COI
paralirs è(aient trop grands pour une aussi petite entreprise que celle de ia Pisidie était parti en poste de Milct pour en donner avis au roi. Celte nouvelle jeta la cour dans un grand trouble. Parysalis , mère d’Artaxerxe et deCyrus, fut regardée comme la principale cause de cette guerre : tous ceux qui étaient attachés à son service et U ses intérêts furent soupçonnés d’entretenir des intelligences avec Cyrus. Slatira surtout , qui était la reine régnante , ne cessait de lui faire de vioients reproches : « Qu’est devenue . lui disait-elle , « la foi que vous avci si souvent donnée en « vous rendant caution pour votre flis? que « sont devenues les ardentes prières dont « vous vous êtes servie pour arracher à la « mort celui qui avait conjuré contre le roi « son frère? C’est par cette malheureuse tena dresse que vous avez allumé cette guerre , « et que vous nous avez précipités dans cet « abîme de maux. » L’antipathie et la haine était déjh grande entre les deux reines. De si vifs reproches l’aliumèrent encore plus fortement. Nous verrons quelles en furent les suites. Artaxerxe prépara une armée nombreuse pour recevoir son frère.
Cyrus s’avançait toujours à grandes journées Ce qui i’inquiéta le plus dans sa marche fut le pas de la Cilicie. C'était un déBië très- étroit entre des montagnes fort hautes et fort escarpées, qui ne laissaient qu’autant d’espace qu’ii en faut pour un chariot. Syennésis, roi du pays, se disposait ù lui en disputer le passage, et il y aurait infailliblement réussi, sans la diversion que Bt Tamos avec sa flotte jointe h celle des Lacédémoniens. Pour défendre la côte que cette flotte menaçait , Syennésis abandonna ce poste important, où un très-petit corps de troupes était capabie d’arrêter ta ptus grosse armée.
Quand on fut arrivé à Tarse , ics Grecs refusèrent de passer outre, se doutant bien qu’on les menait contre le roi , et criant hautement qu’ils ne s’étaient point enrôlés à cette condition. Cléarque , qui les commandait , eut besoin de toute son adresse et de toute son habileté pour étouffer ce mouvement dans sa
■ Pliil. In ArUii. pag. i(Mf.
* Xenoph. V^)r. Iib. 1 . pig.Sô&>â01
naissance. Il avait d'abord voulu employer la voie de l’autorité cl de la force , qui lui avait fort mal réussi. Il cessa de s’opposer de front ù leur dessein; il parut même entrer dans leurs vues , et les appuyer de son approbation et de son crédit. Il déclara ouvertement qu’ii ne SC séparerait point d’eux, et leur conseilla de députer vers le prince , pour savoir de luiméme contre qui il prétendait les mener, afin de le suivre volontairement, si le parti leur plaisait , sinon du lui demander la permission de SC retirer. Par ce détour adroit , il apaisa le tumulte cl ramena les esprits. Il fut député lui-méme avec quelques olflciers. Cyrus , qu’il avait averti de tout secrètement, répondit qu’il voulait aller combattre Abmeomas', son ennemi , qui était ù douze journées de là sur l’Euphrate. Quand on leur eut rapiwrlé celte réponse , quoiqu’ils vissent bien où on les menait , ils résolurent de marcher, et demandèrent seulement qu’on augmentât leur paye. Cyrus , au lieu d’un darique ' qu’il donnait par mois à chaque soldat , leur en promit un cl demi.
Quelque temps après, on vint dire à Cyrus que deux des princi|>aux ofliciers, pour une queralle particulière qu’ils avaient eue avec Cléarque, s’étaient sauvés sur un vaisseau marchand avec une partie de leur équipage. Plusieurs étaient d’avis qu’on envoyât après eux quelques galères, ce qui était fort facile, et qu’après les avoir ramenés, on en fil un exemple, en les punissant de mort à la vue de toute l’armée. Cyrus, persuadé ' que les bienfaits étaient la voie la plus sûre pour gagner les cœurs, cl que les punitions, non plus que les remèdes violents, ne devaient être employés que dans l’extrême nécessité, déclara publiquement qu’il ne souffrirait pas qu’on pût dire qu’il eût retenu quelqu’un par force à son service ; et il ajouta qu’il leur renverrait leurs femmes cl leurs enfants qu’ils lui avaient lais-
< Il D'est point nurqué où il comnuadalt. Il piralt qu« c't'Ulil vers l'Euphrale. II marcbatl avec trois cenlmillio hommes pour se joindre à larmiîe du roi , mais H n'arriva qii'apiés la bataille.
* Le darique valait 10 livres. » Un darique valait 12fr. ROcpdI. ë. b.
* « Bnii'ildis |)otius quàm remediis iiigcüia experirl « placuil. » ( pLiîi tn Traj.
..<le
sés en otage. Une réponse si sage et si généreuse fil un effet merveilleui sur les esprits, et attacha auprès de lui pour toujours ceux mêmes qui auparavant avaient eu quelque envie de se retirer. C’est ici une grande leçon pour ceux qui gouvernent. 11 y a dans les hommes un fonds de générosité naturelle qu’il . faut connaître et ménager. Les menaces les aigrissent, et les châtiments les révoltent, quand on veut les porter à leur devoir malgré eux *. Ils désirent qu’on s’en fie à eux jusqu’à un certain point, qu'on leur laisse la gloire de s’en acquitter par leur choix ; et souvent un moyen sùr de les rendre fidèles, est de montrer qu’on les suppose tels.
Cyrus leur déclara pour lors qu’il marchait contre Arlaxerxe. A celle parole, il s’éleva d’abord quelque murmure, mais qui fil bientôt place aux marques de joie et d’allégresse, sur les magnifiques promesses que leur fit le prince.
Comme Cyrus s’avançait à grandes journées *, il lui vint des avis de toutes parts que le roi ne songeait point à combattre si tôt, mais qu’il avait résolu d’attendre dans le fond de la Perse que toutes scs forces fussent assemblées, et que, pour arrêter les ennemis, il avait fait dans une plaine de la Babylonic un fossé qui avait cinq luises de large sur trois de profondeur, et qui s’étendait par l’espace de douze ’ parasanges ou de douze lieues , depuis l’Euphrate jusqu’au mur de la Médie. Entre l’Euphrate et le fossé, on avait laissé un chemin de vingt pieds de large, et ce fut par là que Cyrus passa avec toute son armée, dont il avait fait la revue le jour précédent. Le roi avait négligé de lui disputer ce passage, et le laissait toujours approcher de Babylone. Ce fut Tiribase qui le détermina à ne point
* « Ncscioan plus moribus confcTat princeps, qui bonus O esse paUlur. quàm qui cogU. w (Plin. tn Traj.)
a Pierumque habita fides ipsam obligat fidero. » (Lit.)
* Plut, in Artax. pag. 1014. — Xenoph. in exped. Cyri, llb. 1 . pag. 2G1-266.
3 La parasange est une mesure itinéraire propre aux Perses. Elle était ordinairement de trente stades , qui font une lieue et demie de France. Il y en avait depuis vingt jusqu'à soixante stades. Dans ia marche de l'armée de Cyrus, je suppose que la parasange n'est que de vingt stades, c’està-dire d’une lieue : J’en marquerai dans la salle la raison. e= Douze parasanges valent un peu plus de 4 lieues. E. I).
fuir ainsi devapl un ennemi sur iequei u avait des avantages infinis, et par le nombre de scs troupes et par la valeur de scs chefs. Il se détermina donc à aller à la rencontre de l’ennemi.
g IL — La bataille sb donüe a Ccnaxa. Les
Grecs rbuportetit la victoire de ledr coté;
.4RTAXERXE, DU SIEN. CTRUS EST TUÉ.
Le lieu où se donna la bataille * s'appelait Cunaœa , cl était à vingt-cinq lieues * environ de Babylone. L'armée de Cyrus était composée de treize mille Grecs, de cent mille barbares et de vingt chariots armés de faux. Celle des ennemis, tant d'infanterie que de cavalerie, devait monter à douze cent mille hommes sous quatre généraux, Tissapherne, Gobryas, Arbace et Abrocomas , sans compter les six mille chevaux d’élite qui combattaient devant le roi et ne le quittaient point. Mais Abrocomas, qui avait avec lui trois cent mille hommes, n’arriva que cinq jours après la bataille. 11 ne s’y trouva que cent cinquante chariots armés de faux.
Cyrus, voyant que l’ennemi n’avait point défendu le passage du fossé, crut qu’il n’y aurait point de combat : ainsi le lendemain on marcha avec beaucoup de négligence. Mais le troisième jour, Cyrus étant sur son char avec peu de soldats rangés devant lui, et les autres marchant confusément ou faisant porter leurs armes, tout à coup, sur les neuf heures du malin, un cavalier accourut à toute bride, criant, partout où il passait, que l’ennemi approchait, prêt à combattre. Alors le désordre fut grand, dans la crainte qu’on n’eût pas le loisir de se ranger en bataille. Cyrus , sautant en bas de son char, s’arma en diligence, et monta à cheval ses javelots à la main, criant à chacun qu'il reprit ses armes et son rang ; ce qui fut aussitôt exécuté avec tant de promptitude, que les troupes n’eurent pas le temps de prendre leur repas.
Cyrus plaça à la droite mille chevaux paphlagonicns appuyés à l’Euphrate, avec l’in-
« Xenoph. in exped. Cyr. lîb. 1 , pag. 2&3-266. — Diod. lib. 14, pag. 253-254. — Plut. pag. 1014-1917.
* Cinq cents stades , suivant Plutarque , ce qui ferait 20 lieues 1/4. E. B.
fanterie legfre des Grecs; ensuite Cl^arque, Proxène et les autres colonels, jusqu'à Mànon, chacun avec leurs trou[)e3. L’aile gauche, composée de Lydiens, de Phrygiens et d'aulres peuples d’Asie, était commandée par Ariée, qui avait au.ssi mille chevaux. Cyms se mit au centre, où était l’élite des Perses et des autres barbares. Il était environné de six cents cavaliers armés de toutes pièces, et leurs chevaux de chanfreins et de poitrails. Le prince avait la tête nue, aussi bien que tous les autres Perses; car c’est leur coutume d’aller ainsi au combat ; tous ses gens avaient di“s cottes d’armes rouges, au lieu que ceux d’Artaxerxe en avaient de blanches.
Ufi peu avant le combat, Cléarque conseilla à Cyrus de ne point s’engager dans la mélée , et de mettre sa personne en sûreté derrière les bataillons des Grecs. Que me dis-tu là? répliqua Cyrus. Quoi! lu veux que dans le temps même que je cherche à me faire roi, je me montre indigne de l’être I Cette sage et généreuse réponse fait voir qu’il savait quel est le devoir d'un général d’armée, surtout dans un jour de bataille. S’il s’était retiré iorsque sa présence était le plus nécessaire, il aurait témoigné peu de cœur et l’aurait ôté aux autrt;s. Il faut, en gardant toujours la dilférence qui doit être entre le commandant et les soldats , que le péril soit commun , et que personne ne s’en exempte , si l’on veut que les troupes n’en soient pas alarmées. Le courage dans une orméc dépend de l’exemple, du désir d'élre remarqué, de la crainte de se déshonorer, de l’impuissance de faire autrement que les autres, et de l'égalité du danger. I,a retraite de Cyrus aurait ruiné ou affaibli tous ces puissants motifs, en décourageant les officiers aussi bien que les soldats. Il crut qu’étant leur général , il en devait faire les fonctions , et se montrer digne d’étre l'âme et le chef de tant de gens de cœur prêts à répandre leur sang pour lui.
Il était déjà midi , et l’ennemi ne paraissait point encore. Mais sur les trois heures il s’éleva une grande poussière comme une nuée blanche , suivie quelque temps après d’une noirceur qui couvrit toute la plaine, après quoi l’on vil briller les armes, les lances et les étendards. Tissapheme commandait la gauche , qui était composée de la cavalerie armée de
cuirasses blanches, et de l’infanterie légère; au centre était l’infanterie pesamment armée , dont une grande partie avait des boucliers de bois qui couvraient le soldat tout entier ( c’étaient des Égyptiens). Le reste de l’infanterie légère et de la cavalerie formait l’aile droite. Toute l’infanterie était rangée par nations, avec autant de profondeur que de front , et formait ainsi des bataillons carrés. Le roi s'était mis au corps de bataille avec l’élite de toutes ses troupes, et il avait autour de lui six mille chevaux commandés par Artagerse. Qiiniqu’il fût au centre , il débordait l'aile gauche de Cyrus , tant le front de son armée surpassait en étendue celui de l’armée ennemie. On avait placé cent cinquante chariots armés de faux à la tète de l’armée , à quelque distance les uns des autres. Les faux étaient attachées à l'essieu, tant en bas que de travers, pour couper et renverser tout ce qu’ils trouveraient à leur rencontre.
Comme Cyrus comptait beaucoup sur la valeur et l’expérience des Grecs , il dit à Cléarque qu’aprés qu’il aurait battu les ennemis qui étaient devant lui, il eût soin de se rabattre sur sa gauche pour tomber sur le centre, où était le roi , parce que de là dépendait tout le succès de la bataille. Mais Cléarque , trouvant beaucoup de difficulté à pouvoir percer un si gros corps de troupes, lui répondit qu’il ne se mit en peine de rien , et qu’il aurait soin de faire ce qu’il faudrait.
Cependant l’armée ennemie s’avançait au petit pas en bon ordre. Cyrus marchait entre les deux corps de bataille, quoique plus prés du sien , et les considérait atlcntivcment l’un après l’autre. Xénophon l’apercevant , piqua droit à lui pour savoir s’il n’avait point quelque ordre à lui donner. Il lui cria que les sacrifices étaient favorables, et qu’il en informât les troupes. Aussitôt il se mil à parcourir les rangs pour donner scs ordres , et il se montra aux soldats avec une joie sur le visage et une sérénité qui inspiraient le courage , et en même temps avec un air de bonté et de familiarité qui excitaient leur affection cl leur zèle. On ne saurait comprendre ce que peut sur les esprits une parole , un air de bonté , un regard du général, dans un jour d’action, et avec quelle ardeur un homme ordinaire court au péril quand il croit n'élre pas inconnu à son général, et
604 «fjH»
qu'il pcusc qu'il lui saura gré de son courage.
Arlaxcrxc approchait toujours , quoique lentement, sans bruit et sans confusion. Celte belle ordonnanec et celle exncle discipline surprirent exirémeroent les Grecs , qui s'attendaient à voir beaucoup de désordre et de tumulte dans une si grande multitude, et à cniendre d(!s cris confus , comme Cyrus le leur avait annoncé.
Les armées n'étaient éloignées que de quatre à cinq cents |>as, lorsque les Grecs commencèrent à chanter l'hymne du combat , cl à marcher, lentement d'abord et en silence. Quand ils furent prés de l'ennemi , ils jetèrent de grands cris, frappant de leurs javelots contre leurs boucliers pour épouvanter les chevaux ; et s'ëbianlant tous ensemble , ils coururent de toutes leurs forces contre les barbares, qui ne les attendirent pas , mais léchèrent le pied , et s’enfuirent tous , à l’eiceplion de Tissapherne, qui demeura avec une petite partie de scs troupes.
Cyrus voyait avec plaisir la déroule des ennemis causée par les Grecs , et ceux qui étaient autour de lui le proclamèrent roi. Mais il ne se livra pas é une vaine joie, et ne se compta point encore vainqueur. Il s’aperçut qu'Arlaxerxe faisait faire un mouvement é sa droite pour le prendre en flanc : il marche droit à lui avec scs six cents chevaux , tue de sa main Arlagerse, commandant des six mille chevaux qui environnaient le roi, et les met tous en fuite. Découvrant son frère, il s’écrie, les yeux étincelants de feu , Je le vois, et pique vers lui, accompagné seulement de scs principaux officiers: cor ses troupes s’étaient débandées en poursuivant les fuyards, ce qui fut une faute e.ssentielle.
Alors le combat devint comme singulier entre Artaxerie et Gyrus'; et l’on vit, dit un historien , ces deux frères , transportés de fureur et acilarnés l'un contre l’autre, chercher, comme autrefois Étèoi le et Polynice , à enfoncer chacun le fer dans lu sein de son rival , et é s’assurer du trône par sa mort.
Gyrus, ayant écarté ceux qui étaient en bataille devant Arlaxerxe, le joint , tue son cheval sous lui , et le fait tomber par terre. Geluici s’élanl relevé , et ayant monté sur un autre
• Dk»:. tlb.lt. png.éjt.
eheval , Cyrus pousse encore à lui , le blesse du second coup , et se prépare à lui en porter un troisième , qu’il espère devoir être le dernier. Le roi , comme un lion blessé par les chasseurs qui n’en devient que plus furieux , s’élance avec impétuosité et pousse son cheval contre Gyrus, qui, tête baissée et sans aucun ménagement , se jetait au travers d’une grêle de traits qu’on lui lançait de toutes parts, et le frappe de sa javeline dans le même temps que tous les autres tiraient aussi sur lui. Gyrus tombe mort. Les uns disent que ce fut du coup que le roi lui donna ; les autres assurent qu’il fut tué par un soldat carien. Mithridate, jeune seigneur persan , prétendait lui avoir porté le coup mortel en lui enfonçant sa javeline prés de l’œil dans la tempe, avec tant de roideur, qu’il lui perça la tête de part en part. Les plus grands de sa cour, ne pouvant se résoudre de survivre à un si bon maître, se firenttous tuer auprès de son corps; preuve certaine, dit Xénophon, qu’il savait bien choisir ses amis, et qu’il en était véritablement aimé. Ariée , qui aurait drt lui être plus attaché que tout autre , s'enfuit avec sa gauche sitôt qu’il eut appris sa mort.
Artaxerxe, après avoir fait couper la tête et la main droite de son frère par l’eunuque Hésabate, poursuivit les ennemis jusque dans leur camp. Ariée ne s’y était pas arrêté ; mais l’ayant traversé, il continua sa retraite jusqu’au lieu où l’armée avait rampé le jour précédent, qui était éioigné d’environ quatre lieues '.
Tissapherne, après la défaite de la plus grande partie de sa gauche par les Grecs, mena le reste contre l’ennemi, et donna le long du fleuve à travers l’infanterie légère des Grecs, qui s'ouvrit pour lui faire passage, et fit sa décharge sur lui en passant sans perdre un seul homme. Elle était commandée par Épisthéne d’Amphipolis, qui passait pour un habile capitaine. Tissapherne passa outre sans retourner à la charge, parce qu’il se sentait trop faible, et il s’avança jusqu’au camp de Gyrus, où il trouva le roi qui le pillait, mais qui n’avait pu forcer l’endroit défendu par les Grecs qu’on y avait laissés pour la garde, et qui sauvèrent leur bagage.
• Qiutrc lurtunges.
1a J Grecs, de leur côl(^, el Arlaieric de l’autre, qui ne savaient point ce qui se passait ailleurs, comptaient chacun avoir remporté In victoire : les premiers, parce qu’ils avaient mis en fuite et poursuivi les ennemis ; le roi, parce qu’il avait tué son frère, battu les troupes qui s’étaient présentées devant lui et pitié leur camp. Leur sort fut bientôt éclairci de part et d’autre. Tissapherne, en arrivant au camp, apprit au roi que les Grecs avaient renversé son aile gauche et la poursuivaient vivement : et les Grecs, de leur côté, apprirent que le roi, en poursuivant la gauche deCyrus, avait percé jusqu’au camp. Sur ces avis, le roi rallia ses troupes, el se mil en marche pour aller chercher l’ennemi ; et Cléarqiie, de son côté, revenant de la poursuite des Perses, s’avança pour aller au secours du camp.
Les deux armées se trouvèrent bientôt assez prés l’une de l’autre, il parut, par un mouvement que fil le roi, qu’il avait dessein d’attaquer les Grecs par la gauche. Ceux-ci, craignant d’élre enveloppés de toutes parts, firent un quart de conversion, et mirent le fleuve à leur dos, pour n’étre point pris par derrière. Ce que le roi ayant vu, il fil changer de forme aussi A sa bataille, se vint ranger devant eux, et marcha pour les attaquer. Dès que les Grecs virent qu’ils s’approchaient, ils entonnèrent l’hymne du combat, cl marchèrent à l’ennemi avec plus d’ardeur encore qu’à la première action.
Les barbares aussi léchèrent le pied comme la première fois, et encore de plus loin, et furent poursuivis jusqu’à un village qui était au pied d’une colline, sur laquelle leur cavalerie fit halte. On y remarqua l’étendard du roi, qui était un aigle d’or au bout d’une pique, les ailes déployées. Les Grecs se préparant à les y poursuivre, ils abandonnèrent aussi la colline, prirent la fuite précipitamment, et tontes les troupes se débandèrent. Cléarque, après avoir rangé ses troupes an pied de la colline, y fit ^monter Lycius de Syracuse avec un autre, pour voir ce qui se passait dans la campagne. Ils rapportèrent que les ennemis fuyaient de tous côtés, et que toute l’armée était en déroule.
Comme il était presque nuit, les Grecs mirent bas les armes pour se reposer, bien étonnés de ce que Cyrus ne paraissait point, ni
personne de sa part, cl s’imaginant qu’il s’était engagé à la poursuite des ennemis, ou qu’il se hâtait de se rendre maître de quelque place importante; car ils ne savaient pas encore sa mort, ni la défaite du reste de .son armée. Ils se déterminent à retourner dans leur camp, où ils arrivent à nuit fermée, el trouvent la plupart du bagage pris, avec tous les vivres, et quatre cents chariots chargés de farine el de vin, que Cyrus faisait toujours mener pour les Grecs en ras de besoin et de quelque nécessité pressante. Ils passèrent la nuit dans le camp, la plupart sans avoir encore pris de nourriture, comptant que Cyrus était vivant, el qu’il avait remporté la victoire.
Le succès du combat que je viens de décrire montre ce que peuvent la bravoure el la science militaire contre le grand nombre. Le petit corps d’armée des Grecs ne montait qu’à douze ou treize mille hommes : mais c’étaient des troupes aguerries, disciplinées, endurcies à la fatigue, accoutumées à alTronter les dangers, sensibles à la gloire el à la réputation, et qui, pendant la longue guerre du Péloponnèse, avaient eu le temps el les moyens do s’instruire el de se perfectionner dans l’art de combattre. Du côté d’Artaxcrxe, on comptait prés d’un million d’hommes : mais ce n’étaient point des soldats, ils n’eu avaient que le nom, sans force, sans courage, sans discipline, sans eii>éricncc, sans aucun sentiment d’honneur. Aussi, dès que les Grecs paraissaient, la frayeur et le dé.sordre se mettaient parmi les ennemis; el, dans la seconde action, Arlaxerxe lui-méme n’osa pas les attendre, cl prit honteusement la fuite.
Plutarque ici blâme fort Cléarque, commandant des Grecs, et lui impute à lâcheté de n’avoir pas suivi l’ordre de Cyrus, qui lui avait recommandé surtout de donner du côté où était Artaxerxe. Ce reproche parait sans fondement. 11 n’est pas aisé de comprendre comment ce capitaine, qui était placéà l’ailedroite, pouvait attaquer d’abord Artaxerxe, qui, étant au centre, débordait, comme on l’a dit, toute l’armée eunemie. Il semble que Cyrus, comptaul comme il faisait, et avec beaucoup de raison, sur le courage des Grecs, et désirant qu’ils attaquassent l’endroit où était Artaxerxe, aurait dû les placer à l’aile gauche, qui répon-
datl direclemcnl à cet endroit c'est-à-dire an corps de bataille, et non pas à la droite, qui en était fort éloignée.
Le reproche qu'on pourrait faire à Cléarque, c’est d’avoir poussé trop vivement et trop longtemps les fuyards. Si. après avoir mis en désordre l’aile gauche qui lui était opposée, il eftt pris le reste des ennemis en flanc, et eût pénétré jusqu’au centre où était Artaxerxe, il y a très-grande apparence qu’il aurait remporté une victoire complète, et qu’il aurait placé Cyrus sur le trrtne. Les si* cents cavaliers de ce prince firent la même faute, et, poursuivant avec trop de chaleur le corps de cavalerie qu'ils avaient mis en fuite, ils laissèrent leur maître presque seul, et l’abandounéreut à la merci des ennemis sans penser qu’ils étaient choisis sur toute l'armée pour veiller à la garde du prince, et pour mettre sa personne en sûreté. Trop d’ardeur nuit souvent dans un combat : il est du devoir et de l’habileté d’un chef de savoir la modérer et la conduire.
Cyrus lui-méme s’y abandonna trop, et se laissa emporter à un désir aveugle de gloire et de vengeance. Allant tète baissée attaquer son frère, il oublia qu’il ya une extrême diCférence entre un général et un simple soldat. Il ne devait s’exposer que comme il convient à un prince ; comme la tète, et non comme la main; comme celui qui doit donner les ordres, et non comme ceux qui doivent les exécuter.
Je ne parle ainsi qu’nprés les gens du métier, cl je ne m'ingère pas d’interposer mon jugement propre sur des matières qui ne sont pas de ma compétence.
t III. — Eloge de Ctel*.
Xénophon fait un éloge magnifique de Cyrus * ; et ce n’est point simptemenl sur le rapport d’autrui qu’il en parle, mais sur ce qu’il eu avait vu cl connu par lui-méme. C’était , dit-il, au jugement de tous ceux qui l’ont connu, le prince, après le grand Cyrus, le plus digne de commander, et qui avait l’âme la plus noble et la plus royale. Dés son enfance , il surpassait tous ceux de son âge en toute sorte d’exercices, soit qu’il fallût manier uu cheval,
< De cipe<IU. Cyr. Ilb. 1 , pig. 260-'2II0.
OU tirer de l’arc, ou lancer un javelot, on sc distinguer à la chasse, jusque-là qu’un jour il soutint rallaqucd’un ours, et le terrassa. Ces avantages étaient soutenus en lui par un air noble, par une physionomie prévenante, et par lou- I tes CCS grâces de la nature qui servent comme de recommandation au mérite.
Quand son père l’eut fait satrape de la Lydie et des provinces voisines ', son grand soin fut de bien faire entendre aux peuples qu’il ■l’avait rien tant à cœur que de tenir inviolablement sa parole, soit pour les traités publics, soit même pour de simples promesses : qualité bien rare dans les princes, et qui est néanmoins la base de tout bon gouvernement, et la source du bonheur des rois et des peuples. Xon-seulemenl les villes soumises à son autorité, mais les ennemis mêmes, prenaient en lui une pleine confiance.
Soit qu’on lui fit du mal ou du bien, il le voulait rendre au double, et ne souhaitait de vivre, disait-il, que jusqu’à ce qu'il eût surmonté en bienfaits ou en vengeance scs amis et ses ennemis. (11 y aurait eu plus de gloire à vaincre ceux-ci. même à force de bienfaits. ) Aussi n’y eut-il jamais de prince que l’on craignit davantage d’oITenser, ni pour qui l’on fût plus prêt à exposer ses biens, sa fortune cl sa vie.
Moins occupé du soin de se faire craindre que de celui de se faire aimer, il s'étudiait à ne montrer sa grandeur que par le côté qui la faisait paraître utile et avantageuse, et à éteindre tous les autres sentiments par celui de la rcconnaissam-e et de l’amour. Il était attentif à toutes les occasions de faire du bien, de placer à propos une grâce , de montrer qu’il ne se croyait puissant, riche, heureux, qu’aulanl qu'il pouvait le faire sentir aux autres par ses bienfaits. Mais il évitait d’en tarir la source par une profusion indiscrète. Il ne prodiguait pas les grâces, il les distribuait*. Il voulait que ses libéralités fussent des récompenses, et non de pures faveurs, et qu’elles servissent à aider ta vertu, et non pas à entretenir la molle oisiveté du vice.
* L« prandc Pbrygle el U Cappad<K'e.
* « llabcbli slnum facll«iii , Aon perforatum : ex quo « muUa czeanl , nilûl excMlaL > (Sihbc. dt beat, viià , cap. 23.)
Il aimail snrlonl à faire du bien aux vnillnnls hommes : les gouTcmemcnts el les ri'rompenscs n'élaienl que pour ceux qui s’èlaienl distinguas dans l'occasion. Il n'accordait jamais les honneurs el les dignités & la brigue ni à la faveur, mais au mérite seul ; ce qui fait nonseulement ta gloire, mais le succès du gouvernement. Parlé, il mil bientôt la vertu en honneur, el rendit le vice méprisable. I.es provinces, animées d'une noble émulation, lui fournirent en peu de temps un nombre considérable d'excellents sujets en tout genre , qui, sous un autre gouvernement, seraient demeurés inconnus cl inutiles.
Personne n'a jamais su obliger de meilleure grôce, ni mieux possédé l'art de gagner par des manières prévenantes le coeur de ceux qui pouvaient lui rendre service. Comme il sentait bien qu'il avait besoin du secours des autres pour exécuter ses desseins, il jugeait que l'équité et la reconnaissance demandaient qu'il rendu à ceux qui s'attachaient à sa personne tous les senices qui dépendaient de lui. Tous les présents qu'on lui faisait, soit d'armes éclatantes, soit de riches étoffes, il les distribuait à ses amis, consultant le goût ou le besoin de chacun d'eux ; et il avait coutume de dire que le plus bel ornement et la plus grande richesse d'un prince étaient d'orner et d'enrichir ceux qui le servaient bien. En effet, dit Xénopbon, de faire du bien à ses amis et de les vaincre en libéralités, je ne trouve pas que ce soit une chose si admirable dans une si haute fortune; mais de les vaincre par la bonté du cœur et par les sentiments d'affection cl d'amitié, cl de trouver plus de plaisir é les obliger qu’eux à recevoir des grâces , c’est en quoi je trouve CjTus véritablement digne d'estime et d’admiration. Le premier de ces avantages il le tire de son rang , el l'autre de son propre fonds.
C’est par ces rares qualités qu’il s’acquit généralement l’estime el l’amour tant des ■Grecs que des barbares. Une grande preuve de ce que dit ici Xénopbon, c’est qu’on ne quitta jamais le service de Cyrus pour celui du roi ; au lieu qu'il eu passait tous les jours une inOnité du parti du roi au sien depuis que la guerre fût déclarée , et même de ceux qui avaient le plus de crédit â la cour, parce qu'ils
étaient tous persuadés que Cyrus saurait mieux reconnaître leurs services.
On ne peut pas douter certainement que le jeune Cyrus n'cùl de grandes vertus el un mérite supérieur : mais je suis surpris que Xénopbnn, en Iravant son portrait , n’emploie que des traits brillants et propres â le faire admirer, cl ne dise un seul mot de scs défauts , et surtout de celte ambition démesurée qui fut l'âme de toutes scs actions et qui enlin lui mit les armes à la main contre son frère aîné el contre son roi. Est-il permis â un historien, dont le principal devoir est de peindre les vertus cl les vices avec les couleurs (|ui leur conviennent, de décrire fort nu long une telle entreprise sans laisser entrevoir aucune marque d'improbation? Mais chez les païens, l’ambition. loin d'étre regardée comme un vice, passait souvent pour une vertu.
$ IV. — Lr roi VCOT COSTRAISORE LES GreCS A LIVRf.R LEVES ARMES. ILS PRESSEST LA RÊSOLV- TIOS DE MOURIR PLUTOT OCR DE SE RESDRE. Os FAIT Vy TRAITÉ AVEC EUX. TissAPHERSE SE CIIARCE DE LES CO.XDUIRE JUSQUR DASS LEUR PATRIE. 1l AR- RÊTE PAR TRAUlSOX ClÉARSUE CT QU ATRE AUTRES CÉSÉRAUX , QUI SOXI TOUS MIS A MORT.
Les Grecs, ayant appris le lendemain de la bataille que Cyrus était mort', députèrent vers Ariée, général des baibares, qui s’était retiré avec scs troupes au lieu d’où ils étaient partis la veille de l’action , pour lui offrir, comme vainqueurs, in couronne de l’erse à la place de Cyrus. Dans le même temps arrivèrent des hérauts d’armes persans, de la part du roi, pour les sommer de rendre les armes. Ils répondirent fièrement qu'on ne parlait point ainsi â des vainqueurs : que si le roi souhaitait avoir leurs armes, il vint lui-même les leur arracher; mais qu'ils mourraient plutôt que de les livrer : que s'il voulait les recevoir ou nombre de ses alliés, ils le serv iraient avec fidélité el courage; mais*, s'il songeait â les réduire en esclavage comme vaincus, qu'il sût qu'ils
• Xenoph. In exppü. Cyr. Ilb. 4, pag. 272-292. — Piod. Ilb. It . pag. 25.V257.
* « SIn u( viplis sorvillum IndirpiElur, esse sibi rcrruia M el JuvcDlulem , el pronipium tiberlali aul lU morleoi « aiilmum.» fTACrr. Ann. Ilb. I. cap. W.)
coa
avaient en main de quoi se (léfcndre, et qu’ils étaient déterminés à perdre la vie plutôt que la liberté. Les hérauts ajoutèrent qu’ils avaient ordre de leur dire que, s’ils demeuraient au lieu où ils les avaient trouvés, il y aurait suspension d’armes ; que s’ils avançaient ou reculaient, iis seraient traités comme ennemis. Les Grecs y consentirent. Mais lequel dirai-je, reprit le héraut? Paix en demeurant, et guerre ,en marchant, répliqua Cléarque sans s’expli- • quer davantage, pour tenir toujours le roi en incertitude.
La réponse d’Ariée aux députés des Grecs fut, qu’il y avait plusieurs autres Perses plus considérables que lui qui ne le souffriraient pas sur le trône, et qu’il partirait le lendemain de grand matin pour retourner en Ionie : que, s’ils voulaient être de la partie, ils arrivassent dans la nuit. Cléarque, ayant pris l’avis des officiers, se prépara au départ. Il commanda toujours depuis, comme étant le seul capable de le faire ; car du reste il n’avait point été élu.
La nuit venue, Millocythe Thracien, qui commandait quarante chevaux et environ (rois cents soldats de son pays, s’alla rendre au roi ; et le reste des Grecs partit sous la conduite de Cléarque, et arriva sur le minuit au camp d'Ariée. Après qu’ils se furent mis en bataille, les officiers l’allèrent trouver dans sa tente, où ils jurèrent alliance; et les barbares ajoutèrent qu’ils conduiraient l’armée sans fraude. Pour confirmation du traité, on égorgea un loup, un bélier, un sanglier et un taureau ; les Grecs trempaient leurs épées dans le sang des victimes, et les barbares la pointe de leurs javelots.
Ariée ne jugea pas à propos de retourner par le chemin par où ils étaient venus, parce que, n’y ayant rien trouvé pour leur subsistance les dix-sept derniers jours de marche, ils auraient eu beaucoup plus à y souffrir à leur retour. 11 prit donc une autre route. 11 les exhorta seulement à faire d’abord de grandes journées pour éviter la poursuite du roi; mais ils n’y purent réussir. Vers le soir, lorsqu’ils étaient près de certains villages où ils devaient s’arrêter, des coureurs rapportèrent qu’on voyait quelques équipages; ce qui fit juger que l’ennemi n’était pas loin. On l’attendit de pied
ferme. Le lendemain, au point du jour, l’armée SC rangea dans le même ordre quelle était lors de la bataille. Une contenance si hardie épouvanta le roi. Il envoya des hérauts, non plus pour demander, comme auparavant, qu’on livrât les armes, mais pour parler de paix et de traité. Cléarque, qu’on avertit de leur arrivée, et qui était occupé à ranger ses troupes, leur fit dire d’attendre, et qu’il n’avait pas encore le loisir de leur parler. Il affectait exprès un air de fierté et de grandeur, pour marquer son intrépidité; et d’ailleurs il était bien aise de faire paraître sa phalange en bon état. Quand il se fut avancé avec ce qu’il avait de plus leste parmi ses officiers, et qu’il eut entendu la proposition que lui faisaient les hérauts, il répondit qu’il fallait commencer par se battre, parce que l’armée, manquant de vivres, ne pouvait pas attendre plus longtemps. Les hérauts, étant retournés pour porter cette parole à leur maître, revinrent fort peu de temps après, ce qui fit connaître que le roi, ou celui qui parlait en son nom, n’était pas éloigné. Us dirent qu’ils avaient ordre de les conduire dans les villages, où ils trouveraient des vivres en abondance ; et .ils les y conduisirent effectivement.
L’armée y séjourna trois jours, pendant lesquels 'Tissapherne y arriva de la part du roi, avec le frère de la reine, et trois autres grands de Perse, suivis d’un grand nombre d’officiers et de domestiques. Après avoir salué les généraux, qui s’avancèrent pour le recevoir, il leur dit, par l’entremise de son truchement, qu’étant voisin de la Grèce, et les ayant vus engagés dans des périls d’où ils auraient peine à sc tirer, il avait interposé ses bons offices auprès du roi pour obtenir qu’il lui fût permis de les ramener dans leur pays, persuadé que, lorsqu’ils y seraient arrivés, ni eux ni leurs villes ne pèleraient le souvenir d’une telle faveur ; que le roi, sans s’expliquer encore positivement, l’avait chargé de venir savoir d’eux pourquoi ils avaient pris les armes contre loi ; et il leur conseilla de répondre au roi d’une manière qui ne lui déplût point, et qui le mît, lui Tissapherne, en état de leur rendre service. « Les dieux nous sont témoins, reprit « Cléarque, que nous ne nous sommes point « enrôlés pour faire la guerre au roi ni pour
« marcher contre lui. Cyrus, couvrant sa mar- « elle de divers préleilcs, nous a amenés R presque jusqu'ici sans s'expliquer, aliu d'ë- R Ire plus en élal de vous surprendre. El R lorsque nous l'avons vu engage dans les R dangers, nous avons ru honte de l’abandon- R lier apn'-s les faveurs nue nous en avions R reçues. .Mais, puisi|u'il est mort, nous som- R mes quilles de noire uiirolc, et nous ne dë- R simns ni conlesler lu rouronne à .Vriaxerxe, R ni ravager son |iays, ni lui faire aucun d6- R plaisir, pourvu qu'il ne s’oppose point à iio- R tre rclour. Que si quelqu'un nous attaque, R nous lâcherons, avec l’aide des dieux, de R nous bien défendre, et ne serons point in- R grnls aussi à l'égard de ceux qui nous au- « ronl rendu quelque service. » Tissaplicnie ré|>oiHlit qu'il porterait cette parole au roi, et qu’il leur rapporterait sa réponse. Il ne revint |His le lendemain, ce qui mil les Grecs en inquiétude : mais il arriva le troisième jour, et dit qu'il avait eiiUii obtenu leur gréce après beaucoup de contradiction ; car on avait représenté au roi qu'il ne devait pas laisser retourner impunément en leur pays des geus qui avaient eu l'insolence de lui venir f.iire la guerre, r Enliii, dit-il, vous |K>uvez vous assu- R rer maintenant qu’on n'apportera aucun ob- R stade à votre retour, et qu'on vous fournira R des vivres, ou qu'on vous en lai.ssera pren- R dre en payant; et vous jurerez aussi que R vous passerez sans faire aucun désordre, cl R que vous prendrez seulement ce qui vous R sera nécessaire, si on ne vous le fournilpas. » Ces conditions furent jurées de part et d'autre. Tissapherne et le frère de la reine donnèrent la main aux colonels et aux capitaines, cl reçurent la leur. Ensuite Tissapherne se relira pour aller donner ordre à ses affaires, avec promesse de revenir au plus tôt pour s'en retourner avec eux dans son gouvenieincnl.
Les Grecs raltendirenl plus de vingt jours, demeurant campés prés d’Ariée, qui était visité souvent por ses frères et par ses autres parents, et les officiers de son armée [wr d'autres Perses , qui les assuraient de la part du roi qu'il ne se souviendrait plus du passé , de sorte qu'on voyait l’amitié d’Ariée envers les Grecs se refroidir de jour en jour. Ce changement leur donnait de l'inquiétude. Plusieurs des
officiers vinrent trouver Cléarque et les autres capitaines , et leur dirent : r Que faisons-nous H ici plus longtemps? Ne savons-nous pas que R le roi nous voudrait voir tous périr, pour R inspirer de la terreur aux autres? Peut-être R qu'il nous arrête en attendanlqu'il ait rassem- R blé ses forces dispersées ou envoyé saisir les R passages qui sont sur notre roule , car il ne R souffrira jamais que nous retournions en R Grèce pour y publier notre gloire et sa tionic. » Cléarque répondait h ceux qui lui tenaient ces discours que, de partir ainsi sans le congé du roi , c’était rompre avec lui , et lui déclarer la guerre en violant le traité: qu'on demeurerait sans conducteur dans un pays élrangcr où personne ne voudrait fournir des vivres: qu’Ariée les quitterait, cl que leurs amis mêmes deviendraient leurs ennemis : qu’il ne savait pas s'il y avait encore quelque autre neuve é passer, mais que, quand il n’y aurait que l'Euphrate, on ne le pouvait traverser, pour peu qu'on leur disputai le passage : que, s'il fallait combattre, on se trouvait sans cavalerie contre des ennemis qui en avaient une très-nombreuse et très-excellente ; de sorte que, si l’on remportait la victoire, on n'en tirerait pas grand avantage; etsi l'on était vaincu, on périrait sans ressource, r D’ailleurs , pour- R quoi le roi, qui avait lanld'aulrcs moyens de R nous |>erdre, nous aurait-il donné sa parole R pour la violer, afin de se rendre exécrable R devant les dieux et devant les hommes? >
Cependant Tissapherne arriva avec scs troupes pour retourner en soti gouvernement. Ils partirent donc tous ensemble sous la conduite de Tissapherne , qui leur faisait fournir des V ivres. Ariée et scs gens campaient avec les barbares , et les Grecs séparément A quelque distance d’eux, ce qui entretenait toujours les défiances. D’ailleurs il survenait des querelles |)our le buis cl le fourrage , qui aliénaient de plus en plus les esprits. Après trois jours de marche on arriva au mur de la Médic , qui a cent pieds de haut, vingt de large, et vingt lieues d’étendue'; tout bâti de briques , liées ensemble avec du bitume, comme les murs de Babylone, dont, par une de ses extrémités , il n'était pas fort éloigné. Lorsqu'on l’eut passé,
I aaparURDgrs.
on flt huU lieoes en deux jours, et l'on vint «u fleuve du Tigre , après avoir traversé deux de ses canaux, faits de main d'homme pour arroser le pays'. On passa ensuite le Tigre sur un pont de vingt-sept bateaux ’ près de Sitace , ville fort grande et fort peuplée. Après quatre jours de marche ils arrivèrent à une autre ville, fort puissante au.ssi , nommée Opis, Ils y rencontrèrent un frère bâtard d'Artaxerxe, qui amenait de Suse et d'Ecbatane à son secours un corps de troupes fort considérable. 11 admira la belle disposition de celles des Grecs. De lé, ayant passé par les déserts de la .Médie, ils vinrent , après six jours de marche , é un endroit appelé 1rs Villages de Fary salis, dont les revenus appartenaient à cette princesse. Tissapberne , pour insulter à la mémoire de Cyrus, qui était son cher fils, en almndonnn le pillage aux Grecs. Avançant toujours dans le désert le long du Tigre qu'ils avaient i gauche , ils arrivèrent é Cœiia:, ville très-grande et très-riche, située au delà du Tigre, et de là au fleuve Zahate.
Les sujets de défiance augmentaient tous les jours entre les Grecs et les barbares. Gléarque crut devoir s'éclaircir une bonne fois avec Tistapheme. Il commença par lui foire valov la sainteté inviolable des traités qui les liaient ensemble. « l'n homme, lui dit-il, qui se sena tirait coupable d'un parjure pourrait-il vivre « tranquille? Comment éviterait-il la colère « des dieux témoins des traités , et comment « se déroberait-il à leur vengeance . puisque « leur pouvoir s'étend partout? » Il ajouta ensuite et montra par bien des preuves que les Grecs étaient obligés par leur propre intérêt à lui demeurer fidèles ; et que , pour renoncer à son amitié , il faudrait qu’ils eussent renoncé auparavant , non-s<'ulement à la religion, mais au bons sens et à toute raison. Tissapherne sembla goûter son discours . et iui parla avec toutes les apparences d’une parfaite
* La marche des Grec* el do reste de l'année, depuis le lenderoaio de 1a bataUte Jusqu'au passage du Tigre, est remplie dans le (elle de Xénophon de (rés-grandes obsru rUé^ qui demanderaient . pour être pteinement éclatrrios. ur>e longue dIsseruUon. Mon plan ne me permei pas d'entrer dans ces sortes de discussions : j’en laisse le soin a des personnes plus habiles que moi.
* 0'aprés Xéoopbon c’est le nombre trente-sept. E. B
sincérité, lui insinuant que quelques personnes lui rendaient de mauvais oflices. Si vous voulez amener ici vos officiers , lui di(-il , je déclarerai ceux qui vous calomiiiciil. Il le relint à souper, et lui témoigna plus d’amitié que jamais.
Le lendemain Gléarque proposa dans l'assemblée de mener chez Tissapberne tous les commandants des corps. 11 soupçonnait en particulier Ménon , qu’il savait avoir eu un entretien secret avec le satrape en présence d’Ariéc; et d'ailleurs ils avaient déjà eu quelques dilférends ensemble. Quelques-uns représentèrent qu’il n'était pas à propos que tous les chefs allassent chez Tissapberne , et que la prudence demandait qu'on ne sc fiat pas aveuglément aux paroles d'un barbare. Mais Gléarque iiisisla toujours , jusqu'à ce qu’il eût obtenu qu'on enverrait avec lui les quatre autres colonels et vingt capitaines , qu’on fil accompagner d’environ deux cents soldats, sous préleile d’aller acheter des vivres dans le camp des Perses, où il y avait un marché. Quand ils furent arrivés à la (ente de Tissapherne . on fit entrer les cinq colonels, qui étaient Gléarque, Ménon, Proxéne, Agias et Socrate , mais les capitaines dcmeurérenl à la porte. Aussitôt, à un certain signal dont on était convenu , ceux de dedans furent arrêtés et les autres massacrés. Quelques cavaliers persans coururent ensuite par la campagne, cl tuèrent tous les Grci S qu’ ils renconlrérenl, soit libres ou esclaves. Gléarque fui mené avec les autres chefs vers le roi , qui leur fit trancher la (éle. Xénophon marque assez au long le cararlérc de ces ofllciers.
Gléarque élail brave, hardi, inlrépide, el propre à former de grandes entreprises. En lui le courage n'élait point téméraire , mais conduit par la prudence; el au milieu du plus grand danger il conservail tout son sang-froid.
Il aimait les troupes , et ne les laissait manquer de rien. Il savait se faire obéir, mais par la crainte. Il avait la mine sévère, la parole rude, le châtiment prompt el rigoureux : il s'abandonnait quelquefois à la colère, mais revenait bientôt à lui : il punissait toujours avec justice. Sa grande maxime élail qu’on ne saurait rien faire d'une armée sans une sévère discipline; et c’est de lui qu'on lient ce mol, qu'un soldai
doit plus craindre son général que les ennemis. Les soldats estimaient son courage ‘ , rendaient justice & son mérite; mais ils redoutaient .son humeur, et n’aimaient point à scr- Tir sous lui. En un mot , dit Xénophon , les troupes le craignaient comme les écoliers craignent un sévére pédagogue. On pourrait dire de lui ce que dit Tacite, que par une sévérité outrée il gAtait même ce qu'il faisait de bien d’ailleurs : cupidine severilatis , in his eliam quai rilé faceret artrbus *.
Proxéne était de Béotie. Dés sa jeunesse il aspira aux grandes choses , et tâcha de s'en rendre capable. Il n’épargna rien pour se faire instruire , et prit les leçons de Gorgias le Léontin, célébré rhéteur, qui les vendait fort cher. Lorsqu’il se vit en état de pouvoir commander , et de (aire du bien à scs amis aussi bien que d’en recevoir, il se mil au service de Gyrus , dans l’espérance de s’y avancer. Il ne manquait pas d’ambition, mais ne voulait point aller à la gloire par un autre chemin que par celui de la vertu. C’eût été un capitaine parfait, s’il n’eût eu affaire qu’A des hommes braves et disciplinés, et s’il n’eût fallu que se faire aimer. Il craignait plus d’élre mal avec ses soldats cpie ses soldats d’étre mal avec lui. Il croyait qu’il suffisait, pour commander, de louer les bonnes actions, sans châtier les mauvai.scs ; c’est pourquoi il était aimé des honnêtes gens, mais les autres abusaient de sa facilité. Il mourut à l’agc de trente ans.
Des deux hommes que nous venons de peindre d’après Xénophon . si l’on eût pu les fondre ensemble ’, on en eût fait quelque chose de parfait , en leur étant A chacun leurs défauts, et ne leur laissant que leurs vertus. Mais il est bien rare qu’un même homme* , comme Tacite le dit d'Agricola , se montre , selon l’occurence des affaires et des temps, tantôt
* « AUikImI •rlminlio vlii ec (mu , led odeiul. • (Tjcar. ilistor lib. 2, up. AH.)
* TacU. Aninl. Ub. 2. câp. 75,
* c Egrfgium priocipatùs innpcrtmfRttim. fl. dempUs « ulrluM]un v.tilf. »ol» virlalef niiscereolur. » (Tacit. liittor. lib. 2, T4p. 5.)
* « Pro?aritsieinporibii5ienegoüif»cveriitetcoinif...
Cl oec iUi, quod Cil rarifflinum, tut terilUa» auctohtatem,
« aul MveriUs arourfin deminuit. • (Tacit. fn dgric. t«p 9.)
doux , tantôt sévère , sans que ni la douceur diminue rien de l’autorité , ni la sévérité de l’amour qu’on a pour lui.
Ménon était de Thessalic, homme avare et ambitieux , mais qui ne se livrait A l’ambition que pour contenter son avarice, et qui ne cherchait de l’honneur et de l’estime que pour avoir de l’argent. Il briguait familiédes grands et de ceux qui étaient en crédit , pour être en état de commettre plus impunément des injustices. Pour arriver A ses fins , le mensonge , la fraude , le parjure , ne lui coûtaient rien : la sincérité et la droiture du cœur n’étaient , selon lui , que faiblesse et bêtise. Il n’aimait personne, et s’il témoignait de l’amitié, ce n'était que pour tromper. Comme on fait gloire de religion, de probité, d’honnenr, il faisait vanité d’injustice , de fourberie , de trahison. 11 gagnait l’amitié des grands par les faux rapports et les calomnies, et celle des soldats par la licence et l’impunité. Enfin , il cherchait A se rendre terrible par le mal qu’il pouvait faire , et il l’imputait comme une faveur A ceux A qui il n’en faisait point.
J'avais songé A retrancher ces portraits qui rompent le fil de l’histoire ; mais comme les hommes , dans tous les temps, sont toujours les mêmes , j’ai cru que ces portraits pourraient ne pas déplaire aux lecteurs.
8 V. — RET«Alra DES die mille nEECl , DEPCIt
LA PEOVISCE DE BaITLOSIE iCEQb'A TeAiiIOSDE.
Les généraux des Grecs ayant été arrêtés ', et ceux qui les avaient suivis massacrés , les Grecs furent dans une grande consternation. Ils étaient A cinq ou six cents lieues de la Grèce, environnés de grands fleuves et de nations ennemies, sans guide ni conducteur , et sans que personne leur fournit des vivres. Dans l’abattement général où l’on était , on ne songeait A prendre ni nourriture ni repos. Vers le milieu delà nuit, Xénophon, jeune Athénien , mais sensé et prudent au-dessus de son Age , va trouver quelques officiers , et leur représente qu’il n’y a point de temps A perdre : qu’il est de la dernière conséquence de préve»
< Xeaopb. In nped. Cyr. üb. 3 et i.
<il2
nir les tnsuvais desseins de leurs ennemis : qu'en quelque petit numbre qu’ils soient , ils se rendront terribles s'ils montrent de la hardiesse : que c’est le courage et non la multitude qui décide de la victoire ; qu’avant tout il faut nommer des commandants , parce qu’une armée sans chefs est un corps sans âme. Sur-le-champ l’on tient conseil , où se trouvent plus de cent ofliciers. Xénophon , étant prié d’y parler , déduit fort au long les raisons qu’il n’avait d’abord touchées que légèrement , et sur son avis on nomme des commandants, savoir: Timasion.a la place de Cléarque ; pour Socrate , Xanthiclès ; au lieu d’Agias, Cléanor; Philésie, pour Ménon ; et Xénophon , pour Pruxene.
Avant la pointe du jour on assembla l’armée. Les chefs parlèrent pour animer les troupes, et entre autres Xénophon. « Camaraa des, dit-il, il est bien triste pour nous d’a- « voir perdu tant de braves gens par une lâche a trahison, et de nous voir abandonnés de nos « amis. Mais il ne faut point succomber â no- ■n tre malheur; et si nous ne pouvons vaincre, « choisissons plutôt de périr glorieusement n que de tomber sous la puissance des barba- « rcs, qui nous feraient souffrir les maux les « plus extrêmes. Souvenons-nous des célèbres « journées de Platée, des Thermopyles. de Sa- « lamine, et de tant d’autres, où nos ancêtres, <c quoique en petit nombre, ont terrassé et K vaincu des armées innombrables de Perses, « et leur ont rendu pour toujours formidable « le nom seul des Grecs. C’est â leur courage « invincible que nous sommes redevables de « l’honneur que nous avons de ne reconnaître « sur la (erre d’antres maîtres que les dieux, « ni d’autre bonheur que la liberté. Ils nous <i seront favorables ces dieux, vengeurs du a parjure, et témoins de la perfidie de nos en- « Demis; et comme c'est â eux qu'on s’attaque <i en violant les traités, et qu’ils se plaisent à t abaisser les grands et â élever les |>elils, « c’est eux aussi qui combattront avec nous et « pour nous. Au reste, camarades, comme « nous n’avons de ressource que dans la vic- <i loire, qui nous tiendra lieu de tout, cl nous « dédommagera avec usure de tout ce que « nous aurons pu perdre, je croirais, si c’est « votre avis, que, pour faire une retraite plus
« prompte et moins embarrassée, il serait â « propos de noos défaire de tout le bagage « inutile, et de ne garder que celui dont on ne « peut se passer absolument. » Tous les soldats, dans le moment, levèrent les mains pour marque d’approbation et de consentement à tout ce qu’on venait de dire, et sans perdre de temps allèrent brûler leurs tentes et leui s chariots : ceux qui avaient trop d'équipage en donnèrent aux autres, et le reste fut consumé.
I.a résolution de l’armée était de marcher sans tumulte et sans violence, si l’on ne s’opposait point à son retour, sinon de se faire un passage l’épée à la main â travers les ennemis. Elle SC mit donc en marche en formant un grand bataillon carré, le bagage au milieu. Chirisophe, Lacédémonien, était â l’avantgarde : deux des plus vieux colonels commandaient la droite et la gauche du bataillon carré : Timasion et Xénophon, comme les plus jeunes, étaient chargés de l’arriére-garde. La première journée fut rude, parce que, n’ayant ni cavalerie ni frondeurs, ils furent extrêmement harcelés par un détachement qu’on avait envoyé contre eux. On pourvut à cet inconvénient en suivant le conseil de Xénophon. Parmi les Rhodiens qui étaient dans le camp, on en choisildeux cents.'qu’on arma de frondes, et on augmenta leur paje pour les encourager. Us tiraient une fois plus loin que les Perses , parce qu’ils se servaient de balles de plomb, nu lieu que les outres ii' usaient que de gros cailloux. On équipa cinquante cavaliers, en leur donnant des chevaux destinés â porter le bagage, â la place desquels on substitua des bêtes de somme. Moyennant ce secours, un second détachement que firent les ennemis fut fort maltraité.
Après quelques joursde man heTissapherne parut avec toutes ses forces. Il se contenta d’ahord de harceler les Grecs, qui avançaient toujours. Ceux-ci s’étant aperçus que, lorsqu’on veut se retirer en présence de l’ennemi, un bataillon carré est très-incommode, par l’inégalité du terrain, les haies, et les autres obstacles qui peuvent obliger è le rompre, eu changèrent la forme, en marchant sur deux colonnes, et plaçant dansl'inlervallclc peu de bagage qu’ils avaient. Ils formèrent un corps de réserve de six cents hommes d’élite, dont
^ fll5
ils flrent six compagnies, divisées parcinquan- (aiiies et par dizaines, pour pouvoir les iv;muer phis aisément. Quand ces colonnes venaient i SC resserrer, ils demeumient & la queue, ou lilaient sur les ilnncs de part et d'autre pour éviter l'embarras ; et lorsqu'elles s'ouvraient, ils remplissaient h l’arriére-garde le vide entre les deux colonnes. Si l'on avait besoin de secours en quelque endroit, iis y couraient aussitôt. Les Grecs essuyèrent ])lusieurs attaques, mais peu considérables, et sans beaucoup de perte.
On arriva au llcuve du Tigre. Comme on ne pouvait le repasser à cause de sa profondeur, faute de bateaux, on fut contraint de traverser les montagnes des Carduques, parce qu'il n’y avait point d'autre chemiti, et que les prisonniers rapportaient qu'on entrerait de là dans r.\rménie, où l'on passerait le Tigre à sa source, et ensuite l'Euphrate, qui n’en est pas fort éloigné. Pour gagner ces déillés avant que l'ennemi s'en pùt saisir, on trouva à propos de partir de nuit, alin d'arriver au point du jour nu pied des montagnes, comme on fit. Chirisoplie menait toujours l'avant-garde avec les gens de trait, outre scs troupes ordinaires; et Xénophun, l'arriére-gardc, sans avoir avec lui que des soldats pesamment armés, parce qu'alors elle n'avait rien à craindre. Les habitants du pays s'émient emparés de plusieurs hauteurs dont il fallut les chasser, ce qui ne put se faire sans beaucoup de peine et de danger.
Les oilicicrs, ayant tenu un conseil de guerre, furent d'avis de laisser toutes les bêtes de charge qui n'étaient pas absolument nécessaires, avec tous les esclaves qu'on avait pris nouvellement, parce que les uns et les autres retarderaient trop la marche dans les grands déClés qu’on avait à passer ; outre qu'il fallait plus de provisions, et que ceux qui avaient soin de ces animaux étaient inutiles pour le combat. Ce réglement fut exécuté sans délai. Un continua la marche, tantôt en combattant, tantôt en faisant halte. Le passage des montagnes, qui dura sept jours, fatigua beaucoup les troupes, et on y lit quelque perte. Enfui on arriva à des villages où l'on trouva des vivres en abondance, et où l'armée se reposa quelques jours pour se refaire des rudes fatigues qu’elle avait essuyées, en comparaison des-
quelles tout ce qu'elle avait souffert dans la l’erse n’était rien.
Mais ils se virent bientôt exposés A un nouveau danger. Presque au pied des montagnes se trouva une rivière nommée Centrilès, large de deux cents pieds ' , qui arrêta leur marche. Ils avaient A se défendre et des ennemis qui les poursuivaient par-derrière, et des Arméniens, soldats du pays, qui bordaient l’autre côté de la rivière. Ils en tentèrent inutilement le passage par un endroit où ils avaient de feau jusque sous les bras, et étaient emportés par la rapidité du courant , A laquelle la |>e.sanleur de leurs armes ne leur permettait pas de résister. Heureusement ils découvrirent un autre endroit , moins profond , par où quelques soldats avaient vu passer des gens du pays. Il fallut employer beaucoup d'adresse , de diligence et de courage , pour écarter les ennemis de part et d’autre. Enfin l'armée passa la rivière sans beaucoup de perle.
Elle marcha ensuite plus tranquillement, passa les sources du Tigre, et arriva A la petite rivière de Téléboas , qui est fort belle , et a plusieurs villages sur ses bords. C’est là que commence l'Arménie occidentale: elle était sous le commandement de Tiribaze , satrape fort aimé du roi , et qui avait f honneur de le • placer sur son cheval quand il se trouvait auprès de lui. Il offrit de livrer passage A l’armée , et de laisser prendre aux soldais tout ce dont ils auraient besoin , pourvu qu’on ne fit aucun dégât en pa.ssant , ce qui fut accepté et exécuté de part et d'autre : Tiribaze côtoyait toujours l'année A une petite distance. Il tomb une grande quantité de neige, qui incommoda un peu les troupes. On apprit par un prisonnier que Tiribaze avait dessein d’attaquer b-s Grecs au passage des montagnes, dans un dénié |iar où il fallait nécessairement passer. Ils le prévinrent, et s’en emparèrent, après avoir mis l'enuemi en fuite. Après quelques jours de marche au travers des déserts, on passa l’Euphrate vers sa source , n’ayant pas de l’eau jusqu’A la ceinture.
• Dcui plèlhm. — Dfui plélhm valrnl 30 à 31 me- 1res. E. U.
* Lo (raducleur français A mis îui tenait l'étrier loruiail montait à cheraU sans faire |illenlion queUa
ivns ue SC scrvalfitl {loiiii dVtrierf.
On eut ensui(e beaucoup à soutTrir d’un vent de bise qui soufllnil dans le visage , cl empêchait la respiralion ; de sorte qu’on crut devoir sacrifier au vent , et il parut s’apaiser. On marchait dans la neige haute de cinq à six pieds ‘ ; ce qui fit mourir plusieurs valets et plusieurs bétes de somme, avec trente soldats. On fit du feu toute la nuit ; car on trouvait quantité de bois. Le lendemain , on marcha encore tout le jour & travers la neige, où plusieurs , accablés d’une grande faim , suivie de langueur et de défaillance , demeuraient couchés dans les chemins sans force et sans vigueur. Quand on leur eut donné à manger , ils reçurent du soulagement , et continuèrent leur marche.
Ils étaient toujours poursuivis par l’ennemi. Plusieurs , surpris par la nuit , demeuraient dans les <hemins sans feu et sans vivres ; de aorte qu’il en mourut quelques-uns , et les ennemis qui les suivaient enlevèrent du bagage. Il y demeura aussi des soldats , dont les uns avaient perdu la vue à cause de la neige; les autres , les doigts des pieds. Contre le premier mal , il était bon de porter quelque chose de noir devant les yeux ; et contre l’autre , de remuer toujours les jambes cl de sc déchausser la nuit. Élanl arrivés dans an lieu jdus commode, ils se répandirent dans les villages voisins pour s’y rafraîchir et s’y reposer. Les maisons étaient bâties sous terre , avec une ouverture en haut comme un puits , par où l’on y descendait avec mie échelle ; mais il y avait une autre descente pour les bêles. On y trouva des brebis , des vaches , des chèvres et des poules, avec du froment, de l’orge et des légumes, et pour breuvage de la bière, qui était bien forte quand on n’y mettait point d’eau , mais semblait douce ù ceux qui y étaient accoutumés. On buvait avec un chalumeau dans les vaisseaux mêmes où était la bière, sur laquelle on voyait nager l’orge. L’hûle chez qui logeait Xénophon le reçut fort bien , et lui découvrit même un endroit où il y avait du vin caché ; et il lui fil présent de quelques chevaux. Il lui enseigna aussi ù leur attacher aux pieds des espèces de raquettes , et à en faire
' D oi» orsylr ou 6 pieds grecs. — t métré 25 rcnllrnèh-M. E. B.
autant aux bêles de somme, pour les empêchee d’enfoncer dans la neige , sans quoi ils en auraient eu jusqu’aux sangles. L’armée , après avoir reposé dans ces villages pendant sept jours , se remit en chemin.
Après une marche de sept jours, elle arriva au fleuve d’Araxe , appelé aussi le Phase , qui a environ cent pieds de large. Dcu.\ jours après, ils aperçurent les Phasiens, les Chalybes et les Taoques, qui tenaient le passage des montagnes pour les empêcher de descendre dans la plaine. On vil bien qu’il faudrait nécessairement en venü' à un combat, et l’on résolut de le donner dès le jour même. Xénophon,. qui avait observé que les ennemis ne gardaient que le passage ordinaire , et que la montagne avait trois lieues d’étendue, proposa d’envoyer un détachement pour se saisir des hauteurs qm dominaient sur l’ennemi ; ce qui serait facile en lui dérobant tout soupçon de leur dessein par une marche de nuit, et faisant une laus.se attaque par le grand chemin pour amuser les barbares. La chose fut exécutée de la sorte : ceux-ci furent mis en fuite , et laissèrent le [Missage libre.
On traversa le pays des Chalybes , qui sont les plus vaillants des barbares de ces quartiers-lâ. Quand ils avaient tué quelqu'un , ils lui coupaient la tête, et en faisaient montre en chantant et dansant. Ils se tenaient enfermés dans leurs villes ; et lorsque l’armée marchait, ils venaient fondre sur l’arriéte-garde , après avoir mis tout le bien de la campagne k couvert. Après douze ou quinze jours de marche, on arriva à une montagne fort haute, nommée Thechés, d’où l’on voyait la mer. Les premiers qui l’aperçurent jetèrent de grands cris de joie pendant un assez long temps ; ce qui fil croire à Xénophon que l’avant-garde était attaquée. Il accourut aussilél pour la soutenir. Quand on fut plus près, on entendit distinctement crier; mer, mer! cl alors l’alarme sc changea en joie et en allégresse; et quand on fut arrivé au haut, ce ne fut plus qu’un bruit confus de toute l’armée, tons les soldats criant ensemble ; mer, mert et ne pouvant s’empêcher de pleurer, et d'embrasser leurs colonels et leurs capitaines. Alors, sans en avoir reçu l’ordre, ils amassèrent des pierres , et dressèrent un trophée do boucliers rompus et d’armes brisées.
r/. - -ii.-ili
I)e U ils s'avancèrent vers les montagnes de la Colchide'. Il y en avait une plus haute que les autres, que ceux du pays avaient occupée. Les Grecs sc mirent en bataille au pied pour monter; car elle n'était pas d'un accès impraticable. Xénophon ne jugea pas qu'il fût à propos de marcher en bataille, mais à la Qle, parce que les soldats ne pourraient garder leur rang à cause de l'inégalité du terrain , facile à grimper dans un endroit, et difficile en un autre : ce qui leur ferait perdre courage. Cet avis fut approuvé , et l'un rangea l'armée de la sorte, il se trouva quatre-vingts üles de soldats pesamment armés, chacune de cent hommes ou euvirun , avec dix-huit cents sotdals armés à la légère , et partagés en trois corps, dont il y en avait un à la droite , l'autre à la gauche et le troisième dans le centre. Après qu'il eut encouragé ses troupes, eu leur représentant que c'était IA le dernier nbstacle qu’il leur restait à surmonter, et qu'il eut imploré l'aide des dieux, chacun se mil a mouler. Les ennemis ne purent soutenir leur choc , et se dissipèrent. Descendus de la montagne, ils vinrent camper dans les villages, où ils trouvèrent des vivres en abondance.
Là il leur arriva un accident fort étrange , et qui causa une grande consternation ; car, comme il y avait plusieurs ruches d’abeilles , les soldats s’élanl mis à maiiger du miel , il leur prit un dévoiement par haut et par bas. suivi de rêves : les moins malades ressemblaient à des hommes enivrés, et les autres à des personnes Curieuses nu moribondes. On voyait la terre jonchée de corps comme après une défaite. Personne néanmoins n'en mourut, et le mol cessa le lendemain environ l'heure qu'il avait pris. Les soldats se levèrent le troisième ou le quatrième jour; mais en l'èlat où l'on est après une forte médecine
Deux jours après, l'armée arriva près de Trébisonde , qui est une colonie grecque de Sinopiens, située sur le Pont-Euiin ou mer Noire, dans la Colchide. Elle demeura campée en cet endroil-là pendant l’espace de trente jours. On s'y acquitta des vœux qu'on avait laits à Jupiter, à Hercule et aux autres dieux, pour obtenir un heureux retour dans la patrie.
IJ5 fhrnt alUancf avec le» Marron», peuple du pay».
On y célébra aussi des jeux de la course A pied et à cheval , de la lutte , du pugilat , du pancrace , et le tout se passa avec beaucoup de joie et de solennité.
S VI. — Lu Gaecs. APRks àvo» lUCTà ieaccocp de
FATIGUES ET SUEMOETE EEACCOCF DE DAS6EES, AE-' EITEET AU EOED DE LA MEE VIS-A-VIS DE BtZASCE.
Ataet passe le dEteoit. Ils s'eegageet au sbe- VICE DE SeuTUES, PEIECE DE ThEACB. EEFIE, IIEeO- PIIOE, ATAET EEPASSE LA MEE AVEC SU lEODPU, S’aVAECE JUSOU'A PcEGAME, ET SEJOIET A ThIM- EEOE. gEeEeal DBS LacEdEhOEIESS, QUI MAECHAIT CO.ETEE TiUAPUEEEE ET PUAEEAEAEE.
Après qu'on eut offert des sacrifices A diffiérenles divinités et qu'on eut célébré les jeux ', on délibéra sur le parti qu'il y avait à prendre poui le retour. Il fut conclu qu'on retournerait en Grèce par mer ; et pour cet effet, Chirisophe s'offrit d’aller trouver Anaxibie, l’amiial de Sparte , qui était de ses amis , se promettant d'obtenir de lui des vaisseaux. 11 partit sur-le-champ. Cependant Xénophon régla l'ordre qu'il fallait faire garder, et les précautions qu’il fallait prendre pour la sûreté du camp , pour les vivres, pour les fourrages. Il jugea A propos aussi de s'assurer de quelques vaisseaux , indépendamment de ceux qu'on attendait. Il se fit quelques exjiédiliuus contre les peuples voisins.
Comme on vil que Chirisophe ne revenait pas aussitôt qu’on avait pensé , et que les vivres commentaient A manquer, on résolut de s'eu retourner par terre , parce qu’on n'avait pas asseï de vaisseaux pour embarquer toute l’armée, et l'on chargea sur ceux que la prévoyance de Xénophon avait procurés , les femmes, les vieillards elles infirmes, avec tout le bagage inutile. L'armée continua sa marche. Elle séjourna dix jours A Cérasonte*. On y ni la revue générale des troupes, qui se trouvèrent monter A huit mille six cents hommes, restés d’environ dix mille, les autres étant morts dans la retraite, de fatigue , de maladie ou de leurs blessures,
• vcrnoph. Ilb. 5.
T 1a ville de CSrsvonte est devenue rÿlèbre par let cerisiers que Lueullus en remporta le premier en Italie . et qui de la se sont répandus dans tout l'Occident (Hlut. Cm
vit. i.ucutfi. )
Dans le peu de lemps que les Grecs dcraearércnl sur celle côlc, il y eut divers mouvemenls , tant de la part des lialdlanls du pays que de celle de quelques ofliciers, qui t’iaienl jaloux de l’aulorilé de Xenoplioii , el qui lâchèrent de le rendre odieux aux troupes. (>lui-ci , par sa sagesse el sa modération , arrêta tous ces mouvements , ayant fait entendre aux soldats que leur salut dépendait de ruiiion et de la bonne intelligence- qu’ils garderaient entre eux , et de l’obéissance qu’ils rendraient à leurs chefs.
De Cérasonle ils arrivèrent à Cotyore , qui n’en était pas éloignée. Là ils délibérèrent de nouveau sur le parti qu’il fallait prendre pour le retour. Les habitants représentèrent qu’il y aurait par terre des diflicultés presque insurmontables , à cause des défilés et des fleuves qu’il faudrait passer. Ils offraient de fournir aux Grecs des vaisseaux. Ce parti parut le plus sOr: ainsi l’armée s’embarqua. On arriva le lendemain à Sinope, ville de la Paphlagonie, et colonie des Milésiens. Chirisophe s’y rendit avec des galères , mais sans argent, quoique tes soldats s’attendissent à en recevoir. Il assura qu'on p.vrcrail l’armée lorsqu'elle serait hors du Pont-Euxin , et que leur retraite était célébrée partout , et faisait le sujet des discours et de l’admiration de toute la Grèce.
Les soldats se voyant assez prés de la Grèce ' , souhaitaient faire quelque butin avant que d’y arriver; et , dans celte vue, ils résolurent de se nommer un général qui aurait une pleine autorité, au lieu que jusque-là toutes les affaires se décidaient dans le conseil de guerre, à la pluralité des voix. Ils jetèrent les yeux sur Xénophon , et le firent prier de vouloir accepter celle charge. Il n’èlait pas insensible à l’honneur de commander en chef; mais il en prévoyait les suites : il demanda du temps pour délibérer. Après avoir marqué la vive reconnaissance dont il était pénétré pour l’offre avantageuse qu’on lui faisait , il représenta que , pour éviter la jalousie et la division , le bien des affaires et l’intérêt de l’armée semblaient demander qu’ils choisissent un général de Lacédémone, qui se trouvait actuellement maîtresse de lu Grèce , et qui , en considération de ce choix, serait plus disposée à les
* Xroopti. Itt^. à, pas- -t^> rtr.
soutenir. Cette raison ne fut point goûtée. Ils se récrièrent qu’ils ne prétendaient point dépendre servilement de Sparte , ni s’assujettir à se régler dans leurs entreprises sur ce qui pourrait lui plaire ou non , et ils le pressèrent encore plus d’accepter le commandement. Alors, forcé de s’expliquer nettement et sans détour , il déclara qu’ayant consulté les dieux par la voie des sacrifices sur foffre qu’on, lui faisait , leur volonté s’était manifestée par des signes non douteux , el qu’ils avaient paru ne point approuver ce choix. Il est étonnant de voir quelle impression le seul nom des dieux faisait sur des soldats pleins de passions d’ailleurs, el peu touchés ordinairement des motifs de religion. Le vif empressement des Grecs s’amortit tout à coup. On ne répliqua rien , et Chirisophe , quoique Lacédémonien , fut choisi pour général.
Son autorité ne fut pas de longue durée. La discorde, comme Xénophon l’avait prévu , se mit parmi les troupes, qui étaient fâchées que le général les empêchât de piller les villes grecques par où ils passaient. Ce trouble fut excité principalement par ceux du Péloponnèse, qui faisaient la moitié de l’armée, el qui voyaient avec peine Xénophon , Athénien , en place. On proposa différents partis. Comme on ne convenait de rien , les troupes se partagèrent en trois corps, dont ceuxd’Achaleet d’Arcadie , c’est-à-dire les Péloponnésiens , faisaient le principal , au nombre de plus de quatre mille cinq cents hommes d’infanterie pesamment armés, qui avaient pour chefs Lycon et Cullimaque. Chirisophe en com-î manda un autre d’environ quatorze cents, avec' sept cents soldats d'infanterie légère. Xéno-j piton eut le troisième, de presque pareil nombre , dont il y en avait trois leiits légèrement armés, et environ quarante chevaux, qui étaient toute la cavalerie de l’armée. Les premiers ayant obtenu des vaisseaux de ceux d’IIéraclée ' , à qui ils en avaient envoyé demander , partirent avant les autres pour faire quelque butin , el descendirent au port de Calpé. Chirisophe , qui était malade , marcha par terre , mais sans quitter les côtes. Xénophon aborda avec ses vaisseaux à Iléraclée, el entra dans le milieu du pays.
‘ v’iii» du Foui.
Il se (U dîTers mouvcmenis. L’imprudence (les soldais et des chers les engagea dans de 'mauvais pas , où il en demeura plusieurs , e( /Voii riiabilité de Xénoplion les lira plus d'une fois. S’iitaiit tous réunis de nouveau après différents succès, ils arrivèrent |»ar terre k Chrysopolys de Chalcèdoinc , qui était vis-di-vis de Byzance, où ils se rendirent peu de jours après, ayant passé le petit bras de mer qui sépare les deux continents. Ils étaient près de piller celte ville riche et puissante pour venger une tromperie et une injure qu’on leur avait faite , et dans l'espérance de s’y enrichir pour toujours: Xénophon y accourut aussildl. Il convint que leur vengeance était juste, mais il leur lit sentir combien ies suites en seraient funestes. « Après le sac de la ville , leur dit-il , et le « meurtre des Lacédémoniens qui y sont éta- « blis , vous deviendrez ennemis mortels de « leur république et de tous leurs alliés. Alhè- « nés , ma patrie, qui avait quatre cents ga- « 1ères en mer ou dans ses arsenaux lorsqu'elle « prit les armes contre eux, beaucoup d'argent K dans son épargne , plus de mille talents ' de « revenu, et qui était maîtresse de toutes les « lies de la Grèce , et de plusieurs villes de « l'Asie et de l'Europe , dont celle-ci était une, «a pourtant été obligée de leur céder, et de « se soumettre ù leur empire. E^spérez-vous , « une poignée de gens comme vous êtes , sons «chefs, sans vivres, sans argent , sans alliés , « sans aucune ressources ni de la part de Tis- « sapherne qui vous a trahis, ni de celle du « roi des Perses que vous avez voulu détrôner, « espérez-vous , dis-je , pouvoir en cet état «tenir tète aux Lacédémoniens? Demandons «qu'on nous fasse satisfaction, et ne ven- « geons pas la faute des Byzantins |>nrun cri- « me encore plus grand , et qui nous attirera < une ruine certaine. » Un le crut , et l'alTaire s'accommoda.
De lé il les mena k Salmydesse ', au service de Seuihés, prince de Tiirace, qui l'avait déjà sollicité auparavant par ses envoyésde lui amener des troupes, et qui songeait à se rétablir dans les étals de son père que ses ennemis lui avaient enlevés. Il avait fait de grandes pro-
■ s millions TSO 000 O. E. B.
' Xi'ijoph. lib. 7.
messes à Xènopbon, pour lui et pour ses troupes; mais quand il en eut tiré le service dont il avait besoin, loin de tenir sa parole, il ne leur donna pas la paye dont il était convenu. Xénophon lui en tu de grands reproches, rejetant celle perildie sur Uéraclide, son ministre, qui croyait faire sa cour à son maître en lui épargnant quelques sommes d'argent eux dépens (le la droiture et de la bonne foi, qualités qui doivent être I(M plus chères à un prince, et qui contribuent le plus à sa réputation, aussi bien qu'aux succès des affaires et à la sûreté de l’état; mais ce ministre perlide, persuadé que l’honneur, la probité, la justice, ne sont qu'une chimère, et que ce qu’il y a de réel, c'est d’avoir bien de l'argent, ne songeait en effet qu'à s'enrichir par quelque voie que ce fût, et pillait impunément son maître tout le premier, et avec lui tous ses sujets. « Cependant, continue « Xénophon, tout homme sage, surtout s'il est « en place et qu’il commande, doit regarder « la justice, la probité, la bonne foi, comme « le plus précieux trésor qu'il puisse posséder, « et comme une ressource assurée et on ap- « pni inébranlable dans lous les événements « de la vie. » Héraclide avait d'autant plus-de tort d’en user ainsi à l’égard des troupes, qu’il était Grec de nation et non pas Tlirace ; mais l'avarice avait étouffé eu lui tout sentiment d'homicur.
Dans le moment mémo que la dispute entre Seulhès et Xénophon éclatait le plus vivemeni , arrivèrent Charmine et Bolynice, ambassadeurs de I.acédémone, qui dirent que la république avait déclaré la guerre à Tissapherne et à Fharnabaze, que Tbimbron s'était dv'jà embarqué avec destroupes, et qu'il promettait un dorique ' par mois à chaque soldai, deux aux capitaines, cl quatre aux colonels, s'ils voulaient s'engager à son service. Xénophon accepta cette offre, et ayant tiré de Seulhès, par l’entremise des ambassadeurs, une partie do la paye qui lui était due, il se rendit par mer à Lampsaque avec l'armée, qui montait alors à peu près à six mille hommes : de là il avança jusqu'à Pergame , ville de la Troade.
Ayant rencontré prés de Parlhénie, qui fut le terme de l’cxpédilion des Grecs, un grand
■ t-2fr. SOc. F.. B.
si'igneur qui retournait en Perse, il le prit, lui, sa femme, scs enfants et tout son équipage, et par là se vil en étal de faire des libéralités àses |Soldals,elde les dédommageravanlageuscment 'de toutes les pertes qu'ils avaient soulTeTles. Knsuile Thimbmn arriva, qui prit la conduite «les troupes ; et les ayant jointes aux siennes, il marcha contre Tissapbeme et Phamabaze.
Tel fut le succès de l'entreprise de Cyrus Xènophon comiile, depuis le départ de l’armée de ce prince de la ville d’Épliésc jusqu'à son arrivée au lieu de la bataille, cinq cent trente-cinq parasanges ou lieues, et quatrevingt-treize jours de marche. Il compte pour le retour, depuis le lieu de la bataille jusqu'à Colyore, ville située sur le bord du Ponl-Euxin ou mer Noire, six cent vingt parasanges ou lieues, cl cent vingt-deux jours de marche. Enfin, reprenant le tout ensemble, il dit que le chemin, tant à aller qu’à revenir, fut de onze cent cinquante-cinq’ parasanges ou lieues, et de deux cent quinze jours de marche ; et que le temps que mil l'armée à faire tout ce chemin, en y comptant les séjours, fut de quinze mois.
Il parait par ce calcul que les jours de marche de l’armée de Cyrus étaient en allant, l’un portant l’autre, à peu prés de six ’ parasanges ou six lieues, et dans le retour, de cinq seulement. 11 était naturel que Cyrus, qui voulait
* Xenoph. de eiped. Ctr. 11b. S, pag. 276.
* J'^ouie cet aiif q«l suiof|tieiu dâiu le leite. pour faire cadrer le total avec les deux parties. » 1155 parasauges vakat 1361 lieues. E. B.
* La parasaoge est une mesure iUm'raire propre aux Perses, et qui est camposée de trente stades. Le stade» me^ sure propre aux Grecs, estcooiposé» selon la plus com- UMine optoion , de ceot vingt-cinq pas gèoiuélrlques : par vooséquenl U en faut vingt pour faire la lieue commune de France, qui e»i de deux mille cinq ccnUi |ias. C'est le soollment que j’ai toujours suivi jusqu'ici, selon lequel la parai^ange est d’une lieue et demie.
Or j'y vois id une grande difOcullé. Dans cette supposllion» il se liouverail que le» marches ordinaires de Cyrus avec une antu'e de plut de cent mille hommes auraient {Kndanl un si long espace, de neuriieuei chaque jour, l'un portant rauirc; ce qui est. scloii les gêna du nsetier, absoiumenl Insoutenable, tyeslce qui m'a detarminé a ne compter ici la parasange que pour une lieue. I'lu>ieurs auleurs ont reniarqu(^ , et la chose n'esi pas douteuse , que le ^ia<!c et mules Ich autres mrsuies illm^raires dr.<t anciens ont lieaiieoup varir^ selon les temps et les lieux ; il en est en* <ti;r de meme dcN nAire».
surprendre son frère, fil le plus d diligence ' qu’il lui était possible.
Celle retraite des dix mille Grecs a toujours passé parmi les connaisseurs, comme je l’ai déjà remarqué, pour un modèle parfait tlans ce genre, et qui n’a jamais eu rien de pareil. En effet, on ne peut pas voir une entreprise ni formée avec plus de hardiesse et de courage, ni conduite avec plus de prudence, niexéculéc avec plus de bonheur. Dix mille hommes, éloignés de leur patrie de cinq ou six cents lieues, qui ont perdu leur général et leurs meilleurs capitaines, qui se trouvent dans le cwur du pays ennemi, entreprennent, à la vue d’un ennemi victorieux et de ses nombreuses armées, de se retirer du fond de son empire, et, pour ainsi dire, des portes de son palais, et de traverser une vaste étendue de pays inconnus et presque tous ennemis, sansélrc effrayés par la vue des obstacles cl des dangers sans nombre qui pouvaient les arrêter à chaque moment : passages de rivières, de montagnes, de défilés; attaques ouvertes ou embûches cachées à essuyer de la part des peuples sur leur roule ; la bmine presque assurée dans des régions vastes et désertes ; plus que tout cela, trahisons à craindre de la part des Iroupes.qui semblaient leurdevoir servird’escorte, mais qui en elTcl avaient ordre de les faire périr; car Arlaxcrxe, qui sentait combien le retour de ces Grecs dans leur pays était capable de le couvrir de honte, et de décrier dans l’esprit des peuples la m.ajesté de l’empire, n’avait rien omis pour l'empécher; et il désirait leur perle, dit Plutarque, avec plus de passion qu’il n’avait désiré de vaincre Cyrus lui-même, et de conserver ses états. Cependant ces dix mille hommes, malgré tant d’obstacles, viennent à bout de leur dessein, et à travers mille dangers arrivent victorieux cl triomphants dans leur patrie '. Longtemps après, Antoine poursuivi par les Parthes, à peu prés dans le même pays, cl se trouvant dans un pareil danger, s’écria, plein d’admiration pour un murage si invincible, d rdraile des Dijr-Mille ’ .'
Aussi fut-ce l’heureux succès de celle fa-
( rint. in Anton, pag. Ü'IT.
* 1! u jyAt.
oiciise retraite qui remplit de mépris pour Ar- Inxene les peuples de fo Gréee, eu leur moutrantque l'or, l'argent, le luse, les délices, un nombreux sérail de femmes, faisaient tout le 'mérite du grand roi -, mais que du reste toute son opulence et toute sa puissance si vantées ii'élaient que faste et vaine ostentation. C'est ce préjugé, répandu plus que jamais dans toute fa Grèce, depuis celle célèbre expédition, qui donna lieu à ces hardies entreprises des Grecs dont noos parlerons bienlél, qui firent trembler Arlaierxe jusque sur son trône, et qui mirent l'empire des Perses à deux doigts de sa perte.
( VII. — SciTi «c'en ce Moar ue Cvao à la coo
o'AiTAXERxe. CrdactS et aalocub de Paetsatia:
EMPOISONHEUEST SB STATIBA.
te reviens à ce qui se passa, après la bataille du Cunaxa, à la cour d'Arlaierxe '. Comme il croyait avoir tué Cyrusde sa main, et qu'il regardait celle action comme la plus glorieuse de sa vie, il voulait que tout le monde en pensai de même, cl c'était le blesser par l'endroit le plus délicat que de lui disputer cet honneur, ou de le vouloir partager avec lui. Le soldat carien dont nous avons parlé, non content des riches présents dont le roi l'avait comblé sous un autre prétexte, ne ces.sait de déclarer à quiconque voulait l'entendre que nul autre que lui n'avait tué Cyrus, et que le roi lui faisait une grande injustice de le priver de 1a gloire qui lui était due. Le prince, quand on l'eut informé de celte insolence, ayant conçu une jalousie aussi basse que cruelle, cul la faiblesse de le livrer à Purysatis, qui avait juré la perte de tous ceux qui avaient eu part à la mort de son fils. Animée d'une barbare vengeance, elle commanda aux exécuteurs de prendre ce malheureux, de lui faire souffrir les plus vives douleurs pendant dix jours; ensuite, après qu’ils lui auraient arraché les yeux, de lui verser dans les oreilles de L'airain fondu, jusqu'à ce qu'il expirât dans ce cruel supplice ; ce qui fut exécuté.
Mithridalc de même, s’étant vanté dans un re|vas où il avait la télé écbaulKe par le vin ,
< PSu(. in ArUi. 1019-1021
que c'était lui qui avait porté le coup mortel à Cyrus, paya bien cher cette sotte et imprudente vanité. Il fut condamné au supplice des auges', l'un des plus cruels qui aient jamais été inventés; et après avoir langui dans les tourments pendant dix-sept jours, il mourut enfin avec beaucoup de peine.
Il ne restait à Parysalis, pour exécuter tout son projet et as.souvir pleinement sa vengeance, que de punir l'eunuque du roi, nommé Mésabate, qui, par l'ordre de son maître, avait coupé In télé et fa main de Cyrus : mais, comme il ne donnait aucune prise sur lui, voici le piège que lui tendit Parysatis. C'élnil une femme fort adroite, qui avait beaucoup d'esprit, et qui excellait à un certain jeu des dés. Depuis la guerre elle s'élail raccommodée avec le roi, jouait souvent avec lui, était de tontes ses parties, avait pour lui une complaisance sans bornes, et, loin de le contredire en quoi que ce fût, allait elle- même au-devant de ses désirs, et ne rougissait point de favoriser ses passions et de lui en fournir la matière; mais surtout elle ne le perdait point de vue, et ne lai.ssait Slalira seule avec lui que le moins de temps qu'elle pouvait, voulant se rendre absolument maîtresse de l'esprit de son fils.
Un jour, voyant que le roi était sans affaires, et qu’il ne pensait qu'à se divertir, elle lui proposa de jouer aux dés mille dariques Il accepta volontiers la proposition. Elle se laissa perdre et paya les mille dnriqnes comptant ; mais, faisant semblant d'avoir du chagrin et d'être piquée, elle le pressa de recommencer, cl de vouloir bien jouer un eunaqoe. Le roi, qui ne se doutait de rien, y consentit. Us convinrent que chacun d'eux excepterait de son côté cinq de ses eunuques les plus chéris et les. plus considérés; que celui qui gagnerait en prendrait un parmi 1rs autres à son choix , et que le perdant serait tenu de le livrer. Ces conditions faites, ils se mettent à jouer. La reine apporte à ce jeu toute son application, y emploie tout ce qu'elle a de science et d'adresse, cl, favorisée d'ailleurs par le dé, ellegagne, et choisit Mê^ibnlc, car il n'était pas
* Yoyei U ciescription de cc luppllce pag, 153 de cevolume.
* I.E deilque saloU dix rr.inrs.=a Mille dariques tonl IJ.800 tr. i;. B.
Di,,:::.-,' : ' iDi^Ie
du nombre des cxcc]il6s. Ws qu'elle l’eul entre ses mains, avant que le roi pûl enlrer dans aucun soupçon de la vengeance qu’elle mfditail, elle le livra aux exéculeurs, et leur commanda de rèconher tout vif, de le coucher msuilc loul de Iravers sur trois croix ', et d’étendre sa peau à part sur des pieux dressés tout auprès ; ce qui fut exécuté. Quand le roi le siil, il cti fut Irés-raclié, cl entra dans une furieuse colère conire sa mère; mais elle , sans s’en mellre aulremenlen |>einc, luidit en riant H en plaisantant ' : « Vraiment ! vous faites « bien l’enchéri, et vous êtes bien délicat de « vous fâcher pour un méchant décrépi d'eu- <■ nuque ; et moi, qui ai perdu mille bons da- « riqiies que j’ai payés sur-le-champ, je n’en « dis mot, et je suis conicnic. «
Toutes ces cruaulés n'élaient, ce semble, que des essais et des préparatifs d'un autre crime que méditait Parysatis. Elle conservait depuis longtemps dans son coeur une haine violente contre la reine Slatira, et l’avait fait éclater en plAsieurs occasions. Elle sentait bien que le crédit qu'elle avait auprès du roi son fils n’était que l'elTet du rcs|>cct et de la considération qu'il avait pour elle comme pour sa mère, au lieu que celui de Slatira était fondé .sur l’amour cl sur In conliance, qui rendaient ce crédit bien plus sûr. De quoi n'cst point capable la jalousie d'une feininc ambitieuse! cclle-i i résolut de se défaire, à quelque prix que ce fût, d'une rivale si redoutable.
Pour parvenir plus sûrement à ses fliu.elle feignit de se réconcilier avec sa belle-flile, cl lui donna toutes les marques extérieures d'une sincère amitié et d'une vraie conriance. Les deux reines, paraissant donc avoir oublié leurs anciens soupçons et leurs anciennes querelles, vivaient bien ensemble , se voyaient comme auparavant, et mangeaient l'une chez l'autre ; mais, comme elles coniuiissaicnt toutes deux le fond qu'il faut faire sur les amitiés et les caresses de cour, surtout parmi les femmes, elles n'étaient point dupes de part ni d'autre ; et les mêmes craintes subsistant toujours, elles se tenaient sur leurs gardes, et ne mangeaient
* PtuUrqac n'cxpliqae pM davutige ceue circon- «xni r.
V llù-jr fiurtêfto:.
que des mêmes viandes et des mêmes morceaux. Croirait-on qu’il fût possible de tromper une V igilance si attentive et si pri-caulionnée f Parysatis, un jour qu’elle donnait à manger A sa belbvGllc, prit sur la table un oiseau fort rare qu’on y avait servi , le partagea par le milieu , en donna la moitié à Slatira , et mangea l'autre. Slatira , bientôt après , sentit de vives douleurs , et , étant sortie de table , mourut dans des convulsions horribles, apres avoir inspiré au roi de violents soupçons contre sa mère , dont il connaissait d’ailleurs la cruauté et l’esprit implacable et vindicatif. Il fit une exacte recherche du crime ; tous les domestiques et les olficiers de sa mère furent arrêtés et appliqués A la question. Gigis, femme de chambre de Parysatis , et la conlldentc de tous ses secrets, avoua tout : elle avait fait IVotter de poison un côté du couteau ; ainsi Parysatis ayant coupé l’oiseau en deux parts, mit promptement le cOté sain dans sa bouche, et donna A Slatira le côté empoisonné. Gigis fut mise A mort. '\'oici le supplice auquel la loi des Perses condamne les empoisonneurs : il y a une grande pierre fort large, sur laquelle ou leur fait mettre la tête, et avec une autre pierre on frappe dessus jusqu'A ce que la tête soit écrasée , et qu’il n’en reste pas la moindre ligure. Pour Parysatis, le roi se contenta de le confiner A Babylone, ou elle demanda de se retirer, et lui dit que tant qu’elle y serait, il n’y inellrail jamais le pied.
ClI.VPlTItE III.
Ce chapitre renferme principalement les entreprises des I.acédémonicns dans l'Asie Mineure , leur défaite prés de Cnidos , le rétahlissenieiit des murailles et de la puissance d’Athènes, la fameuse paix d’Anlalcidas, prescrite aux tirées par Arlaxcrxe-.Mnémon , les guerres de ce prince conire Evagoras, roi do (iypre, et contre les Cadusiens. I.es personnages qui y paraissent le plus, sont : l.ysandre et Agésilas du cûté des I.acédémoniuns, cl Conon de celui des .VIhéniens.
g I. — L» TitLts OMcoDU b'Ioiiii nm-mtoT u
• eCODIIS DES LACfcDfcHODlENS CODTKK AdTAXEDXB.
HabE PRL’DEXCE U'USB dame COESEBvftE DASS LE
COCVEKKEHENT DE SUR NABI APrEs SA MORT. Acfe>
SILAS EST fltV ROI A SPARTE; SOU CARACTERE.
Les villes d'Ionie qui avaient suivi le parti de Cyrus' , craignant le ressentiment deTissapherne, avaient eu recoursaui Lacédémoniens, comme aux libérateurs de la Grèce, pour les prier de les maintenir dans la possession où elles étaient de leur liberté , et d'empécher qu’on ne ravagent leur pays. \ous avons déjà dit qu’ils y envoyèrent Thimbron, aux troupes duquel Xénnphon joignit les siennes au retour de la Perse. Thimbron fut bientôt rappelé pour quelque mécontentement*, et on lui donna pour successeur Dercyllidas, surnommé Sisyphe, à cause de son industrie à trouver des ressources , et de son habileté à inventer des machines de guerre et à en faire usage. Il prit le commandement de l’armée à Ëplièse. Quand il y fut arrivé, il apprit qu’il y avait de la division entre les deux satrapes qui commandaient dans te pays.
Les prov inces de la monarchie persane, dont plusieurs, situées à l’extrémité de l’empire, demandaient trop de soins pour être gouvernées immédiatement par le prince, étaient confiées à de grands seigneurs, appelés communément salrapei. Ils avaient chacun dans leur département une autorité presque souveraine , et étaient, à proprement parler, comme des vicerois, tels que nous en voyons de nos jours dans quelques états voisins. On leur fournissait un nombre de troupes suffisant pour la défense du pays. Ils en nommaient tous les officiers ; ils donnaient les gouvernements des places. Ils étaient chargés de faire payer les tributs , et de les envoyer au prince. Ils avaient pouvoir de faire de nouvelles levées, de traiter avec les étals voisins, et même avec les généraux des ennemis; en un mot, de faire tout ce qu’ils jugeaient nécessaire pour entretenir le bon ordre et la tranquillité dans leur gouvernement. Ils étaient indépendants les uns des autres ; et quoiqu’ils servissent un même maître, et qu’ils dus.sent concourir à la même Cn , néanmoins,
' Xco«|>b. liUI. grec. lit). 3, pEg. (T9 187.
• An. M. 3003; IV. J. C. 30».
plus touchés chacun en particulier de l’avantage de leur province que du bien général de l’empire, ils avaient souvent des disputes ensemble, formaient des desseins tout diOérenls, refusaient de secourir leurs collègues dans le besoin , et quelquefois même leur étaient entièrement opposés. L'éloigneoient de la cour et l’absence du prince donnaient lieu à ces dissensions; et peut-être qu’une politique secréte contribuait à les entretenir, pour dissiper ou prévenir les conspirations qu’une trop grande intelligence entre les gouverneurs aurait pu exciter.
Dercyllidas, ayant donc appris que Tissaphenie et Pbaruabaze n’étaient pas bien ensemble, lit trêve avec le premier pour ne les avoir pas tous deux en naéme temps sur les bras , entra dans la province de Pharnabaze , et s’avança jusque dans l'Éolie.
Zénis , Dardanien , avait gouverné cette province sous l’autorité de ce satrape; et, comme après sa mort on bi voulait donner à un autre. Mania, sa veuve, vint trouver Pharnabaze avec des troupes et des présents, et lui dit qu’èlanl veuve d’un homme qui lui avait rendu de grands services, elle le priait de ne lui point ôter les récompenses de son mari; qu’elle le servirait avec le même zèle et la même obéissance ; et que, si elle y manquait , il lui serait toujours libre de loi ôter son gouvernement. Elle le conserva donc, cl s'y conduisit avec toute la sagesse et toute l'habileté qu'on aurait pu attendre de l’homme le plus consommé dans l’art de commander. Aux tributs ordinaires qu’avait payés son mari elle ajoutait des présents d’une magnificence extraordinaire ; et lorsque Pharnabaze venait dans sa province , elle le traitait plus splendidement que ne faisaient tous les autres gouverneurs. Elle ne se contenta pas de conserver les places qu’on avait conuniscs à .sa garde, elle en conquit de nouvelles', et prit sur la côte Larisse, Uamaxile et Colone.
On voit ici que la prudence , le bon esprit et le courage sont de tout sexe. Elle se trouvait présente ù tout, montée sur un char , et ordonnait elle-même des peines et des récompenses. Il n’y avait point dans les provinces
* SurlMHjtleusetlrsPisidkoi
vuisifies de plus belle armée* que la sienne , el elle y tenait à sa solde un grand nombre de soldats grecs. Elle accompagnait même Pharnabaze dans toutes ses entreprises et ne lui était pas d'un médiocre secours. Aussi ce satrape , qui connaissait tout le prix d’un si rare mérite , faisait à cette dame plus d’honneur qu’à tous les autres gouverneurs , jusqu’à lui donner entrée dans son conseil ; et il la Iran tait avec une distinction qui aurait été capable d’exciter la jalousie , si la modestie et la douceur de cette dame n’en eussent prévenu les tristes elTels, en jetant pour ainsi dire, un voile sur toutes scs vertus, qui en amortissait l’éclat , et ne les laissait entrevoir que pour les faire admirer.
Elle ne trouva d’ennemis que dans sa propre famille. Midias , son gendre , piqué des reproches qu’on lui faisait de laisser commander une femme en sa place, el abusant de l'entière conflance qu’elle avait en lui, et qui lui laissait les entrées libres en tout temps, l’étrangla avec son fds. Après sa mort, il se saisit de deux places fortes on elle avait renfermé ses trésors : les autres villes se déclarèrent contre lui. 11 ne jouit pas longtemps du fruit de son crime. Dercyllidas arriva heureusement dans cette conjoncture. Toutes les places de rÉolic , soit de gré , soit de force , se rendirent à lui , el Midias fut dépouillé des biens qu’il avait si injustement ac-quis. Le général lacédémonicn, ayant accordé une trêve à Pharnabaze.'aila prendre ses quartiers d'hiver dans la Bilhynie, pour n'élre point à charge aux alliés.
L’année suivante ‘ , le 'c'ommandement lui ayant été continué , il passa en Thrace , el arriva dans la Chersonèse. 11 savait ' que les députés du pays avaient été à Sparte pour représenter le besoin qu’il y aurait de fermer l’isthme d’un bon mur contre les incursions fréquentes des barbares, qui empêchaient de cultiver les terres. Ayant pris la mesure de cet espace, qui a plus d’une lieue de largeur , il distribua l’ouvrage entre scs soldats, cl le mur fut achevé à la fîn de l’automne de la même année. Dans cet espace étaient renfermés onze villes, plusieurs
* An. M.300rt;av. J. C.308.
* Xriii)|i|i. |wg. l87>t.S8.
ports , grand nombre de terres labourables el de vergers, el toutes sortes de pâturages. L’ouvrage étant achevé , il repassa en Asie; el faisant la revue des villes, il y trouva tout en bon état.
Conon , Athénien < , depuis la bataille qu’il avait perdue à Ægos-Polamos , s’étant condamné lui-mérae à un exil volontaire, se tenait dans nie de Cypre , chez le roi Évagoras rmn-seulemcnl pour y être en sûreté de sa personne, mais aussi pour y attendre un changement dans les affaires, comme un homme , dit Plutarque , allend le retour de la marée pour s’embarquer. Il avait toujours en vue de rétablir la puissance d’Athènes , à laquelle sa défaite avait porté un coup mortel ; el , toujours plein de fidélité el de zélé pour sa patrie, quoiqu'elle lui fût peu favorable, il cherchait tous les moyens de relever ses ruines , cl de lui rendre son ancienne splendeur.
Ce général athénien, voyant que les desseins qu’il médilailavaienl besoin, pour réussir, d’une grande puissance, écrivit à Artaxerxc pour lui expliquer ses projets, et chargea le porteur de la lettre de s’adresser à Clésias , qui la donnerait au roi en main propre. Elle fut remi.se , en effet , à ce médecin ; el l’on dit, quoiqu’il n’en convint pas , qu’à ce que Conon avait écrit, il ajouta qu'il priait le roi de lui envoyer' Clésias , comme un homme très-utile à son service , surtout pour les affaires de la marine Pharnabaze, de concert avec Co^ non , était ailé en cour pour décrier la conduite de Tissapherne, comme trop déclaré en faveur des Lacédémoniens. Sur les vives instances de Pharnabaze, le roi lui fil compter cinq cents talents ' pour éqüiper la flotte, avec ordre d’en donner le commandement à Conon. 11 envoya aussi Clésias en Grèce , qui passa ù Sparte, après avoir visité Cnide, sa patrie.
Ce Clésias avait d’abord été à Cyrus , el l’avait suivi dans son expédition *, 11 fut fait prisonnier à la bataille où Cyrus fut tué. Ou se
' Plut, in Artax. pag. 1021.
' Dioil. lib. li. pag. 267. — Justin, lib. 6, cap. 1.
> Cinq ccnl mille écus.=500 talents eiiboïques feraient 1 million 9-26 000 Tr.E. B.
* Strab. Ilb. 1 1 , {lag. 6i>6. — Plut, in .\rlax. pag. iOll- 1017-10-20. - DinH.,lib. Il, pap. '273. - Aristol. de bi.st. aninni. lili. 8. c;ip. -28. — Piiol. Co l. i.xii.
servit de lui pour ponser quelques blessures qu'ArUxerxe y avait reçues ; et il s'en acquiltii «i bien , que le roi le retint à son service , et le tu son premier médecin. Il passa plusieurs années à sa cour en celte qualité. Pendant qu'il y fut, les Grecs, dans toutes les affaires qu'ils y avaient, s'adressaient i lui, comme fit Conon dans celle-ci. Le long séjour qu'il fil en Perse et & la cour lui donna tout le temps et tous les moyens nécessaires pour s'instruire de l’histoire du pays. Il l'écrivit en vingt-trois livres ; les six premiers contenaient l’histoire de l’empire des .Assyriens et des Babyloniens , depuis Ninns et Sémiramis jusqu’à Cyrus; les dix-sept derniers traitaient des affoires de Perse , depuis le commencement du règne de Cyrus jusqu'à la troisième année de la 95‘ olympiade , qui tombe sur la 398* année avant désu^hrist. Il avait aussi écrit une histoire de l’Inde. Pholius a donné des extraits de ces deux histoires, et ces extraits sont tout ce qui itous reste de Ctésias. Il contredit souvent Hérodote, et se trouve aussi quelquefois en opposition avec Xénophon. Les anciens ne l'estimaient pas beaucoup , et ils en parlent comme d'un homme fort vain, sur la bonne foi de qui l’on ne peut pas compter , et qui a mélé dans son histoire des fables et quelquefois même des mensonges.
Tissapheme et Phamabaze', quoique secrètement ennemis l’un de l’autre, avaient, sur les ordres du roi , réuni leurs troupes pour s’opposer aux entreprises de Dercyllidas , qui était passé en Carie. Ils le poussèrent dans un terrain si désavantageux , qu’il y aurait inlaillibiemcnt péri , s’ils l’enssenl chargé dans le moment sans lui laisser le temps de se reconnaître. C’était l’avis de Phamabaze ; mais Tissapherne, redoutant la valeur des Grecs qui «valent suivi Cyrus , dont il avait fait épreuve , et auxquels il croyait que Ions les autres ressemblaient , proposa une entrevue qui fut acceptée. Dercyllidas ayant demandé que lus villes grecques demeurassent libres , et Tissapheme que l'armée et les généraux de Lacédémone se retirassent , ils firent trêve jusqu’à ce qu’ils pussent avoir réponse de leurs maîtres.
* Ad. M. 3607; âv. J. C. 397. — \enoph tiinl. gm. llb. 3» pag. m-ïW. - Diofl. lib. U. pug.
Tandis que ces choses se passaient en Asie ' . les Lacédémoniens résolurent de châtier l’insolence des habitants de l’Élide, qui, non contents de s’étre alliés avec leurs ennemis dans la guerre du Péloponnèse, les empêchaient de disputer le prix aux jeux olympiques. Sous prétexte d’une amende que Sparte n’avait pas payée , ils avaient fait un affront à un de leurs citoyens pendant les jeux, et empêché Agis de sacrifier au temple de Jupiter Olympien. Ce roi fut chargé de cette expédition , qui ne fut terminée que la troisième année après. 11 aurait pu prendre Ulyrapie , leur ville , qui n’était point fermée de murailles ; il se contenta de saccager les faubourgs et les lieux des exercices, qui étaient fort beaux. Ils demandèrent la paix , qui leur fut accordée. On leur laissa l’intendance du temple de Jupiter Olympien , où ils n’avaient pas beaucoup de droit ; mais ceux qui le leur contestaient n’étaient pas dignes de cet honneur.
Agis, à son retour, tomba malade, et mourut en arrivant à Sparte ‘. On lui rendit des honneurs plus qu’humains ; et après avoir laissé passer quelques jours, selon la coutume, Léotychide et Agésilas , l'un fils , et l’autre frère du défunt, se disputèrent la couronne. Celuici soutenait que son concurrent n’ était point fils d’Agis, et appuyait sa prétention sur le témoignage même de la reine, qui le savait mieux que personne, et qui l’avait avoué plusieurs fois aussi bien que son mari. En effet , le bruit commun était que sa femme l’avait eu d’Alcibiade, comme je l’ai rapporté dans son temps, et que cet Athénien l’avait corrompue en lui bisant présent de mille ’ dariques. Agis , en mourant, protesta du contraire*. Léotychide étant venu se jeter à ses pieds tout fondant en larmes , il ne put lui refuser la grâce qu’il demandait, et le reconnut pour son fils devant tous ceux qui étaient présents.
La plupart des Spartiates , charmés de la vertu et du mérite d’Agésilas, et comptant pour un très-grand avantage d’avoir pour roi un homme nourri avec eux, et qui avait essuyé
< Xenoph. Ibid. psg. S91-t93.
* Xenoph. p«g. V13. — Plut. In Lji pag. 415; In AgesH. pag. 5ff1.
* Mille pi$tule5. les Mille darfqucf font 12,660 fr. E. B.
* Alben. lib. 12. |iag. 5.11.
commp cui IouIp la rigueur de l'éiluralion laeédéinonieniie, l'aid^renl de toul leur pouvoir. <)n faisait valoir eonirc lui un ancien oracle qui averlissail Sparte d’fviler avec, soin un régne bnilevx. I.ysandre ne (it qu'en plaisanter, et en détourna le sens contre LéolychHleméme. prétendant que, comme bâtard, il était ce roi boileui dont l’oracle commandait de se donner de ganle. Agésilas, et par ses grandes qualités et par la puissante protection deLysandre, l'emporta sur son neveu, et fut déclaré roi.
Onime par les lois le royaume appartenait â Agis, son frère Agésilas, qui paraissait devoir passer sa vie dans l’état de simple particulier, avait été élevé comme les autres enfants dans la discipline de Ijicédémone , qui était très-rude |>our la manière de vivre, et pleine d’exercices laborieux , mais aussi qui enseignait ' {varfaitemenl aux enfants & obéir. La loi ne dispensoit de cette nécessité que les enfants qui étaient élevés pour le trône. Ainsi Agésilas eut cela de particulier , qu’il ne parvint pas A commander sans avoir auparavant parfaitement appris A obéir. De IA vint que, de tous les rois de Sparte , il fut celui qui sut le mieux se faire estimer et aimer de ses sujets , parce que^ ce prince aux qualités que lui avait données la nature pour le commandement et la royauté avait ajouté, par l’éducation, l’avantage d’étre humain et populaire.
Il est étonnant que Sparte, cette ville si renommée en matière d’éducalkui et de politique, ait cru devoir relâcher quelque chose de la sévérité de sa discipline qp faveur des princes qui devaient régner; au lieu que c’ëlaient eux qui avaient plus besoin que les autres d’étre soumis de bonne heure au joug de l’obéissance , pour être dans la suite en état de mieux commander.
Plutarque ’ observe que , dès l’enfaiice , on
* I)e là vient que le poète Slmonlde appelait Sparte ta
dowpttuse d'hommeSf comme eclle de
toutes les villes qui par l'habilude rendail scs citovens les plus souples de tous les hommes et les plus soumis aux lois : bi( fjtûhfrra Siâ Tsjv rv-jf iro/iTuf vote vôuotc -rlit'r.viouff xai rrotavocev. ( Pl,UT. in Age-
* fiiatt âyrfsovrVû Xttt ir^ooxwjoû^l—
yoe Ù1CÙ Tüv ûywyàr vô SijfxoTtxôv xkî yt/âv^pvirrov.
V InAgesil. pag. 6M.
voyait réunies dans Agésilas des qnatilès qui sont pour l’ordinaire incompatibles ; une vivacilé d’espril, une véhémence, une termeté insurmontables en apporencc , un désir violent de primer et de l'emporter sur tous les autres , avec une douceur , une soumission , une docilité , qui cédaient au premier mol, et qui le rendaient infiniment sensible aux plus légères réprimandes; de sorte qu'on obtenait tout de lui par des motifs d’honneur, cl rien par la crainte ni par la violence.
Il élail boiteux ; mais ce défaut était couvert par la grâce de sa personne , cl encore plus par la gntlé avec laquelle il le supportait et en raillait le premier. On |icul dire même que ce vice du corps mctiait dans un plus grand jour son courage el son ardeur pour la gloire , n’y ayant aucun Iravnil , aucune entreprise , quelque dilBcile qu’elle fût , qu’il refusât à cause de son incommodité.
Les louanges ' qui n’avaient point un air de vérité el de sincérité le blessaient , loin de lui faire plaisir; cl elles n’uvaieiil pour lui ce caractère que quand elles sortaienl de la bouche de ceux qui, dansd’aulres occasions, lui avaient représenté scs défauts avec liberté. Il ne souffrit point, de son vivant , qu’on tirât son portrait , el en mourant même il défendit très-expressément qu’on fit de lui aucune image, soit en plate peinture , soit en relief. Sa raison était que ses belles actions ’ , s’il en avait fait , lui tiendraient lieu de monuments ; sans quoi , toutes les statues du monde ne pourraient loi faire aucun honneur, ün sait seulement qu’il était de petite (aille, ce que les Lacédémoniens n’aimaient pas dans leurs rois; et Théophraste assure que les éphorcs condamnèrent A une amende leur roi Arcliidamus, père de celui dont nous parlons , parce qu’il avait épousé une femme fort petite: car', disaient-ils , elle ne nous donnera pas des rois, mais des roitelels.
On a remarqué qu’ Agésilas * , dans sa tnaiiière de vivre avec les autres citoyens , se gou-
■ Ptul. In Moral. |Mg. 55
* Id. |Mg. m.
* Oô 7»p tfaaav, mpuïv , uùà
4(2 yivvKffii.
* Id. in AgcMl. p.ig. 59S.
vcrna mieux envers scs ennemis qu’envers scs omis : car il ne Gt jamais à scs ennemis la moindre injustice, cl il viola souvent la justice en faveur de scs amis. Il aurait eu honte de ne pas honorer cl récompenser ses ennemis quand ils avaient bien fait , et il n'avait pas la force de reprendre ses amis quand ils avaient fait des fautes. Il allait même jusqu'à les soutenir, quoiqu'ils cus-sent tort, et regardait en cette occasion le zèle pour la justice comme un vain prétexte dont on couvrait le refus de les servir. El', à ce propos, l'on rapporte un petit billet qu'il écrivit à un juge en ces termes , en lui recommandant son ami : 5i Tiieias H'est pas coupable, décharijez-lt de l'accusation à cause de son innocence ; s’il l'est , déchargez-le à ma considération : de quelque manière que ce soit , de'chargez-le.
C'est bien mal connaître les droits et les priviléges de l'amitié que de vouloir ainsi la rendre complice des crimes cl protectrice de.s actions injustes. La loi fondamentale de l'amitié, dit Cicéron , c'est de ne jamais rien demander à scs am'is , et de ne leur jamais rien accorder, qui soit contraire à la justice ou à l'honnételé : Hœc prima lex in amicitià sanciatur, ut neque rogemus res turpes, neefaciamus rogati *.
Agésilas ne se montra pas si délicat sur ce point , du moins dans les commencements , cl il ne négligeait aucune occasion de faire plaisir à ses amis, et même à ses ennemis. Par CCS manières oQicicuses et obligeantes , soutenues d'ailleurs d'un grand mérite , il se fil un grand crédit , et acquit dans la ville un pouvoir presque absolu , qui alla jusqu'à le rendre suspect à sa patrie Les éphores, pour en prévenir les suites, et pour amortir son ambition, le condamnèrent à une amende, alléguant pour toute raison ' qu'il s’altacbail à lui seul le cœur de tous les citoyens , qui appartenaient à la république , et ne devaient être possédés <|u'eii commun.
Quand il eut été déclaré roi , il fut mis en possession de tous les biens de son frère Agis, dont Léotychide fut privé comme bâtard
1 Plut, io AgesU. ptg.603.
* Dcanikril. n. 40.
> riul. in Agesii. pog.508.
* (>Ti Tov; xotvo'jf îTO/iTa;, xTârai,
Mais , voyant que ies parents de ce prince , du edté de sa mère I-ampito , tous gens de bien , étaient très-pauvres , il partagea avec eux tous les biens dont il avait hérité , et par celle générosité il acquit une grande réputation , et gagna la bienveillance de tout le monde au lieu de l'envie et de la haine qu'il se serait al- Urées par cette succession. Il est beau , mais rare, de faire de ces sortes de sacrifices , et l'on n’en connatl point assez le prix.
Jamais roi à Sparte ne fut si puissant qu’A- j gésiias,elce ne fut, dit Xénophon, qu'en obéissant en tout à sa |talrie qu’il s’acquit une si grande autorité : ce qui parait une espèce de paradoxe , dont Plutarque donne l’explication. La plus grande puéssance était alors entre les mains des éphores cl du sénat. Les éphores n’étaient en charge qu’un an ; ils avaient été établis pour modérer le pouvoir trop absolu des rois , et pour y servir de barrière , comme nous l'avons marqué ailleurs. C'est pourquoi , dés les premiers temps , les rois de Sparte eurent toujours pour eux une haine comme héréditaire, et Icnr furent toujours opposés. Agésilas prit un chemin tout contraire. Au lieu de leur faire une guerre continuelle , et de heurter en toute occasion leurs volontés , il prit à tâche de les ménager , eut . toujours pour eux beaucoup de considération et de déférence , ne Ut jamais la moindre entreprise sans la leur avoir communiquée , et quand il était mandé par eux, il quittait tout, et se rendait au sénat avec une extrême promptitude. Toutes les fois qn'il était assis sur son Irdne pour rendre la justice , quand les éphores entraient, il ne manquait jamais de se lever pour leur faire honneur. Par toutes ces déférences U paraissait augmenter la dignité de leurs charges , mais il augmentait en elTct'sa propre puissance sans qu’on s’en aperçût , et ajoutait à la royauté une grandeur d'autant plus solide et plus ferme, qu'elle était lu fruit de la bienveillance qu'on lui portail. Les plus grands empereurs romains , comme Auguste , ‘Trajan , Marc Anlonin , étaient persuadés que tout ce qu’un prince peut faire pour honorer et pour augmenter la dignité des premiers magistrats relève d’aulant sa puissance et affermit son autorité , qui iic doit et ne peulélre fondée que sur la justice.
• l'^If
Tel fut Agc^silas, donl il sera beaucoup parlé dans la suUe , el dont , par celle raison , il était important de faire connaître par avance le caractère.
g II. — A6É9I1.AS PA»T POU» l'ASIE. LtSANDRE SE BROUILLE AVEC LCI. Il RETOCRRE A SPARTE. Se9 DE89EIR9 AMBITIEUX POUR CUARGBB LA SUCCE9SIOR AU TRORB
A peine Agésilas élait-il monté sur le trône ‘ , que des gens qui revenaient d'Asie rapportèrent que le roi de Perse faisait équiper en Phénicie une nombreuse (lotte pour venir ôter aux Lacédémoniens l’empire de la mer. Les lettres de Conon , appuyées des remontrances de Pharnabaze , qui tous deux de concert avaient représenté à Arlaxerxe la puissance de Sparte comme formidable, avaient | fait une forte impression sur l’esprit de ce prince. Depuis ce temps , il songea sérieusement à humilier cette flére république en travaillant é relever sa rivale, et à rétablir par ce moyen entre elles l’ancien équilibre, qui seul |>ouvait faire sa sûreté, en les tenant occupées Tune contre Tautrc,et les empêchant de réunir leurs fortes contre lui.
Lysandre , qui souhaitait d’être envoyé en Asie pour rétablir dans le commandement des places ses créatures el ses amis que Sparte en avait écartés, porta fortement Agésilas é se charger de celle guerre , el à prévenir le roi barbare en allant l’attaquer fort loin de la Grèce avant qu’il eût achevé ses préparatifs. T fl république lui ayant fait celle proposition, il ne put s’y refuser , et se chargea de l’expédition contre Arlaxerxe, à condition qu’on lui donnerait trente capitaines Spartiates pour l’assister el pour composer son conseil, deux mille nouveaux citoyens d’élite tirés des ilotes il qui Ton avait donné le droit de bourgeoisie , et six mille hommes de troupes des alliés : ce qui lui fut accordé sur-le-champ. Lysandre fut mis A la télé des trente Spartiates, non-seulement à cause de sa grande réputation el de la grande autorité qu’il s’élail acquise , mais encore A cause de Tamilié particulière qu’avait
' An. M. 360S; iv. I. C. 39fl.-XEnoph. hlsl. grec. Ilb. 3. psg. I96-I9G; iil. de Agcill png. 6ô2.-Plul. in Ageiil. pag. âîR. cl in l.is. prg. VIS.
pour lui Agésilas, qui lui était redevable et du trône el de l’honneur qu’on venait de lui faire en le nommant généralissime.
Le retour glorieux des Grecs attachés à Cyrus, que toute la puissance des Perses n’avait pu empêcher de revenir dans leur patrie, avait inspiré A la Grèce une merveilleuse confiance en ses forces, cl un souverain mépris pour les barbares. Dans celle disposition des esprits, les Lacédémoniens trouvèrent qu'il leur serait honteux de ne pas profiter d’une conjoncture si favorable pour délivrer de la servitude de ces barbares les Grecs d’Asie, et pour faire cesser les outrages el les violences donl ils les accablaient continuellement. Ils l’avaient déJA tenté par le moyen de leur capitaine Thiinbron, puis de Dercyllidas. Tous leurs efforts jusque-lA ayant été inutiles, enfin ils remirent la conduite de cotte guerre entre les mains d’Agésilas. 11 leur promit, ou de conclure une paix glorieuse avec les Perses, ou de leur susciter tant d’affaires, qu’ils n’auraient ni le temps ni Tcnvic de porter leurs armes dans la Grèce. Ce roi avait de grandes vues, et il ne songeait A rien moins qu’A aller attaquer Artaxene dans ta Perse même.
Quand il fut arrivé A Éphèse, Tissapheme lui fit demander quel était le sujet qui l’avait attiré en Asie, et qui lui avait fait prendre les armes. Il répondit que c’était pour secourir les Grecs qui y habitaient, cl pour les rétablir dans leur ancienne liberté. Le satrape t. qui n’était pas encore prêt, substitua l’artifice A la force, et loi donna parole que son maître laisserait aux villes grecques de l’Asie leur libet^ lé, pourvu qu’il ne Ôl aucun acte d’hostilité jusqu’au retour des courriers. Agésilas y consentit, el la trêve fut jurée de part et d’autre. Tissapheme, qui ne faisait pas grand cas du serment, profila de ce délai pour assembler des troupes de tous côtés. Le général lacédémonicn en fut averti : mais il n’en garda pas moins sa parole, persuadé que, dans les alfaires d’étal, la mauvai.se foi ne peut avoir qu’un succès court el passager, au lieu qu’une réputation bien affermie d’une fidélité inviolable à garder scs engagements, sans que la perfidie même de l’autre partie contractante puisse Tal-
1 Xenopb. png. t06 ft 052. •
(ércFf établit une confiance également utile et glorieuse. En efiet, Xënophou remarque que celte religieuse observation des traités lui acquit l’estime et la confiance des peuples, et qu’une conduite opposée décria enliércmenl Tissapheme dans leur esprit.
Agésilas mit cet intervalle à profil, en s’occupant à prendre une exacte connaissance des villes, et à en régler l’intérieur *. 11 y trouva tout dans un grand désordre, le gouvernement n’y étant ni démocratique, comme sous les Athéniens, ni aristocratique, comme Lysandre l’y avait établi. Les gens du ;iays n’avaient nulle habitude avec Agésilas, et ne l’avaient jamais connu * : c’est pouhquoi ils lui faisaient peu leur cour, comptant qu’il n’avait que le titre de général pour la ferme seulement, et regardant Lysandre comme celui en qui seul résidait tout le pouvoir. Comme jamais gouverneur n’avait fuit ni tant de bien à ses amis, ni tant de mal h scs ennemis, il n’est pas étonnant qu’il fût tant aimé des uns, et tant redouté des autres. Tous donc s'empressaient à lui rendre leurs hommages, se trouvaient tous les jours en foule à sa porte, lui faisaient un nombreux cortège lorsqu il sortait, pendant qii’Agésilas demeurait presque seul. Une telle conduite ne pouvait pas ne point blesser un général et un roi, extrêmement sensible et délicat sur ce qui regardait son autorité, quoique d’ailleurs il ne fût point jaloux du mérite d’autrui, et qu’au contraire il aimât à le faire valoir. 11 ne dissimula pas son mécontentement. 11 n’eut plus aucun égard aux recommandations de Lysandre, et cessa de l’employer luimême. Lysandre s’aperçut bientûl du changement arrivé à son égard. Ilcessa de s’employer auprès du roi pour scs amis, et les pria de ne plus venir le visiter, eide ne plus s’attacher à fui, mais de s’adresser directement au roi, et de rechercher les bonnes grâces de ceux qui dans le temps présent avaient le pouvoir de servir et d’avancer leurs créatures. La plupart cessèrent de l’importuner de leurs affaires, mais ils ne cessèrent pas de lui faire leur cour. Au contraire, ils ne furent que plus assidus auprès de sa personne : ils l’accompagnaient
‘ An. M. 3609; av. J. C. 395
* IMut. iii Agcsil. {>3g. 599-600; in Lys. pag 4ift-4l7
en foule à toutes ses promenades, cl assistaient régulièrement à tous ses exercices. Lysandre, naturellement vain, et accoutumé depuis longtemps aux respects et aux soumissions qui accompagnent le pouvoir absolu, n’eut pas assez de soin d’écarter de sa personne la foule empressée de ceux qui continuaient â lui rendre leurs hommages avec plus d'assiduité que jamais.
Celte ridicule affectation d’autorité et de grandeur aigrissait de plus en plus Agésilas, comme si l’on eût pris à lâche de le braver. Il porta le dépit si loin, qu'ayant donné à de simples officiers des commandements considérables et les plus beaux gouvernements, il nomma Lysandre commissaire des vivres, et distributeur des viandes, et, pour insulter ensuite les Ioniens, et se moquer d’eux, il dit : Qu Us aillent présentement faire la cour à mon mai- Ire boucher.
Lysandre alors crut devoir lui parler, et en venir avec lui â un éclaircissement. Leur conversation fut courte et laconique. Certes^ dit Lysandre, vous savez bien, seigneur, rabaisser vos amis. — Oui, quand ils veulent s’élever au-dessus de moi : mais quand ils travaillent à relever ma grandeur , je sais leur en faire part. Mais peut-être, seigneur, répliqua Lysandre, vous a-t-on fait de faux rapports en m’imputant ce que je n’ai point fait. Je vous prie donc, surtout à cause des étrangers, qui tous ont les yeux sur nous, de me donner dans votre armée un emploi où vous croirez que je pourrai vous déplaire le moins et vous servir le plus utilement.
Le fruit de celle conversation fut la liculelenance de l’Hellesponl, qu’ Agésilas lui donna. Dans cet emploi, il conserva toujours son ressentiment contre lui, sans pourtant rien négliger de ce qui était de son devoir, et de ce qui allait au bien des affaires. Peu de temps après il s^en retourna à Sparte sans aucune marque d’honneur ni de distinction, extrêmement piqué contre Agésilas, et se promettant bien de le lui faire sentir.
Il faut avouer que la conduite de Lysandre , telle que nous venons de la représenter, montre de sa part une vanité et une pelile.s.se d’esprit bien indignes de sa réputation. Peut-être qu’Agésilas porta trop loin la sensibilité et la
(lélicalosse sur le poini d’honneur, et qu'il ne ménagea pas assez un bienrniteur cl un ami , que des a>erlissemcnls secrels , accompagnés d'ouverlure de cœur el de marques de bonlé , auraient pu rappeler à son devoir. .Mais, quelque éclatant que frtt le mérite de t.ysandre, quelque considérables que fussent les services qu’il avait rendus à Agésilas , tout cela ne le mettait pas en droit , non-seulement de s’égaler i son général el & son roi , mais de vouloir même l’emporter sur lui et en quelque sorte reffarer. Il devait se souvenir qu’il n’est jamais permis à un inférieur de s’oublier, ni de sortir des bornes d’une juste subordination.
Quand il fut de retour à Sparte ', il songea réellement à exécuter un projet qu’il roulait dans son esprit depuis plusieurs années. 11 n’y avait à Sparte que deux familles, ou plutôt deux branches de la postérité d’Hcrcule , qui eussent le droit de régner. Quand I.ysandre fut parvenu à ce haut degré du puissance que lui avaient acquis scs grandes actions, il commença à voir avec peine qu’une ville dont il avait relevé l’éclat par ses grands exploits fût sourni.se ù des princes auxquels il ne cédait ni pour le courage ni pour la naissance , car il descendait comme eux d’Ilercule. Il ebereba donc les moyens d’ôler à ces deux maisons le droit de succéder seules au rojaume, pour l’étendre à toutes les autres branches des Héraclides, et même, selon quelques-uns, i tous les naturels de Sparte, se flattant qu’aucun Spartiate, s’il venait à bout de son dessein , ne pourrait lui disputer cul honneur, et qu’il aurait la préférence sur tous.
Ce projet ambitieux de I.ysandre fait voir que les plus grands capitaines sont souvent ceux dont on a le plus à craindre dans un état républicain. Ces courages si fiers, accoutumés dans les armées à un pouvoir absolu , rapportent avec la victoire un esprit de hauteur toujours à craindre dans un étal libre. Sparte, en donnant un pouvoir sans bornes à Lysandre et en le lui laissant pendant tant d’années, ne fit pas assez réflexion que rien n’est plus dangereux que de confier à des hommes d’un mérite supérieur des emplois dont l’autorité su-
< Plut In Lys pig. 4i7-ti8. - Diod. lib. U, pag. 214- 24j
préme les expose à la tentation de se rendre les maîtres. Lysandre y succomba, et entreprit de s’ouvrir un chemin au trOne.
L’entreprise était hardie , el demandait do longs préparatifs. Il ne crut pas pouvoir y réussir, si auparavant , par la crainte de la Divinité et par les frayeurs de la superstition, il n’étonnait et ne subjuguait ses citoyens, pour les amener plus facilement à ce qu’il voulait leur faire entendre; car il .savait qu’à Sparte , comme dans toute la Grèce, on ne faisait rien, |H)ur peu qu’ii fût important , sans consulter les oracles^ Il tenta , à force de présents , la fidélité des prêtres ou prêtresses de Delphes, de Dodone,d'Ammon, mais cefut inutilement pour lors : ces derniers même envoyèrent des ambassadeurs à Sparte pour l’accuser d’impiété et de sacrilège ; mais il se tira de cette mauvaise aHaire par son adresse et par son crédit.
Il fallut mettre en œuvre d’autres machines. L'ne femme , dans le royaume de Pont, se disant grosse d’Apollon , était accouchée depuis quelques années d’un enfant à qui l’on donna le nom de Silène; et les plus puissants du royaume demandèrent avec empressement l’honneur de le faire nourrir et de l’élever. Lysandre, prenant celte naissance pour en faire le commencement et comme le fond de la pièce qu’il méditait, supplée le reste de lui-méme en employant hon nombre de gens , et de gens même considérables, qui débitaient , comme le prologue de la pièce , celle naissance miraculeuse de l’enfant; et qui , sans qu’il parût aucune alTeclatiun , disposaient |var là les esprits à la croire. Cela fait , ils apportèrent de Delphes à Sparte cerlains discours qu’ils semaient et répandaient parloul : que les prêtres du temple gardaient dans quelques livres tenus fort secrets des oracles très-anciens, dont il n’était permis ni à eux , ni à qui que ce fût, de prendre connaissance, mais seulement à un fils d’Apollon , qui viendrait dans la suite des temps, et qui , après avoir donné des preuves certaines de sa naissance à ceux qui gardaient les livres où étaient contenus ces oracles , les prendrait el les emporterait.
Tout cela étant bien préparé. Silène devait venir se présenter aux prêtres , el demander ces oracles en qualité de fils d’Apollon ; cl le'
île
prêtres, qui étaient du cotnplol , comme acteurs bien dressés et bien instruits , devaient de leur célé approfondir bien exactement toutes choses et faire en apparence bien des difficultés et bien des questions sur cette naissance pour l'éclaircir. Enfin , comme persuadés et convaincus que ce Silène était le véritable fils d'Apollon , ils devaient lui montrer et lui remettre ces livres : et alors ce fils du dieu lirait en présence de tout le monde toutes ces prophéties, et particulièrement celle pour laquelle seule était ourdie toute cette trame. Elle portait qu'il était plus eapédient et plus utile aux Spartiates de n’élire désormais pour leurs rois que les plus vertueux de leurs citoyens. En conséquence , Lysandre devait monter sur la tribune pour haranguer le peuple , et pour le porter à faire ce changement. Cléon d’Ilalicarnasse, célèbre rhéteur, lui avait composé sur ce sujet un discours fort éloquent , qu'il avait appris par cœur.
Silène , devenu grand , s'étant rendu en Grèce pour jouer son rôle, Lysandre eut le déplaisir de voir manquer sa pièce par la timidité et la désertion de fun de scs principaux acteurs , lequel , dans le moment précis de l'exécution , manqua de parole et disparut. Quoique cette intrigue eût été menée depuis un fort long temps, elle fut conduile avec tant de secret jusqu'au temps même où elle devait éclore, qu'on n'en sut rien pendant la vie de Lysandre. Ce ne fut qu'après sa mort qu'elle fut découverte, comme nous le dirons bientôt. Mais il faut revenir è Tissapherne.
0 III. — Expiomo!<s D*AcÉsiLAi( UA.'vs l'Asie. Dis-
CBACI BT MORT DB TlSSAEHERI^K. SPAKTF. tlOTClF.
A Agésilas lb comma:ideme!vt des trocpes db
TERMB BT DB MER. IL COMMET PiSAKDRB A SA
BLACB SUR LA FLOTTE. EhTBBVUB D’AOBSILAS BT
DB PHABRABAZB.
Quand Tissapherne cul reçu les troupes que le roi lui envoyait*, et qu’il eut réuni toutes ses forces, il envoya commander à Agésilas de se retirer de l'Asie, et lui déclara la guerre en cas de refus. Tous ses olllcicrs en furent alar-
* Xenoph. Kisl. græc. lib. X psg- 197-502; id. de .\gc> sil. psg. 653>65G.
més, ne croyant pas être en étal de résister aux grandes forces du roi de Perse. Pour lui il écoula les hérauts de Tissapherne avec un visage gai cl tranquille, et leur ordonna de dire é leur maître qu’il lui avait une très-grande obligation de ce que par son parjure il avait rendu les dieux ennemis des Perses et favorables aux Grecs. Il se promenait de grandes choses de celte expédition , cl aurait regardé* comme un très-grand aCTronl pour lui que dix mille Grecs , sous la conduite de Xénophon , fussent venus du fond de f Asie jusqu’à la mer de Grèce , qu’ils eussent battu le roi de Perse autant de fuis qu'il s’était présenté; et que lui, qui commandait les Lacédémoniens, dont l'empire s'étendait sur la terre et sur la mer, ne pût faire voir aux Grecs aucun exploit éclatant et digne de mémoire.
D'abord donc, pour se venger de la perfidie du Tissapherne par une tromperie juste et permise, il flt semblant de mener son armée vers la Carie, lieu de la résidence du satrape ; et dés que le Irarbare eut fait marcher toutes ses troupes de ce côté-là, il tourna tout court, et se jela dans la Phrygie, où il prit plusieurs villes, et amassa d’immenses richesses, qu'il distribuaitaux officiers et aux soldats : faisant voir à ses amis, dit Plutarque, que de manquer à un traité et violer un serment, c’est mépriser les dieux mêmes ; et qu'au contraire, à tromper ses ennemis par des ruses de guerre, il y a delà justice, de la gloire, et un plaisir sensisible, accompagné d'un très-grand profit.
Le printemps venu, il rassembla toutes scs forces à Ephése ; et, pour exercer ses soldais, il proposa des prix tant à la cavalerie qu’à f infanterie. Ce léger attrait mil tout en mouvement. Le lieu des exercices était toujours jilein de troupes de toute sorte, et la ville d’Éphése paraissait n'élre qu’une place d’armes et une école de guerre. Tout le marché était rempli d’armes et de chevaux, et les boutiques de diverses sortes d'équipages. Un voyait revenir Agésilas des exercices suivi d'une foule d’officiers et de soldats, tous ayant sur leurs tètes des guirlandes qu’ils allaient poser dans le temple de Diane, ce qui donnait de l’admiration et de la joie à tout le monde. Car, dit
* Plut, in Agc&il. pog. 600
Xëirophon, où l'on voit fleurir la pièlë et la discipline, on ne doit concevoir que de belles espérances.
Pour redoubler la valeur des soldais par le mépris des ennemis, voici ce qu’il imagina. Un jour il commanda aux commissaires qu’il avait chargés de la garde du butin de dépouiller les prisonniers et de les vendre. 11 se présentait beaucoup de gens pour acheter leurs habits ; mais, pour les corps, on les trouvait si délicats, si tendres et si blancs, parce qu’ils avaient toujours été nourris et élevés à l’ombre, qu’on s’en moquait, les regardant comme de nul service et de nul prix. Alors Agésilas s’approchant, dit à ses soldats, en leur montrant les hommes : Voilà contre qui vous combattez; et en leur montrant leurs riches dépouilles : voilà pourquoi vous combattez.
Quand le temps de se remettre en campagne fut venu, Agésilas dit tout haut qu’il marcherait en Lydie. Tissapherne, qui n’avait pas oublié la première ruse dont il avait usé à son égard, et qui ne voulait pas qu’on le trompât une seconde fois, fit marcher promptement ses troupes vers la Carie, ne doutant point que pour celte fois Agésilas ne tournât ses forces de ce c6lé-là, d’autant plus qu’il était naturel que, manquant de cavalerie, il s’établit dans un pays rude et difficile, qui rendrait inutile celle des ennemis. Il fut lui-mëme sa dupe. Agésilas entra en Lydie, et s’approcha de Sardes. Tissapherne accourut avec sa cavalerie, et hâta sa marche pour venir au secours de cette place. Agésilas, sachant que son infanterie ne pouvait pas encore être arrivée, crut devoir profiter de cette occasion favorable pour lui livrer bataille avant qu’il eût rassemblé toutes ses troupes. Il rangea son armée sur deux lignes. Il forma la première de ses escadrons, dont il remplit les intervalles par des pelotons de gens de pied armés à la légère ; et il leur srdonna de commencer la charge, pendant qu’il les suivrait avec la seconde ligne, composée de son infanterie pesamment armée. Les barbares ne soutinrent pas le premier choc, et prirent d’abord la fuite. Les Grecs les poursuivirent, se rendirent maîtres de leur camp, et y firent un grand carnage, et un plus grand butin encore.
Depuis ce combat les trou|)cs d’Agésilas eu-
rent une entière liberté de ravager et de piller tout le pays du roi et en même temps la satisfaction de voir ta punition exemplaire que ce prince fil de Tissapherne, qui était un trèsméchant homme, et le plus dangereux ennemi des Grecs. Le roi avait déjà reçu beaucoup de plaintes de sa conduite. Ici il fut accusé de trahison, comme n’ayant pas fait son devoir dans le combat dont on vient de parler. La reine Parysatis, toujours animée de haine et de vengeance contre tous ceux qui avaient eu quelque part à la mort de son fiIsCyrus, ne contribua pas peu à la mort de Tissapherne, en aggravant par son crédit lescharges qui étaient contre lui ; car elle était rentrée entièrement dans les bonnes grâces du roi son fils.
Comme Tissapherne avait une grande autorité dans l’Asie, le roi n’osa pas l’attaquer ouvertement, mais crut devoir prendre de justes précautions pour s’assurer d’un officier si poissant, et qui pouvait devenir un ennemi dangereux. Il chargea Tithrauste de celle importante commission. Il était porteur de deux lettres : la première était pour Tissapherne, où le roi lui donnait ses ordres sur la guerre contre les Grecs, et lui laissait un plein pouvoir ; la seconde était adressée à Ariëe, gouverneur de Larissa, par laquelle le roi lui ordonnait d’aider de son conseil et de.toutes ses forces Tithrauste pour arrêter Tissapherne. Il ne perdit point de temps. Il pria Tissapherne de vouloir bien le venir trouver pour conférer ensemble sur les expéditions de la campagne prochaine. Tissapherne, qui ne se doutait de rien, se rendit chez lui, escorté seulement de trois cents hommes. Pendant qu’il était dans le bain, sans sabre et sans armes, il fut arrêté, et remis entre les mains de Tithrauste , qui lui fil couper la tète, laquelle il envoya sur-lechamp en Perse. Le roi la remit entre les mains de Parysatis, spectacle agréable pour une princesse emportée et vindicative. Quoique la conduite d’Artaxerxe parût ici peu digne d’un roi, personne ne plaignit le sort de ce satrape, qui n’avait nul respect pour les dieux, nul égard pour les hommes; qui comp-
' Xenoph. pag. 501 cl 657. — Plul. in Arlai. p.ig. 10Ï2, cl in Ages. pag. GOl. — Diod. iib, 11, paa. — P^lja-n. Straleg. Iib. 7.
lait pour rien la probité cl l'honneur; pour qui les serments les plus sacrés étaient un jeu; et qui faisait consister toute l’habileté et toute la politique d'un homme d’étal à savoir tromper les autres par l'hypocrisie, le mensonge, la perfidie et le parjure.
Tithrauste était chargé d'une troisième lettre du roi , qui lui donnait le commandement des armées à la place de Tissapherne Après avoir exécuté sa commission , il envoya de grands présents à Agésilas, pour le faire entrer plus facilement dans ses vues et dans ses intérêts , et lui Ql dire que, la cause de la guerre étant ôtée, et l’auteur de tous ces troubles mis k mort , rien n'empéchail plus l’accommodement : que le roi de Perse consentait que les villes d'Asie jouissent de leur liberté en lui payant le tribut ordinaire , pourvu qu’il rclirél ses troupes et retouniâl dans la Grèce. Agésilas répondit qu’il ne pouvait rien comdure sans l’ordre de Sparte , de qui seule dépendait la paix : que , pour lui , il était plus aise d'enrichir ses soldats que de s’enricliir lui-mémc : que d'ailleurs les Grecs trouvaient qu'il était beau et honorable , non de recevoir des ]irésents, mais de prendre les dépouilles de leurs ennemis. Cependant, voulant faire en quelque sorte plaisir à Tithrauste en déchargeant sa proviuce , et lui témoigner sa reconnaissance de ce qu’il avait puni l’ennemi commun des Grecs, il mena son armée en Phrygie, qui était le département de Pharnabaze. Tithrauste lui-méme le lui avait pro|iosé , et lui compta trente talents* pour les frais de son voyage.
£n chemin il rc{Ut une lettre des magistrats de Sparte , qui lui ordonnaient de prendre le commandement de l’armée navale , avec pouvoir de mettre en sa place qui il lui plairait. Par ce nouveau pouvoir il se vil maître absolu du toutes les troupes de terre et de mer que tel étal avait en Asie. On prit ce parti-lù, afin que , toutes les opérations étant dirigées par une seule tête , et les deux armées agissant de concert, le plan qu'on formerait s'cxécutAl avec plus d'uniformité, et que tout conspir&l au même but. Jamais Sparte jusque-lù u'avail
■ Xenoph. hist. grec. lib. 3, pag .VH — Plut, lo Agc- •U. pag. eoi.
* Trente mille itcui. = 30 talents eutioltiuea feriienl Mii.OOOrr. entiron. E. B
fait cet honneur à aucun de scs généraux de lui conlier en même temps le commandement des armées de terre cl de mer. Aussi tout le monde tombait d'accord que c’était le plus grand personnage de son temps , et qui soutenait le mieux la haute réputation dont il jouissait. Mais il était homme, et il avait des faiblesses.
La première chose qu'il fil ce fut d'établir sur la (lotte Pisandre pour son lieutenant; en quoi il parut avoir fait une faute considérable, parce qu’ayant auprès de lui plusieurs autres capitaines plus ftgés et plus expérimentés, cependant, sans aucun égard à ce qui pouvait être utile à son pays, et pour honorer un allié et faire plaisir à sa femme , qui était sœur de ce Pisandre , il lui avait confié le commandement de la flotte , emploi qui était beaucoup au-dessus de scs forces, quoiqu’il ne fût point sans mérite.
C'est la tentation ordinaire de ceux qui sont en place , mais qui croient n’y être que |>our eux et pour leur famille ; comme si l'avantage de leur appartenir devenait un titre pour remplir dignement des postes qui demandent de grands talents. Ils ne considèrent pas que non seulement ils s’exposent à ruiner les affaires d’un état par des vues particulières, mais qu’ils sacrifient encore les intérêts do leur propre gloire, qui ne peut se soutenir que par des succès qu'ils ne doivent pas attendre des instruments qu’ils ont si mal choisis.
Agésilas établit son armée en Phrygie ' , dans les terres du gouvernement de Pharnabaze, où il fut dans f abondance de toutes choses , et amassa de grosses sommes d'argent. De là , s’avançant jusqu’à la Paphlagonie, il fil alliance avec le roi Colys , qui souliaita passionnément son amitié à cause de sa bonne fui et de sa vertu. Les mêmes motifs avaient déjà obligé , quelque temps auparavant , Spithridale , un des principaux officiers du roi , à quitter le service de Pharnabaze , et à s’aller rendre à Agésilas ; et depuis ce temps-là il lui avait rendu de grands services . car il avait beaucoup de troupes , et était fort brave. Cet officier, étant entré dans la Phrygie, avait fait le dégât dans
I An M.36IO;av. J.C.39» — Xenoph. hi>t. gc*e. lib. pag. 507-510
(out le pajs de Pharnabaze , qui n’osa jamais l’allcndre, ni se confier m^me h scs forteresses; mais emportant ce qu’il avait de plus précieux et de plus cher, il fuyait toujours devant lui, et se retirait d’un lieu dans un autre , changeant tous les jours de camp. Enfin Spithridate, prenant avec lui le Spartiate Hërippidas avec quelques troupes (c’était le chef du nouveau conseildes trente que les Spartiates avaient envoyé la seconde ann^ à Agésilas ], l’observa un jour de si prés , et l’attaqua si à propos , qu’il se rendit maître de son camp et de toutes les richesses dont il était plein. Mais Hérippidas , s’érigeant mal à propos en contrôleur inexorable de tout ce qui avait été soustrait du butin , força les soldats mêmes de Spithridate à rendre ce qu’ils avaient pris ; et en les visitant , et faisant ses recherches avec une exactitude et une sévérité hors de saison , il irrita Spithridatc au point qu’il se retira surle-champ a Sardes avec ses Paphlagonlens.
On dit que dans toute cette expédition il n’arriva rien à Agésilas qui lui fût si sensible que celle retraite de Spilhridale; car, outre qu’il était Irés-lhché d’avoir perdu un si bon officier et de si bonnes troupes , il avait honte du reproche qu’on pouvait lui faire d’une basse et sordide avarice, défaut également déshonorant pour lui et pour sa patrie, et dont il avait travaillé pendant toute sa vie à éloigner de lui jusqu’au plus léger soupçon. Il ne croyait pas que le devoir de sa place loi permit de fermer les yeux , par une molle et aveugle indolence . sur toutes les malversations qui se commettaient sous lui ; mais il savait aussi qu’il y a une exactitude et une sévérité qui , pour être poussée trop loin, dégénéré en petitesse et en vétillerie, et qui, par trop d’alfectalion de vertu, devient un vice réel et dangereux.
Quelque temps après, Pharnabaze, qui voyait tout son pays ravagé, demanda à avoir une conférence avec Agésilas '. L'n ami commun ménagea cette entrevue. Agésilas arriva le premier au rendez-vous avec ses amis, et, en allendaiit Pharnabaze, il s’assit à l’ombre d’un arbre sur du gazon qui s’y rencontra. Dés que Pharnabaze fut arrivé, ses gens étendirent à
* Xonoph. hisl. grsc. lib. pag. 510-513. — Plat, in AgffH pnc. (Î03.
terre des peaux très-douces et à long poil , de riches tapis de diverses couleurs, et de magnifiques coussins. Mais , voyant Agésilas assis tout simplement à terre sans appareil, il eut honte de sa mollesse, et s’assit comme lui sur l’herbe nue. Ainsi l’on vit, dans cette occasion, tout le faste persan venir faire-hommage à la simplicité et à la modestie spartaines.
Quand ils se furent salués, Pharnabaze prit la parole, et dit : qu’il avait servi de bonne foi les Lacédémoniens dans la guerre du Péloponnèse , combattu pour eux diverses fois, et entretenu leurarmée navale, sans qu’on pût lui reprocher tii trahison ni supercherie , comme à Tissapherne ; qu’il s’étonnait qu’ils fussent venus l’attaquer dans son gouvernement, brûler scs maisons, couper ses arbres, et ravager son pays sans ménagement : que, si c'était la coutume des Grecs, qui faisaient profession d’hooncur cl de vertu, de traiter ainsi leurs amis et leurs bienfaiteurs, il ne savait plus ce qu'on devait appeler juste et équitable. Ces plaintes n’élaicnl point tout à fait sans fondement : il les faisait d’un air et d’un ton modestes, mais louchant : les Spartiates qui accompagnaient -•Vgésilas, ne voyant point ce qu’on y pouvait répondre, tenaient les yeux baissés et gardaient un profond silence. Agésilas, qui s’en aperçut, répondit à peu prés en ces termes :
« Seigneur Pharnabaze, vous n’ignorez pas « que la guerre arme quelquefois les meil- « leurs amis les uns contre les autres pour la n défense de leur patrie. Pendant que nous « l’avons été du roi votre maître, nous l’avons « traité en ami : maintenant que nous sommes « devenus ses ennemis, nous lui faisons une « guerre ouverte, comme cela est juste, et « nous cherchons à lui nuire en vous faisant « du mal Mais, dès le jour même que, se- « rouant le joug honteux de la servitude, vous « vous jugerez digne d’être appelé plutôt « l’ami et l’allié des Grecs que l’esclave du roi « des Perses, comptez que toutes ces troupes « que vous voyez devant vos yeux, que toutes « CCS armes , tous ces vaisseaux , et nous- « mêmes tous tant que nous sommes, que tout H cela n’est ici que pour garder vos biens et U pour assurer votre liberté, qui est de tous les « biens le plus précieux cl le plus désira- « ble. »
iT “ ih
Pharnabnze rcparlil que, si le roi envoyait un autre général à sa place, et qu’il le soumit à un nouveau venu, il prendrait volontiers le parti qu’on lui otTrait : qu’aulrement il ne se départirait point de la Gdëlilé qu'il lui avait jurée, et ne quitterait point son service. Alors Agésilas, le prenant par la main et se levant avec lui : « Plaise aux dieux, seigneur « Pliarnabaze, lui dit-il, qu’avec de si nobles « sentiments vous soyez plutôt notre ami que « notre ennemi.» Il promit de sortir de son gouvernement, et de n’y point rentrer tant qu’il pourrait subsister ailleurs.
8 IV. — Ligl'b co?(TnE I.ES Lacéi)Émo?(if.n.<(. Agésilas, RAPPELÉ PAR LES ÉPIIOKES AU SECOURS DE SA PATRIE, OBÉIT 8UH-I.E-CIIA.MP. MOIIT DE I.Y-
8ARDRE. Victoire des Lacédé.momems près de Némée. Leur flotte est battue par Coror prés DE Cmdos. Bataille gagrée par les Lacédémoriers a Coro.rée.
Il y avait deux ans qu’Agésilas était à la tête de l’armée, et déjà son nom faisait trembler les provinces de la haute Asie ‘ . tout y retentissait du bruit de sa grande sagesse, de son désintéressement , de sa modération , de son courage intrépide dans les plus grands dangers, et de son invincible patience pour supporter les plus rudes fatigues. De tant de milliers de soldats qu’il commandait, il n’y en avait pas un seul qui eût une paillasse plus méchante et plus dure que celle sur laquelle il couchait. Il était si indiSférent sur le froid et sur le chaud*, qu’il paraissait seul fait à supporter les saisons les plus rigoureuses, et telles qu’il plaisait à Dieu de les donner; ce sont les termes mômes de Plutarque.
Le plus agréable de tous les spectacles pour lesGrecs établis en Asie, c’était de voiries lieutenants du grand roi, ses satrapes, et autres grands seigneurs, qui étaient autrefoissi fiers, si intraitables, radoucir leur ton devant ua homme couvert d’une méchante cape, et à une seule de ses paroles, très-courte et très-laconique , changer de langage et de conduite, et se
‘ An. M. 3fil0; av. J C. 391. — Plut, in Agcsil. pag. C03-C04. — Xenoph. in Agcsil. pag. 657
* üerTTip uowç uti y^p^aOui tkïc vttô OtoO xixpKyi-juiç ûpui{ Treyuzw,-.
transformer pour ainsi dire en d’autres hommes. Il lui arrivait de tous côtés des députés, que les peuples lui envoyaient pour faire amitié avec lui, et son armée grossissait tous les jours par les troupes des barbares qui venaient s’y joindre.
Toute l’Asie était déjà émue, et la plupart des provinces prêtes à se révolter. Agésilas avait remis l’ordre et le calme dans toutes les villes, leur avait rendu leur franchi.se et leur liberté avec les modifications raisonnables, non-.seulement sans verser de sang, mais sans bannir môme un seul homme. Non content de tels progrès, il songait à aller attaquer le roi de Perse dans le cœur de ses états, à le faire craindre pour sa propre personne et pour la tranquillité dont il jouissait dans ses villes d’Ecbatane et de Sust;, et à l’embarrasser de tant d’affaires, qu’il ne pût plus, du fond de son cabinet, troubler toute la Grèce, en corrompant par scs présents les orateurs et ceux qui avaient le plus d’autorité dans les villes.
Tithrauste ' , qui commandait pour le roi dans l’Asie, voyant où allaient les desseins d’Agésilas, et voulant en prévenir l’effet, avait
envoyé dans la Grèce* Timocrate de Rhodes
avec de grosses sommes, pour corrompre les principaux desvilles, et y exciter par leur moyen des soulèvements contre Sparte. Il savait que la fierté des Lacédémoniens (car tous leurs commandants ne re.ssemblaicnt point à Agésilas), et les manières impérieu.ses qu’ils employaient à l’égard de leurs alliés et de leurs voisins , surtout depuis qu'ils se regardaient comme les maîtres de la Grèce, avaient généralement indisposé les es|)rits, et excité contre eux une Jalousie qui n’attendait qu’une occasion pour éclaUîr. Cette dureté de gouvernement avait une cause naturelle dans leur éducation. Accoutumés dès l’enfance à obéir sans délai et sans réplique, premièrement aux maîtres, ensuite aux magistrats, ils exigeaient une pareille obéissance des villes qui dépendaient d’eux, s'irritaient aisément des moindres résistances et par celte exactitude et cette sévérité outrées se rendaient insupportables.
Tithrauste n’eut donc pas de peine à déta-
‘ Xenoph. hisl. grœc lit». 3, pag. 502-507.
î IMul. in Lys. pag. 159- iil.
cher les allièsde leur parti. Thëbes.Argos, Corinthe, entrèrent dans ces vues ; le député ne se présenta point à Athènes. Ces trois villes, animées par ceux qui les gouvernaient, font ligue contre I^cédémonc, qui de son côté se prépare fortement à 1a guerre. Ceux de Thè- 'bes en même temps députent vers les Athéniens pour implorer leur secours, et les faire entrer dans la ligue. Les députés, après avoir passé légèrement sur leurs anciennes divisions, insistent avec force sur les services considérables qu'ils ont rendus à Athènes, en refusant de se joindre é ses ennemis dans le temps qu'ils voulaient la ruiner de fond en comble. Ils leur représentent l’occasion favorable qu’ils ont de se rétablir dans leur ancien pouvoir, el d’enlever aux Lacédémoniens l’empiredela Grèce: que tous les alliés de Sparte, soit au dedans, soit au dehors de la Grèce, ennuyés de leur dure et injuste domination, n’attendaient qu’un signal pour se révolter : qu’au moment que les Athéniens se seraient déclarés, toutes les villes se réveilleraient au bruit de leurs armes : et que le roi de Perse, qui avait juré la ruine de Sparte, les aiderait de toutes ses forces, tant par terre que par mer. Thrasybule, à qui les 'Thébains avaient fourni des armes et de l’argent lorsqu’il entreprit de rétablir la liberté à Athènes, appuya fortement leur demande, et le secours fut accordé d’une commune voix.
Les Lacédémoniens, de leur côté, se mirent en campagne sans perdre de temps, et entrèrent dans la Phodde. Lysandre écrivit é Pausanias, qui commandait l’une des deux armées, pour l’avertir de se rendre le lendemain de bonne heure devant Haliarte qu’il voulait assiéger, et que, pour lui, il s’y rendrait au point du jour. La lettre fut interceptée. Lysandre, l’ayant attendu fort longtemps, fut obligé de donner le combat, et il y fut tué. Pausanias apprit cette triste nouvelle en chemin. Il ne laissa pas de continuer sa marche vers Haliarte. On délibéra si l’on donnerait un nouveau combat. Il ne crut pas qu’il flU de la prudence de le hasarder, et se contenta de faire une trêve, pour enlever les corps de ceux qui étaient restés sur la place. A son retour à Sparte, il fut cité pour rendre compte de sa conduite : et sur ce qu’il refusa de comparai-
tre, il fut condamné i mort. Mais il se déroba au supplice par la fuite, et se retira à Tégée, où il passa le reste de ses jours, sous la sauvegarde cl la protection de Minerve, dont il s’était rendu le suppliant; et il y mourut de maladie.
La pauvreté de Lysandre, ayant été reconnue après sa mort, fit beaucoup d’honneur à sa mémoire, quand on vit que de tant d’or et d’argent qui lui avait passé par les mains, d’une puissance si grande qu’il avait eue, de tant de villes qui lui avaient été soumises et qui lui avaient fait la cour, en un mot, de cette espèce de royauté et de souveraineté qu’il avait toujours exercée, il n’en avait profité en rien pour avancer et pour enrichir sa maison.
Quelques jours avant sa mort, deux des principaux citoyens de Sparte avaient fiancé ses deux filles; mais quand ils surent l’état où Lysandre avait laissé ses affaires, ils refusèrent de les épouser. Ja république ne laissa point impunie une telle bassesse d’éùne, et ne put souffrir que la pauvreté de Lysandre, qui était la plus grande preuve de sa justice et de sa vertu, fiU regardée comme un obstacle qui dût empêcher de s’allier dans sa famille. Ils furent condamnés é une amende, couverts de honte et exposés au mépris de tous les gens de bien : car à Sparte il y avait des peines établies, nonseulement contre ceux qui refusaient de se marier ou qui se mariaient trop tard, mais aussi contre ceux qui se mariaient mal ; el l’on rangeait dans ce nombre ceux surtout qui, au lieu de s'allier dans les maisons de vertu et de leur parenté, ne cherchaient que les maisons des riches : loi admirable, qui servirait à perpétuer dans les familles la probité et l’honneur, qu’un sang impur vient bientôt à bout d'y altérer !
Il fent avouer qu’un généreux désintéressement au milieu de tout ce qui peut irriter la cupidité est bien- rare et bien digne d’admiration ; mais il était accompagné dans Lysandre de grands défauts qui en ternissaient tout l’éclat. Sans parler de l’imprudence qu’il eut de faire entrer dans Sparte l’or et l’argent qu’il méprisait lui-méme, mais qu’il rendit estimable à ses citoyens, ce qui causa leur perte; quel cas pcul-on faire d’un homme, brave à la véri-
t lë, propre ft manier les esprits, inlolligenl dans ' les affaires, el habile dans Tari de gouverner et dans ce qu’on appcile politique: maisqui ne compte pour rien la probité et la justice, à qui le mensonge, la fourbe, la perlidie paraissent des moyens légitimes.pour parvenir à ses fins; qui ne craint point, pour avancer ses amis et se faire des créatures, de commettre les injustices et les violences les plus criantes; enfin, qui ne rougit pas de profaner ce que la religion a de plus sacré, jusqu'à corrompre les prêtres et supposer des oracles, pour satisfaire ■a folle ambition qu'il avait de s’égaler aux rois et de monter sur le trône?
Dans le temps même qu' Agésilas se préjmrait à mener ses troupes dans la Perse arrive le Spartiate Épicydidas, qui lui annonce que Sparte est menacée d’une furieuse guerre, que les éphores le rappellent, et lui ordonnent de venir au secours de son pays. Agésilas ne I délibéra pas un moment, et lU sur-le-champ I aux éphores cette réponse, que Plutarque I nous a conservée*; Agésilas aux éphoret, sa- I lui. Nous avons soumis une partie de C Asie, mis en déroute les barbares, et fait dans f lo- I nie de grands préparatifs de guerre. Hais
I puisque vous m'ordonnez de retourner, je
suis de prés votre lettre, et je la préviendrais, s'il m'était possible. J'ai reçu le commandement, non pour moi, mais pour ma ville et pour les alliés. Je sais qu'un commandant ne mérite et ne remplit véritablement ce nomque lorsqu'il se laisse conduire par les lois et par les éphores, et qu'il obéit aux magistrats.
On a fort admiré el fait valoir cette prompte obéissance d’Agésilas, et ce n’est pas sans raison. Annibal, déjà accablé de malheurs, chassé de presque toute l’Italie, eut beaucoup de peine à obéir à ses citoyens qui le rappelaient pour délivrer Carthage du malheur dont elle I était menacée. Ici c’est un roi vainqueur, prêt ù entrer dans le paja ennemi et à aller atto- I quer le roi des Perses jusque sur son trône,
I presque sûr de l’heureux succès de ses armes,
qui, au premier ordre des éphores, renonce à de si flatteuses et si magnifiques espérances. I 11 montre bien la vérité de ce qu’on disait :
I I Xefiopb. hist. grsc. lib. pag. 513; M. in AgesM. I psg. G57. » Plul. in Agrsil. pag. «KMiOV * Plut, in Apo|>tilhcg. Lacoii. pag. 21 1
qu’d Sparte c'étaient les lois qui commaitdaient aux hommes, el non les hommes aux lois.
En partant, il dit que trente mille archers du roi le chassaient d'Asie ; désignant par ces mots une monnaie de Perse, qui avait d'un côté la figure d'un archer, parce qu'on avait répandu dans la Grèce trente mille pièces de cette monnaie pour corrompre les orateurs et ceux qui avaient le plus de pouvoir dans les villes.
Agésilas, en quittant l’Asie, où il fut regretté comme le père commun des peuples, y établit Euiéne pour son lieutenant, cl lui donna quatre mille hommes pour la défense du pays*. Xénophon partit avec lui. Il laissa à Éphése, chez Mégabyze, qui prenait soin du temple de Diane, la moitié de l'or qu'il avait rapporté de son expédition en Perse avec Cyrus, pour le lui garder comme un dépôt, et, eu cas de mort pour le consacrer à Diane.
Cependant les Lacédémoniens avaient levé une armée*, et l'avaient mise sous le commandement d’Aristodéme, tuteur du roi Agésipolis, encore enfant. Leurs ennemis s'assemblèrent pour délibérer comment ils devaient faire la guerre. TimolaOs de Corinthe dit que les Lacédémoniens ressemblaient à un fleuve qui grossit à mesure qu’il s’éloigne de sa source , ou à un essaim d'abeilles qu'on peut brûler aisément dans sa ruche , mais qui se répand bien loin à sa sortie, el se rend redoutable par ses piqûres. Il était donc d’avis qu'on les allât attaquer chez eux, el, s'il se pouvait, jusque dans leur capitale ; ce qui fut approuvé el résolu. Mais les Ijicédémoniens ne leur en laissèrent pas le temps. Us se mirent en campagne, et trouvèrent l'ennemi prés de Némée, ville assez voisine de Corinthe. Il s’y donna un combat fort rude. Les I.acédémoniens curent l'avantage, qui fut très-considérable. Agésilas, ayant reçu celle nouvelle à Amphipolis, comme il accourait au secours de sa patrie, la manda aussitôt aux villes d’Asie pour leur donner du courage, el leur fit espérer qu’elles le reverraient bientôt , si les affaires tournaient bien.
■ Xcnopfa. hUt. arec. lib. 4, pag. 513. — Id. de cipedu. Cjr. Ilb. 5. pag. 350.
• Id. hi»l. grBC. pag. 511-517.
Quand on sut à Sporlc qu' Agésilas approchail les Ijicédémonicns, qui étaient restés dans la ville, voulant lui faire honneur à cause de sa prompte obéissance à leurs ordres, firent publier à son de trompe que tous les jeunes gens qui voudraient aller au secours de leur roi n'avaient qu’à venir s’enrôler. Il n’j- en eut pas un seul qui ne vint se présenter avec joie et donner son nom. Mais les épliores en choisirent seulement cinquante des plus braves et des plus robustes qu'ils lui envoyérentet le firent prier de se rendre le plus tôt qu'il pourrait en Béotic ; ce qu’il exécuta sans délai.
Dans ce même temps les deux llottes ennemies se rencontrèrent prés de Cnidos, ville de Carie *. Celle des Lacédémoniens était commandée par Pisandre , beau-frére d’Agésilas ; celle des Perses , par Pliarnabaze et Conon , Athénien. Ce dernier, voyant que les secours du roi de Perse venaient lentement, et faisaient manquer bien des occasions, avait pris le parti d'aller lui-méme en cour solliciter en personne l’assistance du roi. Comme il ne voulut point se prosterner devant lui selon la coutume ordinaire , il ne put s'ouvrir et s'expliquer que par des entremetteurs. Il lui représenta avec une force et une vivacité qu'on pardonne rarement à ceux qui parlent aux princes, qu’il était bien étonnant et bien honteux que ses ministres, contre son intention , laissassent manquer et dépérir scs affaires par une indigne épargne ; que le ])lus opulent roi de la terre le cédât à scs ennemis par l'endroit même où il leur était infiniment supérieur, c'est-à-dire par les richesses; et que, faute d'envoyer à ses généraux l'argent nécessaire, il fit avorter tous leurs desseins. Ces remontrances étaient libres, mais sensées et solides. Le roi les reçut parfaitement bien , et il montra par son exemple que souvent on pourrait dire la vérité aux princes avec succès, si l’on en avait le courage. Conon obtint tout ce qu’il demanda , et le roi le fit amiral de sa flotte.
Elle était composée de plus de quatre-vingtdix- galères ; celle des ennemis était un peu inférieure en nombre. Elles vinrent à la vue l’une de l’autre près de Cnidos, ville maritime
< Plut. In Agpsil. png. 005.
• Xenopli. Iiisl. grec. lib. pag. 318. — Dltsl. lib. 11. t>ag. 302. — Justin lib. 6, cap 2 et 3
de l’Asie Mineure. Conon , qui avait été cause en quelque sorte de la prise d'Athènes par la perte du combat naval prés d’Ægos-Potamos, fit ici des efforts extraordinaires |)our réparer son malheur et pour effacer par une victoire éclatante la honte de sa première défaite. Il avait cet avantage que, dans le combat qu’il allait donner , les Perses en faisaient tous les frais, et en devaient porter seuls toute la perle; au lieu que tout le fruit de la victoire serait pour les Athéniens, sans qu’ils y hasardassent rien du leur. Pisandre avait aussi de grands motifs de montrer du courage dans cette occasion , pour ne pas dégénérer de la gloire de son beau-frère , et pour justifier le choix qu’il avait fait de lui en le nommant amiral de la flotte. En effet, il fit paraître beaucoup de valeur, et eut d’abord quelque avantage ; mais le combat s'étant échauffé , et les alliés de Sparte ayant pris la fuite, il ne puise résoudre à les suivre , et mourut les armes à la main. Conon prit cinquante galères; le reste se sauva à Cnidos. La suite de celle victoire fut la révolte presque générale des alliés de Sparte, dont plusieurs se déclarèrent pour les Athéniens, et les autres se rélablircnl dans leur ancienne liberté. Depuis celle bataille , les affaires des Lacédémoniens alléreul toujours en déclinant. Toutes leurs actions en Asie ne furent plus que de faibles efforts d’un pouvoir mourant , jusqu’à ce que les défaites de Leuclres et de Manlinée achevèrent de les accabler.
Isocrale * fait une réflexion bien sensée au sujet des révolutions de Sparte et d’Athènes, qui ont toujours eu leur cause et leur source dans la prospérité orgueilleuse de ces deux républiques. En effet , les Lacédémoniens , qui d’abord étaient inconlcslablemenl reconims pour les maîtres de la Grèce , ne déchurent de leur autorité que par l’abus énorme qu’ils en firent. Les Athéniens succédèrent à leur puis- .sance, et en même temps à leur fierté, et nous avons vu dans quel abîme de maux elle les précipita. Sparte , ayant encore repris le dessus par la défaite des Athéniens en Sicile et par la prise de leur ville , semblait devoir profiler
* « Eôspcdoslùs, quùd ne ipsoruin qui«!cni Altienu-n a sium, sed alieni iropcril viribus dimir , pugnalurus |m>- « riruk) régis, victurus premio pati.w. » (Jcstix.)
' Isocr. in Oral. Arcop. pag.
Cô7
ac la double expérience du passé , (aiil de In sienne propre que de celle de sa ri»ale , qui élail encore loulc récenle ; mais il esl rare que les exemples el les événeinenis les plus fra|>pants fassent changer de conduite. Sparte de- \ int aussi liérc et aussi intraitable qu'auparavant : aussi éprouvn-t-elle encore le même sort.
C’était pour faire éviter ce malheur aux Athéniens qu'Csocrate leur rappelait le souvenir du passé, leur parlant dans un temps où tout leur réussissait. « Vous croyez, leur dit-il, a que, munis d'une llotte nombreuse, maîtres tt absolus de la mer, soutenus par de puissants « alliés toujours prêts à vous secourir, vous a n’avez rien à craindre , et que vous pouvez « jouir en repos et en tranquillité du fruit de « vos victoires. Et moi (souffrez que je vous « parle avec franchise et vérité), je |)ense tout « autrement. Ce qui fait le sujet de ma crainte, « c’est que je vois que la décadence des plus « grandes villes a toujours commencé dans le « temps qu’elles se croyaient les plus puissante tes , et que c’est leur sécurité même qui a « creusé le précipice où elles sont tombées. Et « la raison en est bien claire. I.a prospérité et « l’adversité ne marchent jamais seules ; mais « elles ont chacune leur cortège , qui produit « des effets bien différents. La première est « accompagnée de faste , d'orgueil , d’inso- ■ Icnce, qui aveuglent , et inspirent des proa jets téméraires et insensés : au contraire , a l’adversité a pour compagnes la modestie, la « défiance de soi-méme , la circnnspectinn , n dont l'effet naturel est de rendre les hommes « prudents, et de leur faire tirer avantage de U leurs propres fautes : de sorte que l’on ne a sait lequel de ces deux étals l’on doit sou- « Imiter à une ville , puisque relui qui parait « malheureux est un acheminement presque « sùr k la prospérité , et que relui qui est si « flatteur et si brillant conduit pour l’ordinaire « aux plus grands malheurs, b L’échec reçu par les Lacédémoniens à la journée de Cnidos en fut une triste preuve.
Agésilas était en Bi^tie ' , prêt i donner la bataille , quand il apprit cette fâcheuse nouvelle. Dans la crainte qu’elle ne découragetU
et n’effrayit scs troupes, qui se préparaient au combat, il fit courir le bruit dans l’armée que les Imcédémoniens avaient remporté sur mer une victoire considérable , et lui-méme , paraissant en public couronné d’un chapeau de fleurs , fit un sacrifice d’action de grâces pour cette bonne nouvelle , et envoya aux ofliciers des portions du sacrifice. Les deux armées ' , à peu prés égales en force , se trouvèrent en présence dans les plaines de Coronée, et se mirent en bataille. Agésilas donna aux Orchoméniens l’aile gauche, cl prit pour lui la droite. De l’autre côté , les 'fliébains étaient à la droite, et les Argiens â la gauche. Xénophon écrit que ce fut la plus furieuse de toutes les batailles qui eussent été données de son temps , et il doit en être cru , car il y élail , et il combattait auprès d’Agésilas, avec lequel il élail revenu d’Asie.
La première charge ne fut pas fort opiniâtre, et ne dura pas longtemps. Les Thébains mirent d’abord en fuite tes Orchoméiiicns , el Agésilas renversa el mit en déroule les Argiens. Mais les uns cl les autres ayant su que leur aile gauche était fort maltraitée el qu’elle fuyait, ils tournèrent incontinent, Agésilas pour s’opposer aux Thébains et pour leur ravir la victoire , et les Thébains pour suivre leur aile gauche qui s’était retirée vers l’ilèlicon. Dans ce moment, Agésilas pouvait remporter une victoire sûre, s’il avait voulu laisser passer les Thébains pour les charger ensuite en queue: mais, emporté par fardeurdeson courage, il voulut s’opposer â leur passage , cl les attaquer de front pour les renverser de vive force : en quoi , dit Xénophon , il montra plus de valeur que de prudence.
Les Thébains , voyant qu’ Agésilas marchait contre eux, réunirent dans f instant toute leur infanterie en un seul corps , en formèrent un bataillon carré, el reçurent l’ennemi sans s’étonner. La mêlée fut âpre cl sanglante dans tous les endroits, mais plus encore dans celui où Agésilas combattait au milieu de cinquante jeunes Spartiates que la ville lui avait envoyés. La valeur cl l’émulation de ces jeunes gens furent d’un grand secours pour Agésilas, et l’on
( Plut, in Agesil. (>ag. 605. — \fnoph. hisl. gr«c. |Mg. 5l8>ô'20, et in Agesil. psg. 659-(UîO.
i Plut, in Agesil oag. 605
«»««> csn
peut dire qu'ils lui sauvèrcnl la vie , combatlant autour de lui avec beaucoup d’ardeur, et «'exposant les premiers pour mettre sa personne en sûreté. Ils ne purent pas néanmoins l’empécher d'être blessé , et il reçut au travers de scs armes plusieurs coups de pique et d’épée. Mais, après de grands efforts, ils l'arrachérent encore vivant aux ennemis, et lui faisant un rempart de leurs corps , ils lui immolèrent grand nombre de Thébains , et plusieurs de ces jeunes gens demeurèrent aussi sur la place. Enfin , voyant que c’était une affaire trop difficile que de renverser de front les Thébains , ils furent forcés d'en venir é ce qu’ils avaient refusé de faire d'abord. Ils ouvrirent leur phalange pour leur donner passage : et après qu’ils furent passés , comme ils marchaient avec plus de désordre , ils tombèrent sur eux , et les attaquèrent par les flancs et par la queue. Ils ne purent pourtant jamais les rompre , ni les mettre en fuite. Ces braves Thébains firent leur retraite en combattant toujours, et gagnèrent l’IIélicon, bien fiers du succès de ce combat , où, de leur côté, ils s'étaient toujours maintenus invincibles.
Agésilas , quoique Irès-affaibli par le grand nombre de scs blessures , cl par la quantité de sang qu’il avait perdu , ne voulut point se retirer dans sa tente qu'il ne se fût fait porter au lieu où était sa phalange , et qu’il n’eût vu emporter devant lui tous les morts sur leurs armes mêmes. IA , on vint lui dire que plusieurs des ennemis s’étaient réfugiés dans le temple de Minenc Ilonicnne , qui était près du lieu où s’ètait donné le combat , et on lui demanda ce qu’il voulait qu'on en fit. Comme il était plein de respect pour les dieux, il oi^ donna qu’on les laissât aller , et leur donna même une escorte pour les conduire en sûreté où ils voudraient.
Le lendemain matin , Agésilas , voulant éprouver si les Thébains auraient le courage de recommencer le combat , commanda ft scs troupes de se couronner de chapeaux de fleurs, et à scs flûlcurs de jouer de la flûte pendant qu'il ferait dresser et orner un trophée pour monument de sa victoire. Dans ce même moment les ennemis lui envoyèrent des hérauts pour demander la |>crinissiun d'enterrer les morts. Il la leur accorda avec une trêve: et
ayant confirmé sa victoire par cette action de vainqueur , il se fit porter à Delphes , où l’on célébrait les jeux pylhiques. Il y fit une procession solennelle , qui fut suivie d’un sacrifice , et il consacra au dieu la dime du butin qu’il avait fait en Asie , qui montait à cent talents '. Ces grands hommes, encore plus religieux que braves, ne manquaient jamais de marquer aux dieux par des présents leur reconnaissance pour les victoires qu’ils avaient remportées, déclarant par cet hommage public qu’ils s’en croyaient redevables à leur protection.
t V. — AcitlLAS VICTOBIRCI «RTOCISR A .SpARTl.
Il >r cosARRvr tocjoirs bas) <a siHPucirè RT
DAS» 9R> noct'is ASCIRSNF.S. Co.SOS RETABLIT IB*
MURAILLES D'At1|RsE9. PaIX IIORTECSE ACXGUCS,
COSCLUB PAR ASTALCIDB, LAcâDàMOSIEX.
Après la fête, Agésilas s’en retourna par mer à Sparte *. Scs citoyens le reçurent avec toutes les marques d’une véritable joie , et le ragardèrent avec admiration , voyant scs mœurs simples et sa vie pleine de frugalité et de tempérance. A son retour des pays étrangers on dominait le faste, la mollesse, l’amour des délices, on ne le vit point infecté des mœurs barbares , comme l’avaient été la plupart des autres généraux. Il ne changea rien ni à ses repas , ni à ses bains , ni à l’équipage de sa femme , ni aux ornements de ses armes , ni aux meubles de sa maison. Au milieu d’une répubition si brillante et des applaudissements universels, toujours le même, et plus modeste encore qu’auparavant , il ne se distinguait des autres citoyens que par une plus grande soumission aux lois , et un plus inviolable attachement aux coutumes de sa patrie , persuadé qu’il n’ëlait roi que pour en donner l’exemple aux autres.
Il ne faisait consister la grandeur que dans la verlu Un jour qu’on parlait en termes magnifiques du grand-roi (c’est ainsi que les rois de Perse se faisaient appeler), et qu’on relc-
■ Cent mlllE éCDS. es 100 UlenU euboiqws feralenl 385.000 rr.E. B.
* Plut, in Agesil. pag. 606.
* PluU sul Uude. pag.
I ?ail cxlrémemcnl sa puissance : « Je ne rnmk « prends |ias ' , dit-il , comment il est plus
I « grand que moi, s’il n’est pas plus ver-
I « tueux. a
I II y avait & Sparte quelques citoyens , qui , gAies parle golU dominant de la Grèce, se faisaient un mérite et une gloire d’entretenir beaucoup de chevaux pour les courses. Il persuada à sa scrur , appelée Cÿnitea, de disputer le prix aux jeux olympiques , pour faire voir aux Grecs que la victoire qu'on y remportait , et dont on faisait tant de cas, n’était pas le fruit du courage cl de la valeur, mais des richesses et de la dépense. Elle fut la première des personnes de son sexe qui eut part à cet honneur. Il ne portait pas le même jugement des exercices qui contribuent i rendre le corps plus robuste , et qui l’en- ^ durcissent aux travaux cl i la fatigue ; et pour les mettre plus en honneur , il les honorait souvent de sa présence.
Quelque temps après la mort de Lysandre’, I il découvrit le complot qu’il avait formé contre
' les deux rois , dont jusque-là on n’avait point
entendu parier, et dont on n’eut connaissance I que par une espèce de hazard. Voici ce qui donna lieu à celle découverte. Sur quelques I affaires qui regardaient le gouvernement, on I eut besoin d’aller consulter les mémoires que I Lysandre avait laissés, et Agésilas se transporta dans sa maison. En parcourant ses papiers , il tomba sur le cahier où était écrite tout du long la harangue de Clëon , qu’il avait préparée sur la nouvelle manière de procéder à l’élection des rois. E'rappé de cette lecture , il quitta tout, et sortit brusquement pour aller communiquer celle harangue à scs concitoyens, et leur faire voir quel homme c’était que Lysandre , et combien on s’était trompé à son égard. Mais Lacratidas, homme sage et prudent, et qui était le président des éphorcs, le retint en lui disant a qu’il ne fallait pas déo terrer Lysandre , mais au contraire qu’il fal- « lait enterrer avec lui sa harangue, comme I « une pièce trés-dangcrcusc par le grand art
I « avec lequel elle était composée , et par la
I a force de persuasion qui y régnait partout ,
I * Ti J’ iftoü yi jiii'uv ixiîvof , ti jii x«l SixKtori-
> Plul. In AgnII. pag. 60G.
a et à laquelle il st'rail difficile de résister, a Agésilas le crut , et la harangue demeura ensevelie dans le silence et l’oubli , ce qui était le meilleur usage qu’on en pftl faire.
Comme il avait beaucoup de crédit dans la ville, il lit déclarer amiral de la flotte Tèleulias, son frère utérin. Il serait à souhaiter que l'histoire, pour jusliflcr ce choix, marquât dans ce commandant d’autres qualités que celle de proche parent du roi. Bientôt après , Agésilas partit avec son armée de terre, alla mettre le siège devant Corinthe , et prit ce que l’on appelait les longufi murailles, pendant que son frère Tèleulias l'assiégeait par mer. Il Qt plusieurs autres exploits particuliers contre les peuples de la Grèce ennemis de Sparte, qui marquent toujours à la vérité beaucoup de valeur et d’expérience de la part de ce chef, mais qui ne sont pas fort importants ni décisifs , et que j’ai cru par celle raison pouvoir omettre.
Dans le même temps * , Pharnabaze et Conon, avec la flotte du roi , s’étant rendus maîtres de la mer, ravageaient toute la côte de la Laconie. Ce satrape, retournant dans son gouvernement de Phrygie, laissa à Conon le commandement de l’armée navale , avec des sommes fort considérables [wur travailler ou rétablissement d’Athènes. Conon, victorieux et couvert de gloire , s’y rendit , et y fut re(u avec un applaudissement général. Le triste spectacle d’une ville autrefois si florissante , et alors réduite à un triste étal, lui causa plus de douleur qu’il ne ressentit de joie de revoir sa chère patrie après tant d’années. Il ne perdit point de temps , et commença aussitôt l’ouvrage, y employant, outre les maçons et les ouvriers ordiiuürcs , les soldats , les matelots , les citoyens, les alliés, en un mol, tous ceux qui étaient bien intentionnés pour Athènes; la Providence voulant que cette ville, brûlée anciennement par les Perses fût alors rebâtie de leurs propres mains , et qu’ayant été démantelée et démolie par les Lacédémoniens , elle fût rétablie de leurs propres deniers , et des dépouilles qu’on avait prises sur eux. Quelle vicissitude! quel changement! Athènes avait alors pour alliés ceux qui avaient été autrefois ses
< An. M. 361t; ar. J. C. 393. - Xenoph. hitl. grec. Ilb. A, p. 53I-&37. - Diod. Ub. 1 1, pig. 303. - JuMin. Ilb 0, rap. 5.
plus cruels ennemis, et pour ennemis ceux avec qui elle avait contracté dans ces premiers temps une si étroite et si intime alliance. Conon , secondé par le zèle des Thébains, releva en peu de temps les murs d'Atliéues , rétablit celle ville dans son ancien éclat , et la rendit plus formidable que jamais à ses ennemis Après avoir oITcrt aux dieux une véritable hécalombe c'est-à-dire un sacriGce de cent bœufs, en action de grâces pour l'beurcux rétablissement d'Athènes , il lit un festin à toute la ville, et tous les citoyens généralement y furent invités.
Sparte ne put voir sans une extrême douleur un rétablissement si glorieux Elle regardait la grandeur et la puissance d'une ville anciennement rivale, et presque toujours ennemie , comme sa propre ruine. C'est ce qui fil prendre aux Lacédémoniens la lâche résolution de se venger en même temps et d'Athènes, et de Conon, son restaurateur, en faisant la paix avec le roi de Perse. Dans celte vue, ils envoyèrent Anlalcide à Téribaze. Sa commission rcnfèrmail deux articles principaux. Le premier était d'accuser Conon devant le satrape d'avoir volé au roi l'argent qu'il avait employé au rétablissement d'Athènes, et d'avoir formé le dessein d'enlever aux Perses l’Éolide etflonie , pour les assujettir de nouveau à la république d'Athènes , de qui elles avaient autrefois dépendu. Par le second , il avait ordre de faire à Téribaze les propositions les plus avantageuses que son maître plU souhaiter. Sans se mettre aucunement en peine de ce qui regardait l'Asie , il stipulait seulement que toutes les lies et les autres villes jouiraient de leur liberté et de leurs lois. Ainsi les Lacédémoniens livraient au roi , avec la dernière injustice , et avec une extrême lâcheté , tous les Grecs établis en Asie , pour la liberté desquels Agésilas avait si longtemps combattu. H est vrai que celui-ci n'eut aucune part à une si indigne négociation. Toute la honte en doit tomber sur Anlalcide , qui , étant l'ennemi juré de ce roi de Siiarle , hâtait cette paix par toutes sortes de voies, jiarce que la guerre augmentait l'autorité , la gloire et la réputation d'Agésilas.
* Aihcn. Mb. 1, pag. 3.
* Xcaopb. hUI gr«c. Mb. 4, pag. 537*038. Plul. In Ago>il. iKTg. G06
Les plus considérables villes do la Grèce avaient envoyé en même temps des députés à Téribaze, et Conon était à la tête de ceux d'Athènes. Tous , d'un commun accord , rejeltèrenl de telles propositions. Sans parler de l'intérêt des Grecs d'Asie, qui les louchait vivement, ils se voyaient exposés par ce traité , les Athéniens , à perdre les ties de Lemnos . d'Imbros et de Sciros ; les Thébains , à abandonner les villes de Béotie dont ils étaient maîtres , et qui voudraient rentrer dans leur liberté ; les Argiens , à renoncer à Corinthe , dont la perte entraînerait bienlèt celle d'Argos même. Ainsi les députés se retirèrent sans avoir rien conclu.
Téribaze arrêta Conon, et le (Il mettre en prison. N'osant pas se déclarer ouvertement pour les Lacédémoniens sans en avoir reçu un ordre exprès , il se contenta de leur fournir sous main des sommes considérables pour l'équipement d'une flotte, afin que les autres villes de la Grèce ne fussent point en état de leur résister. Après avoir pris ces précautions , il partit sur-les;hamp pour la cour, et alla rendre compte au roi de l'étal de sa négociation. Le prince en fut fort content, et le pressa fort d'y mettre la dernière main. Téribaze lui (U aussi le rapport des accusations des Lacédémoniens contre Conon. Quelques auteurs , selon le témoignage de Cornélius Nëpos, ont écrit qu'il fut conduit à Suze , et qu'il y fut exécuté par ordre du roi. Le silence que Xénophon, qui lui était contemporain , garde sur sa mort , laisse en doute s'il se sauva de la prison , ou s'il subit le dernier supplice.
Dans l'intervalle jusqu'à la conclusion du traité, il se passa quelques actions peu considérables entre les Athéniens et les Lacédémoniens. Ce fut aussi pour lors qu'Evagore poussa scs conquêtes dans file de Cypre: nous en parlerons bientôt.
Enfin Téribaze, étant de retour', manda les députés des villes de Grèce pour leur faire la lecture du traité. Il portail que toutes les villes grecques de l'Asie demeureraient soumises au roi, cl que toutes les autres, tant petites que grandes , conserveraient leur liberté. Le roi retenait, outre cela , la possession des lies
* An. M. 3617 ; av. J. C. 3H7. — Xenof^iOD. Ub. 6, pag. 5MK>51
de Cypre et de Clazoïnènc . ol iaissnil celle de Scyros.dc Lcmnoscld'Imbros nui Alhéniens, à qui elles .apportcnaient depuis longlemps. Par ce même IraUê, il promellait de se joindre aux peuples qui raccepteraient , pour faire la guerre |>or (erre cl par mer A ceux qui refuseraient d'y entrer. Nous avons déjà dit que c’ëlait Sparte même qui avait proposé de telles conditions.
Toutes les autres villes de la Grèce , ou du moins le plus grand nombre , rejetaient avec horreur un traité si infâme. Cependant, comme ces peuples étaient alTaiblis par les dit isions domestiques qui les avaient épuisés, et qu'ils étaient hors d'état de soutenir la guerre contre un prince si puissant, qui menaçait de tomber avec toutes ses forces contre quiconque refuserait d'entrer dans cet accord , ils furent contraints malgré eux d'y consentir , excepté les Thébains, qui eurent le courage de s'y opposer d'abord ouvertement, mais qui furent enfin obligés de l'accepter comme les autres . de qui ils se voyaient généralement abandonnés.
Voilà quel fut le fruit de la jalousie et des dissensions qui armèrent les villes grecques les unes contre les autres, et quel avait été le but que s’était proposé la politique d'Artaxerxe en répandant des sommes considérables jiarmi des peuples invincibles au fer et aux armes , mais non A l'or étaux présents des Perses, bien éloignés en cela du caractère des anciens Grecs.
Pour bien comprendre combien Sparte et Athènes, dans les temps dont nous parlons , étaient dilTérenles de ce qu'elles avaient été autrefois, il ne faut que comparer les deux traités de paix conclus entre les Perses et les Grecs, le premier par Cimon, Athénien , sous Artaxeric Longue-Main, plus de soixante ans auparavant , et le dernier par Antalcide , Lacédémonién, sous Arlaxerxe Mnéroon '. Dans le premier, la Grèce victorieuse et triomphante assure la liberté des Grecs d'Asie, donne la loi aux Perses , leur impose telles conditions qu’il lui plaît , leur prescrit des bornes et des limites, en leur défendant de faire approcher de la mer leurs troupes de terre plus prés qu’A la distance de trois journées de chemin , et de paraltreuvec de longs vais.seaui dans l'ëtenduc
* Diod. lih. 12. pag. 7i-75.
des mers qui sont depuis les lies Cyanées jusqu’aux Ghélidoniennes, c'est-à-dire depuis le Pont-Euxin jusqu'aux cétes de la Pamphilie. Dans le second , nu contraire , la Perse, devenue liére et impérieuse , se plaît à humilirr ses vainqueurs en leur enlevant d’un seul Irait de plume l'empire qu’ils avaient sur l’.\sie Mineure, en les forçant d’abandotiner lâchement tous les Grecs établis dans ces riches provinces, cl de souscrire A leur servitude ; enfin, en les resserrant eux-mêmes à son tour dans les bornes étroites de In Grèce.
D’où peut venir un si étrange changement? Ne sont-cepasde part et d'autre les mêmes villes, les mêmes peuples, les mêmes forces, les mè mes intérêts ?Oui, sans doute ; mais ce ne sont plus les mêmes hommes, ou pluliU ce ne sont plus les mêmes principes de gouvernement. Bappclons-nous ces beaux temps de la Grèce si glorieux pour .Athènes et pour Sparte, où la Perse vint fondre sur ce petit pays avec toutes les forces de l'Orient. Qu’est-cc qui rendit CCS deux villes invincibles et supérieures A des armées si nombreuses et si formidables ? leur union et leur bonne intelligence. N'ulb dissension entre ces deux peuples , nulle jalousie de commandement , nulle vue particulière d’intérêt, enfin nul autre combat entre eux que d’honneur, que de gloire, que d'amour de la patrie.
A cette union si louable se joignit une haiao irréconciliable contre les Perses, qui devint comme naturelle aux Grecs, et qui Ôait le caractère le plus marqué delà nation. C’était un crime capital et puni de mort, que de faire mention de paix avec eux, et de proposer aucun accommodement ' ; et l’on vit une mère athénienne jeter la première pierre contre son fils qui avait osé le faire, et donner aux aulrc.s l’exemple de le lapider.
Getlc ferme union des deux peuples.et celle haine déclarée contre l'ennemi commun, furent longlemps comme deux fortes barrières qui firent leur sûreté, et les rendirent invincibles; et l'on peut dire qu'elles furent la source et le principe de tous ces glorieux succès qui ont élevé la Grèce à un si haut point de réputation. Mais, par un malheur ordinaire aux
' Iscr.-. In P..n,'s; r. p.if. 1 13.
^lals les plus florissaiils, ces succès mêmes devinrent la cause de sa perle-, et frayèrent le clicmin aux disgrâces qui lui airivèreni dans' la suite.
Ces deux peuples qui auraient pu porter leurs armes victorieuses jusque dans, le fond de la Perse, et aller A leur tour attaquer le grand-roi jusque sur son Irène même, au lieu de former de concert une telle entreprise, qui les aurait comblés en même temps et de gloire et de richesses, ont la folie de laisser en repos renneini commun, de sc brouiller ensemble pour des poiutilleries d'Iioiincur cl pour des intérêts de peu d'importance, et de consumer inulilemeul contre eux-mêmes des forces qui ne devaient êt re employèesquecontre les barbares, qui n'auraient pu y résister : car il est remarquable que jamais les Perses n’ont remporté aucun avantage contre les Athéniens nj contre les I.ac6dèmoniens, tant qu’ils ont été unis ensemble, et que ce ii’esl que par leurs divisions qu’ils ont trouvé le moyen de les vaincre alternativement, cl toujours les uns par les autres.
Ces divisions les conduisirent A des démarches dont Sparte et .Athènes n’auraient jamais paru capables. On les vil l’iiiie et l’autre se déshonorer par leurs lAches et basses flatteries, à l’égard non-seulement du roi do Perse, mais même de ses satrapes ; leur faire la cour, rechcreber leurs bonnes grAces, ramper devant eux, essuyer leur mauvaise humcur,elcela pour obtenir quelques secours de troupes ou d’argent, oubliant que les Perses, fiers et insolents quand on paraissait les craindre, devenaient euv-mêmes timides et petits A l’égard de ceux qui avaient le courage de les mépri- 'ser. Mais enfin, que gagnèrent-ils par toutes <-es bassesses"? le traité qui a rlonné lieu à ces (réflexions, cl qui sera A jamais l’opprobre de Sparte et d’Athènes
g VI. — Cccnar. u'Aiitaxfiiie rosTtr ÉvAGbBK. lAOl bt-: SAI.^XmE. ÉloGR RT CARACTttRB DE CE 'iHRIBAZf. ACCt’SÉ rAlSSLME>T : &OTI ACCC- S.\TfclR PCM
(Ào que jo viens de dire sur h facililé avec laquelle les Grecs auraient pu se rendre redou- * Id. Ibid. pag. 132-137: >d Panilhcii. oag.
tables A leurs ennemis, devient encore plus sensible quand on jette les yeux, d’un côté, sur la diversité des peuples et l’étendue des contrées qui composaient le vaste empire des Perses, et, de l’aulrc, sur la faiblesse du gouvernement, incapable d’animer une si grande masse, et de soutenir le poids de tant d’alTaires et de soins. A la cour tout se conduisait par les intrigues des femmes et par les cabales des favoris, dont souvent tout le mérite consistait à flatter le prince cl A l’entretenir dans ses passions. C'élait par leur crédit que se faisait le choix des officiers, et que sc donnaient les premières dignités : c’était sur leurs avis qu’on jugeait des services des généraux d’armée, et qu’on décidait de leur récompense. La suite fera voir que c’était là la source des mouvements des provincL-s, de la défiance de la plu- I>arl des gouverneurs, du mécontentement et ensuite de la révolte des meilleurs officiers, et du mauvais succ^és de presque toutes les entreprises que l’on formait.
Artaxerxe, délivré des soins cl de l’embatras que lui causait la guerre contre les Grecs, songea A terminer celle de Cypre, qui durait depuis quelques années, mais qui était poussée faiblement, cl il tourna le gros de ses forces de ce côté-là.
Ëvagorc régnait alors dans Salamine, ville capitale de l'ile de Gypre ‘. Il descendait de Tcucer le Salamiiiien qui, au retour de la guerre de Troie, avait bâti celte ville, cl lui avait donné le nom de sa patrie. Scs descendants y avaient toujours régné depuis ; mais un étranger venu de Phénicie, ayant dépossédé le roi légitime, avait pris sa place; et pour sc mainleinr dans son usurpation, il avait rempli la ville de barbares, et soumis toute nie à la domination du roi des Perses.
C’est sous ce tyran qu’Évagore vint au mondé. On prit grand soin de son éducation. Il sc distingua parmi les jeunes gens par la beauté de son visage, par la force de son cor|is, et encore plus par un air de modestie et de pudeur qui fait le plus grand orne-
' bocr. in Kvag. pag. U8U.
* Ce Tcacen^taiUieSalaminc, pclUeüeprèsd'Albèocs, devenue si célèbre par le combat naval qui s’y donna sous Xcrxès.
s « Et, qui ornai ælatcni, pudor. » (C*.c.y
niciil (le cul a^c. A mesure qu'il avançait, ou voyait briller eu lui les plus grandes vertus, le courage , la sagesse , la justice. 11 |K>rta dt'‘s lors ces vertus ii un degr6 éminent, jusqu'il donner de la jalousie il ceux qui gouvernaient, qui sentaient bien (|u’un mérite si éclatant ne jKiuvail pas demeurer dans l'obscurité d'une condition privée : mais sa modestie, sa probité, sa droiture les rassurèrent, cl ils eurent en lui une pleine conliance, à laquelle il répondit toujours |>ar une lidélité inviolable, sans jamais songer A les chasser du trône par lu violence ni par la trahison.
Une voie plus honnête l'y conduisit, et ce fut la Providence, dit Isocrnte, qui la lui ménagea. Un des principaux citoyens de la ville égorgea celui qui était sur le trône, et songea à arrêter Ëvagore et à se défaire de lui pour s’assurer le sceptre : mais celui-ci, s’étant dérobé à ses poursuites, se relira à Solos, ville de Cilicie. Son exil, loin de lui abattre le courage, lui donna de nouvelles forces. Accompagné seulement de cinquante hommes déterminés comme lui à vaincre ou à mourir, il revint à Salaminc, cl chassa du trône celui qui s’en était emparé, et qui était soutenu par le crédit et la protection du roi des Perses. Ilélabli dans Salamine, il rendit bientôt son petit royaume trës-Oorissant, par son application & soulager ses sujets et ù les protéger en toute manière, ü les gouverner avec justice et bonté, à'ies rendre actifs et laborieux, A leur inspirer du goût pour la culture des terres, la nourriture des troupeaux, le commerce, la marine. Il les forma aussi A la guerre, et en Qt d’excellents soldats.
Il était déjà fort puissant ', cl s’était acquis une grande réputation, lorsque Uonon, généal athénien, après sa défaite prés d’Ægos-Potamos, se relira chez lui; ne croyant point pouvoir trouver ailleurs ni d’asile plus sûr pour lui-même, ni de protection plus puissante pour sa patrie. La ressemblance de caractères et de sentiments lia bientôt entre eux une étroite amitié, qui dura toujours depuis, et leur fut également utile A l’un et A l’autre. Couon avait beaucoup de crédit A la cour du roi
* An. M. 3699; av. J. C. 606. — Iiocr. In Evag. pag. 393-396
de Perse ' : il s’employa auprès de ce prince par le moyen de Clésias, son médecin, pour le réconcilier avec Évagore, son hôte, cl il en vint A bout.
Évagore et Conon , occupés du grand dessein d’abattre ou du moins d'affaiblir In puissance de Sparte, qui s'était rendue formidable à toute la Grèce , concerlaieid ensemble les moyens de parvenir A leurs lins. Us étaient tous deux ciloyens d'Athènes; le dernier par sa naissance, l'autre par le droit d'adoption que ses grands services et son zèle pour la république lui avaient mérité. Les satrapes d'Asie voyaient avec peine leur pays ravagé par les Lacédémoniens et se trouvaient dans un grand embarras, parce qu'ils n’élaicnl pas en état de leur tenir tête. Évagore leur remontra que ce n'était point par terre qu'il fallait les attaquer , mais par mer, et il ne contribua pas peu, par le crédit qu'il avait encore, auprès du roi de l’erse, A faire nommer Conon général de sa flotte. La célèbre victoire remportée, prés de Cnidos sur les laicédémoniens en fut la suite. et porta A celle république un coup mortel.
Les Athéniens *, pour reconnaître le service important qu' Évagore cl Conon leur avaient rendu auprès d'.Vrlaxcrxe, leur érigèrent des statues A Athènes.
Évagore de son côté, poussant ses conquêtes de ville eu ville, travaillait A sc rendre maître de l’ile entière. Les Cypriotes eurent recours au roi de l’erse. Ce prince, alarmé des progrès rapides d'Évagore, dont il craignai les suites, et comprenant de quelle importance, il était pour lui de ne point laisser tomber en des mains ennemies une Ile dont la situation était si favorable pour tenir en bride l'Asie Mineure , leur promit un prompt et puissant secours, sans se déclarer encore ouvertement contre Évagore.
Occupé ailleurs par des soins plus importants , il ne put pas leur tenir parole aussi promptement qu’il l’avait espéré et promis.
' An. M. 3an.-i;av. J. C.399.
• An. XI. 3006; «r. J. c. 398.
> An. SI. 3610; ay. J. C. 391.
* Pau-un. Hb. 1 , pag. 5.
s Dioi^. lib. 1) , |)ng. 311.
Celle guerre de Cypre durait depuis six ans el le succès avec lequel Évngore la soulenuit conlrc le grnnd-roi devait dissiper dans l'esprit des Grecs la lerreur du nom persan, el les réunir tous conlrc l'ennemi commun. 11 esl vrai que les secours qu'Arlaxerxc avait envoyés jusque-là étaient peu considérables , et il en fut de même des deux années suivantes. Pendant tout ce temps ce fut moins une guerre véritable que. des. préparatifs à la guerre. Mais quand il fut libre du côté des Grecs, il y donna une sérieuse application , et attaqua Ëvagore avec loulcs ses forces.
L’armée de terre, commandée par Oronte son gendre, était composée de trois cent mille hommes ; et la llotle de trois cents galères * ; elle avait pour amiral Téribaze , Persan d'une grande noblesse et d'une grande réputation. Gaos son gendre commandait sous lui. Kvagorc de son côté rassembla le plus de troupes et de vaisseaux qu'il lui fut possible, mais e’étail peu de chose en comparaison du formidable appareil des Perses. Sa lloltc n'était que de quatre-vingt-dix galères, el son armée ne montait à guère plus de vingt mille hommes. Comme il avait beaucoup de frégates légères, il lendit des pièges à celles qui portaient des V ivres à l’armée ennemie , en coula à fond un grand nombre, en prit plusieurs, et empêcha les autres d’approcher ; ce qui mit la famine parmi les Perses, et y excita de violentes séditions, qu’on ne put apaiser qu'en faisant venir de Cilicie de nouveaux convois. Kvagore fortifia sa flotte de soixante galères qu’il lit construire, el de cinquante qu’Achoris, roi d’Égypte, lui envoya, avec tout l’argent et tout le blé dont il pouvait avoir besoin.
Kvagore, avec scs troupes de terre, attaqua d'abord une partie de l’armée ennemie qui était séparée du reste , et la mit entièrement en déroule. Celte première action fut suivie de prés du combat naval , où les Perses eurent encore du dessous dans le commencement : mais, animés par les reproches et les vives remontrances de l'amiral de la flotte , ils reprirent courage, et remportèrent une pleine vic-
* An. SI. S61I; av. J. C. 390. — Isocrat In. Panrg.
p«lg.
» An. M. 301B; j. C. 38fl. - DIod. Ilb. 15,
toirc. Salamine aussitôt fut assiégée par (erre el par mer. Évagore , ayant laissé la défense de la ville à son fils , nommé Pylhagore , en sortit de nuit avec dix galères, et fit voile vers l’Égypte, pour engager le roi à le soutenir fortement contre l’ennemi commun. Il n’en lira pas tous les secours qu’il avait espérés. A son retour, il trouva la ville extrêmement pressée. Se voyant sans ressource et sans espérance , il fut contraint de capituler. Les conditions qu’on lui proposa furent qu’il abandonnerait toutes les villes de (’.ypre, excepté Salamine, où il se contenterait de régner ; qu’il paierait au roi un tribut annuel, et qu’il lui demeurerait soumis comme un serviteur à son maître. L’extrémité où il était réduit l’obligea d’accepter les autres conditions , quelque dures qu’elles fussent; mais il ne put jamais se r^oudre de consentir à la dernière , et persista toujours à déclarer qu’il ne pouvait traiter que de roi à roi. Téribaze, qui avait la conduite du siège, ne raballil rien de scs prétentions.
Oronte, l’autre général , jaloux de la gloire de son collègue, avait écrit secrètement contre lui en cour, l'accusant , outre plusieurs autres chefs, de former des de.-seins contre le roi ; et il apportait pour preuves de celte accusation rintclligencc secréte qu’il conservait avec les Lacédémoniens , el l'attention marquée qu’il avait à s’attacher tes chefs de l’armée et à les gagner par des présents, des promessus el des manières engageantes qui ne lui étaient pas naturelles. Artaxerxe, sur ces lettres, jugea qu’il n’y avait pas de temps à perdre pour élouffer promptement une conspiration prés d’écdaler. Il expédie un ordre, et charge Oronte d’arrêter Térilnizc , el de le faire conduire en cour pieds el mains liés ; l’ordre est exécuté sur-le-champ. Téribaze, étant arrivé, demande qu’on lui fasse son procès dans les formes,qu’oii lui communique les chefs d’accusation , el qu’on produise les preuves el les témoins. Le roi , occupé d’autres soins, n’eut pas le temps de prendre alors connaissance do celle af— f.iire.
Cependant Oronte, voyant que les assiégés SC défendaient vigoureusement , el que les soldats de l’armée, mécontents du départ de Téribaze, se débandaient , cl refusaient de lui obéir, craignit que les choses ne loti'”'*'^
mal pour lui. Il fait parler sous main ù Evagore : on reprend la négociation ; les offres que ce (Icrnicr avait faites d’abord sont acceptées, et l’on retranche la condition humiliante qui avait empêché la conclusion du traité. Ainsi le siège est levé ; Évagorc demeure roi de Salamine seulement , et s’engage h payer tous les ans un certain tribut.
Il parait que ce j)rincc vécut encore douze ou treize ans depuis la conclusion de ce traité, car on ne place .‘^a mort qu’à l’an du monde 3632. Il eut une vieillesse heureuse et tranquille, et qui ne fut jamais troublée par aucune maladie, suite ordinaire d’une vie sobre et tempérante. Nicoclès, son fils aîné , lui succéda , et hérita de ses vertus aussi bien que de son sceptre. Il lui fil de magnifiques funérailles. Le discours intitulé .Évaporé*, qu’Isocrate composa pour animer le jeune roi à marcher sur les traces de son père, et dont j’ai tiré l’éloge qui suit, lui tint lieu d’oraison funèbre. 11 adressa encore à Nicoclès un autre traité qui porte son nom , où il lui donne d’admira- . blés préceptes pour bien régner. J’aurai peutêtre lieu d’en parler dans le volinne suivant. <
Élüge cl caraclèrc d’Evagorc.
Quoique Evagore ne fût roi que d’un petit étal*, lsocrate,qui se connaissait bien en vertu et en mérite,, le compare aux plus puissants monarques, et le propose comme un modèle parfait d’un bon roi , persuadé que ce n’est pas l’étendue des provinces, , mais l’étendue d’esprit et la grandeur d’âme qui failles grands • princes. En effet , il nous montre en lui plusieurs qualités véritablement royales , cl qui doivent nous en donner une grande idée.
Evagore n’était pas du nombre de ces princes qui croient que, pour régner, il suffit d’ôtre de la famille royale , cl que la naissance , qui donne droit à la couronne, donne aussi le mérite cl les talents nécessaires pour la soutenir avec honneur. 11 ne concevait pas qu’on pût s’imaginer que , tout autre étal, toute autre condition exigeant nécessairement une espèce d’apprentissage pour y réussir, l’art de régner,
• An. M.3619;av. J. C.385.
• l80cr.ll. in Ev.igoiâ.
le plus difficile et le plus important de tous , c’eût bc.soin d’aucun travail ni d’aucune préparation. 11 avait apporté on naissant d’heureuses dispositions : un grand fonds de génie, une conception aisée , une pénétration vive et prompte à laquelle rien n’échappait , une solidité de jugement qui saisissait tout d’un coup le parti qu’il fallait prendre; qualités qui semblaient pouvoir le dispenser de toute élude et de toute application cl cependant , comme s’il fût nèsans talents, et qu’il se fût vu obligé de suppléer par l’élude à ce qui pouvait lui manquer du côté de la nature , il ne négligea rien de ce qui pouvait servir à lui orner l’esprit’, et il donna un temps considérable à s’instruire, à réfléchir, à méditer, à consulter les gens habiles.
Quand il fut monté sur le Irûnc, sou grand soin , sa grande application fut de connaître les hommes , en quoi consiste principalement la science d’un prince et de ceux qui sont à la télé des affaires. 11 s’y était sans doute préparé par l’élude de l’histoire , qui donne une prudence anticipée, lient lieu de l’expérience, et apprend ce que sont les hommes avec qui l’on a à vivre par ce qu’ont été eeux des autres siècles. Mais on étudie tout autrement les hommes en eux-mémes, dans leur caractère, dans leur conduite, dans leurs démarches. L’amour de la république le rendit attentif à tous ceux qui étaient capables de la servir ou de lui nuire. Il s’appliqua à entrer dans leurs plus secrétes inclinations , à découvrir les plus secrets ressorts qui les faisaient agir, à connaître leurs différents talents et leurs divers, degrés de capacité , afin de marquer à chaque, personne sa place , de donner de l’autorité à proportion du mérite, cl de faire concourir le bien particulier avec le bien public. Ce n'était point sur le rapport d’autrui, dit Isocrate ,. qu’il récompensait ni qu’il punissait ses sujets, mais sur ce qu’il en connaissait par lui-même, et ni la vertu des gens de bien, ni les mauvais desseins des méchants, n’échappaient à ses lumières et à scs recherches.
Il avait une qualité bien rare dans ceux qui occupent les premières places, surtout
« Kv TW Çr.Tîîv , Y.ui ^fovri^îtv, x«i Sou).îw»er9«(t , tÎv îr/.î'T'TTo'»
lorsqu'ils se croient capables de gouverner par eux-mémes; je veux dire une docilité merveilleuse, qui naissait de la déliancc où il était de scs propres lumières. Éclairé comme il était, il n'avait pas, ce semble, besoin d'avoir recours au conseil des autres; et cependant il ne prenait aucune résolution cl ne formait aucune entreprise sans avoir consulté les personnes sages qui étaient ù sa cour : nu lieu que l'orgueil, qui est le venin secret de la souveraine puissance, porte 1a plupart de ceux qui sont arrivés au Irène ù ne plus demander conseil, ou à ne le plus suivre.
Atlenlif à étudier dans chaque forme de gouvernement et dans chaque condition particulière ce qu’elles avaient de plus excellent , il se proposait d'en réunir en lui toutes les bonnes qualités et tous les avantages : affable et populaire comme dans un étal républicain ; grave et sérieux comme dans un conseil de vieillards et de sénateurs; après avoir pris avec maturité un parti, ferme cl décidé comme dans une monarchie; profond politique, par l'étendue et la justesse de ses vues; homme de guerre accompli, par un courage intrépide dans les combats, conduit par une sage modération ; bon père , bon parent, bon ami : et ce qui met le comble à son éloge, en tout cela toujours grand et toujours roi ’.
Il soutenait sa dignité et son rang, non par air de licrté et de hauteur, mais par une sérénité de V isage cl une majesté donee que donnent la vertu cl le témoignage d'une bonne conscience. Il gagnait ses amis par ses libéralités, cl soumettait les autres par une grandeur d'dmc à laquelle ils ne pouvaient refuser leur estime et leur admiration.
Mais ci; qu'il y avait de plus royal en lui, cl qui lui attirail pleinement la confiance de scs sujets, de ses voisins, et même de ses ennemis, c'est sa sincérité, sa bonne foi, son rc.spect pour les engagements qu'il avait pris, sa haine ou plutôt la détestation qu'il témoignait pour I rut déguisement, tout mensonge, toute fourberie. Lne simple parole de sa part était regardée comme un .serment sacré, et l'on savait que rien n'élail capable de le porter à y donner la plus légère atteinte.
' T-Jeavvi^.if 'Jl Tf;' 7T'Â7I TVVTS'r
C'est par toutes ces excellentes qualités qu'il vint à bout de reformer la ville de Salaminc, et d'en changer entièrement la face en assez peu de temps. Il la trouva grossière, féroce, barbare, ennemie des savants cl des sciences, sans gofll ni pour les lettres, ni pour le commerce, ni pour les armes. Que ne peut point un prince qui aime son peuple cl qui en est aimé, qui ne se croit grand et puissant que pour le rendre heureux, et qui sait mettre eu honneur le travail, l'induslrie, le mérite, de quelque genre qu'il soit! Assez peu d'années après qu’il fut monté sur le trône, on vil ffeurir à Salaminc les arts , les sciences, le commerce, la marine, la guerre ; en sorte que celle ville ne le cédait ù aucune des plus opulentes de la Grèce.
Isocrale répète bien des fois que, dans les louanges qu'il donne ù Évagore, dont je n'ai rapporté qu'une partie, loin de rien exagérer il demeure toujours au-dessous de la vérité. A quoi peut-on attribuer un règne si sage, si juste, si modéré, si constamment employé à rendre les sujets heureux et à procurer le bien public? Il me semble que l'étal ou s'était trouvé Évagore avant que de régner y contribua Iveaucoup. C'est un grand obstacle à la connaissance et à la pratique des devoirs d'un prince que d'élre né tel, cl que de n'avoir jamais éprouvé d’autre situation que celle de maître et de souverain. Évagore, qui était né sous un tyran, avait longtemps obéi avant que de commander. Il avait senti dans une vie privée cl dépendante le joug d’une puissance absolue et despotique. Il s'était vu exposé à l'envie et a la calomnie , et avait été en péril à cause de son mérite cl de sa vertu. Il ne fallait dire àuntelprince, quand il monla sur le trône, quecc qu'on disaitii un grand empereur'; «Vous « n'avez pas toujours été ce que vous êtes de- « venu. L'adversité vous a préparé à user bien « de la souveraine puissance’. S ous avez long- « tempsvécuparminousetcomme nous. Vous « avez été en péril sous de mauvais pritices. « Vous avez tremblé, vous avez su par votre
• Trajan.
* « Quant ulile rsl ad usum «ecandorum per adversa ve-
H tilshc ! Vixibli nobiscum, iteridiiaius es, Qus
«I tune erat innrx'cntiu'n vila kîs, et ciporlui Cf. p
in Pane^’yr.)
« expérience commenl on trailait l’innocence a et la verlu. » Ce qu’il avait soufferl, ce qu’il avait craint pour lui-niémc ou pour les autres, ce qu'il avait vu d’injusle et de déraisonnable dans la conduite de ses prédécesseurs, lui avait ouvert les yeux sur toutes ses obligations. Il sufTisait de lui dire ce que l’empereur Galba disait à Pison en l’adoptant ]>our l’associer îi l’empire ‘ ; « Souvenez-vous de ce que vous « avez condamné ou loué dans les princes « lorsque vous étiez particulier. Il ne faut que « consulter le jngemetvt que vous en avez « porté alors, cl le suivre, pour être instruit « et pour bien régner. »
Jusf'iiicnl <le Ti’‘rÜKve.
Nnns avons dit que Téribaze, accusé par Oronte de former une conspiration contre Arta.verve, avait été conduit en cour pieds et mains liés *. Gaos, amiral de la llotlc, qui avail épousé sa lille, craignant que le roi ne l’enveloppât dans l’affaire de son beau-père, et ne le fit mourir sur un simple soupçon, ne crut pouvoir trouver de siirelé pour lui que dans une révolte ouvcrle. Il était fort aimé des soldats, et tous les officiers de la llolte lui étaient particulièrement attaebés. Sans perdre de temps, il envoie des députés au roi d’Egypte Aciioris, et conclut avec lui une ligue contre le roi de Perse. D’un autre côté, il sollicite vivement les Lacédémoniens à entrer dans celte ligne, avec assurance de les rendre maîtres de toute la Grèce, cl d’y établir partout leur manière de gouverner, à quoi il parait qu’ils aspiraient depuis longtemps. Ils écoulèrent favorablement cette proposition, et saisirent avec joie celte occasion de prendre les armes contre Artnxerxc, d’autant plus que la paix qu’ils avaient conclue depuis peu avec lui, par laquelle ils lui abandonnaient tous les Grecs de l’Asie, les avail couverts de honte.
-Aussitôt qu’Artaxcrxe cul terminé la guerre
* « UliliAsiiims quiilomAc tirrvif çiiauis tmnnnim mnla*' « rumi|uc rcriim i'vIccIu-h . rogjtare qnid nul noliirfb.<iub il atio prlitciiic, aul ^olucriü.» (Tacit. Ilist. llb. 1, ia|i. J6.)
* îî oM k lô.pig.MI-m
de Cypre ', il songea il finir aussi l’affaire de Téribaze. Il a l’équité de lui donner pour commissaires trois dts plus grands seigneurs de Perse d’une probité reconnue, et d’une réputation qui les rendait respectables à toute la cour. L’affaire esldonc examinée, et l’on écoute de part et d’autre les parties. Pour un crime aussi considérable que celui d’avoir conspiré contre la personne du roi, on ne produisait d’autres preuves que la lettre d’Oronte, c’està-dire d’un ennemi déclaré qui cbercliail à supplanter son rival. Oronte avait espéré de son crédit à la cour que l’affaire ne serait point discutée selon les formes ordinaires, et que, sur les mémoires qu’il avail tMivoyés, l’accusé, sans autre examen, serait condamné. Mais on [l’cn usait pas ainsi chez les Perses. L'nc régie anciennement établie parmi eux , et qui fait partie du droit naturel, était de ne condamner jamais personne sans l'avoir entendu , et sans lui avoir confronté ses accusateurs. Téribaze fut donc écouté. Il répond à tous les articles de la lettre. Quant à sa connivence avec Évagore, le traité même conclu par Oronte fait son apologie, puisqu’il est absolument le mémo que celui qu’il avait offert, excepté une condition qui aurait fait honneur à son maître. Pour son amitié avec les Lacédémoniens, le traité glorieux qu’il leur avait fait signer doit faire connailrc si elle avait pour but ses propres intérêts ou ceux du roi. Il ne désavoue pas le crédit qu’il a dans l’armée; mais depuis quan.> est-ce un crime d’être venu à bout de se fair<! aimer des officiers et des soldats? Enfin, il termine sa défense en rappelant le souvenir des longs services qu’il a rendus au roi avec une fidélité qui ne s’est jamais démentie, et surtout du bonheur qu’il a eu de lui sauver la vie dans une chasse où deux lions étaient près de le dévorer. Les trois commissaires, d’un commun suffrage , déclarèrent innocent Téribaze. Le roi lui rendit son ancienne amitié; et justement irrité du noir complot d’Oronte , il fil tomber sur lui tout le poids de son indignation. Un seul exeni|)le de cette sorte contre les délateurs convaincus de fausseté fermerait
‘ Diorîorfi remet !a fJe*clsion de fcile affaire après la guerre des Cndusiens dont nous parjurons bienlôl , ce >]ui {lirait pou vraisotnltl.il.le.
«ssf-S» <»■***
pour toujours la porte à la ailomnie. Quo d’iiinocciils opprinuis faute lic garder celle ri'glo, (]ue des païens iiiOnie ont regardée comme la liase de toute justice et la gardienne du repos public!
S VII. — Eirionios d'.Vrtaseiiik coîitbk les
CAUtsIESli. IIISIOIRE ÜE lÏATAME. CaUIE.S.
Quand Arlaxerxe eut terminé la guerre de (!ypre‘, il en commença une nouvelle contre les Cadusiens , qui s’étaient apparemment révoltés, et avaient refusé de payer le tribut orilinaire ; car les auteurs ne disent rien du sujet de cette guerre. Ces peuples habitaient une jiarlie des montagnes situées entre le Pont- Kuxin et la mer Caspienne au nord de la Médie. Le terroir y est si ingrat et si peu propre au labourage, qu’on n’y semait point de blé. I.es habitants n’avaient presque pour toute nourriture que des pommes, des poires, et quelques autres fruits de cette espèce. Accoutumés de bonne heure à une vie dure et laborieuse, ils comptaient pour rien les fatigues et les dangers , et , par celle raison , (Haieiit fort propres au métier de la guerre. Le roi marcha en personne contre eux à la tête d’une armée de trois cent mille hommes d’infanterie et de dix mille chevaux. ïéribaze le suivit dans celle expédition.
A peine Arlaxerxe fut-il un peu avancé dans le pays , que son armée souITrit une disette affreuse. l.es troupes ne trouvaient rien pour subsister, cl il était impossible de faire venir des vivres d’ailleurs , à cause des chemins ilifficiles et impraticables. Tout le camp ne vivait donc que de bêles de somme qu'on tuait, cl elles dev inrent bientôt si rares , que la télé d'un fine y valait soixante dragmes*, et on avait encore bien de la peine à en trouver. I>a table du roi même vint à manquer , cl il ne r.’stail que peu de chevaux, tous les autres avant été consommés.
Dans cette fâcheuse conjoncture , Téribaie sauva le roi cl l'armée par un stratagème dont il s'avisa. Il y avait deux rois des Cadusiens,
V Plue in .Xrlal. pap. 10^3-1021.
* Trcolc Uvres.=Soixanle dragmet cutjolques faUaiEnl 3»fr. jOcciil. L. B.
tous deux campés séparément avec leurs troupes. Téribaie, qui s'informait de tout , avait appris qu'ils n’étaient pas en bonne intelligence, et que la jalousie les empêchait d’agir de concert comme ils devaient. Après avoir communiqué son dessein à Arlaxerxe, il s’en va trouver l’un de ces deux rois, cl envoie son fils à l'autre. Chacun d’eux fit entendre i celui A qui il parlait que l’autre roi envoyait A son insu des ambassadeurs A Arlaxerxe pour traiter avec ce prince, et lui conseilla de prendre les devants afin de rendre ses condilions meilleures, prometlaul de l'aider de tout son crédit. Izi fraude réussit. Les païens la croyaient permise A l'égard des ennemis'. Les ambassadeurs partirent chacun de leur côté, les uns avec Téribaze, les autres avec son fils.
Comme celte double négociation dura un peu de temps , Arlaxerxe commença A entrer en soupçon contre ïéribaze , et ses ennemis , prontaiil de cette occasion , n'oubliércnl rien pour le calomnier, et pour le perdre d^ois l'esprit du roi. DéjA même ce prince se repentait de s’élre fié A lui , et par IA il donnait lieu A ses envieux de répandre leurs calomnies: A quoi lient la fortune des plus fidèles sujets auprès d’un prince soupçonneux et crédule! Sur ces entrefaites arrivent ïéribaze de son côté et son fils de l’autre, ch.icim avec les ambassadeurs des Cadusiens. Le traité ayant été conclu avec les uns et les autres , et la paix faite , Téribaze devint plus puissant que jamais dans l’esprit de son matirc, et partit avec lui.
Le roi , dans celle marche , se fil beaucoup admirer. Ni l’or dont il était couvert, ni sa robe de pourpre, ni les pierreries qui brillaient sur sa personne, et qui montaient A la somme de trente-six millions’, ne l’em|)échaienl point de se livrer A la fatigue comme le moindre soldat. On le voyait, le carquois sur l’épaule , et le bras chargé de son bouclier, laisser son cheval et marcher le premier dans ces chemins raboteux et difficiles. Les soldats , voyant sa patience et son courage, animés par son exemple , devenaient si légers, qu'il semblait qu'ils eussent des ailes. Enfin il arriva A une de ses
1 « Dulus. an virlus, quisfn hos(f icquiral?»
* Douze mille (aïeuls. » Douze mille lalcnlseubolquca vaudraienl tO milUoiu et 1 S t de franc. E, B.
maisons royales, où il y avait des jardins parfaitement bien tenus et un parc d’une grande étendue, et d'autant plus merveilleux que toute la campagne des environs était nue et sans aucun arbre. Comme on était au cœur de l’hiver, et qu’il faisait un froid excessif, il permit à ses soldats de couper du bois dans son parc, sans épargner scs plus beaux arbres, ni ses pins ni ses cyprès. Mais les soldats ne pouvant se résoudre à abattre des arbres dont ils admiraient la beauté et la grandeur , le roi prit 1a cognée lui-méme , et commença à couper l’arbre qui lui parut le plus beau et le plus grand : après quoi les soldats ne ménagèrent plus rien, coupèrent tout le bois qui leur était nécessaire, et allumèrent tant de feux, qu’ils passèrent la nuit sans aucune incommodKé. Quand on fut rèllexion combien les grands seigneurs tiennent à leurs jardins et à leurs maisons de plaisance, on doit savoir gré à Artaxerxe du généreux sacriüce qu’il fait ici , qui marquait en lui un bon cœur, sensible à la peine et aux souiTrances de ses soldats. Maisjl ne soutint pas toujours ce caractère.
Le roi avait perdu dans ce voyage un grand nombre de braves gens , et presque tous ses chevaux. Et comme il s’imagina qu’on le méprisait à cause de ses grandes pertes et du mauvais succès de son expédition, il devint de inauvaisehumcurconlre les grands de sa cour , et en fit mourir un grand nombre dans des emportements de colère, et un grand nombre par défiance et par crainte qu’ils n’entreprissent quelque chose contre lui : car la crainte, dans un prince ombrageux, est une passion trèsmeurtrière et très-sanguinaire; au lieu que le véritable courage est doux, humain, et éloigné de tout soupçon.
Un des principaux officiers qui périrent dans l'expédition contre les Cadusiens , fut Camisarc, Carien de nation, gouverneur de la Leuco- Syrie, province enclavée entre laCilicie et la Eappadoce *. Son fils Dalame lui succéda dans ce gouvernement , qui lui fut donné en récom- ! pense des bons services qu’il avait aussi rendus au roi dans celle même expéilition. C’était le plus grand capitaine de son temps , et Cornélius ^îépos, qui nous a donné sa vie , ne met
* Coiiicl Nep. vil. Dalaniis.
au-dessus de lui parmi les barbares qu’Amilcar et Annibal. 11 parait par cette vie que personne ne fa jamais surpassé en hardiesse , en valeur, en habileté à inventer des rusc*s et des stratagèmes , en activité pour pousser vivement ses desseins, en présence d’esprit pour prendre son parti sur-le-champ, et pour trouver des ressources dans les occasions les plus désespérées; en un mol, dans tout ce qui regarde la science de la guerre. 11 semble que, pour avoir un nom plus illustre, il ne lui a manqué qu’un plus grand thétUre , et peutr être un historien qui nous eût marqué scs actions dans un plus grand détail ; car Cornélius Népos, selon .son plan général, n’a pu les rapporter que d’une manière fort succincte.
11 commença à se distinguer partrculiérement dans une commission qui lui fut donnée de réduire ïhyus, prince très-puissant , et gouverneur de Paphlagonie , qui s’était révolté contre le roi. Gomme il était son proche parent, il crut devoir employer d’abord les voies de douceur et de conciliation , qui pensèrent lui coûter la vie par les embûches que lui dressa le perfide Thyus. Échappé d’un si grand péril , il l’attaqua à force ouverte, quoiqu’il se vit abandonné par Ariobarzanc, satrape de la Lydie, de l’Ionie et de toute la Phrygie, que la jalousie empêcha de le secourir. Il se saisit de son ennemi, et le prit vif avec sa femme et ses enfants. 11 savait quelle joie cette nouvelle causerait ou roi, et il chercha à la lui rendre encore plus sensible par le plaisir de la surprise. 11 partit avec son illustre prisonnier sans en donner avis ù la cour, et marcha à grandes journées pour prévenir le bruit que la renommée pourrait en répandre. Quand il y fut arrivé , il équipa Thyus d’une manière fort singulière. C’était un homme d’une haute taille, d’un visage hagard et terrible ; il avait le teint noir, les cheveux fort longs et la barbe de même. 11 le revêtit d’un habit magnifique, lui mil au cou et aux bras un collier et des bracelets d’or , et lui donna tout l'équipage d’un roi ; et il l’était en effet. Pour lui, couvert d’un habit grossier de paysan, et vêtu comme un chasseur, la main droite armée d’une massue, il conduisait de la gaucho Thyus en lesse, comme on mène une bêle qu’on a prise. La nouveauté du spectacle attira
mo
toute la ville. Mais personne ne fut plus sur- [ affectionnées à son service, ils lui inspirèrent pris ni plus content que le roi quand il les vil , de la jalousie cl du soupçon contre le plus paraître l’un et l’autre devant lui dans ce plai- ; zélé et le plus fidèle de ses serviteurs.
.sant appareil. La rébellion de ce prince, trèspuissant dans son pays, lui avait causé de grandes et de justes alarmes. Il ne s’attcndail pas & le voir si tôt livré entre ses mains. Une si prompte et si heureuse exécution lui fit mieux connaître que jamais tout le mérite de Dalame.
Pour marquer le cas qu'il en faisait, il voulut qu’il partageai avec PharnabazeelTillirauste, les deux premiers hommes de l’étal, le commandement de l’armée qu’on destinait contre l’Égypte, et même il l’en chargea en chefquand il eut rappelé Pharnabaze.
Comme il était prés de partir pour celle expédition , Arlaxerxe lui ordonna de marcher promptement contre Aspis, qui avait fait révolter le pays où il commandait, dans le voisinage de la Cappadoce. I..a commission était peu importante pour un ofllcier qu’on venait de nommer général , et d'ailleurs fort périlleuse , parce qu’il fallait aller chercher l’ennemi dans un pays fort éloigné. Le roi s’aperçut bientôt qu’il avait fait une faute , et le contremanda. Mais Dalame était parti sur-le-champ avec une poignée de gens, cl il avait marché jour et nuit , comptant que', pour surprendre et vaincre l’ennemi, il n’avait besoin que de diligence, et non d’un grand nombre de troupes. Il le surprit en effet, et les courriers que le roi lui avait dépéchés rencontrèrent en chemin Aspis, qu’on menait à Suse pieds et mains liés.
Il n’était parlé en cour que de Dalame. On ne savait ce qu’on devait le plus admirer, ou de sa prompte obéissance , ou de sa courageuse et sage hardiesse, ou de son rare bonheur. Lue gloire si brillante blessa ceux des courtisans qui gouvernaient. Ennemis en secret les uns des autres, et séparés par la contrariété d'inléréts et le concours des mêmes prétentions, ils se léunirent contre un mérite supérieur qui les effarait tous, et qui dés la était un crime à leur égard. Ils conspirèrent ensemble pour le ruiner dans l’esprit du roi, et ils n’y réussirent que trop. Comme ils l’obsédaient sans cesse et qu’il n’était point en garde contre des personnes qui paraissp'e"!
Un ami intime que Dalame avait à la cour, et qui était dans une des premières places, lui donna avis de ce qui s’y passait, et de la conspiration qu’on avait formée contre lui, qui avait déjà indisposé le roi à son égard '. U lui représentait que, si l’expédition d’Égypte dont on l’avait chargé venait à tourner mal , il se trouverait exposé à un grand danger : que la coutume des rois était de s’attribuer à eux seuls et à leur bonheur les heureux succès, et d’imputer les mauvais à la faute de leurs généraux , et de les en rendre responsables au péril de leur tête : qu’il courait d’autant plus d« risque, que tous ceux qui environnaient le roi , et qui s’ëlaienl rendus maîtres de son esprit, étaient ses ennemis déclarés et avaient juré sa perte.
Sur ces avis, Dalame se détermine à quitter le service du roi , sans pourtant rien faire encore qui fût contraire à la fidélité qu’il lui devait. Il lai.sse le commandement de l'armée à Mandrocle de Magnésie, part avec ses troupes particulières pour la Cappadoce , s’empare de la Paphlagonie, qui en était voisine, s'unit sous main avec Ariobarzane, assemble des troupes, s’assure des places et y met bonne garnison. Il apprit que ceux de Pisidic armaient contre lui. II ne les attendit pas , et y fit marcher son armée, commandée par son fils puiné, qui eut le malheur d’être tué dans un combat. De quelque vive douleur que fût pénétré ce père, il céla sa mort , de peur qu’une si fâcheuse nouvelle ne jetât le découragement dans scs troupes. Quand il fut arrivé près de rennemi, son premier soin fut d'occuper un poste avantageux *. Milhrobarzaiie, son beau-père , qui commandait la cavalerie , croyant son gendre absolument perdu, se détermina à passer du côté des ennemis. Dalame, sans se troubler ni
« t Docet eum magno fore in perirulo , si quid ii;o tin- « pcranlc in Æg>pioadversi acddi&vct. N'amquf c.im esse « consuctudinern rpgum , ut casus «d^eryo» hominlbus « (ribuniii. spcuiHios fortunæ suæ : quo fteilé (lei i . ut ima pellaiilur ad eorum pcmicicni. quorum durtu rcsuuilc a ge»tc nuiicieutur : ilium bociDâjorc fore in discriniino, a quôd , quibus rci maiimc obediat, cos habcal iuimici>~ « simo$. U (Con?iEL. >kp.)
• Iliod. Ilb. lô, ;>ag. 399
Oy sjAjO^It’
se déconcerter, flt courir le bruit dans l’armée que c’était une feinle concertée entre son beaupére et lui , et le suivit de prés, comme pour SC mettre en état d’attaquer en même temps l’ennemi des deux cùtés. La ruse eut tout le succès qu’il en attendait. Quand on en vintaux mains , Mithrobarzane fut traité de part et d’autre comme ennemi, et taillé en pièces avec les siens. L’armée des Pisidiens prit la fuite , et laissa Uatame maître du champ de bataille et de tout le riche butin qui se trouva dans le camp des vaincus.
Jusque-lé üatame ne s’était point encore déclaré ouvertement contre le roi , les actions ilonl nous avons parlé n’étant que contre des gouverneurs avec qui il pouvait avoir des querelles particulières , comme nous avons remarqué ailleurs que cela était assez ordinaire. Son propre flls aîné (il s’appelait Scismas ) se rendit son accusateur auprès du roi, et lui découvrit tous ses desseins. Artaxerie en fut vraiment effrayé. 11 connaissait tout le mérite de CO nouvel ennemi; il savait qu’il ne s’engageait point dans une entreprise sans en avoir mûrement |iesé toutes les suites, et sans avoir pris toutes les mesures tiéces.saires pour la faire réussir, et que jusque-là l'exécution avait toujours répondu à tous ses projets. Il envoya contre lui en Cappadoce une armée de près de deux cent mille hommes, doni il y en avait vingt mille de cavalerie , le tout sous la conduite d’Autophradate. Les troupes de Datame n’égalaient pas la vingtième partie de celles du roi. Ainsi tonte sa ressource était en lui-méme, dans le courage de ses soldats , et dans l’heureuse situalion du poste qu’il avait choisi ; car c’était là sa grande science, et jamais capitaine ne sut mieux que lui prendre ses avantages , ni mieux profiter du terrain quand il s’agissait de ranger une armée en bataille.
La sienne, comme je l’ai déjà dit, était in- Qnimcnt inférieure à celle des ennemis. Il s’était posté de telle soi te qu'ils ne pouvaient pas l’envelopper, qu’au moindre mouvement qu’ils faisaient il leur tombait sur les bras et les incommodait cunsidérablemcnl , et que , s’ils prenaient la résolution d’en veniraux mains, leur grand nombre leur devenait absolument inutile. Aulophradate sentait bien que , selon toutes les régies de la guerre, il ne fallait
point , dans une telle conjoncture, hasarder la bataille; mais il trouvait aussi qu’il éhiit honteux pour lui, avec une armée si nombreuse, de prendre le parti de la retraite , ou de demeurer plus longtemps dans finaction devant une petite poignée de soldats. Il donna donc le signal. La première attaque fut rude ; mais les troupes d’Autophradate plièrent bientôt, et furent mises en déroute. Le vainqueur les poursuivit pendant qnelque temps et en fit un grand carnage. 11 n’y eut que mille hommes de tués du côté de Dalame.
Il se donna encore pinsleurs combats , ou plutôtpiusicurs escarmouches, où celui-ci avait toujours le dessus, parce que, connaissant parfaitement le pays, et réussissant surtout dans les ruses de la guerre , il se postait toujours avantageusement, et engageait les ennemis dans des terrains difficiles, d’où ils ne pouvaient se tirer sans perte. Aulophradate , voyant tous ses efforts inutiles et toutes ses ressources épuisées, et désespérant de pouvoir soumettre par la force un ennemi si rusé et si courageux , parla d’accommodement , et lui proposa de rentrer en grâce avec le roi à des conditions honorables. Üatame comprenailbien qu’il y avait peu de sûreté pour lui dans ce parti , parce qu’il est rare que les princes se réconcilient de bonne foi avec un sujet qui a manqué à son devoir, et à qui ils se voient en quelque sorte obligés de céder. Cependant , comme ce n’était que par désespoir qu’il s’était précipité dans la révolte, et qu’au fond du cœur il conservait toujours pour son prince des sentiments d’affection et de zèle, il accepta avec joie des offres qui feraient cesser l’état violent où son malheur favait engagé , et qui lui donneraient moyen de rentrer dans son devoir et d’employer ses talents au service du princeà qui ils étaientdus. Il promit d’envoyer des députés au roi. Les actes d’hostilité cessèrent , et Autophradate se retira dans la Phrygie , qui était son gouvernement.
Datame ne s’était pas trompé. Artaierxe , outré de dépit contre lui, avait changé en une haine implacable l’estime et l’affection qu’il lui avait autrefois témoignées. Voyant qu’il ne pouvait le vaincre par la force et par les armes, il ne rougit point d’employer l’artifice et ta trahison pour s’en défaire; moyens indignes
de (oui liomme d'honneur; combien plusd’uii prince! Il nposla plusieurs racurlricrs pour l’assassiner; mais Ualamc fut assez heureux pour é>iler leurs embûches. Enfin Mithridatc, fils d’Ariobarzane , A qui le roi avait fait de magnifiques promesses, s'il pouvait le délivrer d'un si redoutable ennemi, s’élant insinué dans son amitié, et lui ayant donné pendant un assez long temps bien des marques d’une fidélité A toute épreuve pour gagner sa confiance, profita d'un moment favorable où il le trouva seul, et le perça de son épée avant qu'il fût en état de SC défendre.
Ainsi périt dans les pièges d'une fausse amitié ce brave capitaine', qui s’était toujours fait honneur de garder une fidélité inviolable A l’égard de ceux qui s’étalent attachés A lui : heureux s’il s’était toujours piqué d'élre aussi fidèle sujet que bon ami , et s’il n’avait pas terni sur la fin de ses jours l’éclat de ses qualités héroïques par le mauvais usage qu'il en fit , et que la crainte des disgrâces , l’injustice des envieux , l’ingratitude du maître pour les services rendus, ni aucun autre prétexte , ne peuvent jamais autoriser !
Je m’étonne que , comparable par ses rares vertus militaires aux plus grands hommes du l’anliquité, son mérite soit demeuré comme enseveli dans le silence et l'oubli. Ses actions et ses exploits méritent bien pourtant d’être relevés ; car c’est dans ces petits corps de troupes, tels que ceux de Datamc, où tout est nerf, tout est conduit par la prudence , et où le hasard n’a point de lieu , que paraît dans tout son jour l’habileté d’un commandant.
CIIAPITUE IV.
UISTUIRE ABBÉGÉE DE SOCRATE.
Comme la mort de Socrate est un des plus considérables événements de l’antiquité , j’ai cru devoir traiter ce sujet avec toute l’ètcnduc qu’il mérite. Dans cette vue, je reprendrai les choses d’un peu plus haut , pour donner aux
( «X lia vir, qui multos consilio , neminrin perfldiâ cepe- A rat , simuUlà capiuf est amidUâ. » i.Cob5kl. Nef.)
lecteurs une juste idée du prince des philosophes.
Deux auteurs principalement me fourniront ce que j’ai A dire sur ce sujet , Platon et Xénophon , tous deux disciples de Socrate. C’est eux qui ont transmis A la postérité plusieurs de ses entretiens ', car ce philosophe u’a rien laissé par écrit, et qui nous ont conservé dons un grand détail toutes les circonstances de sa condamnation et de sa mbrt. Platon en avait été témoin. Il raconte datis son Apologie la manière dont Socrate fut accusé et se défendit ; dans Criton, le refus qu’il fit de se sauver de la prison; et dans le Phédon, son discours admirable sur l’immortalité de l’âme, qui fut aussitôt suivi de sa mort. Xénophon était pour lors absent , et en chemin pour revenir dans sa patrie après l’expédition du jeune Cyrus contre son frère Artaxcrxe. Ainsi il n’a écrit l’apologie de Socrate que sur le rapport de* autres : mais ce qu’il a écrit de scs actions et de scs discours dans ses quatre livres des choses mémorables, il le savait par lui-roéme. Diogène de Laercc a écrit la vie de Socrate, mais d’une manière fort sèche et fort abrégée.
S I. — Naissascc DE Socrate. Il s'appliocc d'arord
A LA SCCLPTCRE. PL'IS A L'ÈTIIDB UES SCICSCES ; LES HEBVEILLECX PROGRES QdTl V FAIT. SoS COLT POL'R LA MORALE ; SOS CARACTERE. SES EMPLOIS. C'.E OC'lL EUT A SOL'FFRIR UE LA MAUVAISE UL'MEUII DE SA FEMME.
Socrate naquit A Athènes, la quatrième année de la 77' olympiade*. Son père était sculpteur, et se nommait Soplirunisque; sa mère était sage-femme, et s’appelait Pliénéréle. On voit ici que la bassesse de la naissance n’est point un obstacle au vrai mérite, qui seul fait la solide gloire et la véritable noblesse. Il parait, par les comparaisons que Socrate employait assez souvent dans ses discours, qu'il ne rougissait point de la profession de son père, ni de celle de sa mère, lls’élonnail* qu’un sculpteur appliquât tout son esprit A faire
I « Socrête* , cujui tngenium variosque semiom-s im- « inorlElUali KrlpUi fuis Plalo Iraiiiüil , liUerain uullitu « rdiqulL n (Cic. de Orat. , lib. 3 , n 57.)
s An. M. 3Ô33, nv. J.C. 471. — Uiog. Laert. inSocrcl, psg. 100.
s Id. p«g. 110
qu'une pierre brûle devint semblable à un homme , et qu'un homme se mit si peu en peine de n'I'Ire pas semblable à une pierre brûle. Il avait coutume de dire qu'il eierçait la fonction d'accoucheur à l'égard des esprits, eu leur faisant produire ou dehors toutes leurs pensées ‘ ; et c’était IA en effet le rare talent de Socrate. Il traitait les matières dans un ordre si simple, si naturel, si net, qu'il faisait dire A ceux avec qui il entrait en dispute tout ce qu'il voulait , et qu'il leur faisait trouver dans leur propre fonds la réponse A toutes les questions qu'il leur proposait. Il apprit d'abord le métier de son père , et s’y rendit fort habile. On voyait encore, du temps de Pausanias, A Athènes, un Mercure et desGrAces de sa façon * ; et il est A présumer que ces ouvrages n’auraient pas trouvé lieu parmi ceux des plus grands maîtres de l’art , s’ils n’en avaient été jugés dignes.
On dit ’ que ce fut Criton qui le retira de la Ivoutique de son père . ayant admiré la beauté de son esprit , et ne jugeant pas raisonnable qu'un jeune homme capable des plus grandes choses demeurAt perpétuellement attaché sur la pierre , le ciseau A la main. Il fut disciple d'Archélaüs, qui le prit fort en affection : celui-ci l’avait été d'Anaxagore, philosophe trèscélèbre. Ses premières éludes eurent pour objet la physique et les choses de la nature, le mouvement des deux et des astres , selon la coutume de ce tcmps-lA , où l'on ne connaissait encore que celte partie de In philosophie ; et Xénophon nous assure * qu’il y était trèssavant. Âlais *, après avoir connu par sa pro-
* Pial, in Thcatet. pag. ti9 , etc.
a Paiiaan. lib. U . pag. 596.
a DIog. pag. 101.
a Xenopb. Mcmorabil. Ilb. 1 . pag. 710.
* « Socrates primu.<t pbilosophlam devoeaviteeoeto, et m lo urbibiis cotlocaril , et in domoi cUam introduxU . et M eoeglt (le vlia et raoribus . rebufquc bonis et tnaiis qu^ U rere. o (Cic. Tuie. Quaat. iib.^, n. 10.)
« Socrates mibi videtur, id quod constat inter omnes , « primus à rebus occultls et ab IpsA naturfl invoiutis , in « qutbus omnes ante eum pbilosopbl occupati Aierunt . « avocavisse phiiosophiam , et ad vitam communcm ad- « dnxlssc ; ut de virtutibus et vitils , omninAque de bonis « rebus et maiis qunreret ; ctelestia autem vel procui esse a aiiostrA cognltlone censeret . vel , si maximè cognita es- « sent, nihii lamen ad benè vlreadum conferre. s (Cic. Academie. Quast. iib. 1, n. 15.)
pre expérience combien ces sortes de connaissances étaient difficiles, abstruses, enveloppées par la nature même , et d’ailleurs peu utiles pour le commun des hommes, il fut le premier, comme dit Cicéron , qui s’avisa de faire descendre In philosophie du ciel , de la placer dans les villes, de l'introduire même dans les maisons particulières, l'humanisant pour ainsi dire, la rendaitl plus familière, plus A l’usage de la vie commune, plus A la portée des hommes, et l’appliquant uniquement A ce qui pouvait les rendre plus raisonnables , plus justes et plus vertueux. Il trouvait ' qu’il y avait une espèce de folie de consumer toute la vivacité de son esprit et d’employer tout son temps dans des recherches purement curieuses , environnées de ténèbres impénétrables , absolument incapables de contribuer au bonheur de l’homme , pendant qu'on négligeait de s’instruire des devoirs communs et ordinaires de la vie, et d’apprendre ce qui est conforme ou contraire A la piété, A la justice, A l’honnéteté; en quoi consistent la force, la tempérance, la sagesse; quel est le hut de tout gouvernement; quelles en sont les régies, quelles qualités sont nécessaires pour bien commander et bien gouverner. Nous verrons dans la suite l’usage qu’il Cl de celle élude.
Bien loin qu'elle l’empéchAl de remplir les devoirs d’un bon citoyen , elle servit A l'y rendre plus Adèle. Il porta les armes, comme le faisaient tous ceux d’Athènes , mais avec des motifs plus purs et plus éclairés. Il Cl plusieurs campagnes, se trouva A plusieurs actions, et s’y distingua toujours par son courage et sa bravoure. On le vit, sur la ün de sa vie, donner dans le sénat , dont il était membre , des preuves éclatantes de son zèle pour la justice , sans que les plus grands dangers pussent l’affaiblir.
Il s'était accoutumé de bonne heure A une vie sobre , dure , laborieuse , sans laquelle il est rare qu’on soit en état de satisfaire A la plupart des devoirs d’un bon citoyen. Il est difficile de porter plus loin qu'il le Cl le mépris des richesses et l’amour de la pauvreté '. Il regardait comme une perfection divine
1 XcDOph. Mcmorabil. Ilb. 1 » pag. 710.
t id (bld. pa« 731.
4»4t> CS4 <1^
lie n’avoir besoin de rien , cl il croyait qn’on approcliail d'aulant plus prés de la Divinité, qu'on SC cnntcnlail de moins de choses. Voyant la pompe et l’appareil que le luxe élalait dans de cerlaines cérémonies, et la quantité infinie d’or et d'arpent qu’on y portail ' : « Que de a choses , disait-il en se félicitant lui-méme sur a son étal , que de choses dont je n’ai pas besoin ! i/uanlis non rgeo! »
Il avait, hérité ’ de son père quatre-vingts mines c’est-à-dire quatre mille livres; et un de scs amis ayant eu besoin de celle somme, il la lui prêta ; mais les affaires de cet ami ayant mal tourné, il perdit tout, et il souffrit ccttc perte avec tant d’indifférence cl de tranquillité, qu’il ne songea pas même à s'en plaindre. On voit, dans YOEconomique de Xénophon *, que son bien ne montait en tout qu’à cinq mines * , c’est-à-dire è deux cent cinquante livres. Il avait pour amis les ])lus riches d’.Vthéncs , qui ne purent jamais gagner sur lui qu’il souffrit qu’ils lui fissent part de leurs richesses. Quand il avait quelque liesoin , Il ne rougissait point de l’avouer : Si forais (le l'argent^, dit-il un jour dans une assemblée de ses amis , f aurais acheté un manteau. Il ne s’adressa à personne en particulier , il se conlcnta d’un avis général. Ce fut un combat entre ses disciples à qui lui ferait ce petit présent. C’était s’y prendre trop tard, dit Sénéque; leur attention aurait dû prévenir ses besoins et sa demande.
Il rejeta généreusement les offres elles présents d'ArchélaOs , roi de Macédoine , qui voulait l’attirer chez lui r , ajoutant qu'il ne voulait point aller trouver un homme qui pouvait lui donner plus qu'il n'était en étal de lui rendre. Un autre philosophe n’approuve pas
' 0 Surralcv tn pom]iS, quum magna vis aurl argcntlque « rerretur: Quàm mulla non drsiilcrot Inqult. » (Cic. T UK. Quœst. Mb. 5.)
> Liban, in apol. Sücrat. pag. C40.
a t^ualrc-vlngla mines auiques vaudraient 4 000 fr. E. B.
* Xenoh. fn OEeon. pag. 823.
■ Cinq mines auiques vaudraient 28B Tr. E. B. s «Socrates , amicis audientibus: Emisrem, inquit, K pattium, si nummos haberem. Nemincm poposcil , « omnes admonuil. A quo acciperct, ambitus fuit.... Post « hoc , quisquis properaverit , serù dat ; JamSocrati de- « fuit. (Sesec. da Bsnef. lib. 7, cap. 31.)
Sencc. de Bencf. iib. 5 . cap. 6.
cette réponse. « Eûl-ce donc été rendre à ce « prince un petit service, dit le même Séné- « que, que de le détromper de ses fausse; « idées de grnndcur et de magnificence, de « lui inspirer du mépris pour les richesses , « de lui en montrer le véritable usage, de l’in- « siruire dans le grand art de régner , en un « mol, de lui apprendre à bien vivre et à bien « mourir? Veut-on savoir , cnnlinuc Sénéque,
« la véritable raison qui l’empêcha de se ren- « dre a la cour de ce prince? Il ne crut jias « qu’il lui convint d’aller chercher la servitude O lui qui sentait que, dans une ville libre, on a ne pouvait souffrir sa liberté : lYoluit ire ad « voluntariam servitutem is cujus liberlalem a civitas libéra ferre non potuit. «
L’austérité dans laquelle il vivait en particulier ne le rendait point sombre ni sauvage, comme cela était assez ordinaire pour lors, aux philosophes C Dans les compagnies et les conversations, il était fort gai et fort enjoué; c’était lui qui faisait la joie cl l’agrément des repas. Quoique très-pauvre*, il se piquait d’être propre sur soi et dans sa maison ; cl ne pouvant souffrir la ridicule nffeclalion d’Antislhéne , qui portail toujours des habits sales et déchirés, il lui disait qu’à travers les trous de son manteau et ses vieux haillons on entrevoyait beaucoup de vanité.
Une des qualités les plus marquées de Socrate était une tranquillité d’àme que nul accident, nulle perle, nulle injure, nul mauvais traitement ne pouvait altérer. Quelques-uns ont cru qu’il était naturellement fougueux et emporté, et que la modération à laquelle il était parvenu était l’effet de ses réflexions et des efforts qu’il avait faits pour se vaincre luiméme et SC corriger ’ ; ce qui en augmenterait encore le mérite. Sénéque dit qu’il avait exigé de ses amis de l’avertir quand il le verrait prés de se mettre en colère , cl qu’il leur avait donné ce droit sur lui , comme il l’avait pris sur eux. En effet * , le temps d’appeler du secours contre une passion qui a sur l’homme un empire si puissant et si prompt , c’est lorsque nous
t Xenuph. in ronviv.
* Ælian. Jib. 4, cap. 11 . et Mb. 9» cap. 35.
* Serser. de Ir4. lib. S, cap. 15.
* a Contra polens malum , et apud nos gratioaiiiD , dum « cunspicimus, elnostri sumus, advocemus. »
^ ans ^
sommes encore à noos el de snng-froid. Au premier signal , nu premier mol d'avis , il baissait le Um, ou meme se taisait. Se sentant de remolion contre un esclave, «Je le frapperais, « dit-il, si je n'ôtais en colère » : Cttderem te, ni$i irascerer Ayant reçu un soulllel, il se contenta de dire en riant : Il est fâcheux de fie pas savoir quand il faut s’armer d'un casque *.
Sans sortir dosa propre maison, il trouva de quoi exercer sa patience dans toute son étendue. Xanlhippe, SI femme, la mil aux plus rudes épreuves par son humeur bizjrre, emportée, violente. llparail qu’avant que de la prendre pour sa romimgne, il n'avait pas ignoré son carai 1ère ; et il dit lui-même, dans Xénophoii qu'il l’avait choisie exprès, persuadé que, s’il venait à bout de souffrir ses brusqueries, il n'r aurait personne, quelque difficile qu’il fét, arec qui il ne pùl vivre. S'il l’avait épousée dans celle vue, il dut certainement en être conlentl Jamais femme ne porta plus loin la bizarrerie d’esprit et la mauvaise humeur. 11 ii’y eut sorte d'outrage ni d’avanie qu'il n’eût i essuyer de sa part. Elle en venait quelquefois jusqu’à ccl excès de colère, que de lui arracher son manteau en pleine rue; el même un jour, après avoir vomi contre lui toutes les injures dont son dépit était capable, à la Un elle lui jeta un pot d’eau sale sur la télé Il ne ni qu’en rire, disant qu'il fallait bien qu'il plût après un si grand tonnerre.
Quelques auteurs anciens ont écrit que Socrate épousa une seconde femme, nommée Myrlo, qui était petite-fille d’Aristide-le-Jus- Ic^; et qu’il eut beaucoup à souffrir de ces deux femmes, qui étaient perpétuellement en querelle ensemble, etqui ne se réunissaient que pour le charger d’injures el lui faire Icsoulrages les plus piquants. Ils prétendent que, pendant la guerre du Péloponnèse, après que la peste eut emporté une grande partie des Athéniens, il fut rendu à Athènes une ordonnance par laquelle, pour réparer plus lût les ruines de
* Si'ner. do Irà. lib. 1 » cap. 1ô.«
* Id. ibid. Ilb. 3, cap. 11.
* Xenoph. iu Conviv. pag. 879.
* Diog. io Socrat. pag. 112.
■ Plut. In vit. Arislld pag. 335. — Athen. Itb. 13» pag. 555. — Diog. Laerl. in Socral. pag. 105.
la république, il était permis à chaque citoyen d’avoir deux femmes à la fois, et que Socrate usa du bf^néfice de la nouvelle loi. tes auteurs étaient fondés uniquement surun pass.ige d’un trailéde la noblcs.se-, attribué à Aristote. Mais, outre que, selon Plutarque ^luéine, Pauétius, auteur fort grave, avait pleineincnl réfuté celte opinion, ni Platon ni Xénophon, qui étaient bien instruits de ce qui regardait leur maître, ne parlent de ce second mariage de Socrate; et, d’un autre côté, Thucydide, Xénophon et Uiodore de Sicile, qui ont rapporté dans un grand détail toutes les particularités de la guerre du Péloponnèse, gardent le même silence sur le prétendu décret d’Athènes qui permettait la bigamie. On verra, dans les premiers volumes des Mémoires de l’Académie des Belles-Lettres qui paraîtront, une dissertation * de M. Hordion sur ce sujet, où il démontre que le second mariage de Socrate cl l’ordonnance sur la bigamie sont des faits supposés.
$ tl. — 1)C péjlos oc tSI'RlT F.4VIIIJCB OC SuCRAll-.
Ce ne serait pas bien connaître Socrate que de ne rien savoir du Génie qu’il prétendait lui avoir servi de conseil el de guide dans la plupart de ses actions. On ne convient pas de ce qu’était ce génie, appelé ordinairement le démon de Socrate , du grec ùaif<o>ioy , qui signifie quelque chose qui tient du divin, conçu comme une voix secréte, ou comme un signe, ou comme une inspiration telle qu’en éprouvaient les devins ; génie qui le détournait des entreprises qu’il formait, quand elles devaient lui être préjudiciables, sans jamais le porter à aucune action : esse divinumquoddam, quod Socrates deemonium appetlat, cui semper ipse paruerit, nunquam impeltenti , sapé revocanti *. PluUirque, dans un traité qui a pour litre du génie de Socrate rapporte les différents sentiments des anciens sur l’existence et sur la nature de ce génie. Je m’en liens à celui de tous ces sentiments qui me parait le
■ Dans le lame vin , pag. 267.
• etc. de Divin. Ilb.l,n.l22.
■ 1-ag. SSt).
plus naturel et le plus raisonnable, quoiqu’il y insiste peu.
On sait que la Divinité seule a une connaissance certaine et claire de l’avenir ; que l'homme n’en peut pénétrer les ténèbres que par des conjectures incertaines et confuses; que ceux qui y réussissent le mieux sont ceux qui, par une comparaison plus exacte et plus suivie des différentes causes qui peuvent influer dans l’événement futur, démêlent, d’une vue plus ferme cl plus distincte, quel sera le résultat et l’issue du combat de ces diverses causes pour contribuer au succès d’un effet cl d’une entreprise, ou pour y mettre obstacle. Celle prévoyance et ce discernement tiennent du divin, nous élèvent au-dessus des autres hommes , nous approchent de la Divinité, nous font entrer en quelque sorte dans ses conseils et dans ses desseins, en nous faisant entrevoir et pressentir jusqu’à un certain point ce qu’elle a réglé pour l’avenir. Socrate avait un jugement juste et pénétrant, et une prudence exquise. 11 pouvait appeler ce jugement, cette prudence, «"îat^ôviov , que/que chose de divin; usant d’une sorte d’équivoque, pour dire vrai, sans pourtant s’attribuer à lui-môme le mérite de sa justesse à conjecturer sur l’avenir. M. l’abbé Fraguierapprochede ce sentiment dans la dissertation qu’il nous a laissée sur ce sujet dans les Mémoires de l’Académie des Belles-Lettres K L’effet, ou plutôt la fonction de ce génie, était de l’arrêter, de l’empécher d’agir, sans le porter jamais à agir ■. Il recevait aussi le même avertissement lorsque ses amis allaient s'engager dans quelque mauvaise affaire qu’ils lui communiquaient; et l’on rapporte plusieurs occasions où ils se trouvèrent fort mal de ne l’avoir pas cru. Or quelle autre signification .lonner à cela que de lui faire signifier, sous des paroles mystérieuses, un esprit que ses propres lumières et la connaissance des hommes rendent éclairé sur l’avenir? Et si Socrate n’eùt voulu diminuer en sa personne le mérite d’un jugement très-sûr en le rapportant à une espèce d’instinct ; si dans le fond il eût voulu faire entendre autre chose que ce secours général de la sagesse divine, qui, dans chaque
* Tom. 4 , pag. 368.
* Plat, in Theag. pag. 128.
homme, s’explique par la voix de la raison , eût-il évité, dit Xénophon \ de passer pour un arrogant et un menteur?
Dieu m’a toujours empêché de vous parler, dit-il à Alcibiade tandis que la faiblcs.se de l’Age eût rendu mes discours inutiles. Mais présentement je crois pouvoir entrer en dispute avec un jeune homme ambitieux, à qui les lois" ouvrent le chemin aux honneurs de la république. N’est -ce pas visiblement la prudence qui empêchait Socrate de traiter. sérieusement avec Alcibiade dans un temps où des propos graves et sérieux eussent pu lui donner une sorte de dégoût, dont peut-être ne serait-il jamais revenu? El lorsque, dans le dialogue de la République , Socrate rejette sur l’inspiration d’en haut son éloignement pour les affaires publiques, dit-il autre chose que ce qu’il avance dans son Apologie 5, qu’un homme de bien qui, dans un état corrompu, se mêle du gouvernement, n’est pas longtemps sans périr? Si * , lorsqu’il alla se présenter aux juges qui le devaient condamner, celle voix céleste ne sè fil point entendre pour l’arrêter, comme elle faisait dans les occasions dangereuses, c’est qu’il n’estima pas que ce fût pour lui un mal de mourir, .surtout à l’âge cl dans les circonstances où il était. Tout le monde sait quel avait été, longtemps auparavant, son pronostic sur la malheureuse expédition de Sicile. 11 l’allribuait à son démon, et déclarait que cela lui était inspiré. Un homme sage qui voit une affaire conduite avec passion et mal concertée peut être prophète sur l’événement; il n’a pas besoin d’un démon qui l'inspire.
Il faut pourtant avouer que le sentiment qui attribue aux hommes des génies, des anges pour les conduire et les garder, n’était pas inconnu même aux païens. Plutarque cite des vers de Ménandre, où ce poêle dil-^, en termes exprès, qu’à chaque homme est donné en naissant un bon génie, qui lui sert pendant toute la vie de mailre et de guide.
‘ Mcmorabil. lib. 1 , pag. 708
* Plat, in ,4lcib. pag. 150. j
* Pial. lib. 6, de Rep. pag. 496. . J, .
* Apolog. Socrat. pag. 31-32 , 40
s DeanimiTranquiil. pag. 474. T
Gs7
AxavTt Saifiuy ùvüpi vJ^Trapavrartî tvOÿf ytvcftwi, pvtTTaybiyùf toO ^(OV AyaOif.
On peut croire avec assez de vraisemblance que le démon de Socrale dont on a parlé si diversement, jusqu'à mettre en question si c’était un bon ou un mauvais ange , n'était autre chose que la justesse et la force de son jugement, qui par les régies de la prudence, et par le secours d’une longue expérience soutenue de sérieuses réflexions , lui faisait prévoir quel devait être le succès des affaires sur lesquelles il était consulté , ou sur lesquelles il délibérait pour lui-même.
Je pense en même temps qu’il n’était pas fâché de laisser croire au peuple que c’était en effet une divinité , de quelque genre qu’elle fut, qui l'inspirait et lui découvrait favenir. Oette opinion pouvait le relever beaucoup dans l'esprit des Athéniens , et lui donner une autorité dont on sait que les plus grands hommes du paganisme étaient fort jaloux', et qu'ils tâchaient de SC procurer par des communications secrètes et des entretiens prétendus avec quelque divinité: mais elle lui attira aussi la jalousie de plusieurs citoyens.
â lit. — SOCBATE DÉCLÀEi CK PLUS SAGE DES UOIIMES PAJI L'OBACLE DE DKi.PllfiS.
Cette déclaration de l’oracle, si avantageuse en apparence pour Socrate , ne contribua pas peu à allumer contre lui l'envie, et à lui susciler des ennemis, comme lui-méme nous l'apprend dans son Apologie', où il raconte ce qui donna lieu à cet oraéle , et quel en est le véritable sens.
Chæréphon , disciple zélé de Socrate , étant un jour allé à Delphes , demanda à l'oracle s'il y avait au monde un homme plus sage que
* Lycurgue ot Solon eureol recoure à reulorHé des ore~ «les pour se donner plus de crédit. Zaleucus préteodail que scs lois lui avaient été dictées par Minerve. Numa Porapi- Mus vantait ses entretiens avec ta déesse Kitéric. Le premier Scipion r.4fricain faisait croire an peuple que les dieux lui donnaient des avfs secrets. 11 n'eat pas jusqu’à la biche de Serlorius qui avait quelque chose de divin.
* Plat, in Apolog. pag.
Socrale. La prêtresse répondit qu’il n'y enavait aucun. Celle réponse jela Socrate dans l’embarras , et il cul peine à en comprendre le sens : car, d'un cOlé , il savait bien, dit-il luiméme , qu’il n’yr avait en lui aucune sagesse , ni pelile ni grande; cl , de l’autre, il ne pouvait soupçonner l’oracle de fausseté ou de mensonge , la Divinité étant incapable de mentir. Il se mit dune en mouvement, et sc donna beaucoup de peine pour en pénétrer le sens. D’abord il s’adresse à un puissant citoyen , homme d’étal cl grand politique, qui passait pour un des plus sages de la ville, et qui lulméme était encore plus persuadé que tous les autres de son mérite. Il trouve dans la coiiversalioii qu’il ne sait rien, et le lui ineinne assez clairement ; ce qui le rendit extrêmement odieux à ce citoyen et à tous ceux qui étaient présents. Il en fut de même de plusieurs autres de même professioD , et tout le fruit de scs recherches fut de s’attirer uu plus grand nombre d’ennemis. De CCS hommes d’élat il passe aux poêles, qui lui parurent encore plus remplis d’estime pour eux-raémes, mais en effet plus vides de science et de sagesse. Il pousse ses enquêtes jusqu'aux artisans. Il n’en trouva pas un qui , parce qu’il réussissait dans son art , ne se crût Irés-capablc et Ircs-instruit des plus grandes choses : celte présomption était le défaut presque général des Alhénietis. Comme ils avaient naturellement beaucoup d'esprit , ils prétendaient SC connaître à tout , et sc croyaient capables de juger de tout. Ses recherches parmi les etrangers ne furent pas plus heureuses.
Socrate ensuite , rentrant en lui-méme , ci se comparant à tous ceux qu’il avait interrogés', reconnaissait que la différence qui élaill entre eux et lui , c’est que tous les autres croyaient savoir ce qu'ils ue savaient pas, au lieu que , pour lui, il avouait sinecrement son ignorance. El de là il conclut qu’il n’y a que Dieu seul qui suit véritablement sage , et que
> « Socrates In omnibus ferè scrmonibus ùc diapalal .
« ul nthil afürizict ipse , refellat aliot : nibll se sclre dicat.
O nisi Id ipsum, c6<iue præsiare ceterii , qudd illi , quæ (I ncscianl, scire se puicnl ; ipse se nihil sdre id anuni « sciât . ob ramque rem se arbilrarl ab Apolline omnium K sapientissimura esse dictum , quod hcc esset una oronis O sapienlia, non arbitrari se scirc quod nesciat. o (Cic Acad. Quœst. Ilb, 1 , o. 15-lG )
c’est aussi ce qu'il a voulu dire par son oracle, en faisant entendre que toute la sagesse hnluaine n'est pas grand'chose , ou , pour mieux dire, qu'elle n'est rien. Et quant à ce que l'oracle a nommé Socrate, il s’est sans doute servi de mon nom , dit-il , pour me proposer en exemple , comme disant à tons les hommes ; Le plus sage d’entre vous c’est celui qui reconnaît, comme Socrate, qu’il n’y a véritablement aucune sagesse en lui.
8 IV, — SOCKATB Sfl DONSe TOÜT ESTICa A l'ISSTKDC- TIOS DB LA JEL.SESSB D’.ATHESES. ATTACHEMEST DE SES DISaPLES POER Ll'I. PRINCIPES ADH IRABLES QE'IL LELR ISSPIRE, SOIT POUR LE COUTERREItBET , SOIT POUR LA RELIGIOX.
Après avoir rapporté quelques particularités de la vie de Socrate, il est temps de passer à ce qui a fait son caractère principal et dominanl , je veux dire au soin qu’il prenait d’instruire les hommes , et surtout de former la jeunesse d’Athènes.
11 semblait, dit Libanius* qu’il fût le père commun de la république, tant il était attentif au bien et à l’utilité de tous les citoyens. Mais, comme il est bien didlrile de corriger les vieillards , et de faire changer de principes à des personnes qui respectent les erreurs dans lesquelles ils ont blanchi , il consacra principalement ses travaux à l’instruction de la jeunesse, afin de répandre les semences de la vertu dans un champ plus propre à fructifler.
11 n’avait point une école ouverte comme les autres philosophes, ni d’heure marquée pour ses leçons '. Il ne faisait point apprêter de bancs, et ne montait point en chaire. C’était un philosophe de tous les temps et de toutes les heures. Il enseignait en tout lieu et en toute occasion ; dans les promenades, dans les conversations, dans les repas; a l’armée et au milieu du camp, dans les assemblées publiques du peuple ou du sénat, dans la prison même, et lorsqu’il buvait la ciguë, il philosophait, dit Plutarque, et il instruisait le genre humain. Et de là cet auteur sensé prend occasion d’éta- Mir un grand principe en matière de gouver-
* Iq .ipolog. Socrat. pag. 611.
■ Plut, an kbI ail gcr. reip. pag. TV6.
nemeiit, que Sénèque avant lui avait mis dans tout son jour ‘. Pour être un homme public, dit-il, il n’est pas nécessaire d’être actuellement en charge, de porter la robe de juge ou de magistral, de prendre séance dans les plus grands tribunaux. Plusieurs de ceux qui le sont, quoiqu’ils soient honorés des beaux noms d’orateurs, de préteurs, de sénateurs, s’ils n’en ont pas le mérite, doivent être regardés comme de simples particuliers, et souvent même méritent d’étre confondus avec la plus vile populace. Mais quiconque sait donner de sages conseils à ceux qui le consultent, animer les citoyens ^ la vertu, leur inspirer des sentiments de probité, d’équité, de générosité, d’amour de la patrie : voilà, dit Plutarque, le véritable magistrat et l’homme d’état, de quelque condition qu’il soit et en quelque place qu’il se trouve.
Tel était Socrate. On ne peut exprimer les services qu’il rendit à l'état par les instructions qu’il donna à la jeunesse, et par les disciples qu’il forma. Jamais maître n’en eut ni en plus grand nombre, ni de plus illustres. Platon ’, quand il serait le seul, en vaudrait une foule. Prés de mourir, il louait et remerciait Dieu de trois choses ; de ce qu’il lui avait donné une àme raisonnable, de ce qu’il l’avait fait naître Grec et non pas barbare, et de ce qu’il avait placé sa naissance au temps où vivait Socrate. Xénophon eut le même avantage On dit qu’un jour, comme il passait dans la rue, Socrate l’ayant arrêté avec son bâton, lui demanda s’il savait où l’on vendait des vivres. Il
• «HalietubI seelitm in prirBialaÜMpllcMrongnus
s ADlmus ItA dcliluerit ( vir ilk } ut ubicumque otium
« iuum absconderit, prodesse velit et stngulis et univervis. « tngenio , voce , consilto. Nec entm is aolus relpublicB! a prodest , qui candidatoa extrabit , et tuelur reos , et de a pace belloque censet : led , qui Juveolutem exboriBtar . « qui , in tantâ bonorum prcceplorum inopil . virtule « instruit animos , qui ad pecuniain iuxuriamqne eursu « ruentes prensal ac rctrabit , et. si nibil aliud . certè mo- R ralur, in privalo pubiieum negotium agit. An ilie pins « prcAUl , qui inter petegrinos et civca . aul urbanus pre- « lor adeuntibuA adseiaorii verba pronuiitiat. quâm qui « doeet quid sit JusUUa . quid pletas . quid patlcntla . quld O forUtudo . quid morüs contemplus . quid deorum intel- II leetui , quant graluilum bonumtltcouscientJaî)» fSsn. de Tranpiiit. animi, cap. 3.) s Plut, in Mario , pag. S33.
X Diog. iu Xenopb. pag. 1-20.
O.JÎ)
n’cut pas de peine il répondre i celte question ; mais Socrate lui ayant demandé en quel lieu les hommes apprenaient la vertu, et voyant que celle seconde question l’embarrassait : Si lu es curieux de le savoir, répliqua le philosophe, suis-moi, et lu l’apprendras : ce qu’il fil sur l'heure même ; et il fut depuis le premier qui recueiilil ses discours et qui les publia.
Arislippe *, sur un entretien avec Ischomachus, dans lequel il avait recueiili quelques traits de la doctrine de Socrate, conçut un si vif désir d’aller l’entendre, qu’il en devint tout maigre et tout pâle, jusqu’à ce qu’il prtt aller puiser à la source, et se remplir d’une philosophie dont le fruit était de connaître ses maux et de s’en guérir.
Ce qu’on raconte d’Euclide le Mégarien montre encore mieux jusqu’où allait la passion des disciples de Socrate pour profiter de scs instructions. Il y avait pour lors une guerre déclarée entre Athènes et Mégare qui allait si loin ’, qu’on faisait prêter sermentaux généraux athéniens de ravager le territoire de Mégare deux fois l’année, et qu’il était inierdit aux Mégariens, sous peine de la vie, de mettre le pied dans l’Altiquc. Cette défense ne put éteindre ni arrêter le xéle d’Euclide ’. Il sortait de sa ville sur le soir en habit de femme, la tête couverte d’un voile, et se rendait la nuit au logis de Socrate, où il se tenait jusqu’à ce que, le jour approchant, il s’en retournait dans le même étal où il était venu.
L’ardeur des jeunes Athéniens pour le suivre était incroyable. Us quittaient père et mère, et renonçaient à toutes leurs parties de plaisir pour s’attacher à Socrate et pour l’entendre. On en peut juger par l’exemple d’Alcibiade, le plus vif et te plus fougueux des jeunes gens d’Athènes. Ce|iendant ce phiiosoplic ne l’épargnait pas, cl en toute occasion il était attentif à calmer les saillies de ses passions et à réprimer son orgueil, qui était sa grande maladie. J’en ai rapporté quelques traits dans ce volume. Cn jour qu’Alcibiadc * faisait valoir scs richesses elles grandes terres
* Plut.deCurio9.paR. 516.
* Plut, in Pericl. pag. 16B.
a A . Gril. Nort. au. Ub. 6 , cap. 10.
* Ælian. lib. 3 , cap. 28.
qu’il possédait (car c’est ce qui enfle Iccaeurde la plupart des jeunes gens de qualité), il le mena devant une carte de géographie , et lui demanda où était l’Altique. A peine y tenaitelle quelque place ; il l’entrevit néanmoins, cl la démêla. Mais, étant prié d’y montrer ses terres : « C’est trop peu de chose, dit-il, pour « être marqué dans un si petit espace. Voilà M donc, répliqua Socrate, cequi vous entête si « fort, un point de terre imperceptible! » Le raisonnement pouvait être poussé encore bien plus loin; car qu’était l’.àttique comparée à toute la Grèce, et la Grèce à l’Europe, et l’Europe à toute la terre, et la terre elle-même à la vaste étendue de ces globes infinis qui l’environnenl? Quel avorton, quel néant que le prince le plus puissant de la terre au milieu de cet abîme de corps et d’espaces immenses! et quelle place y oecupe-l-il !
Les jeunes gens d’Athènes, éblouis de la gloire de Thémistocle, de Cimon, de Périclés, et pleins d’une folle ambition, après avoir reçu pendant quelque temps les leçons des sophistes, qui leur promettent de les rendre de trèsgrands politiques, se croyaient capables dc toul, et aspiraient aux premières places * : l’un d’eux, nommé Glaucon, s’était mis si fortement cn tête d’entrer dans le maniement des affaires publiques, quoiqu’il n’eùl pas encore vingt ans, que personne dans sa famille, ni parmi ses amis, n’avaient eu le pouvoir de le détourner d’un dessein si peu convenable à son âge et à sa capacité. Socrate, qui l’affectionnait à cause de Platon son frère, fut le seul qui réussit à lui faire changer de résolution.
l!n jour. Tayaut rencontré, il l’aborda avec un discours si adroit, qu’il l’engagea à Técouter; c’était déjà avoir beaucoup gagné sur lui. « Vous avox donc envie de gouverner la république? lui dit-il. Il est vrai, répondit Glaucon. Vous ne sauriez avoir un plus beau dessein, repartit Socrate ; car si vous y réussissez, vous vous mettrez en état de servir utilement vos amis, d’agrandir votre maison, et d’étendre les bornes de votre patrie. Vous vous ferez connaître non-seulement dans Athènes, mais par toute la Grèce; et peut-être que votre renommée volera jusque chez les nations barba-
“irri.
i \pnn|iti. Mrmorabil. Hh. 3, pag.
rcs, comme celle de Thémislode. Enfin, quelque pari que vous soyez, vous allircrcz sur vous le respccl cl radmiraliuu de loul le monde. >>
l'n dôbul si insinuant el si fiattcur plut ei- Irtmeracnl au jeune homme , qui se trouvait pris par son faible ; il resta volontiers, sans qu'il fût besoin de l'eti presser , el la conversation continua, a Pui.sque vous désirez de vous faire estimer et honorer, il est clair que vous songez i vous rendre utile au public. — Assurément. — Diles-moi donc, je vous prie au nom des dieux , quel est le premier service que vous prélendcz rendre à l’état?» Comme (jlaucon paraissait embarrassé, cl rêvait à ce qu'il devait répondre : u Apparemment, reprit Socrate, ce sera de l'enrichir, c’est-à-dire d'augmenter scs revenus? — C’est cela même. — El, sans doute , vous savez en quoi consistent les revenus do l’étal et à combien ils peuvent monter. Vous n'aurez pas manqué d’en faire une étude particulière, afin que , si un fonds vient à manquer tout à coup, vous puissiez aussitôt le remplacer par un autre. Je vous jure , répondit Glaucon, que c’est à quoi je n’ai Jamais songé. — Marquez-moi au moins les dépenses que fait la république ; car vous .savez de quelle importance il est de retrancher celles qui sont superflues. — Je vous avoue que je ne suis pas plus instruit sur cet article que sur l'autre. — 11 faut donc remettre à un autre temps le dessein que vous avez d’enrichir la république; car il vous est impossible de le faire , si vous en ignorez les revenus cl les dépenses.
« Mais, dit Glaucon, il y a encore un autre moyen que vous passez sous silence : on peut enrichir un étal par la ruine de ses ennemis. Vousavez raison, répondit Socrate; mais pour cela il faut être le plus fort, autrement on court risque soi-même de perdre ce que l'on a. Ainsi, celui qui parle d’entreprendre une guerre doit connaître les forces des uns el des autres, afin que , s'il trouve son parti le plus fort, il conseille hardiment la guerre ; el que s’il le trouve le plus faible , il dissuade le peuple de s'y engager : or, savez-vous quelles sont les forces de notre république , tant par mer que par terre, et quelles sont celles de nos enni^ mis ? En avez-vous un étal par écrit ? vous
me ferez plaisir de me le communiquer. Je n’en ai point encore , répondit Glaucon. Je vois, bien, dit Socrate, que nous tie ferons pas si tôt la guerre, si l’on vous charge du gouvernement; car il vous reste bien des choses à savoir et bien des soins à prendre. »
11 parcourut ainsi plusieurs autres articles non moins importants, sur lesquels il le trouva également neuf ; et il fil loucher au doigt le ridicule de ceux qui ont la témérité de s’ingérer dans le gouvernement , sans y apporter d’autre préparation qu’une gnmde estimed’euxméraes,et une ambition démesurée de s’élever aux premières jvlaces. « Craignez , mon cher Glaucon, lui dit Socrate, craignez qu’un désir trop vif des honneurs ne vous aveugle , el ne vous fasse prendre un parti qui vous couvrirait de honte en mettant nu grand jour votre incapacité el votre peu de talent. »
Glaucon profila des sages avis de Socrate, cl prit du temps pour s’instruire en particulier avant que de se produire en public. Celle leçon est pour tous les siècles, el elle peut convenir à beaucoup de personnes de loul étal et de toute condition.
Socrate ne pressait point ses amis d’entrer de bonne heure dans les emplois', et il voulait qu’auparavanton eût travaillé à se remplir l’esprit des connaissances nécessaires pour y réussir. Il faudrait être bien simple, disait-il, pour croire qu’on ne peut apprendre les arts mécacaniques sans le secours des maîtres, et que la science de gouverner les états , (|ni est le plus grand effort de la prudence humaine, n’a besoin d’aucun travail, ni d’aucunovpréparalion. Son grand soin, par rapport à ceux qui aspiraient aux charges , était de les former aux bonnes mœurs , de jeter en eux de solides principes de probité et de justice , el surtout de leur inspirer un sincère amour de la patrie, un grand zèle pour le bien public, cl une haute idée de la puissance et de la bonté des ilieux ; parce que, sans ces qualités, toutes les autres connaissances ne servent qu’à rendre les hommes plus méchants et plus capables de faire du mal. Xénophon nous a conservé un entretien de Socrate avec Eulhydéme sur la Prov idencc, qui est un des plus beaux endroits qui se trouvent dans les écrits des anciens.
* Xenoeb. Mcrnorabll. Hb. t , dos;. 800-792,
Digi -
« Ne vous esl-il jamais venu en pensée, dit Socrate à Kulliydéme, combien les dieux ont eu soin de donner aux hommes tout ce qu'il leur faut? Jamais, je vous assure, répondit-il. Vous voyez, reprit Socrate, combien la lumière nous est nécessaire, et combien le présent que les dieux nous en ont fait doit paraître précieux. En effet, répondit Euthydéme , sans elle nous serions semblables à des aveugles , et toute la nature serait comme morte. Mais, parce que nous avons besoin de rcléehe, ils nous ont aussi donné la nuit pour nous reposer. — Vous avez raison, et cela mérite bien que nous leur en rendions de continuelles actions de grâces. Ils ont voulu que le soleil , cet astre si éclatant et si lumineux , présidât nu jour pour en marquer les différentes parties, et que sa lumière servit non-seulement â découvrir les merveilles de la nature , mais à porter partout la vie et la chaleur ; et en même temps ils ont commandé aux étoiles et à la lune d'éclairer la nuit, qui par elle-même est obscure et ténébreuse. Y a-t-il rien de |ilus admirable que celte variété et cette viciscilude du jour et do la nuit, de la lumière et des ténèbres , du travail et du repos? et tout cela pour le bien de l'homme. » Socrate parcourt de même les avantages inflnis que nous lirons et de l'eau et du feu pour les besoins de lu vie ; et continuant à faire remarquer l’atlonlion merveilleuse de la Providence sur tout ce qui nous regarde : « Que dites-vous, poursuit-il, en voyant qu'aprés l'hiver le soleil revient vers nous, et (ju’à mesure que les fruits d'une saisoji se llétrisscnt et se sèchent , il en mûrit de nouveaux qui leur succèdent ; qu'après avoir rendu ce service à l'homme , il se retire de crainte de nous incommoder par sa chaleur; puis, quand il s'est reculé jusqu'à ua certain terme qu'il ne pourrait passersans nous mettre en danger de mourir de froid, qu’il retourne sur ses pas pour reprendre sa place en celte partie du ciel où sa présence nous est le plus avantageuse ? El paac que nous ne pourrions supporter ni 1e froid ni le chaud , si nous pas.sions en un instant de l'une à l'autre, n'admirez-vous point que cet astre s’approche et s’éloigne de nous si lentement , que nous arrivons aux deux extrémités par des degrés presque insensibles? Scrait-il |H)ssiblc de ne
pas reconnaître dans cet arrangement des saisons de l’année une providence et une bonté , allcntives non-seulement à nos besoins, mais même jusqu’à nos délices ' ?
« Toutes ces choses, dit Euthydéme, me font douter si les dieux ontd’aulres occupations que de combler l’homme de bienfaits. Un seul point m’arrête ; c’est que les animaux participent à tous ces biens autant que nous. Oui , reprit Socrate, mais ne voyez-vous pas que tous ces animaux ne subsistent que pour le service de l'homme ? Les plus forts et les plus robustes d’entre eux , il les dompte , il les apprivoise, il s’en sert Irés-ulilcment pour la guerre, pour le labourage, et pour les autres nécessités de la vie.
«Que sera-ce, si nous considérons l'homme en liii-mémc?» Ici Socrate examine la diveesité des sens, par le ministère desquels l'homme jouit de tout ce qu'il y a de beau et d'excellent dans la nature; la vivacité de l'esprit et la force de la raison, qui l’élève inrinimeni audessus de tous les autres animaux ; le don merveilleux de la parole , par le moyen de laquelle nous nous communiquons réciproquement nos pensées , nous publions nos lois , nous gouvernons les républiques.
« Do tout cela, dit Socrate, il est aisé de conclure qu’il y a des dieux, et qu’ils prennent un soin particulier del’hommc, quoiqu’il ne puisse les découvrir par les sens. Apercevons-nous la foudre qui brise tout ce qu’elle rencontre? Distinguons-nous les vents qui font sous nos yeux de si terribles ravages? Notre âme même, qui nous est si intime, qui nous meut et nous anime , la voyons-nous? 11 en est de même de tous les dieux , dont aucun ne se rend visible pour nous distribuer ses faveurs. Ce grand Dieu même (ces paroles sont remarquables , et montrent que Socrate reconnaissait un Dieu souverain, seul auteur de'tout, et supérieur à tous les autres , qui n’étaient que ses ministres), ce grand Dieu même qui a bâti l’univers , et qui soutient ce grand ouvrage , dont toutes les parties sont accomplies en bonté et en beauté ; lui qui fait qu’elles ne vieillissent
^ Ü/iKf «p^orroùvGtr wpie toOto ira^ipritv, ai ipn où fjtqvov wv âiôuiOK iroWà xac Travroece Trctpnoxcuéxo'jffiv, aai o’c iÙŸp«ivôuc9«.
point a\çc le temps, et qu’elles se conservent toujours dans une immortelle vigueur; qui fait encore qu’elles lui obéissent avec une ponclunlilé qui ne manque jamais, et avec une rapidité que notre imagination ne peut suivre ; ce Dieu se nmd assez visible par tant de merveilles dont il est l’auteur, mais il demeure toujours invisible en lui-méme. Ne refusons donc point de croire même ce que nous ne voyons pas : au défaut des yeux du corps , usons de ceux de l’ànie ; mais surtout apprenons à rendre de justes hommages de respect et de vénération à la Divinité, qui semble ne vouloir se faire sentir que par ses bienfaits. Or, ce culte, cet honnnage, consiste à lui plaire, et on ne peut lui pknre qu’en faisant sa volonté. »
Voilà de quelle manière Socrate instruisait la jeunesse, voilà les principes cl les sentiments qu’il lui inspirait * ; d’un c6lé une parfaite soumission aux magistrats et aux lois, en quoi il faisait consister la justice; de l’autre un profond respect pour la Divinité, ce qui constitue la religion. Il voulait que l’on consultât les dieux sur toutes les choses qui passent notre connaissance; et comme iLs ne se découvrent qu’à ceux qu’il leur plaît , parce qu’ils ne doivent rien à personne , il recommandait avant tout de se les rendre propices par une conduite sage et réglée. Les dieux sont libres , dit-il, et il de'pend d’eux d’accorder ce qu’on leur demande ou de donner tout le contraire*. Il cite une belle prière, tirée d’un poGle dont le nom n’est par connu. Grand Dieu^ donnezvous les biens qui nous sont nécessaires, soit que nous vous les demandions ou non ; et éloignez de nous toutes les choses qui poin- • raient nous nuire, quand même nous vous les demanderions. Le vulgaire pensait qu’il y a a des choses que les dieux remarquent , d’autres qu’ils ne remarquent point'. Mais Socrate enseignait que les dieux observent toutes nos actions cl toutes nos paroles ; qu'ils pénétrent jusque dans nos plus secrètes pensées, qu’ils
* Xenoph. Mctnorabil. Itb. 4, pag. 803 cl 805.
* Erri Gfot; ècriv, oc^sù, ûan r.ui StSôvat «tt’ «V riç ïvj'ôiAivoç Twyÿ^âvjj y.«t t«vkvt»« toOtwv. (l’LUT.tn Alcib. pag. 148.)
* Xcnoj.li. Memorabil. Ilb. 1 , png. TU.
sont présents à toutes nos délibérations , et qu'ils nous inspirent dans toutes nos affaires.
8 V. — Socrate s'applique a oécrêoiter les sophistes DAÎIS l'esprit des JEUNES GENS D'ATHENES. CB qu'il faut entendre par l'ironie qui LCI est AT- TRIBUÉE.
Socrate avait à prémunir les jeunes gens contre un mauvais goût qui, depuis quelque temps, commençait à prévaloir dans la Grèce. On voyait paraître des hommes fastueux, qui, prenant la place des premiers sages de la Grèce, avaient une conduite entièrement opposée : car, au lieu qu’in(inimcnt éloignés de toute avarice et de toute ambition , Pillacus, Bias, Thalès , cl les autres faisaient leur principale occupation de l’élude de la sagesse, ceux-ci , ambitieux et avares, s’intriguaient dans les affaires du monde, cl trafiquaient de leur prétendu savoir. Ils se nommaient sophisites '. Ils allaient de ville en ville*. Ils s’y faisaient annoncer comme des oracles. Ils marchaient accompagnés d’une foule de disciples , qui , par une espèce d'enchantement , abandonnaient le sein de leurs parents pour se livrer à ces maîtres orgueilleux qu'ils payaient bien chèrement. Il n'y avait rien que ces docteurs n’enseignassent ; théologie, physique, morale , arithmétique, astronomie , grammaire, musique, poésie, rhétorique, histoire ; ils savaient tout , et pouvaient tout enseigner. Leur fort était la philosophie et l’éloquence. La plupart comme Gorgias, se piquaient de satisfaire surle-champ à toutes les questions qu’on leur pouvait faire. Les jeunes gens n’emportaient de leurs instructions qu’une sotte estime d’euxmêmes, et qu'un mépris général pour tous les autres; et il ne sortait aucun disciple de ces écoles qui ne fût plus impertinent que quand il y était entré.
Il s’agissait de décréditer dans l’esprit des jeunes Athéniens la fausse éloquence et la mauvaise dialectique de ces orgueilleux maîtres. Iæs attaquer de front , et les combattre directement par un discours suivi , Socrate était très-capable de le faire ; car il possédait dans
' «Sic cnim appcilantur hi qui, oslcntalionis aul quæs- « tùs causA, phiiosopbantur. » (CiCEiio, in Lucul. u.
* l’ial. in Apolog. {>ag. lU cl i!U.
an souvernin degré le talent de la parole et celui du raisonnement : mais ce n'eût pas été le moyen de réussir contre de grands discoureurs , qui ne cherchaient qu'à éblouir leurs auditeurs parun vain éi'Iatet un flux rapidede paroles. Il suivit une autre route, et, employant les détours et la souplesse de l'ironie', qu'il savait manier avec un art et une délicatesse merveilleuse, il prit le parti de cacher sous une simplicité apparente et sous une ignorance alTectée toute la beauté et toutes les richesses de son esprit. La nature, qui lui avait donné une si belle âme, semblait lui avoir formé l'eiléricur exprès pour soutenir le caractère ironique '. Il était fort laid , et, outre sa laideur, il avait dans la physionomie quelque chose d'hébété et de stupide*. Tout l'air de sa personne, qui n'avait rien que de très-commun et de très-pauvre , répondait parfaitement à l'air de son visage.
Quand il se trouvait dans une compagnie * avec quelqu'un de ces sophistes ', il proposait ses doutes d'uii air timide et modeste , faisait des questions toutes simples; et comme s'il u'eûl pu se faire entendre autrement , il usait de comparaisons triviales , et prises des métiers les plus vils. Le sophiste l'écoutait avec une attention dédaigneuse; et, au lieu de donner une réponse précise , il se jetait dans des lieux communs , et discourait beaucoup sans rien dire qui fût à propos. Socrate, après avoir applaudi pour ne pas effaroucher son homme , le priait de vouloir bien se proportionner à sa faiblesse et descendre jusqu'à lui
I « Sncralet In Iroofà dissiroubDUâque longé omnibus m Irpore aique bumaniute prcsUlit. a ( Cic. <ta Orat. lib. 2. n.2T0.)
s Xenoph. inConvlT. 5, pag. 883.
} s « Zopyrus pliyslognomon... slupiduro esse Socralem a diiUel bardum. s 'Cic de Fat. n. 10.)
a Pial, in Prolog, pag. 314. 315 el 3:15; In LacbeL pag. 186. etc.
s a Socrates . de se ipse delrabcns in disputatione , plus a tribuebal Ils quos volebat refellere. lia . quum aliud dia eeret alque sentiret , libenier ull sotilus est ilU dlssimua latlone. quant Grcclrt^watiav vocant.a(Cic. Academ. {.tuait. Ilb. 4 . n. 15.)
a Sed et Ilium quem nomioarl (Gorgiam) et ccleroa Soa pbisus . ut è Plalone IntelligI potest . luios videmus à a Socrate, isenim percootandoatqueinterrogandoclicere a solcbat eorum optnlones quIbuKum disserebat . ut ad a ca . que II respondlssent , si quid vldcrclur, dicerel. a 'Cic. de Pinib. Ilb. *i , n. 2.)
en satisfaisant à ses demandes en peu de mots, parce que ni son esprit ni sa mémoire n'étaient capables de comprendre et du retenir tant de choses si belles et si relevées , et que toute sa science se réduisait à interroger ou à répondre.
Cela se disait devant une nombreuse assemblée , et le docteur ne pouvait reculer. Quand une fuis Socrate l'avait tiré de son fort en l'obligeant de répondre succinctement à ses questions, alors, par la justesse de sa dialectique, il le conduisait de l'une à l'autre jusqu'aux conséquences tes plus obsurdes ; et , après l'avoir forcé à SC contredire lui-méme ou à se taire, il se plaignait de ce que ce savant homme ne daignait pas l'instruire. Cependant les jeunes gens apercevaient le faible de leur maître , et l'admiration qu'ils avaient eue pour lui se tournait en mépris. Le nom de sophiste devenait odieux et ridicule.
On juge aisément que des hommes du caractère des sophistes dont je viens de parler, qui étaient en crédit chez les grands , qui dominaient parmi la jeunesse d'Athènes , qui depuis longtemps étaient en pos.session de la gloire de bel-esprit et de la réputation de savant, ne pouvaient être attaqués impunément, d'autant plus qu'on les prenait en même temps par les deux endroits les plus .sensibles, l'honneur et l'iiitérét. Aussi Socrate ', pour avoir osé entreprendre de démasquer leurs vices et de décrier leur fausse éloquence, éprouva-t-il de la part de ces hommes également corrompus et orgueilleux tout ce qu'on peut craindre et attendre de l'envie la plus maligne et de la haine la plus envenimée. C'est ce qu'il est temps d'exposer.
g yi. — SOCRATB EST ACCUSé OE PES8EE MAL DES DIECX ET DE COEEOMPEE LA JEDSESSE D'ATBESES. Il SB DéVBSD SA.TS AET ET SAKS BASSESSE. iL EST CO.T- DAMEé A MOET.
L’accusation de Socrate fut intentée un peu avant la première année de la 95" olympiade*, peu de temps après que les trente tyrans eurent été chassés d’Athènes , la soixante-neu-
• l’iAt. In Apolos. p>g. 23.
• An. M. 3602; ST. J. C. 402.
.- ;lt
viéme aniiéc de la vie de Socrate ; mais elle avait ét6 préparée longtemps auparavant. L’oracle de Delphes, qui l'avait déclaré le plus sage des hommes, le décri où il mettait la doctrine et les moeurs des sophistes de son temps, qui étaient fort accrédités , la liberté avec laquelle il attaquait tous les vices, rattachement singulier de scs di.sciples pour sa personne et pour scs maximes, tout cela avait indisposé les esprits contre lui , et lui avait attiré beaucoup d'envieux.
Scs ennemis ‘ , ayant juré sa perte, et sentant la dimculté de rcnlreprisc , dressèrent de loin leurs batteries, cl l’attaquércnl d’abord, non à visage découvert, mais par des souterrains et par des voies sourdes el cachées. On dit que , pour sonder la disposition du peuple à l’égard de Socrate , el pressentir s’ils pourraient en sûreté le citer un jour devant les juges, ils engagèrent Aristophane i le jouer sur le théAIre dans une comédie où il jetterait les semences de l’accusation qu’ils méditaient contre lui. Il ■ l’est pas bien sOr qu’ Aristophane ait été suborné par Anilus et par les ennemis de Socrate pour composer contre lui une pièce satirique. Il y a beaucoup d’apparence que le mépris déciaré de Socrate pour toutes les comédies en général , cl en particulier pour celles d'Aristophane, pendant qu’il témoignait une estime extraordinaire pour les tragédies d'Kuripide ; que ce mépris, dis-je, fut le vrai mulirqui engagea le poêle à se venger du philo.sophc. Quoi qu’il en soit , Aristophane, à la honte de la poésie, prêta sa plume ù la mauvaise volonté des ennemis de Socrate, ou à son propre ressentiment, cl employa tous scs talents et tout sou génie à décrier le plus homme de bien qu’ait eu le paganisme.
Il composa une pièce intitulée Its \uees. Il introduit sur la scène le philosophe perché dans un panier, cl guindé au milieu des airs el des nuées, d'où il débile les maximes, ou plutôt les subtilités les plus ridicules. Un débiteur fort Agé, qui désire se dérober aux vives poursuites de ses créanciers , vient le trouver pour apprendre de lui l’art de tromper en justice ses parties , de leur prouver par des raisons sans
> ÆlixD. Ilb. 2, cap. 13. — PlaL in Apotcip. Socr.
réplique qu’il ne leur doit rien ; en un mot , d’une mauvaise cause d’en faire une trèsbonne. Mais se sentant incapable de profiler des sublimes leçons de son nouveau maître , il lui amène son fils à sa place. Ce jeune homme, fort peu de temps après, sort de celte savante école si bien instruit , qu’à la première rencontre il bal son père, el lui prouve , par des arguments subtils mais invincibles, qu’il a eu raison d’en user de la sorte. Dans toutes les scènes où parait Socrate , le poêle lui fait dire mille impertinences , mille impiétés contre les dieux , et surtout contre Jupiter. Il le fait parler comme un homme plein de vanité , d’estime pour soi-même el de mépris pour tous les autres ; qui veut , par une curiosité criminelle, pénétrer ce qui se passe dans les deux el sonder ce qui est dans les abîmes de la terre ; qui se vante d’avoir des moyens de faire toujours triompher l’injustice, cl qui ne se contente pas de garder ces secrets pour lui, mais qui les enseigne aux autres , et par là corrompt la jeunesse. Tout cela est accompagné d’une finesse de raillerie et d’un sel qui ne pouvait pas manquer déplaire inlinimentà un peuple d’un godl aussi délicat cl raffiné qu’était celui d’Athènes, el naturellement envieux de tout mérite qui excellait au-dessus des autres. Aussi les Athéniens en furent si charmés, que, sans attendre que la représentation fût finie, ils ordonnèreiil que le nom d’Aristophane serait écrit au-dessus des noms de tous ses rivaux.
Socrate , qui avait su qu’on devait le jouer sur le théâtre, se trouva ce jour-là à la comédie, contre son ordinaire: car il n’avait pas coutume d’aller à ces assemblées, sinon lorsqu’on devait représenter quelque nouvelle tragédie d’Uuripide, qui était son intime ami , et dont il estimait les pièces à cause des principes solides de morale qu’il avait soin d’y répandre. Encore remarque-t-on qu’une fois il n’eut pas la patience d’en voir achever une où l’acteur avait avancé quelque maxime dangereuse, mais qu’il sortit aussitôt sans considérer qu’il pouvait nuire à la réputation de son ami. Il n’allait jamais aux comédies que quand Alcibiade ou Crilias l’y traînaient malgré lui , choqué de la licence effrénée qui y règuail, et ne pouvant souffrir qu’on déchirât ouvertement la répul.ntionde scsconciloyens. Il assista à celle-ci sans
s’émouvoir el sans marquer le moindre mécontentement ;elquelques étrangers étant eu peine de savoir qui était ce Socrate dont on parlait dans tonte la pièce , il se leva de sa place , et se laissa voir tant que l'action dura. Il disait à ceux qui étaient autour île lui', et qui s'étonnaient de son sang-froid et de sa patience, qu'il s’imaginait être é un grand repas où l'on se moquait de lui agréablement, et qu’il fallait entendre raillerie.
Il n'ji B point d'apparence , comme je l'ai déjé remarqué , qu’Aristophane , quoiqu’il ne fût pas ami de Socrate, soit entré dans les noirs complots de ses ennemis , et qu’il ait songé à le faire périr. Il est plus croyaWe qu’un poète qui divertissait le public aux dépens des premiers magistrats et des généraux les plus célébrés ait aussi voulu le faire rire aux dépens d’un philosophe. Toute la noirceur était du célë de ses envieux et de ses ennemis, qui espéraient tirer contre lui un grand avantage de la représentation de cette comédie. En effet , l’arlifire était profond et habilement imaginé. En jouant un homme sur le théâtre , on ne le montre que par ses endroits mauvais, ou feibles , ou équivoques. Celte vue conduit au ridicule, le ridicule accoutume au mépris de la personne, et le mépris à l’injustice: car on est naturellement plus hardi à insulter, â maltraiter , â offenser on homme que tout le monde méprise.
Voilà les premiers coups qu’on lui porta, qui servirent comme d’essai et d’épreuve pour la grande affaire qu’on songeait à lui susciter. On la laissa dormir longtemps , et ce ne fut que plus de vingt ans après qu’elle éclata. Les trouilles de la république purent bien donner lieu û ce long délai : car ce fut dans cet intervalle que se fit l’entreprise contre la Sicile , dont le succès fut si malheureux, qu’ Athènes fut assiégée et prise par Lysandre, qui y cdiangea la forme du gouvernement et y établit les trente tyrans , qui n’en furent chassés que fort peu de temps avant l’événemeut dont nous parlons.
Alors Mélitus se porta pour accusateur*, et intenta un procès dans les formes à Socrate. Il
< Plut. (Je Faille. Iil)er. pap. 10.
* Ail. M. »i03; ov J.C. UU.
I formait contre lui deux chefs d’accusation : le premier , qu’ii n’admettait point les dieux qui étaient reconnus dans la république , et <|u’il introduisait de nouvelles divinités; le second, qu’il corrompait la jeunesse d’Athènes : et il concluait i la mort.
Jamais accusation n’eut moins de fondement que cclle-<i , ni même moins d’apparence cl de prétexte. Il y avait quarante ans que Socrate faisait profession d’instruire la jeunesse d’Athènes. Il n’avait jamais dogmatisé en secret , ni dans les ténèbres. Ses leçons étaient publiques , el se faisaient à la vue d’un grand nombre d’auditeurs. Il avait toujours gardé la même conduite el enseigné les mêmes principes. De quoi s’avise donc Mélitus après tant d’années’? Comment son zélé pour le bien public , après avoir été si longtemps endormi el languissant, se réveille-t-il tout é coup el devient-il si vif? Est-il pardonnable â un citoyen aussi zélé et aussi homme de bien que le veut paraître Mélitus, d’élrc demeuré muet et immobile pendant que sous ses yeux on corrompait toute la jeunc.sse de la ville en lui inspirant des maximes séditieuses, el en lui dunnanl du dégoût et du mépris pour le goureruemcnl présent? car celui qui n’empéche poini un mal quand il le peut est aussi crimiiu'l que celui (|ui le commet. C’est Libanins* qui parle ainsi
'dans une déclamation qui a pour litre Apologie (le Socrate. Mais , continue-t-il . je veux que .Mélitus, soit distraction, soit indifférence, soit véritables et sérieuses occupations, n’ait point songé pendant tant d’années à intenter une accusation contre Socrate ; comment , dans une ville comme Athènes, pleine de sages magistrats, el, ce qui est bien plus fort, pleine de hardis délateurs , n-l-il pu se faire qu’uim conspiration aussi publique que celle qu’on attribuait à Socrate ait échappé à des yeux que l’amour de la patrie ou la malignité de la c<ilomnie rendaient si allenlifs el si vigilants ? Rien ne fut jamais moins croyable ni plus destitué de toute vraisemblance.
Dés que le complot cul éclaté', les amis de Socrate se préparèrent à sa défense. Lysias .
I * Liban. In .\polog. Sort. paj:.Wj-<M8.
I * Ciccr. lit). 1 , de Orflt. n. 2J1-233. — Quinlil. lib. 11» cap. 1
U<MJ «$$«.
le plus habile oraleur de son temps, lui apporta un discours qu'il avait traraillé avec grand soin, où il metlaitles raisons et les moyens de Socrate dans tout leur jour, et où il avait répandu des passions tendres et touchantes, capables d’émouvoir les cœurs les plus durs. Soc'rate le lut avec plaisir , et le trouva fort bien fait : mais , comme il était plus conforme aux ritgles de la rhétorique qu’aux sentiments de fermeté d’un philosophe, il lui dit franchement qu’il ne lui était pas propre. Sur quoi Lysias lui ayant demandé comment il était possible que ce discours fût bien fait, s’il ne lui était pas propre: De même , dit-il , en se servant selon sa coutume de comparaisons vulgaires, qu’un excellent ouvrier pourrait m’apporter des habits ou des souliers magniliques, brodés d’or, et auxquels il ne manquerait rien , mais qui ne me conviendraient pas. Il demeura donc ferme dans la résolution qu’il avait prise de ne point s’abaisser à mendier des suffrages par toutes les voies pleines de lâcheté qui étaient alors en usage. Il n’employa ni les artiOces ni les couleurs de l’éloquence. Il n’eut point recours aux sollicitations ni aux prières. Il ne fil point venir sa femme ni ses enfants, pour fléchir ses juges pur leurs gémissements et leurs larmes. Néanmoins', s’il refusa constamment d’employer une voix étrangère pour se défendre , et de paraître devant ses juges dans la posture humiliante de suppliant, il n’en usa point ainsi par un sentiment d’orgueil ni de mépris pour ses juges ; ce fut par une noble et Qère assurance qui partait de grandeur d’ftme , et que donnent ordinairement l'innocence et la vérité. Ainsi sa défense n’eut rien de timide ni de faible. C’est un discours ferme , male , généreux, sans passion, sans émotion, qui ressent la liberté d’un philosophe, sans autre ornement que celui de la vérité, et où l’on voit briller partout le caractère et le langage de l’innocence. Platon , qui y était présent, le recueillit ensuite, et, sans rien ajouter à la vérité, en composa l’ouvrage intitulé l'Apologie de Socrate, l'un des chefs-d’œuvre de l’antiquité les plus parfaits. J’en ferai un extrait.
r O llis rl l jllbus addunus Socralrs, ncc palronum (jiiæ- M airit ad judirium capiOs , ncc judicibus suppicx fuit; U udbibuitquc libcram conlunneiain à magnitudinc animi « ductaiD, niiii à superbiS. N (Cic. Turc, ifuetit. Ilb. I.)
Au jour marqué, le procès fut instruit dans les formes ' ; les parties comparurent devant les juges, et Mélitus porta la parole. Plus sa cause était mauvaise et dépourvue de preuves,/ plus il eut besoin d’adresse et d’artifice poui en couvrir le faible Il n'omit rien de ce qui pouvait rendre sa partie adverse odieuse, et à la place des raisons qui lui roanquaienl il substitua l’éclat séduisant d’une éloquence vive et brillante. Socrate, en marquant qu’il ne savait pas quelle impression avait faite sur les juges le discours de ses accu.sateurs, avoue, pour ce qui le regarde, qu’il s’était presque méconnu lui-méme, tant ils avaient donné de couleur et de vraisemblance à leurs raisons, quoiqu’il n’y eût pas un mot de vrai dans tout ce qu’ils avaient avancé.
J’ai déjà dit qu’ils établissaient deux chefs d’accusation ‘. Le premier regarde la religion. Socrate recherche avec une curiosité impie ce qui se passe dans les deux et dans le sein de la terre. Il ne reconnaît point les dieux que sa patrie révère. 11 travaille à introduire de nouvelles divinités; et, si on l’en croit, un dieu inconnu l'inspire dans toutes ses actions. Pour trancher le mol , il ne croit aucun dieu.
Le second chef regarde l'inlérét de l’état et le gouvernement public. Socrate corrompt les jeunes gens en leur inspirant de mauvais sentiments sur la Divinité , en leur apprenant à mépriser les lois et l’ordre établi dans la république, en déclarant publiquement qu’on a tort de choisir les magistrats au sort *, en décriant les assemblées publiques, où l’on ne le voit jamais paraître; en enseignant l’art de rendre bonnes les plus méchantes causes ; en s’attachant la jeunesse par un esprit d’orgueil et d’ambition , sous prétexte de l’instruire ; en montrant aux enfants qu’ils peuvent impunément maltraiter leurs pères. Il se prévaut d’un oracle prétendu, et se croit le plus sage de tous
* Plat, in Apolog. Socrnl.
* Xenopb. in .A{Kilog. Socrat. cl in Momorabll.
* Plat, in Apoiog. pag. 2t.
* Socrate en elTel n'approuvait pas cette manière de ebuisir les magistrats. Il Caisail remarquer que, si Ton avait afTiire d'un pilote , d'un musicien , d’un architecte , on ne voudrait pas le prendre au hasard ; quoique les fautes de cesgrns~la ne soient pas d’une si grande importance que celles qui se commettent dans le gouvernement de la république. (\£5orii. Afamoraht/ *U>. 1 , pag. 712.)
1 , t jooglc
les hommes. Il taxe tous les autres de folie, et condamne sans réserve toutes leurs maximes et toutes leurs actions, se constituant de sa propre autorité le censeur et le réformateur général de l'étal : et cependant on voit quel a été le fruit de ses leçons dans la personne de Crilias et dans celle d’Alcibiade, ses plus intimes amis , qui ont fait beaucoup de mal à leur patrie, et ont été de Irés-méchanls citoyens et des hommes très-déréglés.
On finissait par avertir les juges de se bien tenir sur leurs gardes contre l'éloquence éblouissanle de Socrate, et de se défier extrêmement des tours insinuants et artificieux qu’il emploierait pour les séduire.
C’est par où Socrate commença son discours ', en déclarant qu’il parlerait aux juges comme il avait coutume de le faire dans ses entretiens ordinaires, c’est-à-dire avec beaucoup de simplicité et sans art.
Puis il entre dans le détail *. Sur quel fondement peut-on soutenir qu’il ne reconnati point les dieux de la république , lui qu’on a vu souvent sacrifier dans sa maison et dans les temples? Peut-on douter qu’il ne se serve de la divination , puisqu’on lui fait un crime de publier qu’il recevait des conseils d’nne certaine divinité; d’où l’on a conclu qu’il en voulait introduire de nouvelles? Mais, en cela , il u’inlroduit rien de plus nouveau que les autres, qui , ajoutant foi à la divination , observent le vol des oiseaux, consultent les entrailles des victimes, remarquent jusqu’aux paroles et aux rencontres inopinées; moyens diOérenls, dont les dieux se servent pour donner aux hommes la connaissance de l'avenir. Anciennes ou nouvelles, il est toujours vrai que Socrate reconnaît des divinités, de l’aveu même de Mélitus, qui , dans son information , avoue que Socrate croit des démons, c’est-à-dire des esprits subalternes, enfants des dieux : or, tout homme qui croit des enfants des dieux croit des dieux.
Quant à ce qui regarde les recherches impies des choses naturelles qu’on loi impute sans mépriser ni condamner ceux qui s’appliquent à l'étude de la physique , il déclare
‘ Pial. pag. 17.
t |(K |Kàg. 27. — Xeuoph. pag. 703.
Xpi.nph. |ag. TM
que, pour lai , il s’est donné tout entier à ce qui concerne les moeurs, la conduite de la vie, les règles du gouvernement, comme à une connaissance infiniment plus utile que toutes les autres; et il prend à témoin de ce qu'il avance tous ceux qui l’ont écouté , qui peuvent le démentir, s'il ne dit pas vrai.
« On m’accuse ‘ de corrompre les jeunes « gens, et de leur inspirer des maximes dan- « gereuses, soit par rapport au culte des dieux, « soit par rapport aux régies do gouverne- « ment. Vous savez. Athéniens, que je n’ai « jamais fait profession d’enseigner, et l’envie, « quelque animée qu’elle soit contre moi , ne « me reproche point d’avoir jamais vendu « mes instructions ; j’ai sur cela un témoin « qu’on ne peut démentir, c’est la pauvreté. « Toujours également prêt à me livrer au ri- « che et au pauvre , et à leur donner tout le « loisir de m’interroger ou de me répondre , « je me prêle à quiconque cherche à devenir U vertueux; et si parmi mes auditeurs il s'en K trouve qui deviennent honnêtes gens ou « malhonnêtes gens, il ne faut ni m’attribuer la Il vertu des uns, dont je ne suis point la cause. Il ni m’imputer les vices des autres , auxquels Il je n’ai point contribué. Toute mon occupa- II lion, c’est de vous persuader, jeunes et « vieux, qu'il ne faut pas tant aimer son corps. Il ni les richesses ni toutes les autres choses, « de quelque nature qu’elles soient, qu'il faut Il aimer son âme; car je ne cesse de vous dire « que la vertu ne vient point des richesses , Il mais au contraire que les richesses viennent « de ia vertu , et que c'est de là que naissent Il tous les autres biens qui arrivent aux hom- « mes, et en public et en particulier.
« Si parler de la sorte c’est corrompre la « jeunesse, j'avoue, Alhéniciu, que je suis « coupable, et que je mérite d’être puni. Eu « cas que ce que je dis ne soit pas vrai , il est « aisé de me convaincre de mensonge. Je vois. « ici un grand nombre de mes disciples ; ils Il n’ont qu’à paralire. Mais un scnliment de « retenue et de considération les empêche « peut-être d’élever la voix contre un maître Il qui les a instruits : du moins leurs pères , a leurs frères, leurs oncles, ne peuvent se
I l'Ial. png. 31-3Î
<1 dispenser, comme bons parents et bons cia loycns, de venir demander vengeance con- « tre le corrupteur de leurs fils , de leurs frères « ou de leurs neveux ; mais ce sont ceux-là « mêmes qui prennent ici ma défense, et qui « s’intéressent nu succès de ma cause.
i( Jugez comme il vous plaira, Athéniens *; n mais je ne puis ni me repentir de ma con- « duite, ni en changer. Il ne m’est point libre « de quitter ou d'interrompre une fonction que « Dieu même m’a imposée : or c'est lui qui i< m’a chargé du soin d’instruire mes conci- « toyens. Si , après avoir gardé fidèlement tous n les postes où j’ai été mis par nos généraux « à Potidée, à Amphipolis, à Délium , la « crainte de la mort me faisait maintenant « abandonner celui où la divine providence « m’a placé , en m’ordonnant de passer mes « jours dans l’étude de la philosophie pour ma « propre instruction et pour celle des autres , « ce serait là véritablement une désertion « bien criminelle, et qui mériterait qu’on me n citât devant ce tribunal comme un impie qui B ne croit point de dieux. Quand vous seriez B disposés à me renvoyer absous , à condition B que dorénavant je garderais le silence , je B vous répondrais sans balancer : Athéniens , B je vous honore et je vous aime , mais j’obéi- B rai plutôt à Dieu qu'à vous^; et pendant B qu’il me restera un souflle de vie, je ne ces- B serai jamais de philosopher, en vous exhor- B tant toujours , eu vous reprenant à mon or- B dinaire, et en vous disant à chacun, quand B je vous rencontrerai : O mon cher * , ô ci- B toyen de la plus fameuse citi du monde et B pour la sagesse et pour la valeur , n'aveza vous point de honte de ne penser qu'à amasa ser des richesses, et qu'à acquérir de la B gloire , du crédit , des honneurs , et de né- B gliger les trésors de la prudence, de la réa rité, de la sagesse , et de ne pas travailler B à rendre votre âme aussi bonne et aussi B parfaite qu'elle puisse être !
B On me reproche * , et l’on impute à là-
* FUI. |ug. 2S-29.
* lIltBO^Bt TÙ àlÛ uâ).).OV ri
V Le grec porte , O le meilleur det hommes, U ôotms àvi&üv , ce qui éUU uiie manière obligcaolc de saluer.
* Fiai. pag. 31.
B chetë , de ce que , m'ingérant de donner des « avis à chacun en particulier, j’ai toujours a évité de me trouver dans vos assemblées pour B donner mes conseils à la patrie. Je croyais B avoir fait suffisamment mes preuves de cou- B rage et de hardiesse, et dans les campagnes B où j’ai porté les armes avec vous, et dans le B sénat, lorsque seul je m’opposai au jugement B injuste que vous prononçâtes contre les dix B capitaines qui n’avaient pas recueilli et en- B terré les corps de ceux qui avaient été tués B ou noyés au combat naval des Iles Arginu- B scs, et lorsqu’en plus d’une occasion je ré- 8 sistai aux ordres violents et cruels de trente B tyrans. Ce qui m’a donc empêché de pamMte a dans vos assemblées , Athéniens , c’est cet B esprit familier, cette voix divine dont vous a m'avez si souvent entendu parler, et que B Mélitus a si fort tâché de tourner en ridi- B cule. Cet esprit s’est attaché à moi dès raen B enfance ; c’est une voix qui ne se fait enlen- 0 dre que lorsqu’elle veut me détourner de ce B que j’ai résolu ; car jamais elle ne m’exhorte B à rien entreprendre. C’est elle qui s’est tou- B jours opposée à moi , quand j’ai voulu me B mêler des alTaircs de la république ; et elle B s’y est opposée fort à propos, car il y a long- B temps que je ne serais plus en vie , si je B m’étais mêlé des affaires d’état , et je n’an- B rais rien avancé ni pour vous ni pour moi. B Ne vous fâchez point , je vous prie, si je ne a vous déguise rien , et si je vous parle avec B liberté et vérité. Tout homme qui voudra B s'opposer généreusement à un peuple en- B lier, soit à vous ou à d’autres, et qui se a mettra en tête d’empêcher qu’on ne viole B les lois, qu’on ne commette des iniquités B dans la ville, ne le fera jamais irapUDémmit. B il faut de toute nécessité que celui qui vent a combattre pour la justice, pour peu qu’il B veuille vivre , demeure simple parlicuiieri et B qu’il ne soit pas homme public.
B Au reste , Athéniens', si , dans rcxlrême B danger où je me trouve, je n’imite point la B conduite de plusieurs citoyens qui , dans un B péril beaucoup moins grand , ont conjuré cl B supplié leurs juges avec larmes, et ont fait B paraître ici leurs enfants , leurs parents ^
' Fiai. |'3g. 31-35
« leurs amis , ce n’esl ni par une opiniiUrelé « superbe, ni par aucun mépris que j'aie pour ,« vous, mais pour voire honneur el pour celui « de toute la ville. Il faut qu'on sache que vous « avez des citoyens qui ne regardent point la « mort comme un mal , el qui ne donnent ce « nom qu'à l'injustice et à rinfamie. A l'àgc U où je suis, et avec toute ma réputation vraie « ou fausse, me conviendrait-il , après toutes « les leçons que j'ai données sur le mépris de « la mort , de la craindre, et de démentir par O un dernier acte tous les principes el les sen- « timents de ma vie passée ?
« Mais, sans parler de la gloire , qui serait « si fort blessée par une telle démarche, je ne « crois pas qu'il soit permis de prier son juge, « ni de se faire absoudre par ses supplica- « tiens : il faut le persuader el le convaincre. H l.e juge n'est pas assis sur son siège pour « faire plaisir en violant la loi, mais pour reno dre justice eu obéissant à la loi ; il n'a point « prélé serment de faire grâce à qui il lui plai- « ra, mais de faire justice à qui il la doit. Il ne « faut donc pas que nous vous accoutumions « au parjure, et vous ne devez pas vous-mêmes « vous y laisser accoutumer; car les uns et les « autres nous blesserions également la justice « cl la religion, et nous deviendrions tous coua pables.
« N'allendcz donc point de moi. Athéniens, « que j'aie recours auprès de vous à des c( moyens que je ne crois ni honnêtes ni per- « mis, surtout dans une occasion où je suis « accusé d'impiété par Mélitus : car, si je vous « néchissais par mes prières, et que je vous o forçasse à violer votre serment, ce serait une « chose toute évidente que je vous enscigne- « rais à ne pas croire de dieux , el en voulant « me défendre el me justifier, je fournirais des « armes à mes adversaires, cl je prouverais « contre moi-même que je ne crois point de « dieux. Mais je suis bien éloigné de penser « ainsi. Je suis plus persuadé de l'existence de a Uicu que mes accusateurs ; et j'en suis lelle- « ment persuadé , que je m'abandonne à vous « el à Dieu, alin que vous me jugiez comme a vous le trouverez le meilleur el pour vous U et pour moi. »
Socrate prononça ce discours d’un ton fer-
me el intrépide'. Son air, son geste, son visage, ne sentaient point l'accusé : on l'edl pris pour le maître de scs juges, tant il parlait avec assurance et grandeur d’àme , sans imurtant rien perdre de la modestie qui lui était naturelle. Une contenance si noble cl si maje.stucusc déplut et indis|iosa les esprits. Los juges', pour l'ordinaire, parce qu'ils se regardent comme maîtres absolus de la vie et de la mort des hommes, exigent, par une disposition secréte du cœur, que les parties ne paraissent devant eux qu’avec une Kumblc soumission cl un respectueux tremblement; hommage qu'ils croient dû à leur souveraine puissance.
C'est ce qui arriva ici. Mélitus pourtant n’avait pas eu d’abord la cinquième partie des voix. On peut supposer avec fondement qu’ici l'assemblée des juges était de cinq cents , sans compter le président. loi condamnait l'accusalcur à une amende de mille dragmes ’, s'il n’avait pas la cinquième partie des sulTiages. Celle loi était sagement établie pour mettre un frein à la hardiesse et à l’impudence des calomniateurs. Mélitus aurait été obligé de payer cette amende , si Anytus et Lycon ne se fussent joints à lui, el ue se fus.senl aussi portés pour accusateurs. Leur crédit entraîna un grand nombre de voix , el il y en eut deux cent quatre-vingt-une contre Socrate , et par conséquent deux cent vingt pour lui. Il ne tint donc qu'à trente et une voix' qu'il ne fût renvoyé absous : car. en ce cas, il y en aurait eu deux cent cinquante el une ; ce qui aurait fait la pluralité.
Par cette première sentence *, les juges dé-
1 « Socralci iu In Juilirlo capiüs pro se Ipse di&it . ut « non suppici âul reut , ted magitler aul donihius vldcrr- « lur etae judicum. » (Cic. de ()rat. lib. 1 . n. '2Ai.)
* « Odil Judex foré îiUganüs tcouriialcm ; quumf|ue jus « suum Inlclllgat , tacitut reverenliam postulai, a (Qüirt. lib. 4, cap. 1.)
* Cinq cenlt livres. = ilüle dragmes ailiques funt ilôSfr. E. H.
* Dans Plalou le texte vailc. et met 33 ou 30. ce qui marque qu'il peut être défectueux.
s « Prlmls sciilenliisslatucbant lanlum judices , dama narent an absolvereni. Eral aulcm Alhcnit . reo dam- « iialo. si fraus raplUlis nonesset. quasi pœn» rslimalin. c Ex scnlentiA . quiim judlclbus dareiur . interrogabaiiir « rcut.quam quasi rslimatlonemcommrrukve se maximé « ronflleretur. » (Cic. de Orat. Mb. 1 , ii.
doraient simplement que Socrate fiait coupable, sans rien statuer sur la peine qu'il devait souffrir ; cor, lorsqu’elle n’ftail pas dftcrminfe par la loi, et qu’il ne s'agissait pas d'un crime d’étal ( c’est ainsi, je crois , qu’on peut expliquer le mol de Cicéron, /'ra us capilalit), on laissait au coupable le choix de la |ieinc qu’il croyait mériter. Sur sa réponse , on opinait une seconde fois, et ensuite il recevait son dernier arrêt *. Socrate fut averti qu’il avait droit de demander diminution de peine, et qu’il pouvait faire changer la punition de mort en un exil , en une prison , ou en une amende pécuniaire. Il répondit généreusement qu'il ne choisirait aucune de ses punitions, parce que ce serait se reconnaître coupable. « Athéniens, « dit-il, pour ne pas vous tenir plus longtemps « en suspens, puisque vous m'obligez de me « taxer moi-méme à ce que je mérite, je me a condamne, pour avoir passé toute ma vie à « vous instruire , vous et vos enfants ; pour « avoir négligé , dans celle vue, affaires do- « mesliques , emplois , dignités ; pour m’élrc « consacré tout entier au service de la [latrie , « en travaillant sans cesse ti rendre vertueux « mes concitoyens : je me condamne , dis-je , « & être nourri le reste de mes jours dans le « Prylanée aux dépens de la république ’. » Cette dernière réponse * révolta tous les juges. Us le condamnèrent à boire la cigué, qui était une sorte de supplice fort usitée parmi eux.
Cette sentence n’ébranla en rien la constance de Socrate*. « Je vais, dit-il, en s’adres- « sanl aux juges avec une noble tranquillité , a être livré à la mort par votre ordre; la nature a m'y avait condamné dés le premier moment
• Pial. psg. 3008.
a II parait dans Platon qn'aprèa ce discours , Socrate , apparemment pour éloigner de lui toute tdCe de fiertd et de bravade, offrit modestement de f>a}er une amende propor* UonnSe a son indigence , c'esl-a-dire une mine ( cinquante livres), et que. force par ses amis qui se rendirent ses cautiuns. Il fit monter cette offre jusqu'à trente mines (Plat, fis Apolog Socrat. pag. 38 }. Mais xenophon assure positivement le contraire (pag. 705), On peut peuleire tes concilier en disant que Socrate d’abord refusa de faire aucune offre ; et qu'ensnite il se laissa vaincre aux pressantes sollicilaüons de ses amis.
s a Cujus responso sic Judices exarserunt . ut capilis a hominem innocentissimum condemoarent. s (Ctc. de Oral. lib. 1 . n. '233, )
s rial. pag. 39.
a de ma naissance : mais mes accusateurs vont U être livrés à l’infamie et h l'injustice par « l'ordre de la vérité. Auriez-vous exigé de « moi que, pour mu tirer de vos mains, j'eusse « employé, selon la coutume, des paroles flat- <t teiises et louchantes, et les manières timides « et iam|ianles d'un suppliant? .Mais, en jus- U lice comme à la guerre, un honnête homme « ne iloil pas sauver sa vie par toute sorte de « moyens. Il est également déslionurnnl dans a l'une et dans l'autre de ne la racheter que « par des prières, par des larmes, cl par lou- « les les autres bassesses que vous voyez « faire tous les jours à ceux qui sont oit je me « vois. »
Appollodore, l'un de ses disciples et de ses amis, s'ëlanl avancé pour lui témoigner sa douleur de ce qu'il mourait innocent : Voudriesl'otts, lui répliqua-l-il en souriant, que je mourusse coupable ‘7
IMularque , pour montrer qu’il n’y a que h partie de nous- mêmes la plus faible , c’csl-ùdire le corps, sur laquelle les hommes aient quelque pouvoir, mais qu’il y a en nous une autre partie infiniment plus noble , qui est entièrement supérieure é leurs menaces et inaccessible à leurs coups, cite ces belles paroles de Socrate, qui regardaient encore |>lus .scs juges que ses accusateurs : Àiiytus et Mililus peuvent me tuer, mais ils ne peuvent me faire de mal. Comme s’il cél dit : La fortune ( c'étaille langage des païens] peut m’ôler les biens, la santé, la vie; mais j’ai en moi-méme un trésor que nulle violence étrangère ne peut m’eidcvcr ; je veux dire la vertu, l'innucence, le courage, la grandeur d'amc.
Ce grand homme *, pleinement convaincu de ce principe qu'il avait si souvent inculqué a scs discijilcs , que le crime est le seul mal que doive craindre le sage, aima mieux être privé de quelques années qui lui restaient peut-être encore à vivre que de se voir enlever en un moment la gloire de toute sa vie passée
* l>e anlmiTranqaillit. pag. 475.
* « MaloU vlr «tapienlUslmus quod raperfssK ci viU « s(bl perirc , qunni quod prvtctisacl; e( . quandu ab bo- « minibus tul tcmporlü |Mrùm iotrlUgcbalur , po»lerorum « se judkiU resenavU, brevi delrlmcoto jam ultime sc* a ncetulis scculoniiii omnium conscculun.» {Qvirtr. lib. 1 , cap. i.)
en se déshonorant pour toujours par la démarche honteuse qu'on lui conseillait de faire auprès des juges. Voyant que les hommes de son siècle le connaissaient peu et lui rendaient peu de justice, il s'en remit au jugement de la postérité, et , par le sacrifice généreux qu'il fit des restes d'une vicllesse déjà fort avancée, il acquit et s'assura l'estime et l'admiration de tous les siècles.
g VIII. — Socrate bcfuse de se sauter de la eri- ROM. Il fasse le dertibr jour de sa tir a S'B!<- TRETR9IR ATRC SES AMIS St’R L’IMMORTALITÉ PE L’AMB. Il ROIT LA CIGVE. PL’?UTI0?I DE SES ACCU- SATEL'RS. lIOM.TBt'RS RENDUS A LA MÉMOIRE DE
Socrate.
Après que la sentence eut été prononcée ', Socrate, avec cette même fermeté de visage qui avait tenu les tyrans en respect, s'achemina vers la prison, qui perdit ce nom dés qu'il y fut entré, dit Sénèque, étant devenue le séjour de la probité et de la vertu. Ses amis l'y suivirent, et continuèrent à le visiter durant trente jours qui se passèrent entre sa condamnation et sa mort. La cause de ce long délai était que les Athéniens envoyaient tous les ans un vaisseau dans l'Ilc de Dèlos pour y faire quelques sacrifices; et il était défendu de feire mourir personne dans la ville depuis que le prêtre d'Apollon avait couronné la poupe de ce vaisseau pour marque de son départ, jusqu'il ce que le même vaisseau fût de retour. Ainsi l'arrêt ayant été prononcé contre Socrate le lendemain de celte cérémonie, il fallut en diDTérerl'exéculion de trente jours qui s'écoulèrent dans ce voyage.
Pendant ce long temps, la mort eut tout le loisir de présenter i sés yeux toutes ses horreurs, eide mettre sa constance à l'épreuve, non-sculcmcnl par les dures rigueurs du cachot où il avait les fers aux pieds, mais encore plus par la vue continuelle et la cruelle allcnte d'un événement avec lequel la nature ne se fa-
* • Socrates eodem lllo vultu , quo aliquandâ solas tri- « glDU tyraonos lo ordlnem rcdrgrrat. carcercni inlravil, • IgiwiDlniam Ipsl loco deuaclucus ; neque enlm polcrat « carcer vider), in quo Socrates eral.» (Ses. tn contolat. ad ilitv. cap. 13.)
a Socrates carcerem intrando purgavit , omnique hoa Deatiorcm curiA reddidit. a Jd. de Vit. Seal. cap. 27.'
miliarise point. Üans ce triste étal ‘ il ne laissait pas de jouir de celle profonde tranquillité d'esprit que ses amis avaient toujours admirée en lui. Il les entretenait avec la même douceur qu’il avait toujours fait paraître; et Crilon remarque que la veille de sa mort il dormait aussi paisiblement qu’en un autre temps. Il composa même alors un hymne en l’honneur d’Apollon et de Diane, et tourna en vers une fable d’Ésope.
iM veille du jour, ou le jour même que devait arriver de Délus ce vaisseau dont le retour devait être suivi de la mort de Socrate, Crilon, son intime ami, vient le trouver de grand matin dans la prison pour lui apprendre celle triste nouvelle, et pour lui annoncer en même temps qu’il ne lient qu’à lui de sortir de la prison; que le geôlier est gagné; qu'il trouvera les portes ouvertes, et il lui olfrc une retraite sûre en Thessalie. Socrate se prit à rire de celle proposition, et lui demanda s'il savait un lieu hors de l’Atlique où l’on ne mourût point. Criton traite la chose fort sérieusement, cl le presse de profiter d’un temps si précieux, en lui apportant raisons sur raisons pour tirer son consentement, et l’engager à prendre ce parti. Sans parler de la douleur inconsolable que lui causera la mort d'un tel ami , comment pourra-l-il soutenir les reproches d’une infinité de gens qui croiront qu’il n'aura tenu qu'à lui de le sauver, mais qu'il n'aura pas voulu sacrifier pour cela quelque légère portion de son bien'? Le peuple pourra-t-il jamais se persuader qu'un homme sage comme Socrate n'aura pas voulu sortir de prison, le pouvant faire en toute sûreté? Peut-être craint-il d’exposer scs amis , de leur causer la perle de leurs biens, ou même de leur liberté et de leur vie : y a-t-il donc quelque chose qui doive leur être plus cher et plus précieux que la conservation de Socrate ? 1 1 n’ya pasjusqu’àdesélrangersqui leur disputent cet honneur. Plusieurs sont venus exprès avec des sommes très-considérables pour les frais de son évasion, et déclarent qu’ils se trouveront très-honorés de le recevoir chez eux, et de lui fournir abondamment tout ce qui lui sera nécessaire. Doit-il donc se livrer lui-même à des ennemis qui l'ont fait condamner injuslc-
I Plai.inCriioD
ment, cl lui esl-il permis de trahir sa propre cause? N’esl-il pas de sa bonté cl de sa justice d'épargner à ses citoyens le crime de faire mourir un innocent? Mais si tous ces motifs ne l'ébranlent point, et qu'il ne soit point louché de scs propres intérêts, peut-il être insensible & ceui de ses enfants? en quel étal les laisse-t-il? prévoit-il ce qu'ils deviendront? el peut-il oublier qu'il est père pour sc souvenir seulement qu'il est philosophe?
Socrate, après l'avoir écoulé attentivement, loue son zèle, et lui en marque sa reconnaissance : mais, avant de se rendre, il veut examiner s'il est juste qu'il sorte de la prison sans le consentement des Athéniens. 11 est donc question ici de savoir si un homme qui est condamné à mon , quoique injustement, ]ieut sans crime se dérober aux lois el à la justice. Je ne sais si, même parmi nous, il se trouverait beaucoup de personnes qui crussent que cela pùl faire une question.
Socrate commence par écarter tout ce qui est étranger au sujet, cl vient d'abord au fond de l'affaire. « Je serais assurément Irés-ravi, « mon cher Criton, que vous pussiez me i>cr- « suader de sortir d'ici, mais je ne le puis faire « sans être persuadé. Nous ne devons pas « nous mettre en peine de ce que dira le peua pie, mais de ce que dira celui-là seul qui « juge de ce qui est juste ou injuste, el ce a seul n'est autre que la Vérité. Toutes les « considérations que vous m'avez alléguées , a d'argent, de réputation, de famille, ne proui< vent rien, à moins qu'on ne me montre que a ce que l'on me propose est juste cl permis, a C'est un principe avoué el constant parmi a nous, que toute injustice est honteuse el fua neslc à celui qui la commet, quelque chose a que Ica homm(,“s en disent, et quelque bien ou a quelque mal qui lui en puisse arriver. Nous a avons toujours raisonné surceprincipe, même U dans les derniers jours, cl nousn'avonsjamais B varié sur cet article. Serait-il iwssible, mon a cher Criton, qu'à noire âge nos entretiens a lesplusséricuxcussentéléscmblables àceux a des enfants , qui disent presque en même a Icmi» le oui cl le non, el qui n'ont rien de K fixe? n A chaque proposition il lirait la réjionse el le consentement de Criton.
a Uappclons donc nos princii>es, el tâchons
a ici d'en faire usage. Il est toujours demeuré a constant parmi nous qu'il n'est jamais pera mis, sous quelque prétexte que ce puisse a être, de commettre aucune injustice, pas a même à l'égard de ceux qui nous en font, a ni de rendre le mal pour le mal; el que, a quand un a une fuis engagé sa parole, on a est tenu de la garder inviolablcmenl, sans a qu'aucun intérêt puisse nous en dispenser, a Ur, si dans le temps que je serais prés de a m'enfuir, les luis el la république venaient a SC présenter en corps devant moi, que réa pondrais-je aux questions suivantes qu'elles a pourraient me faire? A quoi songez-vous, a Socrate? Vous dérober ainsi à la justice, esta ce autre chose que ruiner entièrement les a lois et la république? Croyez-vous qu'une a ville subsiste après que la justice non-seulea ment n'y a plus de force, mais qu'elle a été a même corrompue, renversée cl foulée aux a pieds par des particuliers? Mais, dira-t-on, a la républiijuc nous a fait injustice, et n'a a pas bien jugé. Avez-vous oublié, me réa pliqucraient les luis, que vous êtes convea nu avec nous de vous soumettre au jugea ment de la république? Vous pouviez, si a notre police cl nos réglements ne vous aca commodaient pas, vous retirer ailleurs, cl a vous y établir. Mais un séjour de soixante et a dix ans dans notre ville marque as.sez que scs a règlements ne vous ont point déplu, et que a vous les avez acceptés en connaissance de a cause elavcc liberté. En effet, vous leur dea vez tout ce que vous êtes, el tout ce que a vous possédez, naissance, nourriture, édua cation, établissement; car tout cela est sous a la sauve-gardeetsous la protection de la réa publique. Vous croyez-vous maître de roma pre l'engagement que vous avez pris avec a elle, el que vous avez scellé par plus d'un a serment ? Quand elle songerait à vous pera dre, pouvez-vous lui rendre mal pour mal, a injure pour injure? êtes-vous en droit d'en a user ainsi à l'égard de père et mère, cl ignoa rez-vous que la patrie est plus considérable, a plus digne de respect el de vénération dea vanl Uieu el devant les hommes que ni a père, ni mère, ni tous les parents ensemble; a qu'il faut honorer sa patrie, lui céder dans a scs emportements, la ménager avec douceur
Digiii.
« dans le temps de sa plus grande colère; en « un mol, qu’il faut ou la ramener par de n sages conseils et de respeclueuses remonn tranccs, ou obéir è ses commandements, el -« souffrir sans murmurer tout ce quelle vous t( ordonnera? Pour ce qui esl de vos enfants, « Socrale, vos amis leur rendront tous les ser- « vices dont ils seront capables; el en tous cas H la Providence ne leur manquera pas. Ren- « dez-vous donc à nos raisons, et suivez les « conseils de celles qui .vous ont fait naître, a nourri, élevé. Ne faites point tant il’étal de R vos enfants, de votre vie, ni oe quelque R chose que ce puisse èlre, que de la justice ; R aOn que, quand vous serez arrivé devant le « tribunal de Pluton, vous ayez de quoi vous R défendre devant vos juges ; aulremcnl, nous R serons toujours vos ennemies tant que vous R vivrez, sans vous donner jamais ni rclAchc H ni repos ; el quand vous serez mort, nos R sœurs, les lois qui sont dans les enfers, ne R vous seront pas plus favorables, sachant que R vous aurez fait tous vos efforls pour nous R perdre. »
Socrate dit à Crilon qu'il lui semblait entendre réellemenl tout ce qu’il venail de lui dire, el que le son de ses paroles rclcnlissail si fortement el si continuellement A scs oreilles, <|u’il étouffait en lui toute autre pensée et toute autre voix. Criton, convenant de bonne foi qu’il n’avait rién à répliquer, demeura eu repos, el y laissa son ami.
Enfin le funesie vaisseau revint à Athènes' : c’élail comme le signal de la moi l de Socrale. Le lendemain, ses amis, à l’exception de Platon, qui était malade, se rendirent à la prison liés le matin. Le geôlier les pria d’allendrc un peu, parce que les onze magislrals (c’étaient ceux qui avaient l’inlcndance des prisons) annonçaient nu prisonnier qu'il devait mourir ce juur-IA. ils entrèrent un moment après, et trouvèrent Socrale, qu’on venail de délier *, cl Xanihippe, sa femme, assise auprès de lui, el tenant un de ses enfanls entre scs bras. Dès qu’elle les aperçut, jetant des cris et des son-
< PUit. in Phxüon. pag. 5U. clc.
* Albéni's , dés qu'on avait pronont é à un riiininol ra sentoncp , on le détiail , rt on le regardait comme unr vielimedo la mort qu'il n'élait plu9 permis de tenir daii<^ le> cil. lues.
glols, el se meurtrissant le visage, elle fit retentir la prison de scs plaintes ; O! mo.'i cher Socrate, vos amis vousvoient aujourd'hui pour la dernière fois! Il donna ordre qu’on la fil retirer; el, dans le moment même, on l’emmena chez elle.
Socrale passa le reste delà journée avec ses amis, et s’enlrclinl tranquillement et gatmeni avec eux, selon sa coutume ordinaire. Le sujet de la conversation fut des plus inléressanls et des plus convenables au moment où il se trouvait; je veux dire l’immortalité de l’âme. Ce qui donna lieu A cet enlrclien, c’est une proposition avancée en quelque sorte au hasard, qu’un véritable philosophe doit souhaiter de mourir et travailler A mourir. Cela, pris trop A lu lettre, menait A croire qu’un philosophe pouvait se tuer lui-méme. Socrate fuit voir qu'il n’y a rien de plus injuste que ce sentiment, el que, l’homme appartenant A Dieu qui l’a formé, et ayant été placé par sa main dans le poste qu’il occupe, il ne doil point le quitter sons sa permission, ni sortir de la vie sans son ordre. Qu’csl-ce donc qui peut donner A un philosophe cet amour pour la mort? Ce ne peut élre que l’espérance des biens qu’il attend dans l’autre vie, et celte espérance ne peut être fondée que sur l’opinion de l’immorlalilé de l’Ame.
Socrale emploie le dernier jour de sa vie A entretenir scs amis sur ce grand el important sujet, et c’est ce qui fait la matière de l’admirable dialogue de Platon, qui a pour litre le Phédon. 11 développe A ses amis toutes les raisons qu'on a de croire que l’Ame esl immortelle, et il réfute toutes les objections qu’on lui fait, qui sont A peu près les mêmes qu’on fait aujourd’hui. Ce traité est trop long pour que j’entreprenne d’en faire l’extrait.
Avant que de répondre A quelques-unes de ces objections ', il déplore un malheur assez commun aux hommes, qui, A force d’entendre disputer des ignorants qui contredisetil tout cl doutent de tout, se persuadent qu’il n’y a rien de carlain. r N”esl-cc pas un malhcur H très-déplorable, mon cher Phédon , qu’y R ayant des raisons qui sont vraies, certaines R et très-capables d’ètrc comprises, il se Irouvu
' l’bl rng.'Jil 01,
Digitizeo oy VjOOgli
c ponriant des gens qui n’en soient point da « tout frappés, pour avoir entendu de res dis- « putes frivoles où tout parait tantAt vrai et a tantAt faux? Ces hommes injustes et dérni- « sonnables, au lieu de s'accuser eux-mêmes « de ces doutes, ou d'en accuser leur manque « de lumière, en rejettent la faute sur les ratn sons mêmes, qu’ils viennent A bout enfln de « prendre en haine pour toujours, se croyant « plus habiles et plus éclairés que tous les » autres, parce qu’ils s’imaginent être les « seuls qui aient compris que dans toutes ces « matières il n’y a rien de vrai ni d’assuré.
Socrate démontre l'injustice de ce procédé. Il fait voir que , dans deux partis même également incertains, la sagesse voudrait qu’on choisit celui qui est le plus avantageux avec le moins de risque. « Si ce que je dis se trouve « vrai, dit Socrate, il est très-bon de lecroire; « et si , après ma mort , il ne se trouve pas « vrai , j’en aurai toujours tiré cet avantage « dans cette vie, que j’aurai été moins sensible n aux maux qui l’accompagnent ordinaire- « ment. » Ce raisonnement de Socrate ', qui ne se trouve réel et vrai que dans la bouche d’un chrétien , est bien remarquable ; si ce que je dis est vrai , je gagne tout en ne hasardant que peu de chose , et , s’il est foux , je ne perds rien , au contraire j’y gagne encore beaucoup.
Socrate ne s’en lient pas A la simple spéculation de celle grande vérité, que l’Ame est immortelle; il en tire des conclusions utiles et nécessaires pour la conduite de la vie , en faisant voir tout ce que l’espérance d’une heureuse éternité exige des hommes aQn qu’elle ne soit pas vaine , et qu’au lieu de trouver les récompenses préparées aux bons, ils ne trouvent pas les supplices destinés aux méchants. Ici le philosophe expose ces grandes vérités qu’une tradition constante, quoique beaucoup obscurcie par les fictions fabuleuses, a toujours conservées parmi les païens : le dernier jugement des bons et des méchants, les supplices éternels où sont condamnés les grands criminels, un séjour de paix et de délices sans fin pour les Ames qui se sont cunservées pures et
* M. Pascal a étendu ce raisonnement dans son article VII, et en a fait une démoribiratioD d'une force infinie.
innocentes, on qui pendant la vie ont expié leurs péchés par le repentir et la satisfaction ; enfin , un lieu et un état mitoyen où l’on se purifie pendant un certain temps des fautes moins considérables qui n’ont pointété expiées pendant la vie.
e Mes amis', une chose encore qu’il est « très-juste de penser, c’est que, si l’Ame est « immortelle, elle a besoin qu’on la cultive et « qu’on en prenne soin , non-seulement pour « ce temps que nous appelons le temps de la « s'ie, mais encore pour le temps qui la suit ,
H c’est-à-dire pour l’éternité , et la moindre « négligence sur ce point peut avoir des suites « infinies. Si la mort était la ruine et la disso- « lution du tout , ce serait un grand gain pour « les méchants après leur mort , d’étre déli- « vrés en même temps de leur corps , de leur « Ame et de leurs vices. Mais, puisque l’Ame « est immortelle, elle n’a d’autre moyen de se « délivrer de ses maux, et il n’y a de salut « pour elle , que de devenir très-bonne et « très-sage; car elle n’emporte avec elle que « ses bonnes ou mauvaises actions , que ses O vertus ou ses vices, qui sont une suite ordi- « naire de l’éducation qu’on a reçue , et la « cause d’un bonheur eu d’un malheur éter- « nel.
« Quand les morts sont arrivés an rendez- < vous fatal des Ames, au lieu où leur démon ■ « les conduit , ils sont tous jugés. Ceux qui « ont vécu de manière qu’ils ne sont ni entié- « rement criminels ni absolument innocents, « sont envoyés dans un endroit où ils soufn frent des peines proportionnées à leurs fâu- « les, jusqu'à ce que, purgés et nettoyés de « leurs péchés et mis ensuite en liberté , ils « reçoivent la récompense des bonnes actions <1 qu’ils ont faites. Ceux qui sont jugés incu- « râbles A cause de la grandeur de leurs pé- « chés, et qui ont commis (de volonté déli- « bérée) des sacrilèges et des meurtres ou a d’autres crimes semblables , la fatale desti- « née, qui leur rend justice, les précipite dans « le Tarlare, d’où ils ne sortent jamais. Mais « ceux qui se trouvent avoir commis des pé- « chés, grands A la vérité, mais dignes de
* Plat. piiR. 107
* />^fNonpfitun mot grec, qvi sigoifie esprit, , et , «plofi nou* , any«.
a pardon , comme de s éire laissas aller D des « violences contre leur p<>rc ou leur mère « dans l’emportement de la colère, ou d'avoir « tué quelqu'un par un pareil mouvement, et « qui s’en sont repentis dans la suite, ils souf- « Trent les mêmes peines que les dentiers et « dans le même lien , mais pour un temps seu- « lement , jusqu’à oe que , par leurs prières et « leurs supplications, ils aient obtenu le par- « don de la part de ceux qu’ils ont maltraités,
« Enfin, ceux qui ont passé leur vie dans n une sainteté particulière , délivrés des de- « meures basses, et terrestres comme d’une « prison , sont reçus là-haut dans une terre « pure ou ils habitent; et comme la philoso- « phie les a suffisamment purifiés, ils y vivent « sans ' leurs corps pendant toute l’étemité « dans une joie et dans des délices qu’d n’est « pas facile d’expliquer, et que le peu de temps « qui me reste ne me permet pas de vous dire,
« Ce que je vous en ai exposé suffit bien, ce n me semble, pour faire voir que noos devons « travailler toute notre vie à acquérir la vertu a et la sagesse; car voilà un grand prix et une « grande espérance qui nous est proposée. El « quand l’immortalité de l’àme ne serait que « douteuse, au lieu qu’elle parait assurée, tout « homme de bon sens doit trouver certaine- « ment que cela vaut bien la peine d’en courir M le risque. En effet , quel plus beau danger ? « Il faut s’enchanter soi-même de cette espé- « rance bienheureuse ; et c’est i»ur ceia que « j'ai si fort prolongé ce discours. »
Cicéron exprime ces nobles sentiments de Socrate avec sa délicatesse ordinaire Dans le moment presque, dit-il, qu’il tenait à la main
* La r^urrection des l'or!» était pev coonue chez les païens.
■ « Quum penè in manu jam rooriireram lllud teneret «f poculuro , locutus iU est , ut non ad mortem trudi , ve- « rùm la c«elum vtderctur ascendere. Ita enim eenie- (( bal , itaquedUaeniU : duas esse vias dupllcesque cursus « anlmorum è corpore excedentium. Nam qui se bumanis « viUis conlaminasscnl, et se totot llbldinibus dedidissent, a quibus coarctati velat domesliris vlliU atqne flagilits se « inquinassent » lis devium quoüdam Hcr esse , seclusum ■ è conclUo deonim ; qui autem se iniegroa castosque ser- • vavissent , quibusque fuisset miulma cum corporlbus a contagio , seseque ab bis semper sevocassent . esscntque « in corporlbus bumanis vitam imitati deorom, bis ad « ilios , a quibus essent prorcrii , rêditum facilcm paterc. » (Cit r»jr. llb. I . n.TI-Ti^
ce breuvage mortel , il parla de manière ù fuiiv entendre qu’il regardait la mort non comme une violence qu’on lui faisait, mais comme un moyen qu’on lui donnait de monter dans le ciel. Il déclare qu’au sortir de celte vie s’ouvreut deux roules, dont l’une mène à un lieu de supplices étemels les âmes qui se sont souillé» ici-bas par des plaisirs honteux et par des actions criminelles , l'autre conduil à l’heureux séjour des dieux celles qui se sont conservées pures sur la terre , et qui dans des corps humains ont mené une vie toute divine.
Quand Socrate eut achevé de parler ', Cri- Ion le pria de lui donner ses derniers ordres à lui et aux autres amis sur ce qui regardait ses enfants et toutes ses affaires , a8n qu'en les exécufanl ils eussent la cousolation de fui faire quelque plaisir. « Je ne vous recommande auc jourd’hui autre chose , reprit Socrate , que a (% que je vous ai toujours recommandé, qui « est d’avoir soin de vous. Vous ne sauriez a vous rendre à vous-roéme un plus grand « service, ni me faire à moi et à ma famille « un plus grand plaisir, a Crilon lui ayant ensuite demandé comment il souhaitait qu’on l’enfeiTàt; «Gomme il vous plaira, dit Socrale, « si pourtant vous pouvez me saisir, et que je « n’échappe pas de vos mains. » Et en même temps regardantses amis avec un petit sourire: n Je ne saurais venir à bout, dil-il, de persua- « der à Criton que Socrale est celui qui s’en- « irelienl avec vous, et qui arrange toutes les 0 parties de son discours, et il s’imagine loua jours que je suis celui qu’il va voir mort tout « à l’heure. Il me confond avec mon cada- II vre; c’est pourquoi il me demande comment « il faut m’enterrer, a En finissant ces paroles, il se leva et passe dans une chambre voisine pour se baigner. Après qu’il fut sorti du bain, on lui porta ses enfants ; car il en avait trois, deux tout petits, et un qui était déjà assez grand. Il leur parla pendant quelque temps , donna ses ordres aux femmes qui en prenaient soin , puis les fil retirer. Étant rentré dans la chambre, il se mit sur son lit.
Le valet des onze entra en même temps , et lui ayant déclaré que le temps de prendre la cigué était venu (c’était au coucher du soleil),
> Plat. Ibiil.pig. 115-118.
rc valel sc si'iitil alleii<lri, cl, lournanl le dos, il se mit à pleurer, n Vojez, dit Socrate, le bon « cœur de cet homme ! pendant ma prison, il « m'est venu voir souvent , et s'est entretenu K avec moi. Il vaut mieux que tous les autres. « Qu'il me pleure de bon cœur ! » Cet exemple est remarquable, et montre à ceux qui sont chargés d'un pareil ministère comment ils doivent se conduire ii l'égard de tous les prisonniers en général, et surtout é l'égard des gens de bien , s'il arrive qu'il en tombe quelquesuns entre leurs mains. On apporta la coupe. Socrate demanda ce qu'il avait à faire. Bien autre chose , reprit le valet, sinon, quand vous aurez bu, de vous promener jusqu'à ce que vous sentiez vos jambes appesanties , et de vous coucher ensuite sur votre lit. Il prit la coupe sans aucune émotion , et sans changer ni de couleur ni de visage , et regardant cet homme d'un œil ferme et assuré à son ordinaire : a Que dites-vous de ce breuvage'/ lui « dit-il ; est- il permis d'en faire des liba- « tions? » On lui répondit qu'il n'y enavail que pour une prise. « Au moins, continua-t-il , Il il est permis , et il est bien juste de faire « scs prières aux dieux, et de les supplier de « rendre mon départ de dessus la terre et mon O dernier voyage heureux : c'est ce que je U leur demande de tout mon cœur. » Après avoir dit CCS paroles, il garda quelque temps le silence, et but ensuite toute la coupe avec une tranquillité merveilleuse, et avec une douceur qu'on ne saurait exprimer.
Jusque-là ses amis s'étaient fait violence pour retenir leurs larmes; mois en le voyant boire, et après qu'il eut bu , ils n'en furent plus les maîtres, et elles coulèrent en abondance. Apollodore . qui n'avait presque pas cessé de pleurer pendant toute la conversation, semit alorsà hurler, et à jeter de grands cris, de manière qu'il n'y eut personne à qui il ne fit fendre le cœur. Socrate seul n'en î^ut point ému : il en fil même quelques reproches à ses amis, mais avec sa douceur ordinaire. « Que faites-vous? leur dit-il. Je vous admire. « Eh ! où est donc la vertu? N'est-ce pas pour Il cela que j'avais renvoyé ces femmes, de Il peur qu'elles ne tombassent dans ces fai- II blessi's? Car j'ai toujours oui dire qu'il faut U mourir tranquillement et en bénissant les
« Dieux. Demeurer donc en repos, cl témoi- II gnez plus de fermeté et plus de force. » Ces paroles les remplirent de confusion, et les forcèrent de retenir leurs larmes.
Cependant il continuait à sc promener ; et quand il sentit scs jambes appesanties , il se coucha sur le dos, comme on le lui avait recommandé.
Le poison alors produisit son effet de plus en plus. Quand Socrate vil qu'il commençait à gagner le cœur, s'étant découvert, car il avait la tète couverte,apparcmment afin que rien ne le troublât : Chlon, dit-il, et ce furent ses dernières jiarules, nous devons un coq à Esculape ; acquilicz-vous de ce vœu pour moi , et ne l'oubliez pas. IL rendit bientôt après le dernier soupir. Criton s'approcha , et lui ferma la bouche et les yeux. Telle fut la fin de Socrate, la première année de la !)5' olympiade et la soixante et dixième de son âge. Cicéron ‘ dit qu'il ne pouvait lire la description de sa mort dans Platon sans être attendri jusqu'aux larmes.
Platon et les autres disciples de Socrate, craignant que la rage de ses calomniateurs ne flQt pas bien apaisée par cctlc victime, sc retirèrent à Mègare chez Euclidc , où ils laissèrent pas.scr le reste de l'orage. Cependant Euripide ‘, voulant reprocher aux Athéniens le crime horrible qu'ils avaient commis en condamnant si légèrement le plus homme de bien qui fût alors, composa la tragédie intitulée J'alamêde ; où, sous le nom de ce héros qui fut aussi accablé par une noire calomnie , il déplorait le malheur de sou ami. Quand l'acteur vint à prononcer ce vers.
Au plus Juste des Grers vous arrachez la vie !
tout le théâtre , reconnaissant Socrate à des traits si marqués, fondit en larmes : il fut fuit défense de plus parler de lui en public. Quelques-uns croient qu'Euripide était mort avant Socrate, et rcjciicnt cette histoire.
Quoi qu'il en soit, le peuple d'.àthènes n'ouvrit les yeux que quelque temps après la mort
• a Quid dir.im de Socralc , cujus morll ill.-icr; 01.-10 « soli'O riolonein lcsenü?K (De tiaC Deor. lib. 3, n. 8g.)
* Diog. in Sücr. i>.tg. ttO-llï.
jOOgIc
(11' Socrale. I^ur haine élani salhfaile.lesprfvenlinns se (lissipi^renl, el le temps ayant donné lieu aux réflexions , rinjustiee criante de ce jugement se montra à eux dans toute sa noirceur. Tout déposait dans la ville , tout jiarlait en faveur di' Socrate 1,'Académic, le l.ycée , les maisons particulières, les places pulili(]ues, semblaient encore retentir du son de sa douce voix. Là, disait-on, il formait notre jeunesse, et apprenait à nos enfants à aimer la patrie et à respecter leurs pères et leurs mères : ici, il nous donnait à nous-mêmes d’utiles levons, cl nous faisait quelquefois (h; salutaires reproches pour nous porter plus vivement à la vertu. Hélas ! comment avonsnous payé de si importants services ? AthèiKS fut plongée dans un deuil el dans une consternalioh universelle. Les écoles furent fermées, el tous les exercices interrompus. On demanda compte aux accusateurs du sang innocent qu'ils avaient fait lépandrc. Mélitusfut condamné à mort , el les autres furent bannis. l’Inlarquc * observe que tous ceux qui avaient trempé dans cette calomnie furent en telle abomination parmi les citoyens, qu'on ne leur voulait point donner de feu, ni leur répondre quand ils faisaietd quelque question, ni se trouver avec eux aux bains ; el l'on faisait jeter l’eau où ils s’étaient baignés, comme étant souillée par leur attouchement ; ce qui les porta à un tel désespoir, que plusieurs se firent mourir.
Les Athéniens ’, non contents d’avoir ainsi r.uni scs calomniateurs, lui firent élever une .sialuc de bronze de la main du célèbre Lysippe, et la placèrent dans un lieu des plus apparents lie la ville. Leur respect et leur rcconnais.sance pa.ssérenl jusqu’à une vénération religieuse : ils lui dédièrent une chapelle comme à un héros et à un demi-dieu, laquelle ils nommèrent en leur langue iw*(iiiTiisv c’est-à-dire la chapelle de Sacrale.
^ vni. <— RkFLKX10?(8 6VR LE Jl'CEMENT POSTÉ coTBP. Socrate paa leü Athéniens, et sur Soerate lui-m£:he.
On doit être Lien surpris quand, d’un côté,
* I.H-ati. par?. Câj.
* <lc Invifl. cl odio, pas. r)38.
* pag. lîC. ' '
l’on considère l’exlréme dèlicalesse du peuple d’Athènes par rapport à ce qui regarde le culte des dieux, délicatesse qui va jusiju’à condamner à mort les plus gens de bien sur un simple soupçon de manquer do respect pour eux : et que, de l'autre, on voit l’cxtrèmc patience, pour ne rien dire de plus, avec laquelle ce même peuple écoule tous les jours des comédies, où tous les dieux sont tournés en ridicule de la manière du monde la plus capable d’en inspirer un souverain mépris. Toutes les pièces d’Aristophane sont pleines de ces sortes de plaisanteries, ou plutôt de boulTonncries ; et s’il est vrai que ce poète ne savait ce que c'était que de ménager les plus grands hommes de la république, on peut dire aussi avec vérité qu'il épargnait encore moins les dieux.
Voilà ce qui était représenté tous les jours sur le théâtre, et ce que le peuple d’.Uliènes entendait, non-seulement sans pcme, mai»
avec joie, avec plaisir, avec applaudissement , jusqu’à récompenser par des honneurs publics le poète qui les divertissail si agréablement, yu’y avait-il dans Socnite (|ui nppri.cbfll de cette licence effrénée? .lamais peisonne dans le paganisme n’a parlé de la itiviniié, ni du culte qu’on doit lui rendre, d’une iiimii('re si pure, si noble, si respectueuse. Il ne si* déclarait point contre les dieux reconnus et honorés publiquement par une R'ligion plus anch'iine (|ue la ville : il évitait seulement do leur imputer les crimes el les infamies ([u’uiie crédulité populaire leur attribuait, el qui n’étaient propres qu’à les avilir cl à les diffamer dans l'esprit des peuples. Il ne blâmait point les sacrifices, les fêles, ni toutes les autres cérémonies de la religion : il enseignait seulement qiK! toute celle pomiie et cet appareil extérieur ne pouvaient être agréables aux dieux sans la droiture de l’inlenlion el sans la pureté du coeur.
Cependant cet homme si sage, si éclairé, si religieux, si plein de respect et de nobles sentiments pour la Divinité, c.st co'ndaniné comme un impie par les suffrages de presque tout un peuple, sans que scs accusateurs citent contre lui aucun fai! avéré, el produisent aucune preuve qui ail la moindre vraisemblance.
D’où a pu venir chez les Athéniens unecon-
t>7lî <#^
tradictiouüi réelle, si uni»erselle, si conslanleî l'n peaple, d’ailleurs plein d’esprit, de goût, de sagesse, a eu sans doute des raisons, au moins apparentes, pour garder une couduite si diBérentc, et pour avoir des senliments si opposés. Me peut-on pas dire que les Athéniens envisageaient leurs dieux sous une double idée? Ib bornaient leur véritable religion au culte public, héréditaire et solennel, tel qu’ils l’avaient reçu de leurs ancêtres, qu’il était établi par les luis de l’état, pratiqué dans la patrie de temps immémorial, et constaté surtout par les oracles, les augures, les offrandes et les sacrifices. C’est à ce point fixe qu’ils rappelaient leur piété, et qu’ils ne pouvaient souffrir qu’on voulût donner ta moindre atteinte : c’est uniquement de ce culte qu’ils étaient jaloux, c’est de ces cérémonies anciennes qu’ils se mon traient zélateurs ardents, et ib crurent, quoique sans fondement, que Socrate en était ennemi. Mais y y avait une autre sorte de religion, fondée sur la fable, sur les fictions des poètes , sur des opinions populaires, sur des coutumes étrangères : pourcelles-lé, ils s’y intéressaient peu, et Us l’abandonnaient à la discrétion des poètes, aux réprésentations du théâtre et aux discours do vulgaire.
Quelles saletés n’attribuoient-ils pojnt é Ju- Bon et à Vénus ' ! Aucun citoyen d’Athènes n’eût voulu que sa femme ou scs filles eussent ressemblée de telles déesses. Aussi Timothée, ce fameux musicien, ayant représenté sur le théâtre d’Athènes Diane comme transportée de folie, de fureur, de rage, un des spectateurs ne crut pas pouvoir faire contre fui de plus funeste imprécation qu’en souhaitant que sa tille devint semblable â celle divinité. Il valait mieux, dit Plutarque, ne point croire de dieux que de les supposer tels; et l’impiété ouverte et déclarée était moins impie, s’il est permis de parler ainsi, qu’une si grossière et si absurde superstition.
Quoi qu’il en soit, ce jagemeul, dont nous avons rapporté toutes les circonstances, couvrira dans tous les siècles Athènes d’une honte et d’une infamie que tout l’éclat des belles actions qui l’ont rendue d’ailleurs si fameuse ne pourra jamais effacer; et il montre
* Plut, lie Su[»cm. p«ç. 170.
en même temps ce qu’il faut attendre d’un peuple doux, humain, bienfaisant dans le fond (car tels étaient les Athéniens], mais vif, lier, hautain, inconstant, mobile â tout vent et i toute impression, et dont on a raison de comparer les assemblées k une mer orageuse, puisque cet élément , aussi bien que le peuple , tranquille et paisible par lui-méme , ne laisse pas d’élrc souvent agité par une violence étrangère.
Pour ScH’rale, il faut l’avouer, le paganisme n’a jamais rien eu de plus grand ni de plus parûiit. Quand on voit jusqu’où il a porté la sublimité de ses sentiments, non-seulement sur les vertus morales, la tempérance, la sobriété, la patience dans les maux, l’amour de la pauvreté, le pardon des injures, mab, ce qui est bien plus considérable, sur U Divinité, sur ‘ son unité, sur son pouvoir infini, sur la formation du monde, sur la Providence, qui préside! son gouvernement ; sur l’origine de l’âme, qui vient de Dieu seul, sur son immortalité, sur sa dernière fin et sa destinée éternelle, sur les récompenses des bons et la punition des méchants : quand on envisage toutes ces sublimes connaissances, on se demande â soiméme si c’ejt donc un paten qui pense cl parle ainsi; et l’on a peine à se persuader que d’un fond aussi ténébreux qu’est celui du paganisme puissent sortir des lumières si rives et si brillantes.
Il est vrai que sa réputation n’a point été sans atteinte, et qu’on a prétendu que la pureté (le ses mœurs ne répondait pas à celle de ses sentiments. C’est une question agitée parmi les savants, dans laquelle mon plan ne me permet pas d’entrer â fond. On peut voir la dissertation de M. l'abbé Fraguier ', où il jnslifie Socrate sut les repcochcs qu’on lui fait par rapport â sa conduite. L’argument négatif (|u’il emploie pour sa défense parait bien fort. Il remarque que ni Aristophane dans sa comédie des A'ue’ea, qui est tout entière contre Socrate. ni les scélérats qui l’accusèrent en justice, n’ont pas avancé un mol qui tende à ternir la pureté de ses mœurs : et il n’est pas vraisemblable que des ennemis aussi animés
' Mémoire de l andémio des Inscript. , tom. IV , pas. 37d
Digitlzeo Dy GoogI
iiu'étaiciit ceui-ci eussent négligé un des I moyens les plus capables de décrier Socrate I dans l'esprit des juges, s'il avait eu quelque fondement ou quelque apparence.
I J'avoue cependant que certains principes de I l’Iaton, son disciple, qui lui étaient communs I avec son maître, sur la nudité de ceux qui luttaient dans les jeux publics, dont ils n'ex- I rluaitpas les personnes du sexe, et la pratique de Socrate même qui combattait en cet état seul à seul contre Alcibiaile, ne donnent pas une grande idée de la délicatesse de ce philosophe sur ce qui regarde la modestie et la pudeur Que dire de la visite qu'il rend h une femme d'Athènes d'une médiocre réputation (elle s’appelait Théodote), uniquement pour I s'assurer par ses propres yeux de sa rare beauté, qui faisait grand bruit; et des préceptes I qu'il lui donne pour s’attirer des amis, et pour
I leur tendre des pièges dont ils ne puissent se
I débarrasser ? De telles leçons conviennent-
I elles beaucoup à un philosophe ? Je passe bien
I d'autres choses sous silence.
I Je suis moins étonné après ceta que plusieurs
d'entre les Pères l'aient décrié, même par , rapport à la pureté des mœurs, et qu'on ait cru
I devoir lui appliquer, aussi bien qu'à Platon
I son disciple, ce que dit saint Paul ' des philo-
sophes, que Dieu, par un juste jugement, a I livrés à un sens réprouvé, et qu'il a abandonnés aux passions les plus honteuses pour les punir de ce qu’ayant connu clairement qu’il n’y avait qu’un seul vrai Dieu, ils ne l’avaient pas honoré comme ils devaient en lui rendant un témoignage public, et n’avaient pas rougi de lui associer une multitude innombrable de divinités, selon eux-mêmes ridicides cl in- (ilmcs.
C’est là, à proprement parler, le crime de Jfocrate, qui ne le rendait pas coupable aux j jeux des Athéniens, mais qui l’a fait justement condamner par la vérité éternelle. Elle ' l'avait éclairé des lumières les plus pures et ’ les plus sublimes dont le paganisme fût capable : car on n’ignore pas que toute connais- * sance de Dieu, même naturelle, ne peut venir ^ que de lui. Il avait sur la Divinité des princi-
I • Xenoph. MemoriblI. Ilb. 3, pM.VRS-Taa.
' • Itom. cap. 1 ,T. 17-32.
pes admirabhrs. Il se raillait agréablement de toutes les fables des poCti», qui servaient de fondement aux ridicules mystères de son siècle. Il parlait souvent cl en termes mngniflques de l’existence d’un seul Dieu, éternel, invisible, créateur de l'univers, souverain maître et arbitre de tous les événements, vengeur des crimes et rémunérateur des actions vertueuses ; mais ' il n’osait rendre un témoignage public à toutes ces vérités. Il sentait parfaitement le faux et le ridicule du paganisme; et cependant, comme Séuéque le dit du sage, et comme il le pratiquait lui-méme, il en gardait exactement toutes les coutumes et les cérémonies, non comme agréables aux dieux, mais comme étant commandées par les lois. Il ne reconnaissait dans le fond qu'une seule Divinité ; et il adorait avec le peuple celte foule de dieux ignobles, qu'une ancienne superstition avait entassés les uns sur les autres pendant une longue suite de siècles. Il tenait un langage particulier dans les écoles, mais suivait la multitude dans les temples. Comme philosophe, il méprisait eldétcslail en secret les idoles; comme citoyen d’ Athènes et sénateur, il leur rendait en public le même culte que les autres: d’autant plus condamnable, dilsaint Augustin, que ce culte, qui n’était qu’extérieur et simulé, paraissait au peuple partir d'un fond de vérité et de conviction.
Et l’on ne peut pas dire que Socratoail changé de conduite sur la lin de sa vie, et qu'il ait alors marqué plus de lèle pour la vérité. En SC défendant devant le peuple, il déclara qu’il avait toujours reconnu cl honoré les mêmes dieux que les Athéniens ; et le dernier ordre qu’il donna avant que d'expirer fut qu’on
< « Que oiunli (<U Srneu ) upirni Hrvibil UDquam a legibus juMS . non Unquâm diU graU.... Omoem islam « Ignobllem deorum turbam , quam longosvo longa su- « persUtio congcsail » sic , Inquit . adorabimus , ut me roi- 0 neiimus cuUum ejus magls ad morero , quàro ad rem • 0 pertinere... Sed iste. quem pbiloaophia quasi liberum 0 feccral . lamen . quia illustiis senalor eraU colebal quod 0 reprehendebat , agebal quod argiiebat, quod culpabat 0 adorabal... cô darooabiliùs, quô Ilia» que roendadter 0 agebal . sic agerel. ui euro populus veradter agere eii*- ¥ llmarel. » (S. Acocst. Ctfrt. Dei, llb. 6 » cap. lO.J
0 Eorum sapîenies . quos philosopbos vocanl , scbolai R habebant dl»»mtienles el templa communia.» (Id. Ub. di v«r. Aa/iV. cap. i )
iminoliU cil son nom un coq au dieu Ksculapc. Voilii donc le prince des philosophes, déclaré par l'oracle de Delplics le plus sage des hommes , qui , malgré sa conviction inlime d'une unique Divinité, meurt dans le sein de l'idohUrie el en faisant profession d'adorer tons les dieux du [laganisme. Kn cela Socrate est d'autant plus inexcusable, que, se donnant pour un homme chargé exprès du Ciel de rendre témoignage  la vérité , il manque au devoir le plus essentiel de la glorieuse commission qu'il s'attribuait : car, s'il y a quelque vérité dans la religion pour laquelle on doive se déclarer hautement, c'est celle qui regarde l’unité d’un Dieu cl la vanité des idoles. C’est lé que le courage aurait été bien placé : et il ne devait pas coûter beaucoup à Socrate , déterminé d’ailleurs à mourir. Mais ‘.dit saint Augustin, ce n’élnit pas ces philosophes que Dieu avait destinés pour éclairer le monde et pour faire passer les hommes du culte impie des fausses divinités à la sainte religion du vrai Dieu.
< a Non f>]c IsU nati f rant. ut populorum suorum opinio* « neni ad verum cnltum veri I>el à »liiiutacrnrum su|H‘r- » stitione atqup ab bujiis mundi vaniutc convertemil. » (S. lib. de ver Relig. cap. 2.)
On ne peut disconvenir que Socrate , pour ce qui regarde les vertus morales, ne soit le héros du paganisme. Mais, pour en bien juger, qu'on mette en parallèle ce prétendu héros avec les martyrs du christianisme, c'est-à-dire, souvent de faibles enfants , de tendres vierges , qui n’ont point craint de répandre tout leur sang pour défendre et sceller les mêmes vérités que Socrate connaissait, mais qu’il n’osait soutenir en public, je veux dire l’unité d’un Dieu, et la vanité des idoles. Que l’on compare même la mort si vantée de ce pcince des philosophes avec celle de nos saints évéques, qni ont fait tant d’honneur à la religion chrétienne par la sublimité de leur génie, l’étendue de leurs connaissances, la beauté el la solidité de leurs écrits ; un saint C.ypricn , un saint Augustin , et tant d’autres , qu’on voit tous mourir dans le sein de l’humilité , pleinement convaincus de leur indignité et de leur néant, pénétrés d’une vive crainte des jugements de Dieu , et n’altcndanl leur salut que de sa pure bonté et de sa miséricorde toute gratuite. La philosophie n’inspire point de tels senlimenLs; ils ne peuvent être l’elTet que de la grâce du Médiateur, que Socrate ne méritait pas de connaître.
LIVUK X.
MOKL'RS ET COETUMES DES GRECS.
La parlic la plus csscntidle de l'iiisloire , et qui doit le plus intéresser les lecteurs, est celle qui fait connaître le caractère et tes mœurs tant des peuples en général que des grands hommes en particulier dont il y est parlé ; et l’on peut dire que c’est là en quelque sorte l’àme de l’histoire , au lieu que les faits ti’en sont que le corps. J’ai tâché , à mesure que j’en ai trouvé l’occasion , de tracer le portrait des plus illustres personnages de la Grèce : il me reste maintenant à faire connaître le génie et le caractère des peuples mêmes. Je me renferme dans ceux de lacédémone cl d’Athènes , (]ui ont toujours tenu le premier rang dans la Grèce ; et je réduis 6 trois chefs ce que j’ai à dire sur cette matière , qui sont le gouvernement politiqne , la guerre, la religion.
Sigonius , Meursius , Pottérus , et plusieurs autres qui ont écrit sur les antiquités grecques, fournissent de grandes lumières, et sont d’un grand secours sur la matière qui me reste à traiter.
CHAPri'RE 1.