‹ Œuvres complètes de Rollin avec notes et éclaircissements sur les sciences, les arts, l'industrie et le commerce des anciens (volume 3)Chapitre 10 sur 125 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

B.XSSE ÉGYPTE.

Il me reste à parler de la basse Éigyple. Sa figure, qui ressemble à un triangle ou à un (a) (ktla , lui a fait donner ce dernier nom , qui est celui d'une lettre grecque. La basse l’igypte forme une espèce d’Ile. Elle commence à l’endroit où le Nil se divise en deux grands canaux , par lesquels il va se jeter dans la mer Méditerranée. L’embouchure qui est à droite s’appelle Ikhtsiennc , l'aulrt* Canopique , du nom des deux villes dont elles sont voisines, Pelusitim et Cannpu$, appelées maintenant Damiette cl Roselle. Entre CCS deux grandes branches il y en a cinq autres moins célèbres. Celte, Ile est la partie de l'Egypte la plus cultivée , la plus fertile et la plus riche. Scs principales villes furent , dans les temps les plus reculés. Héliopolis, Héracléopolis, Naucratic, Sais, Tanis, Canope , Péluse; et, dans les temps postérieurs, Alexandrie, Nicopolis, etc. Ce fut dans le pays de Tanis que les Israélites habitèrent.

Il y avait dans Sais un temple dédié à Minerve, qu’oB croit être la même qu’Isis, avec celte inscription : « Je suis tout ce qui a été , ce qui est, et ce qui sera ; et personne n’a encore percé le voile qui me couvre. •’ a

* Mille sladci valent 180 000 mètres ou 40 lieues de 25 au degré.

• Voir aux Éciaircisscmcna,

a Piul. de Isid. , p.sg. 031

Héliopolis ' , c’est-à-dire ville du soleil , fut aÎDsi appelée à cause d'un temple magnifique qui y était dédié au soleil. Hérodote * , et après lui d'autres auteurs , racontent une chose qui se passait dans ce temple , et qui serait bien merveilleuse si elle était vraie : c’est au sujet du phénix. Cet oiseau , si l’on en croit les anciens , est unique dans son espèce. Il natt dans l’Arabie, et vil cinq ou six cents ans. Il est de la grandeur d'un aigle. Il a la télé ornée et brillante d’un plumage exquis , les plumes du cou dorées, les autres pourprées, la queue blanche, mêlée de plumes incarnates , des yeux élincelans comme des étoiles. Lorsque , chargé d’années , il voit sa fin approcher , il forme un nid de bois et de gommes aromatiques , après quoi il meurt. De ses os et de sa moelle il naît un ver, d’où il se forme un autre phénix. Son premier soin est de rendre à son père les honneurs de la sépulture : pour cela il compose comme une boule ou un oeuf de quantité de parfums de myrrhe , du poids qu’il se sent capable de porter, et il en fait souvent l’épreuve ; puis il le vide en partie , y déi>osc le corps de son père , et en ferme aveç soin l’entrée , qu’il enduit de myrrhe et d’autres parfums. Alors il charge ses épaules de ce précieux fardeau , et va le brûler sur l’autel du soleil dans la ville d’Héliopulis.

Hérodote et Tacite révoquent en doute quelques circonstances de ce fait , mais semblent supposer que le fond en est vrai. Piine , au contraire, dés te commencement du récit qu’il en fait, insinue assez clairement que le tout lui parait fabuleux; et c’est le sentiment de tous les modernes.

Celte vieille tradition , fondée sur une fausseté évidente, a pourtant établi en usage commun dans presque toutes les langues , de donner le nom de phénix à tout ce qui est singulier et rare dans son espèce : rara avis in terris, dit Juvënal , en parlant de la difficulté de trouver une femme accomplie en tout point. El Sénèque en dit autant d’un homme de bien

* Sirab. lib. 7 . pag. 805.

* llerod. lib. 2. cap. 73. Plin. lib. 10, cap. 2. — Tacit. Ann. Mb. 6, cap. 28.

> « Vir bonus (ain rllô nec Ûcri polesl . nec inlclligi... Unquâra pboenix semcl anno quingenlesimo nascitur. » (EpUt 42.)

Ce que l’on dit des cygnes , qu’ils ne chantent que quand ils sont prés de mourir, et qu’alors ils chantent fort mélodieusement , n’est fondé de même que sur une erreur populaire , et cependant est employé non-seulemc[il par les poètes , mais par les orateurs et même par les philosophes. O mulis quoque piscibus donalura eycni, si libeat, sonum, dit Horace en s’adressant à Melpoméne *. Cicéron * compare l’admirable discours que fit Crassus dans le sénat , peu de jours avant sa mort , à la voix mélodieuse d’un cygne mourant : ilia lanquàm rycnea fuit divini hominis vox et oratio. El Socrate disait que les gens de bien devaient imiter les cygnes , qui , sentant , par un instinct secret et une sorte de divination , l’avantage qui se trouve dans la mort , meurent avec joie et en chantant : providenles quid in morte boni sit , rnm cantu et voluptate moriuntur. J’ai cru que celle petite digression ne serait pas inutile pour les jeunes gens. Je reviens à mon sujet.

C’est dans Héliopolis qu’un bœuf, sous le nom de Mnévis , était honoré comme un dieu Cambyse , roi des Perses , exerça sur cette ville sa fureur sacrilège , brûlant les temples , renversant les palais , et détruisant les plus rares monumens de l’antiquité. On y voit encore quelques obélisques qui échappèrent à sa fureur • cl quelques autres en ont été transportés à Rome , dont ils font encore l’omcment.

Alexandrie, bâtie par Alcxandre-le-Grand , qui lui donna son nom , égala presque la magnificence des anciennes villes d’EgyiUe. Elle est à quatre journées du Caire. C’est là principalement que se faisait le commerce de l’Orient *. On déchargeait les marchandises dans une ville sur la côte occidentale de la mer Rouge , nommée Portas Maris ; on les conduisait ensuite sur des chameaux à une ville de la Thébalde appelée Coptos ; et on les voilurail enfin par le Nil jusqu’à Alexandrie, où les marchands abordaient de toutes parts.

On sait que le commerce de l’Orient a toujours enriebi ceux qui l’ont exercé. Ce fut là la principale source des trésors incroyables

* Od. 3 . lib. 4.

* Lib. h . de Oral. n. 0. — Lib. 1, Tusc. Qu«$t. n. 73.

* Sirab. iib. 17 . pag. 805.

* Ibid. lib. 10, pag. 781

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que Salomon amassa , cl qui serviront à construire le magnifique temple de Jirusalem'. David, on subjuguant l'IduinOo, était devenu maître d'Klalli et d'Asiongaber , deux villes siluCes sur le bord orienlal de la mer Rouge. C'est de là que Salomon^ envoya scs llolles vers üphir et Tarsis.d'où elles revenaietit toujours cbargoes de richesses immenses. Ce commerce , après avoir été quelque temps entre les mains des rois de Syrie, qui reconquirent l'Idumec , passa en celles des Tyriens. Ils faisaient venir par Rhinocolure’ , ville maritime située entre l’Égypte et la Palestine , leurs marchandises à Tyr, d'où ils les distribuaient dans tout l’Occident. Ce négoce enrichit extrêmement les Tyriens sous les Perses , par la faveur cl la proteclion desquels ils en furent pleinement en possession. Mais, lorsque les Ptolémées se furent rendus maîtres de l’Égypte, ils attirèrent bientôt ce trafic dans le royaume, en bâtissant Bérénice cl d’autres ports sur la côte occidentale de la mer Rouge qui apparlenail à l'Kgyple. Ils établirent leur principale foire à Alexandrie, qui par là devint la ville la plus marchande de l’univers. C’est par celte voie, savoir parla mer Rouge et l’embouchure du Nil, que s’est fait pendant plusieurs siècles le commerce des pays occidentaux avec la Perse , les Indes , l'Arabie cl les côtes orientales d’Afrique. Depuis environ deux cents ans qu’on a découvert une route pour aller aux Indes en doublant le cap de Bonne-Espérance, les Portugais sont devenus les maîtres do ce commerce, qui maintenant est tombé presque entier entre les mains des Anglais cl des Hollandais. C’est de M. Pridcaux * que j’ai tiré celle histoire abrégée du commerce des Indes orientales depuis Salomon jusqu’à notre temps.

Ce fut pour la commodité du commerce que l’on bâtit*, tout prés d’Alexandrie, dans une Ile appelée Pliaros , une tour qui en porta aussi le nom. Au haut de celle tour il y avait un fanal pour éclairer de nuit les vaisseaux qui naviguaient sur les côtes , pleines

> 2. Rcg. 8. i t.

» 3. Reg. 9 . 20-28.

» Slrab. lib. 10. pag. 781.

* ï. Part. liv. 1. pag. 9.

a Slrab. lib. 17. pag. 791. — Plia. lib. 30. cap. 12.

d’écueils et de bancs de sable ; cl elle a communiqué son nom à toutes les autres destinées au même usage : Phare de Messine, etc. Le célèbre architecte Sostrate l’avait bâtie par ordre de Ploléraée Philadelphe , qui y employa huit cents talents Elle élailcoraplée au nombre des sept merveilles du monde. Par unc^ erreur de fait , on a loué ce prince d’avoir permis qu'au lieu de son nom l’architecte mit le sien dans l’inscription de cette tour. Elle est fort courte et fort simple , selon le goût des anciens : Soslralus Cniditis Dexiphanis F. dût tervaloribus , pro naciganlibus; c’est-à-dire : Soslrate le Cnidien, fils de Dexiphaiies, aux dieux sauveurs, pour le bien de ceux qui vont sur mer. Il faudrait en effet que Plolémée eôl fait bien peu de cas de cette sorte d’immortalité , dont ordinairement les princes sont si avides , pour consentir que son nom n’ entrât pas même dans l’inscription d’un ouvrage si capable de l'immortaliser. Mais ce qu’on lit dans Lucien* sur ce sujet ôte à Plolémée le méi ile d’une modestie qui paraîtrait assez mal placée. Cet auteur nous apprend que Sostrate , pour avoir seul chez la postérité tout l’honneur de cet ouvrage, après avoir fait graver sur le marbre même l’inscription sous son nom , la mit sous le nom du roi sur de la chaux dont il enduisit le marbre. La suite des années fit bientôt tomber la chaux , cl , nu lieu de procurer à l’archileclc la gloire qu’il s’était promise, ne servit qu’à manifester aux siècles futurs sa criminelle supercherie et sa ridicule vanité.

Les richesses ne manquèrent pas , comme c’est l’ordinaire , d’introduire dans cette ville le luxe et la licence ; et les délices d’Alexandrie passèrent en proverbe *. On y cultiva aussi beaucoup les arts et les sciences : témoin ce superbe bâtiment surnommé .Musée, où les savants tenaient leurs assemblées, et où ils étaient entretenus aux dépens do pu-

t Huit ernu talons qui doivent être des talons d'Alexandrie valent? 748 000 fr. E. B.

a « Magno auimo Piolomad régis , quod in câ permi.serit Soslrali Cnidii arebilooli siruoluræ uoiucn rnscribi. » Pus. xxxvi. 12. pag. 739,

a 1)0 scrib, hist. . pag. 700.

* a Ne alcxandrinis quidoin permitlenda deliciia i.

I Quiniil.

blic ; et cette fameuse biblioUii'-qiie que Ptoléméc Philadelphe augmenta considérablement , et que les princes ses successeurs firent enfin monter au nombre de sept cent mille volumes. Dans la guerre qu'eut C^r avec ceux d'A-

lexandrie’ , un incendie consume une partie de celte bibliothèque , qui était placée dans le Bruchiura*, et qui contenait quatre cent mille volumes.

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