‹ Œuvres complètes de Rollin avec notes et éclaircissements sur les sciences, les arts, l'industrie et le commerce des anciens (volume 2)Chapitre 53 sur 178 · DES PHILOLOGUES · texte numérisé non relu

DES PHILOLOGUES

On appelle philologues ceux qui ont travaillé sur les anciens auteurs , pour les examiner, tes corriger, les expliquer, et les mettre au jour : ceux qui ont embrassé cette littérature universelle qui s’étend sur toutes sortes de sciences et d’auteurs , et qui faisait anciennement la principale et la plus belle partie de la grammaire. On entend donc par philologie une espèce de science composée de grammaire, de rhétorique, de poétique, d’antiquité , d’histoire, de philosophie, et quelquefois même de mathématiques , de médecine et de jurisprudence , sans traiter aucune de ces matières à fond ni séparément , mais les effleurant toutes ou en partie. Je ne sais pourquoi celle philo- ’logie , qui a lait tant d’honneur aux Scaliger , aux Saumaise , aux Casaubou , aux Vossius , aux Sirmond , aux Gronovius , etc. , et qui est encore fort cultivée en Angleterre, en Allemagne et en Italie, est presque méprisée en France , où l’on ne fait plus de ras que des sciences exactes et portées à leur perfection , comme la physique , la géométrie , etc. Notre Académie des Belles-Lettres, qui, sous ce nom,

i C'est celle de M. Rrslaut.

renferme toutes les espèces d'érudition ancienne et moderne , et qui donne tous les ans dans ses mémoires des traités sur toutes sortes de matières , peut contribuer beaucoup à renouveler parmi nous et à augmenter ce goût de philologie et d'érudition. Je rapporterai ici quelques-uns de ceux qui se sont le plus distingués dans ce genre d’érudition , en mêlant les Grecs avec les Latins.

ÉRATOSTHÈME.

Suétone dit qu’Ératosthène fut le premier qui porta le nom de philologue '. Il était de Cyrène, et devint bibliothécaire d’Alexandrie. Il vivait du temps de Ptolèmée Philadelphe. Il avait embrassé toutes sortes de connaissances , sans vouloir en approfondir aucune , comme font ceux qui s’appliquent particulièrement à une seule et qui veulent y exceller *. C’est ce qui lui fit donner le surnom de Bêla ", parce que , ne pouvant aspirer au premier rang dans aucune science particulière , il était du moins parvenu au second dans toutes en général. Il vécut quatre-vingts ans , et se laissa mourir de faim , ne pouvant survivre à la perte de la vue dont il fut affligé. J’aurai occasion d'en parler encore ailleurs. 11 eut pour disciple Aristophane de Byzance , qui fut maître du célèbre critique Arislarque *.

VARHOS.

Varron [Mare. TerenhuS) a été regardé comme le plus docte des Romains. Il naquit en G36 de la fondation de Rome ‘ , et mourut l’an 726 ", âgé de quatre-vingt-dix ans. Il assure lui-même qu'il avait composé près de cinq cents volumes sur différentes matières. II dédia celui de la langue latine à Cicéron. Il composa un traité de la vie rustique , de re rusticâ , qui est fort estimé. Ces deux derniers ouvrages sont parvenus jusqu’à nous.

> De Itluslr. G r tram. cap. 10. — Oljmp. IM ; ar. J. C. 200.

> Suidai.

> Bêla est ta seconde lettre de l'alphabet grec

• Voyez plus haut , pag. 358.

• An. M. 3610.

• An. M. 3700, - Apud Au). Gell. Ub. 3, cap. 10.

Saint Augustin admire et relève en plusieurs endroits la vaste érudition de ce savant Romain. Il nous a conservé le plan du grnud ouvrage de Varron sur les antiquités romaines, composé de quarante et un livres. C’est de cet ouvrage que parle Cicéron en s'adressant à Varron même. « Nous étions 1 , lui dit-il , « auparavant comme étrangers , et en quel- « que sorte égarés dans notre propre ville. « Vos livres nous ont , pour ainsi dire , rame- « nés chez nous , en nous faisant connaître « qui et où nous étions. » Après le dénombrement qu'en fait Cicéron , saint Augustin, plein d’admiration , s’écrie : « Varron a lu un si « grand nombre de livres , qu’on est étonné « comment il a pu trouver le temps d’en cornet poser lui-même; et il en a composé nèan- « moins un si grand nombre, qu’à peine « conçoit-on qu’un seul homme en ait pu lire > autant ! »

Il était difficile que tant d'ouvrages fussent écrits d’un style élégant et poli. Aussi le même saint Augustin remarque-t-il que Cicéron loue Varron comme un homme d'un esprit pénétrant et d’un savoir profond5, non comme un homme fort disert et fort éloquent.

ASCONtui rtfouncs»

Asconius Pédianus , cité par Pline le naturaliste et par Quinlilien , a vécu sous Néron et sous Vesposien. Nous avons un reste de ses notes ou de ses commentaires sur diverses oraisons de Cicéron. On peut dire qu'il a servi de modèle à la plupart des critiques et des scholiastes latins qui l'ont suivi, et à ceux qui se sont mêlés d'expliquer les auteurs.

< «Nos. inquil, in nostrà urbe prregrlnanleserranlrs- « que, lanquam bospilet, lui librt quasi domuiu rcduie- « runt , Ut possemus aliquando qui et ubi essemus agno- « sccre. » (Ci c. Acad. Quæst. iib. l.lt.9.)

* k Varro tam mulla îegil, ul atiquid ei scribere va- « casse mircRtur ; tam multa su ip.il , quant milita vix « quetnquam legere poluisse credamus. » ( S. Acuusr. de Civil. Dei. Iib. 6, cap. 2. )

> a Cum Marco Varroue, homine. inquil , omnium fa- ■ elle aculfesimo, et sine ullâ dubiiatiooe doctissimo. Non « ait , eloqucntissimo vel facundissimo ; quoniam revers a in bac facultato multiun irapar ett. a (td. ibid )

ruse L'ancien.

Pline (C. Plinius seeundus) , dit r Ancien, pourrait être rangé parmi les historiens , on plutôt encore parmi les philosophes qui ont traité de la physique. Mais la multiplicité de matières dont il parle dans ses livres de l’histoire naturelle a fait que j'ai cru lui pouvoir donner place parmi les philologues.

Pline était de Vérone, et vivait dans le premier siècle, sous Vespasien ctTile. qui l’honorèrent de leur estime, et l'employèrent en diverses affaires. Il porta les armes avec distinction: il fut agrégé dans le collège des augures, fut envoyé intendant en Espagne, et malgré le temps que lui dérobaient scs emplois, il en trouva suffisamment pour travailler à un grand nombre d'ouvrages, qui malheureusement sont perdus, excepté celui de l'histoire naturelle, compris en trente-sept livres; ouvrage', dit Pline le jeune, d’une étendue, d’une érudition infinies, et presque aussi varié que la nature elle-même. En effet, étoiles, planètes ; grêle, vents, pluies; arbres, plantes, fleurs; métaux minéraux; animaux de toute espèce, terrestres, aquatiques, volatiles; descriptions géographiques de villes et de pays, il embrasse tout, et ne laisse dans la nature et dans les arts aucune partie qu’il n'examine avec soin. Pour composer cet ouvrage, il atail parcouru près de deux mille volumes.

II a soin d'avertir qu’il prenait le temps de ce travail’, non sur celui desaffaires publiquus dont il était chargé, mais sur son propre repos, et qu'il y employait seulement certaines heures perdues. Pline le jeune, sou neveu, nous apprend qu'il menait une vie simple et frugale, dormait peu, et mettait tout le temps à profil: celui des repas, pendant lesquels il se faisait lire; celui même des voyages, où il avait toujours à scs côtés son livre, ses tablettes, son copiste; car il ne lisait rien dont il ne fît des extraits. Il comptait que, ménager le temps, c'était prolonger sa vie, dont le sommeil abrège

1 « Opus diffusum , erudilam nec minés varia» « quant Ipsa nalura. * ; Plut. I ipiit. 5, Iib. 3.

* « Successi vis temporîtms ista curamus , iii est doc- « luron. » ( Id. in Prctf. )

s Ep- 5. Iib- 3.

* In Pr*fat.

beaucoup la durée. Pluribut horii vivimus; p rofeclo flitm vilavigilia est.

Pline était bien éloigné de la fastueuse vanité de certains auteurs, qui ne rougissent point de copier les autres sans les nommer, a 11 me semble' , dit-il , que la probité et l’hon-

< neur demandent que, par un aveu sincère;,

« on rende une sorte d'hommage à ceux de

• qui l’on a tiré quelques secours et quelque

• lumière. » Il compare un auteur qui profite du travail d'autrui à une personne qui emprunte de l’argent dont elle paie l’intérêt : avec cette différence pourtant, que le débiteur par l’intérêt qu'il paie, n’acquitte point le fonds de la somme qu'on lui a prêtée ; au lieu qu'un auteur, par l’aveu ingénu de ce qu’il emprunte, l’acquiert en quelquesorle, et se le rend propre. D’où il conclut qu’il y a de la petitesse d'esprit et de la bassesse, d'aimer mieux être surpris honteusement dans le vol, que d’avouer ingénument sa dette. Je me suis bien enrichi de la sorte, et à bon marché.

Il sentait parfaitement toute la difficulté et tous les inconvénients d’une entreprise comme la sienne, où la matière qu'on traite est par elle-même ingrate, stérile, ennuyeuse, et ne laisse aucun lieu de faire paraître de l’esprit. Mais il était persuadé qu’on sait quelque gré aux auteurs qui préfèrent le désir d’être utiles au public à celui de lui plaire’, et qui, dans cette vue, ont le courage de surmonter et de dévorer toutes lespeinesd'un travail ennuyeux et rebutant.

Il se flatte qu'on lui pardonnera toutes les fautes qui lui seront échappées; et l’on y en trouve beaucoup en effet, comme cela est inévitable dans un ouvrage d’une si vaste étendue et d’une si prodigieuse variété.

Pline dédia son ouvrage à Tite, alors associé presque à l'empire par Vespasien son père, et qui devint depuis les délices du genre humain. Il en fait un éloge magnifique et abrégé, en

i « In fais solumlnibui auctorum nomina preleiul. Est

• entm benignuni , ut arbttror, et plénum InRonul pudo* a rts, fateri per quns profeccris... Obnoiil profectôanl- « mi , et inrellcis iogenil est deprefeendi in ftirto malle,

• quant mutuum reddere , quum prxsertim sors liai ei « usuri. h ( Pli a. in prœfat. )

■ - Equidem ila sentfo , peruiiarem in studiis causant a eorum esse, qui difUcultalibos vleüs. utititalcm jurandi

< pnrtulerunt (rulleplarendi. (Id. Ibid.)

lui disant : a Votre élévation n’a causé eo vous a d’autre changement, sinon de vous meltre « en état de faire tout le bien que vous désirez,

« en égalant votre pouvoir à votre bonne vo- « lonté » : iVec quirquam in le mutavit fortunes ampliludo, mil ut prodesse lanlùmdem postes el celles.

Pline le jeune nous apprend, dans une lettre qu’il adresse à Tacite l'historien, le triste accident qui fit périr son oncle '. Ilétaità Misène, où il commandait la floltc. Ayant appris qu’il paraissait un nuage d'une grandeur et d'une figure extraordinaire, il se mit sur mer, et s’aperçut bientôt qu’il sortait du mont Vésuve. Il se presse d’arriver au lieu d’où tout le monde fuyait, et où le péril paraissait le plus grand, mais avec une telle liberté d'esprit, qu’à mesure qu'il apercevait quelque mouvement extraordinaire, il faisait ses observations, et les dictait. Déjà sur ses vaisseaux volait la cendre plus épaisse et plus chaude à mesure qu'ils approchaient; déjà tombaient autour d'eux des pierres calcinées, el des cailloux tout noirs, tout brûlés, tout pulvérisés par la violence du feu. Pline délibéra quelque temps s’il retournerait en arrière; mais, s’étant rassuré, il continua sa route, mit pied à terre à Stabie, et s’arrêta chez Pomponius son ami, qu’il trouva tout tremblant, et qu’il tâcha d’encourager. Après le repas,, il se coucha, et dormit d’un profond sommeil. L'approche du danger obligea de l’éveiller. Les maisons étaient tellement ébranlées par les fréquents tremblements de terre, que l’on aurait dit qu’ellesètaientarrachées de leurs fondements. Ils s’avancèrent tous dans la campagne. Je passe beaucoup de circonstances. La nuit sombre et affreuse qui couvrait tout n'était un peu dissipée que par la lueur de l’incendie. Des flammes qui parurent plus grandes, et une odeur de soufre qui annonçait leur approche, mirent tout le monde en fuite. Pline se lève, appuyé sur deux valets, el dans le moment tombe mort, suffoqué apparemment par l'épaisseur de la fumée.

Telle fut la fln du savant Pline. On ne peut savoir mauvais gré à un neveu d.'avoir peint en beau la mort de son oncle, et de n’y avoir

■ Ep. 16. Ilb. 6.

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