‹ Œuvres complètes de Rollin avec notes et éclaircissements sur les sciences, les arts, l'industrie et le commerce des anciens (volume 2)Chapitre 54 sur 178 · MT · texte numérisé non relu

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vu que de la force, du courage, de l'intrépidité et de la grandeur d’&me. Mais si nous en voulons juger sainement, peut-on excuser de témérité une entreprise où un homme expose sa vie, et ce qui est encore plus condamnable, celle des autres pour satisfaire une simple curiosité?

Il me reste, pour terminer cet article, è dire un mot du style de Pline. Il lui est tout particulier, et ne ressemble à aucun autre. 11 ne faut pas s'attendre à y trouver ni la pureté, ni l’élégance, ni l'admirable simplicité du siècle d’Auguste, dont il n'était pourtant éloigné que d’assez peu d'années. Son caractère propre est la force, l'énergie, la vivacité, je puis même dire la hardiesse, tant pour les expressions que pour les pensées, et une merveilleuse fécondité d'imagination pour peindre et rendre sensibles les objets qu’il décrit. Mais il faut avouer aussi que son style est dur et serré, et par là souvent obscur; que ses pensées sont fréquemment poussées au delà du vrai, outrées et même fausses. J'essaierai d'en donder quelques exemples.

Pline ' développe les merveilles renfermées dans la matière dont les voiles de vaisseaux sont composées, c’est-à-dire du lin et du chanvre. L'homme jette dans la terre une petite semence, qui lui servira à se rendre maître des vents, et à les convertir à ses lie soins. Sans parler d'une infinité de secours qu'on tire du liu ou du chanvre pour tous les usages de la vie. quoi de plus merveilleux que de voir une herbe rapprocher l'Égypte de l’Italie, malgré la mer qui les sépare? et quelle herbe encore ! petite, mince, faible, qui s’élève à peine de terre, qui, d’elle-même, ne forme ni corps ni substance ferme, et qui a besoin, pour servir à nos usages, d’être brisée et réduite à la souplesse de ta laine. C’est à cette plante, toute médiocre qu’elle est, qu’on doit la facilité de se transporter d'un bout du monde à l’autre. Stritur linum. Sed in quà non occurretvitœ parte ? quodve mirarulum majus, herbam esse quœ admoveat Ægyplum ltaliœ... Denique tam parvo «mine nasci, quod orbem terrarum ultrà citroque porte t , tam gracili

' Lib. 19, In Proffm * Pline ne parle que du lin.

aveni, tam non allé à terri tolli ; neque id viribus suis necli, sed fractum tusumque, et in mollititm lance coactum I 11 donne une idée magnifique de la grandeur et de la majesté de l'empire romain '. Rome, selon lui, est en même temps la mère de l’univers, et lui doit sa nourriture ; choisie exprès par les dieux pour illustrer le ciel même, pour réunir tous les empires épars çà et là dans le monde, pour adoucir les mœurs, pour réduire à un seul et même langage les langues barbares et discordantes de tant de nations, pour établir entre elles, par ce moyen, un salutaire et facile commerce, pour rappeler l’homme aux lois de l'humanité, en un mot, pour rendre cette ville la pairie commune de tous les peuples de l'univers. Terra ( Ilalia ) omnium terrarum alumna, eadem et parent ; numine deûm electa, quœ cœlum ipsum clarius faceret , sparsa congregaret imperia, ritusque molliret, et toi populorum discordes ferasqut linguas sennonis commercio contraherel ad colloquia, ethumanitalem homim daret; breciterque una cunctarum gentium in toto orbe patria fierel.

Je n’ajouterai plus ici qu’un seul endroit, mais qui m'a paru bien remarquable, et qui nous regarde tous. C’estavec raison, dit Pline’, qu’on donne à l’homme le premier rang parmi toutes les autres créatures, lui pour qui la nature semble les avoir toutes formées : mai elle lui fait acheter bien cher tous ses présents; de sorte qu’on ne sait si on a plus lieu de la regarder à son égard comme une mère indulgente que comme une dure marâtre. Tous les autres animaux naissent couverts chacun d'une manière différente, l’homme est le seul qui ait besoin d’un secours étranger pour se couvrir. 11 est jeté, en naissant, tout nu sur la terre, aussi nue que lui. Le premier signe dq vie qu'il donne sont des cris3, des pleurs, des lar-

> Llb. 3, cap. 5.

* Llb. 7. in Procem.

* La langue latine a un mot propre pour exprimer le cri des enfants, vagitus ; comme clic en a aussi pour marquer le cri des boeufs, vaches et taureaux, mugitus; et celui des lions en colère , rugitus. Noire langue a adopté les deux derniers mots , mugissement , rugissement. Je ne sais pas pourquoi elle n'en ferait pas autant à l'égard du premier, et pourquoi clic ne dirait pas vagissement , qui est dans la même analogie. Ce mot choquerait d'abord

mes, cc qui n’arrive à aucun des autres animaux. A ce premier usage qu'il a fail de la lumière, succèdenl les liens elles langes dont on serre el on enveloppe tous ses membres, ce qui ne lui est pas moins particulier. C'est dans cet état que sc trouve, aussitôt après sa naissance, le iroi des animaux, destiné à leur commander, pieds et mains liés, el poussant des gémissements. Il commence sa vie par les supplices, coupable uniquement parce qu'il est né. Peut-on comprendre la folie des hommes, de croire , après de tels commencements , qu'ils soient nés pour le faste et l'orgueil ? Principium jure tribuetur homini , cujus causâ videtur cuncla alia garnisse natura, matjnà sara mercede contra tanta sua munera ; ut non fit salis astimarc, parais melior homini, an tristior notera» fuerit. Ante onsnia, unum animantium cunctorum alienis vêlai opibus : cœleris varié tegumenta tribuit.... Iluminem tantum nudum, el in nudd humo, natali die abjicit ad vagilus staiim el ploralum, nullunique lot aniwatium aliud ad tacrymas, el has prolinùs vilœ principio .. Ab hoc lucis rudimenlo, quœ ne feras quidein inter nos genilas , vincuta excipiunt, el omnium membrorum nexus. Itaque féliciter natusjacet, manibus pedibusque dcvinctis, pais animal cœleris imperalurum ; el à suppliciis vilam auspicatur, unain tantum ob culpam, quia nalum est. lieu ! danentiam ab his initiis exislimanlium ad superbiam se genilos ! Les païens sentaient bien la misère de l'homme dès sa naissance, mais ils n’en connaissaient pas la cause, comme le remarque saint Augustin en parlant de Cicéron : Han vidil, ca usant non vidil.

Ce peu d'endroits de Pline que j’ai rapportés ici, et que j'ai traduits du mieux qu'il m'a été possible, sans pouvoir rendre l'énergie de l'original, peut suflire pour donner quelque idée de son style et de son caractère. Je dois faire remarquer, avant que de finir, l’art

par La nouveauté ; on s’y accoutumerait peut-être Insensiblement , comme on s’est accoutumé aux autres. Tour moi . qui ne me sens pas assez d’autorité dans le public , je n’ai pas osé le hasarder, et je me suis contenté de dire en moi- même avec quelque regret :

Ego car uquirerr ptuca ,

Si po**um , invilrur*

Il0U.lT.

industrieux de l'aulcar dont je parle. Son ouvrage, qui embrasse toute l’histoire naturelle, el qui traite dans.un détail exact une infinité de sujets, absolument nécessaires pour son plan, mais tout à fail ennuyeux par eux-mémes, est rempli presque parloul de ronces cl d'épines, qui n’oOrcnl rien d'agréable au lecteur, et qui sont fort capables de le rebuter. Pline, en homme habile, pour prévenir, ou du moins pour diminuer cet ennui et ce dégoût, a eu soin de répandre (à et lé quelques (leurs, de jeter dans certains récits beaucoup d'agréments el de vivacité, et d'orner de belles et solides réflexions presque loules les préfaces qu’il met à la tète de chacun de ses livres.

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