DU GOUVERNEMENT POLITIQUE
Il y a trois principales espèces de gouvernement, la monarchie, où un seul homme commande ; l’arislocralie , où ce sont les anciens cl les plus sages qui gouvernent; la démocratie . où l’autorité est entre les mains du
peuple. Les plus célèbres écrivains de l’antiquilé , tels que Platon , Aristote , Polyhe , Plutarque , donnent la préférence à la première sorte de gouvernement, comme à celle qui renferme un plus grand nombre d’avantages, et où il se trouve moins d’inconvénients. Mais tous conviennent , et' l’on ne peut le répéter trop souvent, que la (in de tout gouvernement, et le devoir de quiconque eu est chargé, de quelque manière que ce soit, est de travailler à rendre heureux cl justes ceux à qui il commande , en leur procurant , d’un côté , la sûreté, la tranquillité, les avantages et les commodités de la vie, et, de l’autre, tous les secours c|ui peuvent contribuer à les rendre vertueux : comme le but d’un pilote ', dit Cicéron, est de conduire heureusement son vaisseau dans le port , celui d’un médecin de conserver ou de rétablir la santé , celui d’un général d’armée de remporter la victoire ; de même un prince, cl tout homme qui commande aux autres, doit SC proposer pour fin leur utilité , et se souvenir que la loi .souveraine de tout bon gouvernement est le bien public : Saltis populi aiiprema lexeUo'. Il ajoute que c’est la plus
' « Tenesne igilur, modcralorcm ilium rrip. qu<^ rc- « ferre velimus otnnia?.., gutiernatori cur.«us ^ecau- •> (lus , mcdico salus , iinpcrsiori virtorki , sic huic mode- « ralori rcip. t>cala civium vita proposila ul OfiibuK « firma, copils ICK:u|jIes. gloriâ ampla, >iriuU‘ homsU a sU. Uujusenim oporls maiimi Inter homincs ai<|ucop« O liinî illudi eSse pcrfei lorem volo. » {Ad. Attic. Hb. U» epist. iO.)
* CIc de Leg. 1U>. 3 , n. 8.
gronde et la plus noble fonction qui soit au monde , que d’étre préposé par son état pour foire le bonheur des peuples.
Platon, en cent endroits, compte pour rien les qualités et les actions les plus brillantes dans ceux qui gouvernent , si elles ne tendent à la double rin que je viens de marquer , qui est de rendre les citoyens plus gens de bien et plus heureux ; et il réfute fort au long , dans le premier livre de la République , un certain Thrasymaque, qui prétendait que les sujets étaient nés pour le prince, et non le prince pour les sujets, et que tout ce qui était utile au prince ou à la république devait être regardé comme juste et honnête.
Dans le partage qu’on fait des différentes espèces de gouvernement, on convient que celui-là serait le plus parfait qui réunirait en lui par un heureux mélange tous les avantages des autres, et qui en écarterait tous les inconvénients ' ; et presque ions les anciens ont cru que le gouvernement de Lacédémone était celui qui avait approché le plus prés de celte idée de perfection.
ABTICLK I. — Dt GOt'VEBÜEMEKT DK SpaRTB.
Depuis que les Héraclides étaient rentrés dans le Péloponnèse , Sparte était gouvernée par deux rois , toujours pris de deux mêmes familles qui descendaient d’Hercule par deux branches différcnles , comme je l'ai observé ailleurs. Soit orgueil et abus du pouvoir despotique du côté des rois, soit esprit d'indépendance et amour démesuré de ta liberté de la part du peuple, Sparte, dans ses commencements, fut toujours agitée de dissensions et de révoltes, qui miraient infailliblement causé sa ruine , comme il arriva à Argos et à Messéne , •leux villes voisines de Sparte et aussi puissantes qu’elle, si lu sage prévoyance de Lycurgue n'en eût prévenu les funestes suites par la réforme qu'il mil dans l’étal. Je l'ai rapportée fort au long dans la vie de Lycurgue : je ne toucherai ici que ce qui regarde le gouvernement.
t Pd}b. tib. 0, |)âg.
$ i. — Io£k ABUiftÉK MI aOUrSJUIBMBBT OK SPABTB. La PABrAtTK SMIMISMOÜ AOX LOIS XN ÉTAIT COMME
l’ahb.
Lycurgue rétablit l’ordre et la paix dans Sparte par l’établissement du sénat. Il était composé de vingt-huit sénateurs , et les deux rois y présidaient. Celte auguste compagnie , formée de ce qu’il y avait dans la nation d’hommes les plus sages et les plus expérimentés , servait comme de contre-poids aux deux autres autorités, je veux dire à celle des rois et à celle du peuple ; et quand l’une voulait prendre le dessus , le sénat se rangeait du côté de l’autie, et les teuail ainsi toutes deux dans un juste équilibre. Dans la suite , pour empêcher que celle compagnie même n’abusàt de .son pouvoir , qui était fort grand , on lui mit une espèce de frein en nommant cinq éphores qui étaient tirés du peuple , dont la charge ne durait qu’un an, mais qui avaient autorité et sur les sénateurs , et sur les rois mêmes.
Le pouvoir des rois était fort borné, surtout dans la ville et en temps de paix. Dans la guerre, c’étaient eux qui commandaient les flottes et les armées , et pour lors ils avaient plus d’autorité'. Cependant on leur donDak alors même des espèces d’inspecteurs et de commissaires qui leur tenaient lieu d’un conseil nécessaire, et l'on choisissait ordinairement pour celle fonction ceux des citoyens qui étaient mal avec eux, afin qu’il n'y eût point de connivence de leur |iarl, et que le public fût mieux servi. 11 y avait presque toujours une secréte mésintelligence entre les deux rois, soit qu’elle vint de la jalousie entre les deux branches, soit qu’elle fût VeiTut de la politique sparlaine . à qui leur trop grande union aurait pu donner de l’ombrage.
Les éphores avaient encore plus d’autorité à Sparte que les tribuns du peuple à Rome : ils présidaient à l’élection des magistrats , et leur faisaient rendre compte de leur administration. Leur pouvoir s’étendait jusque sur la personne des rois et des princes de la famille royale , qu’ils avaient droit de faire mettre en prison , comme ils le flrent à l’égard de Pausanias. Quand ils étaient assis sur leur siège
* .irbt. df Rrp lib.i, pig. JÜl.
dans le tribuiiDl, ils ne se leraienl point à l'arrivée des rois, marque de respect qui était rendu à ceux-ci par tous les autres magistrats; ce qui semblait supposer dans les éphores une espèce de supériorité , parce qu’ils représentaient le peuple; et il est marqué d'Agésilas' que , lorsqu'il élait assis sur son trône pour rendre la justice, et que les éphores arrivaient, il ne manquait jamais de se lever pour leur faire honneur. 11 y a beaucoup d'apparence qu'avant lui les rois n'en usaient pas toujours ainsi , Plutarque rapportant cette démarche d’Agésilas comme lui étant particulière.
Les affaires se proposaient et s’examinaient dans le sénat, c'était là que se formaient les résolutions. Mais les décrets du sénat n’avaient point de force s'ils n'étaient ratillés par le peuple.
Il fatlait qu'il y eôl une grande sagesse dans tes lois que Lycurgue avait établies pour le gouvernement de Sparte, puisque, tant qu'elles fürent exactement observées, jamais on ne vit dans celte ville de mouvements ni de séditions de la part du peuple , jamais on n’y proposa de faire aucun changement dans la manière de gouverner, jamais aucun particulier n'y usurpa l'autorité par violence et ne s'y fit tyran, jamais le peuple ne songea à faire sortir la royauté des deux familles où clic avait toujours été, et jamais aussi aucun roi n’entreprtl de s'attribuer plus de pouvoir que les lois ne lui en donnaient. Cette réflexion , qui est de Xénophon et de Polybc’, marque l’idée qu'ils avaient de la sagesse de Lycurgue en matière de politique, et le cas qu’on en doit faire. En effet, nulle autre ville de la Grèce n’a eu cet avantage, et toutes ont eu à essuyer plusieurs changements et plusieurs vicissitudes, faute de pareilles lois qui y lixassent pour toujours la forme du gouvernement.
La raison de cette constance et de cette stabilité des Lacédémoniens dans leur gouvernement et dans leur conduite, c'est qu'à Sparte c’étaient les lois qui dominaient absolument , et qui y avaient une autorité souveraine , au lieu que la plupart des autres villes grecques, livrées aux caprices des particuliers , au pou-
* Plat. In Aaail. pag. Wl.
* XriLupb. iu.XgrtII. psg. 6ôl.— Foljb. Ub. 0, pag. 4ô9.
voir despotique , à une domination arbitraire et sans règles , éprouvaient la vérité de ce que dit Platon ' qu'une ville est malheureuse où ce sont les magistrats qui commandent aux lois , et non les lois aux magistrats.
L'exemple d'Argos et de Messéne , que j'ai déjà indiqué, suffirait seul pour montrer combien la réflexion que je viens de faire est juste et véritable. Au retour de l'expédition de Troie *, les Grecs, connus sous le nom de Dorirnt, s'établirent (jans trob villes du Péloponnèse, qui sont Lacédémone, Argos , Messène.et jurèrent de s’entre-secourir les uns les autres. Ces trois villes , soumises également au pouvoir monarchique , avaient les mêmes avantages, si ce n’est que les deux dernières l’emportaient beaucoup sur l'autre par la fertilité du terroir où elles étaient situées. Cependant Argos et Messéne ne conservèrent pas longtemps leur supériorité. La hauteur des rois et la désobéissance des peuples les firent tomber dé l'état florissant où ellesavaient été d'abord, et elles montrèrent par leur exemple, dit Plutarque après Platon , que c’était une grâce toute particulière que les dieux avaient faite aux S|>artiates de leur donner un homme comme Lycurgue, capable de leur prescrire un plan de gouvernement si sage cl si raisonnable.
Pour le maintenir sans altération , on s’appliquait avec un soin particulier à élever les jeunes gens selon les lois et les mœurs du pays, afin qu’enracinées et fortifiées par une longue habitude, elles devinssent en eux comme une seconde nature. La manière dure et sobre dont ils étaient nourris répandait dés lots dans tout le reste de leur vie un goût naturel pour la frugalité et la tempérance, qui les distinguait de tous les autres peuples, et qui les rendait merveilleusement propres A supporter les fàtiguea. de la guerre. Platon ’ remarque que cette salutaire coutume avait banni de Sparte et de tout le territoire qui en dépendait rivrogneriCi. les débauches, et tous les désordres qui en sont la suite ; de sorte que c’était un crime puni par la loi que de prendre du vin avec excès, même
• put. lib. 1 , d« Leg. pag. 635.
■ put. lib. 4 , de Leg. pag. 663-685. — Plut, ta Licurg, pag- -W-
> t'Ial. de Leg. tib. I , pag. llSt.
ogie
dans les fi'los des bai clinnales , qui parloiil ailIcMirsflaicnl des jours de lirence oi’i les villes enlicres se pcrmeUaioiil les derniers cxei's.
Ou aecoutumail aussi les enfants, dès l’Age le plus tendre, à une parfaite soumission aux lois, aux magistrats, et à touseeux qui étaient en place ' ; et leur éducation n’étail , à proprement parier, qu’nn apprentissage d'ohéissfincc. C'est pour cela qu’Agésilas conseilla à Xénophon de faire venir ses enfants à Sparte, comme à une école excellente *, pour y apprendre la plus belle et la plus grande do toutes les sciences, qui est celle d'obéir et de commander; car l'une conduit à l'autre. Ce n'étaient pas seulement les petits, les pauvres, les citoyens du commun qui étaient ainsi soumis aux lois, c’étaient les plus riches, les plus puissants, les magistrats , les rois même ,et ils ne se distinguaient des autres que par une obéissance plus exacte , persuadés que c’était le moyen le plus sùr de se faire eux-mémes obéir et rcsi>ecter par leurs inférieurs.
De là ces réponses si célèbres de Uéinarale’. Xerxés ne pouvait romptendre que les Lacédémoniens, qui n'avaient point de maître qui pût les contraindre , fus.sent capables d’alTronter les périls et la mort. « Ils sont libres et inic dépendants de tout homme, répliqua Dé- « marale; mais ils ont au-dessus d'eux la loi h qui les domine : et cette loi leur ordonne de « vaincre ou de mourir. » Dans une autre occasion , comme on s’étonnait ipi’étant roi il se fût lai.ssé exiler. Cesl, dit-il, qu'à Sparte la toi est plus forte que les rois *.
Cela parut bien dans la prompte obéissance d’.Agésilas aux ordres des épliores qui le rappelaient au secours de sa patrie ® ; occasion délicate pour un roi et pour un conquérant , mais où il crut“ qu’il était plus glorieux pour lui d’obéir à la patrie et aux lois que de com-
* lî(7TÎ TXV ÎTKlO'îjtV si'JXt tilKtlOtM;.
(I*LüT. in tycurÿ. , |Mg. 50.)
* MKOr.'TOuiv&Vf Tliv TO xâÜlffTOV ,
Ssyjn'lni r.ul Sp/iv). 'l’ciT. m A'jesil.. |iag. fiOli.)
^ Hrrod. lib. 7 , cop. 1 ‘(.Vlitt.
* IMul. in .Vpoplilhr?. p.ig. éeo.
a M. lii Apcsïl. pug. (iaa-fiot.
a n Xliiilô plni-tusius aulil, si inslilulis |K)lrtæ paruissci,
<' (pneu si bclio supci3.ss,'t .Vsiani. n (Cunsec. Ace. in .ijtoil. cap. V.)
mander de nombreuses armées, et même que de faire la conquête de l’Asie.
6 11. — .Vmocb de la eacvbeté établi a Spabtb
A cette soumission parfaite aux lois de l’étal, Lycurgue .ajouta un autre principe de gouvernement non moins admirable , qui fut d'écarter de Sparte tout luxe, toute dé(iense, toute magniliccnce ; d’y décrier absolument les richesses , d’y mettre en honneur la pauvreté et de l’y rendre nécessaire, en substitnanl une monnaie de fer à la monnaie d’or et d'argent, qui jusque-là y avait été en usagé. J’ai exposé ailleurs comment il s’y prit pour faire réussir une entreprise si difficile. Je me borne ici à examiner ce qu’on en doit penser par rapport au gouvernement.
Celle pauvreté où Lycurgue avait réduit Sparte, et qui semblait lui interdire toute conquête et lui ôter tout moyen de s'accroître et de s’agrandir, était-elle bien propre à la rendre puissante et florissante ? Une telle constitution de gouvernement, qui jusque- là était sans exemple, et qui depuis n’a été imitée de personne , marque-t-elle dans ce législateur un grand fonds de prudence cl de politique? et le tempérament qu’on imagina dans la suite sous Lysandre , en laissant aux particuliers leur pauvreté, et rétablissant le public, dans l’usage de la monnaie d'or et d’argent , n'élail-il pas un sage correctif de ce qu’il y avait d'outré et d’excessif dans la loi de Lycurgue dont ii s’agit.
Il semble, à ne consulter que les vues ordinaires de la prudence humaine , qu’il faudrait raisonner ainsi : mais l’événement, qui est ici un garant et un juge non suspect , nous force de penser tout autrement. Pendant que Sparte demeura pauvre et quelle se maintint dans le mépris de l’or cl de l’argent, ce qui dura plusieurs siècles, elle fut puissante et glorieuse ; et la date du temps on elle commença à déchoir est celle où elle commença à donner atteinte à la sévère défense que Lycurgue lui avait faite d’user jamais d’or et d'argent.
L’éducation qu’il voulait qu’on doniiiU aux jeunes Lacédémoniens, la vie sobre et dure qu’il recommanda avec tant de soin , les exercices du corps pénibles cl violents qu’il leur
Gfti»
proscrivit , l>loignemenl d« tout autre soin et (le toulc autre occupation , en un mol , toutes ses lois et tous ses t-tablissemenls munirent que sa vue ùlail de former un peuple de solilnts, nniqiieinent dbvuuès aux armes et aux fonctions militaires. Je ne prétends pas juslilier absolument celle vue, qui avait de grands inconvénients, et j’ai marqué ailleurs ce que j'en pensais. Mais , en la supposant , il faut avouer que ce législateur fait paraître une grande sagesse dans les moyens qu'il prend pour l’c-véculion.
Le danger presque inévitable d'un peuple destiné uniquement & la guerre, et qui a toujours les armes à la main , et ce qu'il a de plus à craindre, est l’injuslice, la violence, l'ambition , le désir de s’accroître , d(( proliler de la faiblesse doses voisins, de les opprimer par la force . d’envabir leurs terres sous de faux prétextes que la cupidité ne manque pas de suggérer, et d’élendre ses limiles le plus loin qu’il est possible : tous vices et excès qui font horreur dans les particuliers et dans le commerce ordinaire de la vie , mais qu’il a plu aux hommes de revêtir d'un air de grandeur et de gloire dans les princes et dans les conquérants.
Le grand soin de I.ycurgue fut de prémunir son peuple contre celle dangereuse tentation. Sans parler des aulres moyens qu'il mil en usage, il en employ a deux qui ne pouvaient pas manquer de produire leur effet. Le premier fut d'interdire à ses concitoyens toute navigation cl tout combat naval '. La situation de sa ville, et la crainte que le commerce, source ordinaire du luxe et du dérèglement , ne corrompit la pureté des mœurs de Sparte, purent avoir part é celte défense. Mais son principal motif fut de mellre ses citoyens hors d’état de songer il faire des cnnquéles, qu’un peuple renfermé dans les bornes élroites d une péninsule ne pouvait pas pousser fort loin , à moins ({u'il ne fût niatlre de la mer.
r.e second moyen était encore plus elTicacc : ce fut d'interdire tout usage de la nionnaie d'or cl d'argent , et d’en introduire à sa place une de fur, qui était d'un grand poids et d’une
* A mi/jr.TO Ci aÎTo;; vîcîr*(f f(v«(,îts(( vav;jia;^it‘v. (Plct. in Lacon. iniiit. p-ig. gStï.)
très - petite valeur , et qui ne pouvait avoir de cours que dans le pays même. Comment , avec une telle monnaie, lever et soudoyer des troupes élrangores, équiper des lloUes, eiitreterdr de nombreuses armées, soit de terre, soit de mer '?
Aussi le dessein de Lycurgue , en rendant ses citoyens belliqueux et leur meltant les armes à la main, ne fut pas, comme le rcmar(|uc l’olybe, cl Plutarque après lui', d’en faire d'iilusircs conquérants, qui pussent porter la guerre au loin et subjuguer un grand nombre de peuples. Son unique but était , que, renfermés dans le Péleponnèse.el conlenlsde l'élendue de terres et de domaine que leur avaient laissés leurs ancêtres, ils ne songeassent qu’à s’y maintenir en paix , et à s’y défendre avanlageusetnenl contre les voisins qui auraient la témérité de les allaqucr; el ils n’avaient pas besoin pour cela d’or ni d’argent , trouvant dans leur pays, cl encore plus dans leur manière de vivre sobre et tempérante , de quoi entretenir leurs armées , lorsqu’elles ne sortaient point de l’enceinte de leur pays , ou des terres voisines.
Or, dit Polybe , ce plan une fois supposé , il faut avouer qu’il n’y a rien de plus .sage eide mieux imaginé que les établissements de Lycurgue pour maintenir un peuple dans la possession de sa libcrlé , el pour le faire jouir d'une paix el d’une tranquillité parfaite. Lu effet, représentons-nous une petite république, telle qu’était celle de Sparte , dont tous les citoyens soient endurcis au travail , accoutumés à vivre de peu , aguerris , courageux , intrépides ; el supposons que le principe fondamental de celle petile rtîpublique est de ne faire tort à personne, de ne point inquiéter ses voisins, de ne point envahir leurs terres ni leurs biens, mais au contraire de se déclarer en faveur des opprimés contre l’injuslice et la violence des oppresseurs : n’esl-il pas certain qu'une telle république, environnée d’un grand nombre d’étals d’une pareille élendue , serait généralement respectée par tous les peuples voi.sins, qu’elle deviendrait l’arbitre souveraine de toutes leurs querelles, el (|u'elle exercerait sur eux un empire d’autant plus glorieux et
' l’olîb. lih. Cl, p.if;. WI. — Vîu(. in I.jrurg p.vg .^0.)
d'aulant plus durable, qu’il serait volontaire, et fondé uniquement sur l'idée que ces peuples auraient de sa vertu , de sa justice , et de son cou rase.
Voilà le but que Lycurgue s’était proposé Convaincu que le bonheur d'une ville, comme celui d'nn (wrliculicr, dépend de la vertu et d'étre bien avec soi-méme, il régla Sparte de manière qu’elle se plU être toujours suRisante à elle-même, et toujours dans les principes de sagesse et d’équité. De ià cette estime universelle des peuples voisins, et même des étrangers, qui ne demandaient aux I.acédémoniens ni argent, ni vaisseaux, ni troupes, mais un seul .Spartiate ponr commander leurs armées: et quand ils l’avaient obtenu, ils lui rendaient une entière obéissance avec toutes sortes d’hoir neurs eide respects. C’est ainsi que les Siciliens obéirent à Gylippe , les Clialcidiens à Brasidas, et tous les Grecs d’Asie à Lysandre, à C,allicralidas , et à Agésilas ' ; regardant la ville de Sjiarte comme la maltresse des autres dans l’art de bien vivre et de bien gouverner.
L’époque du commencement de la décadence de Sparte fut le violemenl ouvert des lois de Lycurgue. Je ne prétends pas que jusque-là elles y eussent toujours été observées exactement, il s’en faut bien : mais l’esprit de ces lois avait presque toujours dominé dans la plupart de ceux qui gouvernaient. Aussitét que l’ambition de régner sur toute la Gn-ce leur eut inspiré le dessein d’avoir des armées navales et des troupes étrangères , et qu’il fallut avoir de l’argent pour les entretenir , Sparte , oubliant ses anciennes moximes, se vil contrainte derecouriraux barbares qu'elle avait jusque-là détestés, et ^e faire bassement la cour aux rois de Perse qu’elle avait vaincus autrefois avec tant de gloire; et cela pour tirer d’eux quelques sommes d’argent et quelques secours de troupes et de vaisseaux contre leurs propres frères, c’est-à-dire contre des peuples nés ou établis comme eux dans la Grèce. Ils eurent ainsi l’imprudence et le malheur de rappeler dans Sparte, avec l’or et l’argent , tous les vices et
■ Plot. pig. 58.
" llfiif ffvfiiravuv Tr,v Twv 2;rapTtRrüy jrô/cv, wartp wluScr/tiyiy i Iva^iiuowi jSiou vat
TlTKyjiiyitg nohrgiuç, ùjroOinovTlç.
tous les crimes que ht monnaie de fer en avait bannis; et ils préparèrent la voie aux changements qui y arrivèrent depuis, et qui en causèrent la mine. El c’est ce qui relève inGniment la sagesse de Lycurgue, d’avoir prévu de si loin Æ qui pouvait donner atteinte au bonheur de ses citoyens , et d’y ovoir préparé de salutaires remèdes par la sorte de gouvernement qu’ilèbiblil à Sparte. On ne doit pas néanmoins lui en attribuer à lui seul tout l’honneur, l'n autre législateur qui Pavait précédé de plusieurs siècles en partage la gloire avec lui.
$ ni. — Lois db CmavB établies fab Miivos,
MODÈLES DE CELLES DE SeaBTE.
Tout le monde sait que Lycurgue avait formé le plan de la plupart de ses lois sur le modèle de celles qui pour lors étaient observées dans nie de Crète, oi’i il passa un temps assez considérable pour les ètudiiu* de plus prés. Je crois devoir en donner ici quelque idée , ayant omis par oubli de le faire dans l’endroit où cela aurait été plus naturel, c’està-dire lorsque j'ai parlé pour la première fois de Lycurgue et de ses établissements.
Minos, que la fable nous donne pour 61s de Jupiter, était l’auteur de ces lois. Il vivait environ cent ans avant la guerre de Troie '. C’était un prince puissant, sage, modéré, plus estimable encore par ses vertus morales que par ses qualités guerrières. Après avoir conquis Pile de Crète et plusieurs autres ties voisines, il songea à affermir par de sages lois le nouvel étal dont il s’était rendu maître par la force des armes I.e but qu’il se proposa dans l’établissement de ces lois Gil de rendre scs sujets heureux en les rendant vertueux. Il écarta de ses états l’oisiveté , la volupté , le luxe, les délires, sources fécondes de tous les vices. Sachant que la liberté est regardée comme le plus doux et le plus grand de tous les biens, et qu’elle ne peut subsister .sans une parfaite union entre les citoyens, il travailla à élablir entre eux une sorte d’égalité qui en est le nœud et la base, et qui est fort propre à en éloigner louteenvie, toute jalousie, toute liainc,
• An. 5I.27î0:aï. J.r. 1£8».
• Slrab. lUi. iO, ji.ip. SSü.
toute dissension. Il n'enireprH point de faire de nouveaux partages de terres, ni d’interdire tout usage de l’or et de l’argent ; il songea à unir ses sujets par d’antres liens qui ne lui parurent pas moins fermes ni moins raisonnables.
Il ordonna que les enfants fassent tous nourris et élevés ensemble par troupes et par bandes, adn que de bonne heure on leur enseignit les mêmes principes et les mêmes maximes. Leur vie était dure et sobre. On les accoutumait à se passer de peu, à souffrir lechand et le froid, é marcher dans des endroits rudes et escar|)és, à faire entre eux de petits combats bande contre bande, ù souffrir courageusement les coups qu’ils se portaient l’un é l’autre, et à s’exercer à une sorte de danse qui se faisait les armes à la main , et qu’on appela depuis la pyrrhique ; alin , dit Strabon , que jusqu’il leurs divertissements tout ressentit la guerre et les y formiU. On leur faisait aussi apprendre de certains airs de musique, mais d’une musique mêle et martiale.
Ils n’étaienl point instruits ni à monter à cheval, ni à porter des armes pesantes’ ; mais en récompense ils excellaient à tirer de l’arc , et c’était là leur exercice le plus ordinaire. La raison en est toute naturelle. La Crète n’est point un pays plat et uni , ni propre à nourrir des chevaux comme celui des Thcssaliens, qui passaient pour les meilleurs cavaliers de la Ôrèce; mais un pays raboteux et fourré, plein de buttes et de hauteurs , où des hommes pesamment armés n'auraient pu s’exercer à la course. Mais en fait d’archers et de soldats armés à la légère , propres pour les ruses de guerre et pour les stratagèmes, lesCrétois prétendaient tenir le premier rang.
Minos crut devoir établir dans la Crète la communauté des tables et des repas. Outre plusieurs autres grands avantages qu’il y trouvait, comme d’introduire dans ses états une sorte d’égalité, les riches et les pauvres ayant la même nourriture, d’accoutumer scs sujets à une vie sobre et frugale , de cimenter l’amitié et l’union entre les citoyens par la familiarité et la gaîté qui régnent à la table, il avait aussi en vue les exercices de la guerre , où les soldats sont obligés de manger ensemble. C'était
* rtjt-'ilr l.nj,' lût. 1 , pag. r,25.
le public qui fournissait aux dépenses de la table Des revenus de l’état , on en employait une partie pour ce qui regarde les frais de 1a religion et l’honoraire des magistrats : l’autre était destinée pour les repas communs. Ainsi femmes , enfants , hommes faits, vieillards , tous étaient nourris au nom et aux dépens de la république; en quoi Aristote donne la préférence aux repas de Crète sur ceux de Sparte, où les particuliers étaient obligés de fournir leur quote-part, faute de quoi ils n’étaient point reçus dans les assemblées, ce qui était en exclure les pauvres.
Après le repas , les vieillards parlaient des affaires d’état *. La conversation roulait le plus souvent sur l’histoire du pays , sur les actions et les vertus des grands hommes qui s'y étaient distingués par leur courage dans la guerre, ou par leur sagesse dans le gouvernement ; et l’on exhortait les jeunes gens , qui assistaient à ces sortes d’entretiens , à se proposer ces grands hommes comme des modèles sur lesquels ils devaient former leurs moeurs et régler leur conduite.
On reproche à Minos, aussi bien qu’à Lycurgue ’, de n’avoir envisagé que la guerre dans toutes ses lois, ce qui est un grand défaut pour un législateur. Il est vrai qu’il y a fait beaucoup d’attention , parce qu’il était persuadé que le repos, la liberté, les richesses de ses sujets étaient sous la protection et comme sous la sauve-garde des armes et de la science militaire, tous ces avantages étant enlevés par le vainqueur à ceux qui succombent dans la guerre. Mais il voulait qu’on ne fit la guerre que pour arriver à la paix; et il s’en faut bien que ses lois se bornassent à ce seul objet.
Cher les Crétois la culture de l’esprit n’était pas entièrement négligée, et l’on avait soin d’y donner aux jeunes gens quelque teinture des lettres*. Les poésies d'Homère, bien postérieures à Minos, n’y étaient pas inconnues, quoiqu’ils fissent peu de cas et peu d’usage des poètes étrangers. Ils étaient curieux des connaissances propres à former les mœurs ; et , ee qui n’est
* ArUlot. de Rep. Mb. 2 , cep. iO.
* Alhen. Mb. i, pag. 113.
* Plat, de Lcg. lib. 1 , püg. <i28.
* Plat, de 1.0g. lib. 3 , peg. CSU.
pas un pciil (Mo"c‘, ils sp piquaient plus de penser beaucoup que de parler beaucoup*. Le pot'le Epiin^nido, qui fil un voyage à Athènes du temps de Solon , et qui y fut fort estimé , était de Crète : quelques-uns le mettent au nombre des sept sages.
l'n des établissements do .Minos que Platon admirait le plus était qu'on inspirât de bonne heure aux jeunes gens un grand respect pour les maximes de l'état , pour les coutumes, pour les lois, cl qu’on ne leur permit jamais de mettre en question ni de révoquer en iloule si elles étaient sagement établies ou non; parce qu’ils devaient les regarder, non comme prescrites cl im])osées par les hommes , mais comme émanées do la j)ivinil6 même. Eu effet, il avait eu grand soin d’avertir son peuple que c’élail Jupiter qui les lui avait dictées. Il eut la même attention par rapport aux magistrats et aux personnes âgées, qu’il recommandait d’honorer d’une manière particulière ; cl aüii que rien ne piH donner atteinte au re.specl (pii leur est dP , il voulut que si l’on remarquait en eux quelques défauts, on u’en parlât jamais en présence des jeunes gens ; sage précaution , et qui serait bien nécessaire dans l’usage commun de la vie !
Le gouvernement de Crète fut d’abord monarchique, cl Minos en a laissé à tons les siècles un modèle parfait. Selon lui , comme le remarque un grand homme *, le roi peut tout sur les peuples, mais les lois peuvent tout sur lui. Il n une puissance absolue pour faire le bien, et les mains lif-es dés qu’il veut faire le mal. Les lois lui confient les peuples comme le plus précieux de tous les dépiMs, à condition qu’il sera le père de scs suj Is. Elles veulent qu’un seul homme serve par sa sagesse cl par sa modération à la félicité d'un nombre infini de sujets, non pas que ceux ci servent par leur misère cl par leur lâche servitude à fialter l’orgueil cl la mollesse d'un seul homme. Selon lui, le roi doit être au dehors le défenseur de la patrie en commandant les armées, et au dedans le juge des peuples pour les rendre bons, sages et heureux. Ce
' (lo/ÿvitav uâ'A/QV a Tro'e//-vy'«v v/j/.’.tv.
• IMul. in Solon, pag. Ht.
X Dr Log. lib. 1 . p.ig. 031.
* M. de Fênélon.
n’est point pour lui-mème que les dieux l'ont fait roi : il ne l’est que pour être l’homme des peuples. 11 leur doit tout son temps, tous ses soins , toute son affection ; et il n’est digne du triine qu’aubinl qu’il s’oublie lui- même pour se sacrifier au bien public. Voilà l’idée que Minos' avait de la royauté, dont il nous a laissé une image vivante dans sa personne, et qu’Hésiode a parfaitement exprimée en deux mots en appelant ce prince le plus roi de tous les rois mortels^ l’Saffi/tvvaTov Ovottni c’est-à-
ilire qu’il possédait dans un souverain degré toutes les vertus royales , et qu’il était roi en tout. ,
Il parait que l’autorité des rois ne fui pas d’une longue durée, et qu’elle fil |dace à un gouverncmeul républicain * ; et ç’avait été l’inj lenlion de Minos. Le sénat, composé de trente sénateurs, formait le conseil public. C’était là I que s’examinaient les affaires , et que se prc"naienl les ré.solutions : mais elles n’avaient de force qu’aprés que le peuple y avait joiul ses suffrages et donné sou approbation. Des magistrats établis au nombre de dix pour maintenir le bon ordre dans l’étal et pour celle raison appelés cosmes’, tenaient en respect les deux autrescorps de l’étal, et en faisaient l’étiuilibre. C’étaient eux qui , en temps de guerre, commandaient les armées. Un les choisissait nu sort, mais seulement dans de certaines faf milles, llsébiientàvie, etne rendaient compte à personne de leur administration. On tirait les sénateurs de celle compagnie.
Les Crélois faisaient cultiver leurs terres par des esclaves ou des mercenaires , qui étaient tenus de leur en payer tous les ans une certaine somme. On les appelait periœa , apparemment parce qu’ils étaient tirés des peuple.s du voisinage que Minos avait subjugués. Comme ils habitaient dans une Ile, c’est-à-dire dans un pays séparé, les Crétois n’avaient pas autant à craindre de leur part que les Lacédémoniens de la part des ilotes , qui se joignaient souvent aux peuples voisins pour les attaquer. Une coutume établie anciennement dans la Crète, d’où clic a passé chez les Uomains, donne lieu
I pial, in .Min. pag. 3ââ. ^
* ArUt (io Kep. Itb. o.ip. 10.
* K'é'Tuoi, orrfo.
Je croire que ceux qui servaient ce peuple , et qui euilivuieiil ses terres, étaient traités avec Lunté et douceur. Dans les fêtes de Mercure les maîtres servaient à table leurs esclaves, et leur rendaient tous les mêmes ofliccs qu'ils recevaient d'eux pendant toute l'année : restes et vestiges précieux des temps primitifs où tous les hommes étaient égaux, et qui semblaient avertir les maîtres, que les serviteurs sont de même condition qu'eux, et que c'est renoncer à l'Iiumanité que de les traiter durement et avec hauteur.
Comme un prince ne peut pas tout faire par lui-même, et qu'il est obligé de s'associer des coopêratcurs, de la conduite desquels il se rend responsable, Minos’ su déchargea en partiesurson frère Ithadamanlhe de l'adminislration de la justice dans la ville capitale, fonction la plus essentielle cl la plus indispensable de la royauté. Il connaissait sa probité, son désintéressement, scs lumières, sa fermeté ; et il s'était appliqué à le former lui-méme pour celte pbice importante. L'n autre ministre était chargé du soin des autres villes , qu'il parcourait trois fuis chaque année, pour examiner si les lois que le prince avait établies y étaient exactement observées , cl si les magistrats et les oilicicrs suliallerncs s'y acquittaient religieusement de leur devoir.
La Crète, sousun gouvemementsi sage, changea entièrement de face, et parut être devenue le domicile de la vertu, de la probité, de la justice. Un en peut juger par ce que la fable nous apprend de l'honneur que Jupiter lit à ces deux frères en les établissant juges des enfers: car tout le monde sait que la fable est fondée sur des histoires réelles et véritables, mais déguisées sous d'agréables emblèmes, propres a en mieux (aire goûter la vérité.
C'était, selon la tradition fabuleuse’, une loi établie de tout temps, qu'au sortir de In V ic les hommes fussent jugés pour recevoir la récompense ou le châtiment de leurs bonnes ou mauvaises actions. Sous le régne de Saturne , et dans les premières années de celui de Jupiter, ce jugement se pronon(aitdansl'in-
' Athcn. lib. i l , pfig. 038
* Plat, iii Miu. pag. 32U.
* IMal. in Gorg. pag. j*23-ô2G ; lu A&!ocb. pog, 371
slant même qui préct...iil la mort, ce qui donnait lieu à de criantes injustices. Des princes qui ovaient été injustes et cruels, paraissant devant leurs juges avec tonte la pompe et tout l'appareil de leur puissance, et produl.-sml des' témoins qui déi>osaient en leur faveur parce qu'ils redoutaient encore leurcolèrc bint qu'ils étaient en vie, les juges , éblouis |mr ce vain éclat, et séduits parues témoignages trompeurs, déclaraient ces princes innocents et les taisaient passer dans l'heureuse demeure des justes. Il en faut dire autant à proportion des gens de bien , mais |>auvres et sans appui, que la calomnie poursuivait encore jusqu'à ce dernier tribunal, et trouvait le moyeu de les y faire condamner comme coupables.
la fable ajoute que, sur les plaintes réitérées qu'on en porta ù Jupiter, et .sur les vives remontrances (|u'on lui ht, il changea la forme du CCS jugements. la: temps en fut lixé au moment même qui suit la mort. Uhadainanlhe et Euque, tous deux l'ds de Jupiter, sont établis juges , le premier |>our les Asiatiques , l'autre pour les Européens.; et Minos au-dessus d'eux, pour décider souverainement en cas d'obscurité et d'incertitude. Leur tribunal est placé dans un endroit appelé le champ de la vérité, parce que le mensonge et la calomnie n'en peuvent approcher. Là comiiaïuUun prince dés qu'il a rendu le dernier soupir, dépouillé du toute sa grandeur, réduit à lui seul , sans défense cl sans protection, muet et tremblant pour lui-méme,nprès avoir fait trembler toute la terre. S'il est trouvé coupable de crimes qui soient d'un genre à pouvoir être expiés, il est relégué dans le 'i'artare pour un lumps seuleineul, et avec a.ssurnncu d'en .sortir quand il aura été suflisainmenl purilié. •Mais si ce sont des crimes impardonnables ,i tels que l'injustice, le parjure, l'oppression des peuples, il est précipité dans le même Tarlare pour y souffrir des peines éternelles. Les justes, au contraire, de quelque condition qu'ils soient, sont conduits dans l'heureux séjour de la paix et de la joie pour y jouir d'un bonheur qui ne' finira jamais.
(Jui ne voit que les poêles , sous le voile de ces fictions, ingétiieuscs ù la vérité, mais peu honorables aux dieux , ont voulu nous donner I le modèle d’un prince accompli, dont le pre-
mier soin esl do rendre la jusike aii\ peuples et noos peindre le rare bonheur dont jouit In Crète sous le sage gouvernement de Minos ’ ? Ce bonheur ne finit pas avec lui. Les lois qu’il avait établies étaient encore dans toute leur vigueur du temps de Platon, c’est-à-dire plus de neuf cents ans après ; aussi les regardaiton comme le fruit des longs ’ entretiens qu’il avait eus pendant plusieurs années avec Jupiter, qui avait bien voulu devenir son maître, se’ rendre familier avec lui comme avec un bon ami , et le former au grand art de régner avec une complaisance secrète, comme un disciple chéri et un fils tendrement aimé. C’est ainsi que Platon explique ces paroles d’Homère : Aior ^î-/â)ov ioLpivme ; éloge, selon lui , le plus magnifique qu’on puisse faire d’un mortel , et que ce poète n’a accordé qu’à Minos seul.
Malgré un mérite si éclatant et si solide, les théâtres d’Athènes ne retentissaient que d’imprécations contre la mémoire de Minos, et Socrate, dans le dialogue de Platon que j’ai déjà cité plusieurs fois , en fait la remarque , et en apporte la raison. Mais auparavant il fait une réfiexion bien digne d’être pesée. «Quand « il s’agit de louer ou de blâmer les grands « hommes, il importe infiniment, dit-il, de le « faire avec circonspection et sagesse , parce « que de là dépend l’idée qu’on se forme de « la vertu et du vice, et le discernement que « l’on doit foire entre les bons et les mauvais; « car, ajoute-t-il. Dieu entre dans une juste « indignation quand il voit qu’on blâme un « prince qui lui ressemble, et qu’au contraire < on loue celui qui lui est opposé en tout. Il ne « faut pas croire qu’il n’y ait de sacré que le « bronze et le marbre (il parle des statues « qu’on adorait) : l’homme de bien est ce qu’il « y a dans le monde de plus sacré , et le mé- « chant ce qu’il y a de plus détestable. »
Après cette réflexion , Socrate marque que la source et la cause de la haine des Athè-
< Pial. In Uln. pag. 319-321.
* «ElXovIaareaolf Mlnoa admlasos.» (HoiAT.IIb. 1 , od.23.)
a Ceua Iklion des poêles a pu être Urée de rÊerlIurc salnle , qui dit de Xlolse : Dieu parlait à .1/oVre face à face comme un ami parle à ton umi. (£xod. 33, 11.)
» Odjss. T, y. 179.
nieiis contre Minos était le tribut injuste et cruel qu'il avait exigé d’eux en les obligeant de lui envoyer , de neuf ans en neuf ans , sept jeunes hommes et sept jeunes filles qui devaient être dévorés par le Minotaurc ; et il ne peut s’empêcher de faire un reproche à ce prince de s’être attiré la haine d'une ville pleine de savants comme Athènes, et d’avoir armé contre lui la langue des |ioetes, nation dangereuse et redoutable par les traits empoisonDés qu’elle ne manque pas de lancer contre ses ennemis.
Il parait , par tout ce que je viens de dire , que Platon attribuait à Minos l’imposition de ce cruel tribut. Apollodore , Strabon et Plutarque semblent avoir pensé de même. Monsieur l’abbé Banier ‘ prétend et prouve qu’ils se sont trompés , et qu’ils ont confondu avec le premier Minos dont il s’agit ici un second Minos , son petit-fils , qui régna comme lui dans la Crète, et qui , pour venger la mort de son fils Androgée, tué dans l’Attique, déclara la guerre aux Athéniens, et leur imposa ce tribut , auquel Thésée mit fin en tuant le •Minotaure. Il serait diflicile, en effet , de concilier une conduite si inhumaine et si barbare avec ce que toute l’antiquité nous apprend de la bonté, de la douceur, de l’équilê de Alinos ; et avec les magnifiques éloges qu’elle fait de la police et des règlements de Crète.
Il est vrai que dans la suite les Crétois dégénérèrent beaucoup de leur ancienne réputation , et se décrièrent absolument par un changement de mœurs entier, étant devenus avares, intéressés jusqu’à ne trouver aucun gain sordide , ennemis du travail et d’une vie réglée, menteurs et fourbes déclarés, en sorte que crétiier était devenu chez les Grecs un proverbe pour signifier mentir et tromper. On sait * que saint Paul rite contre aix comme véritable un témoignage d’un de leurs anciens poètes (on croit que c’est Épiménide] qui les caractérise par des traits bien déshonorants. Mais ce changement, dans quelque temps qu’il soit arrivé , ne diminue rien de l’ancienne pro-
* Mém. de PArad. dos Insoript. lom. III.
• Kfi-hriç âîi xaxà 0-npiei^ yartiptf ipyai,
Los Crétois sont toujours menteurs; ce sont demi^'hanles bêles qui n'aiment qu'à manger et à ne rien foire. (Ép à Tite . i . l'i.)
l ilft des Crflois , ni de la gloire de Minos , leur roi.
La preuve la plus certaine de la sagesse de ce It^gislateur , est , comme le remarque Platon Me bonheur solide et stable que la simple imitation de ses lois a procuré à la ville de Sparte , dont Lycurgue avait réglé le gouvernement sur l'idée et le plan de celui de Crète, et qui s’y conserva toujours d’une manière uniforme pendant plusieurs siècles, sans éprouver ces vicissitudes si ordinaires & tous les autres étals.
ABTICLI II. — De OOUTRBXEMEST D’ATBEBES.
, Le gouvernement d’Athènes n’a pas été si constant ni si uniforme que celui de Sparte , mais a éprouvé divers changements , selon la diversité des temps et des conjonctures. Athènes , après avoir été longtemps sous les rois, puis sous les archontes, se mit en pleine possession de la liberté , qui céda pourtant pour quelques années au pouvoir tyrannique des Pisistratides , mais qui , bientôt après, fut rétablie, et subsista avec éclat jusqu’à l’échec de Sicile et la prise d’Athènes par les Lacédémoniens. Ceux-ci la soumirent aux trente tyrans, dont l’autorité ne fut pas de longue durée , et tu encore place à la liberté , qui s’y conserva au milieu de divers événements pendant une asses longue suite d’années, jusqu’à ce qu’enfin la puissance romaine eut subjugué la Grèce et l’eut réduite en province.
Je ne considérerai ici que le gouvernement populaire, et j’y examinerai en particulier cinq ou six chefs : le fond du gouvernement tel que Solon l’ëUblil; les différentes parties dont la république était composée ; le conseil on sénat des cinq-cents ; les assemblées du peuple ; les diHéreuts tribunaux où se rendaient les jugements; les revenus ou finances de la république. Je serai obligé de donner plus d’étendue à ce qui regarde le gouvernement d’Athènes que je n’ai fait pour celui de Sparte , parce que ce dernier est presque suffisamment connu par ce qui en a été dit dans la vie de Lycurgue ’.
• PM. p.-i*. a-ii.
• p.ig Uea .if ce vüiunic.
U 1. — Vos» DD GOCTEnVIÎMEST D'ATHËSF.S Etabli par Sulot.
Ce n’est pas Solon qui le premier établit le gouvernement populaire à .Alhènas. Thésée ', longicmps auparavant, en avait tracé le plan et commencé le projet. Après avoir réuni les douze bourgs en une seule ville, il en partagea les habitants en trois corps : celui des nobles, à qui il confia le soin des choses de la religion et toutes les charges: celui des laboureurs, et relui d(« artisans. Il avait prétendu établir quelque sorte d’égalité entre ces trois ordres ; car si les nobles étaient plus considérables par leurs honneurs cl par leurs dignités, les laboureurs avaient l'avantage par l’utilité qu’on en lirait et par le besoin qu’on avait d’eux , et les artisans l’emportaient sur les deux autres corps par leur nombre. Athènes, à proprement parler, ne devint un état populaire que depuis qu’on établit neuf archontes, dont l’autorité n’élaitque pour un an , au lieu qu’auparavant elle en durait dix ; et ce ne fut encore que plusieurs années après que Solon, par la sagesse de ses lois , fixa et régla la forme de ce gouvernement.
Le grand principe de Solon * fut d’ètablii entre les citoyens, autant qu’il le pourrait, une sorte d’égalité, qu’il regardait avec raison comme le fondement et le point essentiel de la liberté, il résolut donc de laisser les charges entre les mains des riches comme elles y avaienl'élé jusque-là ; mais de donner aussi aux pauvres quelque part au gouvernement dodt ils étaient exclus. Pour cela, il fit uneestimation des biens de chaque particulier. Ceux qui se trouvèrent avoir de revenu annuel cinq cents mesures, tant en grains qu’en choses liquides, furent mis dans la première classe, et appelés les pentacosiomédimaes, c’est-à-dire qui avaient cinq cents mesures de revenu. Iji seconde classe fut de ceux qui en avaient trois cents, et qui pouvaient nourrir un cheval de guerre : on les appela les chevaliers. Ceux qui n’en avaient que deux cents tirent la troisième, et on les nomma zeugiles C’élait dans
■ Plat, in Uses. pag. 10 et 11.
• Phit. in Solon, pag. S7.
> On croit qu'ils turent appelés ainsi parre qu'ils tenaient If milieu entre les rSerniitT-s et les Iftéles; comme dans
ces (rois classes seulemenl qu’on clioisissail les roagistraU et les commandants. Tous les autres citoyens qui étaient au-dessous de ces trois classes, et qui avaient moins de revenu, furent compris sous le nom de Oiites, c’est-àdire de mercenaires ou plutôt d’ouvriers travaillant de leurs mains. Solon ne leur permit point d’avoir aucune charge, et leur accorda seulemenl le droit d’opiner dans les assemblées et dans les jugements du peuple; ce qui, dans les commencements, ne parut rien, mais se trouva à la fin un très-grand avantage , comme la suite le fera connaître. Je ne sais si Solon le prévit; mais il avait coutume de dire que jamais le peuple n’est plus obéissant ni plus souple que lorsqu’on ne lui donne ni trop ni trop peu de liberté; ce qui revient assez à celle belle parole de Galba ', lorsque, pour engager Pison à Irailer le peuple romain avec boulé et douceur, il le priait de se souvenir ’ qu il allait commander à des hommes qui n’élaient pas capables de porter ni une pleine liberté ni une entière servitude.
Le peuple d’Athènes *, dev enu plus fier depuis les victoires remportées contre les Perses, prétendit avoir part ü toutes les charges et à toutes les magistratures: et Aristide, pour (irévenir les troubles auxquels une résistance opiniâtre aurait pu donner lieu, crut devoir lui céder en ce point. Il parait cependant, par un endroit de Xénophon *, que le peuple se contenta des charges qui produisaient quelque émolument, et laissa entre lesmains des riches celles qui avaient un rapport plus particulier au gouvernement de l’état.
Les citoyens des trois premières classes ’ payaient chaque année uno certaine somme peur être mise dans le trésor public : ceux de la première, un talent'’; les chevaliers, un demi-talent; les zeugiles, dix mines L
Ici valucaui In raimuridu milicuélalenl appelés iugiUt : ilséuleni entre les thalamiiti el les Uiraniles.
< Tacli. histor. Ilb. 1 , cap. 16.
> « Imperaturua es homlnibnt qui n« lolam aervllalem a pâli possunl , nee totam liberlalem. »
a Plut. In .'triatld. pag. 332.
• Xenopb. de Rep. Atben. pag. 661.
a Pollua. Ilb. 8. cap. 10.
a Mille écus. l’n talent atUqne valait 5 750 fr. E. D.
V Cinq cents livrn. => Dix mlon représentaient 058 fr.
Comme la mesure des revenus réglait l’ordre des classes ' qu.md les revenus augmciilaicnl, on pouvait passer dans une classe supérieure.
Si l'on en croit Plularque * Solon forma deux conseils qui étaient comme une double ancre, pour fixer et modérer l’inconslance des assemblées populaires. Le premier s’appelait V Aréopage ; mais il était bien plus ancien, et il ne fil que le réformer et lui donner un noaveau lustre en augmentant son pouvoir. Le second était le conseil des quatre-cents, savoir : cent de chaque tribu ; car Cécrops, le premier roi des Athéniens, avait distribué tout le peuple en quatre tribus; Clisthène, longtemps après, changea cet ordre et en établit dix. C’est dans ce conseil des quatre-ceata qu’dn rapportait toutes les affaires avant de les proposer dans rassemblée du peuple, comme nous le dirons bientôt.
Je ne parle point d’une autre division du peuple en trois partis, trois factions, qui, jusqu’au temps de Pisistrate, furent une source de troubles el de séditions. L’un de ces trois partis était formé par ceux de la montagne, et ils favorisaient le gouvernerocnl populaire; l’autre par ceux de la plaine, el ils étaient pour l’oligarchie; le troisième enfin par ceux de la côte, qui tenait le milieu entre les deux autres.
Il est nécessaire d’enirer dans un plus grand détail pour éclaircir cl développer tout ce que nous venons de dire.
g II. — DkS nAlITAKTS D'ATBfcSES.
Il y avait trois sortes d’habitants à AlbAnés *: les citoyens, les étrangers, les serviteurs. Dans le dénombrement que fil faire Démétrius de Phalére, la 116* olympiade, on voit qu’il y avait pour lors vingt cl un mille citoyens , dix mille étrangers, quarante mille serviteurs *. l.e nombre des citoyens était à peu près le
' Polittl. Ibid. '
* II) Solon, pag. 88.
* An. M. 36iU0 ; av. J. C. 31i.-'Albcn. lib. 6, pag. 273.
* Le icxle porte n'JiHÙ^aç tcffTs^^&ixovTc, quaireceal inirp, re qui tsi une faute visible.
m?me dtSi le temps de Ocrops : il se trouva moindre sous Ptriclés.
Dm cliojMi».
On était de ce nombre, on par ta naissanec, ou par l’adoption. Pour être citoyen naturel d’Athènes , il fallait être né de père et de mère libres et athéniens. Nous avons vu que Pèrirlès remit en vigueur cette loi , qui n’était pas observée ciaclcraent , et que hii-méme , peu de temps .après, y donna atteinte. I.e peuple pouvait donner le droit de bourgeoisie aux etrangers , et ceux qui avaient été ainsi adoptés jouissaient des mêmes droits et des mêmes privilèges que les citoyens naturels , à peu de chose prés. l.a qualité de citoyen d’Athènes était quelquefois accordée par honneur et par rccounaissaiice ù ceux qui avaient rendu de grands services à l’état, comme é Hippocrate, et les rois mêmes briguèrent quelquefois ce titre pour eux ou pour leurs enfants. Êvagore, roi de Cypre, s’en faisait un grand honneur.
Lorsque les jeunes gens avaient atteint l’âge de vingt ans, ils étaient inscrits sur la liste des citoyens après avoir prêté serment , et ce n’était qu’eu vertu de cet acte public et solennel qu’ils devenaient meibbres de l’état. La formule de ce serment est tout à fait remarquable. Slobée et Pollux nous l’ont conservée en i.cs termes ; « Je ne déshonorerai point la proo fession des armes, et ne sauverai jamais ma « vie par une fuite honteuse. Je combattrai « jusqu'au dernier soupir pour les intérêts de « la religion et de l’état, de concert avec les « autres citoyens , et seul, s’il le faut. Je ne « mettrai point ma patrie dans un état pire que O celui où je l’ai trouvée, mais je ferai tous « mes efforts pour la rendre encore plus lloris- « santé. Je serai soumis aux magistrats et au B lois, et 6 tout ce qui sera réglé par le com- « mun consentement du peuple. Si quelqu’un a viole ou tâche d’anéantir les lois, je ne dissi- « mulcrai point un tel atlcntai, mais jcm’yop- « poserai, ou seul, ou conjointement avec mes « concitoyens. Enfin je demeurerai constam- K ment attaché â la religion de mes pères. Je « prends sur tout ceci â témoin , Agraule , a Enyalius, Mars ctJupiter.nJelaissc aux lecteurs â faire leurs réflexions sur celle auguste
cérémonie, bien capable d’allumer l’amour de la patrie dans le cœur des jeunes citoyens.
■Toul le peuple d’abord avait été divisé en quatre tribus : il le fut dans la suite en dix. Chaque tribu était partagée en différentes|iorlions, qui étaient appelées JS/ioi , pnji. C’était par ces deux litres que les citoyens étaient désignés dans les actes : Metiltu, è tribu Ctcropide, i pagopilthtnsi.
Des étrangers.
J’appelle ainsi ceux qui , étant d’un pays étranger, venaient s’établir à Athènes ou dans l’Attique, soit pour y faire le commerce, soit pour y exercer différents métiers. Ils étaient nommés /.iroixoi , inquilini. Ils n’avaient aucune part au gouvernement , ne donnaient point leurs suffrages dans l’assemblée , et ne pouvaient être admis à aucune charge. Us se mettaient sous la protection de quelque citoyen, comme on le voit par un endroit de Térencc'; et, par cette raison, ils étaient obligés de lui rendre certains devoirs et services , comme â Home les clients è leurs patrons. Ils étaient tenus d’observer toutes les lois de la république , et d’en suivre exactement toutes les coutumes. Ils payaient chaque année â l’état un tribut de douze dragmes ’ , et , faute de paiement , ils étaient réduits en servitude et exposés en vente’. Ce malheur pensa arriver ù Xénocrate, célèbre philosophe, mais pauvre, et on le menait déjà en prison ; mais l’orateur Lycurgue , ayant payé sa taxe , le lira des mains des fermiers, nation de tout temps peu sensible au mérite ,.si l’on en excepte un petit nombre. Ce philosophe, ayant rencontré peu de temps après les fils de son libérateur, leur dit : Je paie arec usure à votre père le plaisir qu'il m'a fait ; car je suis cause que tout le monde le loue.
Dm fcrvUcari.
Il y en avait de deux sortes : les uns , qui
• n Thais pair! se coimncndavlt ; lo clieiUelam el fideni vNobts dedUsc. a
(£unuch. , Ml. 5, IC. 9.)
a Six llvrM.BB 10 fr. 53 c. E. B.
> l’Iul. in Fiamin. pag. 575.
ëtaieul de roiidilioii libre , ne pouvant gagner leur vie par le travail de leurs mains , so trouvaient obliges, par le mauvais état de leurs aOaires, à se mettre en servitude; et la condition de ccui-lâ était plus honnête et moins pénible. Le service des autres était contraint et forcé : c’étaient des esclaves, ou qu'on avait faits prisonniers h la guerre , ou qu’on avait achetés de ceuv qui faisaient publiquement ce Iralic. Il faisaient partie du bien de leurs maîtres, qui en disposaient absolument, mais qui les traitaient pour l’onlinaire avec beaucoup de douceur. Uémosthéne remarque dans une de ses harangues ' que la condition des serviteurs était infiniment plus douce à Athènes que partout ailleurs. Il y avait dans celle ville’ un asile , un refuge pour les esclaves , dans le lieu où l’on avait enterré les os de ThésiH; , et cet asile subsistait encore du lem|)s de Plutarque. Ouelle gloire pour Thésée que son tombeau ait fait plus de douze cents ans après lui ce qu’il avait fait lui-raème pendant sa vie, et qu’il ait été le protecteur des opprimés !
Quand les esclaves étaient traités avec trop de dureté et d’inhumanité’, ils avaient action contre leurs maîtres, qui étaient obligés de les vendre à d’autres , si le fait était bien prouvé. Ils pouvaient se racheter, même malgré leurs maîtres, quand ils avaient amassé une somme assez considérable pour cela car de ce qu’ils gagnaient par le travail de leurs mains, après en avoir payé une certaine portion à leurs maîtres , ils gardaient le reste pour eus , et s’en faisaient un pécule dont ils disposaient. Les particuliers, lorsqu’ils étaient contents de leurs services , leur donnaient assez souvent la liberté ; et celte grâce leur était presque toujours accordée de la part du public, lorsque la nécessité des temps avait obligé de leurmelire les armes entre les mains , et de les enrôler avec les citoyens.
La manière humaine et équilable dont les Athéniens traitaient leurs serviteurs et leurs esclaves était un effet de la douceur naturelle ù ce peuple , bien éloignée de l’austère et cruelle sévérité des Lacédémoniens à l’égard
* Philip. 3.
* Plut, in The*, paii. 17.
* plut, (le siiperslil. |Mg, 183.
* Flaul. in (àa.>in
des ilotes, qui mil souvent leur république â deux doigts de sa perte. Plutarque ' condamne avec beaucoup de raison une telle dureté. Il voudrait qu’on s’accoutumât à user toujours de bonté â l’égard des bêtes mêmes, ne fût-ce, ' dit-il, que pour apprendre par là à bien traiter les hommes, et pour faire une espèce d'apprentissage de douceur et d’humanilé. 11 raconte â cette occasion un fait très-singulier , et bien propre à faire connaître le caractère des Athéniens. Après avoir achevé le temple qu’on nommait Ilécatonpédon , ils renvoyéreot libres toutes les bêles de charge qui avaient fourni à ce travail , et leur assignèreut de gras pâturages , comme â des animaux ixmsacrés. Lt l’on dit qu’une de ces bétes étant aOée d’ellc-mémc se présenter au travail, se mettre â la tête de celles qui traînaient des charrettes ù la ciladellc, et marcher devant elles comme pour les exhorter et les encourager, ils ordonnèrent par un décret qu’elle serait nourrie jusqu'à sa mort aux dépens du public.
g III. — Du COS8EIL, ou stsAi DES ^
En conséquence des établissements de Solon, le peuple d’Athènes avait une grande part et une grande autorité dans le gouvememeatS On pouvait appeler à son tribunal de tous les jugements; il avait le droit de casser les lois anciennes et d’en établir de nouvelles : en un mol, toutes les affaires importantes, soit qu’elles regardassent la paix ou la guerre, se décidaient dans les assemblées du peuple. Or, afin que les décisions s’y fissent avec plus de sagesse et de maturité, Solon avait établi un conseil composé de quatre cenis sénateurs , cent dechacunedes tribus, qui élaienlpour lors au nombre de quatre; et ce conseil préparait, el pour ainsi dire dirigeait les affaires qui devaient être portées devant le peuple, comme nous l’expliquerons bientôt plus au long. Clisthène, environ cent années après Solon, ayant porté le nombre des tribus jusqu’à dix, augmenta aussi celui des sénateurs, et le fil monter à cinq cents, chaque tribu en fournissant cinquante. C’est ce qui s’appelait le conseil ou
si
i Plut, in Cdlon. pag. 33S-339
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le sénat des cinq cents. Us recevaient leur honoraire du trésor public.
Le choix en était confié au sort, pour lequel on se servait de fèves blanches et noires qu’on môloit et qu’on remuait dans une urne; et chaque tribu iburnissait les noms de ceux qui aspiraient à cette charge, et qui avaient le revenu marqué par les lois pour y être admis. Il fallait avoir au moins trente ans pour y être reçu. Après qu’on avait fait l’enquête des mœurs et de la conduite du récipiendaire , on lui faisait prêter serment, et il s’engageait à donner toujours le meilleur conseil qu’il pourrait au peuple d’Athènes, et à ne s’écarter jamais de la teneur des lois. ■
Ce sénat s'assemblait tous les jours, excepté ceux qui étaient occupés par des fêtes. Chaque tribu fournissait à son rang ceux qui devaient y présider, appelés prÿtancs *, et le sort décidait de ce rang. Le temps de cette présidence durait trente-cinq jours, qui, étant répété dix fois, égalait, à quatre jours moins, le nombre des jours de l’année lunaire suivie à Athén&s. On partageait ce temps de la présidence ou de la prytanée en cinq semaines, eu égard aux cinq dizaines de prytanes qui devaient y présider; et, chaque semaine, sept de ces dix prytanes, tirés au sort, présidaient chacun leur jour, et ils étaient appelés irpot- 8/>ot, c’est-à-dire pres/dents. Celui * qui était de jour présidait à l’assemblée des sénateurs et à celledu peuple : il était chargé du sceau public, comme aussi des clefs de la citadelle et du trésor.
Les sénateurs , avant que de s’assembler, offraient un sacrifice à jupiler et à Minerve , sous le surnom de bon conseil pour leur demander la prudence et les lumières dont ils avaient besoin pour délibérer sagement. Le président proposait l’afluire qui faisait le sujet de l’assemûée. Chacun opinait à son rang, et toujours debout. Après qu'on avait formé un avis, il était mis par écrit, et lu à haute voix. Pour lors chacun donnait son suffrage par scrutin, en jetant une fève dans l’urne. Si le nombre des blanches l’emportait, l’avis pas-
* IlpUTOCViC;.
* li était apppcié èTxiaTv.x/,;,
^ BovAatK.
sait : autrement il était rejeté. Cette sorte de décret s’appelait oU'Trpo^oû^cvfxa, com-
me qui dirait ordonnance préparatoire. On le portait ensuite à l’assemblée du peuple : s’il y était reçu et approuvé, pour lors il avait force de loi ; sinon, il n’avait d’autorité que pour un an. On voit par là avec quelle sagesse Solon avait établi ce conseil, pour éclairer et conduire le peuple, pour fixer son inconstance , pour arrêter sa témérité, et pour prêter à ses délibérations une prudence et une maturité qu’on n’a pas lieu d'attendre d’une assemblée confuse et tumultueuse, composée d’un grand nombre de citoyens, la plupart sans éducation, sans lumières , et sans beaucoup d'amour du bien public. D’ailleurs cette dépendance réci- '^ proque et ce concours mutuel des deux coi^ , ^
de f état, qui étaient obligés de se prêter l'uii^ X j à l’autre leur autorité, et qui demeuraient également sans force quand ils étaient sans union et sans intelligence, était un moyen habilement inventé pour entretenir entre ces deux corps un sage équilibre, le peuple ne pouvant rien statuer qui n’eût été proposé et approuvé par le sénat, et le sénat ne pouvant établir aucune loi qui n’eût été ratifiée par le peuple. >
On peut juger de fimporlance de ce conseil par les matières qui s’y traitaient, les, mêmes sans exception que celles qui étaient potées devant le peuple : guerre, finance,' marine, traités de paix, alliance, en un mol, toutes les affaires qui ont rapport au gouvernement; sans parler du compte qu’ils faisaient rendre aux magistrats quand ils sortaient de charge , et de plusieurs jugements qu’ils rendaient sur les matières les plus graves. ^
t' T#’’ ' ‘ • s IV. ^ De L’AaÉOPAfiB. ^ >
ff/ '■''n • ■ >'l
• Ce*cônseil portail le nom du lieu où il tenait ses assemblées, appelé le bourg ou la colline de Mars \ parce que, selon quelques-uns.
Mars y avait été appelé en jugement pour un meurtre qu’il avait commis. On le croit presque aussi ancien que la nation. Cicéron et Plutarque en attribuent l’établissement à Solon : mais il ne lit que le rétablir, en lui donnant plus de lustre et d’autorité qu’il n’avait eu jusque-là ,
‘ AfiZioç trir/o;
el pour celle raison il en fui regardé comme le fondaleur. I,e nombre des sénateurs de l’Aréopage n’élail point fixe : on voit que dans de certains temps il montait jusqu’à deux et trois cents. Solon jugea à propos qu'il n’y eél que les archontes sortis déchargé qui fussent honorés de cette dignité.
Ce sénat était chargé du soin de faire observer les lois, de l’inspection des mœurs, du jugement surtout des causes criminelles. Il tenait ses séances dans un lieu découvert , et pendant 1a nuit : le premier , apparamrnent pour ne se point trouver sous un même toit avec les criminels, et ne se point souiller par , ^ cette sorte de commerce; le second, pour ne
point laisser attendrir parla vue des coupa- ' et pour ne juger que selon les lois cl la
^jûslice. C’est pour cette mémo raison qnc de- • 'vanl ces juges l’orateur ne pouvait employer niexorde ni péroraison, qu’il ne lui était point permis d'exciter ‘ les passions, el qu’il était obligé de se renfermer uniquement dans sa cause. La sévérité de leurs jugcmctils était fort redoutée, principalement pour ce qui regarde les meurtres, et ils avaient une attention particulière à en inspirer de l’iiorrcuraux citoyens. Ils condamnèrent un enfant qui mettait son plaisir à crever les yeux à des cailles regardant celte inclination sanguinaire comme la marque d’un lrès-mécliaf»l naturel, qui pourrait un jour devenir funeste à plusieurs, si on la lais-sait croître impunément.
Les affaires de la religion, comme les blasphèmes contre les dieux , le mépris des sacrés mystères , les différentes espèces d’impiété , rintroduction de nouvelles cérémonies el de nouvelles divinités , étaient aussi portées à ce tribunal. Ou lit dans saint Justin-le-Marlyr* que Platon, qui dans son voyage en Kgyple avait puisé de grandes lumières sur ruiiilô d’un Dieu , quand il fut de retour à Athènes, prit grand soin de dissimuler el de couvrir ses sentiments , de peur d’èlrc obligé de comparaître devant les aréopagiles pour en
' ' '« Nec mibi Yidenlar areopagUs , quum damnaverunt
« puerum oculos coturnlcum jeraeoiem , altnd Jadicasse ,
« quâm id signuin esse pcrniciossSraæ mcnlis , niullisquc «c rnalo fUlurœ , si .idolcvi.ssct. » (Qcijitii,. tib. 5, cap. 9.)
* Coborlit. .ri Giæc. *
rendre compte : el l’on sait que .saint Paul ‘ fut traduit devant eux comme enseignant une nouvelle doctrine et voulant introduire de nouveaux dieux.
Ces juges avaient une grande réputation de ^ probité, d’équité , de prudence,Æt étaient généralement respectés. Cicéron en écrivant à son ami AUicus sur la fermeté, la constance el la sage sévérité qu'avait fait paraitre le sénat de Rome, croit en faire un éloge parfait en le comparant à l’Aréopage : Senalus, Ttûyoç , n»7 constantius , tiil severius , nü fortius. Il fallait que Cicéron en eût conçu une idée bien avantageuse , pour en parler comme il fait dans le premier livre de ses Offices’. Il compare la fbmeuse bataille de Salamine . où Thémistocle avait eu ümCdé part , avec rétablissement de l’Aréopage, qu’il allribuc à Solon, el n'hésite point à préférer ou du / moins à égaler le service rendu par le législateur à celui dont Athènes fut redevable au général d’armée. «Car enfin, dit-il, celle victoire « n’a été utile à la république qu’une seule « fois, mais l’Aréopage le sera pendant tous tes « siècles, puisque c’est à l’ombre de ce Iribu- « nal que se conservent les lois d’Athènes et « les coutumes anciennes de l’èlal. Thémis-'** « Iode n'a servi de rien à l’Aréopage, mais^ « l’Aréopage a beaucoup contribué à la vio [ « loire de Thémistocle, puisque alors la rèpu-’
« blique se conduisit par les sages conseils de’]
« cet auguste sénat. »
Il parait par cet endroit de Cicéron q l’Arèopagc avait grande part au gouverne- [ ment; el je ne doute point qu’il no fût coo sullô dans les affaires importantes. Alais peu (Mrc que Cicéron confond ici le conseil de ' l’Aréopage avec celui des cinq-ceiita. Quoi
« Acl.n.v. 18-20.
» Ad. Allie. Ilb. 1 , epist. 13. I
^ « QuamvisThcinislocIcs jure laudclur, et sit qjuÿ.no-.^ « nien qunin Solonis illiiivirius , eilcturcpic « sirii.T teslis viclorio:. quæ anlcpoiiatiir eonsinrâSR^^^ n ci , quo primùin consUtuit areopngitas : mm miniVs præ- <( clariim hoc.quâtii illud , jiiciieandiim est. Illu-i i>ii;in * « scinel profuU , hoc .sempor proilcrit ci\itall : hoc eonsi-^ <1 lio Icpos Alhcniensiutn , hoc rnajorum instituLa scrv.in^C « lur. El Tljcmislocles quUlem tiiliil dixerit, inquoipso*^ « Arcojiagum juveril : al illc a«!ju\il Tliomistoclonj. Ksi « cnim belltim gcslum consllk, scnalils cjiis, qui à Soloac'
Il crut çonslilulus. » {Offic. lib. 1 , n. 7â.) t •
qu'il 011 soil, les aréopagilcs s'inli^rossaicnl oitrfmoniciil aux afliiirog )iubli(|uos.
l’friokVs, qui ii’avail pu enircr dans l'Ari'opagc, parce que, le sort lui ayant toujours été contraire , il n'avait passé par aucune des charges nécessaires pour y être admis, entreprit d'on nlTaihlir l'aulorité , et il en vint l'i bout : ce qui est une tache pour sa réputation.
$ y. “ DrS MAClSTIttTS.
On en avait établi un grand nombre pour différents emplois. Je ne parlerai ici que des archontes, qui sont le plus connus. J'ai remarqué ailleurs qu'ils succédèrent aux rois , et d'abord leur autorité durait autant que leur vie. Elle fut ensuite bornée ii dix ans, et ciilin réduite à une année seule. Quand Solon fut chargé de travailler à la réforme du gouvernement , il les trouva en cet élut , cl au nombre de neuf. Il les laissa en place, mais diminua beaucoup leur pouvoir.
Le premier de ces neuf magistrats s*J)pelail proprement I'abciiu.nte , et l'année était désignée par son nom ' : sous tel tirclioiilc telle bataille a été donnée. Le second était nommé le roi ; c’était un reste cl un vestige de l'autorité à laquelle ils avaient succédé. Le troisième était le puLé>i.vBoi'K , qui d'abord avait eu le commandement désarmées, cl avait toujours retenu ce nom , (|uoiqu'il n'eût plus la même autorité , dont il avait pourtant conservé encore quelque partie : car nous avons vu , en parlant de la bataille de Marathon, que le polémarquc avait droit de suffrage dans le conseil de guerre aussi bien que les dix généraux qui commandaient pour lors. Les six autres archontes étaient appelés d'un nom commun TiiESXioTiiKTEs , CB qui marque qu’ils avaient une intendance particulière sur les lois [lour les faire observer. Ces neuf archontes avaient chacun un dé|>arlemcnt propre , et ils jugeaient de certaines affaires dont l.i connais- : ancc leur était attribuée. Je ne crois pas devoir entrer dans ce détail , non plus ipie dans celui de beaucoup d’autres magistratures cl 'barges établies pour l’administralion de la
justice, pour la levée des impôts et des tributs pour la manutention du bon ordre dans la ville, pour le soin des vivres, en un mol, pour tout ce qui regarde le commerce cl la société civile.
$ VI. — Des ASSEUtL^ES DC FBCPLB
Il y on avait de deux sortes : les unes ordinaires et Üxées b de certains jours , et pour celles-là il n’y avait point de convocation ; d’autres extraordinaires , selon les différents besoins qui survenaient , et le peuple en était averti par une convocation expresse.
Le lieu de rassemblée n'était point fixe : tantôt c’était la place publique ; tantôt un endroit de la ville près de la citadelle, appelé liv;4 ; quelquefois, le théâtre de llacchus.
C’étnil les prytanes qui pour l’ordinaire assemblaient le peuple. Quelques jours avant l’assemblée, on affidiaildes placards, où le sujet delà délibération était marqué.
Tous les citoyens avaient droit de suffrage , les pauvres comme les riches. Il y avait une peine contre ceux qui manquaient de se trouver à l’assemblée, ou qui y venaient tard; et pour engager les citoyens à s’y rendre exactement, on y attacha une rétribution, d’abord d'une obole, qui était la sixième partie d’une dragme, puis de trois oboles, qui faisaient cinq sous de notre monnaie '.
L’assemblée commençait toujours par des sacrifices et par des prières, afin d’obtenir des dieux toutes les lumières nécessaires pour délibérer sagement; et l’on ne manquait pas d’y joindre des imprécations terribles contre ceux qui conseilleraient quelque chose de contraire au bien public.
Le président proposait l’affaire sur laquelle on devait délibérer. Si elle avait été examinée dans le sénat, et qu’on y eût formé un avis, oh en faisait la lecture; après quoi l'on invitait ceux qui voulaient parler à monter sur la tribune, pour se mieux faire entendre du peuple, et pour l’instruire sur l'affaire proposée. C’étaient les plus anciens ordinairement qui commençaient à jtorler la parole, puis les autres à proportion de leur âge. Quand les ora-
* De lit vient qu’il était appelé .
* l'neololf ailiqur val.iit IGcenliracf. F. B.
tours avaient park^, et coiuiu; savoir, par cieraple, qu'il fallait a|>pruuver le dferel du sénat ou le rejeter, alors le peuple donnait son sulTraj^e, cl ta manière la plus ordinaire de le donner était de lever k» mains pour marque d'approbation, ee qui s'appelait /ufm-nit. ün voit quelquefois que l'assemblée était remise à un autre jour, parce qu'il était trop tard, et qu'on n'aurait pu distinguer le nombre de ceux qui levaient ainsi leurs mains, ni décider de quel côté était la pluralité. Après que l'avis avait été ainsi formé, on le rédigeait par écrit, et unoflicieren faisait lecture <i haute voix au peuple, qui le conrirmait de nouveau en levant les mains comme auparavant ; et pour lors ce décret avait force de loi. C'est ce qu'on appelait du mot grev’ qui signi-
fie caillou, pelüe pierre, parce qu'on s'en servait quelquefois pour donner son suffrage par scrutin.
Toutes les plus grandes aUnircs de la république se discutaient dans ces assemblées. C'est là qu'on portait de nouvelles lois, cl qu'on réformait les anciennes ; qu'on examinait tout ce qui a rapport à la religion cl au culte des dieux ; qu'un créait les magistrats, les commandants, les officiers, qu’on leur faisait rendre compte de leur gestion et de leur conduite; que l'on concluait la |>aix ou la guerre; qu'on nommait les députés cl les ambassadeurs; qu'on ratifiait les traités cl les alliances; qu'on accordait le droit de bourgeoisie; qu'on ordonnait des récompenses et des marques d'bouncur pour ceux qui s'étaient distingués à la guerre, ou qui avaient rendu de grands services à la république ; qu'on décernait aussi des peines contre ceux qui s'étaient mal conduits, ou qui avaient violé les lois de l'état, cl qu'on bannisait par l'ostracisme. Enfin on y exerçait la justice, et on y rendait des jugements sur les affaires les plus importantes. On voit par ce dénombrement, qui est encore très-imparfait, jusqu'où allait le pouvoir du peuple, et combien il est vrai de dire que le gouvernement d'.Alhénes, quoique tempéré par l'aristocratie et l'autorité des anciens, était par sa constitution un gouvernement démocratique et populaire.
J'aurai lieu d'observer dans la suite de quel poids devait être le talent de la parole dans une
telle république, et combien les orateurs y (kc v alent être considérés. On a de la peine à corn prendre comment ils pouvaient se faire enlenilrv dans une assemblée si nombreuse, cl où il k trouvait une si grande multitude d'auditeurs, ün [)cul juger combien elleélaitnnmbreuse par ce qui en est dit dans deux occasions : la première regarde l'ostracisme; et l'autre l'adoption d'un étranger pour citoyen. Dans cesdeui cas, il fallait qu'il ne se trouvât pas moins de six mille citoyens dans l'assemblée.
Je réserve pour un autre endroit les rèllexions qui naissent nalurellemenl de ce que j'ai déjà rapporté, et de ce qui me reste encore à dire sur le gouvernement d'Albènes.
t VII. — Des JDfiEHEHTS.
Il y avait différents tribunaux, selon ta différence des affaires; mais on pouvait appeler de toutes les ordonnances des autres jogMaa peuple, et c'est ce qui rendait son ponroirvi grand et si considérable. Tous les alliés', quand ils avaient quelques procès à vider, élaicnl obligés dose transporter à Athènes; cl rouvenl ils y demeuraient un temps considérablo sans pouvoir obtenir audience, à cause de la multitudedes affaires qu'il y avait à juger. Celle loi leur 'avait été imposée pour les rendre plus dépendants du peuple et plus soumivi son autorité ; au lieu que, si l'on eût envoj-é des commissaires sur les lieux, ils auraient été les seuls à qui les alliés eussent fait la cour et rendu hommage.
Les parties plaidaient elles - mêmes' lem cause, ou employaient le secours des avocab. On fixait ordinairement le temps que devait durer le plaidoyer, et l’on sc réglait sur une horloge à eau, appelée en grec TÜ-sjixiifa. L’trrél se formait à la pluralité, et quand les suffrages étaient égaux, les juges penchaient du cOté de la douceur, et renvoyaient l'accusé absous. Il est remarquable qu’on n’obligeait point un ami de porter témoignage contre son ami.
Tous les ciloyens, même les plus pauvres, et qui étaient sans revenu , étaient reçus an nombre des juges, pourvu' qu’ils eussent atteint l’àge de trente ans, et qu’ils fussent re-
< Xono|>)i. tir Rt'p- Alheii. |Mg fl6t.
connus du bomius iimnirs. IVmlanl qii'iU jugeaient, ils avaient en main une espte de sceptre, qui était la marque de leur dignité, et ils le déposaient en sortant.
L'honoraire des Juges a été différent selon les temps. Ils avaient d’abord par jour ufiu obole seulement, puis on en donna trois, et c’est à quoi cet honoraire demeura fixé. C'élnit peu de chose en soi, mais qui devint fort a charge au public, et épuisa le trésor sans beaucoup.enrichir les particuliers. On en peut juger par ce qui est rapporté dans les Guêpes d’Aristophane, comédie où ce poêle tourne en ridicule l'empressement des Athéniens pour juger, et leur avidité pour le gain, qui prolongeait et multipliait les procès ù l’infini.
Dans cette comédie, un jeune Athénien , chargé du rôle dont je viens de parler, qui était de tourner en ridicule les juges et les jugements d’Athènes , par la supputation qu’il fait des revenus qui allaient au trésor public , trouve qu’ils montaient à deux mille talents '. Puis il examine combien il en revient aux six mille juges qui inondent Athènes, 4 donner trois oboles par tète ’. 11 trouve que la somme annuelle qui leur revient 4 tous par indivis ne monte qu’4 cent cinquante talents *. Le calcul est facile. Il n’y avait que dix mois de paiement pour les juges, les deux autres moisétant employés en fêtes qui interdisaient toute affaire juridique; or, en donnant trois oboles par tête 4 six mille hommes, on trouvera quinxe talents employés par mois, et les dix mois donneront cent cinquante talents. Selon ce ealciil, le juge le plus assidu ne gagnait que soixantequinze livres par an. « A quoi donc va le reste « des deux mille talents ? s’écrie le jeune Athé- « nien. A quoi? répond son père, qui était un « des juges, 4 ces gens.... Mais non, ne révé- « Ions pas la honte d’Athènes et soyons tou- « jours pour le peuple. » Puis le jeune Athénien fait entendre que ce reste allait aux voleurs du trésor public, c’est-à-dire aux orateurs qui ne cessaient de fiatter le peuple, et à ceux qui étaient employés dans le gouver-
< Sil mülkonf. tm Bc'ux mille taleou aiü(|ucf font 1 1 5ÜU 000 francs. E. B.
< Trois oboirs valaient tScrtillmrs. E. I).
^ Crut cloquante mille (Hrus. = Cent clmiuajde talents Tuiit 2t)2:i00rr. E. U.
nement et dans les armées. J’ai tiré cct'e remarque des livres du Père Brumoi, jésuite, dont je ferai grand u.snge dans la suite quand je parlerai des spectacles.
t VIII. — Dr< jvaruiCTVo.ss.
Je place ici le fameux conseil des amphiclyons, quoiqu’il ne fût point particulier aux Athéniens , mais commun 4 tous les Grecs , parce qu’il en est souvent fuit mention dans i’Iiistoire grecque, et que je ne sais pas si je trouverai une occasion plus naturelle d’en parler.
L'assemblée des amphictyons était comme la tenue des étals de la Grèce. On en attribue l’établissement 4 Amphictyon, roi d’ .Athènes , et fils de Deucalion, qui leur donna son nom. S.V première vue, en établissant cette compagnie , fut de lier |>ar les nœuds sacrés de l’amitié les différents peuples de la Grèce qui y étaient admis, et de les obliger, par celte union, 4 entreprendre la défense les uns des autres, et 4 veiller ainsi mutuelleroent au bonheur et 4 la tranquillité de leur patrie, I,es amphictyons furent aussi créés pour être les protecteurs de l’oracle de Delphes et les gardiens des richesses prodigieust^ de ce temple , et pour juger les différends qui pouvaient .survenir entre les Delphiens et ceux qui venaient consulter l’oracle. Ce conseil s.', tenait aux Thermopyh;s, etquelquefoisà Delphes même; et il s’assemblait régulièrement deux fuis l’année, au printemps et en automne, et plus souvent quand les affaires l’exigeaient.
ün nu sait point prtH:isèmcnt le nombre des peuples ni des v illes qui avaient droit de séanco dans cette assemblée , et il varia sans doute selon les tem|)s. Lorsque les I.acèdëmuniens |K)ur s’y rendre maîtres des délibérations , voulurent en exclure les Thcssaliens , les Argiens et les Tbébains , Thémistocle dans le discours qu'il prononça devant les amphicty ons pour rompre cette entreprise, semble insinuer qu’il n’y avait alors que trente et une villes qui eussent ce droit.
Chaque ville envoyait deux députés, et avait par conséquent dans les délibérations deux
< IMut. In nit'iiiUt. pus. 122.
voix; cl cela sons (listiiicliun, cl sans que les plus puissanles eussent aucune pr^rognlivc d'honneur , ni aucune prc^'('niinen('c sur les plus pclilcs par rapport aux sulTragcs, la liberté dont se piquaietit ces peuples deroandanl que tout fùl égal parmi eux.
Les Amphicijons avaient plein pouvoir de discuter cl de juger en dernier ressort les différends qui survenaient entre les villes amjdiiclyoniques ; de condamner à de grosses amendes celles qu'ils trouvaient coupables ; cl d'employer, non-seulement toute la rigueur des lois pour l'exécution de leurs arrêts, mais même encore de lever, s'il le fallait, des troupes pourforcer les rebvdiesà y obéir. Les Iroisgucrres sacrées, entreprises par leur ordre, dont Je parlerai ailleurs, en sont une preuve éclatante.
Avant que d'étre installés dans la compagnie, ils prêtaient un serment qui est remarquable ; c’est Eschine ' qui nous en a conservé la formule, dont voici le sens : « Je jure de ne « jamais renverser aucune dt's villes honorées « du droit d'amphictyonie, et de ne point desn tourner scs eaux courantes ni en temps de « paix, ni en temps de guerre ; que si quel- K que (HMiple venait à faire une pareille cn- 0 treprise , je m'engage à porter la guerre en n son pays , à raser ses villes , ses bourgs et s scs villages, et à le traiter en toutes choses <v comme mon plus cruel ennemi. De plus ,
« s'il SC trouvait un homme assez impie pour O oser dérober quelques-unes des riches of- « l'randes conservées à Delphes dans le temple « d'Apollon, ou pour faciliter A quelque autre n les moyens de commettre ce crime soit en « lui prêtant aide pour cela, soit même en ne a faisant que le lui con.sciller, j'emploierai a mes pieds, mes mains, ma voix, en un mot,
« toutes mes forces, pour tirer vengeance de K ce sacrilège. » ( Ce serment était accompagné d'imprécations et d'exécrations terribles ). a Que si quelqu'un enfreint ce qui est contenu « dans le serment que je viens de faire , soit « que ce quelqu'un soit un simple particulier,
« soit même que ce soit une ville ou un peuple,
« que ce particulier, celte ville ou ce peuple « soit regardé comme exécrable, et qu'en celle « qualité il éprouve toute la vengeance d'A-
« pollon, de Diane, de Lalonc cl de Aünenc « la Prévoyante ; que leur terre ne |>roduisc « aucun fruit; que leurs femmes, au lieu a d'engendrer des enfants ressemblants A leurs a pères, ne incitent au monde que des mona stres, et que les animaux mêmes éprouvent a une semblable malédiction ; que ces homa mes sacrilèges perdent tous leurs procès; a s'ils ont la guerre, qu'ils soient vaim-us; a que leurs maisons soient rasées , et qu'eux a et leurs enfants soient pa.ssés au 01 de l’éa pée. » Je ne m'étonne pas si, après de si redoutables engagements , la guerre .sacrée , entreprise par ordre des amphiclyons, se poussait avec tant d’acharncmcnl cl de fureur. Ij religion du serment avait une grande force chez les anciens : combien devrait-elle être respectée dans le christianisme , où l’on fait prolession de croire que le violcmcnl en sera puni par des supplices éternels , et où néanmoins on regarde pour l'ordinaire le serment comme un jeu !
L'autorité des amphiclyons avait toujours été d’un grand poids dans la Grèce; mais elle commença fort A déchoir dès le moment qu’ils eurent eu la condescendance d'admettre Piiilippe dans leur corps ; car ce prince, étant par ce moyen entré en jouissance de tous leurs droits et de tous leurs privilèges, sut bientôt SC mcllrc au-dessus des luis , et abusa de son pouvoir jusqu'au point de présider par procureur et A cette illustre assemblée , cl aux jeux pylhiques ; jeux dont les amphiclyons étaient les juges nés et les agonotbétes. C'est ce que Démoslhènc lui reproche dans sa troisième Philippique : Lorsqu'il ne daigne pas, dit-il, «OUI honorer de sa présence, il envoie présider SES ESCLAVES : terme odieux , mais énergique et qui sent bien la liberté grecque , par lequel l'orateur athénien désigne le bas cl indigne asscrvisscrocnl des plus grands seigneurs de la cour de Philippe.
Si l’un veut connatire plus A fond ce qui regarde les amphiclyons, on peut consulter h‘S dissertations de M. de Valois, insérées dans les iMémoircs' de l’Académie des Belles-Lel 1res, où celle matière est traitée avec beaucoup d'étendue et d'érudition.
* ÆKhln. in Orat jrtpi napanpioCtietç,
• Toro lit.
g IX. — Dm Bcve:ii'8 d'AtuIi'i».
I.ps revenus d’ Athènes , selon le pas.sage d’Arislophane que j’ai (ûlè ci-devanl , el par ronsèqucnl du lemps de la pierre du Péloponnèse, moulaient à deux mille laicnis , c'est-àdire, à six millions de notre monnaie'. On réduit ces revenus ordinairement à quatre espèces.
1* Iji première regarde les revenus qu'on tirait de la cnlture des terres , de la vente des trois, de l'exploitation des mines d’argent el il’aulres fonds pareils appartenant an public. On y comprend aussi les droits d'entrée el de sortie sur les marcliandises, et ceux qu'on tirait des habitants de la ville, tant naturels qu'étrangers.
Il est souvent parlé, dans rhisloirc des Athéniens, des mines d’argent de Ijiurium, qui était une montagne silui'e entre le Pirée et le cap Sunium , et de celles de Thrace , d’où plusieurs particuliers tiraient des richesses inlinies. Xènophon', dans un écrit où il traite cette matière à fond , démontre combien les mines d'argent, bien exploitées, pourraient rapporter nu public, par l-’exemple de plusieurs particuliers qui s'y étaient enrichis. Ilipponieiis louait ses mines el scs esclaves, qui étaient nu nombre de six cents, à un entrepreneur, lequel rendait au propriétaire une obole* chaque jour pour chaque esclave, tous frais faits; ce qui montait chaque jour à une mine, c'estù-ilire à cinquante Irancs. X'icias, qui péril en Sicile, louait pareillement ses mines avec mille esclaves, cl en lirait un égal profit , proportionné à te nombre.
2" La seconde espt'ce de revenus était les contributions que les Athéniens tiraient des alliés pour les frais communs de lu guerre. D'abord , sous Aristide, elles n'élaicnl que de quatre cent soixante ‘ talents. Périclés les augmenta de prés du tiers , el les fit monter à
* Deux mille UlcaU funi II 500 000 trânes.
V De ralione reriituum.
V II y avait six oMea à une dragme , eent dragmei à la mine, et soixante mines au talent, n Uneulsoleattlque vaut 16 eentimes. E. B.
s Le talent valait mille Sens, k Quatre eent soixante lo- IcnlsvaleutâOlôüOorr.E. B. r
six cents ‘ ; et, peu de lemps après, on les poussa jusqu’à treize cents lalenLs*. Des impositions modiques el nécessaires dans les commencements devinreitt ainsi en peu de lemps outrées el exorbitantes, malgré toutes les proleslalions du contraire qu'ils avaient faites à leurs alliés, el les engagements les plus solennels qu’ils avaient pris avec eux.
3* l'nc troisième sorte de revenus était les taxes extraordinaires impo.sées par télé, dans les grands besoins et les nécessités de l’étal , sur tous les habitants du pays, tant naturelsl qu'étrangers.
4* Kniin , les taxes auxquelles les particuliers étaient condamnés par les juges pour différents délits tournaient au profil du public, el étaient mises dans le trésor, à l’exception du dixiéme, réservé à Minerve, cl du cinquantième pour d’autres divinités.
L'emploi le plus naturel el le plus légitime de ces différents revenus de la république était pour payer les troupes tant de terre que de mer, à construire el à équiper des flottes . à entretenir ou à réparer les bAlimcnIs publies , les temples, les murs , les ports, les citadelles. ■Mais une grande partie de ces revenus, surtout depuis le temps de Périclés, fut détournée à des u.sages non nécessaires, el souvent même consumée en des dépenses frivoles, pour des jeux, des fêles, des spectacles, qui coûtaient des sommes immenses , cl n’élaienl d'aucune utilité pour l’étal.
g X. — De L'àl>i'CATIO?( DE LA JECSBlse.
Je mets cet article dans celui du gouvernement , parce que tous les plus célèbres législateurs ont cru avec rai.son que l'éducation de la jeunesse en faisait une partie essentielle.
Les exercices qui servaient à former soit le corps , soit l’esprit des jeunes Athéniens ( et il en faut dire autant de presque tous les peuples de la Grèce], étaient la danse. Ha musique, la chasse, l'art de faire des armes et de monter à cheval , l'étude des bellos-lellres el celle des sciences. On sent bien que je ne puis qu'eflleurer cl loucher Irès-légércmenl tant de matières.
V SlxcenUUilenUvalcDl3t50000rr. E. B.
* Treize ccfilxulcnts valent 7 S75UÜ0 fl-. E. B.
Paniu* Pt muüUiuc.
Iji danse esl un des excreires du corps que les Grecs ont cullivfs avec beaucoup de soin. Elle fuisail partie de ce que les anciens appelaieiil la yymiiaslique , partagée, suivant Platon, en deux genres, Ynrrhtstique ' , qui lire son nom de la danse, et le palesirique *, appelé ainsi d'un mol grec qui signifie la lutte. Les exercices de ce dernier genre contribuaienl princiiialemcnt A former le corps pour les travaux de la guerre, de la marine, de la campagne , et pour les autres services de la société.
Iji danse se proposait un autre but, et prescrivait des règles sur les mouvements les plus propres à rendre la taille libre et dégagée , è former un corps bien proportionné à donner à toute la personne un air aisé, noble, gracieux, en un mot , une certaine politesse d'extérieur, s'il est permis de parler ainsi , qui prévient toujours en faveur de ceux qui y ont été formés de bonne heure.
La musique n'était pas cultivée avec moins d'application ni moins de succès. Les anciens lui attribuaient des elTels merveilleux. Ils la croyaient très-propre à calmer les pa.ssions, à adoucir les mœurs, cl même A humaniser des peuples naturellement sauvages et barharcs. Polyhe *, historien grave et sérieux , et qui certainement mérite quelque créance, attribue la dilTérence extrême qui se trouvait entre deux peuples de l'Arcadie, les uns infiniment estimés et aimés |H)ur la douceur de leurs mœurs, pour leur inclination bienfaisante, pour leur humanité envers les étratigers , et leur piété envers les dieux; les autres, ou contraire, généralement décriés et haïs, A cause de leur férocité et de leur irréligion ; l’olybe, dis-je , attribue cette dilférencc à l'étude de la musique ( j'entends, dit-il, la saine et véritable musique ), cultivée avec soin par les uns, et négligée absolument par les autres.
Après cela il n'est pas étonnaid que les Grecs aient regardé la musique comme une partie essentielle de l'éducation des jeunes gens.
* Op^ùffticu, ialUre.
' Ilalm.
• Poljb. lib. V.pag. 289-«l.
Socrate lui-méme ', dans un Age avancé, ne rougit pas d'apprendre à jouer des instruments. (Juidque estimé d'ailleurs que fût Thémistocle *, on crut qu'il manquait quelque chose A son mérite parce qu'apr^ un repas il ne put, comme les autres, loucher la lyre. L'ignoraucc sur ce (Hvint pas.sait pour un défaut d'éducation ’ ; au contraire , l'habileté en ce genre faisait honneur aux plus grands hommes. Lpaminondas fut loué *, parce qu'il savait danser et jouer de In tltUe. Un doit ici remarquer le différent goût et le dilTérenl génie des nations. Ij‘s Komains pensaient tout autrement que les Grecs sur ce qui regarde la musique et la danse.et ti'en faisnientaucun cas pour eux-mémes. Il y n bien de l'apparence que parmi les Grecs ceux qni étaient les plus sagi-s et les plus sensés n'y donnaient qu'une application médiocre ; et le mot de l’hilippc A son fils .VIexandre, qui dans un repas avait marqué trop d'habileté dans la musique, me porte A le croire, fli'as-iu pas honte, lui dit-il, de chanter si pien ?
Au reste, celte estime des Grecs pour la danse et pour la musique avait son fondement, l'une et l'autre étaient employées dans les fêles et dans les cérémonies les plus augustes de la religion, pour témoigner aux dieux avec plus de force et de vivacité sa reconnaissance pour les biens qu’on en avait refus. Klles fuisnient un des plus ordinaires et des plus grands agréments des repas , qu'on commciifail et qu'on ne finissait guère sans y chanter quelques odes,' comme celles qui étaient fuites A l'honneur des vainqueurs aux jeux olympiques, et sur d'autres sujets pareils. Elles avaient lien même dans la guerre, et l'on sait que les Lacédémoniens allaient au combat en dansant et
* « Socrates, Jam scnei, ioslitul lyrft noo crubesccbai.» ',Q<;i?rrtL. tib. 1 . cap. 10.)
■ « ThemUtocIri , quum in rpulis rocuMMCl lyraro . ha a bilus esl indocüor. » (Cic. Tu$c. Ilb. 1 , n. 4 \
* iSumnuiin enidilioncm Grcd sllam ccnsebanl io « ncr^orutn vucumquecântibus...disccbanUiuc Idomnea; « nec . qui ncsclebal, salis rxcutlus doctrioâ puUbatur, > ;Cic. i6.)
* « lu Epaniinondn virtutibuscommcmoratumesl. aal* I lasse eum comniodè , scicnlerquc libiis caniosse... Scl> K licol non eadem umnibus bonesla sunl alque turpia . sed « uroiiia majorum Imlilulis judicanlur. » (Cohi’iiu.. Ncp. in Prtrfai.)
' au son (le la (liMe. Platon, le plus grave plil-
* losophe de l’anliquitô , considérait l’un et l'au-
^ Ire de ces deux arts , non comme un simple
^ amusement, mais comme faisant une partie
I considérable des cérémonies de la religion et
* des exercices militaires ; aussi le voit-on fort
* occupé, dans scs livres des Lois ', à prescrire
’ de sages réglements sur la danse et sur la mu-
sique, pour les renfermer dans les bornes de Tutilité et de l’honnéteté.
Elles ne s’y conservèrent pas longtemps. La licence de la scène grecque où la danse triomphait, et où elle était pour ainsi dire prostituée aux baladins et aux gens les plus méprisables, qui ne s’en servaient que peur réveiller ou nourrir les passions les plus vicieuses; celte licence, dis-je, ne tarda guère à corrompre un art dont on pouvait tirer quelque avantage, s'il avait été réglé comme Platon le prétendait. La musique eut une pareille destinée, et peul-étrê même que la corruption de celle-
* ci contribua beaucoup au dérèglement été la dépravation de la danse. La volupté fut presque le seul arbitre que l’on consulta sur l'usage qu'on devait faire de l’une et de l'autre , et le théâtre devint une école de toutes sortes de vices.
Plutarque *, en se plaignant que la danse était fort déchue du mérite qui la rendait si fcslimable aux grands hommes de l’anliquil-é, ne manque pas d’observer qu’elle s’élail corrompue par le caractère vicieux d’une poésie et d’une musique molles et efféminées , auxquelles elle s’élail associée mal à propos, et qui avaient pris la place de celle poésie et de celle musique anciennes qui avaient quelque chose de noble, de mâle, et même de religieux eide ' céleste. Il ajoute que, s’étant rendu esclave de la volupté, elle exerce en son nom une espèce I d’empire tyrannique sur les théâtres, devenus une école publique des passions et des vices,
I où la raison n’est point écoulée.
, Le lecteur, sans que j’aie besoin de l’en I avertir , fera de lui-méme l’application de cet t endroit de Plutarque 5 celle sorte de musique dont relenlissenl aujourd’hui nos IhéAlrcs, cl qui, par scs airs efféminés et lascifs, a achevé t
« DcLeg. Iib.7.
* Symposiar. lib. 9, quxsl. 15, pag. 748.
d’empoisonner le peu de verlu et d’éteindre le peu de vigueur qui nous restait. Ce sont les termes dont se sert Quinlilien pour décrire la musique de son temps ' : Quœ nunc in scenis effeminala, et impudicis modis fracta, non ex parte minimâ, .«i quid in nobis virilis roboris manebat , excidit.
Des autres cxcrciocs du corps. ,
Les jeunes Athéniens, et en général tous les Grecs avaient grand soin de se former aux exercices du corps, cl de prendre régulièrement des leçons des maîtres de palestre. On appelait palestres ou gymnases les lieux destinés à ces sortes d’exercices , ce qui répondait à peu prés à nos académies. Platon *, dans ses livres des Lois, après avoir montré de quelle importance il était pour la guerre de cultiver la force cl l’agilité des pieds et des mains , ajoute que , loin de bannir d’une république bien policée la profession des athlètes, on doit nu contraire y proposer des prix pour tous les exercices qui servent ù perfectionner l’art militaire, tels que sont ceux qui rendent le corp.s plus léger et plus propre à la course, plus ferme, plus robuste, plus souple, plus capable de soutenir de grandes fatigues cl de faire de grands efforts. 11 faut se souvenirqu’il n’y avait pas un Athénien qui ne dût être prêt à manier la rame dans les plus grande^ galères. C’étaient les citoyens qui faisaient celle fonction, cl elle n’élail pas renvoyée aux esclaves ou aux criminels comme aujourd’hui. Ils étaient tous déslinés aussi au métier de la guerre , et obligés quelquefois de porter des armures de fer de pied en cap, qui étaient d’un fort grand poids. Voilù pourquoi Platon et tous les Anciens regardaient les exercices du corps comme très-utiles, même comme absolument nécessaires pour le bien public. Ce philosophe ne donnait l’exclusion qu’à ceux qui n’élaieul d’aucun usage pour la guerre.
11 y avait encore des mallrcs qui montraient à monter à cheval , cl à faire des armes *; et d’autres qui se chargeaient d’enseigner aux
' Quinlil. lib. 1 , cap. 10.
‘ Lib. 8, de Lcg. pag. 832-833.
> Plat. Id Lacbctc pag. 191.
jeunes gens Imil ce qu'il faut savoir pour exceller dans l’art mililairt> cl pour devenir un bon commandant. Toulc la science de ces derniers SC bornait à ce que les anciens appelaient la lactique , c’est-à-dire l’art de ranger les soldats eu bataille, et de faire des évolulions militaires. Celte siacncc était utile, mais ne suffisait pas. Xénophon' en montre l'insuffisance en produisant un jeune homme sorti tout récemment d’une pareille école où il croyait avoir tout appris, et d’où il n'avait remporté qu’une sotte estime de lui-méme, accompagnée d’une parfaite ignorance ; et il lui donne , par la bourbe de Socrate , d'admirables préceptes sur le métier de la guerre, bien propres à former un excellent officier.
La chasse était regardée aussi par les anciens comme un exercice très-propre à foi mei les jeunes gens aux ruses et aux fatigues de 1a guerre ; c’est pour cela que Xénophon", qui n’élait pas moins bon guerrier que philosophe, ti’a pascru indigne delui de composer un Imité particulier sur la chasse , où il descend dans le dernier détail ; et il marque les avantages qu’on en lire, en s'accoulumaid à souffrir la faim , la soif, le chaud, le froid , et à n'élre rebuté ni par la longueui de la course, ni par l'âpreté des lieux dilliciles cl des broussailles qu'il faut souvent percer, ni par le peu de succès des longs et pénibles travaux qu’on essuie quelquefois inutilement, il ajoute que cet innocent plaisir en écarte d’autres égalenumt honteux et criminels, et qu’un homme sage et modéré ne s’y livre pas néanmoins jusqu'à négliger le soin de scs affaires domestiques. Le même auteur dans la Cyropédic, fait souvent l’éloge de la chasse, qu'il regarde comme une élude sérieuse de la guerre , cl il montre dans son jeune héros le bon usage qu'on en peut faire.
Des oierclccs de rcspril.
Athènes était, à proprement parler , l'école et le domicile des beaux-arts et des sciences. L’élude de la poésie, de l’éloquence, de la philosophie , des mathématiques , y avait une
* Mcmorabil. lib. 3 , p.ig. 7G1 , ctr.
• De Veoailonc.
> C) rop. Hb. 1 , png. G-6 , cl lib. 2 . pag. 50-<j0
grande vogue, et était fort cultivée par la jeunesse.
On envoyait d'abord des jeunes gens chez des mallrcsdegrammairc.quileur apprcnaicul régulièrement et par principes leur propre langue , qui leur en faisaient sentir toute la beauté , l’énergie , le nombre , et la cadence. Uc lace goût raffiné qui était répandu gènéraletncnl dons Athènes', où l'histuire nous apprend qu'une .simple vendeuse d’herbes s’apeifut , à la seule aC'ectalion d’un mot , que Théophraste était étranger. De là celle crainte (|u'avaienl les orateurs de blesser par quelque expression |)cu concertée des oieillcs si fines et si délicates. C’était une chose commune parmi les jeunes gens d’apprendre par cœur les tragédies qui se représentaient actuellement sur le théâtre. Nous avons vu qu’aprés la déroule des Athéniens à Syracuse, plusieurs d’entre eux , qui avaient été faits prisonniers , et réduits en servitude, en adoucirent le joug en récitant les pièces d'Euripide à leurs maîtres , lesquels , extrêmement sensibles au plaisir d’entendre de si beaux vers , les traitèrent d('puis avec bonté et humanité. Il en était de même sans doute des autres poètes, et l’on sait qu'Alcibiade *, encore tout jeune, étant entré dans une école où il ne trouva point d’IIomère, donna un soufflet au maître , le regardant comme un ignorant, et comme un homme qui déshonorait sa profession.
Pour l'éloquence, il n’est pas étonnant qu’on en ni une élude particulière à Athènes. C’était elle qui ouvrait la porte aux premières charges , qui dominait dans les assemblées , qui décidait des plus importantes alTairus de l’état, et qui donnait un pouvoir presque souverain à ceux qui avaient le talent de bien manier la {larolc.
C’élail donc là la grande occupation des jeunes citoyens d’Athènes , surtout de ceux qui aspiraient aux premières places. A l'élude de la réthorique ils joignaient celle de la philosophie : je comprends sous celte dernière toutes les sciences qui en font partie , ou qui y ont rapport. Des hommes, connus dans l'aiitiquilé sous le nom de sophistes, s’étaient acquis
* Cic. in Bnit. n. 172.— Quiulil. U!). 8. cap. 1 — Plut. Id Pend. pag.
> Piul. hiAlctb. png. ttfl
une grande rèpulalion à Athènes , surtout du temps de Socrate. Ces docteurs , également présomptueux et avares, se donnaient pour dos savaiits accomplis en tout genre. Leur fort était la philosophie et l’éloquence ; et ils corrompaient l’une et l’autre par le mauvais goût et par les mauvais principes qu’ils inspiraient à leurs disciples. J’ai marqué, dans la vie de Socrate, comment ce philosophe entn^pril et vint à bout de les décrier.