‹ Œuvres complètes de Rollin avec notes et éclaircissements sur les sciences, les arts, l'industrie et le commerce des anciens (volume 2)Chapitre 77 sur 178 · CLAUDIE · texte numérisé non relu

CLAUDIE

Claudien [Claudiut), poète latin et païen, natif de Canope en Egypte, a vécu sous Arcade et Honorius, qui lui firent dresser une statue.

Il mourut peu après Arcade.

Il mérite le premier rang entre tous les poètes héroïques qui ont parudepuisl'heureux siècle d’Auguste. De tous ceux qui ont tâché de suivre et d’imiter Virgile, il est celui qui approche le plus de la majesté de ce poète, et qui tient le moins de la corruption de son siècle. On sent bien qu’il avait beaucoup de génie, et qu'il était né pour la poésie. Il était plein de ce feu qui produit l’enthousiasme. Son style est châtié,- doux, élégant, et en même temps noble et élevé. Il a trop de saillie de jeunesse el est trop enflé. Il a de l’esprit et de l’imagination , mais il est bien éloigné de celte délicatesse de nombre et de ce tour naturel de vers que les connaisseurs admirent dans Virgile. Il retombe sans cesse dans la même cadence, ce qui fait qu’on a peine à le lire sans se lasser.

Entre les diverses pièces de Claudien, ses invectives contre Rufin et contre Eutropc ont été fort estimées.

Aosoae.

Âusonc ( Decius ou plutôt Dccimui Sfagnus Auionius) naquit à Bordeaux.

A l’âge de trente ans il fut choisi pour y enseigner la grammaire, puis la rhétorique. Il s’acquit une si grande réputation dans ce dernier emploi, qu’on l’attira à la cour impériale pour le faire précepteur de Gralien, fils de l’empereur Valentinien1. 11 accompagna son élève dans le voyage que fit ce jeune prince en Allemagne avec son père.

Cet emploi lui acquit les premières dignités de l’empire. Il fulfaitqucsteurpar Valentinien. Après la mort de ce prince, Gratien le fit préfet du prétoire : et il eut deux fois cette charge, premièrement pour l’Italie et I Afrique, el

• Ad. 387

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ensuite pour les Gaules. Enfin il le déclara consul. On vit pour lors vérifiée de nouveau la maxime de J u vénal1 : que, quand il plaît à la fortune, on passe de la fonction de rhéteur à la charge de consul.

SI foriuna volet , fies de rbeiore consul.

L'empereur, en lui conférant cette dignité, n’oublia rien de ce qu'il put imaginer de plus obligeant et de plus honnête. Ce doit être la science des princes, de savoir ainsi assaisonner leurs présents et leurs bienfaits*. Il dé|iêcha promptement un courrier à Ausone pour lui donner avis de sa uominolion au consulat, et lui écrivit en ces termes : «Comme je songeais « il y a quelque temps à créer des consuls pour « cette année, j’invoquai l'assistance de Dieu, « comme vous savez que j'ai accoutumé de « taire en tout ce que j’entreprends, et comme « je sais que vous désirez que je fasse. J’ai « cru devoir vous nommer premier consul, « et que Dieu demandait de moi celte recon- « naissance pour les bonnes instructions que « j’ai reçues de vous. J e vous rends donc ce que « je vous dois; et sachant qu'on ne peut jamais « s'acquitter ni envers ses pères ni envers ses « maîtres, je confesse que je vous dois encore « ce que j’ai lâché de vous rendre. »

Afin que rien ne manquât à la grâce qu’il lui avait faite, il accompagna cette lettre d‘un présent, et lui envoya une robe fort riche, où était en broderie d’or la figure de l’empereur Conslantiusson beau-père. Ausone.de son côté, employa toute la force et toute la délicatesse de son esprit pour faire en vers et en prose l'éloge de son auguste bienfaiteur. Mous avons encore le remercirnent qu’il fit i l’empereur ; c’est une pièce qui a été fort estimée. On y trouve beaucoup d’esprit, et peut-être trop; des pensées belles et solides; des tours vifs, mais souvent trop recherchés. La latinité en est dure, et se ressent du siècle où a vécu l’auteur. Je rapporterai ici le commencement du discours qu’il prononça devant l’empereur eu ad ion de grâce, afin qu’on ail quelque idée de son style.

' An. 37».

1 Auson in (irai. acl.

« Ago tibi gratias , imperator Auguste , si possem , etiam referrem. Scd nec tua forte nn desiderat remunerandi vices , nec nostra suggerit restituendi facuitatem. Privatorum ista copia est , inter se esse munificos. Tua bénéficia , ut majestate præcellunt , ita mutuum non reposcunt. Quod solum igitur nostræ opis est , gratias ago , veriun ita , ut apud Demn fieri solet , sentiendo copiosiùs , quâm loquendo ; atque non in sacrario luodû impérial» oraculi , qui locus horrore tranquillo et pavore venerabili rarô eumdem animum pra-stat et vultum. Sed nsquequaque gratias ago , lum tacens, tum loquens ; tum in cœtu hominura , tum ipse mecum ; et quum voce potui , et quum meditatione secessi ; orani loco, actu , habitu , et lempore. Nec mirum, si ego terminum non statuo tam grata profitendi , quum tu fmem facere uescias honorandi. Qui enhn locus est , aut dies, qui non me hujus aul similis gratulationis admoneat I Admoneat autem ! 0 inertiam signification» ignavæt Quis, inquam, locus est, qui non beneficiis tuis agitet, inflammet T

11 y a une extrême inégalité entre les ouvrages d’Àusone. Son style est dur, comme je l'ai déjà remarqué : mais la dureté est le moindre vice de ses poésies. Les obscénités dont il les a remplies en interdisent la lecture à quiconque n'a pas renoncé à toute pudeur.

HUIT PACLIH.

Saint Paulin, évêque de Noie était de Bordeaux. Il naquit vers l'an 353. Il eut pour maître dans les lettres profanes le célèbre Ausone, dont je viens de parler. Saint Paulin déclare plus d'une fois qu’il devait tout â Ausone, qu’il appelle son patron, son maître, son père, et à qui il se reconnaît redevable de sa bonne éducation, de la connaissance qu'il avait des lettres, et de son élévation dans les charges et les dignités.

Tibi disciplinas, dignilaieni, hueras»

Lingue el loge, cl fa mat ticcus Provenus, allus, iuslilutus debco, j Palronc , præteplor, pareils,

! * Carin 10.

Il fit un grand progrès sous un tel maître. Ausone l’en félicite dans plusieurs de ses poésies, el il avoue, ce qui n'est pas peu pour un poëte, que son disciple a emporté la palme sur lui pour les vers.

Cedlmus Ingenio, quantum praerditnus ajvu Assurgit mus* noslra catnuena lu* 1

La retraite ue saint Paulin *, qui était allé se cacher dans la solitude en Espagne, lui attira de violents reproches de la part d'Ausone. Cet homme mondain lui écrivit plusieurs lettres pour se plaindre deson injurieux oubli, dans lesquelles il s'emporte contre sa Tanaquil, c’est le nom odieux qu'il donnait à Thérasie sa femme, è qui il imputait ce changement. Il accusait son disciple d’avoir perdu sa douceur ancienne, el d'étre devenu sauvage et misanthrope. Il lui attribuait assez clairement un esprit renversé par une noire mélancolie, qui lui faisait fuir la compagnie et la conversation des hommes. C'est le reproche ordinaire que font les gens du monde à ceux qui le quittent.

La divine providence empêcha qu’il ne reçût aucune de ces lettres avant qu’il fût assez fort pour résister aux pièges que le démon lui tendait par la main d'un mattre anciennement estimé et tendrement aimé. Au bout de quatre ans, il en reçut trois à la fois, auxquelles il répondit dé son côté par plusieurs lettres.

Après avoir rendu raison de son long silence, il s’excuse de se remettre à la poésie profane, qui ne convenait point à une personne comme, lui, qui ne voulait plus songer qu'à Dieu.

Quid sbdkau», in rouin euram, pater ,

Redire musas prccipis?

Ncgant Camœnls, nec paient ApoMioi Dicala Chrlslo peclora.

Il dit qu’il est bien éloigné maintenant d'invoquer ni Apollon ni les Muses, divinitéssourtles cl imbéciles; qu'un Dieu plus puissant

' Auson. eplst. 20

> lit ep. i\ et 25.

s’est saisi de son esprit, et demande de lui d’autres sentiments et un autre langage.

N une alla menlern vis agit, major Drus Alloaque mores postulat

Il décrit ensuite le changement merveilleux que la grâce opère dans le cœur de l’homme lorsqu’elle s’en est saisie par droit de conquête, et qu’elle se l'est entièrement assujetti en lui faisant perdre par un chaste plaisir le goût des anciennes voluptés, en étouffant toutes les peines et toutes les inquiétudes de la vie présente par une vive foi et une vive espérance des biens futurs , et en ne lui laissant d’autre soin que de s'occuper de son Dieu, dont il repasse les merveilles, dont il étudie les saintes volontés, s’efforçant de lui rendre un hommage digne de lui par un amour sans partage et sans borne.

Uic ergo nostris ut suutn praecordiis Vibraverll cœto jubar ,

Absiergit egrum corporls pigri silum , Habiiamque mentis Innovât

Exhaurit ornne quod ju vabat antea ,

Caste volupUlis vice.

Totoque nostra jure domini vindicat El corda , et ora , et tempora.

Se rogilari , intelligi , credi , legl Se vult limeri et diiigl.

ÆsUis humes , quos movel vil* labor Prssenlis *vl tramile , .

Abolct futur* cum Deo vil» fide», etc.

Il ajoute à tout cela une forte protestation de ne manquer jamais à ce que les obligations qu’il avait à Ausone demandaient de lui.

Les louanges qu’Ausone, en plusieurs endroits, donne à saint Paulin, semblent regarder plutôt les poésies qu'il avait faites avant son renoncement aux muses profanes que celles qu’il a composées depuis : car après une abdication si rare et si généreuse, il s’est étudié à éteindre la plus grande partie de son feu, et, ayant étouffé en lui tout désir de la réputation humaine, ii a rabaissé son esprit et son style, el s’est renfermé dans les bornes d'une simplicité ennemie de tout orgueil, telle que la modestie chrétienne l'exige. Il a mémo porté le détachement jusqu’au point de ne se

pas soucier de garder l'exactitude de la prosodie. Mais dans tout cet air négligé qui parait autant dans la versification que dans le fond même du style de sa poésie, on trouve toujours de certains agréments naturels, qui font aimer l’auteur et ses ouvrages,

«liirr prosper.

Saint Prosper était d’Aquitaine. C’était un homme laïc et marié. Il fut secrétaire des brefs sous le pape saint Léon.

Nous avons de saint Prosper, outre quelques autres petites pièces qui sont douteuses, un poëme très-considérable contre les ingrats, c’est-à-dire contre les ennemis de la grâce de Jésus-Christ, dans lequel ij explique en théologien profond la doctrine catholique contre les pélagiens et les sémi-pélagiens.

M. Godeau juge, après plusieurs autres auteurs , que cet ouvrage est l’abrégé de tous les livres de saint Augustin sur cette matière, et particulièrement de ceux qui ont été écrits contre Julien. Il ajoute que les expressions en sont merveilleuses, et qu'il y a sujet, en beaucoup d’endroits, de s’étonner comment ce saint a pu accorder ta beauté de ta versification avec les épines de son sujet. Ce qu'il y a encore de surprenant dans ce poème , c’est de voir que l’exactitude pour les dogmes de ta foi y soit si régulièrement observée , malgré la contrainte des vers et ta liberté de l’esprit poétique, et que les vérités de ta religion n’y soient ni altérées ni affaiblies par les ornements de ta poésie. Nous avons ce poème traduit en vers français. Je donnerai ici ta préface, qui fera connaître et le sujet de cet excellent ouvrage, et le style de l’auteur.

PtLt'FA TIO.

Undè voluntalis sancte subsistai origo,

Undè animis pirtas insit. cl undè tldrs :

Arivrrràm ingratos, fa! si ni virlute snperbos ,

Ccnlenis dedes vcrsibos eirolut.

Quo» si tranquillè siudeas eognoscere curé,

Tutus ab adverso turbine, leclor, eris ;

Nec iibcriatc arbitrit rapière rebeltia ,

Ulla nec audebis doua negare Dei.

Soi bona rju* lilii sunl , «peranle fatebere Cbristo,

Non esse ci mérite sumpta , sed ad merilum.

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