‹ Œuvres complètes de Rollin avec notes et éclaircissements sur les sciences, les arts, l'industrie et le commerce des anciens (volume 3)Chapitre 9 sur 125 · I-a hauteur perpendiculaire. 77 toises · texte numérisé non relu

I-a hauteur perpendiculaire. 77 toises

Etlasolidilé 313 509toUe8cubesa.

Cont mille ouvriers travaillaient à cet ouvrage, el de trois mois en trois mois un pareil

* ilorod., lib. 2. cap.-2i, etc.— Diod., lib. l.pag. 59-41. — PUn. lib. 36. cap. 1.

• D'après les mesures prises par les ingénieurs de l'ex- I 'âéditioD française en Égypte, Iccdlédc la base de la grande

nombre lenr sncoédait. Dix années entières furent employées à couper les pierres, soit dans l’Arabie, soit dans l’Étbiopie, et à les voiturcr en Égypte; et vingt autres années à construire ce vaste édifice , qui nu-dedans avait une infinité de chambres et de salles. On avait marqué sur la pyramide , en caractères égyptiens, ce qu’il avait coûté simplement pour les aulx, les poireaux , les ognons, et autres pareils légumes fournis aux ouvriers, et cette somme montait ù seize cents talents d’argent , c’est-àdire, quatre millions cinq cent mille livres ' ; d’où il était facile de conjecturercombieu pour tout le reste la dépense était énorme.

Telles étaient les fameuses pyramides d’Égypte , qui , par leur ligure , autant que par leur grandeur, ont triomphé du temps et des barbares. Mais, quelque effort que fassent les hommes , leur néant parait partout. Ces pyramides étaient des tombeaux , et l’on voit encore aujourd’hui , au milieu de celle qui était la plus grande, un sépulcre ^ vide, taillé tout entier d'une seule pierre , qui a de largeur et de hauteur environ trois pieds, sur un peu plus de six pieds de longueur. Voilà à quoi se terminaient tant do niouvcmens, tant de dépenses, tant de travaux imposés à des milliers d’hommes pendant plusieurs années , à procurer à un prince, dans cette vaste étendue et cette masse énorme de bàtimens, un petit caveau de six pieds. Encore les rois qui ont bâti ces pyramides n’ont-ils pas eu le pouvoir d’y être inhumés , et ils n’ont pas joui de leur sé-

p;r.imide, } compris le rcrélemcDt qni n'ciiste plus, csl de Sa-Z maires 7i ccullim'lrcs.

La lioulcur perpenoiculafre jusqu'à la plolc-ronne arlucltc est de 137 màtrcs.

L'inclinaison des taces sur la base est de 51- 33' it"; d'où l'on conclu! que le côté de la plate-rorme actuelle est d'ensiron 10 mètres, et que le volume de toute ta pjramide csl de *2 617 000 mètres cubes.

(les mesures sont parrailenient d'accord avec les nombres donnés par les historiens anciens. Kn effcl, IMne assisnc au rOté de la pyramide 8S3 pieds . qui doivent cire des demi-coudées royales , d'où 232 mètres.

Hérodote assigne à ce côté, et en nombre rond , 8 plèstbres, qui sont de 100 pieds, chaque pied de 16 doigts épî pliens , d'où 210 mètres.

Pline donne 23 pieds au côté de la plate-forme qui portait alors son revélemeni , d'où 6 mètres 56 ccniim. È. B.

r 1 600 talens égyptiens vaIcntO 070 000 fr. E. B.

* Strabon parle de ce sépulcre , liv. 17. p. 808.

pulcre. Izi haine publiijuc qu’on leur portail , à cause tics duretés inouïes qu’ils avaient exercées contre leurs sujets en les accablant de travaux , tes obligea de se faire inhumer dans des lieux inconnus , afin de dérober leurs corps à la connaissance et ù la vengeance des [ietiples.

Celle dernière circonstance , que les historiens ont soigneusement remarquée, nous apprend quel jugement nous devons porter de ces ouvrages si vantés dans l’anliijuilé '. Il est raisonnable d’j' remarquer et d’y estimer le bon goût des Égyptiens par rapport à l’archi- Icclure, i|ui les porta dés le commencement , et sans qu’ils eussent encore de modèles qu'ils pussent imiter, à viser en tout au grand , et à s’attacher aux vraies beautés, sans s’écarter jamais d’une noble simplicité, en quoi consiste la souveraine perfection de l’art. Mais quel cas doit-on faire de ces princes qui regardaient comme (juclque chose de grand de faire construire, à force de bras et d’argent, de vastes bàtimens, dans f unique vue d’éterniser leur nom, et qui ne craignaient point de faire [lérir (les milliers d’hommes pour satisfaire leur vanité T Ils étaient bien éloignés du goût des flomains, qui cherchaient à s’immortaliser par des ouvrages magnifiques , mais consacrés à l’ulililé publique.

Pliin- * nous donne en peu de mois une juste idée de ces pyramides en h'S ajipelant une folle ostenUttion de la richesse des rois, qui ne se termine à rien d’utile : regum pecuniiB oliosa ac slulla ostentatio ; et il ajoute que c’est par une juste punition quq leur mémoire a été ensevelie dans l’oubli , les historiens ne convenant point entre eux du nom de ceux qui ont été les auteurs d’ouvrages si vains : inter eos non constat à quitus facUv sint,justissimo casH otlitrratis tantôt ranitatis auctoribus. En un mol , selon la remarque judicieuse de Dioilore , autant l’industrie des architectes est louable cl estimable dans ces pyramides , autant l’entreprise des rois est-elle digne de blâme et de mépris.

Mais ce que nous devons le plus admirer dans ces anciens monumens, c’est la preuve certaine cl subsistante qu’ils nous fournissent

* Piod. lib. 1. pAg. 40.

« Ub. 30 . cap. i±

de l’habilelé des Egyptiens dans rastroiiomie , c’est-à-dire dans une science qui semble ne pouvoir se i>erfcctionner que par une longue suite d’annàes et par un grand nombre d’ex|M^ rienccs. M. de Chazclles, en mesurant la graiidc pyramide dont nous parlons, trouva que les quatre côtés de celle pyramide étaient exposés précisément aux quatre régions du monde , et par coiisé-quent marquaient la véritable méridienne de ce lieu. Or , comme celte exposition si juste doit , selon toutes les apparences, avoir été affectée par ceux qui élevaient celle grande masse de pierres il y a plus de trois mille ans, il s'ensuit que, pendant un si long espace de temps, rien n’a changé dans le ciel à cet égard, ou (ce qui revient au même) dans les pôles de la terre , ni dans les méridiens. C’est M. de Fontcnelle qui fait celte remarque dans l’éloge de M. de Cliazelles.

8 III. ~ Labtrimthe.

Ce que nous avons dit sur le jugement qu’on doit porter dos pyramides peut être appliqué aussi nu labyrinthe , qu’llérodole , qui l'avait vu , nous assure avoir été encore plus surprenant que les pyramid(^s '. On l’avait bâti à l'exlrémilé méridionale du lac de Mœris dont nous parlerons bientôt, près de la ville des Crocodiles , qui Csl la mémo qu'Arsinoé. Ce n’clait pas tant un seul palais qu'un magnifique amas de douze palais disposés régulièrement , et qui communiquaient ensemble. IJuinze cents chambres entremêlées de terrasses s'arrangeaient autour de douze salles , et ne laissaient point de sortie à ceux qui s’engageaient à les visiter. Il y avait autant de bâlimens sous terre. Ces bâtimens souterrains étaient desliné's à la sépulture des rois ; et encore (qui le pourrait dire sans honte , et sans déplorer l’aveuglement de l'esprit humain?) à nourrir les crocodiles sacrés, dont une nation d’ailleurs si sage faisait ses dieux.

Pour s’engager dans la visite des chambres et des salles du labyrinthe, on juge aisément qu’il était nécessaire de prendre la mémo pré-

* Hérod. Ub. 2 . cap. i i8. Üiod. lib. 1 , pag. 12. IMip. lib. 30. cap. 13. — Strab. tib. 17 , pag.. H11.

caution qu’Ariane fil prendre à Thésée , lorsqu’il fut obligé d’aller combattre le Minotnure dans le labyrinthe de Crète. Virgile en fait ainsi la description ;

U( quondam Crelà fertur labyrinlhui In allé ParicUbus iPitum cæris iter ancipitemque Mille vils habuHsc doluro. quà signa scquendl Fallorel indeprensus et irren>cabilis error *.

iltc labor ille domùs, et iRettricatdti.s error.

I)u*<lalus i()se dolos tecii ambage.sqtie resolvU.

Ccca regeos ûlo vestigia *.

8 IV. » Lac db Mocbis.

Le plus grand cl le plus admirable de tous les ouvrages des rois d’Egypte était le lac de Mœris ’ : aussi Hérodote le met -il beaucoup au-dessus des pyramides et du labyrinthe *. Comme l’Égyplc était plus ou moins fertile, selon qu’elle était plus ou moins inondée par le Nil , et que , dans celle inondation , le trop cl le trop peu élaienl égaletncnl funestes aux terres , le roi Mœris , pour obv ier à ces deux inconvétiiens , cl pour corriger autant qu’il se pourrait les irrégularités du Nil , songea à faire venir l’art au secours de la nature. Il fit donc creuser le lac qui depuis a porté son nom. Ce lac, selon Hérodote et Diodore de Sicile, dont Pline ne s’éloigne pas , avait de tour trois mille six cents stades , c’est-à-dire cent quatrevingts lieues, et de profondeur trois cents pieds L Deux pyramides , dont chacune portait une slaluf! colossale placée sur un trône , s’élevaient de trois cents pieds au milieu du lac , et occupaient sous les eaux un pareil cs|)ace. Ainsi elles faisaient voir qu’on les avait érigées avant que le creux eût été rempli , et montraient qu’un lac de cette étendue avait été fait de main d’homme sous un seul prince.

* Æiifid, lib. 5, v. 588.

* /6ÙI. lib. H. V. ‘27,ele.

* llcroil. lili. 2 , cap. 1 i9. — Slrab. lib. 17 , pog. 787. — Diod. llb. 1 , pag. Î7. •— l'Iiu. Ui>. â, cap. ü. — Poinp. Mda.

* Voir les Eelaircisscmcns

s 3 ÛOO stades valcDl 6i8 OüO mclros ou IIC lieues de 25 au degrc^.

La profondeur du lac . de 50 orgie» d'après Ucrodole , rcorèsenle 00 mèlrcs. K. U.

Voilà ce que plusieurs historiens ont marqué du lac de Mépris , sur la bonne foi des gens du pays; et M. Bossuet, dans son Discours sur l'histoire universelle, rapporte ce fait comme incontestable. Pour moi , j'avoue que je n'y trouve aucune vraisemblance. Kst-il possible qu'un lac de cent quatre-vingts lieues d'étendue ail été creusé sous un seul prince? Comment et où transporter les terres? Pourquoi perdre la surface de tant de terrain? Comment remplir te vaste espace du superflu des eaux du Nil? 11 y aurait bien d'autres objections à faire. Je crois donc qu'on s'en peut tenir au sentiment de Pomponius Mêla , ancien géographe , d'autant plus qu'il est appuyé par plusieurs relations modernes. Il ne donne de circuit à ce lac que vingt mille pas, qui font sept ou huit de nos lieues. Mwris, aliquandù campus, nttne lacus , viginli mitlia passuum in circuitu patens ’.

Ce lac communiquait au Nil par le moyen d'un grand canal , qui avait plus de quatre lieues de longueur, et cinquante pieds de largeur. De grandes écluses ouvraient le canal et le lac , ou les fermaient selon le besoin.

Pour les ouvrir ou les fermer il en coétait cinquante talents, c'est-à-dire cinquante mille écus *. La pèche de ce lac valait au prince des sommes immenses; mais sa grande utilité était par rapport au débordement du Nil. Quand il était trop grand , et qu'il y avait à craindre qu'il n'eût des suites funestes, on ouvrait les écluses ; et les eaux , ayant leur retraite dans ce lac, ne séjournaient sur les terres qn'aulant qu'il fallait pour les engraisser. Au contraire , quand l'inondation était trop basse et menaçait de stérilité , on lirait de ce même lac , par des coupures et des saignées , une quantité d'eau suflisante pour arroser les terres. Par ce moyen les inégalités du Nil étaient corrigées; et Strabon ’ remarque que , de son temps , sous Pétrone, gouverneur d'Kgypte, lorsque le débordement du Nil montait à douze coudées, la fertilité était fort grande; et, lors même qu'il n'allait qu'à huit coudées, la famine ne se faisait point sentir dans le pays : sans doute parce que les eaux du lac suppléaient à

•Mtla.lib. 1. '

• su Utenls valent tSOOOOrr. E. U.

» Lib. 17, pog. 7S8.

celles de l'inondation par le moyen des coupures et des canaux.

$ y. — Débordement du Nil.

Le Nil est la plus grande merveille de l'Egypte. Comme il y pleut rarement , ce fleuve . qui l'arrose toute par scs débordemens réglés, supplée à ce qui lui manque de ce cêté-là , en lui apportant , en forme de tribut annuel , les pluies des autres pays ; ce qui fait dire ingénieusement à un poète que l'herbe chez les Égyptiens, qtielquc grande que soit la sécheresse, n'imitlore point le secours de Jupiter pour obtenir de 1a pluie :

Te proplcr nullos tcllin laa postulat inibrcs .

Arido DCC ptuvio iupplicat berba Josî *.

Pour multiplier un fleuve si bienfaisant, l'Égypte était coupée de plusieurs canaux d'une longueur et d'une largeur proportionnées aux dilKrentes situations et aux différeitts besoitis des terres. Le Nil portait partout la fécondité avec ses eaux salutaires , unissait les villes entre elles , et la mer Sléditerranée avec la mer Rouge, entretenait le commerce au-dedans et au-dehors du royaume, et le fortifiait contre fennemi : de sorte qu'il était tout ensemble et le nourricier et le défenseur de l'Égypte. On lui abandonnait la campagne ; mais les villes , rehaussées avec des travaux immenses , cl s'élevant comme des îles au milieu des caax , regardaient avec joie de relie hauteur toute la plaine inondée et en même temps fertilisée par le Nil.

Voilà une idée générale de la nature et des effets de ce fleuve si renommé chez les anciens. Mais une merveille si étonnante , cl qui dans tous les siècles a fait l'objet de la curiosité cl de l'admiration des savants , semble demander que j'entre ici dans quelque détail. J'abrégerai le plus qu’il me sera possible.

Sources du NU.

Les anciens ont mis les sources du Nil dans

Senique (A'a(. quatt, lib, t. eap. t ). «Urlbuc m vers à Ovide ; mais ils sout de Tibulle.

les montagnes appelées vulgairement les montagne de la lune, au iliviémc degré de latitude méridionale. Mais nos voyageurs modernes ont découvert que ces sources sont vers le douzième degré de latitude si'plentrionale. Ainsi ils retranchent environ quatre ou cinq cents lieues du cours que les anciens lui donnaient. Il natt au pied d’une grande montagne du royaume de Goiame on Abyssinie. Ce fleuve sort de doux fontaines , ou de deux yeux , pour parler comme ceux du pays ; le mémo mol en arabe signifiant wil et fontaine. Ces fontaines sont éloignées l'une de l'autre de trente pas , chacune de la grandeur d'un de nos puits ou d'une roue de cnrros.se. Le Nil e.st augmenté de plusieurs ruisseaux qui viennent s’y joindre; et, après avoir traversé rÉlbiopie en serpentant beaucoup , il se rend enfin en Égypte.

CiUractcs du Ml.

On appelle ainsi quelques endroits où le Nil fait des chutes , et tombe de dessus les rochers escarpés. Ce fleuve' , qui d’abord coulait paisiblement dans les vastes solitudes de l'Ethiopie , avant que d’entrer en Egypte, passe par les cataractes. Alors devenu tout d’un coup , contre sa nature, furieux et écumant, dans ces lieux oii il est resserré et arrêté, après avoir enfin surmonté les obstacles qu’il rencontre , il SC préciiiite du haut des rochers on

< « Eicîpiunt cum(Nilum) ralararl.i', nobliis lii!,i^ni apcctarulo locus.... Illiccuitatis primum aquls. C]UaS!.iiie tumuUu Icni alveo duxerat , vinictilus et lorrens per inati- Snos tr-inNittis pro.^ilit , dissimilis sibi.... faniiemauc cluetalus obslanlia, iii vaxlaui allUudiiiem siibitO deslilirlus cadil, cuin inaenli circumjaeontium resiüiium slrc|iitu, quem perrerre peux ibi .a Uersts collocala non t>oluit. obluos asâiduo fragorc auribus et ob Iioc seilibus ad quieliora tran.‘^tatis. Inter niirarula fluminis ineredibilem incülaruiii ainbiriam aeeepi. Itini parvula natigia conecendunt . quorum altcr na\em régit, aller exbauril. beindé inultùm inter rn)iidam in.^niam Mli etreciprocos nuetus vnlutali . tandem tenuissimos canalcs tenent, per quos angusta rupium ctTuptunt : et cum toto fluminc elTusi, natigium ruens manu Icmpcranl. magnoque spcctauüum melu in caput nixi . quum jam adpluravcns . mersosque alqucobrutos lanU mole eredideris, longe ab CO in quem cei iderant loeo nas igint, torrenli modo missi. Necmergiteadensunda . sed planisoquis Irauit. » Sbsec. y al. Quasi, lib. i, cap. 2.

bas, avec un tel bruit, qu'on l'entend à trois lieues de ht '.

Des gens du pays , accoutumés par un long exercice à ce petit manège, donnent ici aux passants un spectacle plus effrayant encore que divertissant. Ils se mettent deux dans une petite barque , Tun pour la conduire , l’antre pour vider l’eau qui y entre. Après avoir longtemps essuyé la violence des îlots agités , en conduisant toujours avec adresse leur petite barque , ils se laissent entraîner par l’impétuosité du torrent, qui les pousse comme un trait. Le spectateur tremblant croit qu’ils vont être abymés dans le précipice où ils se jettent. Mais le Nil , rendu à son cours naturel , les remonte sur scs eaux tranquilles et paisibles. C’est Sénèque qui fait ce récit , et les voyageurs modernes en parlent de même.

Causes du débordemenU

Les anciens ont imaginé plusieurs raisons subtiles du grand accroissement du Nil, que l’on peut voir dans Hérodote , Diodore de Sicile et Sénèque*. Ce n’est plus maintenant une matière de problème, et l’on convient presque généralement que le débordement du Nil vient des grandes pluies qui tombent dans l’Éthiopie, d’où ce fleuve tire sa source. Ces pluies le font tellement grossir, que l’Ethiopie, et ensuite l'Égypte, en sont inondées, et que ce qui n’était d'abord qu’une grosse rivière devient comme une petite mer, et couvre toutes les campagnes.

Strabon'' remarque que les anciens avaient seulement conjecturé que le débordement du Nil était causé par les pluies qui tombentabondainment dans f Ethiopie; et il ajoute que plusieurs voyageurs s’en sont assurés depuis par leurs propres yeux, l’tolémée Philadelphe, qui était fort curieux pour tout ce qui regarde les arts et les sciences , ayant envoyé exprès

I 11 est rcconmi aujourd'hui que les rolarartes du Ml n'ont pas l'asitert Imposanl qu'on leur avail prêté : bs (ireniicra voyageurs avaient beaucoup exagéré leurs cITcts. il y a d'assex grandes choses en Égypte pour n'avoir pas ttcsoln de tenir à ce qui est fabuleux. E. B.

s Ilerod. lib. 2. cap. 19-27. — Diod. iib. 1 , pag 35C59. — Senec. >'ai. Qu».st. iib. l, cap. I et 2.

s l.ib. l-.pag. 7SU.

sur les lieux d'habiles gens jiour examiner ce qui en él#il , et pour constater la cause d'un Tait si singulier et si considérable.

Temps el dorée du débordcmeiK.

Hérodote , et après lui Diodore de Sicile’ , et plusieurs autres, marquent que le Nil commence à croître en Égypte au solstice d été , c'est4-dire vers la fin de juin, et continue d'augmenter jusqu'à la fin de septembre , vers lequel temps environ il s'arrête, et va toujours depuis en diminuant pendant les mois d'octobre et de novembre , après quoi il rentre dans son lit, et reprend son cours ordinaire. Ce calcul , à peu de chose près , est conforme à ce qu'on lit sur ce sujet dans toutes les relations des modernes , et il est fondé en effet sur la cause naturelle du débordement , savoir les pluies qui tombent dans l'Éthiopie. Or , selon le témoignage constant de ceux qui ont été sur les lieux, ces pluies commencent à y tomber au mois d'avril , et continuent pendant cinq mois jusqu'à la fin d'août et an comrnencement de septembre. La crue du Nil en Égypte doit donc naturellement commencer trois semaines ou un mois après que les pluies ont commencé en Abyssinie ; et aussi les relations des voyageurs marquent-elles que le Nil commence à croître dans le mois de mai, mais j d'une manière peu sensible d abord , en sorte apparemment qu'il ne sort point de son lit. L'inondation marquée n'arrive que vers la fin de juin, et dure les trois mois suivauts, comme Hérodote le dit.

Je dois avertir ceux qui consultent les origi-naux , d'une contradiction qui se rencontre ici entre Hérodote et Diodore d'un côté, et de l'autre, Strabon, Pline et Solin. Ces derniers abrègent de beaucoup la durée de l'inondation , et supposent que le Nil laisse les terres libres après l'espace de trois mois ou de cent jours. Et ce qui augmente la difficulté , c'est que Pline semble appuyer son sentiment sur l’autorité d’Hérodote : in totum autem revocaïur (Aifus) intra ripas in Librà , ut tradü JJerodotus , centesimo die. Je laisse aux savants le soin de concilier cette contradiction.

1 Uetod. lib. 1, c»p. 1*. Dlod. Ub. 1, pag. Si.

Mesure du débordemcol.

Ijt juste grandeur du débordement , selon Pline ', est de seize coudées*. Quand il n’y en a que douze ou treize , on est menacé de famine ; et quand l’inondation passe les seize , elle devient dangereuse, il faut .se souvenir qu’une coudée est un pied et demi. L’empereur Julien ’ marque, dans une lettre à Ecdice, préfet d’Égypte , que la hauteur du débordement du Nil s’était trouvée de quinze coudées le 20 septembre (en 3C2). Les anciens ne conviennent point entièrement sur la mesure du débordement , ni entre eux , ni avec les modernes : mais la différence n’est pas fort considérable, et elle peut venir; 1° de celle des mesures anciennes cl modernes, qu’il est difficile d’évaluer sur un pied fixe et certain ; 2’ du peu d’exactitude des observateurs et des historiens ; 3“ de la différence réelle de la crue du Nil , qui était moins grande lorsqu’on approchait de la mer.

Comme la richesse de l’Egypte * dépendait des dèbordemens du Nil, on en avait étudié avec soin toutes les circonstances et les différents degrés de ces accroissemens; et par une longue suite d'observations régulières qu'on avait faites pendant plusieurs années, l’inondation même faisait connaître quelle devait être la récolte de l’année suivante. Les rois avaient fait placer à .Memphis une mesure où ces différens accroissemens étaient marqués; et de là on en donnait avis à tout le reste de l'Égypte , qui par ce moyen était avertie de ce qu’elle avait à craindre ou à espérer pour la moisson. Strabon * parle d’un puits bâti sur le bord du Nil , prés de la ville de Syéne , pour le même usage.

Encore aujourd’hui an grand Caire la même coutume s’observe. Il y a dans la cour d’une

t oJuslum încrrmcnlum est cubitorum xvi. Xlinores «quœ non otnnia rlnanl : ampliorcs deUnent Urdlùs rcccdendo. Ha serendl tempera absumuiit solo madente ; Ilia nondanlsltientc. Dtrumque rcpulal provincia. In dnodecim cubltls ramcm scnllt . in tredcriui cliamiiura esurll ; qnaluordeclm cubita hilarltalem aircninl , quindeclm lecuritalem. seidedm dellcias. » (Plis. lib. 5. cap. tl.) a 10 coudées valent 8 mènes » décimètres. E. B. s Xoll. ep. 58.

s Diod. lib. l.pag. 35 • Lib. 17, pag. 817.

mosquée une colonne où l’on marque les degrés de l’accroissement du Nil , et chaque jour des cricurs publics annoncent dans tous les quartiers de la ville de combien il est cru. Le tribut que l’on paie au grand-seigneur pour les terres est réglé sur l’inondation. Le jour qu’elle est parvenue à un certain degré, il se fait dans la ville une fêle extraordinaire , accompagnée de festins , de feux d’arlilicc , et de toutes les marques publiques de réjouissance ; et , dans les temps les plus reculés , l'inondation du Nil a toujours causé une joie universelle dans toute l’Égypte , dont elle faisait le bonheur.

Les païens attribuaient à leur dieu Sérapis l’inondation du Nil ' ; et la colonne qui servait à en marquer l’accroissement était gardée religieusement dans le temple de celte idole. L’empereur Constantin l’ayanl fait transporter dans l’église d’Alexandrie , ils publièrent que le Nil ne monterait plus , à cause de la colère de Sérapis; mais il déborda et s’accrut à l’ordinaire les années suivantes. J ulien-1’ Apostat, protecteur zélé de l’idolâtrie, fit remettre celle colonne dans le même temple , d'où elle fut encore retirée par l’ordre de Théodose.

Canaux du Nil. — Pompes

La prov idence divine, en donnant un fleuve si bienfaisant à l’Égy pte, n’a pas prétendu que scs habitants demeurassent oisifs , ni qu’ils profilassenl d’une si grande faveur sans se donner aucune peine. On comprend sans peine que , le Nil ne pouvant pas de lui-méme couvrir toutes les campagnes , il a fallu faire de grands travaux pour faciliter l’inondation des terres , et pratiquer une infinité de canaux pour porter les eaux de tous côtés. Les villages , qui sont en fort grand nombre sur les bords du Nil , dans des lieux élevés , ont chacun des canaux qu’on ouvre à propos peur faire couler l’eau dans la campagne. Les villages plus éloignés en ont ménagé d’autres jusqu’aux extrémités de ce royaume. Ainsi les eaux sont conduites successivement dans les lieux les plus reculés. H n’est pas permis de couper les tranchées pour y recevoir les eaux,

> Socral. lib. 1 , cap. 18. - Soiom. lib. 5 . cap. 3

jusqu’à ce que le fleuve soit a une certaine hauteur, ni de les ouvrir toutes ensemble, parce qu’il y aurait en ce cas-là des terres qui seraient trop inondées , et d’autres qui ne le seraient pas assez. On commence par les ouvrir dans la haute Égypte , ensuite dans la basse , et cela suivant un tarif dont on observe exactement toutes les mesures. Par ce moyen, on ménage l’eau avec tant de précaution , qu’elle se répand dans toutes les terres. Les pays que le Nil inonde sont si vastes et si profonds , et le nombre des canaux si grand , que de toutes les eaux qui entrent en Égypte aux mois de juin, de juillet cl d’août, on croit qu’il n’en arrive pas la dixiéme partie dans la la mer.

Mais comme , malgré tous ces canaux , il reste encore bien des terres dans des lieux élevés , qui ne peuvent point avoir part à l’inondation du Nil, on y a pourvu par le moyen des pompes en forme de vis , qu’on fait tourner par des boeufs pour faire outrer l’eau dans des tuyaux qui la conduisent dans ces terres. Diodore ' parle d’une pareille machine , inventée par Archimède dans le voyage qu’il fil en Égypte , et qu’on appelle cochlea œgyptia.

Ff^condilé causée par te Ml.

Il n’y a point de pays dans le monde où la terre soit plus féconde qu’en Égypte ; et c’est au Nil quelle doit sa fécondité*. Car, au lieu que les autres fleuves emportent le suc des terres et les épuisent en les inondant, celui-ci, au contraire, par un heureux limon qu’il traîne avec lui , les engraisse et les fertilise de telle sorte , qu’il suffit pour réparer les forces que la moisson précédente leur a fait perdre. Le laboureur, dans ce pays-là, ne se fatigue point à tracer avec le soc de la charrue de pénibles sillons, ni à rompre les mottes de terre. Dés que le Nil est retiré , il n’a qu’à retourner la terre, en y mêlant un peu de sable pour en diminuer la force ; après quoi il la sème sans

1 Lib. 1 , p. 30, et lib. 5, pag. 313.

s 0 Quurn ester! amnes abluanl terras et eviscerenl . Nilus adeO nihil exedit . ncc abradit, ut contra adjiciat vires.... lia juvat agros duabus ex rausis , et quùd inundat . et quùd oblimat . » Setxec. Sat. Quast. , 11b. I . cap. % .

4»^ iS

peine , el presque sans frais. Deux mois après, elle est couverlc de toutes sortes de proiiis et de légumes. On sème ordinairement dans les mois d’octobre et de novembre , à mesure que , les eaux se sont écoulées , et on fait la moisson dans les mois de mars et d’avril.

rneméme terre porte dans une même année trois ou quatre sortes de fruits différents. On y sème des laitues et des concombres , ensuite du blé ; et , après la moisson , différents légumes qui sont particuliers à l'Egypte. Comme la chaleur du soleil y est extrême , et la pluie très rare , on conçoit aisément que l'humidité de la terre serait bientôt desséchée, les grains et les légumes brûlés par une ardeur si vive , sans le secours des canaux et des réservoirs dont l’Égypte est toute remplie , cl qui , par les saignées el les coupures que l’on a eu soin d’y faire , fournissent abondamment de quoi humecter el rafraîchir les campagnes el les jardins.

Le Nil ne contribue pas moins à la nourriture des bestiaux , qui sont une autre source de richesses pour l’Égypte. On commence à les mettre au vert au mois de novembre , ce qui dure jusqu’à la fin de mars. On ne peut exprimer combien les pâturages sont abondants, et combien les troupeaux, à qui la douceur de l'air permet d’y demeurer nuit et jour, s’engraissent en peu de temps. Pendant l’inondation du Nil , on leur donne du foin , de la paille hachée , de l’orge , des fèves : c’est lù leur nourriture ordinaire.

On ne peut s’empêcher, dit Corneille Le Bruyn dans ses Voyages ' , de remarquer ici l’admirable conduite de Dieu , qui envoie dans un temps précis des pluies dans l’Éthiopie, afin d’humecler l’Égypte , où il ne pleut presque point , el qui , par ce moyen , du terrain le plus SCC et le plus sablonneux , en fait le pays le plus gras et le plus fertile qu’il y ail dans l’univers.

Une autre chose qu’on doit encore ici remarquer , c’est que , selon le témoignage des habitants, au commencement de juin elles quatre mois suivants, les vents du nord-est soufflent régulièrement, afin de repousser l’eau , qui s’écoulerait trop tôt , et pour l’em-

pécher de se décharger dans la mer, dont ils lui ferment {tour ainsi dire l’entrée. Les anciens n’ont pas omis celle circonstance.

La même Providence , riche el inépuisable en n'sisoiirres et en merveilles, qu’elle sait varier à l’infini', éclatait d’une manière toute différente dans la Palestine , en la rendant extrêmement fertile, non par les pluies qui tombent pendant le cours de l’aunêe, comme cela est ordinaire ailleurs ; non par une inondation particulière, comme celle du Nil en Égypte; mais par des pluies fixes, qu’elle envoyait régulièrement aux deux saisons quand son peuple lui était fidèle, afin de lui faire mieux sentir la dépendance contiiiuellc où il était de son maître. C’est Dieu lui-méme qui lui commande parla bouche de Moïse de faire cette réfiexion * : « La terre dont vous allez prendre possession n’est pas comme la terre d’Égypte d’oii vous êtes sortis , où , après que l’on a jeté la semence , on fait venir l’eau par des canaux pour l’arroser, comme on fait dans les jardins : mais c’est une terre de montagnes et de plaines , qui attend les pluies du ciel , que le Seigneur votre Dieu regarde toujours , et sur laquelle il lient ses yeux arrêtés depuis le commencement de l’année jusqu’à la fin. » Après cela Dieu s’engage de donner à ce peuple , tant qu’il lui sera fidèle , la pluie des deux saisons , lemporaneam et serolinam : la première dans l’automne , nécessaire pour faire lever les blés ; la seconde dans le printemps et l’été , nécessaire pour les faire croître et mûrir.

Double «iwcUicle cau«! par k NM.

Rien n’est si beau à voir que l’Égypte dans deux saisons de l’année’: w. *> l’on monte sur quelque montagne , ou sur les grandes pyramides du Caire, vers les mois de juillet el d’août , on voit une vaste mer , sur laquelle

< Multirormls Nipienlia. — F.ph. 3 . 10.

• Dculer. 11, 10-13.

a a llla facin pukhrrriina est . qmim jam se in afp-os Nllus ingessil. Utenleanipi. opcrttque sunt valles : opplüa Insularuiu modo eislant. Nullum in medilerraneis, nisi per navigia. commcrcium est : majorqucesl Icliüa in sentibus, quô minus terrarum suarum vident. Sekbc. , Ifalur. Quait. . Mb. 1 . cap SS.

Dkiiîlced by Googic

1 Tome II.

il s’élève une infinité de villes et de villngcs . avec plusieurs chaussées qui conduisent d’un lieu à un autre ; le tout entremêlé de bosquets et d’arbres fruitiers dont on ne voit que les têtes, ce qui fait un coup-d’œil charmant. Cette perspective est bornée par des montagnes et des bois qui , dans l’éloignement , terminent le plus agréable horizon qu’on puisse voir. En biver.au contraire, c’est-ù-dire vers les mois de janvier et de février , toute la campagne ressemble à une belle prairie , dont la verdure émaillée do (leurs cliarmc les yeux. On voit de tous côtés des troupeaux répandus dans la plaine , avec une infinité de laboureurs et de jardiniers. L’air est alors embaumé par la grande quaulitè de (leurs que fournissent les orangers, les citronniers, et les autres arbres; et il est si pur , qu’on n’en saurait respirer ni de plus sain , ni de plus agréable : en sorte que la nature , qui est alors comme morte dans un grand nombre de climats, semble presque n’avoir de vie que pour un séjour si charmant.

Canal de conununication entre les deux mers nar le Nil.

Le canal qui faisait la communication des deux mers, savoir de la mer Kouge cl de la Méditerranée, doit trouver ici sa place, et n’csl pas un des moindres avantages que le Nil procurait à l’Égypte'. Sésoslris, ou, selon d’autres , Psammiliebus , fut le premier qui en forma le dessein, et qui commença l’ouvrage. Néchao , successeur du dernier, y employa des sommes immenses et un grand nombre de troupes. On dit que plus de sixvingt mille Égyptiens périrent dans cette entreprise. Il l’abandonna , elTrayé par un oracle qui lui avait répondu que c’était ouvrir aux étrangers un chemin dans l’Égypte. L’entreprise fut recommencée par Darius , premier de ce nom; mais il la quitta aussi, parce qu'on lui dit que la mer Kouge , étant plus haute que l’É)gypte , inonderait tout le pays. Enfin elle fol achevée sous les Ptolémées, qui, par le moyen des écluses , tenaient le canal

< llerod. lib.2, cap. 138. — Slrab. lib. 17, pas. 801. — Plia. lib. 10, cap. 29. — Diod. lib. I , pag. 29.

ouvert OU fermé selon leurs besoins. 11 commençait assez prés du Delta , vers la ville de Bubastc. Il avait de largeur cent coudées , c’est-à-dire vingt-cinq toises, de sorte que deux bâtiments pouvaient y passer à l’aise ; de profondeur , autant qu’il en faut pour porter les plus grands vaisseaux; et de longueur, plus de mille stades , c’est-à-dire plus de cinquante lieues'. Ce canal était d’une grande utilité pour le commerce. Aujourd’hui il est presque entièrement comblé, et à peine en reste-t-il quelque vestige *.

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