‹ Œuvres complètes de Rollin avec notes et éclaircissements sur les sciences, les arts, l'industrie et le commerce des anciens (volume 2)Chapitre 69 sur 178 · VIRGILE · texte numérisé non relu

VIRGILE

Virgile ( Publius Virgilius Maro ) naquit dans un village nommé Andès8, près deManloue de parents fort obscurs , sous le con-

» Lib. 2 , od. 1.

* Lib. 2t ut. 10.

» Eclog. 3.

* • Asiuii Pollionls hoc Romæ inventum, qui primut,

• bibliolbccam dicando, ingénia hominum rem publicam « fecit. » ( Pli pi. lib- 35, cap. 1.)

» « Al ego taceo. Non e«t enim facile in eum scribere ,

« qui pole#l proscribere. »

* An. M. 3931. - An. R. 681. - Vit. Virg. incerl. aucl.

sulat de Cn. Pompéius Magnus, et de H. Licinius Crassus.

Il passa les premières années de sa vie à Crémone. A l’âge de dix-aept ans il prit la robe virile. Ce jour fut celui où mourut le poète Lucrèce.

Après avoir fait quelque séjour à Milan, il se transporta à Naples, où il étudia les lettres latines et les lettres grecques avec une extrême application, et ensuite les mathématiques et la médecine.

On attribue à la jeunesse de Virgile plusieurs petites pièces qui ne paraissent pas dignes de lui.

Ayant été chassé de sa maison et d’un petit champ qui était sa possession unique », par la distribution qu'on üt aux soldats vétérans d’Auguste des terres du Mantouan et du Crémonais, il vint alors pour la première fois à Rome ; et par le crédit de Mécène el de Pollion, tous deux protecteurs des gens de lettres, il recouvra son champ, et fut remis en possession de son patrimoine.

C’est ce qui donna lieu à sa première églogue, et ce qui commença à le faire connaître d'Auguste, dont il avait inséré un bel éloge dans celte églogue, précieux monument de sa reconnaissance. Ainsi, par l’évènement, sa disgrâce devint la source de sa fortune. Il finit ses Bucoliques au bout de trois ans ; ouvrage d’une extrême délicatesse, et qui fit entrevoir dès lors ce qu’on pouvait attendre d’une plume qui savait si bien allier les grâces naturelles avec la correction. Horace en peint k caractère en deux mots :

Molle atque faeetum

Ylrglllo aonueninl gaudentes rare Camaene.

On sait qu'en bonne latinité le mot [acelus ne s’applique pas seulement à la raillerie, à la plaisanterie; mais qu’il se dit de tout discours, de tout ouvrage d’esprit où règne un caractère de finesse, de délicatesse et d'élégance3.

I An. M. 3963. - An. R. 713.

* [ Ub. 1. Ht. 10, v. «i. ]

> « Faeetum non Umlùm circa ridieula opiner con- • sistere... Decoris banc magis, cl excullc cujuadamdcu gantic appellaiioni'in puto. » {Quai. lib. 6, cap. 3- )

Mécène, qui avait beaucoup de goût pour la poésie, et qui avait senti tout le mérite de Virgile par l'essai qu’il venait d’en donner, ne le laissa pas en repos, et l’engagea à entreprendre un nouvel ouvrage, plus considérable que le premier. C’est faire un bel usage de son crédit, et rendre un grand service au public , que d’animer ainsi les gens de lettres , qui souvent, faute d’un tel secours, demeurent dans l’inaction, et laissent inutiles de grands talents. Ce fut donc par le conseil de Mécène que Virgile commença les Géorgiques*, et il y travailla pendant sept ans entiers. Il parait que, pour se mettre en état d’y donner toute son application, et pour être moins distrait, il se retira à Naples. C’est lui-méme qui nous apprend cette circonstance à la lin du quatrième livre des Géorgiques. Il y marque aussi la date du temps où il les acheva, qui était l’année 724 de Rome, où Auguste, à son retour d’Égypte *, s’étant approché de l’Euphrate, jeta la terreur de ses armes dans le pays par le bruit des victoires qu’il venait de remporter, et obligea Tiridate et Phraate, qui se disputaient l’un à l’autre l’empire des Partîtes, de consentir à une sorte d’accommodement.

I1«c super arvorum cullu pecorumque canebam.

Et super arboribus. Cxsar dùm ma gu us ad altuni Fulminât Euphralcm bello, vie turque volentes Per populos dat jura, viamque affectai Oljmpo lllo Virgilium me lempore dulcis alcbal Partheoopc, studii» florenlem ignobilis otl.

Il s’en fallait bien que le repos dont il jouissait alors à Naples fût un loisir ignoble et obscur, comme il lui plait ici de l'appeler. L’ouvrage des Géorgiques, qui en fut le fruit, est le plus achevé, pour la diction, de tous ceux qu’il nous a laissés, et même de tout ce qui a jamais été composé de poésies latines. C’est qu'il avait eu tout le temps de le polir et d’y mettre la dernière main.

Il retouchait scs ouvrages avec un soin et une exactitude qu’on a peine à concevoir. Quand le premier feu de la composition, où tout plaît, était passé, il revoyait ses produc-

> An. M. 3967. -An. R. 717.

* Dio Cass. lib. 51

lions, non plus avec la complaisance d'un auteur et d’un père, mais avec la sévérité inexorable d’un censeur, et presque d’un ennemi. Il dictait, la matinée, plusieurs vers ; et, revenant de sang-froid è l'examen, il s.’occupait le reste du jour à les corriger, et les réduisait è un très-petit nombre.

Il avait coutume de se comparer h l'ours, qui, de grossiers et difformes que sont ses petits en naissant, ne vient à bout de les rendre supportables qu'à force de les lécher. C'est ainsi que se font les excellents ouvrages. Ce fut par cette correction que Virgile donna chez les Latins te ton de la bonne poésie, et qu’il montra l'exemple d’une versification exacte , douce , harmonieuse. Que l'on compare avec ses vers non-seulement ceux de Cicéron, mais ceux de Lucrèce et de Catulle, ces derniers paraîtront raboteux, mal polis, rudes, antiques ; et l’on serait tenté, comme je l'ai déjà dit, de croire ces vers plus anciens de quelques siècles que ceux de Virgile.

On dit qu’Auguste, nu retour de ses expéditions militaires, ne crut pas pouvoir mieux se délasser de ses fatigues qu’en entendant la lecture de cet admirable poème, à laquelle il donna quatre jours consécutifs. Virgile chaque jour lui en lisait un livre. Il avait un talent merveilleux de faire sentir la beauté de ses vers par une prononciation douce, articulée, harmonieuse. Dès qu'il paraissait un peu fatigué, Mécène prenait sa place et le soulageait. Agréables journées pour un prince qui a dé l’esprit et du goût ! plaisir infiniment supérieur à ces fades et frivoles divertissements qui font presque toute l’occupation des hommes ! Mais combien est admirable la bonté de ce maître du monde qui se familiarise ainsi avec un homme de lettres, qui le traite presque d'égal, qui ménage sa voix et ses forces, et qui regarde sa santé comme un bien public!

Je ne sais pourtant si c'était la ménager que de donner à Virgile des marques si louchantes d'estime et d'amitié ; car un auteur, après de tels traitements , ne se ménage plus lui-même, et se consume tAt ou tard par un travail opiniâtre.

Virgilecommcnça aussi lût son Enéide. Il y mit onze ou douze nus. Auguste, occupé à la

guerre contre les Cantabres, le pressa vivement , par plusieurs lettres qu’il lui écrivit, de lui envoyer quelque partie de son Enéide. Virgile s’en défendit toujours. Il lui représenta que, si son Enée lui avait paru digne de cet honneur, il le lui aurait volontiers envoyé ' ; mais qu’il trouvait son ouvrage bien plus difficile qu'il n’avait cru , et qu’il commençait à craindre que ce n’eût élé pour lui une témérité et une sorte de folie d'avoir osé l’entreprendre.

Quand Auguste fut de retour*, Virgile ne put pas se défendre davantage de satisfaire la juste impatience de l’empereur. Il lui fit donc la lecture des deuxième, quatrième et sixième livres de I’Énéidc, en présence d’Oclavie sa sœur. Elle avait perdu, peu de temps auparavant, M. Claudius Marcellus, son fils, prince d'un mérite infini, et qu’Auguste destinait pour lui succéder à l’empire. Virgile avait placé l’éloge du jeune Marcellus dans le sixième livre de l'Enéide avec tant d’adresse, et tourné d’une manière si admirable, qu’il n’y a point de lecteur qui puisse le lire sans être vivement touché. Quand il fut venu à cet endroit, la récitation de ces vers, qui sont au nombre de vingt-six , fit fondre en larmes l’empereur et Oclavic. On dit même qu'Oclavie s’évanouit 6 ses paroles : Tu Marcellus eris. Elle fit compter au poète dix grands sesterces ( dena sestercia ) pour chaque vers, ce qui montait à la somme de trente-deux mille cinq cents livres.

Virgile, après avoir achevé l’Énéide, avait destiné une retraite de trois ans pour la revoir et la polir. Il partit dans ce dessein pour la Grèce. Ayant rencontré è Athènes Auguste qui revenait de l’Orient, il changea d’avis, et prit le parti de le suivre à Rome. Il fut attaqué d'une maladie en chemin , et s’arrêta à Brunduse. Sentant croître son mal , il demanda avec instance ses manuscrits, afin de jeter au feu l’Enéide. Et parce qu’on n'eut point la complaisance de les lui apporter, il ordonna par son testament qu’on la brûlât comme un

* « De Ænea quidem mco, si mekerculè jam dignum « auribus baberem tuis , libenler mitlcrcm. Sed tanta ■ inchoata res est, ut pene vitio mentis tantum opus inet gressus mihi videar.N (Macro*, lib. 1, cap. ull.)

» An. Kl. 3062. - An. R. 731.

ouvrage imparfait. Tucca et Varius, qui étaient présents, lui représentèrent qu'Auguste ne le permettrait pas. Sur leur représentation , Virgile leur légua ses écrits, à condition qu'ils n’y ajouteraient rien, et qu’ils laisseraient à demi faits les vers qu’ils trouveraient en cet état.

Virgile mourut à Brunduse l'année de Rome 735, âgé de cinquante-deux ans. Scs os furent transportés è Naples, cl ensevelis à deux milles de la ville, avec ectte inscription, que lui-même avait faite, ét qui renferme en deux vers le lieu de sa naissance, de sa mort, de sa sépulture, et le dénombrement de ses ouvrages: ■

Mantua me permit .Calabrl rapucre, tenetnune Paribcnope. Cccioi pascua, rura , duces.

Il faut que le poème épique soit un ouvrage d’une extrême difficulté , puisque pendant plusieurs siècles, tant chez les Grecs que chez les Romains, à peine s’est-il trouvé deux génies assez sublimes pour en soutenir toute la force et toute la dignité. Et , depuis eux, a-t-on, dans quelque langue que ce soit, des poèmes épiques qu’on puisse justement comparer à ceux d'Homère et de Virgile?

J’ai marqué, en parlant du premier, comment Virgile avait formé le dessein et le plan de l'Énéide sur l’Iliade et l'Odyssée d’Homère, ce qui donne un grand avantage à l'original sur son imitateur. Cependant les siècles passés n’ont point encore décidé auquel des dcax on doit donner la préférence. En attendant que ce procès soit jugé, et apparemment il ne le sera jamais, on peut s'en tenir nu sentiment de Quint ilien , que j'ai déjà rapporté. Il y a, dit-il, dans Homère plus de génie et de naturel, dans Virgile plus d'art et de travail*. Le premier l'emporte incontestablement par le grand et le sublime; l'autre compense peutêtre ce qui lui manque de ce cèté-là, par une exnclitude qui se soutient pnrtout égalcmon!. On doit aussi mettre en ligne de compte que

• An. M. 3960.

* « Et herdé . ut tilt natur* ccetcsli atque tmmortalî s cesscrimus, ita cura; et diligcnliæ vel ideô in hcc plus a est , quôd ci fuit magis laboramlum ; et . quanlûm en» 8 ncnUoribus vincimur, ferlasse asquaUutc pensamas. * (Qui», lib. 10. cap. 1.)

Virgile n’a pu méttre In dernière mnin à son ouvrage , qui sans doute aurait 61c encore beaucoup plus parfait qu’il n’est, quoique, tel qu'il est, il soit infiniment estimable.

On peut mettre à coup sûr parmi les folies de Coligula le mépris cl la haine qu’il fit paraître pour Virgile1, dont il tâcha de Taire ôter de toutes les bibliothèques les écrits et le portrait. Il eut l’extravagance de dire que c’était un homme sans esprit et sans savoir : nullius ingerni, minimœque doctrines. L’empereur Alexandre Sévère en jugea bien autrement * : il l'appelait le Platon des poêles, et il en mit le portrait, avec celui de Cicéron, dans la chapelle où il avait donné place à Achille et nui grands hommes. Il est beau, pour l honneur des lettres, de voir placés de la main d uu empereur sur une même ligne les poètes , les orateurs, les conquérants.

J’exposerai dans la vie d’Horace un trait de celle de Virgile , qui , ce me semble , lui fait autant ou même plus d’houucur que son talent pour la poésie.

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