quinze et à seize rangs de rames, qui n’étaient

1 Alhen. lib. 5. |»g. 300-109.

’ « Coartus Philippin rnves omnrs tmas iradtre ; qulo * et rpgiam unam inhabflis propc .magniludloiv , quara « M'jdccim venin remorum agebani. a ( Lrv. lib. 33 ,

* Pîul. i» ÏVcrnrir. pag. 807.

point pour la simple ostentation, mais dont il faisait un usage merveilleux dans les sièges et dans les combats. Lysimaquc, ne pouvant ajouter foi à tout ce qu’on en disait , l’envoya prier, quoique sou ennemi , de faire voguer ses galères devant lui ; et quand il eut vu leur mouvement prompt et léger, il s'en retourna, surpris au delà de tout ce qu’on peut dire , et n’osait presque en croire le témoignage de ses propres yeux. Ces vaisseaux étaient d’une beauté et d'une richesse étonnantes ; mais leur légèreté et leur agilité paraissaient encore plus dignes d’admiration que leur grandeur et leur magnificence.

Mais renfermons-nous dans ceux qui étaient plus connus et plus communs ; j'entends principalement les galères à trois , quatre et cinq rangs de rames ; et voyons l’usage qu’on en faisait dans les combats.

Il n’est point parié dans Homère de vaisseaux à plusieurs rangs de rames: ce n'est que depuis la guerre de Troie que l'usage en a été établi : la date en est inconnue. On croit que ce sont les Corinthiens 1 qui, les premiers, changèrent l’ancienne forme des galères, et qui en construisirent à trois rangs de rames , et peutêtre aussi à cinq. Syracuse, colonie de Corinthe , se piqua , surtout du temps de l’ancien Denys , d’imiter l’industrie de la ville à qui elle devait son origine , et vint même à bout de ia surpasser , en perfectionnant ce que la première n’avait fait qu'ébaucher. Les guerres qu’elle eut à soutenir contre Carthage l’obligèrent de donner tous ses soins et toute son application à la marine. Ces deux villes pour iors étaient les plus puissantes sur mer.

La Grèce , en général, ne s’était point distinguée de bonne heure de ce côté-là. Le plan et le dessein de Lycurgue avaient été d’interdire absolument à ses citoyens l'usage de la marine ; et cela par deux motifs également dignes de la sage et profonde politique de ce législateur. Sa première vue était d’écarter de sa république tout commerce avec l’étranger , de peur que ce mélange n’altérAt la pureté des mœurs , et n’aflaibllt la sévérité des maximes qu'il y avait établies. En second lieu , il voulait ôter aux Lacédémoniens toute envie de s’a-

1 Thucjd. lit. I, pag. H-JO.'

grandir , el toute espérance' de faire des conquêtes , regardant cette funeste ambition comme la ruine des états. Sparte n’eut donc d’abord qu’un très-petit nombre de vaisseaui.

Athènes n’en était guère mieux fournie dans les commencements. Ce fut Thèmistocle qui , perçant dans l’avenir , et pressentant de loin ce qu’on avait à craindre de la part des Perses , tourna toutes les forces d’Athènes du cété de la mer , équipa , sous un autre prétexte, une nombreuse flotte, el, par cette sage prévoyance, sauva la Grèce, procura àsa patrie une gloire immortelle , et la mit en état de devenir bientôt supérieure à tous les peuples voisins.

Pendant près de cinq siècles entiers, Rome, si l’on en croit Polybe ' , ignora absolument ce que c'était que vaisseau, que galère, que flotte. Uniquement occupée à soumettre les peuples qui l’environnaient , elle n’en avait pas besoin. Quand elle commença à faire passer ses troupes en Sicile , elle n’avait pas une seule felouque en propre, et elle empruntait de ses voisins des vaisseaux pour le transport de ses armées. Mais elle sentit bientôt qu’elle ne pourrait point résister aux Carthaginois tant qu'ils seraient maîtres de la mer. Elle songea donc à leur en disputer l’empire, et à équiper une flotte. Une quinquérème que les Romains avaient prise sur les ennemis leur en fit naître la pensée , et leur servit de modèle. Eli moins de deux mois ils construisirent cent galères à cinq rangs de rames, et vingt à trois rangs. Ils formèrent des matelots et des rameurs à une manœuvre qui jusque-là leur avait été inconnue , et dans le premier combat qu’ils donnèrent , ils vainquirent les Carthaginois, c'est-à-dire la nation du monde la plus puissante sur mer, et la plus habile en fait de marine.

La flotte de Xerxès * , lorsqu’il partit d’Asie pour attaquer la Grèce, consistait en plus de douze cents galères à trois rangs de rames , dont chacune portail deux cent trente hommes; el en trois mille galères de trente ou cinquante rames, el outres vaisseaux de transport, qui contenaient , l’une portant l’autre , quatrevingts hommes. Les autres galères que fourni-

• Poljb. Ilb. t .pa? 20

* llerod. Ilb. 7, cap. tW.

rent les peuples d’Europe portaient chacune deux cents hommes. Celles qui partirent d’Athènes, pendant la guerre du Péloponnèse, pour attaquer les Syracusains , -en portaient autant. On peut donc supposer que la charge ordinaire de ces vaisseaui était de deux cents hommes.

Je souhaiterais que les historiens eussent distingué clairement entre ces deux cents hommes , qui étaient la charge ordinaire des vaisseaux, combien il y en avait pour la chiourme, et combien pour le combat. Plutarque ' , en parlant de ceux des Athéniens qui se trouvèrent à l’action de Salaminc , marque que chacune des cent quatre-vingts galères dont leur flotte était composée n'availque dixhuit hommes de guerre , dont quatre tiraient de l'arc , et les autres étaient pesamment armés. C’est bien peu de monde.

Ce combat près de Salamine est un des plus célèbres de l’antiquité mais nous n'en avons pas un détail bien précis. Les Athéniens s’v distinguèrent par un courage invincible, et leur chef encore plus par son habileté et sa prudence. Il persuada aux Grecs, non sans beaucoup de peine, -de s’arrêter dans un détroit qui rendait inutile le grand nombre des vaisseaux persans; et il attendit, pour engager l'action, qu’un certain vent, fort contraire aux ennemis , commençât à souffler.

Le dernier combat des Athéniens dans le port de Syracuse causa leur ruine. Parce qu'on craignait extrêmement les éperons d^s galères ennemies , dont on avait fait une triste expérience dans les actions précédentes, Nicias s’était muni de harpons de fer pour lis accrocher, afin d’en rompre le coup, et d'en venir d’abord aux mains comme sur terre; mais les ennemis, qui s'en étaient aperçus, couvrirent de cuir la proue et le haut des galères , pour ne pas donner tant de prise , et pour éviter d'en venir à l'abordage. Les décharges leur réussissaient bien mieux. Les Athéniens furent accablés d’une grêle de pierres qui portaient toujours leur coup , au lieu que les dards et les traits qu'ils lançaientétaienl presque toujours sans effet , à cause du mou-

• Plut. In Themist. pag. 119.

* llerod Ilb. 8, cap. 81-98.

veinent de le mer et de l'agitation des vaisseaux. Leur ancienne gloire et leur puissance firent naufrage dans ce dernier combat.

Polybc fait une courte mais fort belle description de ce combat naval, qui fut; à l’égard des Romains , comme un heureux augure pour l'avenir , et qui leur ouvrit l'entrée aux conquêtes qui devaient leur assurer l'empire de la mer. C'est celui de Myle en Sicile , contre les Carthaginois , sous la conduite du consul Duilhis. Je l'ai rapporté dans l'histoire des Carthaginois. Ce qu’il y a de particulier dans ce combat , est une machine de nouvelle invention , attachée au haut de la proue des vaisseaux romains , et qu'on appela corbtau.

C’était une espèce de grue , guindée en haut , et suspendue par des cordages , qui portait à son extrémité un pesant cône de fer nommé corbeau , qu'on faisait tomberavec impétuosité sur les vaisseaux ennemis , pour en enfoncer le plancher et pour les accrocher. Cette machine fut la principale cause de la victoire , qui fut la première que les Romains remportèrent sur mer.

Le même Polybe fait une description plus étendue d’un célèbre combat naval qui se donna près d’Ecnome, ville de Sicile. Les Romains , commandés par les consuls Attilius Régulus et L. Manlius , avaient trois cent trente vaisseaux pontés, et cent quarante mille hommes , chaque vaisseau portant trois cents rameurs et six-vingts soldats. La flotte des Carthaginois , commandée par Hannon et Amiicar, avait trois cent cinquante vaisseaux, et plus de cent cinquante mille hommes. Le dessein des premiers était de porter la guerre en Afrique, et d’en faire le théâtre de la guerre; ce que les autres avaient un extrême intérêt d'empécher. Tout se prépara donc au combat.

L'ordonnance des Romains ici fut tout extraordinaire. Ils ne se rangèrent point sur une ou plusieurs lignes, comme c’était assez la coutume , de peur que les ennemis ne les doublassent â cause de leur nombre , et ils songèrent â faire front de tous côtés. D'ailleurs , comme la force des ennemis consistait dans la légèreté de leurs vaisseaux , ils crurent devoir voguer obliquement , et prendre une ordonnance qu’on eût peine â rompre.

Pour cela , les deux vaisseaux â six rangs

que montaient les consuls Régulus et Manlius furent mis de front â côté l’un de l’autre. Ils étaient suivis chacun d'une file de vaisseaux : on appelait l’une la première flotte , et l’autre la teconde. Les bâtiments de chaque file s'écartaient et élargissaient l’intervalle à mesure qu’ils se rangeaient , et tournaient la proue en dehors. Les deux premières flottes ainsi rangées en forme de bec ou de coin , on forma une troisième ligne de vaisseaux qu’on nomma la troisième flotte. Elle fermait l'intervalle, et faisait front aux ennemis : en sorte que cet ordre de bataille avait la figure d’un triangle. Ces trois rangs composaient comme un corps séparé , qui était composé de trois floltes ; car on les appelait ainsi. Cette troisième ligne , ou troisième flotte , remorquait les vaisseaux destinés i transporter la cavalerie , qui formaient un second corps. Enfin la quatrième flotte , ou les triaires (c’est le nom qu’on lui donnait) , venaient après , et étaient a la queue , de telle sorte qu’ils débordaient des deux côtés la ligne qui les précédait ; et c’était là le troisième corps. De cette manière , l'ordre de bataille représentait un coin ou un bec , dont le haut était creux, et la base solide, mais fort dans son tout , propre à l'action , et difficile à rompre.

Les Carthaginois , de leur côté , rangèrent presque tous leurs vaisseaux sur une même ligne. L’aile droite , commandée par Hannon, et composée des galères les plus légères et les plus agiles, s’avancait beaucoup en pleine mer, pour en envelopper celles des ennemis qui lui élaient opposées , et avait toutes les proues tournées vers eux. L’aile gauche , qui faisait la quatrième partie de la flotte , était rangée en forme de tenaille, c’est-à-dire en potence, et tirait vers la terre. Amiicar , en qualité d’amiral , commandait le centre et cette aile gauche. Il usa de stratagème pour séparer les vaisseaux des Romains. Ceux-ci , se promettant une victoire assurée sur des vaisseaux à qui l’on avait donné tant d’étendue , commencèrent par l’attaque du centre , qui eut ordre de se retirer peu à peu , comme cédant à l’ennemi , et se disposant à fuir. Les Romains ne manquèrent pas de poursuivre les fuyards. Par celle manœuvre , la première et la seconde flotte (on a marqué auparavant ce qu’il faut entendre par ces mots) s’éloignaient de la troi-

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sième , qui remorquait les vaisseaux de charge, et de la quatrième , où étaient les triaires destinés à les soutenir. Quanti elles Turent à une certaine distance , alors , sur le signal qui fut donné du vaisseau d’Amilcor, les Carthaginois fondent tous en même temps sur les vais* seaux qui poursuivaient. Les Carthaginois l'emportaient sur les Romains par la légèreté de leurs vaisseaux, par l'adresse et la facilité qu'ils avaient tantôt è s’approcher, tantôt à reculer ; mais la vigueur des Romains dans la mêlée , leurs corbeaux pour accrocher les vaisseaux ennemis , la présence des deux consuls qui combattaient à leur tète , et sous les' yeux desquels tts brûlaient de se signaler , ne Içur inspiraient pas moins de confiance qu’en avaient les Carthaginois. Tel était le choc de ce côté-là.

En même temps Hannon , qui commandait l’aile droite , vient tomber sur les vaisseaux des triaires, et y jette le trouble et la confusion. D’un autre côté, les Carthaginois, qui étaient en potence et proche de la terre , sç rangent de front, et fondent sur les vaisseaux qui remorquaient. Cenx-ci lâchent aussitôt les cordes , et en viennent aux mains : de sorte que toute celte bataille était divisée en trois parties , qui faisaient autant de combats fort éloignés l'un de l’autre.

Comme des deux côtés les forces étaient à peu prés égales , l’avantage d’abord le fut aussi. Enfin le corps que commandait Amilcar, ne pouvant plus résister, fût mis en fuite, et Manlius attacha à ses vaisseaux ceux qu’il avait pris. Régulus en même temps vint au secours des triaires et des vaisseaux de charge , menant avec lui les bâtiments de la seconde flotte, qui n’avaient rien souffert. Pendant qu'il est aux mains avec Hannon , les triaires, qui se rendaient déjà , reprennent courage , et retournent à la charge avec vigueur. Les Carthaginois , attaqués devant et derrière , ne purent résister plus longtemps, et prirent la fuite.

Sur ces entrefaites , Manlius revient , et aperçoit la troisième flotte .acculée contre le rivage par les Carthaginois de l’aile gauche. Les vaisseaux de charge et les triaires étant en sûreté, ils se joignent , Régulus et lui , pour cottrir la tirer du danger où elle était : car elle

soutenait une espèce de siège , et aurait été entièrement défaite , si les Carthaginois , par la crainte d'ètre accrochés et forcés d'en venir aux mains, ne se fussent contentés de la resserrer contre terre sans oser l’attaquer. Les consuls, étant arrivés fort à propos, entourèrent les Carthaginois, et leur enlevèrent cinquante vaisseaux avec tout l'équipage.

Tel fut le succès de ce combat naval , dont l’avantage fut entièrement du côté des Romains. Il y périt vingt-quatre de leurs bâtiments, et plus de trente des Carthaginois. Nul vaisseau équipé des Romains ne tomba en la puissance de l’ennemi , et ils en prirent plus de soixante-quatre.

Jamais les Romains , même dans le temps de leurs plus grandes forces, ne mirent en mer, de leur chef et en leur propre nom, une flotte aussi nombreuse que celle dont il est parié ici; elPolybe en fait la remarque. Quatre ans auparavant, ils ignoraient absolument ce que c'était que flotte : et en voici une de trois cent trente vaisseaux pontés qui met à la voile.

En voyant la rapidité avec laquelle ces bâtiments étaient construits, on serait tenté de croire qu’ils étaient d'une, très-modique grandeur, et qu’ils ne pouvaient pas contenir beaucoup de monde. On voit ici le contraire. Polybc nous apprend une circonstance, qui, nulle part ailleurs, n'est marquée si clairement, et qu'il nous importait extrêmement de savoir : c'es que chaque galère portait trois cents ramener et six-vingts soldats. Combien fallait— il de place pour les agrès d'une telle galère , pour le magasin des vivres, pour le réservoir d'eau! On voit dans Tite-Live 1 qu’on y mettait des vivres et de l’eau quelquefois pour quarantecinq jours, et d’autres fois sans doute pour un plus long espace.

Les corbeaux , dont il est souvent parlé dans les combats de mer, machine propre i accrocher les vaisseaux, nous apprennent que les anciens ne trouvaient point de moyen plus efficace pour s’assurer la victoire, que de se joindre, et d'en venir aux mains. Ils portaient souvent dans leurs vaisseaux des balistes et des catapultes pour lancer des traits et des pierres. Quoique ces machines, qui leur le-

■ Uv. lib. 90. n. 25.

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riaient lieu de nos canons, fissent des effets surprenants, ils ne s'en servaient que lorsque les vaisseaux étaient à une certaine portée, et ils en venaient à l'abordage le plus tôt qu'il leur était possible. C’est IA en effet, et ce n'est que IA , que parait véritablement le courage des troupes.

Les galères qui composaient ici les deux

flottes étaient A trois rangs de rames, ou tout au plus A cinq : celles qui portaient les deux consuls étaient à six rangs. Dans le combat de Myle, l’amiral montait une galère A sept rangs de rames. On juge aisément que ces galères des amiraux n'étaient pas pour la simple parade, et qu’elles devaient être dans le combat d'un plus grand usage que toutes les autres.

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