CHAPITRE I
IlKS GRAMMAIRIENS.
La grammaire est l'art de parler et d’écrire correctement.
Il n’est rien de plus admirable en soi-même, ni qui mérite davantage notre attention, que
Bar. 2-1 * el 15.
le double présent que Dieu nous a fait de la parole et de l'écriture. Nous en faisons un continuel usage sans presque jamais y réfléchir, et sans considérer les merveilles étonnantes que l'une et l’autre renferment.
La parole fait un des plus grands avantages de l’homme , au-dessus de tous les autres animaux. Elle est une des plus grandes preuves de la raison ; et l’on peut dire que c’est la parole qui la met le plus en évidence. Mais par quel art ingénieux se produit-elle ! cl combien faut-il que de parties différentes, au premier commandement de l’âme, se réunissent et concourent ensemble pour former la voix !
J'ai une pensée en moi-même que je voudrais communiquer à d’autres, ou quelque doute dont je souhaiterais être éclairci : rien de plus spirituel, et par conséquent de plus éloigné des sens que la pensée. Quel véhicule pourra donc la faire passer jusqu’aux personnes qui m’environnent? Si je n’en puis venir à bout, renfermé en moi-même, réduit è moi seul privé de tout commerce, de tout entretien, de toute consolation, je souffre des tourments inexplicables. La compagnie la plus nombreuse, le monde entier même n’est pour moi qu’une affreuse solitude. La divine Providence m’a épargné toutes ces peines en attachant mes idées à des sons, et me rendant maître de ces sons par une mécanique naturelle qu’on ne peut assez admirer.
Au moment même et dans l’instant précis que je veux communiquer ma pensée à d’autres, le poumon, le gosier, la langue, le palais, les dents, les lèvres, et une infinité d’organes qui en dépendent et en font partie, se mettent en mouvement et exécutent mes ordres avec une rapidité qui prévient presque mes désirs. L’air sorti de mon poumon, diversifié et modifié en une infinité de manières , selon la diversité de mes sentiments, va porter le son dans l’oreille de mes auditeurs, et leur apprend fout ce qui se passe en moi et tout ce que je veux qu’ils sachent.
Pour apprendre à produire des effets si merveilleux, ai-je eu besoin de maîtres, de leçons, d’instructions? La nature, c’est-à-dire la divine Providence, a tout fait en moi, mais sans moi. Elle a formé dans mon corps tons les organes nécessaires pour produire ces effets
merveilleux, el elle les a formés d'une délicatesse qui échappe presque aux sens, et avec une variété , une multiplicité, une distinction, un art, une industrie que les naturalistes avouent être au-dessus de toute expression et de toute admiration. Ce n’est pas asseï : elle nous a donné une autorité souveraine sur tous ces organes, pour qui nos simples désirs sont une voix impérieuse 6 laquelle ils ne résistent point, et qui les met aussitôt en mouvement. Pourquoi ne sommes-nous pas ainsi dociles et soumis à la voix du Créateur?
La manière de former la voix renferme, comme je l’ai dit , des merveilles sans nombre. Je n'en rapporterai ici qu’une circonstance , qui fera juger des autres ; elle est tirée des mémoiresde l'Académie des Sciences.
Dans notre gosier 1 , et an haut de la trachée-artère , qui est le canal par où l’air entre dans les poumons et par où il en sort, est une petite fente ovale , cajÆble de s'ouvrir plus ou moins , qu’on appelle la glotte. Comme l’ouverture de cette glotte est fort petite par rapport à la largeur de la trachée , l’air ne peut sortir de la trachée par la glotte sans augmenter extrêmement sa vitesse, et sans précipiter son cours. Ainsi, iVagite violemment, en passant , les petites parties des deux lèvres de la glotte , les met en ressort, et leur fait faire des vibrations qui causent le son. Ce son ainsi formé va retentir dans la cavité de la bouche el des narines.
La glotte forme les tons aussi bien que le son , el ce ne peut être que par les différents changements de son ouverture. Elle est ovale, comme je l’ai déjà dit , et capable de s’élargir jusqu'à un certain point, ou de s’étrécir, et par là les fibres des membranes qui la composent deviennent plus longues pour les tons bas, el plus courtes pour les tons hauts.
On voit , par un calcul exact de M. Dodarl, que pour tous les tons et les demi-tons d’nne voix ordinaire, pour toutes les petites parcelles de Ion dont elle peut hausser une octave sans se forcer, pour le plus ou le moins de force qu’on peut donner au son sans changer le ton, il faut nécessai rement supposer que le petit diamètre de la glotte , qui est de moins
1 Mémoires de l’Acad. des Sciences, année 1700.
d’une ligne , et qui change de longueur à tous ces changemenLs , peut être et est actuellement divisé en 9632 parties; que même ces parties ne sont pas toutes égales , et que , par conséquent , quelques-unes sont beaucoup plus petitesque la partie d’une ligne. Quel moyen
que l’art des hommes pût jamais atteindre à des divisions si fines el si délicates ! et n’est-on pas étonné que la nature elle-même ait pu les exécuter? D’un autre côté, il n’est pas moins surprenant que l’oreille , qui a un sentiment si juste pour lestons, s’aperçoive, pour peu que la voix détone , d'une différence dont l’origine n’est que la ^Vs partie de moins d’une ligne.
Cette oreille même , peut-on se lasser de considérer sa structure , façonnée d’une manière admirable pour rassembler de tous côtés dans scs cavités anfractueuses les impressions vagues et les ondulations du son , et pour les déterminer ensuite par une douce réflexion vers l’organe interne de l'ouïe? C'est aux naturalistes à développer toutes ces merveilles. Mais c’est à nous à en admirer avec reconnaissance les avantages infinis, dont nous jouissons presque à chaque moment sans y faire beaucoup de réflexion. Que serait-ce qu’un peuple de muets , réunis ensemble par l'habitation , mais qui ne pourraient se faire part de leurs pensées que par des signes et des gestes, ni se communiquer mutuellement leurs besoins, leurs doutes , leurs difficultés, leur joie, leur tristesse , en un mot tous les sentiments de leur àme , en quoi consiste proprement la vie de l’homme raisonnable?
L’écriture est une autre merveille qui approche beaucoup de celle de la parole , cl qui lui ajoute un nouveau prix par l'étendue qu’elle donne à l’usage qu'on en peut faire , et par la stabilité et une sorte de perpétuité qu’elle lui procure. Cette invention a été parfaitement décrite par ces beaux vers de Lucain :
Phœnicw primt , filmai credllur. ausl
Mensuram rudiljus vocem slgnare tîguris
et encore mieux rendue par cette traduction de Brébeuf , qui enchérit beaucoup sur l’original :
C'est de lai ■ que nous vient cet irl ingénieux l)e peindre la parole et de parler aul vcui ,
Et par les traits divers de figures tracées ,
Donner de la couleur et du corps aux pensées.
C’est cette invention qui nous met en état de converser et de nous entretenir avec les absents* , et de fnire passer jusqua eux nos pensées et nos sentiments , malgré la distance infinie des lieux. La langue, qui est le premier instrument et le premier organe du discours, n'a point de part dans ce commerce également utile et agréable. La main , instruite par l'usage à imprimer sur le papier des caractères sensibles, lui prête son ministère, se rend son interprète, toute muette qu'elle est , et devient eu sa place le véhicule de la parole.
C'est à cette même invention , comme le remarque encore Théodore! , dont je viens de citer les paroles , que nous sommes redevables du riche et inestimable trésor des écrits qui sont parvenus jusqu'à nous , et qui nous ont donné la connaissance, non-seulement des arts, des sciences et de tous les faits passés, mais, ce qui est infiniment plus précieux, celle des vérités et des mystères de la religion.
Est-il aisé de comprendre comment les hommes ont pu composer, de vingt-cinq ou trente lettres tout au plus , cette infinie variété de mots qui, n’ayant rien de semblable en euxmêmes à ce qui se passe dans notre esprit , ne laissent pas d’en découvrir aui autres tout le secret, et de faire entendre à ceux qui n’y peuvent pénétrer tout ce que nous concevons, et tous les divers mouvements de notre flme ? Transportons-nous en esprit dans ces pays où l’invention de l’écriture n’a point pénétré,
t De Cadmus, Phénicien.
* « Ejusdcm henelicio absentihus conversamur ; et qui multorurn dicruin itinere dislamus , alque Immeusls mamlonum spaliis et intervallis sejungimur, ingeniorum concepia et animorum geulenllas nobia invieem « per manu» transtnütiïnus. Et lingua quldern , quæ pri- « mariura oralionls orgauum cal . ollosa cessât. Semioni « autem dextra anclllatur. quæ , calamo arreplo . quod « nobls rum amlco translgcudum erat negotium , papyro « aut charüe inacrlbil : et sermonis vchiculum est. non os. 0 nec lingua. sed roaous . quæ longl temports uau artem « cxcrcuit, et eleroentorum compositionem seu structu- « ram probè edocta est. a ( Thcodoeei. de Prond. oral. 4. )
| ou u’est point mise en usage : quelle ignorance ! quelle grossièreté ! quelle barbarie ! sont-ce des hommes? On peut consulter la savante dissertation de M. Frèrel 1 sur les Principes de l'art d'écrire : elle renferme une infinité de choses très-curieuses.
Ne rougissons pas de l’avouer , et rendoHS un juste hommage de reconnaissance à celui à qui seul nous sommes redevables du double bienfait de la parole cl de l’écriture. Il n'y avait que Dieu qui pût apprendre aux hommes à établir certaines figures pour être les signes de ces sons.
Voilà quel est le premier objet de la grammaire , qui est, comme je l’ai déjà dit , l’art de parler et d’écrire correctement. Elle était in-' Uniment plus estimée , et cultivée avec beau-1 coup plus de soin chez les Grecs et chez les Romains que parmi nous, où elle est tombée dans un grand mépris , et presque généralement négligée. Cette différence de sentiments et de conduite sur ce point vient de ce que ces deux nations donnaient un temps considérable et une application particulière à l’étude de leur propre langue , au lieu qu’il est très-rare que nous apprenions la nôtre par principes, ce qui est certainement un grand défaut dans la manière dont nous instruisons pour l’ordinaire les jeunes gens.
On est étonné de lire dans Quinlilien un éloge magnifique de la grammaire , qu’il dit être nécessaire aux enfants', agréable aux vieillards, une douce compagnie dans la retraite, et celle de toutes les études qui produit plus d’utilité qu'elle n’en promet. Ce n'est pas là l’idée qu’on s’en forme. Aussi avait-elle chez les anciens beaucoup plus d'étendue que nous ne lui en donnons. Elle ne se bornait pas à prescrire les règles de parler, de lire et d’écrire correctement , ce qui est une partie très-importante. L’intelligence et l’explication des poètes étaient du ressort de la grammaire, et l’on comprend combien de choses étaient nécessairement renfermées dans cette élude. Elle y joignait une autre partie, qui suppose un
* Mémoires de l’Acad. des Inscriptions, tome VI.
* « Neccssaria pueris, jucunda senibus. dulcis sccreto- « rum cornes, et quæ vel sola omni sludlortim genere plus « hnbetoperis quàm ostentation». » (Quintil. Ub. i, cap. 4. )
grand fonds d’érudition et de jugement : c’est la critique. J'expliquerai bientôt en quoi elle consistait.
On ne confondait pas ces sortes de grammairiens, appelés aussi philologues, avec les grammatiste s ou littérateurs, dont l'unique emploi était d’enseigner aux enfants les premiers éléments de la langue grecque ou latine. C’est pourquoi ces derniers ne jouissaient pas des immunités et des autres privilèges accordés par les empereurs aux grammairiens.
Je rapporterai ici en peu de mots ce que l’histoire nous apprend de ceux qui se sont le plus distingués dans ce genre, soit chei les Grecs, soit chez les Romains. M. Capperonnier, mon coofrère au collège royal, quia parfaitement approfondi tout ce qui regarde la grammaire, a bien voulu me communiquer quelques remarques sur ce sujet.
Ait. I. — Grawmaihikks onces.
Je n’entrerai point dans l’examen de l’origine des lettres grecques. Si l'on veut s’instruire de celte manière, on la trouvera dans les mémoires de l’Académie des Inscriptions et des Belles-Lettres1, traitée avec beaucoup d’érudition par feu M. l'abbé Renaudot. Je m’en liens à l’opinion commune de presque tous les auteurs grecs et latins, qui conviennent que Cadmus , parti de Phénicie , communiqua aux Grecs les premières lettres qui furent depuis appelées ioniques, dont la ressemblance avec l’alphabet hébreu ou phénicien marque assez l’origine. Je me borne ici à parler de ceux qui se sont le plus distingués par rapport à la grammaire grecque.
On croit que Platon est le premier auteur jehez qui l’on trouve quelque vestige de l’art grammatical. En effet, dans son Philèbe », il montre la manière dont on peut enseigner la science des lettres. Dans son Cratyle, il agile l’ancienne et fameuse question si la signification des mots leur est naturelle ou si elle est arbitraire et fondée uniquement sur la volonté des hommes, à qui il a plu d’attacher telles idées à tels mots. 11 distingue deux sortes de
i Tome IF.
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mots : les primitif;, qu'il attribue & Dieu ; les autres, qui sont de l’invention des hommes. 11 insinue que la langue grecque venait de l'hébraïque, qu’il appelle la langue barbare. Dans ce même dialogue il examine l'origine et l’étymologie de plusieurs noms. C’est pourquoi Phavorin dit, dans Diogène Laërce, que Platon a le premier observé la propriété et l’usage de ta grammaire.
11 semble néanmoins qu’ Aristote pourrait être regardé comme le premier auteur de celte science. H a distribué les mots en certaines classes : il en a examiné les différents genres et les propriétés particulières. Le chapitre xi de sa Poétique commence par ce détail. « Le « style ou l’élocution poétique renferme ces « huit parties. L’élément, la syllabe , la con- « jonction , le nom, le verbe, l’article , le cas a ou l’inflexion, la proposition ou phrase, s
Hermippus, cité par Diogène Laërce', dit qu’Épicure enseigna la grammaire avant que la lecture des livres de Démocrite l’engageât à l'étude de la philosophie.
Quinlilien* dit que les philosophes stoïciens ajoutèrent beaucoup de choses à ce qtfAristote et Théodecte avaient inventé touchant la grammaire. Parmi ces additions il compte les prépositions , le pronom , le participe , l’adverbe et l’interjection.
Le grand étymologiste Suidas, Hésychius, Étienne de Byzance, Athénée, llarpocration , et autres philologues poly graphes font mention de plusieurs anciens grammairiens grecs , dont les uns ont vécu après Aristote et Alexandre-le-Grand, les autres après le siècle d’Auguste. Nous dirons quelque chose desplus célèbres.
On peut placer dans la première classe Philp.tas de l’Ile de Cos, que Plolémée, premier du nom , roi d’Égypte , donna pour précepteur à son fils Plolémée Philadelphe.
Hécatéb d'Abdère , qui avait composé un traité louchant la poésie d'Homère et d’Hésiode.
Lincée de Samos, disciple de Théophraste.
Zfnodotr d’Ephèse , qui le premier corrigea les fautes qui s’étaient glissées dans les œuvres d’Homère.
• In vit. Epie.
• Lib. I, e*p. 4.
3dB
Callimaqie , oncle maternel de celui dont il nous reste quelques poésies. Il comptait parmi ses disciples le célèbre Eratosthène , dont je parlerai bientôt sous le litre de philologue.
Aristophane de Byzance eut pour maître Eratostliène. Il vivait du temps de Ptolémée l’Iiilopator, et fut fort estimé.
Aristarque, disciple d’Aristophane , effaça par sa réputation celle de tous les grammairiens qui l'avaient précédé ou qui vivaient de son temps. 11 naquit dans la Samothrace , et eut pour patrie d'adoption la ville d'Alexandrie. Il fut fort considéré de Ptolémée Philo— inétor , qui lui confia l’éducation de son fils. 11 s'appliqua extrêmement à la critique , et il lit une révision des poésies d’Hoinèrc avec une exactitude incroyable , mais peut-être trop magistrale ; car dès qu’un vers ne lui plaisait pas , il le traitait de supposé : Jlomeri 1 rertum negat, quem non probat. On dit qu'il marquait la figure d'une broche à côté des vers qu'il condamnait de supposition ; d'où est venu le mot ieüLçtci.
Quelque grande que fût la réputation et l'autorité d’Aristarque, souvent néanmoins on appelait de ses jugements, et on se donnait la liberté de condamner le goût de ce grand critique, qui décidait, en quelques rencontres, que tels et tels vers de l'Iliade devaient être transportés dans l’Odyssée. Il est rare que ces sortes de transpositions réussissent, et. pour l'ordinaire, elles marquent plus de hardiesse que de jugement. Zénodotc s fut chargé de revoir et d'examiner la critique d’Aristarque.
Au sentiment de plusieurs personnes, ce fut cet Aristarque qui divisa les deux grands poèmes d'Homère, chacun en autant de livres qu'il y a de lettres dans l’alphabet, et qui donna à chaque livre le nom d’une lettre.
Il travailla aussi sur Pindarc, sur Aratus, et sur d’autres [mêles.
Il eut beaucoup de contestations dans Pergnme avec le grammairien Ccatès, dont je parlerai bientôt.
Cicéron 5 appelle Atticus son Aristarque , parce qu’en bon ami, et en censeur d'une
1 Ole ep. 11. lib. 3, ad fam.
> Suid.
» Lib. 1, epist. 10, ad Allie.
critique sûre, il voulait bien revoir et corriger ses harangues. Horace se sert aussi de ce nom pour désigner un critique exact et sensé1.
Vir bonus et prudent rereos reprebendel inertes, ele.
Fict Arlslsrrhus. net dicet : Cur egoamicum
Olîendasn in nugis t
Quintilien * nous apprend que ces grammairiens critiques, non-seulement se donnaient la liberté de noter comme avec la verge de censeur les vers qui leur déplaisaient, et de relranchcr du nombre des ouvrages d’un auteur des livres entiers, commeautantd’enfants supposés qu'on lui attribuait mal h propos, mais qu'ilsportaient leur autorité jusqu’à marquer aux écrivains leurs rangs, donnant à quelques-uns une distinction d'honneur, en laissant plusieurs dans la foule, et dégradant entièrement les autres.
Ce que j'ai dit d’Aristarque nous montre que la critique, qui faisait le principal mérite des anciens grammairiens, consistait principalement à discerner le véritable auteur d'un ouvrage; & distinguer les écrits qu’on lui supposait de ceux qui étaient réellement partis de sa plume; dans ceux mêmes qui étaient reconnus pour être de lui, à rejeter des endroits qu’une main étrangère y avait insérés à dessein; enfin à faire sentir ce qu’il y avait de plus beau , de plus solide , de plus remarquable dans les ouvrages d’esprit, et à en rendre la raison. Or. tout cela demandait beaucoup de lecture, d’érudition, dégoût, et surtout un discernement juste etexact. Pour connaître l'utilité de cet art et en sentir le prix , il ne faut que se rappeler dans la mémoire certains peuples cl certains siècles où régnait une profonde ignorance, et où, faute de critique, les absurdités les plus grossières et les faussetés les plus sensibles passaient, en tout genre,
* In Art. poet.
1 « Mistum bis omnibus judietum est. Quo qoidem lia « severè sunt usi veteresgrammatici, ut non venus inodô « ccnsoriü quAdam virguli nolare, et libros, qui faisô vi- « derentur inscripti , lanquam stibdililios sumrnovcre faa milià permiserint sibi . setl auclores alios in ordinem « redegerint. alios omnino exrmerinl numéro. » ( Ou>r. lib. 1, cap. 4- )
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pour des vérités incontestables. C'est la gloire de notre siècle et l'effet des bonnes études , d’avoir pleinement dissipé tous ces nuages par la lumière d'une solide et judicieuse critique.
Cratès de Mallos, ville de Cilicie', et contemporain d'Aristarque. Il fut envoyé è Home en qualité d'ambassadeur par Attale II, roi de Pergaroc. Il introduisit dans cette grande ville l’étude de la grammaire, dont il avait fait jusque-là'sa principale occupation. Il laissa neuf livres de corrections sur les poèmes d'Horoére.
Après sa mort, on vit encore à Rome plusieurs critiques grecs, entre autres, les deux Tyrannions.
Tyrannion* .grammairien célèbre au temps de Pompée, était d’Amise, dans le royaume dePout. Il s’appelait au commencement Théophraste ; mais, è cause qu’il tourmentait ses compagnons d’étude, et peut-être ses disciples, on le surnomma Tyrannion.
Il fut disciple de Denys de Thrace à Rbodes. Il tomba entre les mains de Luculle, lorsque ce général des troupes romaines eut mis en fuite Mithridate, et se fut emparé d’une partie de ses états. Cette captivité de Tyrannion ne hii fut pas désavantageuse, puisqu’elle lui procura l’occasion de se rendre illustre à Rome et d’y amasser du bien. 11 l’employa, entre autres usages, à dresser une bibliothèque, selon Suidas, de plus de trente mille volumes. Charles Étienne et d’autres auteurs disent seulement trois mille, ce qui est plus vraisemblable.
Le soin que prenait Tyrannion d’amasser des livresa contribué très-utilement à conserver les ouvrages d’Aristote. La destinée de ces ouvrages a été singulière : je l’ai exposée dans ce volume*.
Son intelligence et son industrie particulière en ce point le mit en étal de rendre A Cicéron un service qui lui fit grand plaisir, et auquel il fut très-sensible. On sait combien les personnes qui se piquent d’étude et de science sont attachées à leurs livres : ce sont , pour ainsi dire, leurs amis de toutes les heures, qui leur tiennent une Qdèle compagnie; qui
i Suelon. de lllust. Grun.