CHAPITRE II
LE JECNE CYRÜS, SOUTEb'U DES TBOUPES GBEC- Ql’ES, ENTREPREND DE DÉTRÔNER SO.N FRÈRE ARTAXKRNE. IL EST TCÉ lUNS LE COUBAT.
FAHEt'SE RETRAITE DES UIX-UaLE.
L’antiquité ne présente guère d’événemenLs plus mémorables que ceux donlj'enlreprends ici (le faire le récit. On voit, d’une part, un jeune prince rempli d’ailleurs d’excellentes qualités , mais dévoré d’ambition, porter au loin la guerre contre son frère et son souverain , et l'aller attaquer presque dans son propre palais , pour lui arracher en môme temps le sceptre et la vie : on le voit , dis-je , tomber mort aux pieds de ce même frère, et terminer par une fin si funeste une entreprise également éclatante et criminelle. De l’autre côté, les Grecs qui l’ont suivi * , destitués de tout secours après la perle de leurs chefs, sans alliés, sans vivres, sans argent, sans cavalerie ni gens de trait, réduits à moins de dix mille hommes , ne trouvant de ressources qu’en eux-mémes et dans leur courage , soutenus uniquement par le vif désir de conserver leur liberté cl de revoir leur patrie : ces Grecs , avec une fière et intrépide assurance, font leur retraite devant une armée d’un million d'hommes et victorieuse, traversent cinq ou six cents lieues , malgré les plus grosses rivières et des défilés sans nombre ; et arrivent enfin dans leur pays à travers mille nations féroces cl barbares , vainqueurs de tous les obstacles qu'ils ont rencontrés sur leur roule, et de tous les périls que la perfidie cachée ou la force ouverte leur ont fait essuyer.
• « Posl morlnn Cyrl , neqae arnilt i Uato ficrclia ,
• ii(N|iK dolo rapt iMiuerunt ; revrrlrnIF«|uc Inlcr lot in- « domllit luUonciei btrbaru gcnia, imtanu illiKrlt « tpatia virtulv m uvquc IcrmlDos patrie dcfeodirunt. » (Ji'sr. lib. .S, vap. II.)
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Celle reiraitc , selon les bons connaisseurs et les gens du métier, est l’enlreprisc la plus hardie e( la plus sagcmcnl conduite que nous fournisse l'histoire ancienne , et on l'a regardée comme un modèle parfait dans ce genre. Ueureusement pour nous elle est décrite dans le dernier détail par un historien non-seulement témoin oculaire des faits qu'il rapporte , mais qui a été le principal mobile cl l'Ame de celte grande entreprise. Je ne ferai que l'abréger, et comme en cueillir la fleur ; mais je ne puis m'empécher d'exhorter les jeunes gens destinés A la profession des armes A consulter eu\mèmes l’original , dont nous avons une bonne traduction , quoique bien éloignée de la beauté du texte primitif. Il est diflicile qu’ils rencontrent un maître plus habile que .Vénophnn pour le métier de la guerre ; et je puis bien lui appliquer ici ce qu'Ilomére dit de l’hénix gouverneur d'Achille * : qu’il était également en état de former son disciple et pour la |>orolc et pour l'action :
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SB ioi(àNE!rr 4 Li'i. Il part de Sardes. AprEs
t*NB MARCHE DE PLCS DE SIX MOIS. IL ARRIVE
DANS LA B4BYLONIE.
Nous avons déjà dit que Cyrus le jeune • , fils de Darius Noihus et de Parysatis, voyait avec peine sur le trône Arlaierxe son frère altié; et que, dans le moment même que celui-ci était près d’en prendre possession , il avait entrepris de lui ôter en même temps le sceptre et la vie. Artaieric sentit bien ce qu'il avait à craindre d'un frère hardi, entreprenant, ambitieux; mais il ne put refuser sa grâce aux prières et aux larmes de Parysatis sa mère, qui aimait passionnément ce cadet. Il le renvoya donc en Asie dans son gouvernement, en lui confiant , contre toutes les régies de la politique, une autorité absolue sur les provinces que le roi lui avait laissées par son testament.
• ni«l. i.T. St3
■ An. M. 3600: nv. J. C. «04. - DIod. lib. « , p«g. 4*3 et 4*9-454. — Justin. Ilb. 5, c«p. It.—Xenoph. de £xned. tlsii . lib. I , peg. 413-4*8.
Dés i|u'il y fut arrivé ' , il songea sérieusement à se venger de l'alfrotil qu'il prétendait avoir reçu de son frère , et à le détrôner. Il recevait avec bonté et alfabililé tous ceux ipii venaient de la cour de son frère; , pour les détacher insensiblement du service du roi cl se les attacher. Il gagnait aussi le cœur des barbares qui étaient sous sa conduite , se Cimüiarisanl avec eux , et se mêlant avec le simple soldai , mais sans que la dignité de commandant en soulfrlt; et il les formait par dilTércitts exercices au métier de la guerre. Il s’appliqua surtout à lever secrélemenl en divers endroits , sous dilTércnls prétextes, des troupes grt>cques , sur lesquelles il comptait beaucoup plus que sur celles des barbares. Cléarque se relira auprès de lui après avoir été l>anni de Lacédémone, et lui fut d’un grand secours : c’était un capitaine habile , expérimenté , et plein de courage. Dans le même temps * plusieurs * illes du gouvernement de Tissapberne s’étant soustraites à sou obéissance, se donnèrent à Cyrus. Cet incident , qui ne fut point un effet du hasard , mais des intrigues secrétes de Cyrus , alluma la guerre entre eux. Cyrus , sous prétexte d’armer contre Tissapherne , assembla plus ouvertement des troupes; et, pour mieux éblouir la cour, il y envoya de grondes plaintes au roi contre ce gouverneur , cl lui demandait de la manière la plus humble sa protection et du secours. Arlaxerxe y fut trompé. 11 crut que tous les préparatifs de Cyrus ne regardaient que Tissapherne, et, persuadé qu’il n'avait rien à craindre pour lui-méme, il demeura tranquille.
Cyrus sut bien profiler de l'imprudente sécurité et de la molle nonchalance de son frère’, laquelle était regardée par plusieurs comme une marque de douceur et d’humanité. En effet, au commencement de son règne , il parut imiter la bonté du premier Arlaxerxe , dont il portait le nom; car il se montrait doux et affable à ceux qui l’approchaient ; il honorait cl récompensait magnifiquement tous ceux qui l’avaient mérité par leurs services : quand il ordonnait des punitions , il en retranchait toujours l’outrage et l’insulte; et quand il faisait
< An. M. 3601 : ar. J. C. «03.
• An. M. 3604,av.J.C. *04.
* IMut. In ArUx. pag. 1013.
des présents, c'élail toujours avec un air gracieuï et des manières oMigeantes , qui en relevaient infiniment le prix , et qui montraient qu’il n’èlait jamais plus content que quand il pouvait faire du bien à ses sujets. A toutes ces rares qualités il aurait dû en ajouter une qui n'esi pas moins royale , et qui l’aurait mis en garde contre les entreprises d’un frère dont il devait connaître le caractère : je veux dire une sage prévoyance . qui pénètre dans l’avenir , et qui rend un prince attentif à prévenir ou & dissiper tout ce qui [leul troubler le repos de l’étal.
Les émissaires que Cyrus avait à la cour ne cessaient de répandre dans le public des discours qui préparaient les esprits au changement et h la révolte. Ils disaient que les affaires demandaient un roi tel que Cyrus , magnifique et libéral , qui aimât la guerre , et qui comÛât de biens ses serviteurs ; et que la grandeur de l’empire avait besoin d'un roi plein d’ambition et de courage pour en soutenir et en augmenter l’éclat.
Ce jeune prince', de son côté, ne perdait point de temps, et il se hâtait de mettre en exécution son grand dessein. Il n’avait alors que vingt-trois ans tout au plus. Après les services importants qu’il avait rendus aux Lacédémoniens , services sans lesquels ils n’auraient jamais pu gagner les victoires qui les avaient rendus mailrcs de la Grèce, il crut pouvoir s’ouvrir â eux. Il leur fil donc part de l’étal présent de ses affaires cl de ses vues , persuadé que celte ouverture même les disposerait encore davantage à le servir.
Dans la lettre qu'il leur écrivit , il parlait de lui-méme en termes magnifiques. Il disait qu’il avait le cœur plus grand cl plus royal que son frère, qu’il était plus exercé dans la philosophie et mieux instruit dans la magie*, et qu’il pouvait boire et porter plus de vin que lui , qualité qui était d’un grand mérite parmi les barbares , mais qui ne devait pas le relever beaucoup dans l’esprit te ceux à qui il écrivait. Les Lacédémoniens envoyèrent ordre à leur flotte de joindre incessamment celle de ce prince , èl d’obéir en tout à Tamos son ami-
• An. M. 36a3;ir.J.C. 401.
* Par la magic ebez les Perses on entendait U science de la religion et relie du gousrrncmcni.
rai; mais ce fut sans rien dire d’Arlaxerxe, et sans qu’il parût en aucune sorte qu’ils fussent du secret. Cette précaution leur parut ‘ nëces-i saire pour se justifier auprès d’Artaxerie en cas que les choses vinssent à tourner à son avantage.
Voici à quoi montait l’armée de Cyrus , selon la revue qui en fut faite dans la suite. Il avait treize mille Grecs, qui faisaient l’élite et la principale force de son armée , et cent mille hommes d’autres troupes réglées de nations barbares. Cléarque de Lacédémone commandait les troupes du Péloponnèse , excepté les Achéens. Ceux-ci avaient pour chef ^rate d’Achaie. Les Béotiens étaient sous Proxéne de Thébes , et les Thessaliens sous Ménon. Les barbares avaient pour commandants , des Perses, â la tète desquels était Ariée*, La flotte était composée de trente-cinq vaisseaux commandés par Pylhagorc, I.acédémonien , et de vingt-cinq commandés par Tamos, Égyptien , amiral de toute la flotte. Elle suivait l’armée de terre , en côtoyant les bords de la mer.
Cyrus ne s’était ouvert de son dessein qu’à Cléarque seul parmi les Grecs , prévoyant bien que la vue d’une si longue et si hardie entreprise ne manquerait pas d’effrayer et de rebuter les officiers aussi bien que les soldats. Il s’appliqua seulement à les gagner pendant la marche eu les traitant avec bonté et humanité , en se familiarisant avec eux , et donnant de bons ordres afin qu’ils ne manquassent de rien. Proxéne dont la famille était amie de celle de Xénophon , présenta ce jeune Athénien à Cyrus, qui le reçut très-favorablement, cl lui donna de l’emploi dans son armée parmi les Grecs. Enfin il partit de Sardes, et marcha vers les hautes provinces de l’Asie. Les troupes ne savaient ni quel était le sujet de la guerre , ni en quel pays on les conduisait : Cyrus avait fait entendre seulement qu’il portail les armes contre les Pisidiens, qui par leurs courses infestaient sa province.
Tissapherne, jugeant bien que tous ces pré-
* a QuœrcDlesapud Cynimgnüam ; etapud Artaicr*
« xcm , ai vicUict . venic patroclola. quum Dibil advenui « eum aperlé dacreviaseni. » (iosTiN. ]lb. 5. cap. 11.)
* Xenoph. de exped. Cyri , lib. 1 , par I 3 Ibid. lib. 3, pag. 391.
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